Tueries
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Description

Le terrorisme suicidaire frappe aujourd’hui aussi bien à Columbine ou Utøya, que dans les rues de Paris. Sa violence multiforme surgit de partout et repousse chaque fois les frontières de l’horreur. Soutenir que ces assassins sont des forcenés ou encore les soldats fous d’une armée ennemie ne suffit plus à comprendre un phénomène aussi effarant.
Franco « Bifo » Berardi s’intéresse ici à la psychopathologie, mais aussi aux origines économiques et politiques de ces meurtres de masse de plus en plus fréquents. Il démêle minutieusement l’enchevêtrement de désespoir, de ressentiment, de nihilisme, d’affirmation identitaire et de quête de célébrité qui pousse ces hommes à faucher la vie des autres avant de mettre fin à la leur. En ressort cet examen d’un corps social déchiqueté par le pouvoir absolu du capitalisme, qui nous confine à une impasse, entre dépression et violence.
Un état des lieux dont il faut prendre acte pour pouvoir à nouveau poser la question « Que faire ? » et chercher, dans la noirceur, d’éventuelles lignes de fuite.

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Informations

Publié par
Date de parution 21 janvier 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895966906
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© Lux Éditeur, 2016
www.luxediteur.com
© Franco Berardi, 2015
Titre original: Heroes: Mass Murder and Suicide
Conception graphique de la couverture: David Drummond
Dépôt légal: 1 er  trimestre 2016
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-212-0
ISBN (epub): 978-2-89596-690-6
ISBN (pdf): 978-2-89596-890-0
 
Préface
par Yves Citton
L E NOUVEL OUVRAGE de Franco Berardi est aussi inquiétant que le monde dans lequel nous vivons. Il en esquisse une description d’une noirceur terrifiante; il en articule une analyse socio-économique pénétrante et implacable; il en tire des leçons politiques aussi stimulantes qu’inconfortables.
Ce petit livre vif et séduisant, qui traite de sujets omniprésents dans nos actualités, condense une longue vie d’activisme, de mobilisation, de philosophie et d’écriture, qui a mené Franco «Bifo» Berardi sur les tribunes et dans les maisons d’édition du monde entier, depuis la Bologne des années 1970, où il animait la légendaire Radio Alice du mouvement autonomiste [1] , jusqu’aux campus nord-américains, où sa pensée est de mieux en mieux connue et de plus en plus active. Son écriture nerveuse, son talent poéticopolitique, son ancrage dans le concret, sa radicalité théorique, son audace intellectuelle se réunissent ici, sous forme condensée, pour tirer une radiographie sans merci d’un capitalisme qu’il dépeint comme absolutiste et terminal. Comprendre comment ce capitalisme nous tue les uns (par) les autres, comment ses étendards de liberté induisent un asservissement généralisé et mortifère, comment l’impasse où il nous conduit à très grande vitesse recèle (peut-être) une ligne de fuite tout au fond du tunnel – voilà son enjeu, proprement incontournable.
Un livre horrible
L’ouvrage qu’on tient en main s’inscrit dans la filiation des livres noirs (sur les crimes du colonialisme, du stalinisme, de l’industrialisme). En première approche, il se présente comme un répertoire de ces supercriminels que sont les tueurs fous déboulant dans une école, une université, un cinéma, pour décharger leurs mitraillettes sur leurs prochains, avant de se faire exécuter dans un déchaînement de violence «antiterroriste». Tout part d’une enquête (explicitement morbide) sur les sales histoires associées à ces noms propres que nous avons tous (eu) en tête: Columbine High School, Virginia Tech, Anders Behring Breivik, James Holmes. Qui sont donc ces «monstres» que nous avons parmi nous – ou faut-il dire en nous? Qu’ont-ils fait, qu’ont-ils dit? Comment et pour quoi (plutôt que pourquoi)?
À cette série de meurtres en série, Franco Berardi accole des données statistiques qui la transforment en série de suicides en série : 22 anciens combattants de l’armée américaine se donnent la mort chaque jour; tant d’employés se sont jetés depuis les fenêtres de Foxconn, en Chine, que la firme a installé des filets pour retenir leur chute mortelle; le nombre de suicides a été multiplié par 4 en Corée du Sud pour s’élever aujourd’hui à 28,4 sur 100 000 habitants; 250 000 paysans indiens ont mis fin à leurs jours au cours des vingt dernières années (harcelés par les dettes contractées au plus grand profit de Monsanto); 700 000 Japonais se font hikikomori , se coupant complètement d’un monde devenu invivable. Sur ce fond statistique qui révèle des suicidés en masse, anonymes et invisibles, les quelques personnalités de «tueurs de masse» dont nous connaissons les noms font figure de révélateurs: leurs sinistres «exploits», exaltés à la une de nos médias de masse, spectacularisent la pulsion de mort que la société du spectacle capitaliste nourrit sourdement au sein de chacun(e) de nous.
Derrière les cas toujours particuliers, Franco Berardi tire vers la lumière une obscure dynamique qui relève bien moins de l’exploit ou du délire individuels que de la logique systémique de ce qu’il avait baptisé, dès le début des années 2000, «la fabrique de l’infélicité [2] ». Originellement parti en quête de la «densité métaphorique des actes de violence», il en arrive rapidement à faire de la psychopathologie des différentes folies meurtrières «non plus la métaphore, mais l’élément crucial des cycles économiques» imposés sous l’égide du capitalisme globalisé. Car le spectre du suicide hante tout notre modèle civilisationnel [3] , à l’ère d’un anthropocène en surchauffe climatique: c’est tout le culte dément de la «Croissance» qui creuse notre tombe environnementale, firmes et États conspirant assidûment à accélérer le développement du cancer capitaliste qui ravage notre grand corps malade planétaire – car le cancer se caractérise bel et bien par une croissance incontrôlée, illimitée, et donc suicidaire.
Certains lecteurs n’auraient sans doute pas complètement tort de voir, dans ce que son auteur lui-même reconnaît comme étant «un livre horrible», une humeur crépusculaire excessivement focalisée sur les violentes noirceurs de notre époque. Le joyeux animateur de Radio Alice aurait-il sombré dans la mélancolie, son âme et sa plume devenant d’autant plus noires que ses cheveux blanchissaient? Est-ce un hasard si une certaine radicalité politique dépeint un monde, malheureusement trop réel, de menaces, de violences, de suicides et de destructions – là où d’autres sensibilités (moins nourries de testostérone?) s’efforcent d’éclairer, dans le même monde, des solutions de rechange, des constructions de solidarités, des réinventions de communautés, des perspectives d’espoirs?
Si le livre de Franco Berardi peut donner (de loin) l’impression de succomber à un unilatéralisme catastrophiste, c’est sans doute parce qu’il ne fait miroiter aucune fausse promesse de solution, aucun mirage de retournement, aucune feuille de route pour sortir du tunnel. Il ne se donne ni cette prétention ni cette facilité, aujourd’hui largement illusoires et largement discréditées comme telles. Un autre essai italien récent, également sombre, Stato di minorità de Daniele Giglioli, s’astreint à regarder dans les yeux notre situation d’impuissance accompagnée de frustration et d’inhibition autodestructrices, soulignant combien sonnent faux, dans le contexte actuel, les hymnes à «la joie» obstinément psalmodiés dans certaines sectes new age ou néospinozistes [4] . L’espoir nous fait certes vivre, mais l’injonction à concentrer nos regards sur les faibles lueurs de virtualités émergentes risque aussi de nous aveugler à la lourde avancée de réalités écrasantes.
Tueries [5] nous présente une radiographie sans concession, sans complaisance, voire sans nuance, de cet écrasement et de cet effondrement qui se réalisent dès maintenant au cœur en même temps qu’à l’horizon de nos évolutions sociales. L’intelligence propre de son analyse tient à sa radicalité, à sa capacité à déplier dans ses conséquences les plus extrêmes et les plus inquiétantes ce qui se trame aujourd’hui autour de nous, à travers nous, en nous. Comme les rayons X, sa lucidité décapante révèle notre squelette (une image de mort), en noir et blanc fortement contrasté (sans nuance de gris) – parce qu’identifier la maladie sociale de notre croissance cancéreuse est une condition indispensable à pouvoir la guérir ou l’éradiquer.
Un diagnostic explicatif
Cette maladie a un (double) nom: «sémiocapitalisme» ou «capitalisme absolu» (comme on parle de «monarchie absolue»). Loin de médicaliser un malaise social (comme on le fait en bourrant nos contemporains d’antidépresseurs, Ritaline et autres augmentateurs chimiques de performances), Franco Berardi socialise et politise des psychopathologies apparemment individuelles. Toute la macabre attention qu’il porte aux «tueurs fous» vise à lire leur folie dans le contexte socio-économique qui a conditionné sa naissance. En bonne hétérodoxie marxiste, sa démarche étiologique va chercher dans les déterminants économiques les facteurs producteurs – sinon déclenchants – des épidémies de suicides observées aux quatre coins de la planète. Dans l’histoire qu’il nous en raconte – puisque le grand conteur va chez lui de pair avec l’analyste implacable –, il faut remonter à la fin des années 1970, voire même plus précisément à 1977, pour identifier l’émergence d’une «mutation anthropologique» certes venue de plus loin, mais qui s’est accélérée depuis cette date au point d’avoir contaminé la planète entière en quatre décennies.
Derrière l’incrimination habituelle du «néolibéralisme», qui n’est certes pas dépourvue de pertinence, Franco Berardi fait apparaître une reconfiguration à la fois plus large et plus précisément définie de nos formes de vie. Son analyse est moins en quête des «causes premières» que des modalités d’opération et de contagion qui caractérisent cette mutation. Au lieu de courir après sa queue dans le tourniquet de la poule et de l’œuf, il rend compte de boucles récursives qui s’emballent de façon non linéaire ( positive feedback loops ), défiant notre rationalité commune toujours attachée à identifier des causes précédant linéairement leurs effets. La fin des années 1970 a vu se coaguler à la fois des innovations technologiques (en passe de numériser nos existences), des réorientations des discours politiques (conduisant aux contre-révolutions thatchérienne et reaganienne), des aspirations à une plus grande autonomie individuelle (issues des mouvements des années 1960), des réorganisations de l’économie (choc pétrolier) et de la finance mondiales (fin de Bretton Woods), des démocratisations de l’accès à certains savoirs (universitaires) et à certains biens de consommation, des nouveaux modes de gestion du travail (toyotisme et flux tendus) – sans que l’un de ces facteurs ne puisse être identifié comme «la» cause originelle de cette deuxième grande transformation, moins «postindustrielle» qu’«hyperindustrielle». Qu’a donc produit l’emballement de ces boucles à autorenforcement positif, qui se manifestent aujourd’hui – à la surface de nos journaux télévisés – par les derniers exploits suicidaires du dernier tueur fou?
La question de l’économie de l’attention, dont Franco Berardi a été avec Jonathan Crary l’un des premiers à saisir l’importance politique, offre un bon fil à tirer pour dévider cet écheveau. S’il a proposé le terme de «sémiocapitalisme» pour désigner le régime de pouvoir actuellement dominant à l’échelle planétaire, c’est – entre autres choses – pour souligner que la domination passe aujourd’hui par la production, la collecte et le traitement algorithmique de signes ( semeia ) qui tout à la fois attirent, stimulent, nourrissent, mouchardent, distraient, activent et captivent notre attention, en la soumettant à la quête de profit des détenteurs de capital financier. La circulation de ces signes – qu’ils relèvent de la finance, du management, du marketing, des politiques électorales ou du spectacle – a si intimement pénétré nos sphères de vie et de communication qu’il est devenu impossible d’identifier une «économie réelle» distincte de l’emballement affolé et affolant de notre fascination collective pour le fétiche de la «Croissance» (ce signifiant-maître de nos rituels suicidaires). Cette machine à recombiner les signes qu’est le sémiocapitalisme accapare de plus en plus étroitement nos activités mentales individuelles et collectives, imposant aux salariés comme aux entrepreneurs-de-soi un chantage à la productivité qui nous emporte toutes et tous dans une spirale de précarisation apparemment sans fond.
Comme Franco Berardi le montre avec une clarté exemplaire, ce que le sémiocapitalisme recombine de façon fractale à l’extérieur comme à l’intérieur de nous, ce sont, en dernière analyse, des «paquets de temps» que nous prenons l’habitude de vendre au plus offrant, c’est-à-dire aux détenteurs de capital – lesquels peuvent parfois être nous-mêmes, par la cruelle ironie des fonds de pension conduisant le moi-futur-retraité à précariser le moi-travailleur au nom d’éventuels profits futurs. Le mouvement initié par le salariat industriel se parachève dans l’«ubérisation» progressive de tous les services: en trois siècles, les humains ont construit un gigantesque appareil de capture qui achève de les exproprier de leur temps propre, pour les jeter dans une concurrence généralisée et ubiquitaire où le temps d’attention peut se vendre sous une forme pleinement dépersonnalisée – au fur et à mesure que les «individus» du libéralisme se dissolvent dans les «profils» de la gouvernementalité algorithmique et dans les flux électrochimiques de la neuroplasticité.
Les trajectoires des «tueurs fous» autopsiés par ce livre ne font qu’incarner dans leur aberration cette folie dépersonnalisante d’un sémiocapitalisme devenu «absolutiste», en ce sens que plus rien ne semble en mesure de limiter l’auto-exploitation suicidaire à laquelle nous nous soumettons (nous-mêmes et les uns les autres) à travers lui. La toujours plus éphémère et fragile fixation des valeurs relève d’une roulette russe où les promesses de «Croissance» financiarisée, brandies par des politiciens terrifiés par le Père Fouettard du «chômage», pèsent plus lourd que le saccage climatique de la planète que nous léguerons aux générations à venir. Les jeunes hommes arrosant de mitraille l’école de leur quartier illustrent avec une terrible acuité le délire absolutiste d’un sémiocapitalisme sacrifiant l’avenir de l’humanité aux performances boursières ou électorales des six prochains mois.
Une alternative au repli identitaire
À l’impitoyable dissolution des valeurs opérée par le sémiocapitalisme, de larges pans de nos sociétés répondent par des postures de replis identitaires: repli sur des nostalgies racistes pour les populismes de droite; repli sur des nostalgies ouvriéro-nationalistes pour les populismes de gauche; repli sur des intégrismes religieux pour certaines majorités silencieuses des pays riches comme pour certaines minorités rebelles exposées aux injustices néocoloniales. L’un des principaux mérites du livre de Franco Berardi est de proposer un cadre d’analyse permettant de comprendre à la fois ce qui motive de tels replis identitaires, décrits comme des réactions à l’insoutenable absolutisme du sémiocapitalisme, et ce qui les fourvoie dans des impasses tout aussi suicidaires.
Contrairement à ce qui sous-tend la majorité des discours bien pensants, il n’y a pas à choisir entre l’insécurité de la modernité néolibérale et les régressions vers les fausses sécurités du passé – choix étriqué qui nous condamne à préférer la peste au choléra. Le retour des intégrismes va strictement de pair avec les progrès de l’absolutisme sémiocapitaliste: les premiers viennent naturellement étayer la précarité existentielle creusée par le second. La finance toute-puissante exacerbe un discrédit généralisé de toutes les valeurs sociales, que ne peut venir surcompenser qu’une référence transcendante à des identités figées, donc mortifères. Le cercle vicieux que décrit bien le livre entre sémiocapitalisme financier, déterritorialisation, précarisation et reterritorialisation identitaire à tendances fascisantes culmine dans l’absurdité tragique qui voit nos populations se cliver autour de marqueurs comme le port d’un voile ou les guerres picrocholines opposant les sectaires du vin et saucisson contre les zélés de la viande halal. Antisémitisme et islamophobie, intégrismes religieux et fondamentalismes laïcistes apparaissent comme les sous-produits d’une même régression, qui cherche à apporter une réponse identitaire à l’expropriation de nos personnes imposée par la fuite en avant d’un sémiocapitalisme vidant tous les signes de leur puissance d’authentification.
La véritable alternative n’est donc pas à chercher dans le choix entre être ou ne pas être Charlie, mais dans le dépassement des formes de subjectivations actuellement dominantes et de leur enfermement dans l’oscillation calamiteuse entre précarisation dépressive et exaltation identitaire. Car tel est bien l’argument central autour duquel tourne tout l’ouvrage: notre impasse actuelle – qui est avant tout celle des forces traditionnellement assimilées à «la gauche» (de la gauche) – tient à nos difficultés à frayer de nouvelles voies (massives) de subjectivation émancipatrices. Là où les solutions de rechange existantes nous condamnent à choisir entre la peste capitaliste et les choléras identitaires, l’impératif est de dégager des lignes de fuite qui dilatent notre humanité nécessairement plurielle et pluraliste, au lieu de la resserrer frileusement et de la mutiler autoritairement.
Ce livre, qui pose des questions urgentes sans prétendre y apporter de solutions toutes faites, indique peut-être par sa forme même où est à chercher une réelle alternative «de gauche» à la complémentarité mortifère unissant les deux formes de suicide qui hantent notre époque: prenant le contre-pied des réponses trop sûres d’elles-mêmes – qu’elles prônent la fuite en avant vers une «Croissance» financiarisée toujours plus destructrice de nos environnements naturels et sociaux, ou qu’elles en appellent au retour en arrière vers les identités sécurisantes du passé –, il cultive un esprit d’enquête réflexive, à la fois radicalement critique et profondément généreux, qui fait de l’«intellectuel de gauche» un chercheur (plutôt qu’un «expert»), engagé principalement dans la quête de meilleures modalités de médiation (plus que de préconisations livrées clés en main).
Un paragramme médiactiviste (plutôt qu’un programme politique)
Quarante ans après le lancement de Radio Alice, Franco Berardi reste une figure de proue de la gauche radicale internationale parce qu’il sait placer les questions des médias au cœur de ses réflexions et de ses combats [6] . Les tueurs dont il dissèque les frustrations, les espoirs et les illusions sont, avant toute autre chose, des produits d’un système mass-médiatique qui réduit la valeur de tout ce qui existe à la quantité de visibilité et d’attention qu’il parvient à attirer sur lui [7] . Televideor ergo sum : mieux vaut quelques heures de célébrité télévisée (fût-elle posthume et haineuse) qu’une longue vie d’anonymité frustrée. Ne pas se rendre visible dans l’éblouissement du spectacle mass-médiatique, c’est ne pas exister: les feux de la mitraille et les balles de la police ne sont qu’un tremplin (particulièrement efficace) pour sauter sous les feux de la rampe. Ceux que nous disqualifions du titre de «tueurs fous» et de «terroristes» sont en réalité ceux qui ont le mieux et le plus pragmatiquement compris les dynamiques et les enjeux de la valeur-visibilité au sein d’une économie financiarisée dont la ressource dominante est devenue l’attention – une attention collective, drainée par nos envoûtements médiatiques.
C’est bien en termes de dispositifs médiatiques que Franco Berardi nous invite à interpréter le destin de ces «héros» – qu’il dépeint comme les hérauts de dynamiques communicationnelles autodestructrices. Contrairement aux clichés superficiels, ce ne sont pas les jeux vidéo (ni la violence de leur contenu) qui sont à incriminer pour le passage à l’acte de ces héros suicidaires que Hito Steyerl décrit comme des «damnés de l’écran», réduits à l’état d’«images et rien que des images» [8] . Ces tueurs fous, par contraste avec les fous non tueurs que sont encore la majorité d’entre nous, se caractérisent bien davantage par le faible nombre d’heures d’attention humaine qu’ils ont reçue en interaction personnelle et présentielle: le problème ne réside pas tant dans le scénario ou le contenu des jeux vidéo, des émissions télévisées, des sites internet ou des MOOCs (les cours à enrôlements massifs ouverts en ligne) vers lesquels nous dirigeons toujours plus de notre temps d’attention, pas plus que dans les écrans, joysticks , ordinateurs ou smartphones eux-mêmes, mais bien davantage dans les pratiques qu’ils oblitèrent – comme la conversation en face à face ou la marche en côte à côte –, pratiques coprésentielles qui restent nécessaires à ce que le déploiement de l’ADN humain engendre des subjectivités socialisées (plutôt que des bombes à retardement).
Les modélisations cybernétiques de nos «sociétés de l’information» et autres «économies de la connaissance» ignorent tragiquement que les subjectivités humaines se nourrissent de signification (bien plus que d’information), qu’elles s’abreuvent de partages affectifs (davantage que d’évaluations), et que nous avons bien plus besoin d’être attentionnés les uns envers les autres qu’«attentifs ensemble» aux tueurs fous que notre inattention affective fait éclore parmi nous. La supériorité des marxistes italiens tient peut-être à leur plus vive sensibilité à cette nécessaire (et toujours un peu anarchisante) «charnalité» affective de nos subjectivités – là où leurs voisins français, irrémédiablement cartésiens, préfèrent faire confiance aux lois, aux réglementations et aux États. Si Franco Berardi a pu intituler l’un de ses meilleurs livres récents L’âme au travail [9] , si Toni Negri aime se référer à saint François d’Assise, si Giorgio Agamben ou Paolo Virno vont puiser dans la théologie médiévale des concepts clés de leurs analyses du contemporain, c’est peut-être que – bien loin de toute revendication identitaire des «racines chrétiennes» de l’Europe – les sensibilités et les pratiques affectives développées par le christianisme leur ont appris à identifier des modes de subjectivation nourrisseurs d’«âme», au-delà ou en deçà de ce que l’intégrisme laïciste veut réduire au statut dépersonnalisé d’«esprit» ou (pire encore!) d’«intellect».
Grandir en communiquant plus souvent avec des machines qu’avec d’autres subjectivités humaines, voir notre langage colonisé par le cancer des logiques consuméristes, sentir notre créativité, notre expressivité et notre affectivité soumises au service aberrant de la spéculation financière: voilà bien les conditions d’une maladie sociale de l’âme (individuelle et collective) – par-delà toutes les «raisons» dont l’esprit de calcul peut se servir pour rationaliser cette démence ubiquitaire. Or si l’âme est «mise au travail» par la dynamique sémiocapitaliste – au double sens de «contrainte au labeur» et de «soumise à la torture» (selon l’étymologie du tripalium ) –, cela passe, de plus en plus intimement, par des dispositifs médiatiques dont il est urgent de mieux comprendre les propriétés. Les stations de radio peuvent devenir des ferments d’organisation révolutionnaires (Radio Alice à Bologne) comme des vecteurs de poison identitaire génocidaire (la Radio Mille Collines au Rwanda). Les films peuvent conforter le soin de l’âme ( Bird People de Pascale Ferrand) comme le culte individualiste des héros tueurs ( American Sniper de Clint Eastwood). Les réseaux sociaux peuvent favoriser des mobilisations quasiment instantanées, comme nous emprisonner dans des bulles informationnelles.
Les médias, vecteurs matériels de l’âme, ne sont ni innocents ni nécessairement aliénants; ils ne sont ni transparents ni fatalement fourvoyants: le fait est qu’ils règnent au cœur de nos âmes – non tant partout qu’ entre tout –, et prendre acte de leur présence ubiquitaire ainsi que de leurs effets différenciés est le premier devoir de toute analyse sociopolitique digne de ce nom. C’est sans doute parce qu’il est le fruit d’un demi-siècle de médiactivisme réflexif [10] – animé et animant, inspiré et inspirant – que ce livre est aussi riche, aussi lucide, aussi incisif et aussi éclairant.
Le prochain combat, annoncent les dernières pages, sera celui de la neuroplasticité . Que celle-ci soit chimique (neurotransmetteurs), électrique (implants) ou génétique (reséquençage sélectif), elle dessine un horizon où nos médiations technosocio-symboliques s’appliqueront directement – immédiatement –, depuis les programmations machiniques vers les états du système neuronal. Il est indifférent, parce que strictement équivalent, d’y voir un triomphe ultime des médias ou leur abolition. Le mérite d’une telle perspective est de nous aider à comprendre que nos livres, spectacles, films, séries télévisées, moteurs de recherche, tweets et autres likes constituent déjà (et depuis des siècles) des facteurs de neuroplasticité – et que, comme le soulignait Gilles Deleuze relisant Henri Bergson, tout ce que nous pouvons nous reconnaître d’intelligence ou d’âme tient dans le fragile «écart» qui sépare les stimuli de leurs réponses. Préserver, cultiver et augmenter les marges de liberté rendues possibles par de tels écarts – telle est sans doute une des fonctions premières d’un intellectuel de gauche, tel que Franco Berardi peut en illustrer la figure. Ici aussi, la tâche politique s’identifie avec l’âme du travail médiactiviste: rendre au medium (à la fois intermédiaire technique, médiateur social et milieu environnemental) la part d’activité qui est la sienne lorsqu’il agit comme médiation entre nous, indissociable de la composition collective de ce «nous» – contre les discours de droite, identitaires comme néolibéraux, qui mettent au contraire l’accent sur des individus illusoirement isolés de l’influence dudit medium commun.
Le titre du livre, dans sa version originale, contient peut-être son message le plus profond: les horreurs qu’il décrit sont perpétrées par des quidams cherchant si désespérément à devenir quelqu’un qu’ils tuent n’importe qui, sous l’emprise d’un individualisme tellement exacerbé qu’il identifie «l’héroïsme» mass-médiatique au massacre du commun des mortels. Ce livre n’est si «horrible» que parce qu’il explore la face obscure et symétrique du principe que Bifo et ses amis de la revue A/traverso aimaient à répéter dans les années 1970: «la pratique du bonheur est subversive quand elle est collective». Commencé avec la chanson Heroes de David Bowie, le texte pourrait se conclure avec celle de Tina Turner: We Don’t Need Another Hero . L’héroïsme individualiste des stars hollywoodiennes, des athlètes amphétaminés, des chevaliers d’industrie, des pionniers de start-ups , des génies de la finance, bref de tous ceux que le spectacle médiatique fait sortir du lot commun et briller comme les «gagnants» de la compétition darwiniste – cet héroïsme-là est mortifère parce qu’il arrache le héros du terreau commun qui seul peut nourrir une véritable «réussite». De ce genre-là de héros, nous n’avons certainement pas besoin.
Aussi Franco Berardi opère-t-il un geste final parfaitement cohérent avec le message porté par son ouvrage lorsqu’il nous invite, à la dernière page, à ne pas le prendre trop au sérieux, ni lui, ni ses prémonitions catastrophistes, ni ses préconisations éthicopolitiques. Comment se soustraire plus clairement à ce qui peut rester d’héroïque dans la figure (indécrottablement individualiste) de l’auteur, du penseur, de l’intellectuel? En effet, on cherchera en vain un «programme politique» dans les pages qui suivent. Non qu’un tel besoin ne se fasse pas sentir, mais le propos est ici différent.
Loin d’écrire par avance (pro-grammer) un logiciel censé déclencher et tracer nos comportements (révolutionnaires?) à venir, Franco Berardi a produit un para-gramme : une écriture par écart qui se situe volontairement «à côté» de ce qu’on attend du discours politique – pour mieux l’accompagner, le tarauder, le déranger, le «chaoïder», le dérouter, le décaler, le relancer et le réorienter. Ce paragramme présente la remarquable propriété d’activer le medium qu’il met en circulation ainsi que, espérons-le, le milieu qu’il traverse. En spécimen exemplaire de médiactivisme, ce livre se conclut sur une injonction paradoxale – que le lecteur découvrira en temps voulu –, injonction qui sape admirablement l’héroïsme dont il déboulonne le fantasme: cet humoristique suicide du maître à penser nous invite très naturellement à nous mettre à penser (un peu moins suicidairement).
 
Nécrocapitalisme. À propos du diable, du suicide et de la guerre
Préface à l’édition française
L E SOIR DU 13 NOVEMBRE 2015 , alors que je rédigeais ce texte, au même moment, à Paris, le diable, armé de kalachnikov et bardé d’explosifs, s’est matérialisé dans la salle de concert du Bataclan remplie de jeunes réunis pour danser et écouter de la musique.
Mais le diable n’existe pas. Ce qui existe, par contre, c’est le capitalisme et un désespoir diffus qui prend de plus en plus souvent une forme suicidaire. Cent ans d’humiliation culturelle ont fait naître le monstre du terrorisme islamiste, et deux siècles de violence colonialiste ont creusé un abîme de haine qu’on ne peut plus combler.
D’innombrables conflits s’entremêlent dans le bourbier de cette guerre fragmentée qui se globalise, mais le plus décisif à long terme, est le conflit postcolonial qui oppose des masses d’opprimés qui ne connaissent plus l’internationalisme ni l’espoir, à un Occident qui n’a d’autre culture que le cynisme. L’Europe se montre incapable de faire face à la gigantesque vague migratoire provoquée par la guerre, alors que le terrorisme suicidaire frappe de plus en plus souvent, abattant les digues de la tolérance et de l’universalisme.
«Colonialisme, exploitation, guerres. Tout cela est en train de se retourner contre nous», a dit à la télévision italienne un homme qui cherchait ses fils près du Bataclan, pendant cette nuit qui risque de changer nos vies. Et au milieu des fleurs déposées par les passants et les endeuillés, un billet écrit à la main: «Vos guerres. Nos morts», ce slogan que nous avons répété mille fois il y a dix ans, lors des immenses manifestations pacifistes qui appelaient à stopper la guerre que préparait l’Occident. Mais Bush et ses alliés ont bombardé Bagdad, avec les résultats que l’on constate aujourd’hui.
Ce soir, j’ai vu des étudiants de la Sorbonne, très jeunes, presque encore enfants, chanter La Marseillaise avec François Hollande et Manuel Valls. L’un d’entre eux était coiffé d’un chapeau un peu démodé, un autre, un peu grassouillet, avait un regard doux, et tous en chœur, ils chantaient: «Aux armes, citoyens. Formez vos bataillons. Marchons, marchons. Qu’un sang impur…»
Et maintenant, vers où allons-nous marcher? Hollande décrète l’état d’urgence et transforme la France en un État policier pour déclarer la guerre au règne des ténèbres, exactement comme l’a fait Bush il y a quinze ans. Mais c’est la guerre de Bush qui a créé les conditions pour l’émergence de Daech, et c’est à cause d’elle que le règne des ténèbres s’est tant répandu et fortifié. Et comme promis dès le début, la guerre est devenue éternelle.
La guerre déclarée par Hollande provoquera un désastre encore pire: le président de la France veut entraîner l’Europe entière dans la fournaise d’une guerre contre le règne des ténèbres. Dans toutes les villes du continent, il y a des hommes que deux siècles de misère et d’humiliation prédisposent à la vengeance. Et voilà que Hollande leur offre une occasion en or pour se venger. La peur continuera de se répandre et le fascisme en sera renforcé. Et pour neutraliser leurs adversaires d’extrême droite, les gouvernements en place se fasciseront.
L’Union européenne, que l’austérité a transformée en machine à appauvrir la société, va chercher à survivre en blindant ses frontières externes et internes. Austérité et État policier, voilà l’Europe de l’avenir.
Chacun sait que la guerre ne résout pas les problèmes. Elle les exacerbe, les multiplie et les transforme en tragédies. Mais que faire, quand on nous tire dessus? Cet amas d’horreurs qui porte le nom de Daech doit être détruit. Que celui qui peut le faire le fasse. Des Arabes laïcs, cosmopolites et cultivés ont tenté de le faire en 2011, mais le Printemps arabe a été écrasé avec le soutien de l’Arabie saoudite, d’Israël et des États-Unis, et la complicité de l’Europe. Les travailleurs et les étudiants qui ont chassé Moubarak et ceux qui ont occupé Taksim ont été vaincus, et leur printemps a été effacé par les militaires, les islamistes ou, comme en Égypte, par les islamistes suivis des militaires.
Ce serait donc à la France d’intervenir? À l’Union européenne? Quoi qu’il en soit, cette nouvelle guerre promet d’engloutir ce qui reste de démocratie et de joie de vivre dans le monde. Elle est déjà en cours. Il nous est impossible de l’éviter, comme ne peuvent pas non plus l’éviter les milliers de Syriens, d’Irakiens, d’Égyptiens et d’Afghans qui marchent dans la boue pour échapper aux fanatiques qui ont envahi leurs villes et leurs maisons. Ils marchent vraiment (pas comme les dignitaires et les étudiants qui se contentaient de le chanter), avec leurs bagages et leurs enfants, sur des milliers de kilomètres, jusqu’à ce qu’ils soient bloqués par des barbelés, des chiens policiers, des bombes lacrymogènes, des militaires plantés là parce que certains les soupçonnent de vouloir semer la terreur, celle-là même qu’ils essaient de fuir à tout prix.
Une armée d’assassins fanatiques a embrasé le bassin méditerranéen. Mais qui sont-ils? Ce sont des hommes de 20 ans qui ont vu les images de torture à Abou Ghraïb lorsqu’ils avaient dix ans, et qui se sont promis de tuer au moins un Occidental dans leur vie. Ce sont des chômeurs, habitants des banlieues de Paris, de Londres, du Caire et de Bagdad, qui s’engagent dans l’armée du califat pour 450 dollars. Des jeunes au chômage comme il y en a des millions, et notre futur est gravé dans leur passé: il faut maintenant payer pour deux cents ans de colonialisme et d’exploitation.
Mais nous devons absolument continuer à raisonner, à réfléchir pour essayer de comprendre. Même au moment le plus critique, dans l’impasse totale, comprendre est la seule issue possible. Si la violence que nous sommes en train de subir nous empêche de penser et de comprendre, alors c’est que nous avons perdu la dernière bataille.
Cet homme qui cherchait ses fils dans la nuit parisienne a conservé sa lucidité et a su dire: cette catastrophe a été préparée pendant deux cents ans de colonialisme et d’humiliation, elle a été perfectionnée par Cheney, Bush et Blair, et voilà qu’elle explose maintenant dans les replis de notre vie quotidienne.
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On peut certes expliquer le terrorisme contemporain en termes politiques, mais cette grille d’analyse ne suffit pas. Ce phénomène, parmi les plus effrayants de notre époque, doit avant tout être interprété comme la propagation d’une tendance autodestructrice. Bien entendu, le chahîd (le martyr ou le terroriste suicidaire) agit pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses en apparence. Mais sous ce vernis rhétorique, la motivation profonde du suicide, son déclencheur, est toujours le désespoir, l’humiliation et la misère. Pour celui ou celle qui décide de mettre fin à ses jours, la vie est un fardeau insupportable, la mort la seule issue, et le meurtre l’unique revanche.
La récente vague d’agressions à l’arme blanche en Palestine occupée prouve que les raisons de ces assaillants ne sont ni politiques ni religieuses. Il y a un tel déséquilibre entre l’arsenal des troupes de Tsahal et les lance-pierres ou les couteaux des Palestiniens, qu’on ne peut élucider le comportement de ces derniers sans avoir recours à une explication assez peu politique. Ce qui pousse ces jeunes hommes et ces jeunes femmes à agir, c’est le désespoir provoqué par la violence totale des occupants, par l’humiliation culturelle continuelle, et par les conditions d’oppression et de misère que le fascisme israélien leur impose.
De toute évidence, l’augmentation du nombre de suicides et, plus spécifiquement, de suicides meurtriers est due au fait que la vie sociale est devenue une usine de malheur. Avec l’impératif catégorique d’être un «gagnant» d’une part, et de l’autre, la conscience qu’un tel objectif est inatteignable, la seule façon de gagner (pour un bref instant) est de détruire la vie des autres avant de porter la main sur soi.
Ce livre, paru en anglais au début 2015, dissèque la tristesse qui nous entoure et qui se transforme parfois en rage agressive, violente, meurtrière. C’est un essai sur le suicide et sur le meurtre suicidaire qui tente de saisir l’essentiel de ce qu’on appelle aujourd’hui capitalisme: abstraction financière, virtualisation des relations entre humains, précarité et compétition.
Pour introduire cette traduction française, j’aimerais évoquer Michel Houellebecq, dont j’admire l’œuvre parce qu’elle décrit très bien la tristesse solitaire de la vie urbaine contemporaine, avec ses personnages d’une solitude douloureuse et palpable, comme une blessure purulente.
Soumission , le plus récent des romans de cet écrivain, est le récit d’une islamisation de la France, ce fantasme paranoïaque qui hante l’imaginaire contemporain, dans l’Hexagone comme dans le reste du continent. Or, bien sûr que l’Europe n’est pas en train d’être islamisée. Même les bataillons les plus fanatiques de Daech n’ont aucune intention de convertir l’Europe à l’islam, mais le continent est de plus en plus clairement impliqué dans la guerre qui ravage déjà une grande partie du bassin de la Méditerranée.
Ainsi, il ne faut pas lire le roman de Houellebecq comme une prophétie politique. À l’instar des nouvelles de Philip K. Dick, Soumission ne tient pas debout en tant qu’ouvrage de littérature d’anticipation. En réalité, le sujet du livre n’est pas la menace de l’islamisation, mais celle de la dépression qui envahit l’Europe aujourd’hui. Une dépression agressive qui se heurte de plus en plus à l’agressivité dépressive du monde islamique.
Houellebecq décrit le mariage de la technique et de l’économie qui a jeté les bases d’une nouvelle théoratie: la machine globale du marché est devenue le destin implicite du moindre être vivant. Dieu est revenu, vêtu des atours de la technique, et l’islam se présente comme la seule façon de ne pas se soumettre au néolibéralisme, sans pour autant représenter une véritable issue à ce régime. En effet, néolibéralisme et charia ne sont pas incompatibles, comme l’illustre très bien la ploutocratie pétrolière saoudienne.
Finalement, au cœur de la dépression qui mène à la soumission éponyme du roman, il y a la hantise de l’identité. L’identité, c’est l’affirmation de soi par l’agression, un concept psychopolitique dont la fonction est d’assurer la cohésion d’un corps social qui a perdu la solidarité et la conscience. Ainsi, quand les ouvriers n’ont plus conscience de leurs intérêts communs, ils ne s’unissent qu’en tant que Serbes ou Croates, Israéliens ou Palestiniens, Blancs ou Noirs. Comme ils ont perdu la guerre sociale, ils se préparent pour d’autres guerres, plus sanglantes et dépourvues de sens universel.
La bêtise de la nation revient avec celle de l’appartenance. Étant donné que, dans la précarité généralisée, la compétition marchande est devenue la seule forme de relation possible, on s’accroche à l’appartenance, à la nation, pour résister au processus de déterritorialisation. La guerre retrouve sa place centrale et, aux abords de la vie quotidienne, le suicide se propage. C’est la logique profonde d’un capitalisme qui ne sert plus le progrès et qui s’est dissocié, une bonne fois pour toutes, de la démocratie pour atteindre sa forme idéale: celle de la nécro-entreprise, la production de mort sans aucune médiation. Les commerçants de la biotechnologie nous promettent que bientôt nous pourrons acheter plusieurs siècles de vie grâce aux modifications génétiques, mais pour l’instant, c’est encore la mort qui est l’entreprise la plus rentable.
Au Mexique, El Chapo Guzmán est devenu l’un des hommes les plus riches du monde grâce à son entreprise spécialisée en enlèvements, en tortures et en carnages. Dans les rangs de Daech, les soldats reçoivent un salaire et peuvent assurer la survie de leur famille en se faisant exploser dans une foule. La nécro-économie est le stade final du capitalisme qui permet d’extraire une plus-value de la mort. C’est le suicide de l’humanité à des fins lucratives.
Y a-t-il un avenir au-delà du suicide? Pour l’instant, on ne le voit pas, mais ce dont on peut être certain, c’est qu’on ne sortira pas de cet enfer si on ne sort pas d’abord du capitalisme.
 
Bowie, 1977
1
J ’AI DÉCIDÉ D’ÉCRIRE CE LIVRE en juillet 2012 après avoir lu de nombreux articles sur la fusillade meurtrière d’Aurora, dans l’État du Colorado, qui a éclaté pendant une projection du dernier Batman . Depuis toujours, un mélange de répulsion et de fascination perverse me pousse vers les récits de ce type de meurtres de masse – de plus en plus fréquents aujourd’hui, surtout aux États-Unis –, mais ce n’est qu’après avoir lu sur James Holmes et le massacre d’Aurora que j’ai décidé d’écrire sur le sujet. Ce qui m’a poussé à le faire, ce n’est pas la violence et l’absurdité d’un pays dans lequel n’importe qui peut acheter des armes létales, peu importe son état psychique. Nous sommes tous plutôt habitués à cela. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est la densité métaphorique de cet acte qui pourrait être interprété comme l’abolition de la frontière entre spectacle et vie réelle (ou mort réelle, ce qui revient au même). Je doute que James Holmes ait jamais lu Guy Debord. Le plus souvent les gens agissent sans avoir lu les textes requis. Pourtant, le geste de Holmes avait quelque chose de situationniste. Toute l’histoire de l’avant-garde du XX e  siècle y était résumée en une monstrueuse remise en scène. «Abolir l’art, abolir la vie quotidienne, abolir la séparation entre l’art et la vie quotidienne», disaient les dadaïstes. Holmes, et cela m’a frappé, voulait éliminer la séparation entre le spectateur et le film; il voulait être dans le film.
Je me suis donc mis à lire de manière compulsive tout ce que je trouvais au sujet de ce massacre, et ma curiosité m’a conduit à d’autres histoires et d’autres hommes (blancs, noirs, vieux, jeunes, riches, pauvres, mais uniquement de sexe masculin, aucune femme – allez savoir pourquoi) qui tirent et tuent, et m’a poussé à mener des recherches plus approfondies sur des tueries passées. Et je me suis rendu compte que l’on comprend probablement mieux le devenir actuel du monde si on l’observe à la lumière de ce genre de folie affreuse, plutôt qu’à travers le prisme de la folie policée des économistes et des politiciens. J’ai vu l’agonie du capitalisme et le démantèlement d’une civilisation sociale d’un point de vue très particulier: celui du crime et du suicide.
La réalité crue du capitalisme est aujourd’hui exposée à la vue de tous. Et elle est horrible.
2
Ce livre ne porte pas simplement sur le crime et le suicide, mais plus largement sur la fondation d’un royaume du nihilisme, sur la pulsion suicidaire qui imprègne la culture contemporaine, de même que sur une phénoménologie de la panique, de l’agression et de la violence qui en découle. Voilà le regard que je pose sur les meurtres de masse, en me concentrant spécialement sur leurs implications spectaculaires et leur dimension suicidaire.
Les tueurs en série classiques, psychopathes mystérieux et sadiques qui recherchent la souffrance des autres et aiment les voir mourir, ne m’intéressent pas. Je m’intéresse à ceux qui souffrent et deviennent des criminels parce que c’est à la fois leur façon d’exprimer leur besoin psychopathique de publicité et de trouver par le suicide une issue à leur enfer quotidien. Je parle de jeunes comme Cho Seung-hui, Eric Harris, Dylan Klebold et Pekka-Erik Auvinen, qui se sont tués après avoir essayé d’attirer l’attention du monde entier en mettant fin à la vie de personnes innocentes. J’écris aussi sur James Holmes, qui s’est en quelque sorte symboliquement suicidé sans se donner la mort.
Je parle de suicides meurtriers et spectaculaires parce que ces tueurs sont la manifestation extrême d’une des tendances principales de notre temps. Je les vois comme les héros d’une époque de nihilisme et de stupidité spectaculaire: l’ère du capitalisme financier.
3
Dans le livre The Wretched of the Screen , Hito Steyerl rappelle la sortie du single Heroes de David Bowie en 1977.
Bowie chante un nouveau type de héros qui arrive à temps pour la révolution néolibérale et la transformation numérique du monde. Le héros est mort – vive le héros! Or le héros de Bowie n’est plus un sujet, mais un objet: une chose, une image, un fétiche parfait – une marchandise imprégnée de désir, revenue d’entre les morts. Il suffit de regarder le clip de la chanson datant de 1977 et vous comprendrez pourquoi: on y voit Bowie chantant pour lui-même, vu simultanément sous trois angles superposés qui triplent son image; non seulement le héros de Bowie a-t-il été cloné, mais il est surtout devenu une image qui peut être reproduite, multipliée et copiée, un refrain qui voyage sans peine d’une publicité à l’autre, un fétiche qui emballe comme un produit le look postgenre glamour et marmoréen de Bowie. Le héros de Bowie n’est plus un être humain hors du commun, auteur d’exploits exemplaires et sensationnels, et il n’est même plus une icône, mais une marchandise rutilante dotée d’une beauté post-humaine: une image et rien d’autre. L’immortalité de ce héros ne vient pas de la force qu’il déploie pour survivre à l’adversité, mais de sa capacité à être photocopié, recyclé et réincarné. Sa destruction altérera sa forme et son apparence, mais sa substance restera intacte. L’immortalité de la chose réside dans sa finitude, pas dans son éternité. En 1977, le groupe punk The Stranglers analyse la situation de manière limpide en énonçant l’évidence: l’héroïsme est mort. Trotski, Lénine et Shakespeare sont morts. En 1977, alors que les gauchistes vont en masse aux funérailles des membres de la RAF, Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, la pochette de l’album des Stranglers affiche sa propre couronne mortuaire d’œillets rouges et déclare: NO MORE HEROES. Plus jamais de héros [1] .
Dans la tradition classique, le héros appartient au domaine de l’imagination épique, séparé de la tragédie et du lyrique. Le héros est celui qui dompte la nature et domine les événements de l’histoire avec la force de la volonté et du courage. Il fonde la cité et repousse les forces démoniaques du chaos. On trouve encore cette vision à la Renaissance, et le prince de Machiavel peut être considéré comme le héros du récit politique moderne: l’homme qui établit l’État-nation, bâtit les infrastructures de l’industrie et façonne une identité commune.
Cette forme épique de l’héroïsme a disparu vers la fin de la modernité, quand la complexité et la rapidité des événements humains ont écrasé la force de la volonté. Quand le chaos a pris le dessus, de gigantesques machines de simulation ont remplacé l’héroïsme épique. L’espace du discours épique a été envahi par les sémio-entreprises, ces dispositifs d’où émanent des illusions largement partagées. Les jeux de simulation prennent souvent la forme d’identités, comme dans les sous-cultures populaires – le rock, le punk, la cyberculture, etc. C’est là que se trouve l’origine de la forme contemporaine de la tragédie: là où l’illusion se confond avec la réalité, et où les identités sont perçues comme d’authentiques formes d’appartenance. Cette tragédie vient souvent avec un manque désespéré d’ironie, lorsque l’être humain répond à la déterritorialisation permanente qui sévit actuellement en exprimant son désir d’appartenance par un enchaînement de meurtres, suicides, actes fanatiques, agressions et guerres.
Selon moi, ce n’est que par l’ironie et une compréhension éclairée de la simulation qui est au cœur du jeu héroïque que le héros simulé de la sous-culture peut encore sauver sa peau.
4
L’année 1977 a marqué un tournant dans l’histoire de l’humanité. Les héros sont morts ou plutôt ils ont disparu. Ils n’ont pas été tués par les ennemis de l’héroïsme, ils ont basculé dans une autre dimension: ils se sont dissous et se sont transformés en fantômes. À tel point que le genre humain, trompé par des héros en toc faits d’une substance électromagnétique trompeuse, a cessé de croire en la réalité de la vie et de ses plaisirs, et s’est mis à ne jurer que par l’infinie prolifération d’images. C’est en 1977 que les héros se sont volatilisés et ont migré du monde de la vie physique et des passions historiques vers celui de la simulation visuelle et de la stimulation nerveuse. 1977 est une année charnière: de l’ère de l’évolution humaine, le monde a chaviré dans l’ère de la dé-évolution, ou dé-civilisation.
Ce que le travail et la solidarité sociale avaient produit pendant les siècles de la modernité a commencé à s’écrouler face au processus prédateur de dé-réalisation de la finance. L’alliance conflictuelle entre la bourgeoisie industrieuse et les ouvriers de l’industrie – qui a légué de l’ère moderne un héritage de la plus haute importance: l’éducation publique, le système de santé, les transports et la protection sociale – a été sacrifiée sur l’autel du dieu Marché.
Dans la deuxième décennie du XXI e  siècle, la dégradation postbourgeoise prend l’allure d’un trou noir financier. Ce nouveau système commence à engloutir et détruire le résultat de deux cents ans de travail acharné et d’intelligence collective. Il transforme la réalité concrète de la civilisation sociale en une abstraction: chiffres, algorithmes, férocité mathématique et accumulation de riens sous forme d’argent. La puissance de séduction de la simulation a transformé les formes physiques en images volatiles, réduit les arts visuels à l’envoi de pourriels, et assujetti le langage au faux règne de la publicité. À la fin de ce processus, la vie réelle a disparu dans le trou noir de l’accumulation financière.
Maintenant, il s’agit de comprendre ce qu’il reste de la subjectivité humaine et de notre faculté à imaginer, créer et inventer. Les humains sont-ils encore capables de sortir de ce trou noir, d’investir leur énergie dans un nouveau type de solidarité et d’entraide? La sensibilité d’une génération qui a appris plus de mots par les machines que par ses parents semble empêcher le développement de toute forme de solidarité, d’empathie ou d’autonomie. L’histoire a été remplacée par la recombinaison fluide et infinie d’images fragmentaires. La hasardeuse recombinaison du travail précaire et frénétique a pris la place de la conscience politique et de la stratégie. Je ne sais vraiment pas s’il y a de l’espoir au-delà du trou noir; s’il y a un futur au-delà du futur proche.
Où se trouve le danger, néanmoins, croît aussi le salut – voilà ce que disait Hölderlin, le poète préféré de Heidegger, le philosophe qui avait prévu l’anéantissement du futur. Maintenant, la première chose à faire est de tracer la carte du terrain vague où l’imagination sociale a été pétrifiée et soumise à l’imaginaire recombinant de l’entreprise. C’est seulement à partir de cette cartographie que nous pourrons aller de l’avant pour découvrir une forme neuve d’activité qui, en remplaçant l’art, la politique et la thérapie par un processus de réactivation de la sensibilité, pourrait aider l’humanité à se reconnaître à nouveau.
Chapitre 1
Le Joker
Très réel
L E 20 JUILLET 2012 . Le jeune homme achète un billet, entre dans le cinéma et s’assied au premier rang. À peu près une demi-heure après le début du film, il quitte le bâtiment par une sortie de secours en laissant la porte ouverte derrière lui. Il va à sa voiture, enfile des habits de protection et sort ses armes. À minuit et demi, il entre de nouveau dans la salle par la porte restée ouverte. Il porte un masque à gaz, un casque pare-balles, des jambières de protection, un tour de cou et des gants d’intervention.
Des spectateurs voient le tireur masqué, mais ils le prennent pour un des nombreux fans enthousiastes déguisés pour l’occasion. Un homme, qui est là avec sa famille, dira plus tard que l’attaque ressemblait d’abord à un coup de publicité pour l’avant-première du film. Puis il ajoutera que le spectacle est devenu «très réel, très rapidement». «Après vingt minutes de film, il y a eu comme un moment solennel et quelque chose comme une grenade – j’ai d’abord pensé qu’il s’agissait de feux d’artifice – a volé devant l’écran et est tombé devant moi sur le côté. Là, les gens ont commencé à se lever de leurs sièges pour s’en aller. Et alors, à droite de là où j’étais assis, du fond droit de la salle, on a commencé à voir des éclairs du canon du fusil. À ce moment-là, je pensais toujours qu’il s’agissait de feux d’artifice. Puis j’ai été touché ici (il pointe sa poitrine, au-dessous de son épaule) , et je me suis rendu compte que c’était quelque chose de beaucoup plus grave. Les gens ont commencé à crier. C’était le chaos.»
À 00 h 38, le tireur lance une bombe fumigène. Tandis que le gaz emplit la salle, il tire avec un fusil de chasse, d’abord vers le plafond, puis vers le public. Il tire aussi avec un fusil semi-automatique Smith & Wesson M&P15 au chargeur tambour cent coups, et avec un pistolet Glock 22. Certaines balles traversent le mur et atteignent des gens dans la salle adjacente, où le même film est projeté.
«Il a dû tirer 19 ou 20 salves. Tout le monde se bousculait dans tous les sens. Quelqu’un derrière nous, probablement un retardataire, a été blessé. Il a dit: “Je suis touché.” Le mec ressemblait à Terminator. Il ne disait rien. Il ne faisait que tirer, tirer, tirer. Des gens rampaient dans les escaliers. C’était une scène horrible. Vraiment horrible.»
L’alarme se déclenche peu après le début de l’attaque et le personnel aide à l’évacuation. Certains annoncent la fusillade par des tweets et des SMS au lieu d’appeler la police. Douze personnes sont tuées, et soixante-dix autres sont blessées. À 00 h 45, le tireur est arrêté à côté de sa voiture. Il n’oppose aucune résistance.
Il a les cheveux rouge orangé, il semble hébété et à peine conscient de son environnement. Quelques heures plus tard, les enquêteurs dévoileront son identité: James Holmes. Apparemment, le tireur aurait agi seul et ne fait partie d’aucun groupe ou organisation terroriste. Un de ses camarades de classe révélera plus tard que Holmes a souvent dit qu’il voulait tuer des gens.
Selon un employé de la prison interviewé par le Daily News , aujourd’hui, Holmes demande comment le film se termine. Il ne cesse de répéter à ses gardiens du Colorado qu’il ne comprend pas pourquoi il est enfermé derrière les barreaux. Certains de ses geôliers pensent qu’il simule l’amnésie.
L’art et la vie
En l’espace de quelques jours, un masque de caoutchouc à l’effigie de James Holmes, visage impassible et chevelure orange, comme sur sa première photo d’identité judiciaire, apparaît sur eBay pour 500 dollars.
Halloween, c’est seulement dans un mois. CHOQUEZ TOUT LE MONDE! On l’appelle le «Joker», le «Tireur du Chevalier noir», le «Lama», le «Surdoué extraordinaire», mais son vrai nom est James Holmes! Il n’y a rien de plus effrayant que de s’introduire dans l’esprit de James Holmes et de porter son visage. Ses «yeux qui percent l’âme» et les cheveux orange du «Joker» font de ce masque l’objet le plus inquiétant que vous ne posséderez jamais. Imaginez détenir le masque de celui que l’on considère comme le tueur le plus dangereux de l’histoire américaine. C’est un masque en latex conçu sur mesure pour un collectionneur à l’étranger. Je l’ai gagné en misant gros à un tournoi de poker quand j’étais en Europe. Je garantis qu’il s’agit d’un exemplaire unique. Sa valeur est quasiment inestimable, car il a été utilisé dans la production du documentaire le plus controversé qui sortira en 2013. Le masque est vendu tel quel, les retours ne sont pas acceptés. Si vous avez 0 référence et que vous êtes intéressé à faire une offre pour cet article, vous devez d’abord me contacter. J’enverrai le masque immédiatement après avoir reçu le paiement. Bonne chance!
Peu après la publication de l’annonce de l’utilisateur «realface13», eBay l’enlève et un porte-parole explique à ABC News : «L’offre a été supprimée, car elle ne respectait pas notre règlement concernant les objets interdits, contestables ou contrevenants. Par respect pour les victimes des crimes violents, eBay n’autorise pas les offres qui essayent de tirer profit de la tragédie humaine et de la souffrance.»
Catwoman a le cœur qui saigne
Je lis les informations: impossible de m’arrêter. Je passe une partie de la nuit à surfer d’un site à l’autre.
Holmes – qui a abattu 12 personnes, dont Veronica Moser-Sullivan âgée de 6 ans – est entré en prison sous les cris de «tueur d’enfants». Wayne Medley, un prisonnier de 24 ans – qui était dans la maison d’arrêt d’Arapahoe, dans l’État du Colorado, quand Holmes y a été incarcéré – a dit: «Tous les détenus parlaient de le tuer, attendant le moment propice. On ne parlait plus d’autre chose.»
James Holmes a dit aux policiers qu’il était le Joker, l’ennemi de Batman. Son répondeur téléphonique était aussi inspiré du personnage du Joker. Une fois en prison, il n’arrêtait pas de cracher sur les gardiens. Une source interne a dit à propos du tireur, qui était sous surveillance permanente dans une cellule individuelle de confinement: «Il n’a montré aucun remords. Il se croit dans un film.»
Après la fusillade, Anne Hathaway, qui joue Catwoman dans le film, a pris la parole: «Mon cœur saigne lorsque je pense à toutes les vies volées et détruites par cet acte incompréhensible et insensé. Les mots me manquent pour exprimer ma peine. Mon esprit et mes prières vont aux victimes et à leurs familles.»
Christopher Nolan, le réalisateur de The Dark Knight Rises , a publié une déclaration:
Au nom des acteurs et de l’équipe de The Dark Knight Rises , j’aimerais faire part de notre profonde tristesse provoquée par la folle tragédie qui atteint toute la communauté d’Aurora. Je ne peux prétendre savoir quoi que ce soit des victimes de la fusillade, sinon qu’elles étaient là, hier soir, pour voir un film. Je crois que le cinéma est une des plus belles formes artistiques américaines. Suivre ensemble une histoire qui se déroule à l’écran est une passion hautement réjouissante. Le cinéma est mon foyer, innocent et plein de promesses, et je suis dévasté à l’idée que quelqu’un puisse le violer si sauvagement. Rien de tout ce que nous pourrions dire n’exprimera jamais de façon adéquate ce que nous ressentons pour les victimes de ce crime épouvantable, mais nos pensées sont avec elles et leurs familles.
Plus tard, DC Comics a reporté la sortie de Batman Incorporated n o  3 , qui contenait une scène dans laquelle une femme de l’organisation Leviathan, déguisée en enseignante, brandit un pistolet dans une salle de classe pleine d’enfants. La Warner Bros a aussi retiré la bande-annonce du film Gangster Squad à cause d’une scène dans laquelle un personnage tire avec une mitrailleuse sur le public d’une salle de cinéma.
Le Joker et Dieu
Qui est James Holmes? Qui est le jeune homme qui s’est infiltré dans le cinéma d’Aurora pour franchir le mur qui sépare l’art et la vie?
Le Joker de 24 ans a été qualifié de «dérangé», «instable» ou «indifférent à la réalité», à l’avenant. Quelqu’un a dit que le jeune tueur avait agi sous l’influence de Satan. Mais le pasteur Jerald Borgie de l’église luthérienne de Penasquitos à San Diego a gardé le souvenir d’un garçon timide, intelligent, qui promettait de réussir dans ses études. Il a expliqué que la famille de Holmes était membre de la paroisse de l’église de San Diego depuis dix ans, que la mère du tireur assistait à la messe régulièrement et qu’elle faisait aussi du bénévolat.
Selon Benge Nsenduluka, qui écrit dans le Christian Post , James était un «un bon chrétien», éduqué dans la vérité divine d’une Bible infaillible, comme des millions de jeunes chrétiens américains. James était un «chrétien normal», extrêmement impliqué dans l’église presbytérienne locale.
Dans un article intitulé «What Presbyterians Believe [1] », le révérend George Aiken Taylor écrit: «Les presbytériens croient que tout ce qui arrive est la volonté de Dieu, et ne peut être compris que par Sa volonté. Rien ne peut arriver qu’Il n’autorise pour Ses raisons et Sa gloire propres. Il règne sur les actes des hommes diaboliques et réduit leur maléfice à néant. Il façonne toute chose après avoir consulté Sa volonté et transforme toute chose – même celles à priori maléfiques – en un bonheur extrême dans les vies de ceux qui L’aiment, ceux qui sont baptisés selon Ses vœux.»
Juste après le carnage, l’apologiste chrétien Rick Warren a accusé «le tournant progressiste» que l’enseignement de la théorie de l’évolution et l’interdiction des prières à l’école ont fait prendre à l’école publique. Dans un tweet à ses suiveurs et adeptes, il écrit: «Quand on dit aux élèves qu’ils sont comme des animaux, ils se comportent comme eux.» Bryan Fischer, responsable de l’évaluation pour le gouvernement et les politiques publiques de la American Family Association, insinue que la fusillade serait directement liée aux progressistes qui «ont passé soixante-dix ans à envoyer Dieu se faire voir». À l’émission de radio Focal Point , diffusée dans tout le pays sur les ondes des 125 stations de la American Family Radio, Fischer explique que:
L’Amérique existe parce que Dieu a créé cette nation afin de montrer ce qu’une nation qui suit les Écritures et le Dieu des Écritures peut être […] pour fournir au reste du monde un modèle qui montre à quoi ressemble la culture quand elle est imprégnée de l’esprit du Seigneur et qu’elle répand l’Évangile dans le monde. Aujourd’hui, il n’est plus possible de prier dans les écoles publiques. La Bible a été chassée des écoles publiques en 1963 […]. Ensuite, on s’est débarrassé des Dix Commandements en 1980. N’oubliez pas le Commandement: «Tu ne tueras point». Et si [James Holmes] y avait été confronté tous les jours dans le système éducatif? Et si les Dix Commandements étaient renforcés: «Tu n’assassineras pas»? […] Qui sait si les choses n’auraient pas pu être différentes? Mais on a fait un autre choix. On a essayé la façon des progressistes pendant soixante ans maintenant. Qu’avons-nous obtenu? Des morts à Aurora.
Mike Huckabee, 44 e  gouverneur de l’Arkansas et candidat en 2008 aux primaires des élections présidentielles du Parti républicain, blâme le péché – quoi d’autre? – et une sécularisation mythique envahissante: «En fin de compte, le problème n’est pas celui du crime ou des armes – ou même de la violence. Le problème, c’est le péché.»
Ostracisé
Des semaines avant que James Holmes ne mette en branle son plan macabre, il a tenté de nouer une liaison sur un site de rencontres. Il semble qu’il planifiait déjà son arrestation imminente, car son profil incluait cette phrase: «Viendras-tu me voir en prison?» Dans son paragraphe de présentation, il écrivait: «Je cherche une relation d’un soir ou une fille pour baiser de temps en temps. Je suis un mec sympa. Bon, assez sympa, disons, pour un mec qui fait ce genre de combines.»
Après l’ouverture de son compte le 5 juillet, Holmes a essayé de contacter trois femmes différentes, mais elles ont toutes refusé. L’une d’elles a déclaré que Holmes n’était en fait pas vraiment intéressé par le sexe, et qu’il «cherchait seulement à bavarder […] rien de sexuel».
Le neuropsychologue Dominic Carone a soutenu que Holmes ne parvenait pas à interagir sur le plan émotionnel. Il a de plus émis l’hypothèse que Holmes se serait identifié au personnage du Joker à force d’avoir été persécuté et rejeté.
Jeudi soir, prêt à rendre les coups, Holmes a parcouru les 8 kilomètres entre sa maison et les 16 salles de cinéma du complexe Century, dans un vaste centre commercial du centre-ville. Là, il a acheté un billet pour la séance de minuit de The Dark Knight Rises , le nouveau Batman . Il est entré dans la salle avec d’autres cinéphiles excités, pour s’échapper ensuite vers le parking par la sortie de secours. Il a donné le coup d’envoi de son carnage réel au moment où il est retourné dans la salle, armé jusqu’aux dents.
Armes
Dan Oates, le chef de la police d’Aurora, a déclaré:
Holmes a acheté 4 armes dans les armureries de la ville et 6 000 munitions par internet: plus de 3 000 cartouches de calibre 0.223 pour le fusil d’assaut, 3 000 cartouches de calibre 0.40 pour les 2 Glock en sa possession, et 300 cartouches pour le fusil de chasse de calibre 12. Toujours sur internet, il a acheté plusieurs chargeurs pour le fusil d’assaut de calibre 0.223, dont un chargeur-tambour de 100 coups retrouvé sur les lieux. Même s’il s’agissait d’un semi-automatique, les experts m’ont dit qu’avec ce chargeur-tambour, il aurait pu tirer 50 à 60 coups en une minute. À notre connaissance, la salle de cinéma était sous un feu nourri.
De plus, l’appartement de Holmes était piégé avec une série d’appareils de pointe.
Quelques jours après le massacre d’Aurora, Gregory D. Lee a publié l’article: «Who’s Crazier, James Holmes or Gun Control Advocates?» sur le blog Intellihub : «Les militants anti-armes se sentiraient-ils mieux si, au lieu d’utiliser “une arme d’assaut”, Holmes avait utilisé des explosifs pour faire sauter les 16 salles de cinéma pleines à craquer, détruisant ainsi le bâtiment? Et s’il avait attaqué ses victimes sans défense à la machette? Tout ça pour dire que les armes utilisées n’ont aucune importance quand le criminel veut à tout prix tuer le plus de personnes possible. D’une manière ou d’une autre, les hommes mauvais comme Holmes se débrouilleront toujours [2] .»
Selon John Lott, auteur du livre More Guns Less Crime , les lois qui autorisent le port d’armes dissimulées feraient continuellement baisser le nombre de crimes violents, car le risque d’attaquer une victime armée aurait un effet dissuasif sur les criminels.