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Tocqueville

De
300 pages
"La liberté est la première de mes passions" a écrit Alexis de Tocqueville. Il passera sa vie à la défendre. Une lecture transversale de l'oeuvre de Tocqueville a permis de mettre en évidence les éléments qu'il considérait comme essentiels pour le bon fonctionnement et le maintien d'un régime démocratique. Dès le début de sa carrière, il a perçu les grands bouleversements politiques qui animeraient le monde et compris que le sentiment de l'égalité entre les hommes l'emporterait en France et qu'une République y serait mise en place.
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Tocqueville Une certaine vision de la Démocratie

site :ww\v.librairicharmattan.coln diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.Er ~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9812-8 EAN: 9782747598125

Pierre GOUIRAND

Tocqueville Une certaine vision de la Démocratie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique ; 75005 Paris FRANCE
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Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Léopold MFOUAKOUET, Jacques Derrida. Entre la question de l'écriture et l'appel de la voix, 2005. Jean ZAGANIARIS, Spectres contre-révolutionnaires. Interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre. X/Xe --XX"e siècles, 2005. Jean-René VERNES, Le principe de Pascal-Hume et le fondement des sciences physiques. François CHENET (textes réunis par), Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, 2005. Fabien TARBY, Matérialismes d'aujourd'hui, de Deleuze à Badiou, 2005. Fabien TARBY, La philosophie d'Alain Badiou, 2005. Emmanuel FALQUE et Agata ZIELINSKI, Philosophie et théologie en dialogue, 2005. Xavier PIETROBON, La nuit de l'insomnie, 2005. Gustavo JUST, Interpréter les théories de l'interprétation, 2005. Jean C. BAUDET, Le signe de l'humain, 2005. Stéphane VINOLO, René Girard: Du mimétisme à l 'hominisation. « La violence différante », 2005. Howard HAIR, Qu'est-ce que la philosophie 1, 2005. Sylvie MULLIE-CHATARD, De Prométhée au mythe du

progrès. Mythologie de l'idéal progressiste, 2005.

Dédicace

Ce livre est dédié à la Mémoire de John Peter Mayer, Professeur à l'Université de Reading (U.K.) qui un des premiers a compris l'importance de l' œuvre d'Alexis de Tocqueville et a consacré sa vie à la recherche et à la mise en forme des nombreux écrits et ouvrages de Tocqueville. Il a eu la gentillesse de nous recevoir de nombreuses fois de 1978 à 1982 dans sa maison de Stokes Poges, Bucks. Angleterre, et de passer de longues heures à nous expliquer et à nous faire comprendre le génie d'Alexis de Tocqueville.

Introduction

On a souvent évoqué la clairvoyance d'Alexis de Tocqueville et plus particulièrement ce don de la prospective qui lui a permis, alors que les Etats-Unis d'Amérique ne groupaient que 26 Etats, habités par un peu plus d'une vingtaine de millions d'habitants seulement, que la Russie était un pays encore presque moyenâgeux de prédire que ces deux grandes nations un jour se partageraient le monde, ce qui était, il y a quelques années encore, pratiquement vrai, qu'une société de consommation naîtrait de la révolution industrielle et que ses effets bouleverseraient la façon de penser et les habitudes de vie des hommes. Juge-Auditeur au tribunal de Versailles, il assiste, en 1830, mais sans y participer aux journées de Juillet. Les Trois Glorieuses, comme les historiens appelleront ces journées, ont suffi à jeter bas un régime devenu insupportable. Le 27 Juillet 1830, les premières barricades ont surgi d'entre les pavés sur les grands boulevards et dans le quartier de la Bourse, et les troupes royales du Maréchal de Marmont ont ouvert le feu sur les manifestants. Le lendemain 28, les barricades se multiplièrent, faubourg Saint-Antoine, à la Bastille, à l'Arsenal, rue de Rivoli, partout, et se reconstruisaient à mesure que les soldats de Marmont les prenaient d'assaut. Les gardes nationaux firent cause commune avec les insurgés et le drapeau tricolore fut hissé sur les tours de Notre-Dame. Plus qu'une émeute, ce fut une révolution et même une guerre civile. Selon le mot du Général Crossard ce fut une « guerre de pots de chambre» car les Parisiens et les Parisiennes de tous âges lancèrent de leurs fenêtres et du haut des toits tout ce qui leur tombait sous la main: tables, chaises, ustensiles de cuisine, etc. Le 29 Juillet, le peuple en colère s'empara du Palais-Bourbon, du Louvre, des Tuileries et Marmont battit en retraite vers Saint-Cloud. Bilan 7

de ces journées d'émeute: deux mille morts dont mille huit cent parmi les insurgés. Ces journées, en réalité, furent les trois
sanglantes. ..

Le 30 les députés libéraux: Thiers, Casimir Perier, Laffitte appellent le Duc d'Orléans à la lieutenance générale du royaume. La révolution a été faite par les ouvriers avec l'aide des étudiants, mais elle fut confisquée par les bourgeois. Le 2 Août, Charles X abdiqua et quitta Paris. Le 7 les chambres à nouveau réunies offrirent la couronne au Duc d'Orléans qui, après avoir prêté serment à la charte de 1814, préalablement révisée, prit le titre de Roi des Français sous le nom de LouisPhilippe 1er. Les Trois Glorieuses ont définitivement sonné le glas des valeurs flamboyantes de l'ancien régime. Ces valeurs aristocratiques: honneur, bravoure, faste, religion de l'apparence et du rang, fidélité au suzerain, au Roi et à Dieu, élitisme, recherche en tout de l'excellence, voire de l'excès dans le vice comme dans la vertu, cédèrent la place aux valeurs bourgeoises. Le 16 août, comme magistrat, Alexis de Tocqueville doit prêter serment à Louis-Philippe. Le petit milieu légitimiste de Versailles où se meuvent Tocqueville et son ami Beaumont, comme lui Juge Auditeur, considère avec réprobation la démarche des deux jeunes magistrats. Du jour au lendemain les voici tenus en méfiance, couverts d'un imperceptible mépris. Ils ont trahi, c'est du moins ce qu'on leur donne à entendre. Alexis de Tocqueville en éprouve un grand trouble car il est légitimiste de cœur. Il écrit à sa future épouse Mary Mottley: « Ma conscience ne me reproche rien, mais je n'en suis pas moins profondément blessé et je mettrai ce jour au nombre des plus malheureux de ma vie» (1). Plus tard dans ses Souvenirs il écrira encore: « J'avais ressenti jusqu'à la fin pour Charles X un reste d'affection héréditaire» (2). À la fin du mois d'Août 1830 il décide de mettre un terme à ses fonctions de magistrat d'un régime qu'il n'approuve pas et avec son ami Gustave de Beaumont il forme le projet d'un voyage en Amérique.

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Début 1831, le Ministre de l'Intérieur, Montalivet, accepte le principe d'une enquête sur le système pénitentiaire américain, ce qui sera le prétexte officiel au voyage et le 2 Avril 1831 les deux amis s'embarquent pour New York. Mais la véritable raison du départ pour l'Amérique est tout autre. Il est persuadé que la France va vers un régime démocratique égalitaire et il en suppose les dangers car il a le souvenir d'une noblesse et d'une aristocratie décimée par la révolution. Il sait que: «la démocratie ressemble à la mer qui monte; elle ne recule que pour revenir avec plus de force sur ses pas, et, au bout d'un certain temps, on aperçoit qu'au milieu de ses fluctuations, elle n'a cessé de gagner du terrain» (3). Audelà de l'Atlantique, il existe un pays démocratique où les gens sont libres et heureux. Il veut aller le visiter pour comprendre comment on peut éviter que la démocratie, comme le dit Machiavel, ne se dégrade en tyrannie. Son père n'avait, en effet, échappé que de très peu à la guillotine et plusieurs membres de la famille de sa mère, dont son grand oncle Malesherbes avaient fini sur l'échafaud. Selon lui la passion du peuple pour l'égalité en supprimant l'aristocratie qui jouait le rôle des corps intermédiaires entre le pouvoir et le peuple a livré le gouvernement aux masses avec tout ce que cela implique. « Voilà le mot final de la révolution écrit-il - tâchons d'être libres en devenant égaux, mais plutôt cent fois cesser d'être libres que de rester ou devenir inégaux» (4). Il est convaincu que cette passion pour l'égalité prendra le pas sur l'amour de la liberté et que pour freiner les tendances tyranniques et despotiques de la démocratie, il faut mettre en place des «gardes fous» afin de préserver les libertés individuelles. Ce sont ces « gardes fous» qu'il va chercher en Amérique et il écrira:« j'avoue que dans l'Amérique j'ai vu plus que l'Amérique; j 'y ai cherché une image de la démocratie elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions. J'ai voulu la connaître ne fut-ce que pour savoir du moins ce que nous devions espérer ou craindre d'elle ». (5) C'est pourquoi la plus grande partie de son œuvre a été consacrée au problème qui lui tenait le plus à cœur: celui du maintien de la liberté et des libertés dans une société 9

démocratique égalitaire.« La liberté est la première de mes passions» a-t-il écrit (6). Il passera sa vie à la défendre. Il considérait, ce qui peut paraître paradoxal aujourd'hui, que la société féodale du Moyen Age était une société où régnait l'esprit de liberté et où les libertés étaient sauvegardées. «Jamais l'esprit de liberté démocratique ne se montra avec un caractère plus énergique... que dans les communes françaises du Moyen Age et dans les Etats Généraux qui se réunirent à différentes périodes jusqu'au commencement du Dix-septième siècle (1614)... » (7). À cette époque, écrit-il dans le même texte, la noblesse était forte et gouvernait dans les fiefs et dans les provinces. Le pouvoir royal ne pouvait pas s'exercer de façon arbitraire pas plus d'ailleurs qu'aucun autre pouvoir. D'une part, les Barons et les grands féodaux étaient assez puissants pour faire respecter leur indépendance et ainsi protégeaient tous ceux qui vivaient sur leurs territoires ou dépendaient d'eux contre les atteintes du pouvoir central; d'autre part les relations du haut en bas de la hiérarchie sociale étaient faites d'un ensemble de devoirs réciproques. Si l'un devait l'obéissance, l'autre devait la protection. On avait un goût libre pour l'obéissance et il se mêlait quelque chose d'indépendant à la soumission. Cette structure permettait une extrême décentralisation et chacun dans sa sphère était libre et tenait sa liberté de celui qui lui était immédiatement supérieur. Personne ne subissait la loi d'un être lointain et inconnu même si la loi que l'on subissait était plus dure, elle n'en était pas moins adaptée aux hommes et aux circonstances. La liberté à cette époque était entendue comme un privilège dont, on jouissait plutôt que comme un droit commun. Bien après le Moyen Age, note encore Tocqueville, la notion féodale et aristocratique de la liberté était encore reçue partout. Chacun protégeait son indépendance individuelle contre les exigences du pouvoir. On défendait un privilège particulier et non pas un droit général. L'idée que chaque individu a le droit de diriger ses propres actes après s'être arrêté aux classes éclairées parvint au peuple. Ce que ne supporta pas la Nation, à partir du règne de Louis XIV qui gouvernait seul, 10

ce fut l'arbitraire du pouvoir royal qui s'exerçait par l'intermédiaire d'une administration centralisée. C'était donc, pour Tocqueville, cette suite de relations privilégiées, cette structure faisant que chacun dépendait de quelqu'un mais devait aussi protection à un autre, cet ensemble de liens entre les individus qui faisaient de la société aristocratique médiévale une société libre. Ce goût pour l'indépendance était une opinion raisonnée, partagée par la grande majorité des Français. Même vers la fin de l'ancien régime une certaine forme de liberté subsistait. Les nobles avaient en partie gardé leur fierté et tenaient encore un langage très libre. Le clergé formait l'un des corps les plus indépendants de la Nation. La bourgeoisie elle-même n'était pas soumise au pouvoir et jouissait d'immunités et de privilèges de toutes sortes. Seul, note-t-il, le peuple, et surtout celui des campagnes, se trouvait presque toujours dans l'impossibilité de résister à l'oppression autrement que par la violence. Mais, :« Ce qui assurait, dans ce temps-là, aux opprimés un moyen de se faire entendre était la constitution de la justice. Nous étions devenus un pays de gouvernement absolu par nos institutions politiques et administratives,... nous étions restés un peuple libre par nos institutions judiciaires... » (8). Ainsi malgré ses vices et les dégradations qu'elle avait subi, la société aristocratique d'ancien régime préservait encore une certaine forme de liberté. Or, il voit que dans la société moderne (de son temps)la véritable passion des hommes est l'égalité. C'est au nom de cette égalité et pour abolir les privilèges que les français de 1789 avaient fait la révolution. Cette passion pour l'égalité ne faisait que croître et non seulement elle « prenait chaque jour une place plus grande dans le cœur humain... » (9) mais encore elle « s'auto engendrait ». Plus les individus sont égaux, plus ils veulent être égaux. Dans une période où l'égalité règne, le plus petit privilège apparaît comme démesuré et aussitôt les forces se liguent pour le supprimer et abattre ceux qui en jouissent. «La première et la plus vive des passions que l'égalité des conditions fait naître...c'est l'amour de cette même égalité... »(10).

Il

Mais, c'est surtout l'égalité des conditions dans la société civile que l'on recherche plutôt que l'égalité politique. On veut pouvoir se livrer aux mêmes plaisirs, entrer dans les mêmes professions, poursuivre la richesse par les mêmes moyens, en un mot vivre de la même façon sans pour cela prendre la même part au gouvernement. Cette égalité, tout le monde la recherche parce qu'elle fournit mille petites jouissances qui sont à la portée de tous à tous moments. Ainsi les âmes nobles comme les vulgaires sont sensibles à ses charmes et la passion qu'elle fait naître n'en est que plus forte et plus générale. Quelquefois cette passion pour l'égalité incite les hommes à vouloir tous être fort, estimés et brillants, mais il existe aussi «un goût dépravé pour l'égalité qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau... » (11). On pourrait là, reprocher à Tocqueville de reprendre la thèse platonicienne exposée par Calliclaes dans le Gorgias, mais les circonstances n'étaient pas les mêmes. Cette passion pour l'égalité, qu'il voit toujours plus ardente, qui caractérise son époque et qui atteint presque tout le monde est, selon lui, dangereuse pour la liberté, car elle peut conduire la société au despotisme. Si dans l'absolu, l'égalité se confond avec la liberté, les hommes ne pouvant devenir tout à fait égaux, sans être entièrement libres puisque: ou cette égalité est imposée et alors au moins un homme n'est pas égal aux autres: celui qui impose l'égalité, ou elle est volontaire et il faut dans ce cas là que les hommes soient libres pour choisir d'être égaux. Dans la pratique, le goût qu'éprouvent les individus pour l'égalité est bien distinct de celui qu'ils peuvent éprouver pour la liberté. Cette passion pour l'égalité les pousse à refuser et à détruire les sociétés aristocratiques et à imposer une forme de société démocratique. À leur tour les sociétés démocratiques qui sont fondées sur l'égalité des conditions favorisent cette paSSIon. « Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans tous les temps, mais il est certaines époques où ils poussent jusqu'au délire la passion qu'ils ressentent pour elle...» (12).

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Le danger vient de ce que cet amour de l'égalité, occulte complètement l'amour de la liberté qui a amené la démocratie. Les hommes, en arrivent à préférer l'égalité à la liberté car les biens qu'elle procure sont immédiats alors que ceux que procure la liberté sont à plus long terme et leur source n'est pas toujours très apparente, dit encore Tocqueville. D'autre part, la liberté politique implique quelques sacrifices: il faut notamment s'occuper de l'Etat et participer au gouvernement. «Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté... Mais, ils ont pour l'égalité une passion ardente insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent l'obtenir ils la veulent encore dans l'esclavage, ils souffriront, la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l'aristocratie» (13). L'analyse de Tocqueville est simple: c'est la haine des privilèges et l'amour de la liberté qui ont permis l'avènement de la démocratie et cette passion de l'égalité a pris le dessus au point que dans une société démocratique on se soucie plus des inégalités que des libertés et il note au sujet d'un écrit de Pethion : «Voilà le mot final de la Révolution: tâchons d'être libres en devenant égaux, mais plutôt cent fois cesser d'être libres que de rester au devenir inégaux» (14), et ce qu'il craint par dessus tout, est que le peuple perde le goût d'être libre. La liberté n'est certes pas le signe distinctif des démocraties, on la rencontre sous d'autres formes de gouvernement et dans d'autres types de société. La démocratie, tout en tenant compte du sentiment égalitaire qu'elle provoque et qu'elle entretient, permet la liberté. Toutefois, elle ne fait que la permettre car elle dresse devant elle de nombreux obstacles. La quête de Tocqueville, amoureux de la liberté, sera donc de contourner ou de lever ces obstacles de façon à permettre au peuple de vivre libre dans une société démocratique, dont le dogme est la souveraineté du peuple, et qu'il voit s'établir d'une manière inéluctable. Jamais, Tocqueville n'a cherché à ralentir l'arrivée de la démocratie, tout au contraire, il a touj ours considéré qu'une inégalité légale était contre nature et il était parfaitement conscient que le mouvement formidable qui

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entraînait les peuples vers une société égalitaire et démocratique ne devait pas, ni ne pourrait pas être enrayé. Il a écrit à plusieurs reprises, qu'il ne saurait être question de reconstituer une société aristocratique mais qu'il fallait au contraire s'attacher à créer les conditions nécessaires à la liberté « au sein de la société démocratique où Dieu nous fait vivre» (15). Tocqueville, se pose là en philosophe politique. Il est, en effet, convaincu de la marche inexorable du temps et que rien n'arrêtera cette marée démocratique contre laquelle il n'a jamais eu l'intention de dresser des digues, il veut seulement sauvegarder la liberté. « J'aurais, je pense, aimé la liberté dans tous les temps; mais je me sens enclin à l'adorer dans les temps où nous sommes... » (16). Il veut montrer comment ceux qui croient protéger cette liberté, en réalité pourraient l'asphyxier, comment le peuple serait grugé et comment, en fait, un simulacre de liberté pourrait être mis en place dans une société qui prétend être une société libre. Il cherche, ensuite, à trouver les moyens de contenir les tendances tyranniques et despotiques de la démocratie afin que les hommes ne soient pas victimes des institutions qu'ils auront créées. Il y a chez Tocqueville, un humanisme sous-jacent, qui l'incite à toujours privilégier l'homme sur l'organisation. Il craint la bureaucratie et toutes ses forces qui, peu à peu grossissent, s'établissent, échappent à tout contrôle et dévorent ceux qu'elles devaient servir. Dans les aristocraties, pense-il, il y a des hommes qui ont assez de pouvoir et de puissance pour résister à ces forces qui toujours réduisent les libertés individuelles, mais en démocratie il n'existe pas d'individu assez fort pour s'opposer à l'organisation qui sans cesse cherche à empiéter sur le pouvoir des hommes. C'est ce conflit entre hommes et société que cherche à résoudre Tocqueville, c'est peut-être le conflit éternel. Certains pensent que la société est faite pour servir les hommes, d'autres la divinisent et pensent que les hommes doivent servir la société. Tocqueville, ne propose pas un modèle de démocratie, ni TI'édicte de règle, sa seule ambition est l'analyse et la
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compréhension des mouvements sociaux. Il met en évidence les points par lesquels une société démocratique se met en contradiction avec elle-même et comment en voulant survivre, elle peut se bloquer et se dégrader au point de n'avoir plus que le nom de démocratie, comme à la fin de l'ancien régime, la noblesse n'avait plus que les signes extérieurs de son état et en avait perdu toute substance. Tocqueville pense que cette société démocratique, en effet peut sombrer dans le despotisme et la tyrannie de plusieurs façons. Pour lui, la société égalitaire isole les hommes. Il n'y a plus ni supérieur ni inférieur et les liens de dépendance et de devoir se sont défaits. Au fur et à mesure que l'égalité progressait, chacun devenant plus semblable à son voisin, se perd dans la foule. Cette société égalitaire dresse entre chaque individu des barrières derrière lesquelles il s'abrite. Personne n'a plus de raison d'obéir à l'un ou de dépendre de l'autre et il reste une masse d'hommes semblables et égaux dont l'idéal est l'égalité. Cette égalité et cette rupture des liens de hiérarchie ont, pour Tocqueville, deux conséquences: a) Elles poussent les hommes à l'indépendance ce qui favorise l'individualisme qui est préjudiciable à la bonne marche des institutions. (Tocqueville semble accepter la définition de la liberté donnée par Winthrop dans un de ses discours et consignée dans le Mather's Magnalia Christi Americana (17) : «Une liberté civile et morale qui trouve sa force dans l'union... la liberté de faire sans crainte tout ce qui est juste et bon... ». Alors que, l'indépendance serait plutôt: « une liberté corrompue... qui consiste à faire tout ce qui plait» c'est-à-dire à n'être soumis à aucune loi, pas plus positive, naturelle, que morale. Cette distinction est reprise bien plus tard dans une note concernant la bourgeoisie sous l'ancien régime: «Tant on a tort de confondre l'indépendance avec la liberté, il n'y a rien de moins indépendant qu'un citoyen libre...» (18). Cette note recoupe donc une pensée écrite près de vingt ans auparavant, à savoir que la liberté s'exerce dans le 15

cadre de lois et de règles morales qui, elles-mêmes, ne sont légitimes que dans le cadre d'une justice supérieure. Ainsi, le mot indépendance, est pour lui teinté d'une nuance péjorative. L'indépendance, serait illégitime alors que la liberté serait, elle, légitime. L'individualisme est différent de l'égoïsme «qui porte l'homme à ne rien rapporter qu'à lui seul et à se préférer à tout» (19), il amène les hommes à vivre à l'écart, avec leurs familles, à se créer en quelque sorte une petite société et à abandonner volontiers la « grande» société, autrement dit tout civisme. Ces hommes isolés qui ne s'intéressent plus au destin de la société, vont céder à une tentation naturelle: celle de la centralisation. N'étant plus liés à leurs semblables organiquement, refusant d'assurer eux-mêmes des fonctions de gouvernement pour se consacrer à leurs propres affaires, n'ayant plus sous les yeux des pouvoirs secondaires placés entre eux et le souverain, ils ne peuvent que succomber à la facilité, accepter et même souhaiter la concentration des pouvoirs. Ainsi, à mesure que les conditions s'égalisent, l'emprise du pouvoir central va augmenter. Peu à peu il va déposséder les hommes des libertés qui leur restent et fixer pour eux des règles uniformes qui ne tiendront pas compte des particularités. Ce pouvoir central sera de plus en plus puissant et ne sera jamais discuté. Ce qui importera, ce sera de savoir qui le détient, mais pas ce qu'il est. Alors «chaque pas qu'elles (les nations démocratiques) font vers l'égalité les rapproche du despotisme» (20). Ce pouvoir central peut agir comme un despote parce qu'il en a la force car il a énervé le peuple sur lequel il règne. Mais, la démocratie égalitaire peut aussi craindre une forme particulière de despotisme. «Il serait plus étendu et plus doux» (21) nous dit Tocqueville. En effet, le despotisme classique n'affecte que ceux qui s'élèvent contre la volonté du despote. Le despotisme, auquel il fait allusion, touchera tous les habitants d'un pays qui seront alors sous tutelle. Tout sera donné par l'Etat: sécurité, satisfaction des besoins, plaisirs, mais aussi les lois, les règles de vie, l'industrie et enfin la façon de penser. 16

Qu'est-ce que cela si ce n'est le despotisme le plus implacable, parce que le plus invisible? C'est la fin des libertés, du libre-arbitre. L'égalité a préparé les hommes à subir cet Etat, car sous cet Etat despote ils sont tous égaux et la structure démocratique leur permet de croire qu'ils participent à l'Etat. Mais c'est un leurre, dit Tocqueville, car la structure leur a retiré tout pouvoir sauf celui de se révolter. Donc l'égalité, en poussant les hommes à l'indépendance, prépare le lit de la centralisation qui est elle-même mère du despotisme. b) Deuxième conséquence: En démocratie, il y a un risque que la majorité opprime la ou les minorités, c'est ce que Tocqueville appelle la « tyrannie de la majorité ». Il fait dans la Démocratie en Amérique la distinction entre arbitraire et tyrannie. «La tyrannie peut s'exercer au moyen dela loi même, et alors elle n'est point arbitraire; l'arbitraire peut s'exercer dans l'intérêt des gouvernés, et alors il n'est pas tyrannique, la tyrannie se sert ordinairement de l'arbitraire, mais au besoin elle sait s'en passer» (22). L'arbitraire serait donc l'arme du despote. Il est surtout à craindre dans une société où les citoyens se désintéressent du gouvernement et abdiquent toute prétention à diriger l'Etat, que ce soit parce qu'ils cèdent à la force ou volontairement pour s'occuper d'autre chose. La tyrannie, toutefois, peut être à craindre dans une société démocratique où le pouvoir de la majorité n'est pas borné. La majorité, en effet, par l'intermédiaire de ses représentants élus a la possibilité d'opprimer les minorités légalement. Les législateurs issus de son sein, pour assurer leur pérennité, auront toujours tendance à voter des lois qui lui sont favorables. Tocqueville ne met jamais en question la souveraineté du peuple, ni la nécessité de l'empire absolu de la majorité. C'estdit-il - l'essence même des gouvernements démocratiques, mais, il précise que, cette omnipotence de la majorité ne doit pas être tyrannique; elle doit respecter les minorités. Dans une aristocratie, dit Tocqueville, le souverain trouvait touj ours sur sa route des particuliers puissants, influents et 17

suffisamment riches pour le faire renoncer à des mesures préjudiciables au pays et aux individus. Alors que, lorsque la centralisation a fait son œuvre, que tous les pouvoirs intermédiaires ont été détruits et à plus forte raison dans une démocratie lorsque le souverain est le peuple et qu'il prend une mesure qui porte préjudice à une partie de lui-même, minoritaire, donc sans pouvoir il ne trouve rien sur son chemin pour l'arrêter. Dans le chapitre qui traite de ce problème dans la Démocratie en Amérique, (23) Tocqueville fait appel, pour tenter de résoudre ce problème, à la notion de justice prise dans un sens large, presque métaphysique. Il déplace le problème de la majorité d'un peuple, au niveau de la majorité des hommes et, en fait, dit qu'une majorité fragmentaire (celle d'un peuple) ne peut pas se mettre en contradiction avec la majorité des hommes. La loi d'un peuple, ne peut pas aller contre la loi générale: la justice. «La justice forme donc la borne du droit de chaque peuple ». Il passe ainsi de la souveraineté du peuple à la souveraineté du genre humain et montre très clairement le cercle vicieux dans lequel serait enfermé un individu qui souffrirait d'une injustice dans une société dans laquelle une majorité omnipotente dicterait sa loi, sans aucune borne ni aucun contrôle. À qui peut-il s'adresser? À l'opinion publique, c'est la maj orité. Au corps législatif? Il obéit à la maj orité et le pouvoir exécutif est nommé par la majorité. Au jury? Même là, la majorité règne. C'est donc, dans un univers clos que se débattrait la victime. Dans une société égalitaire, selon Tocqueville, la liberté et les libertés courent de grands dangers. Le manque d'intérêt pour les affaires publiques des citoyens ou leur individualisme peuvent permettre au despotisme de s'installer, à moins que ce ne soit la tyrannie, exercée par le législateur, qui ne survienne. A ce point, la tentation serait grande d'avancer que Tocqueville, aristocrate, se défie de la démocratie et qu'en mettant en avant ses défauts et ses dangers il lutte contre la marée égalitaire et veut inciter les français à remettre en place une société aristocratique inégalitaire. 18

Mais ce serait une contre vérité. Non seulement il s'en défend, mais dans une lettre en forme d'essai écrite d'Amérique à son ami Chabrol, il développe sa thèse en quatre points (24) : 1) Nous allons vers une démocratie sans limite. 2) Se refuser à en voir les conséquences serait de la faiblesse. 3) La démocratie est un fait qu'un gouvernement peut réguler, réglementer, mais ne peut pas arrêter. 4) En ce domaine, la France doit profiter de l'expérience des autres. Enfin, dans la préface de la douzième édition de la Démocratie il prédit «l'avènement prochain, irrésistible, universel de la démocratie dans ce monde» et pense que ceux qui luttent contre ce phénomène historique sont dans l'erreur. Il faut, au contraire, mettre en place des procédures qui préserveront les libertés en faisant appel à la justice des hommes. Et pour bien préciser sa pensée, pour bien montrer que son but était de maîtriser un phénomène qui se situe bien audelà des peuples en particulier et qui est au niveau de l'humanité, il ajoute: «Le livre entier qu'on va lire a été écrit sous l'impression d'une sorte de terreur religieuse produite dans l'âme de l'auteur par la vue de cette révolution ... irrésistible ». En Amérique, il est allé chercher les moyens « d'instruire la démocratie, de raviver s'il se peut ses croyances, de purifier ses mœurs, de régler ses mouvements, de substituer peu à peu la science des affaires à son inexpérience, la connaissance de ses vrais intérêts à ses aveugles instincts, d'adapter son gouvernement aux temps et aux lieux, de le modifier suivant les circonstances et les hommes... », car: «Il me parait hors de doute que tôt ou tard nous arriverons, comme les Américains, à l'égalité presque complète des conditions ». En réalité son analyse a dépassé ce qu'il s'était fixé à son départ pour les Etats-Unis et il avoue à J.S. Mills en réponse à des critiques formulées par Sainte-Beuve sur le deuxième tome de la Démocratie en Amérique paru en 1840 : « ... J'ai voulu peindre les traits généraux des sociétés démocratiques dont aucun complet modèle n'existe encore... » (25). 19

Ceci justifie que nous prenions dans cet ouvrage, ses remarques et commentaires sur les institutions américaines comme sa propre conception de la démocratie. En Amérique, il découvre en premier lieu que les institutions politiques n'ont pas de valeur absolue et qu'elles doivent, pour produire les effets qui en sont attendus, être soustendues non seulement par la volonté et la bonne foi des hommes, mais aussi par tout un environnement qui va du physique au spirituel. Il énumère dans un chapitre très court (26) les raisons qui font qu'une «république démocratique» a pu s'établir et se maintient aux Etats-Unis. Elles sont au nombre de trois: 1) La situation particulière et accidentelle dans laquelle, dit-il, la providence a placé les Américains. C'est-à-dire, l'environnement géographique, la fertilité du sol, mais aussi le fait que le pays soit toujours en train de se former, que ses habitants soient des immigrants venus de tous horizons, qui ont apporté avec eux les coutumes et les façons de vivre de leurs pays d'origine et enfin l'héritage britannique. 2) La législation en vigueur dans le pays. 3) Les habitudes et les mœurs. On voit ici le penseur politique, céder peu à peu le pas au sociologue. Il réalise que les hommes, leur façon de penser, leurs habitudes de vie comptent plus que les institutions et les structures politiques, mais aussi que ces mêmes institutions exercent sur les hommes une énorme influence. Il comprend que cette interaction, entre ces deux composantes de tout régime politique et plus particulièrement de la démocratie, est capitale. Il faut que les hommes aient le goût et la volonté d'être libres et ne soient pas victimes de ce « despotisme doux» qui, en leur fournissant tout, les annihile. Il faut, que les institutions leur permettent d'être libres pour qu'ils en prennent l'habitude et qu'ils n'outrepassent pas ce que permet la liberté, de façon à ne pas tomber dans l'anarchie.

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«Mon but a été de montrer, par l'exemple de l'Amérique, que les lois et surtout les mœurs pouvaient permettre à un peuple de rester libre» (27). En second lieu, il s'aperçoit, en Amérique, que les risques que la démocratie fait courir aux libertés peuvent être éliminés. Il y voit aussi que l'égalité, dans un pays, peut être complète, que les institutions et la constitution peuvent être totalement démocratiques et que malgré cela, les habitants peuvent être tout à fait libres et que toutes les libertés générales ou individuelles peuvent être sauvegardées. Il découvre que la liberté n'est pas seulement le fait des sociétés aristocratiques où les hommes sont liés organiquement et où toujours un puissant est là pour empêcher le souverain d'empiéter sur les prérogatives du plus faible et de l'opprimer mais que c'est aussi le fait des sociétés démocratiques où tous les individus sont égaux. Toutefois, il découvre également que cette liberté, dans l'égalité n'est possible qu'à condition que la morale, les mœurs, les lois, la façon de vivre et de penser des individus en tant que particuliers ou de peuple, en tant que majorité ou de minorité permettent à ces deux éléments antinomiques que sont la liberté et l'égalité de s'équilibrer afin que l'un ne détruise pas l'autre. Enfin en troisième lieu, il a réalisé l'importance des mœurs pour le maintien de la démocratie. Ce qui fait que le modèle démocratique américain qui a pu être instauré grâce aux caractères particuliers des habitants n'est pas forcément adaptable à d'autres peuples et surtout pas aux peuples européens. On ne peut pas, dit-il, si l'on veut instaurer un régime démocratique en France simplement copier ce qui s'est fait aux Etats-Unis. Les hommes sont différents, les traditions beaucoup plus anciennes, toutes les habitudes et les modes de penser y sont le fruit d'une longue histoire et de nombreux bouleversements politiques et spirituels. Tenant compte de ces constatations, Tocqueville va rechercher dans la société américaine les éléments structurels moins liés à une histoire particulière qui permettent aux institutions démocratiques, où que ce soit, de fonctionner normalement. 21

Les résultats de ses recherches et de son analyse sont disséminés dans son œuvre, au milieu de réflexions plus larges et touchant d'autres sujets. C'est en lisant: la Démocratie en Amérique, l'Ancien Régime et la Révolution, les Ecrits et Discours politiques, les Souvenirs, ses notes de voyage aux Etats-Unis et une partie de sa correspondance que l'on peut retrouver les éléments qu'il considérait comme essentiels au fonctionnement de la démocratie. On est à la lecture de ces ouvrages, frappé par la cohérence et la globalité de la pensée de Tocqueville. Tous les grands thèmes y sont interdépendants. Jamais il ne donne de véritables conseils ou n'édicte de règles mais il fait ressortir l'importance de tel ou tel élément et montre sa relation avec tous les autres. Ce qui est également étonnant c'est la minutie avec laquelle il a examiné tous les détails de la société américaine. Une impression n'est jamais acceptée avant qu'elle n'ait été corroborée par des faits et confortée par des témoignages. Il a tenu, avec son ami Beaumont, à assister à plusieurs audiences des Cours d'assises et à suivre des procès criminels et civils. Il est allé dans les coins les plus reculés, à l' extrème ouest de l'époque, pour bien comprendre la mentalité des pionniers. Il a été également reçu par des personnalités considérables comme l'ancien Président, John Quincy Adams, et a interrogé plusieurs dizaines, pour ne pas dire centaines de personnages de tous bords, de toutes les classes sociales et de toutes opinions afin de pénétrer réellement l'âme américaine. Il y a certainement très bien réussi et nous en voulons pour preuve la notoriété dont il n'a jamais cessé de jouir outreatlantique alors qu'en France, sa propre patrie, il a été jusqu'à ces dernières années presque oublié. La minutie de ses recherches et la pertinence de ses interprétations ont amené David Riesman, l'ancien directeur du département de sociologie de l'Université de Harvard, à écrire un essai Tocqueville en tant qu'ethnographe (28), dans lequel il déclare que si parmi les écrivains qui ont visité l'Amérique au XIXème siècle on consulte encore Charles Dickens et Mrs 22

Trollope pour leurs tableaux des mœurs américaines, c'est vers Tocqueville que l'on se tourne pour comprendre l'Amérique de l'époque et aussi l'Amérique contemporaine. David Riesman nous avait d'ailleurs affirmé qu'il utilisait toujours des textes de Tocqueville pour bien faire comprendre à ses étudiants la nature de la démocratie américaine. S'il a pu, éventuellement, commettre quelques erreurs minimes comme celle de donner trop d'importance à l'action éducative du jury, il propose en revanche une analyse de la société démocratique d'une perspicacité et d'une grandeur de vue peu communes. Ses propositions sont, pour la plupart, encore actuelles et permettent souvent de comprendre les phénomènes auxquels nous sommes confrontés et de prévoir leurs développements futurs. Toutefois Tocqueville n'a jamais très clairement précisé ce qu'il entendait par «démocratie» et une certaine équivoque subsiste en ce qui concerne la signification de ce mot chez lui. C'est pourquoi il est certainement préférable, plutôt que d'essayer de formuler une vaine définition, de rechercher dans son œuvre ce qui, selon lui, permettait de dire qu'une société était une démocratie et ce qui éventuellement pouvait l'empêcher de fonctionner. Il faut pour cela retracer le cheminement de sa pensée afin de comprendre pourquoi, dans une Amérique en plein bouillonnement, en pleine évolution et, en pleine création, il a retenu certains comportements, certaines formes d'administration et de gestion des affaires publiques comme étant les plus aptes à assurer la bonne marche d'une .société démocratique. Il a très rapidement compris que l'expérience américaine n'était pas transférable et que, bien que grand admirateur de l'Angleterre, une constitution du type anglais ne conviendrait pas à la France. S'il enviait à nos voisins d'outre-Manche de nombreux traits de leur comportement politique et sociologique, il était parfaitement conscient qu'ils étaient le fruit d'une culture qui englobait l'histoire, la géographie et les croyances et qu'il serait vain d'essayer de l'adapter à la France (29). Il était très certainement à la recherche d'une «solution française» 23

tenant compte des caractères particuliers de notre pays et des hommes qui l'habitaient. Il savait, nous l'avons vu, que la passion de l'égalité dominait toute la vie politique européenne, qu'elle gagnerait sans doute tous les pays et que des sociétés égalitaires seraient partout instaurées. Mais il savait aussi que ce fondement égalitaire faisait courir trois risques à ces sociétés démocratiques

- Le despotisme: Un despote pouvait jaillir du sein de la société, profiter de la passion égalitaire et du peu d'évolution du peuple pour maintenir tous les individus également soumis, sous sa coupe. - La tyrannie: Elle peut s'exercer par les voies légales dans une démocratie. Le parti au pouvoir peut imposer ses vues, sans tenir compte des autres et opprimer les minorités. C'est la tyrannie que peut exercer une majorité toute puissante dans une démocratie. Elle peut s'exercer sans que le peuple qui a porté au pouvoir ses représentants en soi conscient, si elle est exercée par le législateur et l'administration. Outre leur caractère intolérable ces deux premières situations sont aussi des ferments révolutionnaires et sont grosses du chaos. - L'individualisme: La démocratie isole les hommes et chacun a tendance à ne s'occuper que de ses propres affaires et du cercle réduit de ses proches. L'individualisme désarme le peuple et le prépare à subir le joug de n'importe quel maître assez fort ou assez intelligent pour fournir aux hommes les petites jouissances qu'ils recherchent et leur enlevant ainsi, toute envie d'intervenir dans le gouvernement. C'est le despotisme doux. Dans un chapitre très court, au sujet de l'industrie littéraire (30), il explique que les démocraties s'orientent irrémédiablement vers une époque dominée par un certain esprit industriel. Une foule, toujours croissante, se contentera d'une certaine médiocrité. Attirée par toute nouveauté, elle négligera, parce qu'incapable de les discerner, les vraies valeurs et pourra suivre n'importe quel chef. Elle réagira en tant que groupe, dont
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la conscience collective est moins exigeante, car elle est faite de la sensibilité de milliers d'individus, alors que les consciences particulières qui font des choix particuliers dans des sociétés aristocratiques où elles sont peu nombreuses et attachées à ce qu'il y a de meilleur, résistent plus facilement à ces dangers. Les foules démocratiques seront donc des cibles de choix pour le despotisme, la tyrannie et l'individualisme. En démocratie - dit-il - il faut redonner à 1'homme une conscience individuelle. Il faut qu'il devienne un citoyen qui puisse par des mœurs tempérées, réglées et stables s'intégrer à la société, qu'il choisisse librement de la servir et qu'il ait le goût de la liberté. Tocqueville a découvert en Amérique que la doctrine de l'intérêt bien entendu et la religion devaient pourvoir à ces eXIgences. C'est pourquoi cette doctrine de l'intérêt bien entendu et la religion sont dans son esprit, inséparables de la démocratie. Mais, les hommes auraient-ils naturellement ces qualités, encore faudrait-il, pour qu'une démocratie fonctionne et puisse s'établir, que ces hommes puissent s'exprimer. C'est, selon lui, la voix des citoyens et particulièrement celle des minorités qui feront sortir l'homme de son individualisme et qui empêcheront le despote de prendre le pouvoir. Il a trouvé en Amérique la confirmation que les moyens d'expression et certaines nouvelles conceptions sociales, qui d'ailleurs avaient déjà été l'objet, en France, de luttes et de requêtes, mais séparément et sans succès, étaient indispensables au fonctionnement d'une société stable et équitable. L'art de Tocqueville, a été de les penser ensemble et de comprendre qu'ils étaient interdépendants. Quels sont-ils? En ce qui concerne la société: La doctrine de l'intérêt privé bien entendu: Sachant que les hommes ont une tendance naturelle à défendre en priorité leurs propres intérêts ils fallait leur montrer qu'en soutenant les institutions démocratiques, ils défendaient leurs propres intérêts. 25

Une nouvelle façon de penser l,'aristocratie : L'assimilation de la doctrine de l'intérêt privé bien entendu impliquait une révision de la conception aristocratique. L'état des familles n'était plus immuable. Il fallait y intégrer la nouvelle dimension prise par le commerce et l'industrie. Tous les jours, il se créait des riches. On ne pouvait pas nier ces inégalités, ni refuser de prendre en considération ces nouveaux venus dans les classes supérieures. Si on leur refusait l'accès à un nouveau type d'aristocratie, on allait contre la doctrine de l'intérêt bien entendu, qui devait inciter les citoyens à défendre la démocratie. Il fallait casser l'esprit de caste et faire qu'un nouveau type d'aristocratie émerge. Cette aristocratie, serait de fait, ouverte à tous et son appartenance ne serait assortie d'aucun privilège. Pour les hommes: L'éducation: Les individus ne peuvent s'exprimer et prospérer que si ils sont éduqués. La démocratie pour survivre devait donc mettre en place des moyens d'éducation qui font sortir le peuple de l'obscurantisme où il était volontiers maintenu. Les lois et l'organisation administrative: La séparation de l'Eglise et de l'Etat: Bien avant la loi de 1905, Tocqueville a été persuadé que l'Eglise et l'Etat démocratique qui agissaient dans des domaines différents devaient être séparés. Toutefois il avait aussi vu en Amérique, que les deux institutions étaient complémentaires et que l'une confortait l'autre. Il va donc chercher à les faire travailler ensemble pour le bonheur du peuple. La décentralisation administrative: Pour que les citoyens aient envie d'être libre, il faut qu'ils en prennent 1'habitude. Pour cela, il est nécessaire que les institutions leur permettent de décider des choses qui les concernent. C'est par l'administration de leur vie quotidienne et par leurs petites affaires que les hommes sont le plus concernés. Les pouvoirs locaux doivent donc être remis entre les mains de ceux qui y

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sont directement intéressés et la sphère d'action du pouvoir central doit être réduite au minimum. Les moyens d'expression: Le suffrage: Il sera nécessairement universel, tous doivent faire entendre leurs voix et une majorité doit se dégager. Le dogme de la souveraineté du peuple doit être préservé, mais aussi, le peuple doit être protégé contre ses propres excès. C'est pourquoi Tocqueville est partisan d'un suffrage à deux degrés et du bicamérisme qui permet de redresser les erreurs que la passion pousserait à commettre. La liberté de la presse: C'est par les journaux que les minorités font entendre leurs voix. Ce sont eux, qui font connaître à l'opinion publique telle position ou telle injustice. Ils détiennent ce que l'on appelle aujourd'hui le quatrième pouvoir, qui influe sur les trois autres: l'exécutif, le législatif et le judiciaire, puisqu'il peut modifier le résultat des scrutins. Pour éviter les abus, les journaux doivent être nombreux, décentralisés et peu influents. Ils ne doivent être que le véhicule des faits. Si un problème national l'exige, ils ont la possibilité de tous se liguer, mais la difficulté de l'entreprise est telle que les abus sont forcément limités et que cela ne peut être atteint que dans de très rares cas importants. De toute façon, de grands journaux refusent souvent de publier des informations locales qui n'intéresseraient pas la majorité de leurs lecteurs. C'est pourquoi la presse doit être décentralisée et que chaque communauté doit avoir son journal La Liberté d'associations: Les associations remplissent plusieurs missions: - Elles pallient l'absence des grands aristocrates qui se dressaient sur la route du pouvoir central pour défendre les libertés particulières. Elles se font le porte-parole des minorités. - Les associations sont là pour régler des problèmes communs à un groupe de citoyens. - Elles peuvent faire pression sur le pouvoir central. - Elles facilitent la prospérité de t'industrie et du commerce en permettant à des citoyens de mettre en commun leurs 27

moyens pour la réalisation seul. - D'une démocratique

partager des bénéfices plus importants acquis par de grands desseins hors de portée de l'individu manière générale, elles rompent l'isolement et recréent des liens entre les hommes.

J.P. Mayer a toutefois relevé que Tocqueville restait assez vague quant à la forme des associations qu'il préconisait pour remplir ces missions. Il fait, en effet, référence à presque tous les types d'associations: «Une association politique, industrielle, commerciale ou même scientifique et littéraire est un citoyen éclairé et puissant qu'on ne saurait plier à volonté, ni opprimer dans l'ombre, et qui, en défendant ses droits particuliers contre les exigences du pouvoir, sauve les libertés communes» (31) . Nulle part, il ne semble mentionner le risque que les associations pourraient faire courir à la démocratie en devenant trop puissantes. Dans l'esprit de Tocqueville, les associations politiques étaient là pour porter à la connaissance du pouvoir des situations auxquelles il convenait de remédier et leur rôle s'arrêtait là. Quant aux associations civiles et commerciales, elles restaient généralement petites et leur objet ne pouvait pas faire courir de danger au régime. «Le citoyen éclairé et puissant» (le peuple) est pour Tocqueville, forcément animé de bonnes intentions car il est composé d'individus que les mœurs et leurs intérêts incitent à la stabilité. L'association, chez Tocqueville, n'est jamais par nature révolutionnaire, elle est un moyen d'expression du peuple, dans un régime qui doit sauvegarder tous les intérêts. Enfin L'institution du jury: Il est admis que Tocqueville en a exagéré le côté éducatif. Malgré cela l'institution du jury reste théoriquement d'une importance capitale pour le fonctionnement de la démocratie car elle fait descendre la justice dans les mains du peuple. C'est un des seuls exemples de démocratie directe qu'on trouve dans la doctrine tocquevillienne. Les citoyens rendent les arrêts aussi bien au civil qu'au criminel, les jurés étant tirés au sort et non pas désignés ou élus. C'est la garantie qu'à aucun moment le peuple 28

ne sera dépossédé du pouvoir puisque il peut condamner celui qui voudrait lui retirer ce pouvoir et absoudre celui qui le défend. C'est par l'enchaînement de ces moyens appelés « expédients démocratiques» par Marvin Zetterbaum que l'on peut le mieux saisir l'intégralité de la pensée de Tocqueville. Tous ces éléments dépendent les uns des autres. Sans éducation il serait impossible aux hommes de prospérer vraiment et la doctrine de l'intérêt particulier n'aurait pas de sens. Sans éducation les résultats du suffrage seraient faussés, la liberté de la presse n'aurait pas d'objet car elle signalerait à des impuissants des cas qui ne les intéresseraient pas. La décentralisation serait impossible puisque les hommes seraient incapables d'assurer des fonctions d'administration locales. Analphabète, peu éclairé et pauvre que ferait un peuple d'une nouvelle conception de l'aristocratie, de la liberté de fonder une société commerciale ou du pouvoir de juger ses semblables. De même, que ferait de son éducation un peuple à qui l'on refuserait le droit de défendre ses intérêts privés et d'accéder aux classes supérieures, un peuple à qui l'on refuserait les moyens de s'exprimer et qu'on ligoterait dans un cadre juridique sur lequel il ne peut influer ni par le suffrage ni en interprétant la loi. Que ferait ce peuple sinon la révolution? On peut continuer à examiner tous les éléments démocratiques que préconise Tocqueville et toujours on s'apercevra que l'on ne peut en supprimer un sans faire s'écrouler l'édifice. La démocratie, telle que la conçoit Tocqueville, est un tout dans lequel un certain nombre de principes sont privilégiés: l'égalité, la liberté, la souveraineté du peuple. Ce tout est un corps unique, une société basée sur des mœurs et des comportements qui sont à la fois sa condition d'existence et de survie, mais cette société est elle-même la condition d'existence et de survie de ces mœurs et de ces comportements. Aucun de ces préceptes ne peut être imposé et tous doivent être librement consentis. Une société n'est démocratique que si certaines conditions existent: le suffrage universel, l'éducation 29

pour tous, les libertés de la presse et d'associations, les libertés locales, etc... Mais ces conditions ne peuvent exister que dans une société démocratique. C'est donc grâce à une volonté soutenue des citoyens et de tous les citoyens, que la démocratie survie. Ils doivent être conscients que le moindre changement dans les mœurs, la moindre altération des comportements met en danger leur type de société et peut les faire verser dans le despotisme ou dans la tyrannie. La démocratie est l'affaire de tous et non pas seulement de la classe politique. C'est ainsi que la liberté peut être préservée. C'est la grande leçon de Tocqueville. Incontestablement, Tocqueville privilégie l'homme sur le groupe. Tout chez lui semble concourir à ce que l'individu progresse en tant qu'individu et non pas comme la partie d'un tout. Avant tout c'est 1'homme qui l'intéresse et dans sa perspective de la société, il ne voit que ce qu'elle peut apporter aux hommes et non pas ce qu'elle peut devenir en elle-même. Il est toutefois parfaitement conscient qu'une société est faite de classes sociales dans lesquelles sont intégrés les individus. Il a en effet écrit: « On peut m'opposer les individus, je parle des classes, elles seules doivent occuper l'histoire» (32). C'e langage peut paraître paradoxal sous sa plume et l'on pourrait être tenté de le rapprocher de la fameuse phrase de Marx dans le Manifeste du parti communiste: «1 'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de lutte de classes» (33). Pourtant ces deux phrases, écrites à peu près à la même époque (Marx 1848, Tocqueville 1852) n'ont rien de commun. Chez Marx les classes sont forcément antagonistes. Les hommes sont le produit des classes et la société ne progresse que par les luttes qu'elles se livrent entre elles et qui permettront d'arriver à la société sans classe. Chez Tocqueville, au contraire, les classes sont faites pour cohabiter, pour collaborer entre elles, et elles sont nécessaires au bon fonctionnement de la société. C'est cette solidarité entre les classes qui, selon lui, caractérise les régimes aristocratiques et qui permet aux libertés de subsister en leurs seins. Le plus 30