Wittgenstein en confrontation

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Ludwig Wittgenstein est tenu aujourd'hui en France pour un représentant majeur de la tradition analytique. Pourtant, la confrontation de ses idées et de son (ses) mode(s) d'approche des problèmes philosophiques avec ceux d'auteurs contemporains ou récents occupe une place limitée au sein des études qui lui sont consacrées. Le présent volume se donne pour but de contribuer au développement de ce travail de mise en discussion des conceptions du penseur viennois avec d'autres pensées.

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Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 77
EAN13 9782296457140
Langue Français
Poids de l'ouvrage 16 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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TRADUCTIONS
G. EVANS, « LES CHOSES SANS L’ESPRIT.
UN COMMENTAIRE DU CHAPITRE DEUX DESINDIVIDUS DESTRAWSON»

WITTGENSTEIN
CONFRONTATION

VOLUME7

Wittgenstein en confrontation

7

AHIERS DE PHILOSOPHIE DU LANGAGE
C

EN

D. PERRIN& L. SOUTIF(DIR.)

CAHIERS DE PHILOSOPHIE DU LANGAGE

ARTICLES
V. AUCOUTURIER
E. MARROU
D. PERRIN
M. PONSONNET
J.-J. ROSAT
G. SCHMEZER
L. SOUTIF









WITTGENSTEIN
EN
CONFRONTATION







































© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54398-0
EAN : 9782296543980

CAHIERS DE PHILOSOPHIE DU LANGAGE VOLUME 7

Sous la direction de D. PERRINet de L.SOUTIF


WITTGENSTEIN
EN
CONFRONTATION









Ce volume a été précédé du volume 6 intitulé:F. Waismann. Textures
Logiques, paru en 2008 sous la direction de J.-P. Narboux et d’A. Soulez. Il sera
suivi deWittgenstein et les aspects (vol.8, à paraître sous la direction de J-P.
Narboux).

Les contributions qu'il rassemble sont en partie issues d'un colloque
international intitulé:"Wittgenstein in Confrontation/Wittgenstein en
confrontation", organiséen octobre 2006 par A. Soulez, E. Marrou, M.
Ponsonnet, L. Soutif et C. Vautrin à l'Université Paris 8, à la Maison des
Sciences de l'Homme et à la Maison Suger (Paris) à l'occasion des 5èmes
Rencontres Annuelles du Groupe d'Etudes Franco-Austro-Norvégien sur
Wittgenstein.


Ce volume a bénéficié du soutien de l’Université Paris 8 Saint Denis.



Comité de rédaction desCahiers de philosophie du langage.Elise Marrou,
JeanPhilippe Narboux, Denis Perrin, Maïa Ponsonnet, Layla Raïd, François
Schmitz, Jan Sebestik, Antonia Soulez, Ludovic Soutif, Céline Vautrin.


Cahiers fondés en 1994.











Couverture. KLEE Paul,"Scheidung Abends" (1922)



SOMMAIRE

Introduction ....................................................................................... 11
Introduction
Denis Perrin & Ludovic Soutif .......................................................13
Articles................................................................................................ 23
L’expression naturelle des intentions : un débat entre
Anscombe et Wittgenstein ?
Valérie Aucouturier.........................................................................25
Les concepts phénoménaux et l’argument du langage privé
Jean-Jacques Rosat..........................................................................43
L’image du contenu. Grammaire des concepts psychologiques
et philosophie de l’esprit
Ludovic Soutif.................................................................................55
Kripkensteins: Wittgenstein et Kripke sur le partage entre
sémantique et pragmatique
Denis Perrin.....................................................................................77
Austin et Wittgenstein : le problème des autres esprits
à l’épreuve
Elise Marrou..................................................................................101
Réalisme, anti-réalisme et autres « cris de guerre ».
Wittgenstein et la philosophie de la religion
Gerhard Schmezer......................................................................... 125
La tension anthropologique
Maïa Ponsonnet............................................................................. 141
Traduction........................................................................................ 161
Introduction à « Les choses sans l’esprit »
Denis Perrin et Ludovic Soutif......................................................163
Les choses sans l’esprit. Un commentaire du chapitre deux
desIndividusde Strawson
Gareth Evans................................................................................. 181

Bibliographie.................................................................................... 219

REMERCIEMENTS

Nous remercions très chaleureusement Antonia Phillips de nous avoir
gracieusement accordé, au nom duGareth Evans Memorial Trust, l'autorisation
de publier pour la première fois en français l'essai de G. Evans intitulé :

« Things Without the Mind – A Commentary Upon Chapter Two of Strawson's
Individuals»

© Antonia Phillips

Nous remercions également Antonia Soulez pour le précieux soutien qu'elle a
apporté à ce projet.

Ce volume desCahiers de philosophie du langagen'aurait pu voir le jour sans
l'aide à la publication de l'Université Paris 8 Saint Denis.



OEUVRES DEWITTGENSTEIN



BFGB Bemerkungenüber FrazersGolden Bough/Remarks on Frazer’s
Golden Bough, R. Rhees (ed.), Engl. Transl. By A. C. Miles revised
by R. Rhees, Denton, Brynmill, 1979 ; tr. fr. de J. Lacoste,
Remarques sur le «Rameau d’or» de Frazer,suivi de« L’animal
cérémoniel : Wittgenstein et l’anthropologie» de J. Bouveresse,
Lausanne, Paris, l’Âge d’homme, 1982.
BGM Bermerkungen über die Grundlagen der Mathematik,Werkausgabe
in 8 Bänden, Bd.6, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par
M.-A. Lescourret,Remarques sur les fondements des
mathématiques, Paris, Gallimard, 1983.
BlB/BrB The Blue and Brown Books (Preliminary Studies for the
‘Philosophical Investigations’), Oxford, Blackwell, 1958 ; tr. fr. par
M. Goldberg & J. Sackur,Le cahier bleu et le cahier brun, Paris,
Gallimard, 1996.
BPP I & IIBemerkungen über die Philosophie der Psychologie,I &II, dans :
Werkausgabe in 8 Bänden, Bd. 7, Frankfurt/Main, Suhrkamp,
1989 ;tr. fr. par G. Granel,Remarques sur la philosophie de la
psychologie, (I) & (II), Mauvezin, T.E.R., 1989, 1994.
BT The Big Typescript: TS 213, German-English Scholars’ Edition,
Oxford, Blackwell, 2005.
CL CambridgeLetters: Correspondence with Russell, Keynes, Moore,
Ramsey, and Sraffa, B. McGuinness & G. H. von Wright (eds.),
Oxford, Blackwell, 1995.
DB Denkbewegungen:Tagebücher 1930-1932, 1936-1937,
Frankfurt/Main, Fischer, 1999 ; tr. fr. par J.-P. Cometti,Carnets de
Cambridge et de Skjolden : 1930-1932, 1936-1937, Paris, Presses
Universitaires de France, 1999.
LC Lecturesand Conversations on Aesthetics, Psychology, and
Religious Belief, C. Barrett (ed.), Oxford, Blackwell, 1966 ; tr. fr. J.
Fauve, présentée par C. Chauviré,Leçons et conversations sur
l’esthétique, la psychologie et la croyance religieuse, suivies de
Conférence sur l’Éthique, Paris, Gallimard, 1992.
LFM Wittgenstein’s Lectures on the Foundations of Mathematics,
Cambridge 1939, London, Harvester Press, 1976 ; tr. fr. par E.
Rigal,Cours sur les fondements des mathématiques, Cambridge
1939, Mauvezin, T.E.R., 1995.

LSPP ILetzte Schriften über die Philosophie der Psychologie, Bd.I :
Vorstudien zum zweiten Teil der Philosophischen Untersuchungen,
dans :Werkausgabe in 8 Bänden, Bd. 7, Frankfurt/Main,
Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par G. Granel,Derniers Écrits sur la
philosophie de la psychologie. Tome I :Études préparatoires à la
2ème partie des « Recherches philosophiques », Mauvezin, T.E.R.,
1985.
LSPP IILetzte Schriften über die Philosophie der Psychologie (1949-1951),
Bd. II :Das Innere und das Äussere, Frankfurt/Main, 1993 ; tr. fr.
par G. Granel,Derniers écrits sur la philosophie de la psychologie.
Tome II :L’intérieur et l’extérieur, 1949-1951, Mauvezin, T.E.R.,
2000.
Ms/Ts/DWittgenstein’s Nachlaß:The Bergen Electronic Edition, Oxford
University Press, 2000.
NLPESD «Notes for Lectures on “Private Experience” and “Sense-Data”»,
dans : J. C. Klagge & A. Nordmann (eds.),Philosophical Occasions
1912-1951, Indianapolis & Cambridge, Hackett, 1993 ; tr. fr. par E.
Rigal,Notes pour le cours sur l’expérience privée et lessense-data,
Philosophica II, Mauvezin, T.E.R., 1999.
PB Philosophische Bemerkungen,Werkausgabe in 8 Bänden2,, Bd.
Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par J. Fauve,Remarques
philosophiques, Paris, Gallimard, 1975.
PR LudwigWittgenstein: Personal Recollections, R. Rhees (ed.),
Oxford, Blackwell, 1981.
PU Philosophische Untersuchungen, dans :Werkausgabe in 8 Bänden,
Bd. 1,2te Aufl., Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1995; tr. fr. par F.
Dastur et al.,Recherches philosophiques, Paris, Gallimard, 2004.
TB Tagebücher1914-1916,Werkausgabe in 8 Bänden, Bd.1, 2te Aufl.,
Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1995 ; tr. fr. par G.-G. Granger,
Carnets 1914-1916, Paris, Gallimard, 1971.
TLP Tractatus logico-philosophicus, dans :Werkausgabe in 8 Bänden,
Bd. 1, 2te Aufl., Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1995 ; tr. fr. par G. G.
Granger,Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 1993.
UG Über Gewißheit,Werkausgabe in 8 Bänden, Bd. 8, Frankfurt/Main,
Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par D. Moyal-Sharrock,De la certitude,
Paris, Gallimard, 2006.
VB VermischteBemerkungen:eine Auswahl aus dem Nachlaß,
Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1994 ; tr. fr. par G. Granel, présentation
et notes de J.-P. Cometti,Remarques mêlées, Paris, Flammarion,
2002.
WL 30-33 »Lectures in 1930-33« Wittgenstein’s (by G.E. Moore),Mind,63
(1954) & 64 (1955) ; repris dansJ. C. Klagge & A. Nordmann
(eds.),Philosophical Occasions 1912-1951, Indianapolis &
Cambridge, Hackett, 1993 ; tr. fr. par J.-P. Cometti,G.E. Moore,
Les cours de Wittgenstein en 1930-33, dans :Philosophica I,
Mauvezin, T.E.R., 1997.

WLPP

WWK

Z

Wittgenstein’s Lectures on Philosophical Psychology 1946-1947, P.
T. Geach (ed.), Chicago, The University of Chicago Press, 1988 ; tr.
fr. par E. Rigal,Cours sur la philosophie de la psychologie :
Cambridge 1946-1947, Mauvezin, T.E.R., 2001.
Ludwig Wittgenstein und der Wiener Kreis,in 8 Werkausgabe
Bänden, Bd. 3, Frankfurt/Main, Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par G.
Granel,Wittgenstein et le Cercle de Vienne, Mauvezin, T.E.R.,
1991.
Zettel, dans :Werkausgabe in 8 Bänden, Bd. 8, Frankfurt/Main,
Suhrkamp, 1989 ; tr. fr. par J.-P. Cometti & E. Rigal,Fiches, Paris,
Gallimard, 2008.

INTRODUCTION


Introduction

Denis Perrin & Ludovic Soutif



Wittgenstein est tenu aujourd’hui en France, à juste titre, pour un
1
philosophe important et pour un représentant majeur de la tradition analytique .
Pourtant laconfrontation deses idées et de son (ses) mode(s) d’approche des
problèmes philosophiques avec ceux d’autres auteurs contemporains ou récents
sur les mêmes sujets occupe encore une place limitée au sein des études qui lui
sont consacrées. Il y a deux raisons principales à cela. La première tient à une
spécificité des études wittgensteiniennes en France : sans doute parce qu’il a
2
d’abord fallu y faire reconnaître l’importance de la pensée de Wittgenstein , la
priorité est généralement donnée à l’exégèse interne de l’œuvre (publiée et/ou
inédite en français) plutôt qu’à la mise en relation de ses arguments et de ses
positions (lorsque celles-ci sont clairement identifiables) sur des questions bien
précises avec celles ou ceux d’autres auteurs au sein ou hors de la tradition
3
analytique . La seconde tient à l’originalité de la manière wittgensteinienne de
philosopher –sc.activité »conception de la philosophie comme d’une « lade
clarification logique des pensées plutôt que comme d’une discipline théorique
4
consistant à élaborer des thèses philosophiques, ou comme d’un retour, par
voie de description (plutôt que d’explication), aux aspects les plus obvies de
5
l’usage des mots enchâssés dans nos formes de vie– qui semble rendre
incommensurable sa pensée à celles de philosophes de style plus « classique ».
De ce que Wittgenstein pratique et conçoit la philosophie différemment – de
façon éminemment critique pour la philosophie elle-même – on peut être tenté
d’en conclure à l’impossibilité d’une mise en discussion de ses pensées avec

1
Lasituation est inverse aujourd’hui dans les pays anglo-saxons où la philosophie de
Wittgenstein et/ou d’inspiration wittgensteinienne semble avoir « fait son temps » et être reléguée
un peu arbitrairement aux marges de la philosophie analytique dite «mainstream». Pour une
tentative de réévaluation de certains arguments de Wittgenstein dans ce climat globalement
hostile, voir D. K. Levy & E. Zamuner (eds.),Wittgenstein’s Enduring Arguments, New York,
Routledge, 2009.
2
Nous pensons au travail de pionnier accompli par J. Bouveresse à cet égard.
3
Il y a des exceptions. Voir, par exemple, le volume édité par J. Benoist et S. Laugier,Husserl et
Wittgenstein. De la description de l’expérience à la phénoménologie linguistique, Hildesheim,
Olms, 2004, ainsi que celui dirigé par C. Romano,Wittgenstein et la tradition phénoménologique,
Paris, Le Cercle Herméneutique, 2008. Mais il n’existe, à notre connaissance, aucun volume en
langue française consacré aux rapports de Wittgenstein à la philosophie analytique
contemporaine.
4
TLP, 4.112.
5
PU, §§ 116, 126, 129.

13

Denis Perrin & Ludovic Soutif

d’autres types ou styles de pensée, en particulier au sein du courant dont il est
pourtant considéré comme l’une des figures majeures, le courant analytique.
Le présent volume se donne pour but de contribuer au développement de ce
travail de confrontation sans doute encore trop délaissé, et par là-même, de
convaincre son lecteur de l’intérêt qu’il y a à s’engager dans cette voie. Il est
animé par la conviction que le caractèresui generis desconceptions de
Wittgenstein et de sa pratique de la philosophie ne constitue pas un obstacle
définitif au projet d’exposer sa pensée aux rigueurs d’une confrontation avec
d’autres pensées, et pour celles-ci, d’accepter de se mesurer à l’apport majeur
6
du penseur viennois aux débats philosophiques actuels . L’idée qui a présidé à
la constitution de ce volume est que la philosophie de Wittgenstein non
seulement ne perd rien à être mise en discussion avec la pensée d’autres auteurs,
mais a même beaucoup à y gagner. Elle ne perd rien en ce sens qu’il n’est pas
nécessaire de renoncer à la spécificité de son approche logique ou
« grammaticale » des problèmes pour pouvoir la mesurer à des conceptions qui
prétendent y apporter des réponses (ou solutions) philosophiques substantielles.
Et elle a beaucoup à y gagner en ce sens que cette confrontation permet de
clarifier en retour la nature des positions défendues par Wittgenstein sur bien
des sujets tout en élargissant le spectre des positions possibles. Il ne saurait y
avoir, de ce point de vue, de conflit entre une étude exégétique rigoureuse de
l’œuvre selon ses multiples dimensions et aux époques les plus significatives de
son évolution et une confrontation informée de sa pensée à celle d’autres
auteurs ou de ses méthodes à celles en usage dans des disciplines autres que
philosophiques, la première étant une condition nécessaire de la seconde.
Un exemple d’une telle confrontation nous est fourni par l’article de V.
Aucouturier à propos du débat opposant Anscombe à Wittgenstein sur la
question del’expressionintentions. Selon Anscombe, contre Wittgenstein, des
on ne saurait parler d’expressionnaturelledes intentions au sens où l’on parle,
par exemple, d’expression naturelle des émotions parce que l’attribution de la
capacité d’exprimer ses intentions (aux animaux en particulier, mais également
dans certains contextes à certains êtres inanimés) requiert de la part de celui (ou
celle) auquel on l’attribue la possession de capacités conceptuelles qui ne
peuvent être acquises qu’en apprenant à jouer le jeu de langage conventionnel
des intentions. Il existe, de ce point de vue, une distinction conceptuelle cruciale
à faire entre attribuer une intention et attribuer la capacité d’exprimer une
7
intention que ne fait pas Wittgenstein (dans le passage discuté par Anscombe )
en défendant la thèse du caractèrenaturelde l’expression (non-conventionnel)
des intentions. De toute évidence, cette confrontation avec la conception

6
Onpeut évoquer ici, à titre d’exemple, l’attitude de D. Chalmers. Ce dernier considère que
l’argument wittgensteinien dit «du langage privé» est trop controversé pour pouvoir apporter
quoi que ce soit au débat sur la question des concepts phénoménaux. Voir à ce sujet l’article de
J.J. Rosat dans ce volume.
7
PU, § 647, tr. fr., p. 234.
14

Introduction

anscombienne de l’action intentionnelle permet en retour de clarifier la position
philosophique de Wittgenstein sur cette question, et partant, certains aspects
significatifs de son usage du concept d’expression en philosophie de la
psychologie.
Un autre exemple nous est donné par l’article de J.-J. Rosat qui porte sur la
question desconcepts phénoménaux vigoureusementdébattue aujourd’hui par
les philosophes de la conscience en rapport avec l’argument wittgensteinien dit
« dulangage privé» et, plus généralement, sur les différentes conceptions
successives défendues par Wittgenstein au sujet du rapport entreconcept et
expérience vécue. Un des aspects les plus frappants de cette contribution est de
tenir compte, sans les minimiser, des difficultés qui se posent à toute
confrontation de la position de Wittgenstein à celle des philosophes de l’esprit
contemporains sur la question de la nature et des caractéristiques des concepts
phénoménaux (c’est-à-dire, pour le dire vite, des concepts forgés et utilisés pour
identifier des types spécifiques d’expériences sensorielles). L’auteur souligne la
spécificité de l’approchegrammaticale deWittgenstein. Mais, chose
remarquable, il ne considère pas que ce soit une raison suffisante pour refuser
de la mesurer aux thèses des philosophes analytiques contemporains de la
conscience. On peut même dire que c’est en prenant résolument le parti inverse
(au refus de la confrontation) que l’on sera à même de comprendre la véritable
nature de la contribution, pour ainsi dire à distance, de Wittgenstein au débat.
Selon J.-J. Rosat, celle-ci est double : critiqueetconstructive. Critique, d’abord,
parce que l’une des cibles de l’argument contre la possibilité d’un langage privé
est précisément la thèse fondamentale qui sous-tend les différentes théories
contemporaines des concepts phénoménaux, à savoir la thèse selon laquelle il
suffirait d’éprouver une expérience sensorielle d’un certain type (par exemple,
une sensation de douleur particulière comme la migraine) pour pouvoir
l’identifier sur la seule base de sa qualité phénoménale spécifique comme le
type d’expérience qu’elle est. En prenant explicitement pour cible, dans son
argument, l’idée d’ostension privée, c’est-à-dire l’idée d’une identification par
le sujet de ses propres sensations au moyen d’un concept directement et
exclusivement issu de son expérience, c’est précisément cette thèse des
philosophes contemporains de la conscience, celle de « l’auto-identification des
sensations »,que Wittgenstein entend critiquer. Mais sa contribution au débat
ne s’arrête pas là. Elle présente un aspect plus « constructif », prégnant dans ses
8
textes plus tardifs sur la grammaire des concepts psychologiques . Selon J.-J.
Rosat, ces textes laissent clairement apparaître que Wittgenstein non seulement
ne nie pas la réalité des contenus phénoménaux de l’expérience vécue mais ne
nie même pas la possibilité de se référer ostensivement à ces contenus au moyen
de concepts démonstratifs. Ce qu’il nie est simplement l’idée que cette
ostension puisse s’effectuer antérieurement à, et indépendamment de nos


8
Notamment dans la seconde partie desPU, dansBPP I & II,LSPP I & IIetWLPP.

15

Denis Perrin & Ludovic Soutif

techniques picturales et comportementales ordinaires de description duquale
spécifique de chaque type d’expérience sensorielle. Wittgenstein va même
jusqu’à suggérer un critère grammatical nous permettant de distinguer
catégorialement les expériences dotées d’un contenu phénoménal de celles qui
n’en sont pas dotées : les premières sont celles dont on peut fournir une
description au moyen d’une image.
Le texte de L. Soutif a des affinités évidentes avec l’article précédent. Il
s’appuie également sur le constat que la contribution de Wittgenstein au débat
sur les contenus phénoménaux de l’expérience ne se limite pas à la critique de
« l’imageintérieure privée» — déployée, pour l’essentiel, dans la première
partie desRecherches philosophiqueset dans ses écrits plus tardifs sur la
9
philosophie de la psychologie , mais initiée dès les années 1930 à travers la
critique des conceptions picturales de l’expérience visuelle. Elle prend
également une forme plus constructive dans les années 1940via l’usage
philosophiquement légitime del’image du contenupour obtenir une vision plus
synoptique de la grammaire de nos concepts psychologiques. Ainsi, l’approche
grammaticale que défend Wittgenstein de problèmes tels que celui des critères
d’individuation des contenus phénoménaux d’expériences catégorialement
distinctes comme voir et imaginer visuellement quelque chose se
démarque-telle, selon L. Soutif, de celles qui prévalent aujourd’hui en philosophie de
l’esprit en ce qu’elle s’abstient, d’une part, de toute affirmation métaphysique
dogmatique sur la présence ou non d’un patron (pattern) de contenu
phénoménal commun dans ces deux types d’expériences et n’hésite pas, d’autre
part, à faire usage d’un discours philosophique réifiant sur les contenus-images
pour souligner certaines différences et parentés conceptuelles importantes entre
ces expériences, tout en refusant d’assimiler la grammaire de ces images à celle
des images matérielles au moyen desquelles nous les décrivons ordinairement.
L’article de D. Perrin se présente comme une contribution au débat qui
oppose aujourd’hui, en philosophie du langage, les partisans du minimalisme
sémantique aux contextualistes à propos de la façon de tracer la ligne de partage
10
entre sémantique et pragmatique. L’auteur y opère une confrontation de la

9
PU, § 294, §§ 398-402 ;BPP I, § 109 ;BPP II, § 109 ;WLPP, tr. fr., p. 61, 189-190.
10
Pourse faire une idée de l’état du débat, on se reportera par exemple à l’article de K. Bach,
« The Semantics-Pragmatics Distinction: What It Is and Why It Matters » (dans K. Turner (ed.),
The Semantics-Pragmatics Interface From Different Points of View, Oxford, Elsevier, 1999,
p. 65-84)et à l’introduction du livre de F. Recanati,Literal Meaning, Cambridge, Cambridge
University Press, 2004 (tr. fr. C. Pichevin,Le sens littéral : langage, contexte, contenu, L’éclat,
coll. « tiré à part », 2007). Disons, pour aller vite, que le débat porte (comme l’explique D. Perrin)
sur le point de savoir jusqu’où l’on peut considérer que la signification linguistique
conventionnelle des expressions, y compris des expressions indexicales, détermine, outre le
contenu sémantique (littéral) exprimé par la phrase, ses conditions de vérité. Les partisans du
minimalisme sémantique défendent l’idée que la signification linguistique suffit à déterminer de
façon exhaustive et univoque ses conditions de vérité, en limitant le rôle des circonstances
d’utilisation (des expressions) à la détermination du porteur de vérité. Les contextualistes
défendent une conception plus pénétrante du rôle des circonstances en introduisant un élément de

16

Introduction

pensée de Kripke à celle de Wittgenstein qui consiste, certes, en partie à évaluer
les deux lectures de Wittgenstein proposées successivement par Kripke en 1970
11
et 1982, mais au sein d’un cadre d’interprétation fourni plus généralement par
la conception kripkéenne du partage entre sémantique et pragmatique. Selon D.
Perrin, l’élément commun aux deux lectures serait une conception gricéenne de
ce partage (adoptée par Kripke, indépendamment de sa lecture de Wittgenstein)
dont chacune des deux lectures exploiterait un versant — le versant sémantique
en 1972 avec la défense de la thèse de la désignation rigide à propos du
comportement sémantique des noms propres, le versant pragmatique en 1982
avec la thèse sceptique attribuée à Wittgenstein à propos des faits sémantiques
censés justifier le caractère normatif de la signification linguistique et des
injonctions prescriptives. Contre la conception minimaliste de la sémantique et
la conception gricéenne du partage entre sémantique et pragmatique
explicitement adoptée par Kripke, D. Perrin fait valoir une autre conception
sémantique, ainsi qu’une autre façon de tracer la ligne de partage. Celle-ci est
suggérée par une lecture différente de Wittgenstein qui rétablit le rôle des
occasions d’usage dans la détermination des conditions de vérité du contenu
12
sémantique exprimé par la phrase. Cette sensibilité à l’occasion de chacun des
composants sub-phrastiques (noms propres, prédicats) qui détermine leur
pouvoir sémantique correspond à l’élément proprement pragmatique de la
sémantique ignoré par une vision non-située de la normativité des règles et de la
signification linguistique, élément que réintègre Wittgenstein en défendant en
creux dans lesRecherchesune version radicale du contextualisme sémantique.
E. Marrou organise pour sa part une confrontation de la pensée de
Wittgenstein avec celle d’Austin autour d’un problème traditionnellement
identifié comme le problème sceptique des «autres esprits». Un premier trait
commun à Austin et Wittgenstein se manifeste dans leur attitude vis-à-vis du
problème : tous deux refusent de le poser comme tel –i.e.dans les termes d’une
opposition entre des jugements exempts d’erreur (lesjugements de sensation)
car fondés sur la connaissance intérieure immédiate qu’a le sujet de leur
« base » sensorielle et des jugements hypothétiques faillibles (les jugements sur
les sensations ou sentiments d’autrui) car fondés sur l’observation de leurs


variation dans ce qui peut compter comme conditions de vérité du contenu sémantique exprimé
par la phrase (ouvrant, du même coup, un espace entre sens et conditions de vérité de la phrase).
11
Dansses livres intitulésNaming and NecessityHarvard University Press, 1980 (Cambridge,
ère
[1 ed.1970] ; tr. fr. par P. Jacob & F. Recanati,La logique des noms propres, Paris, Minuit,
1982) etWittgenstein on Rules and Private Language: An Elementary Exposition (Cambridge,
Harvard University Press, 1982 ; tr. fr. par T. Marchaisse,Règles et langage privé : introduction
au paradoxe de Wittgenstein, Paris, Seuil, 1996).
12
La lecture en question est celle élaborée par C. Travis dans plusieurs ouvrages sur Wittgenstein.
Voir notammentThe Uses of Sense: Wittgenstein’s Philosophy of Language, Oxford, Oxford
University Press, 1989 ;Les liaisons ordinaires. Wittgenstein sur la pensée et le monde, Paris,
Vrin, 2003 ;Thought’s Footing:Philosophical InvestigationsA Theme in Wittgenstein’s «»,
Oxford, Oxford University Press, 2006.
17

Denis Perrin & Ludovic Soutif

« symptômes »physiques extérieurs – et refusent ainsi les conséquences
sceptiques qui en résultent. Cette attitude commune se fonde sur une
« convergence » plus profonde, que met en évidence E. Marrou, dans l’attention
prêtée par les deux auteurs au phénomène de l’expressivité. Ce point est
certainement plus familier au lecteur de Wittgenstein qu’à celui d’Austin.
Austin insiste pourtant lui aussi sur le lien naturel « particulier et intime » qui
existe entre le sentiment «intérieur »et sa manifestation «extérieure »,
remettant par-là même en cause la dichotomie intérieur-extérieur sur laquelle
repose la formulation traditionnelle du problème sceptique. Wittgenstein
radicalise, quant à lui, l’idée d’expressivité en substituant à l’image d’un esprit
opaque (l’esprit d’autrui) retranché derrière l’enceinte corporelle celle de la
transparence de ses émotions et de ses sentiments à même ses manifestations
physiques naturelles. Il existe bien une différence entre Austin et Wittgenstein
qui tient à leur manière de traiter les cas anormaux de tromperie et de
dissimulation imputables à autrui.Pour le dire vite, Austin admet une révision
possible de notre terminologie en intégrant les cas anormaux au monde familier
et ordinaire de nos relations avec autrui, là où Wittgenstein insiste plutôt sur les
« distorsions »que ces cas produisent par rapport à l’usage ordinaire de nos
concepts. Mais cette différence est finalement mineure au regard des
divergences qui apparaissent entre les deux auteurs dans les conséquences qu’ils
tirent de cette dissolution. Pour Austin, la dissolution du pseudo-problème
sceptique signifie sa disparition pure et simple une fois opérée la reconduction à
l’usage ordinaire (de nos concepts épistémiques) ; pour Wittgenstein, le
problème sceptique, quoique dissout en amont de sa formulation traditionnelle,
est l’expression d’une difficulté persistante : celle que pose à l’universalisme
logique d’un Frege (et même, en un sens, du Wittgenstein duTractatus)
l’intelligibilité de pratiques logiques radicalement étrangères aux nôtres. C’est
cette difficulté centrale que Wittgenstein cherche à mettre en évidence à travers
son traitement incident du « problème » sceptique de l’esprit d’autrui.
La contribution de G. Schmezer traite du rapport de Wittgenstein à la
philosophie de la religion à propos de la question duréalisme religieux. La
question du réalisme en général s’est peu à peu retrouvé au centre des débats sur
Wittgenstein à mesure que certaines idées reçues sur la prétendue adhésion sans
faille du « second » Wittgenstein à un anti-réalisme sémantique et métaphysique
ont été battues en brèche par certains articles-phares de Putnam et de
13
Diamond .À l’idée qu’à une sémantique vériconditionnelle sous-tendue par
une forme de réalisme métaphysique (à l’époque duTractatus) aurait succédé


13
Enparticulier, C. Diamond, « Realism and the Realistic Spirit », « Wright’s Wittgenstein » et
« The Face of Necessity », dans C. Diamond,The Realistic Spirit: Wittgenstein, Philosophy, and
the Mind, Cambridge (MA), The M.I.T. Press, 1991 ; tr. fr. J.-Y. Mondon, E. Halais,L’esprit
réaliste : Wittgenstein, la philosophie et l’esprit, Paris, P.U.F., 2004 ; H. Putnam, « Was
WittgensteinReallyan Anti-Realist about Mathematics? », dans T. McCarthy, S. C. Stidd (eds.),
Wittgenstein in America, Oxford, Oxford University Press, 2001.
18

Introduction

une sémantique des conditions d’assertabilité sous-tendue par un anti-réalisme
14
métaphysique (àl’époque desRemarques sur les fondements des
mathématiques etdesRecherches philosophiques) a succédé l’idée que la
contribution de Wittgenstein a plutôt consisté à suggérer, d’un bout à l’autre de
son évolution philosophique, la possibilité d’une variété non-philosophique de
réalisme qui se caractérise avant tout par unespritréaliste. L’« esprit réaliste »
de la philosophie du «second »Wittgenstein s’oppose, pour reprendre la
15
distinction de Diamond, à «l’esprit métaphysique» duTractatuspas non
comme la négation de l’existence de faits métaphysiques auxquels nos phrases
seraient redevables de leur vérité ou de leur fausseté (de leur correction ou de
leur non-correction) à l’affirmation de leur existence indépendamment de notre
esprit, mais comme une manière non-spécifiquement philosophique de prêter
attention à certains faits caractéristiques de l’usage de nos concepts et à certains
traits de nos pratiques par opposition à l’attitude qui consiste à poser des
exigences philosophiques générales au travers desquelles ces faits et ces traits
sont étudiés (en particulier, l’exigence que le sens de nos phrases soit
complètement déterminé, dont découle celle de la possibilité de signes et de
16
choses simples). G. Schmezer explore par une voie indépendante (de celle
explorée par Diamond, Putnam et d’autres) mais, nous semble-t-il, convergente
la variété non-philosophique de réalisme préconisée par Wittgenstein en
philosophie de la religion en renvoyant dos à dos les tenants d’une position
réaliste métaphysique sur la référence du concept de Dieu et ceux d’une position
anti-réaliste sur la sémantique des concepts et des énoncés du discours religieux.
Il relève en particulier certains usages «inhabituels »(du point de vue
philosophique) quoique significatifs du mot «réalisme »chez Wittgenstein en
liaison avec le qualificatif «religieux »d’après lesquels le réalisme religieux
n’exprime pas une position philosophique (sur l’existence ou non d’entités
extra-mentales), mais une attitude éthique envers la vie et l’humain – voir, par
exemple, la vie telle qu’elle est en délivrant l’homme de ses illusions à l’égard
d’une vie meilleure et autre que celle-ci – et, plus généralement, une certaine
manière qu’ont les concepts et dogmes religieux de s’intégrer,avec les référents
qui sont habituellement les leurs, aux vies et aux pratiques des croyants en
dehors desquelles ceux-ci perdent leur sens. Cet aspect de l’usage du concept de
réalisme religieux partage manifestement certains traits avec l’usage
non17
philosophique, ordinaire de l’adjectif «réaliste ». Il permet de mettre en
évidence une variété inédite de réalisme à l’œuvre chez Wittgenstein.

14
Les figures majeures de l’interprétation anti-réaliste du « second » Wittgenstein sont Dummett,
C. Wright, Kripke, Horwich et Rorty.
15
Voirnotamment « Introduction II: Wittgenstein and Metaphysics », dansThe Realistic Spirit,
op. cit., p. 18-22 et « Realism and the Realistic Spirit »,ibid.
16
Cf.TLP, 3.23.
17
On dit ordinairement de quelqu’un qu’il estréalistes’il ne refuse pas, par exemple, de voir les
choses telles qu’elles sont ou s’il ne sacrifie pas la vision des faits à un idéal au travers duquel
ceux-ci pourraient être considérés (et éventuellement déformés). Sur ce sens possible de l’usage
19

Denis Perrin & Ludovic Soutif

Ce souci pour ce qui touche à l’humain dans l’usage des concepts du réel et
du religieux nous conduit tout droit à la dernière contribution. Celle-ci occupe
une place particulière dans le volume dans la mesure où son auteur, M.
Ponsonnet, ne propose pas, comme on pourrait s’y attendre, une confrontation
directe de Wittgenstein à l’anthropologie, mais plutôt une évaluation critique de
la place et de l’importance des considérations à caractère anthropologique (i.e.
ayant trait à la nature et aux pratiques humaines en général) dans sa pensée, y
compris là où il n’est pas explicitement question de l’anthropologie en tant que
18
discipline scientifique. Cette évaluation a pourtant des conséquences
indirectement pour la conception que se faisait initialement Wittgenstein du
rapport entre sa propre méthode philosophique (décrire les pratiques humaines
sans chercher à les expliquer) et l’objet de l’anthropologie en tant que discipline
(l’action rituelle en tant que manifestation d’une tendance ou d’un élan
esthétique profond chez l’homme) comme d’un rapport de « coïncidence ». La
thèse de M. Ponsonnet dans cet article peut être résumée ainsi : à mesure que
l’approche anthropologique de Wittgenstein s’émancipe de ce noyau
anthropologique initial se fait jour une tension entre les prétentions purement
descriptives de l’approche philosophique de ces phénomènes (telle que la
conçoit Wittgenstein) et les exigences prescriptives impliquées par la
disqualification de certains usages (dits «métaphysiques »)du langage par la
grammaire. C’est cette tension présente au sein même des considérations
anthropologiques (au sens large) de Wittgenstein que cet article se donne pour
tâche de mettre en évidence et d’évaluer.
Enfin, un volume de confrontations de la pensée de Wittgenstein à d’autres
pensées, méthodes ou disciplines ne serait pas tout à fait complet, ou plutôt,
serait plus incomplet qu’il ne l’est sans un exemple de confrontation directe de
la pensée d’un auteur majeur de la tradition analytique à celle de Wittgenstein.
Le texte que nous avons choisi de présenter et de traduire pour la première fois
en français est le fameux commentaire critique du deuxième chapitre de la
19
première partie desIndividusStrawson par Gareth Evans. Il est connu de

non-philosophique de l’adjectif «réaliste »et ses rapports avec son usage par Wittgenstein
(notamment en philosophie des mathématiques), cf. C. Diamond, «Realism and the Realistic
Spirit »,op. cit.
18
Comme l’a bien montré C. Chauviré (dansLe moment anthropologique de Wittgenstein, Paris,
Kimé, 2004), les aspects les plus importants de la contribution de Wittgenstein à une pensée de
l’humain et du social (dont les considérations anthropologiques sont l’incarnation) ne sont pas
nécessairement à chercher du côté de ses remarques critiques sur la méthode d’approche des
phénomènes anthropologiques de Frazer, mais plutôt du côté de son élucidation de ce que signifie
suivre une règle en philosophie des mathématiques et du langage ou agir d’après notre
compréhension de la règle en philosophie de l’esprit et de l’action. M. Ponsonnet admet
manifestement cette extension des considérations anthropologiques de Wittgenstein au-delà du
« noyau » initial formé par son analyse de l’action et de l’instinct rituels chez l’homme dans les
BFGB.
19
G.Evans, «Things Without the Mind – A Commentary upon Chapter Two of Strawson’s
Individuals »,dans Z. van Straaten (ed.),Philosophical Subjects: Essays Presented to P. F.

20

Introduction

20
notamment pour la défense extrêmement sophistiquée de la thèse kantienne
qu’il y propose en lieu et place de celle de Strawson. Un aspect moins connu du
texte – qui justifie, à notre avis, son incorporation dans ce volume – met en jeu
le rapport d’Evans à Wittgenstein (ou, tout au moins, à une certaine lecture de
Wittgenstein suggérée par Strawson) sur la question de la distinction et du
21
rapport entre intérieur et extérieur. Selon la perspective d’Evans dans cet
article, ce qui est en jeu dans cette question sont les conditions de l’objectivité
de nos jugements d’expérience. Bien que la problématique (et la méthode) de
Wittgenstein soit différente dans les passages desRecherches philosophiques
auxquels Evans fait allusion dans sa discussion de l’explication actualiste des
conditions de vérité des jugements attribuant des propriétés sensorielles
22
objectives ,il est clair que Wittgenstein partage avec Evans un souci commun
qui est de rendre compte du rapport entre intérieur et extérieur d’une manière
qui ne soit pas philosophiquement fallacieuse (dans le cas de Wittgenstein) à
travers la critique de l’idée d’ostension interne privée des sensations corporelles
ou qui soit philosophiquement satisfaisante (dans le cas d’Evans) du point de
vue des conditions à remplir par notre schème conceptuel pour pouvoir garantir
l’objectivité de nos jugements d’expérience. Tels sont en tout cas les termes
dans lesquels se présente cette confrontation entre deux des philosophes les plus
importants de la tradition analytique contemporaine.


Strawson, Oxford, Clarendon Press, 1980, p. 76-116 ; repris dans G. Evans,Collected Papers,
Oxford, Clarendon Press, 1985, p. 249-290. Le texte desCollected Papersest le texte anglais de
référence de notre traduction.
20
Lathèse kantienne est la thèse selon laquelle l’espace est une condition nécessaire de
l’objectivité. Pour une distinction entre différentes versions possibles de cette thèse, voir C.
Cassam, «Space and Objective Experience», dans : J. L. Bermúdez (ed.),Thought, Reference
and Experience – Themes From the Philosophy of Gareth Evans, Oxford, Clarendon Press, 2005.
21
Pourplus de détails, nous renvoyons à notre introduction à la traduction du texte dans ce
volume.
22
Il s’agit des §§ 302 et 312 desPU.
21