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Vie spirituelle et modernité

De
349 pages
Nous sommes à la fin d'une époque. toute la question est de savoir comment traverser cette "crise" apocalyptique et en atténuer les effets. La vraie solution ne peut- être que spirituelle. Une nature ravagée, une société déstructurée, un totalitarisme massif ou feutré : il s'agit de recréer des cadres de vie, des modes d'existence, des attitudes intérieures susceptibles de sauver le meilleur de l'homme.
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Vie spirituelle

et modernité

COLLECTION THÉÔRIA DIRIGÉE PAR PIERRE-MARIE SIGAUD AVEC L4 COllABORATION DE BRUNO BÉRARD

OUVRAGES PARUS:
Jean BORELLA, Problèmes degnose, 2007. Wolfgang SMITH, Sagesse de la Cosmologie ancienne: les cosmologies traditionnelles face à la science contemporaine, 2008. Françoise BONARDEL, Bouddhisme etphilosophie: en quête d'une sagesse commune, 2008. Jean BORELLA, La crise du rymbolisme religieux, 2009.

ILLUSTRATION

DE COUVERTURE

:

Icône russe de la Théophanie, XIXe siècle, collection privée PierreMarie Sigaud.

Jean BIÈS

Vie spirituelle et modernité
Comment concilier l'inconciliable

L'Harmattan

(Ç)L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com hannattan I@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08442- I EAN : 9782296084421

DU MÊME AUTEUR
Mont Athos, Albin Michel, Paris, 1963 ; rééd. Athos. V qyageà la Sainte Montagne, Dervy-Livres, Paris, 1980. Les Églises des monts, Robert Océans, Paris, 2009. Morel, 1967, réed. Les Deux

&né Daumal, Pierre Seghers, Paris, 1967 ; rééd. 1973. Empédocle d'Agrigente - Essai sur la philosophie présocratique, Éditions Traditionnelles, Paris, 1969. Connaissance de l'Amour, Points et Contrepoints, Paris, 1970. Grand Prix de la Société des Poètes français. Littérature française etpensée hindoue, C. Klincksieck, Paris, 1973. Prix de l'Asie, de l'Académie des Sciences d'Outre-mer; rééd. 1992. Extases buissonnières, La Revue moderne, Premières Saveurs, La Revue moderne, Paris, 1975. Paris, 1978.

L'Inde, ici et maintenant. Lettres du pqys de l'Être, Dervy, Paris, 1979; rééd. Les Chemins de lajèrveur, Terre du Ciel, Lyon, 1995. Les pourpres de l'Esprit, La Revue moderne, Paris, 1979.

Passeports pour des temps nouveaux, Dervy, Paris, 1982. Trad. : Resurgencias del Espiritu en un tiempo de destruccion, Mandorla, Caracas, 1985. Les Chansons du Vêtu de vent, Éditions Paris, 1983. Saint-Germain-des-Prés,

Retour à l'EssentieL Quelle spiritualité pour l'homme d'a"!jourd'hui ?, Dervy, Paris, 1986 ; rééd. L'Âge d'Homme, Lausanne-Paris, 2004.

Art, Gnose et Alchimie. Trois sourcesde régénérescence, Courrier Le du Livre, Paris, 1987. Trois Tragédiesdejeunesse,Raymond Crès, 1989. L'Initiatrice, Éditions Jacqueline Renard - Diff. Le Dauphin, Paris, 1990.

La Porte de l'appartement desfemmes, Éditions Jacqueline

Renard

- Diff. Le Dauphin, Paris, 1991. Lettre recommandée aux professeurs malades de l'Enseignement, Le Rocher, Paris, 1993. Miroir de Poésie:

PremièresSaveurs. Le Livre desMorts. Connaissance l'Amour. de Initiatiques. Les Chansonsdu Vêtu de vent. Portiquedes Visions. Guerresainte. Les pourpresde l'Esprit. Groupe de Recherches polypoétiques, Paris, 1994. Paroles d'urgence,Terre du Ciel, Lyon, 1996. Trad.: pentru vremuriledepe urmâ, Mirabilis, Bucarest, 2001. Iluminâri

Voies de sages,Philippe Lebaud, Paris, 1996 ; rééd. Oxus, 2006. Trad. : 0 Caminho do Sâbio, Triom, Sâo Paulo, 2001. L'Arbre et l'Éveil, Albin Michel, Paris, 1997. Athos. La Montagne tran.ijigurée, es Deux Océans, Paris, 1997. L Trad. : Athos, Muntele tran.ijigurat, eïsis, Sibiu, 2006. D Sagessesde la Terre.Pour une écologiepirituelle,Les Deux Océans, s Paris, 1997. Grands Initiés du XX Oxus, 2006. siècle,Philippe Lebaud, Paris, 1998 ; rééd.

Les Alchimistes, Philippe Lebaud, Paris, 2000 ; rééd. Oxus, 2007.
Par les Chemins de vie et d'œuvre, Les Deux Océans, Paris, 2001. Returning to the EssentiaL Selected writtings if Jean Biès, World Wisdom, Bloomington, IN., U.S.A., 2004. Petit dictionnaire d'impertinences spirituelles, Médicis-Entrelacs, Paris, 2006. John Tavener l'Enchanteur, Les Deux Océans, Paris, 2008.

Je te

dédie

ce livre,
crépusculaire, à gémir et pleurer

homme de l'Âge toi qUt~ condamné

dans l'exil d'un hiver brûlant, rifuses de désespérer et de déserter ce monde, parce que la Parole fait jusqu'à la consommation route avec nous des temps.

INTRODUCTION Ces choses des fins de temps Il y a déjà longtemps que les meilleurs esprits ont discerné les graves dangers qui menaçaient la civilisation occidentale, et par suite, l'humanité tout entière qui s'en inspire aujourd'hui, l'imite ou la supplante. Dès 1916 et en moins de vingt ans, ces esprits ont senti la montée des périls, le retour du tragique, les incertitudes de l'avenir. Dans La Crise de l'Esprit et Regards sur le monde actuel, Paul Valéry perçoit que les civilisations sont mortelles, comprend que l'Europe est désormais menacée par les moyens de puissance qu'elle a elle-même apportés aux peuples non européens. Dans Le Déclin de l'Occident,Oswald Spengler pressent les armées personnelles du parti unique, la prépondérance des masses, l'inadaptation du système parlementaire à la société faustienne en formation. Dans Révolte contre le monde moderne,Julius Evola dénonce plus spécialement les méfaits du démocratisme et l'égalitarisme submergeant l'Occident, cependant que René Guénon, dans deux remarquables ouvrages, La Crise du monde moderne et Le Règne de la Quantité, analyse comme « signes des temps» l'expansion de l'urbanisme et de la métallurgie, la dégénérescence de la monnaie, l'exclusivité de l'action pour l'action, l'accroissement du chaos social, l'effondrement des systèmes philosophico-religieux, la confusion du psychique et du spirituel, ou la pure négation de ce dernier, l'expansion des puissances de destruction massive. Comme leur faisant écho à l'autre extrémité de la terre habitée, un Shrî Aurobindo constate dans Le Çyclehumain et La Vie divine que l'existence érigée par l'homme est devenue ingouvernable par son énormité et sa complexité, que la civilisation a créé beaucoup plus de problèmes qu'elle n'en peut résoudre, multiplié des besoins artificiels et des désirs excessifs que sa force vitale ne suffit pas à satisfaire. Le sage de Pondichéry constate que les solutions proposées, d'ordre rationnel et scientifique, fondées sur une «société économique parfaite» et sur le « culte démocratique de l'homme moyen », sont incapables de remédier à la situation. 9

Que dirait-il aujourd'hui, alors que le développement exponentiel de l'électronique complexifie encore tous les domaines de l'activité, au point qu'une simple erreur de détail peut compromettre tout un ensemble? Ce que les esprits les plus clairvoyants du début du XXe siècle pouvaient à la fois observer et craindre était peu de chose par rapport à ce qui allait se manifester par la suite. Ce qu'ils écrivaient alors l'était en un temps où n'avaient pas encore eu lieu les persécutions de l'hitlérisme à l'égard des juifs, ni celles du stalinisme à l'égard des Orthodoxes, ni celles du maoïsme à l'égard des bouddhistes, où les fours crématoires, les camps de concentration, les cliniques de redressement psychiatrique n'avaient pas encore élevé leurs tours sur un monde terrifié; où n'était encore prévisible aucun des phénomènes qu'essaient d'enrayer sans y parvenir économistes, politiciens et sociologues: la démographie galopante, le chômage, les déplacements de population, les génocides, les internements arbitraires, la pollution de l'air, de la terre et de l'eau, l'utilisation des techniques audiovisuelles en vue de l'endoctrinement des masses, les manipulations génétiques et leurs suites les plus aléatoires, l'écart toujours croissant entre les « superpuissances» de l'est et de l'ouest, entre les pays riches du nord et les pays pauvres du sud; où restaient incroyables des perspectives telles que le retrait des Européens de toutes leurs colonies, l'usure et la dégradation de la race blanche par le recours à un hypersexualisme exacerbé et par l'usage toujours plus étendu des stupéfiants, le développement endémique des maladies nerveuses, des troubles mentaux, des naissances d'enfants anormaux, l'existence et les effets de la guerre bactériologique et de la bombe à hydrogène ou à neutrons. Les faits dont nous sommes témoins en ce début du XXIe siècle ne confirment pas seulement ce qui était annoncé ou pressenti dès le premier quart du siècle précédent, ils le dépassent infiniment. Qu'est-ce, en effet, que cette époque, sinon un singulier amas de similitudes avec ce que représentaient sur un mode à peine fictif Le Meilleur desmondesd'Huxley, ou 1984 d'Orwell? - Soit un univers technocratique plus ou moins concentrationnaire et totalitaire, où l'homme, simple animal producteur-consommateur, entité mécanique, matricule hautement conditionné, n'apparaît plus que comme la caricature de lui-même; un univers sans identité ni visage particuliers, aménagé pour le seul « idéal animal )), mû par des
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priorités quantitatives, offrant des conditions artificielles et précaires, faisant du plan matériel et physique l'unique principe de l'existence, l'unique objet d'intérêt et d'adoration. La technique est devenue « l'opium du peuple ». En résolvant certains problèmes, elle en a créé d'autres. L'industrie et la guerre ont converti l'homme en matériel humain. Ni dans son métier, le plus souvent exercé sans vocation particulière, ni dans ses loisirs « organisés », l'homme n'introduit plus d'éléments transfigurants ou salvifiques. Les possibilités d'épanouissement en rapport avec sa vraie nature lui sont contestées ou refusées. Parmi une mosaïque de contrôles et de mesquineries administratives, ce qu'il sécrète de plus en plus est un gigantesque ennui, un complexe d'échec névrotique, ou la révolte récupérée par les forces politiques. Comme sous l'effet d'une glaciation, ce monde a, peut-on dire, acquis une rigidité cadavérique. Le règne de la contrainte, brutale ou dissimulée, des statistiques fondées sur des renseignements erronés, partiels ou trafiqués, des horaires minutés, la complexification des données par l'usage des ordinateurs et de l'informatique, forment un quadrillage toujours plus serré autour d'un homme dont les derniers réflexes de survie et d'indépendance sont considérés comme une attitude anormale, asociale ou rebelle. Institutions, rites et « valeurs» ne subsistent plus qu'à l'état de routines fantomatiques; leur signification profonde, voire leur légitimité s'estompent, s'effondrent, se dissolvent. Les principes de cohésion tantôt s'effritent, tantôt se durcissent exagérément et se maintiennent par la force, parfois même par la terreur. L'usure des recettes politiques, l'incommunicabilité au sein même des groupes, des familles ou des couples, le déracinement culturel et social ne contribuent pas médiocrement à créer un climat de démission ou d'indifférence à ce qui peut arriver. Par des brèches toujours plus larges déferlent l'invasion anarchique, l'individualisme égoïste ou la collectivisation répressive. La primauté de l'argent qui fait toute la considération, le martèlement publicitaire habile à se faire accepter par le biais d'images séduisantes et attractives, une « surinformation» déformante qui accroît les psychoses et les confusions, éparpille l'esprit, le charge d'inutilités que d'autres inutilités remplacent, interceptent du même coup, neutralisent et occultent les vérités essentielles qu'il serait nécessaire de connaître, un formidable pouvoir d'illusion et de suggestion auquel il est pratiquement impossible d'échapper, un tournoiement de faits, d'événements, d'accidents, de formules stéréotypées empêchant de 11

discerner l'important de l'accessoire, de fixer l'attention, d'approfondir les questions, de garder son libre-arbitre, une foule de menaces réelles, fictives ou factices savamment entretenues, ou de mesures infantilisantes faisant de centaines de millions d'hommes des aigris ou des révoltés prêts à suivre le premier meneur qui se présentera. Tels sont quelques-uns des aspects qui font de ce monde une énorme hallucination collective par laquelle l'humanité, dans sa quasi totalité, en est arrivé à prendre les pires chimères pour d'incontestables progrès, les nappes phréatiques d'idéologies mortifères pour des sources d'eau vive... L'asservissement méthodique, l'organisation de l'abêtissement, l'intronisation de la nullité et d'une vulgarité obscène sont devenus les ferments les plus actifs de la décomposition générale. La tendance à l'universalisation et la tendance à l'uniformisation, qui lui est concomitante, font de l'homme sa propre transcendance, entraîne la déification du « gros animal» platonicien, le nivellement, puis la négation de la personnalité au sein d'une « conscience collective» planétaire. Tel est le degré d'intoxication des esprits que ceux-ci non seulement ne se savent pas abusés, mais se défendent même de l'être - seuls, les autres le seraient - mais refusent d'être tant soit peu éclairés sur leur mal. Par orgueil en même temps que par désir de sauver leur tranquillité et peur de remises en question par trop incommodes, de tels esprits refusent d'admettre qu'ils sont trompés et se sont trompés; ils préfèrent garder jalousement leurs erreurs, les imposer aux réfractaires. Dans l'incapacité d'échapper aux fatalités qu'ils ont eux-mêmes suscitées, ils s'y abandonnent généreusement, les magnifient, les exaltent. Une intellectualisation intensive et obligatoire arrache l'homme au réel, aux vérités concrètes, au bon sens paysan; elle hypertrophie un goût immodéré pour les controverses perpétuelles et sans issue, l'accumulation stérile de pensées contradictoires, de suggestions, de pollutions idéologiques, de sollicitations multiples et démagogiques. Ceux-là mêmes qui pourraient tenter d'en dénoncer la fausseté se voient contraints au silence, ou préfèrent s'abstenir de toute intervention, sachant leurs efforts condamnés d'avance. Non seulement l'intelligence et le psychisme humains sont cassés et rendus inaptes à toute aventure supérieure par le déclenchement de chocs nerveux répétés, l'automatisation des pensées et des gestes, la hantise du rendement et de l'efficacité, la spécialisation à outrance, 12

qui émoussent la sensibilité, détruisent l'intuition, rétrécissent le champ mental, mais la notion même d'aventure supérieuren'a plus aucune signification particulière, à l'époque des « aventuriers ». Non seulement les bases morales ou religieuses qui permettent tant bien que mal à une société, en dépit de leurs limites et de leurs imperfections, de tenir debout, les idées de grandeur, de beauté, de noblesse, les idéaux philosophiques, mais même les « idées nouvelles» ont cessé d'avoir des charmes: voilà qu'après de puérils enthousiasmes sont remis en question les bienfaits du machinisme, les vertus de la démocratie, le pacifisme, la sécularisation des cultes, les mythes majusculaires du Travail, de la Justice, du Progrès, de la Science, idoles dont on s'avise que les promesses de bonheur sont sans cesse différées. Sans doute, les générations montantes, revenues de tant d'illusions mais traînant le poids des erreurs ancestrales, se montrent particulièrement sensibles à cette faillite, qui dépasse de beaucoup une simple «crise de civilisation », ou le «choc des cultures », à cette absence de réponses aux questions fondamentales, au vide impressionnant qui s'ouvre devant elles. Mais, manquant totalement de références doctrinales dont leurs devanciers les ont privées, leur recherche angoissée ne les rend que plus émouvantes et les précipite vers des solutions illusoires, ou plus radicalement encore, vers le suicide. Elles perçoivent mieux que le pire ennemi de l'homme est aujourd'hui l'homme lui-même, qui, après avoir vaincu toutes sortes de fatalités, se trouve confronté à des difficultés tout aussi graves. Non content d'avoir transformé la Nature en oubliant de se transformer lui-même, il en est arrivé à s'enivrer de sa puissance prométhéenne, sans souci de contrôler les ruées de la barbarie au fond de lui. Le matérialisme intégral est devenu sa préoccupation majeure et, pourrait-on dire, unique. Tandis que dans l'écriture chinoise, l'idéogramme désignant la matière représente une légère vapeur qui s'élève d'un plat de riz, le monde moderne a enlevé à la substance son ondoyante et insaisissable subtilité pour en faire la masse opaque, pesante, compacte, à laquelle se limite l'horizon du plus grand nombre. Ce caractère d'oppression et d'étouffement en tous points opposé au non-dualisme des enseignements primordiaux, qui transcende « matérialisme» et «spiritualisme », ne peut conduire qu'à une unilatéralité catastrophique. C'est bien l'imposture de ce réductionnisme et de cet obscurantisme modernes qui a conduit l'humanité à 13

ce tournant capital de son histoire, et du même coup, à l'obligation qui est la sienne d'un choix sans concessions déterminant sa destinée. Certes, il convient de reconnaître qu'en ce passage dangereux pour elle, en ces angustiae génératrices d'angoisses, l'humanité bénéficie de certains avantages, de conquêtes qui ont valeur de compensations et de contrepoids. La nuit ne peut être à ce point totale qu'elle ne comporte quelques foyers lumineux qui en font un clair-obscur ambigu plutôt qu'une absolue ténèbre. On citerait à sa décharge la maîtrise des éléments, le relèvement de la condition sociale, les progrès de la médecine, un certain nombre d'inventions allégeant l'effort humain, des tentatives en vue de plus de justice et d'une meilleure répartition des biens, certaines réussites dans l'ordre de la solidarité, ce succédané de la véritable charité. Rien de tout cela cependant ne soigne le mal dans sa racine, n'en extirpe la cause première. Si des acquis positifs peuvent être objectivement enregistrés, on est en droit de se demander à quoi sert un sensible accroissement de la durée de vie, si l'on ne l'utilise pas à développer son degré de conscience et à pourvoir à son « salut », si même on dispose encore des moyens psychiques et mentaux pour cela? À quoi, l'élévation du niveau de vie, si elle n'est pas accompagnée d'une élévation du niveau de l'intelligence et de l'éthique? À quoi, une culture plus vaste en étendue si elle ne permet pas d'accéder à une vérité plus haute? À quoi même, l'obtention d'une vérité plus haute, si celle-ci est laissée en jachère, n'est point mise en pratique? Nos incriminations ne paraîtront outrancières qu'aux yeux de ceux qui, éternels optimistes, inconscients impénitents, n'établissent de comparaisons qu'entre les aspects positifs de l'époque actuelle et les phases les plus négatives de l'Antiquité finis sante, du Moyen-Âge impuissant à juguler les grands fléaux, ou du XIXe siècle instaurant le paupérisme. Ceux-là ne veulent pas voir que notre époque est tout aussi incapable d'enrayer la misère du Quart Monde, et, en applaudissant à l'abolition de l'esclavage, ne perçoivent pas l'existence de servitudes bien pires ou plus subtiles d'esclaves qui le sont d'abord d'eux-mêmes. Ils se gardent aussi, dans leurs parallèles, de discerner des époques florissantes et de haute culture du passé, véritables oasis de l'Histoire, visitées d'une espèce de grâce miraculeuse. Il faut bien songer, d'autre part, que nos comparaisons concernent beaucoup moins le plan horizontal du déroulement historique, 14

opposant telle période à telle autre, que le plan verticalde l'évolution psychologique des humains, où apparaissent des niveaux de conscience considérablement divers et sans commune mesure entre eux. (Que peut-il y avoir de comparable, par exemple, entre l'état intérieur d'un rishi védique aux écoutes de la Parole primordiale et le gangster trafiquant de drogues ou de femmes jouant du revolver dans les rues de Chigago ?...) Des terreurs de PAn Mil à Péclat de mille soleils En de telles circonstances, on ne peut nier que le thème de la Fin du Monde connaisse un regain d'actualité. Si les interprétations littérales des prophéties ont donné lieu à de cuisantes déceptions, il reste que des éléments nouvellement apparus saturent l'avenir d'inquiétudes plus raisonnablement fondées. Il est devenu difficile de ne pas penser que tout désagrégement comporte une part de désagrément; plus difficile encore de relativiser les peurs de l'an 2000, en les identifiant à celles de l'An Mil. Certes, il y avait bien alors quelques raisons de craindre pour la suite du premier millénaire chrétien. On se trouvait en effet à la fin d'un cycle majeur du christianisme, abusivement prise, il est vrai, pour la fin des temps. Mais le Dragon ne s'était-il pas trouvé enchaîné dans l'abîme pour mille années, au terme desquelles il devait ravager la terre? Et n'est-ce pas ce qui se produisit d'une certaine façon? C'est au XIe siècle qu'eurent lieu les déferlements sur l'Europe des Normands et des Hongrois, le renversement de plusieurs dynasties, de nombreux cataclysmes météorologiques, l'extension des famines et des épidémies, des profanations, des pillages. C'est aux alentours de l'an 1000 que se situent les débuts de la monarchie capétienne qui allait, la première, refuser l'autorité spirituelle, et qui prépara de loin la monarchie personnelle d'un Louis XI, la monarchie absolue d'un François 1er. Plus grave, dès 1054, la rupture entre Rome et Constantinople consacrait la scission du christianisme en deux Églises, avec toutes les conséquences désastreuses que ne manque pas de subir une «maison divisée contre elle-même ». Moins de deux cents ans plus tard, l'avènement des légistes, marchands et banquiers renforçait la puissance de la bourgeoisie en tant que troisième caste, fondatrice du capitalisme, ainsi que la «raison », dont les empiètements croissants sur 1'«intellect» conduiraient à la Renaissance (qui fut la mort de 15

beaucoup de choses), au siècle des Lumières (qui obscurcit la Lumière), à la Réforme, peut-être explicable, mais à l'origine d'évidentes déviations et réductions, à la laïcisation de l'État, où une laïcité théoriquement acceptable serait vite remplacée par un laïcisme militant, sans parler des systèmes révolutionnaires et dictatoriaux plus lointains qu'on n'aurait jamais osé concevoir. A partir du XIIIe siècle, les tribunaux de l'Inquisition commenceraient à s'étendre dans la chrétienté occidentale. Au XIVe siècle, le procès des Templiers fomenté par Philippe le Bel signerait la ruine de l'ésotérisme chrétien; au XVe, celui de Jeanne d'Arc discréditerait le clergé... L'an 1000, on le voit, fut une époque charnière et prégnante dont on ne peut sous-estimer l'importance. Cela dit, les « terreurs de l'An Mil» ont été exagérément grossies, accréditées et exploitées par les historiens du XIXe siècle, dont Michelet, à partir d'une légende élaborée antérieurement. L'esprit millénariste avait disparu dès le Ve siècle de l'ère. On ne saurait d'ailleurs omettre que durant la même période, se produisit une véritable résurrection:le commerce et l'industrie, les sciences et les lettres, les arts et la théologie connurent d'admirables développements. Les figures d'Hildegarde de Bingen, Bernard de Clairvaux, François d'Assise, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Dante et Louis IX sont-elles si négligeables qu'elles puissent être omises des manuels scolaires? Une autre raison qui fait que les angoisses contemporaines ne sont en rien comparables à celles de l'An Mil est que la situation est tout à fait différente: non seulement les « signes» dont nous avons relevé la spécificité n'existaient pas alors, non plus que le caractère planétaire qui les affecte, mais les moyens de destruction dont nous disposons aujourd'hui étaient inconcevables à l'époque. Il convient de s'arrêter sur le changement radical de mentalité qui préside aux guerres modernes, ainsi que sur les stupéfiants progrès réalisés dans le domaine des armements et dans celui, corrélatif, des destructions massives. Non seulement la propagande pacifiste n'est là aujourd'hui que pour dissimuler une guerre d'un style nouveau, la guerre idéologique, mais la guerre de style classique n'a elle-même rien à voir avec celle des origines. Cette dernière n'était rien d'autre qu'un rituel relié à la chasse, non un jeu tragiquement sanguinaire. Le Moyen-Âge chrétien avait édifié toute une déontologie des batailles, dont les tournois étaient l'application la plus parfaite. Jeûnes et prières précédaient l'épreuve des armes; 16

les rançons épargnaient le sang; les trêves dominicales, festives, saisonnières, nocturnes, entraient dans le même souci d'économie. Hors de l'Europe, la même ritualisation avait lieul. De nos jours, un service obligatoire pour tous (et non plus seulement pour la caste qui était préposée à la guerre), étendu même aux femmes (et pouvant ainsi doubler le nombre des combattants), une guerre généralisée (et non plus localisée), permanente (et non plus temporaire), dénuée de tout principe sacrificiel et chevaleresque, se trouvent encore renforcés et comme encouragés par des moyens d'anéantissement inimaginables il y a seulement un siècle ou deux. On reste rêveur en apprenant que l'emploi de l'arbalète fut interdit au XIIe siècle par le Concile de Latran, jugée perfide et redoutable, alors qu'elle n'était plus mortelle au-delà de cent pas (75 mètres) ; ou encore, que l'armée de Cromwell ne comptait pas plus de vingt mille soldats. Les premiers canons, poétiquement désignés par des noms d'oiseaux, n'étaient plus utilisables au bout d'une dizaine de coups. Pourtant, le processus de destructions toujours plus grandes était enclenché. Les bombardes anglaises, qui tonnèrent à Crécy en 1346 et fauchèrent la fleur de la chevalerie de Philippe VI, inaugurèrent les grandes tueries: la guerre se démocratisait, une guerre de lâches. Avec l'usage du mousquet, n'importe qui, n'osant affronter l'ennemi l'épée à la main, pouvait désormais l'abattre en se cachant. Encore n'en pouvait-on tirer qu'une fois toutes les cinq minutes2. À la fin du XVIIe siècle, quatre fusils sont tolérés par compagnie. En 1835, Colt invente l'arme qui porte son nom; un peu plus tard, Nobel invente la dynamite. Alfred Krupp devient l'homme le plus riche et le plus puissant du monde, en fondant une firme composée de vingt mille ouvriers, et qui arrivera à produire journellement jusqu'à mille obus, cinq cents
I Chez les Kabyles, la guerre était arrêtée dès que tombait la première victime: l'issue de la partie permettait de prévoir la fortune de l'année à venir. Chez les Japonais, l'entraînement des guerriers correspondait à une ascèse de type mystique, avec jeûnes, retraite en forêt, concentration mentale. Leur sabre était fabriqué par des armuriers revêtus d'un costume rituel; la technique de la trempe des armes était secrète; leur usage comportait des règles initiatiques précises; la libation de sang était offerte aux dieux. 2 On ignore généralement que c'est au siège de Platée (479 avoJésus-Christ), que le feu grégeois apparut pour la première fOIs. L'mvention du premier mélange explosif est attribuée aux taoïstes, non point aux fms de conquête guerrière, mais de longévité. Les Chinois semblent avoir connu la poudre à canon dès 919, le lanceflammes et les fusées, au XIIe siècle. 17

roues d'acier, vingt mille rails. Durant la première guerre mondiale, sa production mensuelle s'élèvera bientôt à seize mille tonnes de munitions, neuf millions d'obus, trois mille canons. Nous ne citons pas ces chiffres pour le plaisir de les citer, mais pour montrer quel prodigieux développement avait atteint déjà l'industrie des armes. Or, les productions de Krupp n'étaient encore rien par rapport à ce que les usines d'armement devaient fournir, durant la seconde guerre mondiale, sur un rythme endiablé, sans parler des missiles intercontinentaux et balistiques, autoguidés ou téléguidés, supersoniques, munis de têtes chercheuses, qui allaient suivre; sans évoquer non plus la panoplie du parfait terroriste, qui s'est enrichie de bombes atomiques miniaturisées, à moins qu'il ne préfère « se faire sauter» lui-même en provoquant des centaines de morts alentour. Ainsi, l'accroissement de la puissance armée est un des phénomènes les plus spectaculaires et les plus inquiétants de l'histoire humaine. La froide éloquence des chiffres ne justifie que trop la thèse nullement romantique ou fantaisiste du développement des forces de mort, d'une densification de l'atmosphère, d'un durcissement des coeurs1. Encore n'avons-nous rien dit du spectre permanent de l'Arme suprême et décisive, dont la première manifestation, le 6 août 1945, au zénith de l'Orient extrême, véritable épiphanie de la Puissance cosmique domestiquée par l'homme, fit réciter à Oppenheimer le célèbre verset de la Bhagavad-Gîtâ : « Si la splendeur de mille soleils éclatait ensemble dans les cieux, cela serait comparable au rayonnement de ce Grand Être »2.Il n'est pas inutile de rappeler que la seule bombe d'Hiroshima détruisit soixante-cinq mille maisons, tua quatre-vingt mille hommes, en blessa autant, sans compter les nombreuses autres victimes des effets à très long terme
I Un spécialiste de la question, Robin Clarke, mentionne dans son livre La Course à la Mort, qu'au XVIe siècle, on compte quatre-vingt-sept batailles contre plus de mille au XXe; qu'au XVIe siècle, l'indice de violence était de 180, contre 3080 au XXe. Le même auteur révèle que, de 1820 à 1859, le nombre de morts à la guerre s'élevait à 800 000 sur mille millions d'habitants; de 1900 à 1950, il s'éleva à quarante deux millions pour le double d'habitants. 2 On peut apphquer, de même, à l'éclair atomIque certains versets bibliques; Malachie: « Le jour vient, incandescent comme une fournaise; tous ceux qui font le mal seront consumés comme de la paille»; Isaïe: « C'est par le feu que Yahvé Juge»

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de la radioactivité!. On sait que dès 1954, étaient fabriquées des bombes dont chacune valait plusieurs centaines de bombes d'Hiroshima, étendant leur rayon de destruction sur plusieurs milliers de kilomètres carrés, et qu'à l'heure même où nous traçons ces lignes, on évalue à plus de dix tonnes d'explosifs par habitant de la planète les réserves nucléaires existantes. Nous sommes prévenus que quinze grammes de strontium 90 suffiraient pour empoisonner mortellement l'ensemble de l'humanité, et que dans l'hypothèse d'un conflit où seraient échangées dix mille mégatonnes, les conséquences seraient littéralement catastrophiques: d'abord pour l'humanité, qui aurait à enregistrer quelque deux cents millions de morts, sans compter les troubles les plus divers réservés aux survivants; pour le monde ensuite, qui aurait à subir d'incalculables effets tant immédiats que différés. À l'évocation de pareilles perspectives, on ne peut s'empêcher de songer à ce qu'enseignent les textes traditionnels sur les purifications périodiques de l'univers. Plus précise que d'autres, la cosmologie hindoue assure du pralCfJafinal qu'il correspond au moment où, les atomes constitutifs de la matière se dissolvant, seule demeure l'Énergie à l'état pur. Il n'est que trop aisé de relier cette notion à l'explosion atomique, dans une perspective n'englobant pas seulement des implications physiques, mais aussi des implications d'ordre subtil et une dimension eschatologique. On se prend à songer que dans la Bhagavad-Gîtâ, le Seigneur Bienheureux se proclame « l'Esprit du Temps» et le « destructeur du monde », dressant son effrayante stature pour l'anéantissement des peuples. L'Occident a trop oublié que l'aspect redoutable et terrible du Divin existe, lui aussi, tout autant que l'aspect créateur et bienveillant. L'Ami des créatures en est aussi le dévorateur. Supplices, séismes, incendies sont aussi les baisers de Dieu. La force qui renverse et détruit, qui s'incarne dans la guerre, brise les formes, broie les êtres, est aussi un des visages de la Divinité. Dans la mythologie nondualiste de l'Inde, elle a nom Shiva, symbole du pouvoir de désintégration, dansant sa danse de mort dans un cercle de feu.
1 On s'est plu à reconnaître dans les fresques de l'ApocalYpse du monastère Dionysiou, au Mont Athos, des visions de la fm des temps en relation avec les armements modernes. La colonne de fumée qui s'épanouit en forme de champignon évoque le champignon atomique. Sont également représentés un séisme, un bombardement, des maisons renversées. Ailleurs, d'énormes sauterelles, « vêtues de cuirasses de fer », ressemblent à des avions. 19

Succédant à des dieux plus ternes ou plus cléments, il semble bien qu'aujourd'hui c'est à Shiva que l'initiative soit laissée, que parole lui soit donnée sur la scène du monde. Alors que certains prétendent que sans l'arme nucléaire, la troisième Guerre Mondiale aurait depuis longtemps éclaté, ne faut-il pas penser plutôt que l'équilibre de la terreur ne peut être qu'un facteur provisoire de dissuasion? Peut-on croire qu'une telle prolifération d'armes ne doive jamais entraîner à leur utilisation, alors que le club atomique est toujours plus peuplé d'États les plus indésirables? Est-ce à dire en revanche que le recours à l'arme absolue soit inévitable et certain, et même dans ce cas, la résorption de l'humanité dans ses modalités subtiles la concernerait-elle entièrement? Shiva est un dieu paradoxal, ambigu, déroutant. Le même principe qui apparaît destructeur sous certains aspects se révèle transformateur sous d'autres; le mal qu'il inaugure peut susciter un bien: Krupp n'a-t-il pas financé l'opéra de Wagner, Nobel, récompensé de son prix les chercheurs, les savants et les créateurs? Qui peut dire, après tout, si les desseins de la Grande Nature coïncident avec nos espoirs ou nos craintes, et si le dieu de la destruction utiliserait à ses fins, par notre intermédiaire, l'arme que personne ne nomme et dont tout le monde a l'obsession ?... Qui peut dire, en admettant l'éventualité d'une purification générale, que celle-ci ne pourrait avoir lieu que par l'emploi de la bombe atomique? D'autres moyens existent, hors de l'initiative humaine, et pouvant détruire totalement ou en partie l'humanité, tels que les cataclysmes naturels. Un lent avachissement de l'humanité sufftrait même à provoquer sa fin, un ensommeillement généralisé, une anesthésie de la conscience et des pouvoirs réflexifs et créatifs, juqu'à extinction pure et simple dans l'uniformité et l'animalité, une espèce de mort lente, une dissolution dans l'insignifiant, jusqu'à ce qu'une autre race peut-être surgisse, supplante l'ancienne, la précipite dans les oubliettes de l'Histoire. Il importerait peu que parmi de tels êtres, les uns soient vivants, point les autres. A voir les uns ensevelir les autres, on aurait à se souvenir de l'injonction du Christ: «Laissez les morts entetter les morts »1.
1 Matthteu, VIII, 22. C'est un peu le sentiment qu'expnmait déjà Matgioï dans La

Voie métapf?ysique « L'humanité finira doucement à l'expu:ation de sa forme et à son : remplacement par une autre, maiS elle ne se terminera pas en pleine marche, par un brutal cataclysme qui romprait le cours uniforme de son destin. )} 20

Pourquoi

en sommes-nous

arrivés là ?

Des différentes causes de l'angoisse contemporaine, la plus profonde ne provient pas des dangers qui menacent l'avenir de l'humanité; elle se situe plutôt dans l'absence de réponse satisfaisante à l'interrogation: Pourquoien sommes-nousarrivéslà ?.. Aucun des systèmes philosophiques d'Occident, qu'imprègne le préjugé d'une évolution forcément et uniquement progressive, n'est capable d'éclairer une réalité qui les dément et les défie. Limitées dans leurs dimensions cosmologiques, les religions sémitiques restent floues pour tout ce qui touche aux «fms dernières»; exclusivement pragmatiques, les sagesses extrêmeorientales se montrent peu concernées par cette question. La doctrine hindoue des cycles cosmiques présente en revanche une hypothèse de travail intéressante et des éléments de réponse explicites. Elle a été d'abord révélée dans l'Europe du début du XIXe siècle, et confirmée au XXe. Contentons-nous de rappeler que cette doctrine repose sur une conception non point linéaire et quantitative du temps, comme celle de l'Occident, mais sur une conception sinusoïdale et qualitative: il s'agit en d'autres termes d'une succession de moments cosmiques où alternent des périodes d'expansion et de création s'éloignant graduellement du Principe originel, et d'autres, de destruction et de résorption, ramenant la manifestation à l'état principiel. Cet ensemble de phénomènes récurrents constitue la « chaîne des mondes ». En vertu de la loi qui veut que « l'Infini ne se répète jamais », ce n'est jamais au même niveau que le cycle recommence; (d'où la fâcheuse impropriété de l'expression: « éternel retour »). Rappelons-le s'il en est besoin: la cosmologie hindoue ordonne le temps en une succession de Kalpa, ou «années de Brahma », chacun constituant un cycle total de manifestation. Chaque Kalpa se divise en quatorze Manvantâra, chacun d'une durée de 64 800 années humaines. Chaque Manvantâra se subdivise à son tour en quatre Yuga, d'une durée décroissante: le Sarya.yuga,situé au début d'un Manvantâra, correspondant à une phase d'équilibre, d'harmonie et de stabilité, où l'homme réalise la perfection de son être; le Tretâ.yuga, qui lui succède, et voit les premières altérations de l'atmosphère divine que l'homme maintient toutefois par sa volonté; le Dvâpara.yuga, où les caractères spirituels des Âges 21

précédents sont maintenus par des réglementations rituelles; le Kaliyuga enfin, où ces caractères s'estompent, dégénèrent et finissent par disparaître. Le Kalijluga est cette période particulière où le règne de l'Esprit est de plus en plus envahi et contrebalancé par l'intrusion de forces et de modalités inférieures, ce moment critique où problèmes et conflits accroissent leur nombre et leur violence, en même temps que les chances de solutions se raréfient et s'amenuisent. Période d'obscuration croissante en tous domaines, somme de tous les désordres et de toutes les confusions, où la « nuit intellectuelle» envahit et submerge les dernières enclaves de la Connaissance, où toutes choses se trouvent inversées dans «l'abomination de la désolation ». Moment pourtant nécessaire, du moins temporairement, dans la mesure où, d'une part, il permet la manifestation et l'épuisement des ultimes potentialités rejetées jusqu'alors dans les «ténèbres extérieures », où, d'autre part, il mûrit dans une sorte de clandestinité qui n'est due qu'à la cécité des hommes les germes du cycle suivant. Cette lente dégradation trouve sa conclusion dans un cataclysme récapitulatif et purificateur. Les modalités de destruction qu'évoquent les textes de l'Inde sont aisément comparables à ce qui pourrait se produire à partir des séismes et des raz-de-marée provoqués par les expériences atomiques sous terre et dans la mer, et dont un récent tsunami a pu suggérer l'ampleur!. En vertu de la loi qui veut que « toute mort à un état antérieur est naissance à un autre état », toute fin de cycle est aussi le commencement d'un autre cycle - en l'occurrence, un nouveau Saryajluga - qui ne peut s'opérer que par le passage momentané dans le «non-manifesté ». Les transformations des climats et des continents donnant à la terre une configuration différente, et résultant de dislocations de la croûte terrestre et de l'émergence de blocs continentaux différents, pourvus de caractéristiques également différentes, se retrouvent dans l'idée qu'à chaque nouveau Manvantâra correspond une « terre nouvelle », régie par un autre «pôle ». C'est dire que la translation d'un cycle majeur à un autre cycle majeur reste une phase unique en son genre et particulièrement critique. On pourrait la rapprocher du symbolisme de la « porte étroite» qui « mène à la vie », ou encore de
! Selon la Rûdra-Samhitâ, XXIV, 38, le monde sera submergé par des flots qu'auront empoisonnés des explosions sous-marines. Il est ailleurs question de destructions par Agru, l'élément igné, sans que ceci ne sOIt forcément en contradiction avec cela. 22

celui des Symplégades qui ne s'entr'ouvraient que quelques instants, avant de se refermer sur les navires; - intervalle unidimensionnel et atemporel où se rejoignent les deux extrêmes: l'ultime point du cycle fmissant coïncide avec le premier du cycle commençant. La révélation de la doctrine des cycles cosmiques semble bien la meilleure explication, pour ne pas dire la seule, qu'on puisse apporter à l'énigme de ce temps. Révélation, disons-nous, puisque en effet, elle appartenait, jusqu'à une date relativement récente, aux secrets bien gardés. En tant que telle, elle doit apparaître elle-même comme un « signe des temps» et un « dévoilement» désormais nécessaire, une apokafypsis,et comme la confirmation que l'humanité est bien parvenue à un tournant décisif. Connaître une telle doctrine eût peu importé à des hommes qui se trouvaient encore trop loin de l'échéance fatale; elle n'aurait même fait que les troubler inutilement. Elle est, au contraire, capitale pour ceux qui ont
aujourd'hui la chance d'en être informés;

-

chance

qui exige

rançon. Elle leur explique d'abord le pourquoi de la situation à laquelle ils sont confrontés; elle leur permet également, compte tenu des circonstances, de prendre au niveau de leur vie personnelle les dispositions qui s'imposent; elle les aide, une fois pourvus de l'esprit discriminateur, à ne pas prendre les empreintes habilement déguisées de l'Antichrist pour celles du Christ du second Avènement. Il est superflu de mentionner que la conception cyclique du temps se retrouve dans l'ensemble des traditions connnues1. Seul semble faire ici exception le christianisme. Celui-ci, ayant concentré son regard sur l'Incarnation et l'ayant prise comme axe référentiel, en est arrivé à diviser le temps non plus en phases évolutives, mais en deux parties distinctes et volontiers opposées: un avant et un aprèsle Christ. La conception cyclique lui est devenue d'autant plus étrangère que son rejet lui a permis de se démarquer davantage des « païens» ; et même, de s'attaquer à eux, sans d'ailleurs toujours les comprendre. C'est de cette conception duelle qu'est née en Occident la notion d'un temps linéaire, inconnue des cultures traditionnelles, et d'où naquit à son tour la notion d'un progrès
1 Chez les Grecs, Hésiode et Platon évoquent les quatre Âges d'Or, d'Argent, de

Bronze et de Fer, lequel correspond au Kali":)luga des hmdous, comme aussi, à la
« confusion des langues », chez les Hébreux, peuples scandinaves et germaniques. 23 et au « crépuscule des dieux », chez les

continu de l'humanité à partir de l'apparition du Christ - ce fut la vision religieuse, - à partir de l'apparition de l'humanité - c'est la version profane!. Il n'en est pas moins vrai que par delà ce point de vue spécifique, le christianisme ne récuse en rien le schéma général. Tout, ici plus qu'ailleurs, est question de point de vue. Si la vision chrétienne insiste plus vigoureusement sur l'intervention de Dieu dans l'histoire, l'interprétation théologique qui en découle n'infirme ni ne supprime la perspective cosmologique. De même qu'en sanctifiant les flots du Jourdain et le bois de la Croix, le Christ n'a pas ramené l'eau et l'arbre à leur essence paradisiaque, de même, il a pu transfigurer le temps sans abolir pour autant le rythme des saisons à l'intérieur de l'année, l'alternance des jours et des nuits, l'ample déroulement des éons. L'Éden originel est le correspondant hébraique du Saryajl'!Ya, comme la chute adamique traduit l'éloignement du Principe, la rupture avec le niveau divin, la dégénérescence et son accélération. Le règne de l'Antichrist couronne la phase finale du Kalijluga, de même que l'Apocalypse est la description chrétienne du pralqya, et que la Jérusalem Nouvelle inaugure le nouveau Manvantâra2. Les Pères fondateurs du christianisme n'ont jamais refusé totalement la conception d'un temps cyclique. Origène, Clément d'Alexandrie, :Minucius Félix, Arnobe, Théodoret, plus tard même, Albert le Grand, Thomas d'Aquin et Dante admettent l'existence de périodicités plus ou moins longues et harmonisées entre elles, qui régissent le cours du monde. Le Moyen-Âge dans son ensemble a adopté la vision ondulatoire du temps, sans y voir de contradiction avec l'avant et l'après Christ, et amenant le retour périodique

! Il n'y a guère qu'en Chine que cette notion du temps linéaire att été connue, parallèlement au temps cyclique des taoïstes et des néo-confucéens, héritiers du bouddhtsme indien; d'où l'existence d'une tradition historique et la recherche d'un « ordre causal» dans l'histoire, ce qui fait écrire à Joseph Needham dans La Science chinoiseet l'Occident,que « la Chine fut, somme toute, plus proche de la culture iranojudéo-chrétienne, que de la culture indo-hellénique. » 2 Nous ne pourrions entrer dans plus de détails sans nous éloigner par trop de notre sujet. Il conviendrait de distinguer plusieurs plans à l'intérieur de l'Apocatastase, et donc plusieurs degrés d'interprétations justifiés par ce que Raoul Auclair nomme «homéothétie». L'Apocalypse désigne d'abord la fin de l'Empire romain, identifié à la Bête; elle désigne ensuite la conclusion de l'ère chrétienne (correspondant en termes hmdous à celles de l'actuel Kali-yuga) ; elle décrit enfm la consommation des temps proprement dite, (correspondant à la fin d'un Kalpa).

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d'événements, non pas identiques, mais de même naturel. On en Oretrouvera le souvenir jusque dans les œuvres de Tycho-Brahé, Képler, Cardan, Bruno, Campanella, et plus tardivement, en réaction contre l'historicisme et le linéarisme historique, dans les systèmes de Spengler, Toynbee, Eliade. Le refus du temps cyclique par les chrétiens est relativement récent. Comme l'écrit l'un d'eux: « Que Dieu soit intervenu dans l'histoire depuis Abraham et se soit incarné dans le temps n'oblige nullement à adopter une telle conception (linéaire) qui n'a rien de traditionnel et qui n'est qu'une invention de l'esprit moderne, destinée sans doute à faire échec à la "dialectique historique" des marxistes, en se plaçant sur le même plan qu'elle »2. Au demeurant, il serait loisible à tous d'observer sur les murs des églises romanes les innombrables figurations de mouvements hélicoïdaux et les variations sur le thème du svastika (généralement pris pour de simples éléments décoratifs), pour se convaincre que la quaternité cyclique y revient comme un leitmotiv; ou encore, les rosaces des cathédrales gothiques et les «roues de la fortune », ces mandala de l'espace, mais aussi du temps qualifié. Avant même de s'en référer à ces Bibles de pierre, une lecture attentive de la Bible elle-même, faite à la lumière de l'herméneutique et débarrassée des préjugés modernes, permettrait de retrouver ce qu'il faut bien appeler les grands mythes judéo-chrétiens et le sens profond qu'ils détiennent. Que sont les récits du Déluge (où Noé est frère du Satyavrata de la tradition hindoue), ou de la Tour de Babel, sinon des descriptions de changements de cycle? Gaston Georgel s'est livré à l'exégèse d'un de ces mythes passés inaperçus et d'ordinaire incompris: la vision par Nabuchodonosor de la statue d'un personnage énigmatique et colossal3. Ce personnage qui n'est pas sans rappeler le Purusha de l'hindouisme, des quatre membres duquel naissent les quatre Yuga, est muni d'une tête d'or, d'une poitrine et de bras d'argent, d'un ventre et de cuisses d'airain, de jambes de fer et de pieds d'argile. On y reconnaît sans peine, de
I On sait que c'est sur cette notion de pénodicltés récurrentes que repose

l'astrologie. Les fleurs reviennent à chaque printemps; ce sont les mêmes fleurs, et ce ne sont pas les mêmes; elles éclosent à la même date, malS jamais à date fixe. Ainsi, de tous les phénomènes nature!s, mais aussi de tous les événements, tant de la Vie indivIduelle que de la vie collective, à leurs différents niveaux. 2 Abbé Henri Stéphane, Introductionà l'ésotérzsmechrétten,vol. I ; VII, 4. 3 Daniel, II, 31 à 46. Val! Gaston George!, L'Èrefuture. 25

haut en bas, les quatre Âges successifs dont nous avons parlé. Le mélange du fer et de l'argile symbolise la fragilité réelle du monde moderne, derrière son apparente puissance!. La notion des cycles cosmiques est complétée et confirmée dans le christianisme même par celle des « fins dernières », dont les textes parlent allusivement et qu'ils font précéder des « douleurs de l'enfantement ». À ces phénomènes effrayants s'ajoutent des signes moins spectaculaires, mais intrinsèquement plus parlants: la prédication de l'Évangile étendue aux extrémités de la terreZ; le refroidissement de la charité3 ; la disparition de la foi4; l'apostasie généralisées; le triomphe des faux prophètes6; la conversion d'IsraëP; son retour en Palestine8. D'autres signes plus historiques, par là même plus officieux, mais dignes d'intérêt, viennent encore s'ajouter aux signes scripturaires. Citons La Prophétiedes Papes, attribuée à saint Malachie, qui, à partir de 1143, donne une liste de cent onze devises en relation avec les papes qui se sont succédé depuis, et dont la dernière concernerait le dernier pape, Pierre de Rome, lequel « mènera paître le troupeau au milieu de nombreuses tribulations », avant la destruction de Rome

1 On connaît le mot de Platon:

« L'État périra lorsqu'il sera gardé par le fer ou

l'airain.» (République, 415 c) 2 Matthieu, XXIV, 14: « La Bonne Nouvelle du Royaume sera proclamée dans le monde entier, en témoignage à la face de tous les peuples. Et alors viendra la fin. » - Il importe peu que tous les peuples aient ou non accepté la Bonne Nouvelle: tous l'ont entendue au mOins symboliquement. Plus symboltquement encore, mais plus eschatologiquement aussi, tous l'ont de nouveau entendue, réunis dans une même enceinte, quand Paul VI la proclama, le 4 octobre 1965, devant les représentants des cent dix-sept pays, membres de l'Organisation des Nations Unies. 3 Matthieu, XXIV, 12: « Par suite de l'iniquité croissante, l'amour se refroidira chez le grand nombre. » 4 Luc, XVIII, 8: « Quand le Fils de l'Homme terre? » 5 II, Timothée, III, 1-9: « Dans les derniers reviendra, trouvera-t-il temps surviendront la foi sur

des moments

difficiles» ; et IV, 3-4: « Un temps viendra où les hommes ne supporteront plus la sainte doctrine..., mais ils détourneront l'oreille de la vérité. » 6 Matthieu, XXIV, 24: « Il surgira de faux prophètes qui produiront des signes et des prodiges considérables capables d'abuser, SIpossible, même les élus.» 7 Romains, XI, 26 : « Tout Israel sera sauvé. » 8 lsme, XLIII, 5-6 : « D'Orient Je ramènerai ta race, et d'Occident Je te rassemblerai. Au Nord je dirai « Rends-les!», au Midi: « Ne les retiens pas!» « Ramène mes fils des pays lointains, et mes filles, des extrémités de la terre. » C'est chose faite depuIs la déclaration Balfour de 1917, et la fondation de l'État d'Israël en 1948. 26

et le Jugementl ; et les Centuries de Nostradamus, qui, à travers un style souvent et volontairement obscur, laissent passer d'étranges lueurs sur ce qui n'était encore au XVIe siècle que l'avenir du futur, depuis la mort d'Henri II « par simple duel» à l'arrestation de Louis XVI à Varennes, et jusqu'au déferlement des armées de Gog et Magog, prévues pour 19992. Enfin, il convient de mentionner les nombreuses relations et prophéties des voyants et des saints, ainsi que les apparitions mariales reconnues par l'Église catholique et accompagnées de « messages », dont le contenu se résume ordinairement en l'annonce d'un cataclysme imminent et en l'instante demande d'une conversion. Parmi ces messages, celui de Fatima, en 1917, quelques mois avant que n'éclate la révolution russe, n'est pas des moins troublants3. Quant à la question de l'Antichrist (en tant qu'adversaire du Christ), qui est aussi l'Antéchrist, (lequel précède le Christ du second Avènement), on ne saurait la passer sous silence4. Le christianisme reconnaît au second « millénaire romain» une importance capitale; il est l'âge où « Satan est délié» et « en séduit beaucoup par ses prodiges ». On sait peu de choses sur ce maître momentané du monde; mais on peut dire qu'il sera l'Incarnation du Mal, et qu'il a déjà eu ses préfigurations dans les monstres de l'histoire humaine. On peut dire aussi que tout homme qui ne confesse pas l'Esprit, ou qui, consciemment ou inconsciemment, agit contre lui, est une des innombrables cellules du corps de l'Antichrist. Son règne pourrait être imaginé comme une sorte de Gouvernement planétaire qui serait la synthèse de toutes les formes totalitaires et de tous les mensonges promus au rang de vérités, dominant une humanité planifiée qui l'aurait plébiscité, étrangère à
I Voir l'ouvrage de Raoul Auclair, La ProphétiedesPapes. 2 Voir l'ouvrage de Raoul Auclair, Les Centuf'tCs deNostradamus. 3 Dans ce message, la Vierge s'exprime ainsi: «La grande guerre surviendra dans la seconde mOitié du XXe siècle. Du feu et de la fumée tomberont alors du ciel, les eaux des océans se transformeront en vapeur, et tout ce qui est debout se renversera... Des millions et d'autres millions d'hommes perdront la vie d'une heure à l'autre, et les survivants envieront les morts. Il y aura tribulation partout où l'on porte le regard, et misère sur toute la terre. » 4 Remarquons tncidemment que le terme «Antichrist» est d'origine grecque; il tradUit une notion d'ordre principiel exprimant l'opposition du multiple à l'Un, et correspond à l'esprit métaphysique des Grecs. Le terme «Antéchrist» est d'origine latine; il traduit une catégorie temporelle exprimant une antériorité, et correspond à l'esprit historique des Romams. 27

toutes références spirituelles. Mais « après un peu de temps », la rupture des sept sceaux, l'arrivée des Quatre Cavaliers dans le bruit retentissant des sept trompettes, et le renversement des sept coupes de la Colère, le Christ revient sur un cheval blanc, tue la Bête de son épée, la précipite dans « l'étang de soufre embrasé », juge les nations, rétablit toutes choses dans leur ordre primordial, fait de chaque créature, régénérée en corps de gloire au sein de la Jérusalem messianique, une syllabe lumineuse du Verbe éternel!. Temps cycliques et temps Jinéaires

La doctrine des cycles cosmiques ne manque pas de rencontrer l'opposition de ceux - ils sont nombreux - qui n'aiment pas être dérangés dans leurs préventions, et qui savent pertinemment que leur système s'effondrerait si cette doctrine se révélait exacte. Nous n'entrerons pas avec ces évolutionnistes dans un débat où même les spécialistes ne sont pas d'accord entre eux et ont peu de chance de l'être. Nous répondrons seulement, avant d'aller plus avant, à deux objections justifiées: Qu'est-ce qui prouve l'existence du temps ryclique?Qu'est-ce quiprouve que nous sommesdans le Kali-yuga ? Pour répondre à la première de ces objections, nous dirons d'abord que nous ne voyons pas pourquoi nous mettrions systématiquement en doute le contenu des textes traditionnels. Ceux-ci ne sont d'ordinaire refusés ou écartés que parce qu'ils ne sont pas étudiés dans l'esprit où ils ont été composés, et que les clés permettant d'en déceler le sens profond ont été perdues depuis longtemps en Occident. À mesure qu'on les scrute, ces textes deviennent, au contraire, le lieu de révélations saisissantes. Nous rappellerons en outre le fait aisément observable que tout est cyclique dans la nature: aussi bien le cours des astres que celui des saisons, le phénomène des marées, les alternances de la veille et du sommeil, du sommeil et du rêve, l'inspiration, l'expiration, la systole, la diastole, la régulation féminine, les rythmes de la marche, du vol, de la nage et de la danse, le jeu toujours mouvant des
1

Il est Înuttle de souligner le symbolisme dont l'ApocalYpsee Jean est empreint, et d

sur lequel se sont exercés tant d'exégètes au cours des siècles. AUJourd'hui plus que jamais, une interprétation des fléaux des sept Coupes serait possible à partir des suites d'une gnerre thermo-nucléaire. Qu'il nous suffise de remarquer que le cheval blanc est aussi la monture du Kalkin-avatâra qui, selon la tradition hindoue, doit survenir à la fin du Kali-:yuga. 28

croissances et des décroissances, des exaltations et des dépressions, l'imperturbable succession de la vie et de la mort, de la lumière et de l'obscurité. En vertu des correspondances entre microcosme et macrocosme, tout ce qui se produit au niveau des phases de l'existence humaine (enfance, adolescence, maturité, vieillesse, et les phases secondaires incluses dans chacune), ou de celles de l'année (printemps, été, automne, hiver, et les phases secondaires incluses dans chacune), se produit semblablement au niveau de périodes beaucoup plus étendues, allant des quatre sous-âges que contient chaque Yuga jusqu'aux quatre Yuga eux-mêmes, de ceux-ci aux Manvantâra, des Manvantâra aux Kalpa. L'immense architecture du temps, qui répond à celle de l'espace, apparaît comme un ensemble d'édifices imbriqués les uns dans les autres, se correspondant et se répondant en une série indéfinie de moments parfaitement agencés à la manière de grandes orgues émettant non des sons mais des durées qui se fondent sans se confondre, dans la vasque de l'éternité. Nous ferons remarquer ensuite que l'idée d'un progrès continu de l'humanité - ce substitut de la foi - est relativement récente: on ne la rencontre guère avant Francis Bacon, elle ne s'assurera qu'avec Condorcet et Renan. Nous en avons décelé le germe dans la distinction chrétienne de l'avant et de l'après Christ. On peut croire qu'elle fut d'abord encouragée par l'esprit conquérant des Romains, légué aux peuples d'Occident, et quasiment légitimée par le développement des sciences, dont le XIXe siècle pensait qu'elles résoudraient tous les mystères et enfermeraient Dieu dans une équation. L'idée de progrès est vite devenue une idéologie utilisée par les positivistes, reprise par les démagogues; elle est une sécularisation de la vision de l'Histoire, et comme le dit Chesterton, « une idée chrétienne devenue folle ». Héritiers du scientisme, nazisme, marxisme et maoïsme n'auront aucune peine à reprendre en les magnifiant les termes eschatologiques qu'elle contient. Marchant avec une confiance fanatique vers le « règne de mille ans» annoncé par Hitler, ou vers «les lendemains qui chantent» au rythme du « sens de l'Histoire », et sans souci des millions d'hommes écrasés sous ses bottes, l'idéologie du Progrès humain permet aux seuls « élus », Aryens ici, prolétaires là, de vaincre les anciens « démons ». À la vision 29

béatifique de la Jérusalem Céleste succède la construction d'une Jérusalem militariste, policière, étatique et technocratique. Ce que le progressisme révolutionnaire est à la politique, l'évolutionnisme scientifique l'est à l'anthropologie. Il serait de peu d'intérêt de rappeler les arguments de l'évolutionnisme, que tout le monde connaît, à force d'être les seuls dont on entende parler, et qui ont partie liée avec les idées naturalistes, tant mécanistes que déterministes, proclamant l'absolue possibilité de transformation d'une espèce vivante en une autre. On voit ce qu'une telle interprétation peut avoir de forcé et de subversif,et l'intention qui se cache par derrière: démontrer qu'en faisant descendre l'homme de l'homme, la Bible, et toutes les Écritures avec elle, se trompent grossièrementl. Julius Evola a posé les bases d'une contestation de l'incontesté, en faisant observer un certain nombre de points auxquels nous renvoyonsl. Toutes les preuves, ajoute Evola, en faveur de l'évolution pourraient appuyer également la thèse contraire, selon laquelle non seulement l'homme n'est pas un produit de l'évolution, mais beaucoup d'espèces animales doivent être considérées comme « des branches latérales dans lesquelles a avorté une impulsion primordiale qui ne s'est manifestée, d'une façon directe et adéquate, que dans les races humaines supérieures ». L'absence de fossiles humains dans la plus haute préhistoire tendrait à prouver que l'homme primordial - « aux os faibles », assurent les traditions - est entré le dernier dans le processus de matérialisation. Enfin, l'incinération était pratiquée par les races hyperboréennes - sans parler de l'engloutissement des continents. De son côté, Frithjof Schuon remarque que « les diverses formes d'animaux fossiles prouvent non une continuité générique entre les espèces, mais de premiers tâtonnements, hors du chaos primordial »2. Dieu aurait, selon certains mythes, fait plusieurs « brouillons» avant d'arriver à l'homme il y aurait eu
I Piège dans lequel sont tombés à pieds joints de nombreux chrétiens. Pas tous

cependant. VOir Georges Salet et Louis Lafont, L'Évolution régressive, ont le thème d central est le suivant: Ce n'est pas l'animal qui est devenu progressivement homme, c'est l'homme qUI peu à peu rétrograde vers l'animal. Les auteurs admettent qu'une évolution limitée a simplement eu lieu à l'intérieur de chacun des grands groupes vivants.
I Voir Révolte contre le monde moderne. 2 Les S totions £k 10 S ogesse, III.

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« matérialisations» successives à partir de l'état subtil. La création devrait être vue comme une « élaboration animique» d'êtres issus d'une substance informelle. L'homme apparaît dès lors comme l'aboutissant logique d'une série d'ébauches se rapprochant de plus en plus de la forme humaine, et dont les singes seraient des vestiges disparates. Schuon rappelle le mot de Guénon applicable à tous les domaines, que « le plus ne peut sortir du moins ». Nous ajouterons que si les fossiles fournissent des preuves de régression ou d'extinction, ils n'en donnent pas d'évolution d'un groupe majeur d'animaux à partir d'un autre groupe; on peut seulement admettre des adaptations au milieu. Quant aux «peuples primitifs », dont l'état de dégénérescence a donné des armes à l'évolutionnisme, ils peuvent fort bien être en réalité les restes décrépits et les rescapés d'une humanité appartenant à un cycle antérieur, les vestiges de civilisations disparues derrière ces fameux « murs du temps », qu'il est impossible de franchir. On se tromperait en croyant que les savants eux-mêmes forment un choeur unanime à la gloire de l'évolutionnisme, ce «conte de fées pour grandes personnes », aimait à dire Jean Rostand. À l'opposé de Darwin et de sa « sélection naturelle », de Lamarck et de ses « transformations graduelles », d'Hugo de Vries et des ses «mutations brusques », d'autres, comme Wolff, Duchesne, Bernard défendent des thèses plus proches d'un « fixisme» dérivé de Cuvier et de ses «révolutions du globe », lesquelles rejoignent par certains aspects les cataclysmes mentionnés par les enseignements traditionnels. Louis Bounoure exprime bien les arguments anti-évolutionnistes en défendant la «philosophie biologique» au nom de l'activité autonome du vivant, de sa réadaptation spécifique, de ses corrélations organiques et de sa finalité, en reprochant à l'évolutionnisme de s'en tenir à des hypothèses invérifiables ou invérifiées, à des mythes qui ne satisfont qu'un public à demi cultivé, parfois à des supercheries (comme ce fut le cas pour le crâne de Piltdown). Il s'en prend plus spécialement à l'œuvre de Teilhard de Chardin, pour qui l'énergie atomique réalisera le bonheur de l'humanité, tandis que la pensée collectivisée conduira à une «seconde hominisation », et que le Christ se trouve identifié au «point Oméga» de l'Évolution, ne devenant rien moins, du point de vue théologique, que la « figure

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contemporaine de l'antéchrist »1. De son côté, Jean Servier, au terme de son argumentation, résume les thèses anti-évolutionnaires en écrivant que «rien dans les faits que nous pouvons observer et vérifier ne nous permet de parler d"'hominisation", c'est-à-dire de la transformation de l'animal en homme »2. Quant au temps linéaire lui-même, il apparaît à des mathématiciens modernes, tels Grunbaum, Reichenbach, Weyl, Costa de Beauregard, comme purement conventionnel, énumérant des suites de faits et d'événements alignés sur une certaine durée. L'évolutionnisme est moins le résultat d'une observation de la nature, rendue d'ailleurs presque impossible par les immenses lacunes de la paléontologie, qu'il ne procède d'une mentalité sécularisée, à laquelle toute relation avec l'immuable est étrangère. Par leurs croyances réductionnistes et leur mépris des textes sacrés, ceux qui doutent d'une évolution descendante, ou la nient, en sont eux-mêmes la preuve et la démonstration vivante. La seconde objection consiste à demander les preuves que nous sommes bien actuellement dans l'Âge Kali. n peut paraître présomptueux de vouloir connaître la date exacte de la fin du présent cycle, puisque l'on ignore celle de son point de départ. Aucune tradition ne se montre précise à ce sujet, comme pour éviter d'inutiles paniques. Les nombres avancés semblent même avoir été invertis, en ne conservant exactes que les proportions de chaque durée cyclique. On peut simplement constater qu'au-delà de -10.000, les données traditionnelles et les données scientifiques divergent totalement, alors que l'on constate une remarquable concordance entre la « cinquième Grande Année» - l'avènement du Kalij/uga - et la fin de la dernière glaciation, le Néolithique, qui vit la race blanche occuper le devant de la scène. Cela dit, les diverses Écritures ne manquent pas de nous avertir de
1 Les rapprochements qu'on a voulu établir entre Teilhard de Chardin et Shrî

Aurobindo sont dépourvus de tout fondement, malgré des ressemblances de surface. La sage de Pondichéry admet la doctrine des cycles cosmiques; sa vision d'un passage de la matière brute à la vie, de la vie à la pensée, et de la pensée à la conscience ne peut être confondue, comme le font trop volonners ses héritiers, avec le passage d'une espèce à une autre. La descente du Supramental se situe dans la perspective d'un nouveau Sa(ya-Yuga. On trouvera un tableau des divergences entre Aurobindo et Teilhard de Chardin dans la revue Synthèse (Bruxelles, 1965, n° 235 : « un monde les sépare », écrit Jacques Masill). 2 Voir L'homme et l'Invisible, J. 32

l'inutilité de notre indiscrétionl. Elles laissent cependant ftitrer quelques renseignements, dont se sont emparés les exégètes. En particulier, les Purâna fournissent les durées des quatre Âges, en les répartissant comme suit: Sa(ya-:}uga: 25 920 années, Tretâ-:}uga: 19 440 années, Dvâpara-:}uga: 12 960 années, Kali-:}uga : 6 480 années, dont la somme de 64 800 années constitue un Manvantâra. L'actuel Kali-:}ugaayant débuté en 4320 avant l'ère chrétienne, selon le calendrier hindou, on peut en tirer la double conclusion que nous sommes bien encore dans cet Âge, et qu'il devrait s'achever en 2160 pour répondre au total de 64801. Quant aux faits caractéristiques de la même période, la description qu'en donnent les textes est d'une troublante actualité. Ces textes font en particulier mention de l'accroissement des calamités naturelles, du dépérissement des rites, de la disparition provoquée - des sages. Ils annoncent l'évanouissement des principes moraux, la propagation d'un «vocabulaire grossier », l'augmentation de ceux « qui cherchent du travail », l'exploitation des produits minéraux et l'enrichissement matériel comme seuls centres d'intérêt. «La fortune conférera de la distinction..., la passion (érotique) sera le seul motif d'union entre les sexes..., la déloyauté sera le moyen particulièrement employé pour réussir en affaires, une simple ablution sera regardée comme une purification suffisante... La caste dominante sera celle des shûdra (le prolétariat) »2. Il n'échappe plus à personne que nous vivons une «dure époque », alors que ceux qui osaient le prétendre il y a cinquante ans à peine ne bénéficiaient que de la désapprobation générale et de la
I L'Inde la décourage par le brouillage des chiffres; le Coran déclare: «Les hommes t'interrogent au sujet de l'Heure. Dis: Dieu seul la connaît» (XXXIII, 63) ; l'Évangtle : « Pour ce qui est de ce jour et de cette heure, nul ne les connaît, ni les anges du ciel, ni le Fus, mais le Père seul.» (Marc, XIII, 32). Il est précisé simplement ailleurs que le Fils de l'homme viendra quand on ne l'attendra plus, au milieu de l'insoucIance et de l'agitation générales. Il faut donc veiller pour n'être pas surpris. Nous lisons ailleurs: «En cette nuit-là, deux seront sur un même lit : l'un sera pns, l'autre laissé. » Est-ce à dire que la mOItié de l'humamté sera sauvée - ce qui est beaucoup plus généreux que les cent quarante quatre mille survIvants de l'Apocalypse? I Il a quelques varIantes sur les dates, à partir desquelles la fin du Kalij'uga oscille Y entre 1999 et 2030 (Gaston Georgel dans l'Ère future). 2 On se reportera entre autres textes au Ltnga-purâna, II, 42-45, et au Vishnu-purâna, VI,1. 33

conjuration du silence. Ceux qui objectent que « le passé n'était pas rose non plus », oublient simplement que ce passé, aussi haut qu'ils puissent le faire remonter, appartenait déjà au Ka/i-yuga. L'expression «Âge de Fer» est symptomatique en elle-même, tant au niveau littéral - la dureté métallique a partout remplacé la nature spirituellede l'étoffe et du bois - qu'au niveau symbolique, désignant la fermeture des coeurs, l'inhumanité des conditions de vie, l'implacabilité des rapports sociaux, l'abstraction du langage et de la pensée, l'opacité administrative et le grignotage des libertés, l'indifférence à l'autre, le cynisme. Or il est frappant de constater que les anciens Grecs donnaient déjà au présent cycle le nom d'« Âge de Fer », alors que l'emploi de ce métal se limitait, à leur époque, à la fabrication des armes et de quelques objets pratiques, ce qui se réduit à rien par rapport à l'usage intensif et frénétique qui en est fait de nos jours dans tous les départements de l'industrie. Si Denys le Tyran fut le premier à avoir créé une « usine d'armements » - et l'on rapporte que le zèle des ouvriers fut accru
par l'importance des salaires accordés

-

la

disproportion

reste

considérable avec l'actuelle invasion des métaux dans nos vies, dans nos villes et dans nos guerres. Il y avait donc dans l'expression « race de fer» une véritable prémonition, que nous sommes en train de vérifier aujourd'huil. Parallèlement à cette apparente solidité, l'époque offre un étrange et paradoxal aspect de fragilité. Il existe comme une véritable évanescence des objets, depuis le mouchoir en papier jusqu'à la maison en agglomérés, construite en quelques heures pour durer quelques mois. Il semble que tout n'a plus qu'un peu de temps à vivre dans un monde gouvernant à vue et vivant au jour le jour, pénétré de l'inutilité de faire so/ide et durable.Les bonnes gens d'autrefois pouvaient avec raison tisser des draps qu'ils transmettaient à leurs descendants parce qu'il y en aurait encore; les
I L'expressIon « race de fer» (g/nossidéréon)e trouve dans Hésiode, Les Travaux et s us Jours, 176; la race où « les enfants naissent avec les tempes blanches» (ou « gnsonnantes »), c'est-à-dtre sont de faux adultes. On n'oubliera pas qu'au niveau des vibrations subtiles, les métaux sont porteurs d'influences négatives, et jouent un rôle important dans la « solidification» du monde. Mais cette « solidtfication » latsse place peu à peu à la « dissolution», qui voit le remplacement des métaux par des matières qui ont la particularité de ne latsser, une fois brûlées, aucune trace visIble, et dont la volatthsation n'en constitue pas moins une pollution subtilement perntCleuse.

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