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Une dette à l'égard de la culture grecque

De
123 pages
Aristote est à la mode : en éthique médicale ou en économie, nombreux sont ceux qui s'en réclament. Une telle vogue a de quoi étonner : qu'apprend-elle, sur Aristote d'une part, sur notre époque d'autre part ? En analysant quelques oeuvres où s'illustre cette étonnante juste mesure, on comprend mieux pourquoi notre siècle est obnubilé par le désir de tout mesurer, de tout évaluer. Ce bref essai repart des oeuvres et donne quelques éléments pour « mesurer » l'intérêt d'Aristote aujourd'hui.
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Françoise Kleltz-DrapeauuNe Dette À l’ÉGar D De la Culture Gre CQue
Aristote est à la mode : en éthique médicale ou en économie par exemple,
nombreux sont ceux qui s’en réclament, à plus ou moins juste titre.
Une telle vogue a de quoi étonner : qu’apprend-elle, sur Aristote
d’une part, sur notre époque d’autre part ? Pour cette double
interrogation, la notion de juste mesure est un fl conducteur puisqu’elle uNe Dette À l’ÉGar D illustre l’ambiguïté d’une curieuse dette à l’égard de la culture grecque :
Aristote hérite d’un « lieu commun » - l’éloge du juste milieu -
et, à partir de ce qui pourrait passer pour une banalité célébrant un De la Culture Gre CQue
centrisme tiède, il élabore une notion philosophique. Or, notre temps
a un point commun avec les Grecs : si nous admirons tant la mesure,
c’est que nous sommes fascinés par la démesure. Ainsi, en recherchant la juste mesure d’aristote
dans la littérature et l’art grecs le passé pré-philosophique de la notion,
en analysant quelques œuvres où s’illustre cette étonnante juste mesure,
on comprend mieux pourquoi notre siècle est obnubilé par le désir de
tout mesurer, de tout évaluer. En se tenant à juste distance d’Aristote, ni
trop près ni trop loin, en cherchant un juste ton entre la vulgarisation et
l’érudition, ce bref essai repart des œuvres et donne quelques éléments
pour « mesurer » l’intérêt d’Aristote aujourd’hui.
Françoise Kleltz-Drapeau, docteur en philosophie grecque, a travaillé sur Aristote
sous la direction de Pierre Aubenque. Elle enseigne les pratiques de lecture des textes
universitaires à l’université de la Sorbonne-Nouvelle. Dans le cadre de l’Espace Éthique
et de l’université Paris-Sud, elle étudie les relations entre la médecine et la philosophie.
Illustration de couverture : Athéna pensive © Istockphoto.
ISBN : 978-2-336-00240-8
13,50 € 9 782336 002408
OUVERTURE PHILOSOPHIQUE OUVERTURE PHILOSOPHIQUE
Françoise Kleltz-Drapeau
uNe Dette À l’ÉGar D De la Culture Gre CQue








UNE DETTE À L'EGARD
DE LA CULTURE GRECQUE

La juste mesure d'Aristote


Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des
travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels"
ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une
discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux
qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de
philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou
naturelles, ou… polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Julien GARGANI, Poincaré, le Hasard et l’étude des Systèmes
Complexes, 2012.
Jean-Pascal COLLEGIA, Spinoza, la matrice, 2012.
Miklos VETÖ, Explorations métaphysiques, 2012.
Marcel NGUIMBI, Penser l’épistémologie de Karl Popper,
2012.
Joachim Daniel DUPUIS, Gilles Châtelet, Gilles Deleuze et
Félix Guattari. De l’expérience diagrammatique, 2012.
Oudoua PIUS, Humanisme et dialectique. Quelle philosophie
de l’histoire, de Kant à Fukuyama ?, 2012.
Paul DAU VAN HONG, Paul Ricœur, le monde et autrui,
2012.
eMichel VERRET, Les marxistes et la religion. 4 édition revue
et complétée, 2012.
François-Gabriel ROUSSEL, Madeleine JELIAZKOVA-
ROUSSEL, Dans le labyrinthe des réalités. La réalité du réel,
eau temps du virtuel, 3 édition, 2012.
Pierre-Luc DOSTIE PROULX, Réalisme et vérité : le débat
entre Habermas et Rorty, 2012.
François HEIDSIECK, La vertu de justice, 2012.
Jean-Louis BISCHOFF, Conversion et souverain bien chez
Blaise Pascal, 2012.
Jordi COROMINAS, Joan Albert VICENS, Xavier Zubiri. La
solitude sonore (1898-1931), 2012. Françoise Kleltz-Drapeau









UNE DETTE À L'EGARD
DE LA CULTURE GRECQUE

La juste mesure d'Aristote





















































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00240-8
EAN : 9782336002408






À Philippe et Julie
INTRODUCTION
Commençons par un constat : en 2011 était publié au Canada
un livre pour enfants intitulé Le juste milieu. En 2012, chez un
éditeur plus habitué aux publications destinées aux hommes dits
d'action qu'aux philosophes, sortait un ouvrage intitulé Agir
avec Aristote. Aujourd'hui, si l'on consulte sur des serveurs in-
formatiques l'expression « Aristote et le Management », on dé-
couvre un nombre impressionnant de sites qui proposent des
livres ou des stages de formation professionnelle à ceux qui
dirigent l'économie. Une telle mode a de quoi surprendre, mais,
comme l'étonnement est selon Aristote à l'origine de toute dé-
1marche philosophique , on peut se demander pourquoi un philo-
sophe qui a plus de 2300 ans et son analyse de la juste mesure
sont ainsi dans l'air du temps.
Le phénomène n'est pas récent puisque, déjà en 2001, Mo-
2nique Canto-Sperber s'interrogeait sur ce qu'elle appelait
« Aristote chez les modernes » en insistant sur les risques de
mal situer l'apport d'Aristote dans l'éthique contemporaine. A
juste titre, elle constatait que certains avaient tendance à le mo-
derniser artificiellement, tandis que d'autres en faisaient un mo-
nument historique, définitivement inutile pour les enjeux de
notre temps. En 2012, l'accélération de cette vogue aristotéli-
cienne invite donc à reconsidérer la place qui peut, et doit, être
faite à cet auteur.
Le propos de ce bref essai est de le remettre à ce qui semble
être la « juste distance » : ni trop près, ni trop loin de nous. Pour

1 ARISTOTE, Métaphysique, I, 982 b12
2 CANTO-SPERBER M., Éthiques grecques, Paris, PUF, 2001
9 cela, j'ai choisi un fil conducteur : la notion de juste mesure, et
une question simple : en quoi Aristote, lorsqu'il « élabore » la
célébration si banale de la modération dans la tradition cultu-
relle grecque, parvient à en faire un concept philosophique en-
core pertinent de nos jours. Cela conduit à se demander
comment un tel lieu commun, issu d'un fonds non philoso-
phique, est une « dette » d'Aristote envers la culture grecque qui
le précéda, puis, lorsque cette habitude de faire l'éloge de la
juste mesure est devenue un concept philosophique parfaitement
construit, de quelle manière notre époque a par l'intermédiaire
d'Aristote une dette à l'égard de la Grèce : double devoir de
reconnaissance donc, celui d'un philosophe par rapport à sa
culture, et celui de notre siècle par rapport à cette pensée. Il faut
alors montrer dans quelle mesure nous avons hérité d'un banal
conseil de morale, d'un truisme devenu concept, et pourquoi
nous sommes en cela débiteurs d'une valeur sans doute indis-
pensable au XXIème siècle.
En effet, ce n'est pas un hasard si la Grèce ancienne, et nous
à notre tour, sommes fascinés par la juste mesure : ces deux
époques ont au fond d'elles un instinct pour la démesure. Au
XIXème siècle, le génie de Nietzsche fut de comprendre enfin
que derrière cette célébration de la mesure et de l'équilibre, qu'il
présente comme l'instinct apollinien, il y a, de façon concomi-
tante, un appel vers cet excès que les Grecs appellent « hybris »
et que le philosophe allemand décrit comme l'instinct diony-
siaque. Telle est l'essence du tragique grec : deux pulsions si-
multanées qui se contrebalancent en s'équilibrant par une lutte
violente. La conception nietzschéenne, même si elle a des as-
pects contestables, a le mérite de montrer que cette mesure que
certains célébraient comme un très spontané « miracle grec »
n'est pas le fait d'une civilisation tranquillement équilibrée, vi-
vant naturellement dans la juste mesure comme d'autres sont
dans un centrisme paisible et tiède. Au contraire, elle est la ré-
sultante de forces qui se contrecarrent comme en physique, et, si
elle paraît tranquille, c'est que sa sérénité a le calme très particu-
lier que l'on trouve dans l'œil d'un cyclone.
Baudelaire évoque la « double postulation simultanée » à la-
quelle l'homme est aux prises : chez les Grecs, il ne s'agit pas de
l'attirance pour le bien et le mal, mais pour l'excès et le défaut,
10 pour l'ivresse et l'apathie, la déraison et la raison trop sage. Les
Grecs avaient, face à cette fascination pour la démesure, un
remède, un « pharmacon » disaient-ils en employant un mot où
s'entrecroisent l'idée de poison et celle d'antidote. Ce remède, ce
fut leur progressive élaboration d'un idéal de juste mesure qui ne
se contente pas de balayer d'un revers de main les séduisants
attraits de l'excès. C'est peu de dire que notre époque a besoin
d'un tel régulateur qui ne se limiterait pas à une bien-pensante
« Éthique de la vertu » telle qu'on la trouve dans certains cou-
rants de la pensée anglo-saxonne actuelle.
Je propose trois étapes pour comprendre l'actualité réelle de
cette juste mesure.
D'abord les origines de la notion : pour cela nous irons de
l'épopée au théâtre, des textes des historiens à ceux des méde-
cins, des odes de Pindare aux discours des Orateurs. Dans ce
vaste champ de la culture grecque, auquel on associe bien sûr
les statues, les temples, et l'ensemble des arts, on voit qu'en
Grèce la mesure est toujours présente, d'aucuns iraient jusqu'à
dire que c'est un leitmotiv qui « traîne » partout.
Ensuite, cet arrière-plan étant esquissé, nous verrons com-
ment Aristote va travailler, remanier, élaborer cette idée reçue,
cette « doxa » comme dit le Grec pour désigner une opinion
commune. En parcourant quelques textes du corpus aristotéli-
cien où apparaît la juste mesure, on voit comment, contraire-
ment à ce que pensent ceux pour qui Aristote serait le
précurseur de l'empirisme et du subjectivisme contemporains, la
notion n'est pas, chez l'auteur de l'Ethique à Nicomaque, un
assemblage d'intuitions hétéroclites, mais une véritable cons-
truction intellectuelle. Fidèle à Pierre Aubenque qui fut en 1982
mon directeur de thèse, je m'appuierai très explicitement sur la
lecture qu'il proposa d'Aristote. Cette conception n'a rien perdu
de sa pertinence puisqu'elle permet d'expliquer comment la juste
mesure ne peut se comprendre que si on la replace dans l'en-
semble de la philosophie aristotélicienne. En d'autres termes, le
monde d'Aristote est coupé en deux : d'un côté, notre monde
d'ici-bas, celui du désordre, de la contingence, celui que le phi-
losophe appelle le sublunaire ; de l'autre côté, le supralunaire, le
monde de la régularité des astres, une perfection visible mais
inatteignable, idéal auquel on ne peut tendre que de façon
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