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APPROCHE DE L'INTERNATIONALISME CATHOLIQUE

De
246 pages
Comment les catholiques, français notamment, en sont-ils venus à s'intéresser aux problèmes internationaux ? Quelles sont leurs actions ? Existe-t-il un réseau voire une Internationale catholique ? Les voyages de Jean-Paul II dans des régions à hauts risques sont fortement médiatisés, mais ils ne doivent pas laisser dans l'ombre les centaines d'ONG catholiques qui agissent dans les secteurs variés des relations internationales. Cet ouvrage apporte un éclairage inédit sur la genèse d'ONG catholiques et sur le mode de présence des catholiques français sur la scène internationale.
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Approches de l'internationalisme catholique

« Religions et relations internationales )} dans la Collection du Centre de Recherche sur la Paix Faculté des Sciences Sociales et Economiques Institut Catholique de Paris

François Mabille Professeur à l'Institut Catholique de Paris Chercheur associé au CEIFR (EHESS)

Approches de l'international isme catholique

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)

L'Harmattan,

2001

ISBN:

2-7475-2565-1

SOMMAIRE
Introduction page 3 Première partie: L'internationalismecatholique. Essai de typologie page 23 Deuxième partie: Les Eglises contre la torture
Page 71 Troisième partie: Le développement est le nouveau nom de la paix. Genèse d'une mobilisation chez les catholiques français Page 99 Quatrième partie Fraternité et engagement international: les avatars de la fraternité catholique au sein de La Vie Nouvelle (1949-1996) Page 141

Cinquième partie La Délégation catholique pour la Coopération ou la laïcité revisitée
Page 179

Conclusion: 25 ans après Gaudium et Spes. Les catholiques français et les relations internationales
Page 233

Introduction

L'internationalisme

catholique

Depuis quelques années, l'analyse des attitudes catholiques pendant la guerre et celle de la conception catholique de la paix connaÎt un certain regain. Jacques Fontana a ainsi analysé "les catholiques français pendant la Grande Guerre,,1, Annette Becker s'est penchée sur la guerre et la foi",2 et Nadine-Josette Chaline a réuni des historiens pour débattre sur les "chrétiens dans la Première Guerre mondiale".3 Les relations diplomatiques du Saint-Siège ont également fait l'objet d'investigations. Francis Latour a consacré sa thèse à "la papauté et les problèmes de la paix pendant la Première Guerre mondiale,,4, et plus récemment JeanYves Rouxel s'est penché en juriste sur la place du Saint-Siège sur la scène internationale. Antérieurement, l'Ecole française de Rome, abordant les "Internationales et le problème de la guerre au 20ième siècle" a présenté des analyses de Roger Aubert, Philippe Levillain, René
1

Fontana, Jacques.
Paris:

2 3
4

Guerre.

Les catholiques Cerf, 1990. 440p.

français

pendant

la Grande

Becker, Annette. La guerre et la foi. De la mort à la mémoire, 1914Colin, 1994.141 p. 1996. 350p.

1930. Paris: Paris:

Paris: Cerf, 1994. 201 p.
L'Harmattan,

Rémond et Jean-Marie Mayeur sur ces sujets.5 Plus récemment, un colloque s'est tenu sur le rôle de la 20ième siècle6. En dépit de ces travaux, où les papauté au historiens sont fort bien représentés, les politistes internationalistes ne semblent guère s'être interrogés sur l'Eglise catholique en tant qu'acteur des relations internationales et l'analyse contemporaine des activités internationales catholiques semble quelque peu négligée. Au sein de cet ouvrage, en partant de l'exemple catholicisme français, nous nous efforcerons présenter la stratégie de l'Eglise catholique au sein relations internationales et ses variations selon périodes et les thèmes. Nous tenterons de cerner projet global, présenté dès 1922, d'une" catholique" . du de des les son paix

"Paix catholique" : l'expression fait allusion à cet enseignement doublé de pratiques catholiques parfois encouragées, quelquefois blâmées, parfois en avance sur le Centre romain, quelquefois au contraire à la traine, bref à un mouvement d'ensemble de l'Eglise catholique qui jette les siens dans le combat complexe en faveur d'une société internationale pacifiée. Ce mouvement d'ensemble constitue l'internationalisme catholique.

En France, l'enseignement international du Magistère est fréquemment occulté, au bénéfice de l'étude de l'enseignement social catholique. Ce dernier est présenté comme la matrice d'où se dégagerait progressivement un enseignement qui ne viserait plus seulement
5
6

Les Internationales et le problème Paris: De Boccard, 1987. 390p.

de la guerre

au 2dème siècle.

Bonnefous,
p.

Edouard,

D'Onorio,

(sous

la dir. de ). La Papauté

au 2dème siècle. Paris:

Jo.ël-Benoit,

Foyer,

Jean
Cerf,

1999.195

4

l'organisation interne de la société et de l'Etat, mais aussi l'imbrication progressive des sociétés et les rapports interétatiques. Cette vue par trop courte a déjà fait l'objet de critiques. Il est vrai que le dossier de l'internationalisme est épais et oblige à varier les angles d'analyse. Il concerne des individualités catholiques mais aussi des collectifs organisés tant au niveau national qu'international; il regarde aussi bien les Organisations Non Gouvernementales que les Organisations Internationales Catholiques7, et oblige à analyser leur vocabulaire et ses variations. L'ensemble catholique et OIC et les ONU), avec, revendications concerne les relations entre l'Eglise les Etats, celles entre le Saint-Siège, les Organisations Internationales (SDN puis au cœur de ces tractations, les croissantes de la conscience individuelle.

Eglise catholique, Etat et conscience, tel est bien le triptyque fondamental au sein duquel il convient de situer l'ensemble des études de ce livre présentées ici. Au sein de ce triptyque, se cache encore un élément structurant pour les deux acteurs nommés et plus globalement dans l'histoire des relations internationales: le territoire.
Territoire: il faut en premier lieu évoquer la relation de l'Eglise catholique au monde. Par ses textes fondateurs, l'Eglise catholique entretient un rapport singulier à l'espace et donc au territoire. S'il existe des lieux de mémoire et de piété privilégiés (les Lieux Saints, Rome, etc.), l'Eglise catholique n'est nullement circonscrite à un territoire particulier. En cela, elle se différencie de l'orthodoxie essentiellement confinée à l'espace slave ou de l'Islam attaché à l'Umma.
7 les Organisations Internationales Catholiques (OIC) statut d'ONG (Organisation Non Gouvernementale) toujours. 5 ont parfois le mais pas

Par son étymologie même, le catholicisme dit avoir partie liée à l'universel, donc à l'international et même au supranational comme l'affirmait Pie XII en 1945 ou encore en 1948. Et, de fait, il convient de rappeler qu'au début du 20ième siècle, l'Eglise catholique se présentait parfois comme la seule et véritable Internationale. Pour l'Eglise catholique, le territoire est global: il est espace universel. Le Saint-Siège s'applique à le quadriller identiquement par ses propres structures organisationnelles: le diocèse et la paroisse, les mouvements. Ce quadrillage peut être conforme à l'organisation politique et administrative des Etats. Il peut s'en distinguer ou tenter de s'y adapter, rarement sans résistances d'ailleurs. Et si l'identité catholique peut se combiner avec le sentiment national, la dimension missionnaire et les intérêts institutionnels propres de l'Eglise peuvent diverger avec l'organisation spatiale politique. Dans cette configuration, la Cité du Vatican joue un rôle symbolique. Il faut en effet convenir du découplage entre le Saint-Siège et la cité du Vatican, le second étant la base territoriale obligée du premier. Le Saint-Siège se comporte comme un Etat sans territoire ou presque, ce qui ne fait pas de lui pour autant un " Etat faible" ou un et encore moins un "rogue state" I Il " quasi-state,,8 entretient des relations diplomatiques et dispose à cet effet d'un personnel diplomatique. Yves de la Brière y voyait même-là le gage d'une reconnaissance internationale de la Souveraineté pontificale9.
8

cf. Joël

Migdal.

Strong

Societies

and

Weak

States:

State-Society

9

Relations and Capabilities in the Third World. Et Princeton: Princeton University Press, 1998. Robert Jakson. Quasi-States: Sovereignty International Relations, and the Third World. Cambridge: Cambridge University Press, 1990.

La communauté des puissances. D'une communauté inorganiqueà
Paris: Beauchesne, 1932. Troisième P.340. 6

une communauté organique.
édition.

"

Puissance immatérielle et universelle

,,10,

le Saint-Siège

conclut des concordats révélateurs de rapports de force. Depuis 1945, il participe à de nombreuses organisations et concertations internationales. Ce n'est pas le moindre paradoxe, destiné à questionner l'internationaliste épris du rôle de l'Etat et du concept de puissance, que de voir le Saint-Siège signer tel traité contre la prolifération nucléaire, s'engager aussi activement dans les concertations d'Helsinki ou encore, après avoir montré tant de circonspection au début du siècle à l'égard du droit des peuples à l'autodétermination, favoriser les nouvelles aspirations territoriales et étatiques au sein d'une Yougoslavie en déliquescence. Acteur international privé d'une structure étatique classique ou instance morale pourvue d'un territoire symbolique - les "frontières de la grâce ", selon Philippe Levillain -, voire exemple quasi-paradigmatique d' "Internationale sans territoire ,,11? -, le Saint-Siège compte aussi sur des troupes d'un type particulier. Les " divisions" catholiques demandées de manière narquoise par Staline, ce sont notamment les mouvements catholiques internationaux présents au sein de différents pays, qui se regroupent dans des organisations internationales spécifiques, complétant ainsi le mouvement d'émergence des Organisations Internationales Catholiques qui ont vu le jour dans l'ombre de la SDN, sous l'influence de "l'esprit de Genève. " Comment caractériser cette politique et l'organisation complexe qui la sous-tend? Il serait erroné en effet de s'en tenir à l'organigramme de l'Eglise catholique et de percevoir l'organisation catholique comme une hiérarchie
10
11

id, p.343. cf. IlL'international

sans

territoire. Sous

la direction

de Bertrand

Badie et Marie-Claude Smouts. Printemps-été 1996.
7

Cultures et Conflits, n021/22,

dotée d'un centre omnipotent. La perte d'emprise de l'institution qui s'observe particulièrement dans le domaine de la morale privée s'observe tout autant dans les domaines sociaux, économiques et politiques. Dès 1971, Paul VI reconnaissait la difficulté à proposer un message universel sur ces questions. Plus globalement, 20ième siècle peut se lire dans le l'histoire catholique du domaine international comme l'impossibilité pour Rome de réguler les initiatives internationales des catholiques. Depuis le concile Vatican Il, le champ international fait l'objet d'approches concurrentes au sein même de la communauté catholique, à partir d'un même fonds doctrinal. Des négociations, des transactions s'observent à tous niveaux pour empêcher les tendances à la désagrégation de l'emporter. Au sein de l'institution, dont l'ecclésiologie dominante favorise encore la verticalité, les associations ponctuelles entre organisations catholiques, ou entre mouvements catholiques et organisations non confessionnelles créent un autre espace, horizontal celui-là, et qui, tant par stratégie que par nature, est dominé par des relations informelles. En 1950 déjà, Bernard Lalande, Secrétaire international de la principale organisation internationale catholique pour la paix (le mouvement Pax Chrisfl), plaidait en faveur de l'émergence d'une" catholicité horizontale", destinée à compléter, sinon contrebalancer, le centralisme, la " verticalité romaine". Ce type d'exemple pourrait être multiplié: en matière de relations internationales, l'analyse de l'Eglise catholique ne peut s'effectuer à partir de la seule rupture hypothétique de 1989, ou s'en tenir aux changements introduits par Vatican II.

8

une organisation en réseau chez les de sens qu'au regard d'un rappel historique de la stratégie séculaire de l'Eglise catholique au niveau international.12 Marginalisée dans de nombreux pays européens, exclue de la scène internationale, l'Eglise catholique s'est lancée au début 20ième siècle dans un triple mouvement de du reconquête: sociale, par l'intermédiaire des mouvements d'action catholique, politique par l'organisation de partis (on songe notamment à leur expression dans la Démocratie chrétienne) et internationale, par le biais des relations diplomatiques et de la politique concordataire, d'organisations de mouvements internationaux (OIC), et par le soutien critique accordé aux instances internationales (SDN puis ONU). C'est à cet ensemble de pratiques et de débats que renvoie la notion d'internationalisme catholique. D'emblée, avec cette notion, la dimension organisationnelle de l'Eglise catholique s'impose. Par son affirmation même de catholicité, celle-ci dit avoir partie liée avec l'universel, et donc l'international, le supranational voire le transnational. Encore faut-il se souvenir que ce qui s'impose aujourd'hui avec l'air de

Evoquer

aujourd'hui

catholiques

ne peut avoir

12

Voir par exemple l'étude malheureusement trop courte

très riche d'Ariel dans son investigation
Il

Colonomos, historique
Il

mais quand

elle concerne le catholicisme. pas de Vatican II. Emile

concurrentiel" Le pluralisme Poulat évoquait naguère la

ne date fin du

catholicisme et (la) diversité des catholicismes", en renvoyant à Pie Il Impasse à droite: Pie X se plaignait d'être isolé, incompris, X: désobéi, et sa canonisation par Pie XII en 1954 a presque passé comme un provocation; le traditionalisme qu'il symbolisait, victime de l'esprit nouveau, n'a plus que des chapelles où célébrer sa liturgie et enseigner son catéchisme. Impasse à gauche: que sont devenues tant de puissantes organisations et institutions investies des plus grands espoirs? Plus stupéfiante encore, impasse au centre, où l'appareil de direction s'affaire sur des structures désemparées par une lame de fond inattendue". Emile Poulat, op. cit., p.96. Colonomos, Ariel. Eglises en réseaux. Trajectoires politiques entre Europe et Amérique. Paris: Presses de Sciences Po, 2000. 315p.

9

l'évidence

était, hier encore,

objet

de controverses.

L'Eglise catholique est-elle une Internationale, et le Saint-Siège en constituerait-il son" Bureau Catholique International ", à l'image du Bureau Socialiste International, créé en 1904 ? Le 20ième siècle s'est ouvert par une âpre dispute, héritage du siècle précédent: la grille de lecture privilégiant le combat entre Révolution et Contre-Révolution s'avérait préjudiciable à la perception de l'Eglise catholique comme Internationale, le terme renvoyant aux notions de secret, de complot, de contre-

société,

de

conspiration

13.

Outre

le fait

que

son

fonctionnement interne n'en faisait pas une Internationale, le contexte politique mondial ne poussait guère non plus à s'en revendiquer et, de plus, l'internationalisme socialiste faisait effet de repoussoir.
L'émergence du syndicalisme chrétien international est une bonne illustration des difficultés rencontrées par les catholiques: l'interconfessionnel est contesté. Mais c'est surtout la vision organiciste de la société articulée à un virulent anti-socialisme et au refus de la lutte des classes qui nuit à l'organisation d'un syndicalisme organisé internationalement. Comme le souligne Patrick Pasture, " le refus de la lutte des classes allait presque toujours de pair avec une sensibilité nationaliste ou régionaliste prononcée, ce qui n'est évidemment pas sans impact sur

les possibilités d'action au niveau international

,,14.

La Première Guerre Mondiale et l'échec au moins temporaire de l'Internationale socialiste, la création de la SDN et l'émergence d'un" esprit de Genève" ont relancé
13

L'Eglise catholique n'était pas d'ailleurs pas en reste dans ce domaine. 14 Pasture, Patrick. Histoire du syndicalisme chrétien international. La difficile recherche d'une troisième voie. Paris: l'Harmattan, 1999.PP.56-57. 10

les débats au sein de l'Eglise catholique. Etre pour la paix, oui. Pacifiques mais non pacifistes, soucieux de promouvoir une organisation internationale supra-étatique, certes, mais laquelle? Alors que le patriotisme manifesté pendant quatre années a permis aux catholiques de retrouver une

légitimité

-

{{

Nous ne partirons

pas"

pouvait lancer, en

France, le père Doncoeur au Cartel de Gauches - , comment articuler ce sentiment à l'universalisme catholique et à son éventuel prolongement politique que constitue l'internationalisme? Et comment oublier déjà le contentieux de 14-18? Que ce soient entre protestants, comme le rappelle Etienne

Fouilloux

15,

entre

catholiques,

entre

protestants

et

catholiques, dans le domaine religieux ou syndical, l'immédiat après-guerre s'ouvre par de difficiles négociations pour la reconnaissance des responsabilités dans le déclenchement du conflit. Corollaire immédiat: le
15

Fouilloux,

Etienne.

Au

cœur

du

2dème

siècle

religieux.

Paris:

Editions ouvrières, 1993. Evoquant le Premier conflit mondial, Il Toujours au passif, la profondeur du contentieux l'historien souligne: entre protestants de camps opposés durant le conflit. Allemands et Français, notamment, se sont affrontés durement dans une guerre idéologique à forle implication religieuse. /Is n'en éprouvent que plus de difficultés à renouer ensuite des relations qui furent intenses. Lors des retrouvailles de 1919-1920, aux Pays-Bas ou en Suisse, les délégués français exigent le préalable d'un aveu de responsabilité dans le déclenchement des hostilités et de culpabilité pour les atrocités commises; aveu que refusent les délégués allemands au moment où nombre de pasteurs quittent l'Alsace-Moselle reprise sans plébiscite... L'occupation de la Ruhr figera chacun sur ses positions, si bien qu'il faudra attendre l'esprit de Locarno pour constater aussi une détente sur le front religieux". (p.136). Remarque similaire de Patrick Posture au sujet du syndicalisme chrétien international lors de la conférence internationale de Rotterdam, en février 1920, qui suivit la fondation de la Confédération Internationale des Syndicats Chrétiens (CISC) en juin 1919. Le représentant du mouvement syndical allemand y regretta la Il déportation" d'ouvriers français et belges pendant la guerre. Posture, op. cit., pp.78 et suivantes. Il

rapprochement franco-allemand constituera souvent test probant d'un nouvel internationalisme émergent.

le

Le catholicisme

français

et l'internationalisme

Le cas français, à défaut d'être vraiment exemplaire, est néanmoins significatif: les débats entre internationalistes et nationalistes qui traversent au début des années 20 la

Semaine
quelques
Maurice

des
années
Vaussard

écrivains
sur"

catholiques
le Nationalisme

16

se

retrouvent
menée par

plus tard dans l'enquête

catholique ,,17. De même les attitudes des catholiques français à l'égard du "Parti de l'intelligence" ne se comprennent totalement qu'en intégrant le rapport entretenu à l'égard du patriotisme et de l'universalisme chrétien. Dans le domaine du rapprochement francoallemand, les congrès de la paix et notamment celui de Bierville organisés par Marc Sangnier marqueront une génération de chrétiens mais diviseront néanmoins les catholiques français. Durant ces années, le rapport entretenu à l'égard de l'Action Française est primordial, comme André Laudouze l'a montré dans son étude sur les dominicains français 18. Les dominicains, comme de très nombreux

et la conscience

catholiques français, sont partagés entre deux nationalismes, fort bien décrits par le père Petitot : " /I Y a deux espèces de nationalisme intégral: l'un, le nationalisme intégral, traditionnel, classique, thomiste, et celui-là est parfaitement conciliable avec toute la religions chrétienne; l'autre, le nationalisme intégral, non
16

Cf. Véronique Chavagnac. " Les écrivains catholiques et l'esprit des années 20 " in Intellectuels chrétiens et esprit des années 20 , sous la direction de Pierre Colin. Paris: Cerf, 1997. PP30-49.
17

Cf. Jacques Prévotat, " Autour cit. 18Laudouze, André. Dominicainsdu parti de l'intelligence ". Op.Paris: français et Action française.

Editionsouvrières, 1989. 272p.
12

pas traditionnel,

mais nouveau,
et celui-ci

non pas classique

mais

positiviste

avec le christianisme, la religion romaine, universelle, catholique. Le nationalisme intégral, traditionnel, classique, thomiste
(N.I.P.)

est incompatible

est synonyme

de patriotisme.

/I est 1/intégral"

parce

qu'il

exige toutes les parties nécessaires au bien-être, au développement, à l'épanouissement et au progrès normal de la nation et les organise de telle manière qu'elles soient unifiées, coordonnées sur un principe vital tout en conservant leur juste indépendance, leur juste liberté ".19 Dans le prolongement de cette brève
évocation, BOisselot, rappelons Bernardot, que l'ordre dominicain, - les P.P. Delos, Ducatillon notamment - en

dépit des divisions soulignées, constitue en particulier avec sa presse l'un des milieux au sein duquel émergera une doctrine catholique des relations internationales.

L'année de la condamnation de l'Action Française constitue une véritable césure dans l'histoire du catholicisme: cette condamnation libère le champ
intellectuel catholique et favorise des reclassements l'égard de l'internationalisme. Deux ans plus tard, à un

dominicain, le père Delos, pourra affirmer: "Le catholicisme est 1/ nationaliste", parce que l'individu humain pour s'épanouir a naturellement besoin d'un milieu nourricier, stabilisateur, éducateur: la nation le lui offre, et le marque en même temps du sceau de ses caractères individuels. Mais le catholicisme est 1/ internationaliste". Car l'individu humain est, en même temps, une personne, l'égale de tout autre par sa nature intelligente et libre et par sa destinée. C'est pourquoi chacun a le droit d'entrer en société avec ses semblables, de participer avec eux à toute richesse économique, à toute valeur spirituelle et morale, sous quelque forme de civilisation qu'elle se présence. C'est
19

Cité par André

Laudouze,

op. cit. p.125.
J

13

pourquoi encore dans un nationalisme

qui ne s'ouvre pas à la sympathie internationale, le catholicisme voit une négation au moins inconsciente de l'universalité des aspirations et des possibilités de l'homme, fondée ellef{ même sur sa spiritualité, - une matérialisation" de l'homme. /I proclame donc la nécessité naturelle et le devoir moral de reconnaÎtre à la fois le bien-fondé de l'institution nationale et de l'organisation internationale et la supériorité hiérarchique et morale de l'institution internationale, qui groupe les nations en respectant leur

individualité

".20

Il est vrai qu'entre-temps la 1Sième session des Semaines Sociales qui se tient au Havre en 1926 et qui est consacrée au "problème de la vie internationale", constitue une tentative de synthèse des pratiques et idéaux catholiques, ainsi que de l'enseignement et de la stratégie pontificale:
" Nos

revenus aux lois de la jungle pour s'être cru, par suite de leur agnosticisme matérialiste et de leur religion du jour, des souverains sans appel; grâce à Dieu, la puissance des rois et des républiques a des frontières, qui sont celles de la justice, de l'ordre et de la vérité. Affirmons-le, de la même manière, pour les rapports entre les nations entre el/es. La vie internationale est réglée par le bien commun de l'humanité. Dans leurs conflits, les peuples dépendent d'une puissance supérieure qui a créé les hommes pour qu'ils vivent en paix et qui leur a donné pour première loi l'amour fraternel/e. La paix est donc la conception idéale des relations internationales. Nos passions et notre concupiscence ont tout brouil/é dans le monde. Elles
20
Il

Etats modernes ont commis les pires abus et sont

La doctrine ", p. 17, in: La société internationale. Paris: J. De
1928. 169p.

Gigord,

14

sont nées du péché originel trop oublié par nos philosophes orgueilleux et elles déforment le chefd'œuvre du Créateur? Ainsi l'intérêt, l'âpreté des désirs de jouissance, l'orgueil arment les nations les unes contre les autres. Le péché, comme au premier jour, engendre la mort. En ramenant la royauté du Christ à la place des idoles de la mythologie contemporaine, c'est-à-dire, un ordre et un droit éternel supérieurs aux prétentions de la force brutale entre les Etats, nous rapprochons l'heure où les discordes et les guerres se feront plus rares dans le monde. Selon le mot de Barrès, les nations sont des familles de provinces; mais il est une autre famille qui ne renie ni les foyers, ni les autels, ni les patries, celle de l'humanité avec ses diversités de races, de couleurs et de nations. Elle a un Père unique qui est Dieu. (...) Quand donc luira ce jour béni où les principes de la révélation et la doctrine de l'Eglise constitueront le droit public universel devant lequel s'inclineront toutes les

puissances de ce monde?

,,21

Ce discours introductif résume l'opinion générale des Semainiers et réoriente leur réflexion autour de la stratégie pontificale, définie quelques années plus tôt dans l'encyclique Ubi Arcano Dei (1922) : la SDN souffre de tragiques insuffisances, et la chrétienté passée peut servir, mutatis mutandis, d'idéal présent. Pie XI met ici ses pas dans ceux de Léon XIII. Ce dernier, très critique à l'encontre du monde moderne, avait su proposer un projet aux catholiques. Son encyclique Praeclara constitue en quelque sorte la charte de la
21 Discours de Mgr Du Bois de la Villerabel. La paix du Christ par le règne du Christ ", in Le problème de la vie internationale? Compterendu in extenso des Cours, des Conférences et Leçons documentaires, Semaines Sociales de France, 18ième session, 1926. Chronique Sociale: Lyon, 1926. pp. 14-15.
Il

15

mobilisation catholique: "Nous voyons là-bas, dans le lointain avenir, se dérouler un nouvel ordre des choses, et Nous ne connaissons rien de plus doux que la contemplation des immenses bienfaits qui en seraient le résultat naturel. L'esprit peut à peine concevoir le souffle puissant qui saisirait soudain toutes les nations et les emporterait vers les sommets de toute grandeur et de toute prospérité, alors que la paix et la tranquillité22 seraient bien assises, que les lettres seraient favorisées dans leur progrès, que parmi les agriculteurs, les ouvriers, les industriels, il se fonderait, sur les bases chrétiennes que Nous avons indiquées, de nouvelles sociétés capables de réprimer l'usure et d'élargir le en compte tant au 19ième siècle, dans un style d'utopiste qui se laisse facilement dater", commente Emile Poulat, qui ajoute: " N'hésitons pas à parler ici de catholicisme utopique. Il en a tous les traits, et il en aura les trois formes; écrite, pratiquée (ce que, déjà, les fouriéristes nommaient des" réalisations partielles "), et surtout préparatoire, avec son dispositif militant ,,24. L'internationalisme, qui stipule que les intérêts nationaux doivent être subordonnés à un intérêt général supranational - le "bien commun" dans la doctrine catholique -, relève bien de l'utopie. Il postule que les Etats, à qui sont confiés par subsidiarité la sécurité,
Allusion à la définition augustinienne de la paix, .. pax omnium rerum tranquil/itas ordinis". 23 Encyclique Praeclara, 20 juin 1894, citée par Emile Poulat, in: Modernistica. Paris: Nouvelles Editions Latines, 1982. P. 87. Quelques décennies plus tard, le jésuite Yves de la Brière, chroniqueur aux Etudes et fin connaisseur des relations internationales, pourra écrire: "Ma conviction réfléchie, obstinée, est que l'on discerne aujourd'hui l'aurore d'un magnifique rôle international du pontificat romain dans la communauté des peuples". 24 Emile Poulat, op. cit., p.87. 16 22

champ des travaux utiles

,,23

. " Vision d'utopie comme on

constituent également une menace pour la sécurité des autres. " C'est donc de la guerre, c'est-à-dire de la crise en matière de sécurité confiée aux Etats, que naquit la première application historique du principe de
subsidiarité. Cet aspect essentiel du bien commun

- la

paix - vint dont à requérir autre chose qu'un certain équilibre des forces entre Etats souverains. Penser cette "autre chose", le plus souvent dialectiquement, à l'occasion des guerres ", allait être l'œuvre de la doctrine ".25 internationaliste

Les voies

de l'utopie

catholique

Et l'internationalisme catholique suit bien le mouvement décrit par Jean Barréa, y compris dans son application à la construction européenne et au soutien du Vatican à ce projet. Issu de contre-valeurs, formulées tant au sein du Syllabus (1864) que dans l'encyclique Praeclara ou dans Ubi Arcana Dei, il se socialise ultérieurement au sein de contre-forces, organisations catholiques vouées à la paix, qui engendrent une contre-culture et entre-temps selon Barréa, une éventuelle contre-décision politique, ,,26. "intersection entre l'Utopie et le pouvoir Cette analyse corrobore d'autres approches, issues de la sociologie des organisations ou de la sociologie religieuse. Ainsi Renaud Sainsaulieu remarque-t-il que l'Eglise est traversée par trois fonctions: légitimation communautaire, contrôle social répressif, élaboration créatrice: "Le décalage croissant entre la surface
25

Jean Barréa. l'II Internationalisme"

Il

Esquisse d'une sociologie de Il comme excédent utopien

l'internationalisme: de crise ", in : Les

relations internationales à l'épreuve de la science Marcel Merle. Paris: Economica, 1993. P. 9
26

politique. évoque axial est la

Mélanges pensée
macro-

Jean

Barréa,

op.
comme

cit.
It

PP.3-27. le

Barréa
institutionnelle,

internationaliste

expression

politique,

utopique du pacifisme", dont Il subsidiarité ". op. cit., p.9.

principe

celui

de

17

et les privilégiés de l'institution conduit alors ces derniers à renforcer le contrôle social et la répression, au point de muer la légitimité communautaire des règles instituées en domination abusive. D'autre part, la perte de légitimité sociale des règles ainsi détournées conduit aux mouvements de création institutionnelle, euxmêmes fondés sur plus que de la contestation ou de la révolution politique, car il faut que les futures règes trouvent un sens conforme à la réalité sociale nouvelle, et l'expérimentent dans une série de réalisations particulières, avant que d'être proposées à une possible généralisation universelle ,,27. Si le sociologue cite notamment comme exemples de champ d'application de ces trois fonctions l'instauration de la démocratie depuis le "moment 89", la destination universelle des biens économiques, le devenir des courants migratoires, on pourrait tout aussi bien relire l'évolution des mouvements catholiques pour la paix depuis 1950 et le monopole du mouvement international Pax Christi à partir de cette grille d'analyse. Ainsi, l'analyse proposée par Barréa peut être reprise au sein d'une analyse de sociologie religieuse. Car le jeu d'opposition et de contrepropositions dessiné par le politologue n'est pas sans rappeler les réflexions de Danièle Hervieu-Léger sur la production religieuse utopique moderne autour de la dynamique de la tradition: " Ce qui spécifie l'utopie, par
rapport à ce travail permanent de la mémoire sur elle-

sociale concernée

même, c'est qu'elle fait de la rupture complète et explicite avec l'ordre ancien la condition de l'avènement d'un ordre nouveau, dont une mémoire alimentée à une source supposée plus authentique permet de dessiner les contours: l'utopie se propose d'instaurer, contre une
27

Renaud Sainsaulieu.
le rôle des

(I

(I

Entre universalismes
Eglises
JI.

Europe:

transformations de l'Europe. Sous Jean-Paul Willaime. Strasbourg:
Strasbourg, 1993.

PP.54-55. ln: la direction de Gilbert

et particularismes en Religions et
Vincent et de

Presses

Universitaires

de

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mémoire officiellement pervertie, biaisée ou détournée, un régime nouveau de la mémoire (et donc de l'imagination) à partir duquel il devient possible de redéfinir entièrement la règle du jeu économique, social, économique, politique, symbolique etc." 28 L'internationalisme catholique apparaÎt bien comme une utopie, formulée notamment par les documents doctrinaux cités, rappelant un passé idéalisé (la chrétienté) qui permet de stigmatiser le régime moderne du religieux refoulé dans la sphère privé (régime du libéralisme religieux) quand il n'est pas combattu ( le " laïcisme") et projetant un " nouvel ordre des choses" sous forme d'un projet de paix, opposé dans un premier temps à la SDN, espéré ensuite par Pie XII - " L'Eglise du Christ, et elle seule, catholique par institution divine, constitue une supérieure et très ferme, à la fois mystique et visible, communauté religieuse supranationale et possède les secrets propres à favoriser en entretenir une

communauté civile renouvelée entre les nations ,,29_ puis
d'une" expertise en humanité"

proposé à l'ONU au nom (Paul VI).

Et c'est précisément son caractère utopique lié à la diversité des groupes qui l'élaborent en tenant compte à la fois des mutations internationales et de principes éthiques relevant du patrimoine catholique et appliqués à divers secteurs d'activité, qui explique sa pérennité. Faut-il penser alors l'internationalisme catholique comme un ensemble homogène? Assurément non.

28

Danièle Hervieu-Léger. La religion 1993. P.211. Voir notamment son

pour mémoire. analyse autour

Paris: (I de

Cerf,
l'utopie

I p.213. ~ratiquée " selon Desroche 9 Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, 1948, Saint-Maurice 1950, p.333. Cité par Philippe Chenaux, in: Paul VI et Maritain. Rome: éditions Studium, 1994. P. 49.

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Plusieurs courants, relevant de groupes sociaux divers, ordonnés autour de mémoires et de figures éponymes différentes, y participent: théologiens de la guerre juste, catholiques sociaux, démocrates-chrétiens, militants de l'œcuménisme et bientôt du dialogue interreligieux. Certains sont plus radicaux dans leur approche: les nonviolents insistent sur le témoignage et le refus radical de la violence. A l'ère nucléaire, leur refus sera total à l'égard de la nouvelle arme. D'autres, les partisans de la guerre juste, autrement dit de la "légitime défense armée ", insisteront plus sur la nécessité de construire un ordre international nouveau, et donc sur le rôle des organisations internationales. Il est toutefois possible de préciser les contours théoriques de l'internationalisme catholique: s'y affirme très tôt la primauté de la personne sur l'Etat ainsi que sur les différentes formes d'organisation économique. Bien que prétendant à une analyse" réaliste" des relations internationales", les internationalistes catholiques, à commencer par les papes, affirment avec vigueur, tout au long du 20ième siècle, leur refus de la " realpolitik ". Par ailleurs, la double condamnation du communisme et du libéralisme constitue une autre constante, réaffirmée avec force en 1931 (Quadragesimo Anno), puis avec des nuances selon les groupe sociaux considérés et selon les lieux ou les époques. L'acceptation de la légitime défense armée est un autre point d'accord même si ses forme varient. Globalement, les pacifistes demeurent minoritaires en ce domaine, mais une analyse serrée des discours de Jean-Paul Il laisserait apparaÎtre actuellement des convergences dans le primat donné à l'objection de conscience articulée au refus de commettre un acte violent.

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