Blaise Pascal - Oeuvres complètes
1672 pages
Français

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Description

Ce volume 40 contient les oeuvres complètes de Blaise Pascal.


Blaise Pascal, né le à Clairmont (aujourd'hui Clermont-Ferrand), en Auvergne, mort le à Paris, est un mathématicien, physicien, inventeur, philosophe, moraliste et théologien français.


Version 1.3



CONTENU DE CE VOLUME :
►AVERTISSEMENT ET VERS
►VIE DE BLAISE PASCAL, par Mme PÉRIER
►LETTRES
►PHYSIQUE
■EXPÉRIENCES NOUVELLES TOUCHANT LE VIDE
■FRAGMENT DE PREFACE POUR LE TRAITÉ DU VIDE.
■CONTROVERSE AVEC LE PÈRE NOËL
■LETTRES DE DESCARTE
■RÉCIT DE LA GRANDE EXPÉRIENCE DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
■CORRESPONDANCE AVEC M. DE RIBEYRE
■TRAITÉ DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS ET DE LA PESANTEUR DE LA MASSE DE L'AIR
►MATHÉMATIQUES
■ESSAIS POUR LES CONIQUES.
■LA MACHINE D’ARITHMÉTIQUE
■DÉDICACE. CELEBERRIMA MATHESEOS
■TRAITÉ DU TRIANGLE ARITHMÉTIQUE.
■CORRESPONDANCE AVEC FERMAT
■CORRESPONDANCE DE SLUSE
■LETTRES CIRCULAIRE RELATIVE A LA CYCLOÏDE
■HISTOIRE DE LA ROULETTE, APPELÉE AUTREMENT TROCHOÏDE OU CYCLOÏDE
■RÉCIT DE L’EXAMEN ET DU JUGEMENT DES ÉCRITS ENVOYÉS POUR LES PRIX
■SUITE DE L’HISTOIRE DE LA ROULETTE,
■LETTRE DE DETTONVILLE A CARCAVI, CONTENANT LA SOLUTION DE TOUS LES PROBLÈMES TOUCHANT LA ROULETTE.
■LETTRE DE DETTONVILLE A SLUZE, DE L’ESCALIER, DES TRIANGLES CYLINDRIQUES, ET DE LA SPIRALE AUTOUR D’UN CÔNE.
■LETTRE DE DETTONVILLE A HUGUENS DE ZULICHEM.
■DIVERSES LETTRES
■DE L’ESPRIT GÉOMÉTRIQUE
►LES PROVINCIALES
►ÉCRITS DES CURÉS DE PARIS
►OPUSCULES
■DISCOURS SUR LES PASSIONS DE l’AMOUR
■ENTRETIEN DE M. PASCAL ET DE M. DE SACY, SUR LA LECTURE D’ÉPICTÈTE ET DE MONTAIGNE
■COMPARAISON DES CHRÉTIENS DES PREMIERS TEMPS AVEC CEUX D'AUJOURD'HUI
■PRIÈRE POUR DEMANDER A DIEU LE BON USAGE DES MALADIES.
■SUR LA CONVERSION DU PÉCHEUR.
■QUESTIONS SUR LES MIRACLES,
■TROIS DISCOURS SUR LA CONDITION DES GRANDS.
■ÉCRIT SUR LA SIGNATURE DU FORMULAIRE
■ECRITS SUR LA GRÂCE
■ABRÉGÉ DE LA VIE DE JÉSUS-CHRIST
►PENSÉES
►PENSÉES/ÉDITION DE PORT-ROYAL
►A PROPOS DE PASCAL
■PASCAL (BOUTROUX)
■DU SCEPTICISME DE PASCAL
■UNE LECTURE DE PASCAL
■DES PROVINCIALES DE PASCAL
■REVUE LITTÉRAIRE - DE QUELQUES TRAVAUX SUR PASCAL


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Publié par
Nombre de lectures 43
EAN13 9782376810315
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

BLAISE PASCAL
ŒUVRES COMPLÈTES lci-40

Les l c i - e B o o k s sont des compilations d’œuvres appartenant au domaine public. Les textes d’un
même auteur sont regroupés dans un volume numérique à la mise en page soignée, pour la plus
grande commodité du lecteur.
MENTIONS

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public ou placé sous licence libre.
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La déclinaison de version .n (décimale) correspond à des corrections d’erreurs et/ou de formatage.
La déclinaison de versions n (entière) correspond à un ajout de matière complété éventuellement
de corrections.S O U R C E S
— Reconnaissance ABBYY : Œuvres Complètes de Blaise Pascal, Edition de CH. LAHURE
(Google Books)
— Reconnaissance ABBYY : Œuvres de Blaise Pascal, publiées suivant l’ordre chronologique
avec documents complémentaires, introductions et notes, par Léon Brunschvigg et Pierre
Boutroux, 1914 (IA/University of Connecticut Libraries) Cette édition a été largement mise à
contribution. De nombreux textes d’époque, caractérisés par une orthographe plus ancienne, ont été
rajoutés afin de compléter l’édition de Ch Lahure. De nombreuses notes permettant de préciser les
contextes y sont également empruntées. Enfin, l’organisation des textes a été revue grâce aux
lumières fournies par cette édition.
— Wikisource : Expériences nouvelles touchant le vide., Les pensées, édition de Port Royal
(Cnam et Gallica), Du scepticisme de Pascal (BnF/Gallica), Une lecture de Pascal (IA/Robarts -
University of Toronto), Des Provinciales de Pascal, De quelques travaux sur Pascal, Pascal par
P. Boutroux (IA/Gerstein - University of Toronto).

– Couverture : circa 1690, anonyme; une copie d’une peinture de François de Quesnel gravée par
Gérard Edelinck en 1691. Palais de Versailles. Legs de Madame Prosper Faugère en 1900.
Wikimedia Commons/Janmad (2010) CC BY 3.0
–Page de titre : gravé par Gerard Edelinck. 1666 - 1707. Rijksmuseum Amsterdam.

Si vous estimez qu’un contenu quelconque (texte ou image) de ce livre numérique n’a pas le
droit de s’y trouver ou n’est pas attribué correctement, veuillez le signaler à travers ce formulaire.LISTE DES ŒUVRES
BLAISE PASCAL (1623-1662)
AVERTISSEMENT ET VERS
MEVIE DE BLAISE PASCAL, PAR M PÉRIER
LETTRES
PHYSIQUE
MATHÉMATIQUES
LES PROVINCIALES
ÉCRITS DES CURÉS DE PARIS
OPUSCULES
PENSÉES
PENSÉES/ÉDITION DE PORT-ROYAL
A PROPOS DE PASCAL
PASCAL (BOUTROUX)
DU SCEPTICISME DE PASCAL
UNE LECTURE DE PASCAL
DES PROVINCIALES DE PASCAL
REVUE LITTÉRAIRE - DE QUELQUES TRAVAUX SUR PASCAL P A G I N A T I O N
Ce volume contient 877 575 mots et 2 384 pages
01. AVERTISSEMENT ET VERS 13 pages
me02. VIE DE BLAISE PASCAL, par M PÉRIER 40 pages
03. LETTRES 127 pages
04. PHYSIQUE 278 pages
05. MATHÉMATIQUES 535 pages
06. LES PROVINCIALES 316 pages
07. ÉCRITS DES CURÉS DE PARIS 230 pages
08. OPUSCULES 184 pages
09. PENSÉES 256 pages
10. PENSÉES/ÉDITION DE PORT-ROYAL 150 pages
11. PASCAL (Boutroux) 119 pages
12. DU SCEPTICISME DE PASCAL 45 pages
13. UNE LECTURE DE PASCAL 18 pages
14. DES PROVINCIALES DE PASCAL 44 pages
15. DE QUELQUES TRAVAUX SUR PASCAL 22 pages
AVERTISSEMENT ET VERS
13 pagesT A B L E
AVERTISSEMENT ET VERS
VIE DE BLAISE PASCAL, PAR MME PÉRIER (GILBERTE PASCAL)AVERTISSEMENT ET VERS
Presque tous les détails que l’on connaît sur la personne de Pascal sont dus à la biographie écrite
mepar sa sœur, M Périer, et que l’on trouvera en tête de notre édition. Nous n’avons donc pas à faire
ici l’histoire de Pascal ; mais nous ferons en quelques mots l’histoire de ses œuvres.
Il est vrai que pour un tel homme, ces deux histoires ne se séparent guère. Vivre, pour lui, c’était
penser. A douze ans, il avait trouvé, sans livres, les trente-deux premières propositions d’Euclide. Il
composa, à seize ans, un Traité des sections coniques ; à dix-huit ans, il inventa sa machine
arithmétique, tour de force inutile, mais qui, à cet âge et avant le dernier perfectionnement des
méthodes, prouve une force de combinaison extraordinaire ; ses expériences sur le vide, son Traité
de l’équilibre des liqueurs, l’invention du haquet et de la brouette, la théorie de la roulette, quelques
aperçus féconds d’où sortit plus tard le calcul des probabilités, occupèrent son âge mûr. Il avait
trente-trois ans, lorsqu’il publia pour la première fois un livre étranger aux études mathématiques ; et
ce livre, dû presque au hasard, dont l’idée lui vint à la suite d’une conversation, et dont il ne voulait
faire d’abord qu’une courte brochure, n’est rien moins que les Provinciales. Voilà, par ce grand
coup, le géomètre qui s’improvise un des créateurs et des maîtres de la langue française, un des plus
puissants théologiens, et sans comparaison le plus redoutable polémiste de son siècle. Il eut en un
instant toute la gloire qui s’attache au génie, et toute celle qui suit le courage. Quand on était Pascal,
on ne se mêlait pas à la lutte contre les jésuites, on s’en chargeait. Ce qui le rendait un lutteur si
terrible, c’est qu’il combattait en homme de foi profonde et non en sceptique. Nous ne comprenons
pas aujourd’hui, avec notre triste indifférence des questions religieuses, qu’en écrivant un pamphlet
contre les jésuites et une apologie du christianisme, Pascal obéissait à la même pensée et à la même
foi. Cette apologie, qui remplit les dernières années de sa vie, demeura à peine ébauchée, Pascal étant
mort à trente-neuf ans. Il avait contre lui les jésuites, Rome qui condamna les Provinciales en 1657,
une santé perdue, un esprit hanté par des terreurs, des doutes, des scrupules, et une passion toujours
bouillonnante. Telle était l’activité de son esprit, qu’il s’y trouva place un moment pour des
préoccupations industrielles. L’auteur des Pensées fonda et dirigea la première entreprise de
transport en commun qui fut essayée à Paris. Au fait, abréger et faciliter les voyages, c’est simplifier
la vie, et créer une méthode.
Voilà une nomenclature des travaux de Pascal. Joignons-y une courte appréciation.
On peut distinguer deux hommes en lui, le philosophe et le géomètre. L’importance des œuvres
philosophiques de Pascal est telle qu’on ne songe ordinairement qu’au penseur et à l’écrivain ; son
nom ne rappelle à la plupart des hommes que les Provinciales et les Pensées. Ce n’est pourtant là
qu’une partie de sa gloire. Le même esprit qui a lancé contre les jésuites le plus éloquent et le plus
vigoureux de tous les pamphlets, et qui a enfermé dans un petit nombre de sentences toute une
profonde doctrine religieuse et philosophique, a marqué à jamais sa place dans l’histoire de la
géométrie par des travaux de premier ordre. Pascal est peut-être notre plus grand écrivain ; il est
certainement un de nos penseurs les plus éminents, et l’un de nos plus ingénieux et de nos plus
profonds mathématiciens. Cependant il est mort à trente-neuf ans.
Les œuvres mathématiques de Pascal sont intéressantes à plus d’un titre: instructives par
ellesmêmes, elles sont surtout un curieux spécimen des méthodes abstraites en usage dans la première
epartie du XVII siècle ; on y voit dans tout son développement le génie mathématique aux prises avec
les difficultés et les surmontant sans l’aide d’aucun artifice analytique.
Il ne semble pas que Pascal puisse être rangé parmi les inventeurs ou même parmi les précurseurs
du calcul différentiel ; tout au contraire on ne peut se garder au premier abord d’une sorte
d’étonnement en voyant ce génie si subtil et si pénétrant se refuser aux progrès de la science,
dédaigner d’en faire usage et de concourir à leur développement: il n’employa jamais la géométrie de
Descartes, quoiqu’il la connût bien ; comme s’il n’eût pas apprécié la valeur de cette admirable
conception, qui, de son vivant même, allait ouvrir carrière aux plus sublimes inventions analytiques.
C’est qu’en effet Pascal, et c’est là certainement un des traits caractéristiques de ses travaux en
mathématiques, dédaignait toute aide étrangère, toute méthode algébrique ; il recherchait le travail
pour lui-même encore plus que pour ses résultats ; d’ailleurs, comme on le voit par des lettres,
écrites, il est vrai, sur la fin de sa vie, il ne croit pas à la science: « elle doit-être, dit-il, l’essai mais
non l’emploi de nos forces ;» il ne croit pas surtout à la méthode mathématique ; le fond de sa penséec’est qu’elle est absolument incapable d’aucune application utile ; et dès lors elle n’est pour lui
qu’une sorte d’exercice violent de l’esprit, un moyen d’échapper pour quelques instants à des
douleurs incessantes, à des préoccupations plus terribles encore. C’est là une circonstance
particulière qui seule peut expliquer ce qu’il y a de décousu dans les travaux de Pascal, et le caractère
absolument spéculatif qu’ils présentent.
Ces travaux renferment du reste des résultats d’une grande importance, résultats, il est vrai,
devenus aujourd’hui presque vulgaires par leur célébrité même, mais dont la finesse et l’élégance ne
gardent pas moins tout leur intérêt, augmenté encore par le charme d’une exposition si nette, si
précise et si simple, qu’elle est restée absolument intacte pour tous ceux des travaux de Pascal qui
sont maintenant entrés dans l’enseignement élémentaire.
Pascal a successivement abordé trois parties de la science: la théorie des nombres et le calcul des
probabilités, la géométrie infinitésimale, et la théorie des sections coniques ; et sur chacun de ces
points il a laissé des traces ineffaçables de son génie. C’est probablement par l’étude des sections
coniques qu’il a débuté dans la science ; mais il ne nous reste malheureusement de son grand Traité
sur les coniques qu’une courte notice de Leibnitz et un fragment de quelques pages où se trouve le
fameux théorème sur l’hexagone inscrit. Ce théorème consistant dans une propriété de six points
quelconques pris sur une conique, on conçoit que, puisque cinq points suffisent à déterminer la
courbe, il peut servir à la décrire, et la définit complètement. De là la possibilité de ce fait rapporté
par le P. Mersenne: « qu’un seul théorème fournissait plus de quatre cents corollaires.» Toute
propriété caractéristique peut ainsi remplacer l’équation de Descartes. Le traité, dans son ensemble,
paraît avoir été fondé sur une méthode dont l’idée première appartenait à Desargues, la méthode
perspective.
Les propriétés des nombres semblent avoir été l’étude favorite de Pascal, et les différents traités
qu’il a laissés à ce sujet forment la majeure partie de ses œuvres. Rien n’est plus connu que le
fameux triangle arithmétique, mais, ce qui l’est beaucoup moins, c’est que c’est dans Pascal qu’on
trouve pour la première fois la théorie complète de la divisibilité ; et même, quant au triangle
arithmétique, maintenant que son emploi a été restreint à un fort petit nombre d’usages, on
imaginerait difficilement toutes les différentes applications que lui avait trouvées son auteur.
Nonseulement il l’avait appliqué à toutes les questions de combinaisons qui paraissent sa destination
naturelle, mais il en fit usage dans la résolution de problèmes relatifs aux chances et fut ainsi un des
créateurs du calcul des probabilités ; il en fit un usage qui n’a pas été assez remarqué: il l’employa au
développement d’une puissance quelconque d’un binôme, en sorte que, s’il eût consenti à employer
l’algorithme algébrique, la fameuse formule du binôme devrait porter le nom de Pascal et non celui
de Newton. Il en fit un usage encore plus curieux, sinon plus important, quand il l’appliqua à la
géométrie infinitésimale, à la détermination des centres de gravité, aux quadratures, aux cubatures.
On ne saurait trop admirer la finesse et la pénétration d’esprit qu’il a fallu pour résoudre par la seule
force du raisonnement les problèmes qu’il avait abordés, problèmes qui tous reviennent à opérer des
intégrations. Au reste, ce n’est pas la seule occasion dans laquelle Pascal ait appliqué à la géométrie
les résultats fournis par la théorie des nombres: dans un de ses traités, relatifs à la sommation des
puissances semblables des termes d’une progression arithmétique, il termine en faisant remarquer
que cette sommation conduit à trouver l’aire de toutes les courbes paraboliques, en appliquant aux
quantités continues les résultats trouvés pour les nombres. Il formula ainsi réellement les premières
règles d’intégration.
Pour résumer l’impression que fait éprouver la lecture des travaux mathématiques de Pascal, il
nous semble que, si l’on ne peut trop admirer tout ce qu’il a fallu de pénétration et de puissance
d’esprit pour les produire, l’on ne peut en même temps se défendre d’un profond regret en songeant à
tout ce que ce puissant génie aurait produit encore s’il avait consenti à ne pas se dédaigner lui-même.
Les deux grands ouvrages philosophiques de Pascal présentent le même caractère. Ils donnent
l’idée d’une force dont le développement est demeuré incomplet: cela est vrai, même des
Provinciales, quoiqu’elles forment un monument achevé, et qui sera à jamais le modèle du genre.
On comprend, en les lisant, que cette éloquence, cette ironie sans égale, ces ressources infinies de
dialectique, auraient pu foudroyer des adversaires plus puissants qu’Escobar, et on souffre de voir ce
grand génie enfermé si souvent dans de vaines subtilités sur la grâce. Quant aux Pensées, tout le
monde sait qu’elles devaient entrer dans une vaste apologie de la religion chrétienne que Pascal
préparait. Nous n’avons là que des pierres taillées à l’avance, éparses sans ordre dans le chantier ; et
nul ne peut présumer ce que serait devenu l’édifice élevé par un tel architecte. Un des traitscaractéristiques de Pascal, c’est le mépris du convenu ; c’est ce qui frappe à chaque pas chez lui, et ce
qui lui fait trouver des vérités si frappantes, et les exprimer avec tant d’originalité et de force. Il est
royaliste, comme tout le monde l’était de son temps ; et pourtant, il sait à fond ce que c’est que la
royauté, et il en donne le secret avec une inexorable tranquillité ; il ne traite pas mieux l’aristocratie
et les usages du monde, quoiqu’il fût d’une bonne famille de robe, et qu’il vécût en homme du
monde et dans le meilleur monde ; ni la propriété, quoiqu’il en reconnaisse la nécessité ; ni tout
l’établissement des usages et des lois sur lesquelles la société repose. C’est cette indépendance et
cette pénétration, et cette hardiesse de langage qui tient à la netteté des idées, qui ont fait passer
Pascal pour sceptique. Il ne l’est point, mais il ne croit pas pour les raisons de tout le monde ; il n’a
pas peur, comme presque tous les hommes, de dire ce qu’il pense, quand il est seul à le penser ; ni,
comme un trop grand nombre d’hommes, d’apercevoir et d’avouer la portée des arguments qui vont
contre lui et sa doctrine. Il n’était pas dans sa nature de s’arrêter de peur d’en trop dire, ou de peur
d’en trop voir. Sa passion était telle qu’il n’avait aucune des timidités que l’éducation donne. Il était
vraiment, par son caractère et par la force de sa pensée, au-dessus du courant d’idées qui alimentent
le commun des esprits, et même le plus grand nombre des esprits excellents. On trouve qu’il y a
quelque chose de tragique dans son style ; c’est sa situation qui était tragique, car il était seul
audessus des autres, dévoré par une passion religieuse qu’on pourrait à bon droit appeler du fanatisme,
et illuminé par un génie qui ne lui laissait rien ignorer des difficultés et des objections de la science.
Il a toujours cru, et il a toujours tremblé de ne plus croire. Sa redoutable théorie de l’abêtissement
rappelle le mot de Luther dans le cimetière de Wartbourg: Beati quia quiescunt. Luther a été pour la
révolte, et Pascal pour l’obéissance ; la lutte de Luther a été au dehors, et celle de Pascal est
demeurée, pour ainsi dire, interne. Mais, même dans la foi, le philosophe n’a pas plus trouvé le repos
que l’apôtre.
On comprend ce que devait être un Pascal dans la société austère ex méthodiste de Port-Royal. Il
les-remplissait tous d’admiration et d’effroi. A sa mort, ils n’osèrent pas publier ce qu’il avait osé
écrire. Ils s’assemblèrent autour de ces immortelles Pensées, supprimant un trait, presque toujours le
plus grand, effaçant ou adoucissant les endroits périlleux, rhabillant les phrases pour les rendre plus
conformes à la grammaire, aux dépens du génie. Le public n’eut qu’un Pascal expurgé et adouci, qui
arracha à toute l’Europe des cris d’admiration. Condorcet publia en 1776 une nouvelle édition des
Pensées, plus complète que celle de Port-Royal. Il puisa dans les manuscrits, conservés d’abord à
l’abbaye de Saint-Germain des Prés, et transférés en 1794 à la bibliothèque de la rue de Richelieu, où
ils sont encore ; mais il y puisa très-imparfaitement, ou peut-être même ne fit-il que reproduire les
emprunts faits aux manuscrits par le P. Desmolets, et insérés par lui dans le tome V de la
continuation des Mémoires d’histoire et de littérature. En 1778, Voltaire publia à Genève une
édition des Pensées, qui n’est que la reproduction de l’édition de Condorcet, avec des notes
nouvelles. Voltaire était l’homme du monde le moins fait pour annoter Pascal et Corneille qu’il a
commentés l’un et l’autre. Il était, lui aussi, un grand esprit, mais dans un sens opposé. Son génie se
composait de toutes les qualités que Pascal n’avait pas.
L’édition de Bossut parut en 1779, et ce fut la première édition complète de Pascal. On n’avait
guère jusque-là que les Provinciales et les Pensées. Bossut y joignit pour la première fois les œuvres
mathématiques. Quant aux Pensées, il adopta et perfectionna la classification de Condorcet ; en
comparant les diverses éditions entre elles et avec les manuscrits de la Bibliothèque royale, il donna
un texte beaucoup plus exact et beaucoup plus complet que celui de ses prédécesseurs. On comprend
que, depuis Bossut, son édition servit de bases à toutes les éditions partielles qui furent faites des
Pensées ou des Provinciales.
C’est seulement en 1842 que le public apprit, par un rapport de M. Cousin à l’Académie française,
qu’on ne connaissait qu’imparfaitement les Pensées de Pascal, et qu’il restait encore dans le texte de
Bossut un grand nombre des interpolations, des mutilations et des changements opérés par
PortRoyal, et, dans les manuscrits de la Bibliothèque royale, des pages entières d’une force et d’un éclat
incomparables, et qui n’avaient jamais vu le jour. Ce rapport de l’illustre écrivain fut, dans le monde
littéraire, un véritable événement. Non-seulement il en résulta comme un renouvellement de la gloire
de Pascal ; mais ce fut aussitôt une émulation parmi tous les littérateurs, une ardeur de fouiller les
manuscrits, un empressement à rectifier le texte des auteurs célèbres, qui nous a valu plus d’une
découverte importante. Pour Pascal, M. Cousin s’était contenté d’indiquer la voie. M. Prosper
Faugère se mit à l’œuvre ; et avec une patience de bénédictin, et un amour de son sujet qu’on ne
saurait trop louer, il parvint à donner la première édition complète et conforme aux manuscrits desPensées de Pascal. Cette édition qui honore infiniment M. Faugère est de 1844.
Malheureusement, la lecture des Pensées devenait, dans cette nouvelle édition, très-difficile pour
le vulgaire, et assez peu attrayante pour les lettrés. M. Faugère, dans son irritation contre Port-Royal,
avait passé à l’autre extrémité ; et comme ils avaient exagéré la liberté de l’éditeur, il exagéra, lui, la
fidélité. Il donna des fragments décousus ; il copia les points ; il reproduisit des morceaux de phrases
sans suite, des mots qui ne pouvaient avoir de sens que pour Pascal. Il aurait donné plutôt un
facsimilé des manuscrits qu’une édition, s’il n’avait eu la pensée de retrouver l’ordre véritable dans
lequel Pascal se proposait de distribuer son grand ouvrage. On ne peut nier tout ce qu’il y a
d’ingénieux et d’intéressant dans ses conjectures sur ce sujet ; mais ce ne sont que des conjectures,
qui laissent en dehors bon nombre de pensées, et qui, dans l’état où est resté l’ouvrage de Pascal,
dérangent les habitudes reçues, introduisent des divisions nouvelles dans un écrit déjà trop morcelé,
et ont surtout le tort de faire penser au travail de l’éditeur et à l’éditeur lui-même. M. Havet a donc
pu, en s’aidant du-travail de M. Faugère, publier à son tour une édition des Pensées de Pascal, en
1852.
M. Havet est très-savant en toutes sortes de sciences, et il est surtout profondément versé dans tout
ce qui concerne l’histoire littéraire ; et il avait, en outre, pour mener à bonne fin son entreprise, deux
qualités indispensables: un goût très-juste, et un esprit très-philosophique. Son texte est désormais le
texte définitif des Pensées. L’ordre qu’il a suivi, en se rapprochant le plus possible de Condorcet, est
à la fois le plus commode et le plus sûr. Son commentaire ne s’introduit pas violemment dans le
contexte de l’auteur ; mais il le suit page par page en l’éclairant toujours.
L’édition de Pascal que nous publions contient tout ce qui a été publié jusqu’à ce jour des œuvres
de ce grand homme. Notre édition est plus complète que celle de Bossut, parce que nous avons pu
profiter des nombreuses indications fournies, par les éditeurs plus récents. Ce n’est plus un mérite,
après M. Cousin et MM. Faugère et Havet, de reproduire le texte desP ensées tel qu’il existe dans les
manuscrits de la Bibliothèque impériale ; mais c’en est un peut-être de mettre à la portée de tous une
édition exacte et complète de Pascal. Toute la partie relative aux sciences a été imprimée sous la
direction de M. Drion, professeur de mathématiques au lycée de Versailles, et revue par lui sur les
épreuves avec le plus grand soin. M. Drion est aussi l’auteur de toutes les notes que le caractère de
notre édition rendait nécessaires, et de la traduction des mémoires scientifiques que Pascal avait
écrits en latin.I
Nous donnons ici deux pièces de vers que l’on a trouvés au château de Fontenay-le-Comte, écrits
derrière deux tableaux, et qu’une tradition fort incertaine attribue à Pascal. Nous les publions pour
ne rien omettre, et à titre de renseignements biographiques.
Les plaisirs innocens ont choisi pour asile
Ce palais, où l’art semble épuiser son pouvoir:
Si l’œil de tous côtés est charmé de le voir,
Le cœur à l’habiter goûte un bonheur tranquille.
On y voit dans mille canaux
Folâtrer de jeunes Naïades:
Les dieux de la terre et des eaux
Y choisissent leurs promenades ;
Mais les maîtres de ces beaux lieux
Nous y font oublier et la terre et les cieux.
De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse,
Votre crayon m’a tracé le dessin :
J’aurois voulu suivre de votre main
La grâce et la délicatesse :
Mais pourquoi n’ai-je pu, peignant ces dieux en l’air,
Pour rendre plus brillante une aimable déesse,
Lui donner vos traits et votre air ?II PAROLES POUR UN AIR
Vers attribués à Blaise Pascal
{1}Bibliothèque Nationale, Ms. f. fr. 19 145 f° 182 et 185
I
Réduit au dernier jour d’une mourante vie
Pour la dernière fois je viens, belle Silvie,
Exposer à vos coups un amant malheureux.
Ne vous offensez pas de veoir couler ses larmes
Il n’osa souspirer en adorant vos charmes ;
Mais souffrez qu’il souspire en expirant pour eux.

Il vient par son trépas injuste ou légitime,
Non plus comme un amant, mais comme une victime
Esteindre dans son sang ses désirs amoureux.
Ne vous offensez pas de veoir couler ses larmes
Il n’osa souspirer en adorant vos charmes ;
Mais souffrez qu’il souspire en expirant pour eux.
II
Que me sert de penser à mes malheurs passez?
Filis veut que je meure, et veoid mon innocence.
Mourons, mon cœur, sans résistance,
Filis Tordonne, c’est assez.

C’est ainsy que mes vœux seront recompensez.
Mais cette plainte est vaine, et Filis s’en offense.
Mourons, mon cœur, sans résistance,
Filis l’ordonne, c’est assez.
VIE DE BLAISE PASCAL,

me
PAR M PÉRIER (GILBERTE PASCAL)
40 pagesT A B L E
VIE DE BLAISE PASCAL
LETTRESVIE DE BLAISE PASCAL
Mon frère naquit à Clermont, le 19 juin de l’année 1623. Mon père s’appeloit Étienne Pascal,
président en la cour des aides ; et ma mère, Antoinette Begon. Dès que mon frère fut en âge qu’on lui
pût parler, il donna des marques d’un esprit extraordinaire par les petites reparties qu’il faisoit fort à
propos, mais encore plus par les questions qu’il faisoit sur la nature des choses, qui surprenoient tout
le monde. Ce cormmencement, qui donnoit de belles espérances, ne se démentit jamais ; car à mesure
qu’il croissoit il augmentoit toujours en force de raisonnement, en sorte qu’il étoit toujours
beaucoup au-dessus de son âge.
Cependant ma mère étant morte dès l’année 1626, que mon frère n’avoit que trois ans, mon père
se voyant seul s’appliqua plus fortement au soin de sa famille ; et comme il n’avoit point d’autre fils
que celui-là, cette qualité de fils unique, et les grandes marques d’esprit qu’il reconnut dans cet
enfant, lui donnèrent une si grande affection pour lui, qu’il ne put se résoudre à commettre son
éducation à un autre, et se résolut dès lors à l’instruire lui-même, comme il l’a fait, mon frère
n’ayant jamais entré dans aucun collège, et n’ayant jamais eu d’autre maître que mon père.
En l’année 1631, mon père se retira à Paris, nous y mena tous, et y établit sa demeure. Mon frère,
qui n’avoit que huit ans, reçut un grand avantage de cette retraite, dans le dessein que mon père avoit
de l’élever ; car il est sans doute qu’il n’auroit pas pu prendre le même soin dans la province, où
l’exercice de sa charge et les compagnies continuelles qui abordoient chez lui l’auroient beaucoup
détourné ; mais il étoit à Paris dans une entière liberté ; il s’y appliqua tout entier, et il eut tout le
succès que purent avoir les soins d’un père aussi intelligent et aussi affectionné qu’on le puisse être.
Sa principale maxime dans cette éducation étoit de tenir toujours cet enfant au-dessus de son
ouvrage ; et ce fut par cette raison qu’il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu’il
n’eût douze ans, afin qu’il le fît avec plus de facilité.
Pendant cet intervalle il ne le laissoit pas inutile, car il l’entretenoit de toutes les choses dont il le
voyoit capable. Il lui faisoit voir en général ce que c’étoit que les langues, il lui montroit comme on
les avoit réduites en grammaires sous de certaines règles ; que ces règles avoient encore des
exceptions qu’on avoit eu soin de remarquer, et qu’ainsi l’on avoit trouvé le moyen par là de rendre
toutes les langues communicables d’un pays en un autre.
Cette idée générale lui débrouilloit l’esprit, et lui faisoit voir la raison des règles de la grammaire,
de sorte que, quand il vint à l’apprendre, il savoit pourquoi il le faisoit, et il s’appliquoit précisément
aux choses à quoi il falloit le plus d’application.
Après ces connoissances, mon père lui en donna d’autres ; il lui parloit souvent des effets
extraordinaires de la nature, comme de la poudre à canon, et d’autres choses qui surprennent quand
on les considère. Mon frère prenoit grand plaisir à cet entretien, mais il vouloit savoir la raison de
toutes choses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disoit pas, ou
qu’il disoit celles qu’on allègue d’ordinaire, qui ne sont proprement que des défaites, cela ne le
contentait pas: car il a toujours eu une netteté d’esprit admirable pour discerner le faux ; et on peut
dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit, puisque jamais rien ne
l’a pu satisfaire que sa connoissance. Ainsi dès son enfance il ne pouvoit se rendre qu’à ce qui lui
paroissoit vrai évidemment ; de sorte que, quand on ne lui disoit pas de bonnes raisons, il en
cherchoit lui-même, et quand il s’étoit attaché à quelque chose, il ne la quittoit point qu’il n’en eût
trouvé quelqu’une qui le pût satisfaire. Une fois entre autres quelqu’un ayant frappé à table un plat
de faïence avec un couteau, il prit garde que cela rendoit un grand son, mais qu’aussitôt qu’on eut
mis la main dessus, cela l’arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le
porta à en faire beaucoup d’autres sur les sons. Il y remarqua tant de choses, qu’il en fit un traité à
l’âge de douze ans, qui fut trouvé tout à fait bien raisonné.
Son génie à la géométrie commença à paroître lorsqu’il n’avoit encore que douze ans, par une
rencontre si extraordinaire, qu’il me semble qu’elle mérite bien d’être déduite en particulier.
Mon père étoit homme savant dans les mathématiques, et avoit habitude par là avec tous les
habiles gens en cette science, qui étoient souvent chez lui ; mais comme il avoit dessein d’instruire
mon frère dans les langues, et qu’il savoit que la mathématique est une science qui remplit et qui
satisfait beaucoup l’esprit, il ne voulut point que mon frère en eût aucune connoissance, de peur que
cela ne le rendît négligent pour la langue latine, et les autres dans lesquelles il vouloit leperfectionner. Par cette raison il avoit serré tous les livres qui en traitent, et il s’abstenoit d’en parler
avec ses amis en sa présence ; mais cette précaution n’empêchoit pas que la curiosité de cet enfant ne
fût excitée, de sorte qu’il prioit souvent mon père de lui apprendre la mathématique ; mais il le lui
refusoit, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettoit qu’aussitôt qu’il sauroit le
latin et le grec, il la lui apprendroit. Mon frère, voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que
c’étoit que cette science, et de quoi on y traitoit: mon père lui dit, en général, que c’étoit le moyen de
faire des figures justes, et de trouver les proportions qu’elles avoient entre elles, et en même temps
lui défendit d’en parler davantage et d’y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer dans
ces bornes, dès qu’il eut cette simple ouverture, que la mathématique donnoit des moyens de faire
des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation ; et
étant seul dans une salle où il avoit accoutumé de se divertir, il prenoit du charbon et faisoit des
figures sûr des carreaux, cherchant des moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un
triangle dont les côtés et les angles fussent égaux, et autres choses semblables. Il trouvoit tout cela
lui seul ; ensuite il cherchoit les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père
avoit été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n’en savoit pas même les noms. Il fut contraint de
se faire lui-même des définitions ; il appeloit un cercle un rond, une ligne une barre, et ainsi des
autres. Après ces définitions il se fit des axiomes, et enfin il fit des démonstrations parfaites ; et
comme l’on va de l’un à l’autre dans ces choses, il poussa les recherches si avant, qu’il en vint
{2}jusqu’à la trente-deuxième proposition du premier livre d’Euclide . Comme il en étoit là-dessus,
mon père entra dans le lieu où il étoit, sans que mon frère l’entendit ; il le trouva si fort appliqué,
qu’il fut longtemps sans s’apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris, ou le fils
de voir son père, à cause de la défense expresse qu’il lui en avoit faite, ou le père de voir son fils au
milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande, lorsque, lui ayant demandé
ce qu’il faisoit, il lui dit qu’il cherchoit telle chose, qui étoit la trente-deuxième proposition du
premier livre d’Euclide. Mon père lui demanda ce qui l’avoit fait penser à chercher cela: il dit que
c’étoit qu’il avoit trouvé telle autre chose ; et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui
dit encore quelques démonstrations qu’il avoit faites ; et enfin, en rétrogradant et s’expliquant
toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.
Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie, que sans lui dire mot il le
quitta, et alla chez M. Le Pailleur, qui étoit son ami intime, et qui étoit aussi fort savant. Lorsqu’il y
fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant
même qu’il versoit quelques larmes, fut épouvanté, et le pria de ne lui pas celer plus longtemps la
cause de son déplaisir. Mon père lui répondit: « Je ne pleure pas d’affliction, mais de joie. Vous
savez les soins que j’ai pris pour ôter à mon fils la connoissance de la géométrie, de peur de le
détourner de ses autres études: cependant voici ce qu’il a fait.» Sur cela il lui montra tout ce qu’il
avoit trouvé, par où l’on pouvoit dire en quelque façon qu’il avoit inventé les mathématiques. M. Le
Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père l’avoit été, et lui dit qu’il ne trouvoit pas juste de
captiver plus longtemps cet esprit, et de lui cacher encore cette connoissance ; qu’il falloit lui laisser
voir les livres, sans le retenir davantage.
Mon père, ayant trouvé cela à propos, lui donna les Élémens d’Euclide pour les lire à ses heures de
récréation. Il les vit et les entendit tout seul, sans avoir jamais eu besoin d’aucune explication ; et
pendant qu’il les voyoit, il composoit et alloit si avant, qu’il se trouvoit régulièrement aux
conférences qui se faisoient toutes les semaines, où tous les habiles gens de Paris s’assembloient
{3}pour porter leurs ouvrages, ou pour examiner ceux des autres . Mon frère y tenoit fort bien son
rang, tant pour l’examen que pour la production ; car il étoit de ceux qui y portaient le plus souvent
des choses nouvelles. On voyait souvent aussi dans ces assemblées-là des propositions qui étoient
envoyées d’Italie, d’Allemagne, et d’autres pays étrangers, et l’on prenoit son avis sur tout avec
autant de soin que de pas un des autres ; car il avoit des lumières si vives, qu’il est arrivé quelquefois
qu’il a découvert des fautes dont les autres ne s’étoient point aperçus. Cependant il n’employoit à
cette étude de géométrie que ses heures de récréation ; car il apprenoit le latin sur des règles que mon
père lui avoit faites exprès. Mais comme il trouvoit dans cette science la vérité qu’il avoit si
ardemment recherchée, il en étoit si satisfait, qu’il y mettoit son esprit tout entier ; de sorte que, pour
peu qu’il s’y appliquât, il y avançoit tellement, qu’à l’âge de seize ans il fit un traité des Coniques
qui passa pour un si grand effort d’esprit, qu’on disoit que depuis Archimède on n’avoit rien vu de
cette force. Les habiles gens étoient d’avis qu’on les imprimât dès lors, parce qu’ils disoientqu’encore que ce fût un ouvrage qui seroit toujours admirable, néanmoins, si on l’imprimoit dans le
temps que celui qui l’avoit inventé n’avoit encore que seize ans, cette circonstance ajouteroit
beaucoup à sa beauté: mais comme mon frère n’a jamais eu de passion pour la réputation, il ne fit
pas de cas de cela ; et ainsi cet ouvrage n’a jamais été imprimé.
Durant tous ces temps-là il continuoit toujours d’apprendre le latin et le grec ; et outre cela,
pendant et après le repas, mon père l’entretenoit tantôt de la logique, tantôt de la physique, et des
autres parties de la philosophie ; et c’est tout ce qu’il en a appris, n’ayant jamais été au collège, ni eu
d’autres maîtres pour cela non plus que pour le reste. Mon père prenoit un plaisir tel qu’on le peut
croire de ces grands progrès que mon frère faisoit dans toutes les sciences, mais il ne s’aperçut pas
que les grandes et continuelles applications dans un âge si tendre pouvoient beaucoup intéresser sa
santé ; et en effet elle commença d’être altérée dès qu’il eut atteint l’âge de dix-huit ans. Mais comme
les incommodités qu’il ressentoit alors n’étoient pas encore dans une grande force, elles ne
l’empêchèrent pas de continuer toujours dans ses occupations ordinaires ; de sorte que ce fut en ce
temps-là et à l’âge de dix-huit ans qu’il inventa cette machine d’arithmétique par laquelle on fait
nonseulement toutes sortes de supputations sans plumes et sans jetons, mais on les fait même sans savoir
aucune règle d’arithmétique, et avec une sûreté infaillible.
Cet ouvrage a été considéré comme une chose nouvelle dans la nature, d’avoir réduit en machine
une science qui réside tout entière dans l’esprit, et d’avoir trouvé le moyen d’en faire toutes les
opérations avec une entière certitude, sans avoir besoin de raisonnement. Ce travail le fatigua
beaucoup, non pas pour la pensée ou pour le mouvement, qu’il trouva sans peine, mais pour faire
comprendre aux ouvriers toutes ces choses. De sorte qu’il fut deux ans à le mettre dans cette
{4}perfection où il est à présent .
Mais cette fatigue, et la délicatesse où se trouvoit sa santé depuis quelques années, le jetèrent dans
des incommodités qui ne l’ont plus quitté ; de sorte qu’il nous disoit quelquefois que depuis l’âge de
dix-huit ans il n’avoit pas passé un jour sans douleur. Ces incommodités néanmoins n’étant pas
toujours dans une égale violence, dès qu’il avoit un peu de repos et de relâche, son esprit se portait
incontinent à chercher quelque chose de nouveau.
Ce fut dans ce temps-là et à l’âge de vingt-trois ans qu’ayant vu l’expérience de Torricelli, il
inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu’on nomme ses expériences: celle du vide qui
prouvoit si clairement que tous les effets qu’on avoit attribués jusque-là à l’horreur du vide sont
causés par la pesanteur de l’air. Cette occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les
sciences humaines ; et quoiqu’il ait inventé la roulette après, cela ne contredit point à ce que je dis ;
car il la trouva sans y penser, et d’une manière qui fait bien voir qu’il n’y avoit pas d’application,
comme je dirai dans son lieu.
Immédiatement après cette expérience, et lorsqu’il n’avoit pas encore vingt-quatre ans, la
Providence ayant fait naître une occasion qui l’obligea à lire des écrits de piété, Dieu l’éclaira de telle
sorte par cette lecture, qu’il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre
que pour Dieu, et à n’avoir point d’autre objet que lui ; et cette vérité lui parut si évidente, si
nécessaire et si utile, qu’elle termina toutes ses recherches: de sorte que dès ce temps-là il renonça à
toutes les autres connoissances pour s’appliquer uniquement à l’unique chose que Jésus-Christ
appelle nécessaire.
Il avoit été jusqu’alors préservé, par une protection de Dieu particulière, de tous les vices de la
jeunesse ; et ce qui est encore plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère, il ne s’était
jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion, ayant toujours borné sa curiosité aux
choses naturelles. Il m’a dit plusieurs fois qu’il joignoit cette obligation à toutes les autres qu’il
avoit à mon père, qui, ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avoit inspiré dès
l’enfance, lui donnant pour maxime que tout ce qui est l’objet de la foi ne le sauroit être de la raison,
et beaucoup moins y être soumis. Ces maximes, qui lui étaient souvent réitérées par un père pour qui
il avoit une très-grande estime, et en qui il voyoit une grande science accompagnée d’un
raisonnement fort net et fort puissant, faisoient une si grande impression sur son esprit, que quelques
discours qu’il entendît foire aux libertins, il n’en était nullement ému ; et quoiqu’il fût fort jeune, il
les regardoit comme des gens qui étaient dans ce faux principe, que la raison humaine est au-dessus
de toutes choses, et qui ne connoissoient pas la nature de la foi ; et ainsi cet esprit si grand, si vaste et
si rempli de curiosité, qui cherchoit avec tant de soin la cause et la raison de tout, était en même
temps soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant ; et cette simplicité a régné en luitoute sa vie: de sorte que, depuis même qu’il se résolut de ne plus faire d’autre étude que celle de la
religion, il ne s’est jamais appliqué aux questions curieuses de la théologie, et il a mis toute la force
de son esprit à connoître et à pratiquer la perfection de la morale chrétienne, à laquelle il a consacré
tous les talens que Dieu lui avoit donnés, n’ayant fait autre chose dans tout le reste de sa vie que de
méditer la loi de Dieu jour et nuit.
Mais, quoiqu’il n’eût pas fait une étude particulière de la scolastique, il n’ignoroit pourtant pas les
décisions de l’Église contre les hérésies qui ont été inventées par la subtilité de l’esprit ; et c’est
contre ces sortes de recherches qu’il étoit le plus animé, et Dieu lui donna dès ce temps-là une
occasion de faire paroître le zèle qu’il avoit pour la religion.
Il étoit alors à Rouen, où mon père étoit employé pour le service du roi, et il y avoit aussi en ce
même temps un homme qui enseignoit une nouvelle philosophie qui attiroit tous les curieux. Mon
frère, ayant été pressé d’y aller par deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec eux: mais ils furent
bien surpris, dans l’entretien qu’ils eurent avec cet homme, qu’en leur débitant les principes de sa
philosophie, il en tiroit des conséquences sur des points de foi, contraires aux décisions de l’Église. Il
prouvoit par ses raisonnemens que le corps de Jésus-Christ n’étoit pas formé du sang de la sainte
Vierge, mais d’une autre matière créée exprès, et plusieurs autres choses semblables. Ils voulurent le
contredire ; mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu’ayant considéré entre eux le danger
qu’il y avoit de laisser la liberté d’instruire la jeunesse à un homme qui avoit des sentimens erronés,
ils résolurent de l’avertir premièrement, et puis de le dénoncer s’il résistoit à l’avis qu’on lui
donnoit. La chose arriva ainsi, car il méprisa cet avis: de sorte qu’ils crurent qu’il étoit de leur devoir
{5}de le dénoncer à M. du Bellay , qui faisoit pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de
Rouen, par commission de M. l’archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme, et, l’ayant
interrogé, il fut trompé par une confession de foi équivoque qu’il lui écrivit et signa de sa main,
faisant d’ailleurs peu de cas d’un avis de cette importance qui lui étoit donné par trois jeunes
hommes.
Cependant, aussitôt qu’ils virent cette confession de foi, ils connurent ce défaut ; ce qui les obligea
d’aller trouver à Gaillon M. l’archevêque de Rouen, qui, ayant examiné toutes ces choses, les trouva
si importantes, qu’il écrivit une patente à son conseil, et donna un ordre exprès à M. du Bellay de
faire rétracter cet homme sur tous les points dont il étoit accusé, et de ne recevoir rien de lui que par
la communication de ceux qui l’avoient dénoncé. La chose fut exécutée ainsi, et il comparut dans le
conseil de M. l’archevêque, et renonça à tous ses sentimens: et on peut dire que ce fut sincèrement ;
car il n’a jamais témoigné de fiel contre ceux qui lui avoient causé cette affaire: ce qui fait croire
qu’il étoit lui-même trompé par de fausses conclusions qu’il tiroit de ses faux principes. Aussi
étoitil bien certain qu’on n’avoit eu en cela aucun dessein de lui nuire, ni d’autres vues que de le
détromper par lui-même, et l’empêcher de séduire les jeunes gens qui n’eussent pas été capables de
discerner le vrai d’avec le faux dans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina
doucement ; et mon frère continuant de chercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu, cet amour
de la perfection chrétienne s’enflamma de telle sorte dès l’âge de vingt-quatre ans, qu’il se répandoit
sur toute la maison. Mon père même, n’ayant pas de honte de se rendre aux enseignemens de son fils,
embrassa pour lors une manière de vie plus exacte par la pratique continuelle des vertus jusqu’à sa
mort, qui a été tout à fait chrétienne ; et ma sœur, qui avoit des talens d’esprit tout extraordinaires, et
qui étoit dès son enfance dans une réputation où peu de filles parviennent, fut tellement touchée des
discours de mon frère, qu’elle se résolut de renoncer à tous les avantages qu’elle avoit tant aimés
jusqu’alors, pour se consacrer à Dieu tout entière, comme elle a fait depuis, s’étant faite religieuse
dans une maison très-sainte et très-austère, où elle a fait un si bon usage des perfections dont Dieu
l’avoit ornée, qu’on l’a trouvée digne des emplois les plus difficiles, dont elle s’est toujours
acquittée avec toute la fidélité imaginable, et où elle est morte saintement le 4 octobre 1661, âgée de
{6}trente-six ans.
Cependant mon frère, de qui Dieu se servoit pour opérer tous ces biens, étoit travaillé par des
maladies continuelles, et qui alloient toujours en augmentant. Mais comme alors il ne connoissoit
pas d’autre science que la perfection, il trouvoit une grande différence entre celle-là et celle qui avoit
occupé son esprit jusqu’alors ; car, au lieu que ses indispositions retardoient le progrès des autres,
celle-ci au contraire lé perfectionnoit dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec
laquelle il les souffroit. Je me contenterai, pour le faire voir, d’en rapporter un exemple.
Il avoit entre autres incommodités celle de ne pouvoir rien avaler de liquide qu’il ne fût chaud ;encore ne le pouvoit-il faire que goutte à goutte: mais, comme il avoit outre cela une douleur de tête
insupportable, une chaleur d’entrailles excessive, et beaucoup d’autres maux, les médecins lui
ordonnèrent de se purger de deux jours l’un durant trois mois ; de sorte qu’il fallut prendre toutes ces
médecines, et pour cela les faire chauffer et les avaler goutte à goutte ; ce qui étoit un véritable
supplice, qui faisoit mal au cœur à tous ceux qui étaient auprès de lui, sans qu’il s’en soit jamais
{7}plaint.
La continuation de ces remèdes, avec d’autres qu’on lui fit pratiquer, lui apporta quelque
soulagement, mais non pas une santé parfaite ; de sorte que les médecins crurent que pour se rétablir
entièrement il falloit qu’il quittât toute sorte d’application d’esprit, et qu’il cherchât autant qu’il
pourroit les occasions de se divertir. Mon frère eut de la peine à se rendre à ce conseil, parce qu’il y
voyoit du danger: mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire tout ce qui lui seroit possible
pour remettre sa santé, et il s’imagina que les divertissemens honnêtes ne pourraient pas lui nuire ; et
ainsi il se mit dans le monde. Mais, quoique par la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté
des vices, néanmoins, comme Dieu l’appeloit à une grande perfection, il ne voulut pas l’y laisser, et
il se servit de ma sœur pour ce dessein, comme il s’étoit autrefois servi de mon frère lorsqu’il avoit
voulu retirer ma sœur des engagemens où elle étoit dans le monde.
Elle étoit alors religieuse, et elle menoit une vie si sainte, qu’elle édifioit toute la maison: étant en
cet état, elle eut de la peine de voir que celui à qui elle étoit redevable, après Dieu, des grâces dont
elle jouissoit, ne fût pas dans la possession de ces grâces ; et comme mon frère la voyoit souvent, elle
lui en parloit souvent aussi ; et enfin elle le fit avec tant de force et de douceur, qu’elle lui persuada
ce qu’il lui avoit persuadé le premier, de quitter absolument le monde ; en sorte qu’il se résolut de
quitter tout à fait les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie au péril
{8}même de sa santé, parce qu’il crut que le salut étoit préférable à toutes choses.
Il avoit pour lors trente ans, et il étoit toujours infirme ; et c’est depuis ce temps-là qu’il a
{9}embrassé la manière de vivre où il a été jusqu’à la mort .
Pour parvenir à ce dessein et rompre toutes ses habitudes, il changea de quartier, et fut demeurer
quelque temps à la campagne ; d’où étant de retour, il témoigna si bien qu’il vouloit quitter le
monde, qu’enfin le monde le quitta ; et il établit le règlement de sa vie dans cette retraite sur deux
maximes principales, qui furent de renoncer à tout plaisir et à toutes supérfluités ; et c’est dans cette
pratique qu’il a passé le reste de sa vie. Pour y réussir, il commença dès lors, comme il fit toujours
depuis, à se passer du service de ses domestiques autant qu’il pouvoit. Il faisoit son lit lui-même, il
alloit prendre son diner à la cuisine et le portoit à sa chambre, il le rapportait ; et enfin il ne se servoit
de son monde que pour faire sa cuisine, pour aller en ville, et pour les autres choses qu’il ne pouvoit
absolument faire. Tout son temps étoit employé à la prière et à la lecture de l’Écriture sainte: et il y
prenoit un plaisir incroyable. Il disoit que l’Écriture sainte n’était pas une science de l’esprit, mais
une science du cœur, qui n’étoit intelligible que pour ceux qui ont le cœur droit, et que tous les
autres n’y trouvent que de l’obscurité.
C’est dans cette disposition qu’il la lisoit, renonçant à toutes les lumières de son esprit ; et il s’y
étoit si fortement appliqué, qu’il la savoit toute par cœur ; de sorte qu’on ne pouvoit la lui citer à
faux ; car lorsqu’on lui disoit une parole sur cela, il disoit positivement: « Cela n’est pas de
l’Écriture sainte,» ou: « Cela en est ;» et alors il marquoit précisément l’endroit. Il lisoit aussi les
commentaires avec grand soin ; car le respect pour la religion où il avoit été élevé dès sa jeunesse
étoit alors changé en un amour ardent et sensible pour toutes les vérités de la foi ; soit pour celles qui
regardent la soumission de l’esprit, soit pour celles qui regardent la pratique dans le monde, à quoi
toute la religion se termine ; et cet amour le portoit à travailler sans cesse à détruire tout ce qui se
pouvoit opposer à ces vérités.
Il avoit une éloquence naturelle qui lui donnoit une facilité merveilleuse à dire ce qu’il vouloit ;
mais il avoit ajouté à cela des règles dont on ne s’étoit pas encore avisé, et dont il se servoit si
avantageusement, qu’il étoit maître de son style ; en sorte que non-seulement il disoit tout ce qu’il
vouloit, mais il le disoit en la manière qu’il vouloit, et son discours faisoit l’effet qu’il s’étoit
proposé. Et cette manière d’écrire naturelle, naïve et forte en même temps, lui étoit si propre et si
particulière, qu’aussitôt qu’on vit paroitre les Lettres au provincial, on vit bien qu’elles étoient de
lui, quelque soin qu’il ait toujours pris de le cacher, même à ses proches. Ce fut dans ce temps-là
qu’il plut à Dieu de guérir ma fille d’une fistule lacrymale qui avoit fait un si grand progrès dans
trois ans et demi, que le pus sortait non-seulement par l’œil, mais aussi par le nez et par la bouche. Etcette fistule étoit d’une si mauvaise qualité, que les plus habiles chirurgiens de Paris la jugeoient
{10}incurable. Cependant elle fut guérie en un moment par l’attouchement de la sainte épine ; et ce
miracle fut si authentique, qu’il a été avoué de tout le monde, ayant été attesté par de très-grands
médecins et par les plus habiles chirurgiens de France, et ayant été autorisé par un jugement solennel
de l’Église.
Mon frère fut sensiblement touché de cette grâce, qu’il regardoit comme faite à lui-même, puisque
c’était sur une personne qui, outre sa proximité, étoit encore sa fille spirituelle dans le baptême ; et sa
consolation fut extrême de voir que Dieu se manifestait si clairement dans un temps où la foi
paroissoit comme éteinte dans le cœur de la plupart du monde. La joie qu’il en eut fut si grande,
qu’il en étoit pénétré ; de sorte qu’en ayant l’esprit tout occupé, Dieu lui inspira une infinité de
pensées admirables sur les miracles, qui, lui donnant de nouvelles lumières sur la religion, lui
{11}redoublèrent l’amour et le respect qu’il avoit toujours eus pour elle .
Et ce fut cette occasion qui fit paroître cet extrême désir qu’il avoit de travailler à réfuter les
principaux et les plus faux raisonnemens des athées. Il les avoit étudiés avec grand soin, et avoit
employé tout son esprit à chercher tous les moyens de les convaincre. C’est à quoi il s’était mis tout
entier. La dernière année de son travail a été toute employée à recueillir diverses pensées sur ce sujet:
mais Dieu, qui lui avoit inspiré ce dessein et toutes ces pensées, n’a pas permis qu’il l’ait conduit à
sa perfection, pour des raisons qui nous sont inconnues.
Cependant l’éloignement du monde, qu’il pratiquoit avec tant de soin, n’empêchoit point qu’il ne
vît souvent des gens de grand esprit et de grande condition, qui, ayant des pensées de retraite,
demandoient ses avis et les suivoient exactement ; et d’autres qui étaient travaillés de doutes sur les
matières de la foi, et qui, sachant qu’il avoit de grandes lumières là-dessus, venoient à lui le
consulter, et s’en retournoient toujours satisfaits ; de sorte que toutes ces personnes, qui vivent
présentement fort chrétiennement, témoignent encore aujourd’hui que c’est à ses avis et à ses
conseils, et aux éclaircissemens qu’il leur a donnés, qu’ils sont redevables de tout le bien qu’ils font.
Les conversations auxquelles il se trouvoit souvent engagé ne laissoient pas de lui donner quelque
crainte qu’il ne s’y trouvât du péril ; mais comme il ne pouvoit pas aussi en conscience refuser le
secours que des personnes lui demandoient, il avoit trouvé un remède à cela. Il prenoit dans les
occasions une ceinture de fer pleine de pointes, il la mettoit à nu sur sa chair ; et lorsqu’il lui venoit
quelque pensée de vanité, ou qu’il prenoit quelque plaisir au lieu où il étoit, ou quelque chose
semblable, il se donnoit des coups de coude pour redoubler la violence des piqûres, et se faisoit ainsi
souvenir lui-même de son devoir. Cette pratique lui parut si utile qu’il la conserva jusqu’à la mort,
et même dans les derniers temps de sa vie, où il étoit dans des douleurs continuelles, parce qu’il ne
pouvoit écrire ni lire: il étoit contraint de demeurer sans rien faire et de s’aller promener. Il étoit dans
une continuelle crainte que ce manque d’occupation ne le détournât de ses vues. Nous n’avons su
toutes ces choses qu’après sa mort, et par une personne de très-grande vertu qui avoit beaucoup de
confiance en lui, à qui il avoit été obligé de le dire pour des raisons qui la regardoient elle-même.
Cette rigueur qu’il exerçoit sur lui-même étoit tirée de cette grande maxime de renoncer à tout
plaisir, sur laquelle il avoit fondé tout le règlement de sa vie. Dès le commencement de sa retraite, il
ne manquoit pas non plus de pratiquer exactement cette autre qui l’obligeoit de renoncer à toute
superfluité ; car il retranchoit avec tant de soin toutes les choses inutiles, qu’il s’étoit réduit peu à
peu à n’avoir plus de tapisserie dans sa chambre, parce qu’il ne croyoit pas que cela fût nécessaire, et
de plus n’y étant obligé par aucune bienséance, parce qu’il n’y venoit que des gens à qui il
recommandoit sans cesse le retranchement ; de sorte qu’ils n’étoient pas surpris de ce qu’il vivoit
lui{12}même de la manière qu’il conseillait aux autres de vivre.
{13}Voilà comme il a passé cinq ans de sa vie, depuis trente ans jusqu’à trente-cinq : travaillant
sans cesse pour Dieu, pour le prochain, et pour lui-même, en tâchant de se perfectionner de plus en
plus ; et on pourrait dire en quelque façon que c’est tout le temps qu’il a vécu: car les quatre années
que Dieu lui a données après n’ont été qu’une continuelle langueur. Ce n’étoit pas proprement une
maladie qui fût venue nouvellement, mais un redoublement des grandes indispositions où il avoit été
sujet dès sa jeunesse. Mais il en fut alors attaqué avec tant de violence, qu’enfin il y a succombé ; et
durant tout ce temps-là il n’a pu en tout travailler un instant à ce grand ouvrage qu’il avoit entrepris
pour la religion, ni assister les personnes qui s’adressoient à lui pour avoir des avis, ni de bouche ni
par écrit: car ses maux étaient si grands, qu’il ne pouvoit les satisfaire, quoiqu’il en eût un grand
désir.Ce renouvellement de ses maux commença par un mal de dents qui lui ôta absolument le sommeil.
Dans ses grandes veilles il lui vint une nuit dans l’esprit, sans dessein, quelques pensées sur la
proposition de la roulette. Cette pensée étant suivie d’une autre, et celle-ci d’une autre, enfin une
multitude de pensées qui se succédèrent les unes aux autres lui découvrirent comme malgré lui la
démonstration de toutes ces choses, dont il fut lui-même surpris. Mais comme il y avoit longtemps
qu’il avoit renoncé à toutes ces connoissances, il ne s’avisa pas seulement de les écrire: néanmoins
en ayant parlé par occasion à une personne à qui il devoit toute sorte de déférence, et par respect et
{14}par reconnoissance de l’affection dont il l’honorait, cette personne , qui est aussi considérable
par sa piété que par les éminentes qualités de son esprit et par la grandeur de sa naissance, ayant
formé sur cela un dessein qui ne regardoit que la gloire de Dieu, trouva à propos qu’il en usât
comme il fit, et qu’ensuite il le fît imprimer. Ce fut seulement alors qu’il l’écrivit, mais avec une
précipitation extrême, en huit jours ; car c’était en même temps que les imprimeurs travailloient,
fournissant à deux en même temps sur deux différens traités, sans que jamais il en ait eu d’autre
copie que celle qui fut faite pour l’impression ; ce qu’on ne sut que six mois après, que la chose fut
{15}trouvée.
Cependant ses infirmités continuant toujours, sans lui donner un seul moment de relâche, le
réduisirent, comme j’ai dit, à ne pouvoir plus travailler, et à ne voir quasi personne. Mais si elles
l’empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même, et il
les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu’il y a sujet de croire que Dieu a voulu
achever par là de le rendre tel qu’il le vouloit pour paraître devant lui: car durant cette longue
maladie il ne s’est jamais détourné de ces vues, ayant toujours dans l’esprit ces deux grandes
maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les pratiquoit dans le plus fort de son mal
avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur étoit agréable:
et quand la nécessité le contraignoit à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque
satisfaction, il avoit une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin qu’il n’y prît point de
part: par exemple, ses continuelles maladies l’obligeant de se nourrir délicatement, il avoit un soin
très-grand de ne point goûter ce qu’il mangeoit ; et nous avons pris garde que, quelque peine qu’on
prît à lui chercher quelque viande agréable, à cause des dégoûts à quoi il étoit sujet, jamais il n’a dit:
« Voilà qui est bon ;» et encore, lorsqu’on lui servoit quelque chose de nouveau selon les saisons, si
l’on lui demandoit après le repas s’il l’avoit trouvé bon, il disoit simplement: « Il falloit m’en avertir
devant, car je vous avoue que je n’y ai point pris garde.» Et lorsqu’il arrivoit que quelqu’un admirait
la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvoit souffrir ; il appeloit cela être sensuel,
encore même que ce ne fût que des choses communes ; parce qu’il disoit que c’étoit une marque
qu’on mangeoit pour contenter le goût, ce qui étoit toujours mal.
Pour éviter d’y tomber, il n’a jamais voulu permettre qu’on lui fit aucune sauce ni ragoût, non pas
même de l’orange et du verjus, ni rien de tout ce qui excite l’appétit, quoiqu’il aimât naturellement
toutes ces choses. Et, pour se tenir dans des bornes réglées, il avoit pris garde, dès le commencement
de sa retraite, à ce qu’il falloit pour son estomac ; et depuis cela il avoit réglé tout ce qu’il devoit
manger ; en sorte que quelque appétit qu’il eût, il ne passoit jamais cela ; et, quelque dégoût qu’il
:eût, il falloit qu’il le mangeât: et lorsqu’on lu demandoit la raison pourquoi il se contraignoit ainsi,
il disoit que c’étoit le besoin de l’estomac qu’il falloit satisfaire, et non pas l’appétit.
La mortification de ses sens n’alloit pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvoit leur être
agréable, mais encore à ne leur rien refuser par cette raison qu’il pourrait leur déplaire, soit par sa
nourriture, soit par ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le
moindre dégoût ; il prenoit toutes les choses qu’on lui ordonnoit pour sa santé, sans aucune peine,
quelque difficiles qu’elles fussent: et lorsque je m’étonnois qu’il ne témoignât pas la moindre
répugnance en les prenant, il se moquoit de moi, et me disoit qu’il ne pouvoit pas comprendre lui
même comment on pouvoit témoigner de la répugnance quand on prenoit une médecine
volontairement, après qu’on avoit été averti qu’elle étoit mauvaise, et qu’il n’y avoit que la violence
ou la surprise qui dussent produire cet effet. C’est en cette manière qu’il travailloit sans cesse à la
mortification.
Il avoit un amour si grand pour la pauvreté, qu’elle lui étoit toujours présente ; en sorte que dès
qu’il vouloit entreprendre quelque chose, ou que quelqu’un lui demandoit conseil, la première
pensée qui lui venoit en l’esprit, c’était de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée. Une des choses
sur lesquelles il s’examinoit le plus, c’étoit cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme seservir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables. Il ne pouvoit encore
souffrir qu’on cherchât avec soin toutes les commodités, comme d’avoir toutes choses près de soi: et
mille autres choses qu’on fait sans scrupule, parce qu’on ne croit pas qu’il y ait du mal. Mais il n’en
jugeoit pas de même, et nous disoit qu’il n’y avoit rien de si capable d’éteindre l’esprit de pauvreté,
comme cette recherche curieuse de ses commodités, de cette bienséance qui porte à vouloir toujours
avoir du meilleur et du mieux fait ; et il nous disoit que pour les ouvriers, il falloit toujours choisir
les plus pauvres et les plus gens de bien, et non pas cette excellence qui n’est jamais nécessaire, et qui
ne saurait jamais être utile. Il s’écrioit quelquefois: « Si j’avois le cœur aussi pauvre que l’esprit, je
serois bien heureux ; car je suis merveilleusement persuadé que la pauvreté est un grand moyen pour
faire son salut.»
Cet amour qu’il avoit pour la pauvreté le portait à aimer les pauvres avec tant de tendresse, qu’il
n’avoit jamais refusé l’aumône, quoiqu’il n’en fit que de son nécessaire, ayant peu de bien, et étant
obligé de foire une dépense qui excédoit son revenu, à cause de ses infirmités. Mais lorsqu’on lui
vouloit représenter cela quand il foisoit quelque aumône considérable, il se fâchoit et disoit: « J’ai
remarqué une chose, que, quelque pauvre qu’on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant.»
Ainsi il fermoit la bouche: et il a été quelquefois si avant, qu’il s’est réduit à prendre de l’argent au
{16}change , pour avoir donné aux pauvres tout ce qu’il avoit, et ne voulant pas après cela
importuner ses amis.
{17}Dès que l’affaire des carrosses fut établie , il me dit qu’il vouloit demander mille francs par
avance sur sa part à des fermiers avec qui l’on traitait, si l’on pouvoit demeurer d’accord avec eux,
3parce qu’ils étaient de sa connoissance, pour envoyer aux pauvres de Blois ; et comme je lui dis que
l’affaire n’était pas assez sûre pour cela, et qu’il falloit attendre à une autre année, il me fit tout
aussitôt cette réponse: qu’il ne voyoit pas un grand inconvénient à cela, parce que, s’ils perdoient, il
le leur rendrait de son bien, et qu’il n’avoit garde d’attendre à une autre année, parce que le besoin
étoit trop pressant pour différer la charité. Et comme on ne s’accordoit pas avec ces personnes, il ne
put exécuter cette résolution, par laquelle il nous faisoit voir la vérité de ce qu’il nous avoit dit tant
de fois, qu’il ne souhaitoit avoir du bien que pour en assister les pauvres ; puisqu’en même temps
que Dieu lui donnoit l’espérance d’en avoir, il commençoit à le distribuer par avance, avant même
qu’il en fût assuré.
Sa charité envers les pauvres avoit toujours été fort grande ; mais elle étoit si fort redoublée à la
fin de sa vie, que je ne pouvois le satisfaire davantage que de l’en entretenir. Il m’exhortoit avec
grand soin depuis quatre ans à me consacrer au service des pauvres, et à y porter mes enfans. Et
quand je lui disois que je craignois que cela ne me divertît du soin de ma famille, il me disoit que ce
n’étoit que manque de bonne volonté, et que, comme il y a divers degrés dans cette vertu, on peut
bien la pratiquer en sorte que cela ne nuise point aux affaires domestiques. Il disoit que c’était la
vocation générale des chrétiens, et qu’il ne falloit point de marque particulière pour savoir si on y
étoit appelé, parce qu’il étoit certain ; que c’est sur cela que Jésus-Christ jugera le monde ; et que,
quand on considéroit que la seule omission de cette vertu est cause de la damnation, cette seule
pensée étoit capable de nous porter à nous dépouiller de tout, si nous avions de la foi. Il nous disoit
encore que la fréquentation des pauvres est extrêmement utile, en ce que, voyant continuellement les
misères dont ils sont accablés, et que même dans l’extrémité de leurs maladies ils manquoient des
choses les plus nécessaires, qu’après cela il faudrait être bien dur pour ne pas se priver
volontairement des commodités inutiles et des ajustemens superflus.
Tous ces discours nous excitaient et nous portaient quelquefois à faire des propositions pour
trouver des moyens pour des règlemens généraux qui pourvussent à toutes les nécessités ; mais il ne
trouvoit pas cela bon, et il disoit que nous n’étions pas appelés au général, mais au particulier ; et
qu’il croyoit que la manière la plus agréable à Dieu étoit de servir les pauvres pauvrement,
c’est-àdire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l’esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette
excellence dont il blâmoit la recherche en toutes choses. Ce n’est pas qu’il trouvât mauvais
l’établissement des hôpitaux généraux ; au contraire, il avoit beaucoup d’amour pour cela, comme il
l’a bien témoigné par son testament ; mais il disoit que ces grandes entreprises étaient réservées à de
certaines personnes que Dieu destinoit à cela, et qu’il conduisoit quasi visiblement ; mais que ce
n’étoit pas la vocation générale de tout le monde, comme l’assistance journalière et particulière des
pauvres.
Voilà une partie des instructions qu’il nous donnoit pour nous porter à la pratique de cette vertuqui tenoit une si grande place dans son cœur ; c’est un petit échantillon qui nous fait voir la grandeur
de sa charité. Sa pureté n’étoit pas moindre ; et il avoit un si grand respect pour cette vertu, qu’il étoit
continuellement en garde pour empêcher qu’elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres ; et il
n’est pas croyable combien il étoit exact sur ce point. J’en étois même dans la crainte ; car il trouvoit
à redire à des discours que je faisois, et que je croyois très-innocens, et dont il me faisoit ensuite voir
les défauts, que je n’aurois jamais connus sans ses avis. Si je disois quelquefois que j’avois vu une
belle femme, il se fâchoit, et me disoit qu’il ne falloit jamais tenir ce discours devant des laquais ni
des jeunes gens, parce que je ne savois pas quelles pensées je pourrais exciter par là en eux. Il ne
pouvoit souffrir aussi les caresses que je recevois de mes enfans, et il me disoit qu’il falloit les en
désaccoutumer, et que cela ne pouvoit que leur nuire ; et qu’on leur pouvoit témoigner de la
tendresse en mille autres manières. Voilà les instructions qu’il me donnoit là-dessus, et voilà quelle
étoit sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.
Il lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et
qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité. Comme il revenoit un jour de la messe de
Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d’environ quinze ans, fort belle, qui lui demanda l’aumône ;
il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident ; il lui demanda qui elle étoit, et ce
qui l’obligeoit ainsi à demander l’aumône ; et ayant su qu’elle étoit de la campagne, et que son père
étoit mort, et que sa mère étant tombée malade, on l’avoit portée à l’Hôtel-Dieu ce jour-là même, il
crut que Dieu la lui avoit envoyée aussitôt qu’elle avoit été dans le besoin ; de sorte que dès l’heure
même il la mena au séminaire, où il la mit entre les mains d’un bon prêtre à qui il donna de l’argent,
et le pria d’en avoir soin, et de la mettre en condition où elle pût recevoir de la conduite à cause de sa
jeunesse, et où elle fût en sûreté de sa personne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu’il lui
enverrait le lendemain une femme pour lui acheter des habits, et tout ce qui lui seroit nécessaire pour
la mettre en état de pouvoir servir une maîtresse. Le lendemain il lui envoya une femme qui travailla
si bien avec ce bon prêtre, qu’après l’avoir fait habiller, ils la mirent dans une bonne condition. Et cet
ecclésiastique ayant demandé à cette femme le nom de celui qui faisoit cette charité, elle lui dit
qu’elle n’avoit point charge de le dire, mais qu’elle le viendrait voir de temps en temps pour pourvoir
aux besoins de cette fille, et il la pria d’obtenir de lui la permission de lui dire son nom: « Je vous
promets que je n’en parlerai jamais pendant sa vie ; mais si Dieu permettait qu’il mourût avant moi,
j’aurais de la consolation de publier cette action: car je la trouve si belle, que je ne puis souffrir
qu’elle demeure dans l’oubli.» Ainsi par cette seule rencontre ce bon ecclésiastique, sans le
connoître, jugeoit combien il avoit de charité et d’amour pour la pureté. Il avoit une extrême
tendresse pour nous ; mais cette affection n’alloit pas jusqu’à l’attachement. Il en donna une preuve
bien sensible à la mort de ma sœur, qui précéda la sienne de dix mois. Lorsqu’il reçut cette nouvelle
il ne dit rien, sinon: « Dieu nous fasse la grâce d’aussi bien mourir!» et il s’est toujours depuis tenu
dans une soumission admirable aux ordres de la providence de Dieu, sans faire jamais réflexion que
sur les grandes grâces que Dieu avoit faites à ma sœur pendant sa vie, et des circonstances du temps
de sa mort ; ce qui lui faisoit dire sans cesse: « Bienheureux ceux qui meurent, pourvu qu’ils
meurent au Seigneur!» Lorsqu’il me voyoit dans de continuelles afflictions pour cette perte que je
ressentois si fort, il se fâchoit, et me disoit que cela n’étoit pas bien, et qu’il ne falloit pas avoir ces
sentimens pour la mort des justes, et qu’il falloit au contraire louer Dieu de ce qu’il l’avoit si fort
{18}récompensée des petits services qu’elle lui avoit rendus.
C’est ainsi qu’il faisoit voir qu’il n’avoit nulle attache pour ceux qu’il aimoit ; car, s’il eût été
capable d’en avoir, c’eût été sans doute pour ma sœur, parce que c’étoit assurément la personne du
monde qu’il aimoit le plus. Mais il n’en demeura pas là ; car non-seulement il n’avoit point d’attache
pour les autres, mais il ne vouloit point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de
ces attaches criminelles et dangereuses: car cela est grossier, et tout le monde le voit bien ; mais je
parle de ces amitiés les plus innocentes: et c’étoit une des choses sur lesquelles il s’observoit le plus
régulièrement, afín de n’y point donner de sujet, et même pour l’empêcher: et comme je ne savois pas
cela, j’étois toute surprise des rebuts qu’il me faisoit quelquefois, et je le disois à ma sœur, me
plaignant à elle que mon frère ne m’aimoit pas, et qu’il sembloit que je lui faisois de la peine, lors
même que je lui rendois mes services les plus affectionnés dans ses infirmités. Ma sœur me disoit
làdessus que je me trompois, qu’elle savoit le contraire ; qu’il avoit pour moi une affection aussi
grande que je pouvois souhaiter. C’est ainsi que ma sœur remettait mon esprit, et je ne tardois guère
à en voir des preuves: car aussitôt qu’il se présentait quelque occasion où j’avois besoin du secoursde mon frère, il l’embrassoit avec tant de soin et de témoignages d’affection, que je n’avois pas lieu
de douter qu’il ne m’aimât beaucoup ; de sorte que j’attribuois au chagrin de sa maladie les manières
froides dont il recevoit les assiduités que je lui rendois pour le désennuyer ; et cette énigme ne m’a
été expliquée que le jour même de sa mort, qu’une personne des plus considérables par la grandeur
de son esprit et de sa piété, avec qui il avoit eu de grandes communications sur la pratique de la
{19}vertu , me dit qu’il lui avoit donné cette instruction entre autres, qu’il ne souffrit jamais de qui
que ce fût qu’on l’aimât avec attachement ; que c’était une faute sur laquelle on ne s’examine pas
assez, parce qu’on n’en conçoit pas assez la grandeur, et qu’on ne considérait pas qu’en fomentant et
souffrant ces attachemens, on occupoit un cœur qui ne devoit être qu’à Dieu seul: que c’étoit lui
faire un larcin de la chose du monde qui lui étoit la plus précieuse. Nous avons bien vu ensuite que
ce principe était bien avant dans son cœur ; car, pour l’avoir toujours présent, il l’avoit écrit de sa
main sur un petit papier, où il y avoit ces mots: « Il est injuste qu’on s’attache à moi, quoiqu’on le
fasse avec plaisir et volontairement. Je tromperais ceux à qui j’en ferais naître le désir ; car je ne suis
la fin de personne et n’ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir? et ainsi l’objet de
leur attachement mourra donc. Comme je serais coupable de faire croire une fausseté, quoique je la
persuadasse doucement, et qu’on la crût avec plaisir, et qu’en cela on me fît plaisir: de même, je suis
coupable de me faire aimer, et si j’attire les gens à s’attacher à moi. Je dois avertir ceux qui seraient
prêts à consentir au mensonge, qu’ils ne le doivent pas croire, quelque avantage qui m’en revînt ; et
de même, qu’ils ne doivent pas s’attacher à moi ; car il faut qu’ils passent leur vie et leurs soins à
plaire à Dieu ou à le chercher.»
Voilà de quelle manière il s’instruisoit lui-même, et comme il pratiquoit si bien ses instructions,
que j’y avois été trompée moi-même. Par ces marques que nous avons de ses pratiques, qui ne sont
venues à notre connoissance que par hasard, on peut voir une partie des lumières que Dieu lui
donnoit pour la perfection de la vie chrétienne.
Il avoit un si grand zèle pour la gloire de Dieu, qu’il ne pouvoit souffrir qu’elle fût violée en quoi
que ce soit ; c’est ce qui le rendoit si ardent pour le service du roi, qu’il résistait à tout le monde lors
des troubles de Paris, et toujours depuis il appeloit des prétextes toutes les raisons qu’on donnoit
pour excuser cette rébellion ; et il disoit que, dans un État établi en république comme Venise, c’était
un grand mal de contribuer à y mettre un roi, et opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l’a
donnée ; mais que, dans un État où la puissance royale est établie, on ne pouvoit violer le respect
qu’on lui doit que par une espèce de sacrilège ; puisque c’est non-seulement une image de la
puissance de Dieu, mais une participation de cette même puissance, à laquelle on ne pouvoit
s’opposer sans résister visiblement à l’ordre de Dieu: et qu’ainsi on ne pouvoit assez exagérer la
grandeur de cette faute, outre qu’elle est toujours accompagnée de la guerre civile, qui est le plus
grand péché que l’on puisse commettre contre la charité du prochain. Et il observoit cette maxime si
sincèrement, qu’il a refusé dans ce temps-là des avantages très-considérables pour n’y pas manquer. Il
disoit ordnairement qu’il avoit un aussi grand éloignement pour ce péché là que pour assassiner le
monde, ou pour voler sur les grands chemins ; et qu’enfin il n’y avoit rien qui fût plus contraire à son
naturel, et sur quoi il fût moins tenté.
Ce sont là les sentimens où il était pour le service du roi: aussi étoit-il irréconciliable avec tous
ceux qui s’y opposoient ; et ce qui faisoit voir que ce n’était pas par tempérament ou par attachement
à ses sentimens, c’est qu’il avoit une douceur merveilleuse pour ceux qui l’offensoient en
particulier ; en sorte qu’il n’a jamais fait de différence de ceux-là d’avec les autres ; et il oublioit si
absolument ce qui ne regardoit que sa personne, qu’on avoit peine à l’en faire souvenir, et il falloit
pour cela circonstancier les choses. Et comme on admiroit quelquefois cela, il disoit: « Ne vous en
étonnez pas, ce n’est pas par vertu, c’est par oubli réel ; je ne m’en souviens point du tout.»
Cependant il est certain qu’on voit par là que les offenses qui ne regardoient que sa personne ne lui
faisoient pas grande impression, puisqu’il les oublioit si facilement: car il avoit une mémoire si
excellente, qu’il disoit souvent qu’il n’avoit jamais rien oublié des choses qu’il avoit voulu
{20}retenir.
Il a pratiqué cette douceur dans la souffrance des choses désobligeantes jusqu’à la fin ; car, peu de
temps avant sa mort, ayant été offensé dans une partie qui lui étoit fort sensible, par une personne qui
lui avoit de grandes obligations, et ayant en même temps reçu un service de cette personne, il la
remercia avec tant de complimens et de civilités, qu’il en étoit confus: cependant ce n’étoit pas par
oubli, puisque c’était dans le même temps ; mais c’est qu’en effet il n’avoit point de ressentimentpour les offenses qui ne regardoient que sa personne.
Toutes ces inclinations, dont j’ai remarqué les particularités, se verront mieux en abrégé par une
peinture qu’il a faite de lui-même dans un petit papier écrit de sa main en cette manière:
« J’aime la pauvreté, parce que Jésus-Christ l’a aimée. J’aime les biens, parce qu’ils donnent le
moyen d’en assister les misérables. Je garde fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui
m’en font, mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l’on ne reçoit pas de mal ni de
bien de la part des hommes, et j’ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m’a unis plus
étroitement ; et soit que je sois seul, ou à la vue des hommes, j’ai en toutes mes actions la vue de
Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentimens ; et je
bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en moi, et qui, d’un homme plein de
foiblesse, de misère, de concupiscence, d’orgueil et d’ambition, a fait un homme exempt de tous ces
maux par la force de sa grâce, à laquelle toute la gloire en est due, n’ayant de moi que la misère et
l’erreur.»
Il s’était ainsi dépeint lui-même, afin qu’ayant continuellement devant les yeux la voie par laquelle
Dieu le conduisoit, il ne pût jamais s’en détourner. Les lumières extraordinaires jointes à la grandeur
de son esprit n’empêchoient pas une simplicité merveilleuse qui paroissoit dans toute la suite de sa
vie, et qui le rendoit exact à toutes les pratiques qui regardoient la religion. Il avoit un amour
sensible pour l’office divin, mais surtout pour les petites Heures, parce qu’elles sont composées du
psaume CXVIII, dans lequel il trouvoit tant de choses admirables, qu’il sentait de la délectation à le
réciter. Quand il s’entretenoit avec ses amis de la beauté de ce psaume, il se transportait en sorte qu’il
paroissoit hors de lui-même ; et cette méditation l’avoit rendu si sensible à toutes les choses par
lesquelles on tâche d’honorer Dieu, qu’il n’en négligeoit pas une. Lorsqu’on lui envoyoit des billets
{21}tous les mois, comme on fait en beaucoup de lieux , il les recevoit avec un respect admirable ; il
en récitait tous les jours la sentence ; et dans les quatre dernières années de sa vie, comme il ne
pouvoit travailler, son principal divertissement étoit d’aller visiter les églises où il y avoit des
reliques exposées, ou quelque solennité ; et il avoit pour cela un almanach spirituel qui l’instruisoit
des lieux où il y avoit des dévotions particulières ; et il faisoit tout cela si dévotement et si
simplement, que ceux qui le voyoient en étaient surpris: ce qui a donné lieu à cette belle parole d’une
personne très-vertueuse et très-éclairée, que la grâce de Dieu se fait connoître dans les grands esprits
par les petites choses, et dans les esprits communs par les grandes.
Cette grande simplicité paroissoit lorsqu’on lui parloit de Dieu, ou de lui-même: de sorte que, la
{22}veille de sa mort, un ecclésiastique qui est un homme d’une très-grande vertu l’étant venu voir,
comme il l’avoit souhaité, et ayant demeuré une heure avec lui, il en sortit si édifié, qu’il me dit:
« Allez, consolez-vous, si Dieu l’appelle, vous avez bien sujet de le louer des grâces qu’il lui fait.
J’avois toujours admiré beaucoup de grandes choses en lui, mais je n’y avois jamais remarqué la
grande simplicité que je viens de voir: cela est incomparable dans un esprit tel que le sien ; je
voudrais de tout mon cœur être en sa place.»
{23}M. le curé de Saint-Étienne , qui l’a vu dans sa maladie, y voyoit la même chose, et disoit à
toute heure: « C’est un enfant, il est humble, il est soumis comme un enfant.» C’est par cette même
simplicité qu’on avoit une liberté tout entière pour l’avertir de ses défauts, et il se rendoit aux avis
qu’on lui donnoit, sans résistance. L’extrême vivacité de son esprit le rendoit quelquefois si
impatient qu’on avoit peine à le satisfaire ; mais, quand on l’avertissoit, ou qu’il s’apercevoit qu’il
avoit fâché quelqu’un dans ses impatiences, il réparait incontinent cela par des traitemens si doux et
par tant de bienfaits, que jamais il n’a perdu l’amitié de personne par là. Je tâche tant que je puis
d’abréger, sans cela j’aurois bien des particularités à dire sur chacune des choses que j’ai
remarquées ; mais, comme je ne veux pas m’étendre, je viens à sa dernière maladie.
Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort: son médecin lui
conseilla de s’abstenir de manger du solide, et de se purger ; pendant qu’il étoit en cet état, il fit une
action de charité bien remarquable. Il avoit chez lui un bon homme avec sa femme et tout son
ménage, à qui il avoit donné une chambre, et à qui il fournissent du bois, tout cela par charité ; car il
n’en tirait point d’autre service que de n’être point seul dans sa maison. Ce bon homme avoit un fils,
qui étant tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole, mon frère, qui avoit besoin de mes
assistances, eut peur que je n’eusse de l’appréhension d’aller chez lui à cause de mes enfans. Cela
l’obligea à penser de se séparer de ce malade ; mais, comme il craignoit qu’il ne fût en danger si on le
transportoit en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu’il fût déjà fortmal, disant: « Il y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure: c’est pourquoi il faut
que ce soit moi qui quitte.» Ainsi il sortit de sa maison le 29 juin, pour venir chez nous, et il n’y
rentra jamais ; car trois jours après il commença d’être attaqué d’une colique très-violente qui lui
ôtoit absolument le sommeil. Mais comme il avoit une grande force d’esprit et un grand courage, il
endurait ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissoit pas de se lever tous les jours et de
prendre lui-même ses remèdes, sans vouloir souffrir qu’on lui rendît le moindre service. Les
médecins qui le traitaient voyoient que ses douleurs étaient considérables ; mais, parce qu’il avoit le
pouls fort bon, sans aucune altération ni apparence de fièvre, ils assuraient qu’il n’y avoit aucun
péril, se servant même de ces mots: « Il n’y a pas la moindre ombre de danger.» Nonobstant ce
discours, voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles l’affoiblissoit, dès le
quatrième jour de sa colique et avant même que d’être alité, il envoya quérir M. le curé, et se
confessa. Cela fit bruit parmi ses amis, et en obligea quelques-uns de le venir voir, tout épouvantés
d’appréhension. Les médecins même en furent si surpris qu’ils ne purent s’empêcher de le témoigner,
disant que c’était une marque d’appréhension à quoi ils ne s’attendoient pas de sa part. Mon frère,
voyant l’émotion que cela avoit causée, en fut fâché, et me dit: « J’eusse voulu communier ; mais,
puisque je vois qu’on est surpris de ma confession, j’aurais peur qu’on ne le fût davantage ; c’est
pourquoi il vaut mieux différer.» M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son
mal continuoit ; comme M. le curé le venoit voir de temps en temps par visite, il ne perdoit pas une
de ces occasions pour se confesser, et n’en disoit rien, de peur d’effrayer le monde, parce que les
médecins assuraient toujours qu’il n’y avoit nul danger à sa maladie ; et en effet il y eut quelque
diminution en ses douleurs, en sorte qu’il se levoit quelquefois dans sa chambre. Elles ne le
quittèrent jamais néanmoins tout à fait, et même elles revenoient quelquefois, et il maigrissoit aussi
beaucoup, ce qui n’effrayoit pas beaucoup les médecins: mais, quoi qu’ils pussent dire, il dit
toujours qu’il étoit en danger, et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le
venoit voir. Il fit même son testament durant ce temps-là, où les pauvres ne furent pas oubliés, et il se
fit violence pour ne pas donner davantage, car il me dit que si M. Périer eût été à Paris, et qu’il y eût
consenti, il aurait disposé de tout son bien en faveur des pauvres ; et enfin il n’avoit rien dans l’esprit
et dans le cœur que les pauvres, et il me disoit quelquefois: « D’où vient que je n’ai jamais rien fait
pour les pauvres, quoique j’aie toujours eu un si grand amour pour eux?» Je lui dis: « C’est que
vous n’avez jamais eu assez de bien pour leur donner de grandes assistances.» Et il me répondit:
« Puisque je n’avois pas de bien pour leur donner, je devois leur avoir donné mon temps et ma
peine ; c’est à quoi j’ai failli ; et si les médecins disent vrai, et si Dieu permet que je me relève de
cette maladie, je suis résolu de n’avoir point d’autre emploi ni point d’autre occupation tout le reste
de ma vie que le service des pauvres.» Ce sont les sentimens dans lesquels Dieu l’a pris.
Il joignoit à cette ardente charité pendant sa maladie une patience si admirable, qu’il édifioit et
surprenoit toutes les personnes qui étaient autour de lui, et il disoit à ceux qui témoignoient avoir de
la peine de voir l’état où il étoit, que, pour lui, il n’en avoit pas, et qu’il appréhendoit même de
guérir ; et quand on lui en demandoit la raison, il disoit: « C’est que je connois les dangers de la
santé et les avantages de la maladie.» Il disoit encore au plus fort de ses douleurs, quand on
s’affligeoit de les lui voir souffrir: « Ne me plaignez point ; la maladie est l’état naturel des
chrétiens, parce qu’on est par là comme on devroit toujours être, dans la souffrance des maux, dans
la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui
travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l’attente continuelle de la
mort. N’est-ce pas ainsi que les chrétiens devraient passer la vie? Et n’est-ce pas un grand bonheur
quand on se trouve par nécessité dans l’état où l’on est obligé d’être, et qu’on n’a autre chose à faire
qu’à se soumettre humblement et paisiblement? C’est pourquoi je ne demande autre chose que de
prier Dieu qu’il me fasse cette grâce.» Voilà dans quel esprit il endurait tous ses maux.
Il souhaitait beaucoup de communier ; mais les médecins s’y opposoient, disant qu’il ne le pouvoit
faire à jeun, à moins que de le faire la nuit, ce qu’il ne trouvoit pas à propos de faire sans nécessité, et
que pour communier en viatique il falloit être en danger de mort ; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils
ne pouvoient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le fâchoit, mais il étoit contraint d’y céder.
Cependant sa colique continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui en effet le
soulagèrent beaucoup: mais au sixième jour de la boisson, qui étoit le quatorzième d’août, il sentit
un grand étourdissement avec une grande douleur de tête ; et quoique les médecins ne s’étonnassent
pas de cela, et qu’ils assurassent que ce n’était que la vapeur des eaux, il ne laissa pas de se confesser,
et il demanda avec des instances incroyables qu’on le fît communier, et qu’au nom de Dieu ontrouvât moyen de remédier à tous les inconvéniens qu’on lui avoit allégués jusqu’alors ; et il pressa
tant pour cela, qu’une personne qui se trouva présente lui reprocha qu’il avoit de l’inquiétude, et
qu’il devoit se rendre au sentiment de ses amis ; qu’il se portait mieux, et qu’il n’avoit presque plus
de colique ; et que, ne lui restant plus qu’une vapeur d’eau, il n’était pas juste qu’il se fît porter le
saint sacrement ; qu’il valoit mieux différer, pour faire cette action à l’église. Il répondit à cela: « On
ne sent pas mon mal, et on y sera trompé ; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire.»
Néanmoins voyant une si grande opposition à son désir, il n’osa plus en parler ; mais il dit:
« Puisqu’on ne me veut pas accorder cette grâce, j’y voudrais bien suppléer par quelque bonne
œuvre, et ne pouvant pas communier dans le chef, je voudrais bien communier dans ses
{24}membres ; et pour cela j’ai pensé d’avoir céans un pauvre malade à qui on rende les mêmes
services comme à moi, qu’on prenne une garde exprès, et enfin qu’il n’y ait aucune différence de lui
à moi, afin que j’aie cette consolation de savoir qu’il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans a
confusion que je souffre de me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois. Car
quand je pense qu’au même temps que je suis si bien, il y a une infinité de pauvres qui sont plus
malades que moi, et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me fait une peine que je ne
puis supporter ; et ainsi je vous prie de demander un malade à M. le curé pour le dessein que j’ai.»
J’envoyai à M. le curé à l’heure même, qui manda qu’il n’y en avoit point qui fût en état d’être
transporté ; mais qu’il lui donnerait, aussitôt qu’il serait guéri, un moyen d’exercer la charité, en se
chargeant d’un vieux homme dont il prendrait soin le reste de sa vie: car M. le curé ne doutait pas
alors qu’il ne dût guérir.
Comme il vit qu’il ne pouvoit pas avoir un pauvre en sa maison avec lui, il me pria donc de lui
faire cette grâce de le faire porter aux Incurables, parce qu’il avoit grand désir de mourir en la
compagnie des pauvres. Je lui dis que les médecins ne trouvoient pas à propos de le transporter en
l’état où il étoit: ce qui le fâcha beaucoup ; il me fit promettre que, s’il avoit un peu de relâche, je lui
donnerais cette satisfaction.
Cependant cette douleur de tête augmentant, il la souffrait toujours comme tous les autres maux,
c’est-à-dire sans se plaindre ; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d’août, il me
pria de faire faire une consultation ; mais il entra en même temps en scrupule, et me dit: « Je crains
qu’il n’y ait trop de recherche dans cette demande.» Je ne laissai pourtant pas de la faire ; et les
médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait, lui assurant toujours qu’il n’y avoit nul danger, et
que ce n’était que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins, quoi qu’ils pussent dire, il
ne les crut jamais, et me pria d’avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui ; et
moimême je le trouvai si mal, que je donnai ordre, sans en rien dire, d’apporter des cierges et tout ce
qu’il falloit pour le faire communier le lendemain matin.
Les apprêts ne furent pas inutiles, mais ils servirent plus tôt que nous n’avions pensé: car environ
minuit, il lui prit une convulsion si violente, que, quand elle fut passée, nous crûmes qu’il étoit mort,
et nous avions cet extrême déplaisir, avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint sacrement,
après l’avoir demandé si souvent avec tant d’instance. Mais Dieu, qui vouloit récompenser un désir
si fervent et si juste, suspendit comme par miracle cette convulsion, et lui rendit son jugement entier,
comme dans sa parfaite santé ; en sorte que M. le curé, entrant dans sa chambre avec le saint
sacrement, lui cria: « Voici Celui que vous avez tant désiré.» Ces paroles achevèrent de le réveiller ;
et comme M. le curé approcha pour lui donner la communion, il fit un effort, et il se leva seul à
moitié pour le recevoir avec plus de respect ; et M. le curé l’ayant interrogé, suivant la coutume, sur
les principaux mystères de la foi, il répondit distinctement: « Oui, monsieur, je crois tout cela de tout
mon cœur.» Ensuite il reçut le saint viatique et l’extrême-onction avec des sentimens si tendres, qu’il
en versoit des larmes. Il répondit à tout, remercia M. le curé ; et lorsqu’il le bénit avec le saint
ciboire, il dit: « Que Dieu ne m’abandonne jamais!» Ce qui fut comme ses dernières paroles ; car,
après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le
quittèrent plus, et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d’esprit: elles durèrent jusqu’à sa
mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d’août 1662, à une heure du matin, âgé de
trente-neuf ans deux mois.
L E T T R E S
127 pagesT A B L E
I. À MME PÉRIER.
LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A SA SŒUR, MADAME PERIER.
II. FRAGMENT DE LETTRE À SA SŒUR JACQUELINE.
III. FRAGMENT DE LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MME PÉRIER,
LEUR SŒUR.
LETTRE DE JACQUELINE PASCAL, A M. PASCAL, SON PÈRE
IV. LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MME PÉRIER, LEUR SŒUR.
V. LETTRE SUR LA MORT DE M. PASCAL LE PÈRE, ÉCRITE PAR PASCAL A SA SŒUR AÎNÉE,
MADAME PERIER, ET A SON MARI.
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL À M. PASCAL SON
FRERE,
VI. FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. PÉRIER.
VII. LE MÉMORIAL
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A
MADAME PERIER, SA SŒUR
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL À
M. PASCAL, SON FRERE
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME PERIER,
SA SŒUR
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MONSIEUR
PASCAL, SON FRERE
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME PERIER
SA SŒUR
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A
MADAME PERIER SA SŒUR
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME PERIER
SA SŒUR
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A
MADAME PERIER, SA SŒUR
VIII. EXTRAITS DES LETTRES A MADEMOISELLE DE ROANNEZ.
IX. EXTRAIT D’UNE LETTRE A MME PÉRIER.
RELATION DE MA SOEUR EUPHEMIE, SUR LA MORT DE MA SOEUR ANNE-MARIE DE
SAINTE-EUGENIE ARNAULD
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A M. PASCAL SON
FRERE
X. A LA MARQUISE DE SABLÉ.
LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME PERIER,
SA SŒUR
XI. A MADAME PERIER, SA SŒUR
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL, A MESDEMOISELLES
PERIER, SES NIECES
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A LA SŒUR
ANGELIQUE DE SAINT JEAN
LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A M. [ARNAULD]
LETTRE DE NICOLE A MADEMOISELLE PERIER, A PARIS
LETTRE DE LA MÈRE ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN A MADAME PERIER SUR LA MORT DE
LA SOEUR DE SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL ARRIVÉE LE 4 OCTOBRE 1661 1
LETTRE DE SINGLIN AUX RELIGIEUSES DE PORT ROYAL
LETTRE DE LA MERE AGNES A M. PASCAL SUR LA MORT DE SA SŒUR
XII. FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. PÉRIER OU DOMAT.
LETTRE DE MADAME PERIER A ARNAULD DE POMPONNE
TESTAMENT DE PASCAL
LETTRE DE WALLON DE BEAUPUIS A HERMANT
LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME PERIERLETTRE DE MR DE LALANE ABBÉ DE VALGROISSANT A MLLE PERIER, SŒUR DE MR
PASCAL
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME DE FOIX, COADJUTRIGE DE
SAINTES
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME LA MARQUISE DE SABLÉ
LETTRE DE M. DE SACY A MADEMOISELLE PERIER
LETTRE DE MR D’ANDILLY A MR PERIER, BEAU-FRÈRE DE MR PASCAL
EXRAIT D’UNE LETTRE DE LA MERE ANGÉLIQUE DE ST JEAN [A ARNAULD DE
POMPONNE, SON FRÈRE, EXILÉ A VERDUN]
LETTRE DE M. NICOLE A M. DE SAINT-CALAIS
LETTRE DU DUC DE ROUANNEZ A MONSIEUR DE POMPONNE
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE CHAPELAIN A MR BERNIER, MÉDECIN DU GRAND MOGOL
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE MR ARNAULD D’ANDILLY A ME PERIER
PHYSIQUEI. À MME PÉRIER.
De Rouen, ce samedi dernier janvier 1643.
Ma chère sœur,
Je ne doute pas que vous n’ayez été bien en peine du long temps qu’il y a que vous n’avez reçu de
nouvelles de ces quartiers ici. Mais je crois que vous vous serez bien doutée que le voyage des élus
en a été la cause, comme en effet. Sans cela, je n’aurois pas manqué de vous écrire plus souvent. J’ai
à te dire que MM. les commissaires étant à Gisors, mon père me fit aller faire un tour à Paris où je
trouvai une lettre que tu m’écrivois, où tu me mandes que tu t’étonnes de ce que je te reproche que
tu n’écris pas assez souvent, et où tu me dis que tu écris à Rouen toutes les semaines une fois. Il est
bien assuré, si cela est, que tes lettres se perdent, car je n’en reçois pas toutes les trois semaines une.
Étant retournés à Rouen, j’y ai trouvé une lettre de M. Périer, qui mande que tu es malade. Il ne
mande point si ton mal est dangereux, ni si tu te portes mieux, et il s’est passé un ordinaire depuis
sans avoir reçu de lettre, tellement que nous en sommes en une peine dont je te prie de nous tirer au
plus tôt ; mais je crois que la prière que je fais ici sera inutile, car, avant que tu aies reçu cette lettre
ici, j’espère que nous aurons reçu des lettres de toi ou de M. Périer. Le département s’achève, Dieu
merci. Si je savois quelque chose de nouveau, je te le ferois savoir. Je suis, ma chère sœur....
Ici ce post-scriptum de la main d’Étienne Pascal, le père : Ma bonne fille m’excusera si je ne lui
écris comme je le désirerois, n’y ayant aucun loisir. Car je n’ai jamais été dans l’embarras à la
dixième partie de ce que j’y suis à présent. Je ne saurois l’être davantage à moins d’en avoir trop ; il y
a quatre mois que je [ne] me suis pas couché six fois devant deux heures après minuit.
Je vous avois commencé dernièrement une lettre de raillerie sur le sujet de la vôtre dernière,
touchant le mariage de M. Desjeux, mais je n’ai jamais eu le loisir de l’achever. Pour nouvelles, la
fille de M. de Paris, maître des comptes, mariée à M. de Neufville, aussi maître des comptes, est
décédée, comme aussi la fille de Belair, mariée au petit Lambert. Votre petit a couché céans cette
nuit. Il se porte Dieu grâces très-bien. Je suis toujours
Votre bon et excellent ami,
PASCAL.
Votre très-humble et très-affectionné serviteur et frère,
PASCAL. LETTRE DE JACQUELINE PASCAL A SA SŒUR,

MADAME PERIER.
A Paris, ce mercredi 25 septembre 1647.
Ma très chere sœur,
rJ’ay différé à t’escrire parce que je voulois te mander tout au long l’entrevëue de M Descartes et
rde mon frere, et je n’eus le loisir hier de te dire que dimanche au soir M Habert vint icy accompagné
rde M de Monligny, de Bretagne, qui me venoit dire au deffaut de mon frere qui estoit à l’Eglise, que
M. Descartes, son compatriote et intime amy, luy avoit fort tesmoigné avoir envie de voir mon frere,
à cause de la grande estime qu’il avoit tousjours ouy faire de M. mon père et de luy, et que pour cet
effet il l’avoit prié de venir voir s’il n’incommoderoit point mon frere, par ce qu’il sçavoit qu’il
restoit malade, en venant céans le lendemain à neuf heures du matin. Quand M de Montigny me
proposa cela, je fus assez empeschée de respondre, à cause que je sçavois qu’il a peine à se
contraindre et à parler, particulièrement le matin ; neantmoins je ne crus pas à propos de le refuser, si
rbien que nous arrestasmes qu’il viendroit à 10 heures et demie le lendemain ; ce qu’il fit avec M
r rHabert, M de Montigny, un jeune homme de soutane, que je ne connois pas, le fils de M de
rMontigny et 2 ou 3 autres petits garçons. M de Roberval, que mon frère en avoit averti, s’y trouva ;
et là, aprez quelques civilités, il fut parlé de l’instrument qui fut fort admiré, tandis que M. de
Roberval le montroit. En suitte on se mit sur le Vuide, et M. Descartes avec un grand sérieux,
comme on luy contoit une expérience et qu’on luy demanda ce qu’il croyoit qui fust entré dans la
rsyringue, dit que c’estoit de la matière subtile ; sur quoy mon frère luy respondit ce qu’il put, et M
rde Roberval, croyant que mon frère avoit peine à parler, entreprit avec un peu de chaleur M
Descartes, avec civilité pourtant, qui lui respondit avec un peu d’aigreur qu’il parleroit à mon frère
tant que l’on voudroit, parce qu’il parloit avec raison, mais non pas avec luy, qui parloit avec
préoccupation ; et là desus, voyant à sa montre qu’il estoit midy il se leva, parce qu’il estoit prié de
rdiner au fauxbourg Saint Germain, et M. de Roberval aussy, si bien que M Descartes l’emmena dans
un carrosse où ils étaient tous deux seuls, et là ils se chantèrent goguettes, mais un peu plus fort que
rjeu à ce que nous dit M de Roberval qui revint icy l’aprez dinée, où il trouva M. Dalibray.
rJ’avois oublié à te dire que M Descartes, fasché d’avoir este si peu céans, promit à mon frère de le
rvenir revoir le lendemain à 8 heures. M Dalibray, à qui on l’avoit dit le soir, s’y voulut trouver, et fit
rce qu’il put pour y mener M le Pailleur, que mon frère avoit prié d’avertir de sa part ; mais il fut
rtrop paresseux pour y venir ; ils dévoient diner, M. Dalibray et luy, assez proche d’icy. M Descartes
venoit icy en partie pour consulter le mal de mon frère, sur quoy il ne luy dit pourtant pas
grand’chose ; seulement il luy conseilla de se tenir tous les jours au lit jusques à ce qu’il fust las d’y
estre, et de prendre force bouillons. Ils parlèrent de bien d’autres choses, car il y fut jusques à 11
heures; mais je ne saurois qu’en dire, car pour hier je n’y estois pas, et je ne le pus savoir, car nous
fusmes embarrassez toute la journée à luy faire prendre son premier bain. Il trouva que cela luy
faisoit un peu mal à la teste, mais c’est qu’il le prit trop chaud ; et je crois que la saignée au pied de
dimanche au soir luy fit du bien, car lundy il parla fort toute la journée, le matin à M. Descartes, et
l’aprez-dinée à M. Roberval, contre qui il disputa longtemps touchant beaucoup de choses qui
appartiennent autant à la Théologie qu’à la Physique; et cependant il n’en eut point d’autre mal que
de suer beaucoup la nuit et de fort peu dormir; mais il n’en eut point les maux de teste que
j’attendois aprez cet effort. — Madame Habert se porte bien à cette heure ; je crois qu’elle est hors de
danger: elle revomissoit tout ce qu’elle prenoit, jusques aux bouillons…
rDis à M Ausoult que, selon sa lettre, mon frère escrivit au P. Mersene l’autre jour pour sçavoir de
rluy quelles raisons M Descartes apportoit contre la colonne d’air, lequel fit response assez mal
escrite, à cause qu’il a eu l’artère du bras droit coupée en le saignant, dont il sera peut estre estropié.
Je lus pourtant que ce n’estoit pas M. Descartes, car, au contraire, il la croit fort, mais par une raison
rque mon frère n’approuve pas, mais M de Roberval qui estoit contre ; et aussi il luy tesmoignoit
rl’envie que M Descartes avoit de le voir, et l’instrument aussy. Mais nous prenions tout cela pourcivilité.
Dis à M. Duménil, si tu le vois, qu’une personne qui n’est plus mathématicien, et d’autres qui ne
l’ont jamais esté, baisent les mains à un qui l’est tout de nouveau. M. Ausoult t’expliquera tout cela ;
je n’ay ni le temps ni la patience. Adieu, je suis, ma chère sœur, ta très humble et obéissante sœur et
servante.
J. Pascal.
A Mademoiselle Perier, au logis de M. Pascal, conseiller du Roy en ses conseils, derrière les murs
tS Ouen, à RouentII. FRAGMENT DE LETTRE À SA SŒUR JACQUELINE.
Ce 26 janvier 1648.
Ma chère sœur,
Nous avons reçu tes lettres. J’avois dessein de te faire réponse sur la première que tu m’écrivis il y
a plus de quatre mois ; mais mon indisposition et quelques autres affaires m’empêchèrent de
l’achever. Depuis ce temps-là, je n’ai pas été en état de t’écrire, soit à cause de mon mal, soit manque
de loisir ou pour quelque autre raison. J’ai peu d’heures de loisir et de santé tout ensemble.
J’essayerai néanmoins d’achever celle-ci sans me forcer ; je ne sais si elle sera longue ou courte. Mon
principal dessein est de t’y faire entendre le fait des visites que tu sais, où j’espérois d’avoir de quoi
te satisfaire et répondre à tes dernières lettres. Je ne puis commencer par autre chose que par le
témoignage du plaisir qu’elles m’ont donné ; j’en ai reçu des satisfactions si sensibles, que je ne te
les pourrai pas dire de bouche. Je te prie de croire qu’encore que je ne t’aie point écrit, il n’y a point
eu d’heure que tu ne m’aies été présente, où je n’aie fait des souhaits pour la continuation du grand
dessein que Dieu t’a inspiré. J’ai ressenti de nouveaux accès de joie à toutes les lettres qui en
portoient quelque témoignage, et j’ai été ravi d’en voir la continuation sans que tu eusses aucunes
nouvelles de notre part. Cela m’a fait juger qu’il avoit un appui plus qu’humain, puisqu’il n’avoit
pas besoin des moyens humains pour se maintenir. Je souhaiterois néanmoins d’y contribuer quelque
chose, mais je n’ai aucune des parties qui sont nécessaires pour cet effet. Ma foiblesse est si grande
que, si je l’entreprenois, je ferois plutôt une action de témérité que de charité, et j’aurois droit de
craindre pour nous deux le malheur qui menace un aveugle conduit par un aveugle. J’en ai ressenti
mon incapacité sans comparaison davantage depuis les visites dont il est question, et bien loin d’en
avoir remporté assez de lumières pour d’autres, je n’en ai rapporté que de la confusion et du trouble
pour moi, que Dieu seul peut calmer et où je travaillerai avec soin, mais sans empressement et sans
inquiétude, sachant bien que l’un et l’autre m’en éloigneroient. : Je te dis que Dieu seul le peut
calmer et que j’y travaillerai, parce que je ne trouve que des occasions de le faire naître et de
l’augmenter dans ceux dont j’en avois attendu la dissipation : de sorte que me voyant réduit à moi
seul, il ne me reste qu’à prier Dieu qu’il en bénisse le succès. J’aurois pour cela besoin de la
communication de personnes savantes et de personnes désintéressées : les premiers sont ceux qui ne
le feront pas ; je ne cherche plus que les autres, et pour cela je souhaite infiniment de te voir, car les
lettres sont longues, incommodes et presque inutiles en ces occasions. Cependant je t’en écrirai peu
de chose. La première fois que je vis M. Rebours, je me fis connoître à lui et j’en fus reçu avec
autant de civilités que j’eusse pu souhaiter ; elles appartenoient toutes à M. mon père, puisque je les
reçus à sa considération. Ensuite des premiers complimens, je lui demandai la permission de le revoir
de temps en temps ; il me l’accorda. Ainsi je fus en liberté de le voir, de sorte que je ne compte pas
cette première vue pour visite, puisqu’elle n’en fut que la permission. J’y fus à quelque temps de là,
et entre autres discours je lui dis avec ma franchise et ma naïveté ordinaires que nous avions vu leurs
livres et ceux de leurs adversaires ; que c’étoit assez pour lui faire entendre que nous étions de leurs
sentimens. Il m’en témoigna quelque joie. Je lui dis ensuite que je pensois que l’on pouvoit, suivant
les principes mêmes du sens commun, démontrer beaucoup de choses que les adversaires disent lui
être contraires, et que le raisonnement bien conduit portoit à les croire, quoiqu’il les faille croire
sans l’aide du raisonnement.
Ce furent mes propres termes, où je ne crois pas qu’il y ait de quoi blesser la plus sévère modestie.
Mais, comme tu sais que toutes les actions peuvent avoir deux sources, et que ce discours pou voit
procéder d’un principe de vanité et de confiance dans le raisonnement, ce soupçon, qui fut augmenté
par la connoissance qu’il avoit de mon étude de la géométrie, suffit pour lui faire trouver ce discours
étrange, et il me le témoigna par une repartie si pleine d’humilité et de modestie, qu’elle eût sans
doute confondu l’orgueil qu’il vouloit réfuter. J’essayai néanmoins de lui faire connoître mon
motif ; mais ma justification accrut son doute et il prit mes excuses pour une obstination. J’avoue
que son discours étoit si beau, que, si j’eusse cru être en l’état qu’il se le figuroit, il m’en eût retiré ;
mais, comme je ne pensois pas être dans cette maladie, je m’opposai au remède qu’il me présentoit.
Mais il le fortifioit d’autant plus que je semblois le fuir, parce qu’il prenoit mon refus pour
endurcissement ; et plus il s’efforçoit de continuer, plus mes remercîmens lui témoignoient que je ne
le tenois pas nécessaire. De sorte que toute cette entrevue se passa dans cette équivoque et dans unembarras qui a continué dans toutes les autres et qui ne s’est pu débrouiller. Je ne te rapporterai pas
les autres mot à mot, parce qu’il ne seroit pas nécessaire ni à propos. Je te dirai seulement en
substance le principal de ce qui s’y est dit ou, pour mieux dire, le principal de leur retenue.
Mais je te prie avant toutes choses de ne tirer aucune conséquence de tout ce que je te mande,
parce qu’il pourroit m’échapper de ne pas dire les choses avec assez de justesse ; et cela te pourroit
faire naître quelque soupçon peut-être aussi désavantageux qu’injuste. Car enfin, après y avoir bien
songé, je n’y trouve qu’une obscurité où il seroit dangereux et difficile de décider, et pour moi j’en
suspends entièrement mon jugement, autant à cause de ma faiblesse que pour mon manque de
connoissance…III. FRAGMENT DE LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MME
PÉRIER, LEUR SŒUR.
erCe 1 avril 1648.
Nous ne savons si celle-ci sera sans fin aussi bien que les autres, mais nous savons bien que nous
voudrions bien t’écrire sans fin. Nous avons ici la lettre de M. de Saint-Cyran, De la vocation,
imprimée depuis peu sans approbation ni privilège et qui a choqué beaucoup de monde. Noua la
lisons ; nous te l’enverrons après. Nous serons bien aises d’en savoir ton sentiment et celui de
M. mon père. Elle est fort relevée.
Nous avons plusieurs fois commencé à t’écrire, mais j’en ai été retenu par l’exemple et par les
discours ou, si tu veux, par les rebuffades que tu sais ; mais après, nous en être éclaircis tant que
nous avons pu, je crois que, s’il faut y apporter quelque circonspection, et s’il y a des occasions où
l’on ne doit pas parler de ces choses, nous en sommes dispensés ; car comme nous ne doutons point
l’un de l’autre, et que nous sommes comme assurés mutuellement que nous n’avons dans tous ces
discours que la gloire de Dieu pour objet, et presque point de communication hors de nous-mêmes,
je ne vois point que nous puissions avoir de scrupule, tant qu’il nous donnera ces sentimens. Si nous
ajoutons à ces considérations celle de l’alliance que la nature a faite entre nous, et à cette dernière
celle que la grâce y a faite, je crois que, bien loin d’y trouver une défense, nous y trouverons une
obligation ; car je trouve que notre bonheur a été si grand d’être unis de la dernière sorte, que nous
nous devons unir pour le reconnoître et pour nous en réjouir. Car il faut avouer que c’est proprement
depuis ce temps (que M. de Saint-Cyran veut qu’on appelle le commencement de la vie) que nous
devons nous considérer comme véritablement parens, et qu’il a plu à Dieu de nous joindre aussi bien
dans son nouveau monde par l’esprit, comme il avoit fait dans le terrestre par la chair.
Nous te prions qu’il n’y ait point de jour où tu ne le repasses en ta mémoire, et de reconnoître
souvent la conduite dont Dieu s’est servi en cette rencontre, où il ne nous a pas seulement faits frères
les uns des autres, mais encore enfans d’un même père ; car tu sais que mon père nous a tous
prévenus et comme conçus dans ce dessein. C’est en quoi nous devons admirer que Dieu nous ait
donné et la figure et la réalité de cette alliance ; car, comme nous avons dit souvent entre nous, les
choses corporelles ne sont qu’une image des spirituelles, et Dieu a représenté les choses invisibles
dans les visibles. Cette pensée est si générale et si utile, qu’on ne doit point laisser passer un espace
notable de temps sans y songer avec attention. Nous avons discouru assez particulièrement du
rapport de ces deux sortes de choses ; c’est pourquoi nous n’en parlerons pas ici : car cela est trop
long pour l’écrire et trop beau pour ne t’être pas resté dans la mémoire, et, qui plus est, nécessaire
absolument, suivant, mon avis. Car comme nos péchés nous retiennent enveloppés parmi les choses
corporelles et terrestres, et qu’elles ne sont pas seulement la peine de nos péchés, mais encore
l’occasion d’en faire de nouveaux et la cause des premiers, il faut que nous nous servions du lieu
même où nous sommes tombés pour nous relever de notre chute. C’est pourquoi nous devons bien
ménager l’avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une
image des biens que nous avons perdus, et de nous environner dans la captivité même où sa justice
nous a réduits, de tant d’objets qui nous servent d’une leçon continuellement présente.
De sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des
images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude ; mais il faut
avouer qu’on ne peut apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle ; car comme
toutes choses parlent de Dieu à ceux qui le connoissent, et qu’elles le découvrent à tous ceux qui
l’aiment, ces mêmes choses le cachent à tous ceux qui ne le connoissent pas. Aussi l’on voit que dans
les ténèbres du monde on les suit par un aveuglement brutal, que l’on s’y attache et qu’on en fait la
dernière fin de ses désirs, ce qu’on ne peut faire sans sacrilège, car il n’y a que Dieu qui doive être la
dernière fin, comme lui seul est le vrai principe. Car, quelque ressemblance que la nature créée ait
avec son Créateur, et encore que les moindres choses et les plus petites et les plus viles parties du
monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu’en Dieu, on ne peut
pas légitimement leur porter le souverain respect, parce qu’il n’y a rien de si abominable aux yeux de
Dieu et des hommes que l’idolâtrie, à cause qu’on y rend à la créature l’honneur qui n’est dû qu’au
Créateur. L’Écriture est pleine des vengeances que Dieu a exercées sur ceux qui en ont été coupables,
et le premier commandement du Décalogue, qui enferme tous les autres, défend sur toutes choses
d’adorer ses images. Mais comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects,il est visible qu’il n’y a point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d’aimer
souverainement les créatures, quoiqu’elles le représentent.
C’est pourquoi ceux à qui Dieu fait connoître ces grandes vérités doivent user de ces images pour
jouir de celui qu’elles représentent, et ne demeurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et
judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité. Et ceux que Dieu, par la régénération, a retirés
gratuitement du péché (qui est le véritable, néant, parce qu’il est contraire à Dieu, qui est le véritable
être) pour leur donner une place dans son Église qui est son véritable temple, après les avoir retirés
gratuitement du néant au point de leur création, pour leur donner une place dans l’univers, ont une
double obligation de le servir et de l’honorer, puisque en tant que créatures ils doivent se tenir dans
l’ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu’ils remplissent, et qu’en tant que chrétiens, ils
doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus-Christ. Mais qu’au lieu
que les créatures qui composent le monde s’acquittent de leur obligation en se tenant dans une
perfection bornée, parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfans de Dieu ne doivent
point mettre de limites à leur pureté et à leur perfection, parce qu’ils font partie d’un corps tout divin
et infiniment parfait ; comme on voit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la
perfection, et qu’il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie, quand il dit : « Soyez donc
parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Aussi c’est une erreur bien préjudiciable et bien
ordinaire parmi les chrétiens et parmi ceux-là mêmes qui font profession de piété, de se persuader
qu’il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance et qu’il ne soit pas
nécessaire de passer, puisqu’il n’y en a point qui ne soit mauvais si on s’y arrête, et dont on puisse
éviter de tomber qu’en montant plus haut…LETTRE DE JACQUELINE PASCAL, A M. PASCAL, SON PÈRE
A Paris, ce vendredy 19 juin 1648.
Monsieur mon père,
Comme l’ingratitude est le plus noir de tous les vices, tout ce qui en approche est si horrible, qu’il
ne peut pas seulement tomber dans la pensée d’une personne qui ayme tant soit peu la vertu ; et parce
que l’oubli des bienfaits qu’on a receus de quelqu’un (surtout quand ils sont grands et qu’ils ont esté
presque continuels) en est d’ordinaire un effet et que le manque de confiance en cette mesme
personne ne peut estre l’effet que de cet oubly, je croirois faire un crime d’en manquer en cette
occasion, encore qu’il soit vray que je souhaitte beaucoup ce que je vous prie de m’accorder et que
ce soit l’ordinaire de ceux qui souhaittent de craindre aussy. Avant toutes choses, je vous conjure,
mon père, au nom de Dieu (que nous devons seul considérer en toutes matières, mais
particulièrement en celle cy), de ne vous point estonner de la prière que je vous vais faire, puisqu’elle
ne choque en rien la volonté que vous m’avez tesmoigné que vous aviez. Je vous conjure aussi, par
tout ce qu’il y a de plus saint, de vous ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ay rendue
sur la chose du monde qui me touche le plus, et dont je souhaitte l’accomplissement avec plus
d’ardeur. Vous n’avez pas oublié sans doute cette soumission si exacte. Vous en parûtes trop
satisfait pour qu’elle soit si tost sortie de votre esprit. Dieu m’est tesmoin que je crois avoir fait mon
devoir d’en user ainsy, et que ce je vous en dis n’est que pour vous faire comprendre que toutes mes
maximes me portent à ne rien entreprendre d’important que par votre consentement, et que jamais il
ne m’arrivera de vous fascher, s’il m’est possible. Je prie Dieu de vous l’imprimer aussi bien dans la
pensée qu’il l’est dans mon cœur. Apres cela, mon père, je ne doute plus que vous ne me fassiez
l’honneur de me croire et que vous ne m’accordiez ma demande. L’affection avec laquelle je la
souhaitte fait que je n’ose vous la dire sans des préparations qui vous feront sans doute penser que
c’est quelque chose de conséquence. Elle ne l’est pourtant nullement, et si peu que, connoissant en
moy le dessein de vous obeïr, en quelque lieu que je sois, avec la mesme exactitude que j’ay fait
jusqu’icy, et que d’ailleurs la chose presse, je crois que, sans vous offenser en rien, (et je serois bien
faschée d’en avoir eu seulement la pensée), j’eusse pu le faire devant que de vous en parler ; n’eust
esté que vous en eussiez esté surpris, et que, comme c’est l’image d’un plus grand engagement, cela
eust pu vous estonner de l’avoir fait sans vostre aveu, et vous l’eussiez peut estre pris pour une
image de désobéissance. Vous sçaurez donc, mon père, s’il vous plaist, et je crois bien que vous en
estes desja instruit, que c’est une chose ordinaire parmi les personnes de toutes sortes de conditions,
engagées dans le monde ou non, lesquelles ont quelque soin d’elles mesmes, de faire à presque toutes
les bonnes festes, et souvent aussi en d’autres temps, (c’est le directeur qui en juge), quinze jours ou
trois semaines de retraitte dans une maison religieuse où l’on s’enferme par la permission de la
supérieure, pour ne s’entretenir qu’avec Dieu seul, parmy des personnes qui ne soyent qu’à luy. C’est
pour quoy ceux qui sont le plus soigneux de leur salut se mettent, quand ils le peuvent, dans les
maisons les mieux réglées. Je croy que vous veoyez bien mon dessein, et que vous pensez avec moy
que je ne puis faire un meilleur choix que de jetter les yeux pour cela sur le Port-Royal de Paris, ni
prendre un temps plus propre que celuy de vostre absence, où je ne puis vous rendre aucun service
non plus qu’au reste de la maison, à qui je suis entièrement inutile à cette heure ; car depuis que vous
estes party, je n’ay pas escrit un seul mot pour mon frère, qui est la chose pour laquelle il auroit plus
besoin de moy ; mais il peut s’en passer par le moyen d’une autre personne. Enfin je ne vois rien où
je puisse seulement estre utile, jusques à votre départ pour Rouen, principalement si l’on compare
cette utilité avec la nécessité qu’il y a pour moy de faire cette retraitte, surtout en ce lieu là ; car,
puisque Dieu me fait la grâce d’augmenter de jour en jour l’effet de la vocation qu’il luy a plu me
donner (et que vous m’avez permis de conserver), qui est le désir de l’accomplir aussy tost qu’il
m’aura fait connoistre sa volonté par la vostre ; puis, dis je, que ce désir m’augmente de jour en jour,
et que je ne veois rien sur la terre qui me put empescher de l’accomplir si vous me l’aviez permis,
cette retraitte me servira d’épreuve pour sçavoir si c’est en ce lieu là que Dieu me veut. Je pourray là
l’écouter seul à seule, et peut estre par là je trouveray que je ne suis pas née pour ces sortes de lieux ;
et, s’il est ainsy, je vous prieray franchement de ne plus songer ny vous préparer à ce que je vous
avois dit ; ou bien, si Dieu me fait entendre que j’y suis propre, je vous promets que je mettray tout
mon soin à attendre sans inquiétude l’heure que vous voudrez choisir pour sa gloire ; car je croy que
vous ne cherchez que cela ; au lieu que je vis à présent dans un désir continuel d’une chose que je nesais si elle pourroit réussir, quand mesme vous la souhaitteriez, si bien que je suis dans un embarras
d’esprit qui ne se peut dire. Mais, après cette épreuve, je pourray presque avec certitude vous assurer
de l’un ou de l’autre, et attendre avec patience le temps que vous m’ordonnerez. Ma pensée estoit de
demeurer dans ce lieu là, au cas que vous le trouvassiez bon, jusqu’à ce que vous fussiez près de
retourner à Rouen ; néanmoins, si vous voulez absolument que je retourne devant ce temps là, je n’ay
pas à faire de vous asseurer que je le feray, car je sçay bien que vous n’en doutez pas ; aussi ne
manqueray je pas à vous obeïr promptement. Voila, monsieur mon père, la très humble prière que
j’avois à vous faire ; je ne doute pas que vous ne me l’accordiez ; mais je vous prie de prendre la
peine de m’y faire faire response le plus tost que vous le pourrez par ma sœur ou par quelque autre ;
car je crains que les remèdes vous empeschent de vous donner la peine de la faire par vous mesme.
Considérez, s’il vous plaist, que je n’ay que ce seul temps là pour faire cette retraite si utile et mesme
si nécessaire pour moy, principalement à cause des circonstances qui s’y rencontrent. C’est pour
quoy je vous conjure, si j’ay jamais esté assez heureuse pour vous satisfaire en quelque chose, de
m’accorder promptement ce que je vous demande. Ces religieuses ont eu assez de bonté pour me
l’accorder de leur part. M. Perier, mon frère et ma fidelle l’approuvent et en sont contents, pourveu
que vous y consentiez, si bien qu’il ne despend que de vous seul. J’ay pris la hardiesse de vous prier
de peu de chose en ma vie ; je vous supplie, autant que je le puis et avec tout le respect possible, de
ne me point refuser celle cy, et surtout de ne me point laisser sans réponse, si ce n’est que ces petites
retraittes estant, comme j’ay dit, des choses fort ordinaires, vous les jugiez si peu importantes que la
mienne puisse estre faite sans une marque expresse de vostre volonté, et qu’ainsy je n’aye pas sujet
de croire que vous trouviez mauvais le dessein que j’en ay, à moins que vous me fassiez mander que
vous ne le voulez pas. Car comme la poste part souvent et qu’ainsy vous avez grande commodité de
faire escrire, et que d’ailleurs le silence est pris pour un consentement, si je ne reçois point de vos
nouvelles tout au plus tard de mardy en huit jours (je puis en recevoir devant), je vous prie de ne
point trouver mauvais que je me dispose pour aller faire mon petit voyage, de dimanche qui est le
21° en quinze jours. Auparavant pourtant que de partir, je sauray s’il n’y a point de lettres de vous à
la poste ; après quoy, s’il n’y en a point, je seray entièrement confirmée dans la pensée que vous le
souhaittez aussi bien que moy, et ainsy je ne feray nulle difficulté de passer outre ; car je vous
asseure que si je ne croyois que ce me fust une preuve évidente de votre consentement je n’aurois
garde de l’entreprendre.
S’il y avoit quelque conjuration plus forte que l’amour de Dieu, pour vous obliger de m’accorder
en sa faveur cette petite prière, je l’employerois en une occasion pour laquelle j’ai tant d’affection, et
qui me fait vous conjurer, au nom de ce saint amour que Dieu nous porte et que nous luy devons,
d’accorder ma demande ou à ma foiblesse ou à mes raisons, puisque vous devez estre certain, plus
par la dernière épreuve que vous en avez faite que par toutes les autres, que vos commandements me
sont des lois, et que, toutes les fois qu’il s’agira de votre satisfaction, au préjudice mesme du repos
de toute ma vie, vous connoistrez, par la promptitude avec laquelle j’y courray, que c’est par
reconnoissance et par affection plustost que par le devoir, et que, quand je vous accorday ce que vous
me demandiez, c’estoit par pure affection à votre service (selon Dieu), lequel vous me dites estre la
cause pour quoy vous me reteniez auprès de vous. J’espère en Dieu qu’il vous fera connoistre
quelque jour combien plus je vous pourrai servir auprès de Luy qu’auprès de vous. Mais en attendant
ce temps, je le prie de me conserver toute la vie dans les sentiments où j’ay tousjours esté jusqu’icy,
d’attendre avec patience vostre volonté, après que j’auray tasché de découvrir la Sienne, (pour le
regard du lieu que j’ay dans l’esprit), dans ma petite retraitte, sur le sujet de laquelle j’attendray votre
response avec l’impatience que vous pouvez vous imaginer, mais avec une soumission d’esprit tout
entière, quoy que avec un désir très grand de l’obtenir. Et quelque chose qu’elle contienne, elle ne
changera en rien la passion qu’elle trouvera en moy, et qui ne me quitte point, de vous tesmoigner de
combien je suis, plus véritablement par l’affection du cœur que par la nécessité de la nature,
Monsieur mon père,
Vostre très humble et très obéissante fille et servante,
J. PASCAL.
rM Perier, mon frere, et ma fidelle vous baisent très humblement les mains.IV. LETTRE DE PASCAL ET DE SA SŒUR JACQUELINE A MME PÉRIER, LEUR
SŒUR.
A Paris, ce 5 novembre, après-midi, 1648.
Ma chère sœur,
Ta lettre nous a fait ressouvenir d’une brouillerie dont on avoit perdu la mémoire, tant elle est
absolument passée. Les éclaircissemens un peu trop grands que nous avons procurés ont fait paroître
le sujet général et ancien de nos plaintes, et les satisfactions que nous en avons faites ont adouci
l’aigreur que mon père en avoit conçue. Nous avons dit ce que tu avois déjà dit, sans savoir que tu
l’eusses dit, et ensuite nous avons excusé de bouche ce que tu avois depuis excusé par écrit, sans
savoir que tu l’eusses excusé ; et nous n’avons su ce que tu as fait qu’après que nous l’avons eu fait
nous-mêmes ; car comme nous n’avions rien caché à mon père, il nous a aussi tout découvert et
guéri ensuite tous nos soupçons. Tu sais combien ces embarras troublent la paix de la maison
extérieure et intérieure, et combien dans ces rencontres on a besoin des avertissemens que tu nous as
donnés trop tard.
Nous avons à t’en donner nous-mêmes sur le sujet des tiens. Le premier est sur ce que tu mandes
que nous t’avons appris ce que tu nous écris. 1° Je ne me souviens point de t’en avoir parlé, et si peu
que cela m’a été très-nouveau, et de plus, quand cela seroit vrai, je craindrois que tu ne l’eusses
retenu humainement, si tu n’avois oublié la personne dont tu l’avois appris pour ne te ressouvenir
que de Dieu qui peut seul te l’avoir véritablement enseigné. Si tu t’en souviens comme d’une bonne
chose, tu ne saurois penser le tenir d’aucun autre, puisque ni toi ni les autres ne le peuvent apprendre
que de Dieu seul. Car, encore que dans cette sorte de reconnoissance on ne s’arrête pas aux hommes
à qui on s’adresse comme s’ils étoient auteurs du bien qu’on a reçu par leur entremise, néanmoins
cela ne laisse point de former une petite opposition à la vue de Dieu, et principalement dans les
personnes qui ne sont pas entièrement épurées des impressions charnelles qui font considérer comme
source de bien les objets qui le communiquent.
Ce n’est pas que nous ne devions reconnoître et nous ressouvenir des personnes dont nous tenons
quelques instructions, quand ces personnes ont le droit de les faire, comme les pères, les évêques et
les directeurs, parce qu’ils sont les maîtres dont les autres sont les disciples. Mais quant à nous, il
n’en est pas de même ; car comme l’ange refusa les adorations d’un saint serviteur comme lui, nous
te dirons, en te priant de n’user plus de ces termes d’une reconnoissance humaine, que tu te gardes de
nous faire de pareils complimens, parce que nous sommes-disciples comme toi.
Le second est sur ce que tu dis qu’il n’est pas nécessaire de nous répéter ces choses, puisque nous
les savons déjà bien ; ce qui nous fait craindre que tu ne mettes pas ici assez de différence entre les
choses dont tu parles et celles dont le siècle parle, puisqu’il est sans doute qu’il suffit d’avoir appris
une fois celles-ci et de les avoir bien retenues, pour n’avoir plus besoin d’en être instruit, au lieu
qu’il ne suffit pas d’avoir une fois compris celles de l’autre sorte, et de les avoir connues de la bonne
manière, c’est-à-dire par le mouvement intérieur de Dieu, pour en conserver la connoissance de la
même sorte, quoique l’on en conserve bien le souvenir. Ce n’est pas qu’on ne s’en puisse souvenir,
et qu’on ne retienne aussi facilement une épître de saint Paul qu’un livre de Virgile, mais les
connoissances que nous acquérons de cette façon aussi bien que leur continuation, ne sont qu’un
effet de mémoire, au lieu que pour y entendre ce langage secret et étranger à ceux qui le sont du ciel,
il faut que la même grâce qui peut seule en donner la première intelligence, la continue et la rende
toujours présente en la retraçant sans cesse dans le cœur des fidèles pour la faire toujours vivre ;
comme dans les bienheureux Dieu renouvelle continuellement leur béatitude, qui est un effet et une
suite de sa grâce, comme aussi l’Église tient que le Père produit continuellement le Fils et maintient
l’éternité de son essence pour une effusion de sa substance qui est sans interruption aussi bien que sa
fin.
Ainsi la continuation de la justice des fidèles n’est autre chose que la continuation de l’infusion de
la grâce, et non pas une seule grâce qui subsiste toujours ; et c’est ce qui nous apprend parfaitement
la dépendance perpétuelle où nous sommes de la miséricorde de Dieu, puisque, s’il en interrompt
tant soit peu le cours, la sécheresse survient nécessairement. Dans cette nécessité, il est aisé de voir
qu’il faut continuellement faire de nouveaux efforts pour acquérir cette nouveauté continuelle
d’esprit, puisqu’on ne peut conserver la grâce ancienne que par l’acquisition d’une nouvelle grâce, etqu’autrement on perdra celle qu’on pensera retenir, comme ceux qui, voulant renfermer la lumière,
n’enferment que des ténèbres. Ainsi, nous devons veiller à purifier sans cesse l’intérieur, qui se salit
toujours de nouvelles taches en retenant aussi les anciennes, puisque sans le renouvellement assidu
on n’est pas capable de recevoir ce vin nouveau qui ne sera point mis en vieux vaisseaux.
C’est pourquoi tu ne dois pas craindre de nous remettre devant les yeux les choses que nous avons
dans la mémoire, et qu’il faut faire rentrer dans le cœur, puisqu’il est sans doute que ton discours en
peut mieux servir d’instrument à la grâce que non pas l’idée qui nous en reste en la mémoire, puisque
la grâce est particulièrement accordée à la prière, et que cette charité que tu as eue pour nous est une
prière du nombre de celles qu’on ne doit jamais interrompre. C’est ainsi qu’on ne doit jamais refuser
de lire ni d’ouïr les choses saintes, si communes et si connues qu’elles soient ; car notre mémoire,
aussi bien que les instructions qu’elle retient, n’est qu’un corps inanimé et judaïque sans l’esprit qui
doit les vivifier. Et il arrive très-souvent que Dieu se sert de ces moyens extérieurs pour les faire
comprendre et pour laisser d’autant moins de matière à la vanité des hommes lorsqu’ils reçoivent
ainsi la grâce en eux-mêmes. C’est ainsi qu’un livre et un sermon, si communs qu’ils soient,
apportent bien plus de fruit à celui qui s’y applique avec plus de disposition, que non pas l’excellence
des discours plus relevés qui apportent d’ordinaire plus de plaisir que d’instruction ; et l’on voit
quelquefois que ceux qui les écoutent comme il faut, quoique ignorans et presque stupides, sont
touchés au seul nom de Dieu et par les seules paroles qui les menacent de l’enfer, quoique ce soit
tout ce qu’ils y comprennent et qu’ils le sussent aussi bien auparavant.
Le troisième est sur ce que tu dis que tu n’écris ces choses que pour nous faire entendre que tu es
dans ce sentiment. Nous avons à te louer et à te remercier également sur ce sujet ; nous te louons de
ta persévérance et te remercions du témoignage que tu nous en donnes. Nous avions déjà tiré cet
aveu de M. Périer, et les choses que nous lui en avions fait dire nous en avoient assurés : nous ne
pouvons te dire combien elles nous ont satisfaits, qu’en te représentant la joie que tu recevrois si tu
entendois dire de nous la même chose.
Nous n’avons rien de particulier à te dire, sinon touchant le dessein de votre maison. Nous savons
que M. Périer prend trop à cœur ce qu’il entreprend pour songer pleinement à deux choses à la fois,
et que ce dessein entier est si long, que, pour l’achever, il faudroit qu’il fût longtemps sans penser à
autre chose. Nous savons aussi bien que son projet n’est que pour une partie du bâtiment ; mais,
outre qu’elle n’est que trop longue elle seule, elle engage à l’achèvement du reste aussitôt qu’il n’y
aura plus d’obstacle, de quelque résolution qu’on se fortifie pour s’en empêcher, principalement s’il
emploie à bâtir le temps qu’il faudroit pour se détromper des charmes secrets qui s’y trouvent. Ainsi
nous l’avons conseillé de bâtir bien moins qu’il ne prétendoit et rien que le simple nécessaire,
quoique sur le même dessein, afin qu’il n’ait pas de quoi s’y engager, et qu’il ne s’ôte pas aussi le
moyen de le faire. Nous te prions d’y penser sérieusement, de t’en résoudre et de l’en conseiller de
peur qu’il arrive qu’il ait bien plus de prudence et qu’il donne bien plus de soin et de peine au
bâtiment d’une maison qu’il n’est pas obligé de faire qu’à celui de cette tour mystique, dont tu sais
que saint Augustin parle dans une de ses lettres, qu’il s’est engagé d’achever dans ses entretiens.
Adieu. B. P. — J. P.
Post-scriptum de Jacqueline. J’espère que je t’écrirai en mon particulier de mon affaire, dont je te
manderai le détail ; cependant prie Dieu pour son issue.
Si tu sais quelque bonne âme, fais-la prier Dieu pour moi aussi.{25}V. LETTRE SUR LA MORT DE M. PASCAL LE PÈRE ,

ÉCRITE PAR PASCAL A SA SŒUR AÎNÉE, MADAME PERIER, ET A SON MARI.
17 octobre 1651.
Puisque vous êtes maintenant informés l’un et l’autre de notre malheur commun, et que la lettre
que nous avions commencée vous a donné quelque consolation, par le récit des circonstances
heureuses qui ont accompagné le sujet de notre affliction, je ne puis vous refuser celles qui me
restent dans l’esprit, et que je prie Dieu de me donner, et de me renouveler de plusieurs que nous
avons autrefois reçues de sa grâce, et qui nous ont été nouvellement données de nos amis en cette
occasion.
Je ne sais plus par où finissoit la première lettre. Ma sœur l’a envoyée sans prendre garde qu’elle
n’étoit pas finie. Il me semble seulement qu’elle contenoit en substance quelques particularités de la
conduite de Dieu sur la vie et sur la maladie, que je voudrais vous répéter ici, tant je les ai gravées
dans le cœur, et tant elles portent de consolation solide, si vous ne les pouviez voir vous-mêmes dans
la précédente lettre, et si ma sœur ne devoit pas vous en faire un récit plus exact à sa première
commodité. Je ne vous parlerai donc ici que de la conséquence que j’en tire, qui est, qu’ôtés ceux qui
sont intéressés par les sentimens de la nature, il n’y a point de chrétien qui ne s’en doive réjouir.
Sur ce grand fondement, je vous commencerai ce que j’ai à dire par un discours bien consolatif à
ceux qui ont assez de liberté d’esprit pour le concevoir au fort de la douleur. C’est que nous devons
chercher la consolation à nos maux, non pas dans nous-mêmes, non pas dans les hommes, non pas
dans tout ce qui est créé ; mais dans Dieu. Et la raison en est que toutes les créatures ne sont pas la
première cause des accidens que nous appelons maux ; mais que la providence de Dieu en étant
l’unique et véritable cause, l’arbitre et la souveraine, il est indubitable qu’il faut recourir directement
à la source et remonter jusqu’à l’origine pour trouver un solide allégement. Que si nous suivons ce
précepte, et que nous envisagions cet événement, non pas comme un effet du hasard, non pas comme
une nécessité fatale de la nature, non pas comme le jouet des élémens et des parties qui composent
l’homme (car Dieu n’a pas abandonné ses élus au caprice et au hasard), mais comme une suite
indispensable, inévitable, juste, sainte, utile au bien de l’Église et à l’exaltation du nom et de la
grandeur de Dieu, d’un arrêt de sa providence conçu de toute éternité pour être exécuté dans la
plénitude de son temps, en telle année, en tel jour, en telle heure, en tel lieu, en telle manière ; et enfin
que tout ce qui est arrivé a été de tout temps présu et préordonné de Dieu ; si, dis-je, par un transport
de grâce, nous considérons cet accident, non pas dans lui-même et hors de Dieu, mais hors de
luimême et dans l’intime de la volonté de Dieu, dans la justice de son arrêt, dans l’ordre de sa
providence, qui en est la véritable cause, sans qui il ne fût pas arrivé, par qui seul il est arrivé, et de la
manière dont il est arrivé ; nous adorerons dans un humble silence la hauteur impénétrable de ses
secrets, nous vénérerons la sainteté de ses arrêts, nous bénirons la conduite de sa providence ; et
unissant notre volonté à celle de Dieu même, nous voudrons avec lui, en lui, et pour lui, la chose
qu’il a voulue en nous et pour nous de toute éternité.
Considérons-la donc de la sorte, et pratiquons cet enseignement que j’ai appris d’un grand homme
dans le temps de notre plus grande affliction, qu’il n’y a de consolation qu’en la vérité seulement. Il
est sans doute que Socrate et Sénèque n’ont rien de persuasif en cette occasion. Ils ont été sous
l’erreur qui a aveuglé tous les hommes dans le premier: ils ont tous pris la mort comme naturelle à
{26}l’homme ; et tous les discours qu’ils ont fondés sur ce faux principe sont si futiles, qu’ils ne
servent qu’à montrer par leur inutilité combien l’homme en général est foible, puisque les plus
hautes productions des plus grands d’entre les hommes sont si basses et si puériles. Il n’en est pas de
même de Jésus-Christ, il n’en est pas ainsi des livres canoniques: la vérité y est découverte, et la
consolation y est jointe aussi infailliblement qu’elle est infailliblement séparée de l’erreur.
Considérons donc la mort dans la vérité que le Saint-Esprit nous a apprise. Nous avons cet
admirable avantage de connoître que véritablement et effectivement la mort est une peine du péché
imposée à l’homme pour expier son crime, nécessaire à l’homme pour le purger du péché ; que c’est
la seule qui peut délivrer l’âme de la concupiscence des membres, sans laquelle les saints ne viennent
point dans ce monde. Nous savons que la vie, et la vie des chrétiens, est un sacrifice continuel qui ne
peut être achevé que par la mort: nous savons que comme Jésus-Christ, étant au monde, s’est
considéré et s’est offert à Dieu comme un holocauste et une véritable victime ; que sa naissance, savie, sa mort, sa résurrection, son ascension, et sa présence dans l’eucharistie, et sa séance éternelle à
la droite, ne sont qu’un seul et unique sacrifice ; nous savons que ce qui est arrivé en Jésus-Christ,
doit arriver en tous ses membres.
Considérons donc la vie comme un sacrifice ; et que les accidens de la vie ne fassent d’impression
dans l’esprit des chrétiens qu’à proportion qu’ils interrompent ou qu’ils accomplissent ce sacrifice.
N’appelons mal que ce qui rend la victime de Dieu victime du diable, mais appelons bien ce qui rend
la victime du diable en Adam victime de Dieu ; et sur cette règle examinons la nature de la mort.
Pour cette considération, il faut recourir à la personne de Jésus-Christ ; car tout ce qui est dans les
hommes est abominable, et comme Dieu ne considère les hommes que par le médiateur Jésus-Christ,
les hommes aussi ne devraient regarder ni les autres ni eux-mêmes que médiatement par Jésus-Christ.
Car si nous ne passons par le milieu, nous ne trouverons en nous que de véritables malheurs ou des
plaisirs abominables ; mais si nous considérons toutes choses en Jésus-Christ, nous trouverons toute
consolation, toute satisfaction, toute édification.
Considérons donc la mort en Jésus-Christ, et non pas sans Jésus-Christ. Sans Jésus-Christ elle est
horrible, elle est détestable, et l’horreur de la nature. En Jésus-Christ elle est tout autre ; elle est
aimable, sainte, et la joie du fidèle. Tout est doux en Jésus-Christ, jusqu’à la mort: et c’est pourquoi
il a souffert et est mort pour sanctifier la mort et les souffrances ; et que, comme Dieu et comme
homme, il a été tout ce qu’il y a de grand et tout ce qu’il y a d’abject, afin de sanctifier en soi toutes
choses, excepté le péché, et pour être modèle de toutes les conditions.
Pour considérer ce que c’est que la mort, et la mort en Jésus-Christ, il faut voir quel rang elle tient
dans son sacrifice continuel et sans interruption, et pour cela remarquer que dans les sacrifices la
principale partie est la mort de l’hostie. L’oblation et la sanctification qui précèdent sont des
dispositions ; mais l’accomplissement est la mort, dans laquelle, par l’anéantissement de la vie, la
créature rend à Dieu tout l’hommage dont elle est capable, en s’anéantissant devant les yeux de sa
majesté, et en adorant sa souveraine existence, qui seule existe réellement. Il est vrai qu’il y a une
autre partie, après la mort de l’hostie, sans laquelle sa mort est inutile ; c’est l’acceptation que Dieu
{27}fait du sacrifice. C’est ce qui est dit dans l’Écriture: Et odoratus est Dominus suavitatem : «Et
Dieu a odoré et reçu l’odeur du sacrifice.» C’est véritablement celle-là qui couronne l’oblation ;
mais elle est plutôt une action de Dieu vers la créature, que de la créature envers Dieu, et n’empêche
pas que la dernière action de la créature ne soit la mort.
Toutes ces choses ont été accomplies en Jésus-Christ. En entrant au monde, il s’est offert: Obtulit
{28}semetipsum per Spiritum sanctum . Ingrediens mundum, dixit: Hostiam noluisti.... Tune dixi:
{29}Ecce venio. In capite , etc. «Il s’est offert par le Saint-Esprit. En entrant au monde, Jésus-Christ a
dit: «Seigneur, les sacrifices ne te sont point agréables ; mais tu m’as donné un corps.» Lors j’ai dit:
a Voici que je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté, et ta loi est dans le milieu de mon cœur.» Voilà
son oblation. Sa sanctification a été immédiate de son oblation. Ce sacrifice a duré toute sa vie, et a
{30}été accompli par sa mort. «Il a fallu qu’il ait passé par les souffrances, pour entrer en sa gloire .
Et, quoiqu’il fût Fils de Dieu, il a fallu qu’il ait appris l’obéissance. Mais au jour de sa chair, ayant
crié avec grands cris à celui qui le pouvoit sauver de mort, il a été exaucé pour sa révérence.» Et
Dieu l’a ressuscité, et envoyé sa gloire, figurée autrefois par le feu du ciel qui tomboit sur les
victimes, pour brûler et consumer son corps, et le faire vivre spirituel de la vie de la gloire. C’est ce
que Jésus-Christ a obtenu, et qui a été accompli par sa résurrection.
Ainsi ce sacrifice étant parfait par la mort de Jésus-Christ, et consommé même en son corps par sa
résurrection, où l’image de la chair du péché a été absorbée par la gloire, Jésus-Christ avoit tout
achevé de sa part ; il ne restait que le sacrifice fût accepté de Dieu, que, comme la fumée s’élevoit et
portait l’odeur au trône de Dieu, aussi Jésus-Christ fût, en cet état d’immolation parfaite, offert,
porté et reçu au trône de Dieu même: et c’est ce qui a été accompli en l’ascension, en laquelle il est
monté, et par sa propre force, et, par la force de son Saint-Esprit qui l’environnoit de toutes parts, il a
été enlevé ; comme la fumée des victimes, figures de Jésus-Christ, était portée en haut par l’air qui la
{31}soutenoit, figure du Saint-Esprit: et les Actes des apôtres nous marquent expressément qu’il fut
reçu au ciel, pour nous assurer que ce saint sacrifice accompli en terre a été reçu et acceptable à
Dieu, reçu dans le sein de Dieu, où il brûle de la gloire dans les siècles des siècles.
Voilà l’état des choses en notre souverain Seigneur. Considérons-les en nous maintenant. Dès le
{32}moment que nous entrons dans l’Eglise, qui est le monde des fidèles et particulièrement desélus, où Jésus-Christ entra dès le moment de son incarnation par un privilège particulier au Fils
unique de Dieu, nous sommes offerts et sanctifiés. Ce sacrifice se continue par la vie, et s’accomplit
à la mort, dans laquelle l’âme quittant véritablement tous les vices, et l’amour de la terre, dont la
contagion l’infecte toujours durant cette vie, elle achève son immolation, et est reçue dans le sein de
Dieu.
Ne nous affligeons donc pas comme les païens qui n’ont point d’espérance. Nous n’avons pas
perdu mon père au moment de sa mort: nous lavons perdu, pour ainsi dire, dès qu’il entra dans
l’Église par le baptême. Dès lors il était à Dieu ; sa vie était vouée à Dieu ; ses actions ne regardoient
le monde que pour Dieu. Dans sa mort il s’est totalement détaché des péchés ; et c’est en ce moment
qu’il a été reçu de Dieu, et que son sacrifice a reçu son accomplissement et son couronnement. Il a
donc fait ce qu’il avoit voué ; il a achevé l’œuvre que Dieu lui avoit donnée à faire ; il a accompli la
seule chose pour laquelle il était créé. La volonté de Dieu est accomplie en lui, et sa volonté est
absorbée en Dieu. Que notre volonté ne sépare donc pas ce que Dieu a uni ; et étouffons ou
modérons, par l’intelligence de la vérité, les sentimens de la nature corrompue et déçue qui n’a que
les fausses images, et qui trouble par ses illusions la sainteté des sentimens que la vérité et l’Évangile
nous doit donner.
Ne considérons donc plus la mort comme des païens, mais comme les chrétiens, c’est-à-dire avec
{33}l’espérance, comme saint Paul l’ordonne , puisque c’est le privilège spécial des chrétiens. Ne
considérons plus un corps comme une charogne infecte, car la nature trompeuse se le figure de la
sorte ; mais comme le temple inviolable et éternel du Saint-Esprit, comme la foi l’apprend. Car nous
savons que les corps saints sont habités par le Saint-Esprit jusqu’à la résurrection, qui se fera par la
vertu de cet Esprit qui réside en eux pour cet effet. C’est pour cette raison que nous honorons les
reliques des morts, et c’est sur ce vrai principe que l’on donnoit autrefois l’eucharistie dans la
bouche des morts, parce que, comme on savoit qu’ils étaient le temple du Saint-Esprit, on croyoit
qu’ils méritaient d’être aussi unis à ce saint sacrement. Mais l’Église a changé cette coutume: non
pas pour ce que ces corps ne soient pas saints, mais par cette raison que l’eucharistie étant le pain de
vie et des vivans, il ne doit pas être donné aux morts.
Ne considérons plus un homme comme ayant cessé de vivre, quoi que la nature suggère ; mais
comme commençant à vivre, comme la vérité l’assure. Ne considérons plus son âme comme périe et
réduite au néant, mais comme vivifiée et unie au souverain vivant: et corrigeons ainsi, par l’attention
à ces vérités, les sentimens d’erreur qui sont si empreints en nous-mêmes, et ces mouvemens
d’horreur qui sont si naturels à l’homme.
Pour dompter plus fortement cette horreur, il faut en bien comprendre l’origine ; et pour vous le
toucher en peu de mots, je suis obligé de vous dire en général quelle est la source de tous les vices et
de tous les péchés. C’est ce que j’ai appris de deux très-grands et très-saints personnages. La vérité
que couvre ce mystère est que Dieu a créé l’homme avec deux amours, l’un pour Dieu, l’autre pour
soi-même ; mais avec cette loi, que l’amour pour Dieu serait infini, c’est-à-dire sans aucune autre fin
que Dieu même ; et que l’amour pour soi-même serait fini et rapportant à Dieu.
L’homme en cet état non-seulement s’aimoit sans péché, mais ne pouvoit pas ne point s’aimer sans
péché.
Depuis, le péché étant arrivé, l’homme a perdu le premier de ces amours ; et l’amour pour
soimême étant resté seul dans cette grande âme capable d’un amour infini, cet amour-propre s’est
étendu et débordé dans le vide que l’amour de Dieu a quitté ; et ainsi il s’est aimé seul, et toutes
choses pour soi, c’est-à-dire infiniment. Voilà l’origine de l’amour-propre. Il était naturel à Adam, et
juste en son innocence ; mais il est devenu et criminel et immodéré, ensuite de son péché.
Voilà la source de cet amour, et la cause de sa défectuosité et de son excès. Il en est de même du
désir de dominer, de la paresse, et des autres. L’application en est aisée. Venons à notre seul sujet.
L’horreur de la mort était naturelle à Adam innocent ; parce que sa vie étant très-agréable à Dieu, elle
devoit être agréable à l’homme: et la mort était horrible lorsqu’elle finissoit une vie conforme à la
volonté de Dieu. Depuis, l’homme ayant péché, sa vie est devenue corrompue, son corps et son âme
ennemis l’un de l’autre, et tous deux de Dieu. Cet horrible changement ayant infecté une si sainte vie,
l’amour de la vie est néanmoins demeuré ; et l’horreur de la mort étant restée pareille, ce qui étoit
juste en Adam est injuste et criminel en nous.
Voilà l’origine de l’horreur de la mort, et la cause de sa défectuosité. Éclairons donc l’erreur de la
nature par la lumière de la foi. L’horreur de la mort est naturelle, mais c’est en l’état d’innocence ; lamort à la vérité est horrible, mais c’est quand elle finit une vie toute pure. Il étoit juste de la haïr,
quand elle séparait une âme sainte d’un corps saint: mais il est juste de l’aimer, quand elle sépare une
âme sainte d’un corps impur. Il étoit juste de la fuir, quand elle rompoit la paix entre l’âme et le
corps ; mais non pas quand elle en calme la dissension irréconciliable. Enfin quand elle affiigeoit un
corps innocent, quand elle ôtoit au corps la liberté d’honorer Dieu, quand elle séparait de l’âme un
corps soumis et coopérateur à ses volontés, quand elle finissent tous les biens dont l’homme est
capable, il étoit juste de l’abhorrer: mais quand elle finit une vie impure, quand elle ôte au corps la
liberté de pécher, quand elle délivre l’âme d’un rebelle très-puissant et contredisant tous les motifs de
son salut, il est très-injuste d’en conserver les mêmes sentimens.
Ne quittons donc pas cet amour que la nature nous a donné pour la vie, puisque nous l’avons reçu
de Dieu ; mais que ce soit pour la même vie pour laquelle Dieu nous l’a donné, et non pas pour un
objet contraire. En consentant à l’amour qu’Adam avoit pour sa vie innocente, et que Jésus-Christ
même a eu pour la sienne, portons-nous à haïr une vie contraire à celle que Jésus-Christ a aimée, et à
n’appréhender que la mort que Jésus-Christ a appréhendée, qui arrive à un corps agréable à Dieu ;
mais non pas à craindre une mort qui, punissant un corps coupable, et purgeant un corps vicieux, doit
nous donner des sentimens tout contraires, si nous avons un peu de foi, d’espérance et de charité.
C’est un des grands principes du christianisme, que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ doit se
passer dans l’âme et dans le corps de chaque chrétien: que comme Jésus-Christ a souffert durant sa
vie mortelle, est mort à cette vie mortelle, est ressuscité d’une nouvelle vie, est monté au ciel, et sied
à la droite du Père ; ainsi le corps et l’âme doivent souffrir, mourir, ressusciter, monter au ciel, et
seoir à la dextre. Toutes ces choses s’accomplissent en l’âme durant cette vie, mais non pas dans le
corps. L’âme souffre et meurt au péché dans la pénitence et dans le baptême ; l’âme ressuscite à une
nouvelle vie dans le même baptême ; l’âme quitte la terre et monte au ciel à l’heure de la mort, et
sied à la droite au temps où Dieu l’ordonne. Aucune de ces choses n’arrive dans le corps durant cette
vie ; mais les mêmes choses s’y passent ensuite. Car, à la mort, le corps meurt à sa vie mortelle ; au
jugement, il ressuscitera à une nouvelle vie ; après le jugement, il montera au ciel, et seoira à la
droite. Ainsi les mêmes choses arrivent au corps et à l’âme, mais en différens temps ; et les
changemens du corps n’arrivent que quand ceux de l’âme sont accomplis, c’est-à-dire à l’heure de la
mort: de sorte que la mort est le couronnement de la béatitude de l’âme, et le commencement de la
béatitude du corps.
{34}Voilà les admirables conduites de la sagesse de Dieu sur le salut des saints ; et saint Augustin
nous apprend sur ce sujet que Dieu en a disposé de la sorte, de peur que si le corps de l’homme fût
mort et ressuscité pour jamais dans le baptême, on ne fût entré dans l’obéissance de l’Évangile que
par l’amour de la vie ; au lieu que la grandeur de la foi éclate bien davantage lorsque l’on tend à
l’immortalité par les ombres de la mort.
Voilà certainement quelle est notre créance, et la foi que nous professons ; et je crois qu’en voilà
plus qu’il n’en faut pour aider vos consolations par mes petits efforts. Je n’entreprendrais pas de
vous porter ce secours de mon propre, mais comme ce ne sont que des répétitions de ce que j’ai
appris, je le fais avec assurance en priant Dieu de bénir ces semences, et de leur donner de
l’accroissement, car sans lui nous ne pouvons rien faire, et ses plus saintes paroles ne prennent point
en nous, comme il l’a dit lui-même.
Ce n’est pas que je souhaite que vous soyez sans ressentiment: le coup est trop sensible ; il serait
même insupportable sans un secours surnaturel. Il n’est donc pas juste que nous soyons sans douleur
comme des anges qui n’ont aucun sentiment de la nature ; mais il n’est pas juste aussi que nous
soyons sans consolation comme des païens qui n’ont aucun sentiment de la grâce: mais il est juste
que nous soyons affligés et consolés comme chrétiens, et que la consolation de la grâce l’emporte
par-dessus les sentimens de la nature ; que nous disions comme les apôtres: «Nous sommes
{35}persécutés et nous bénissons ,» afín que la grâce soit non-seulement en nous, mais victorieuse en
nous ; qu’ainsi en sanctifiant le nom de notre Père, sa volonté soit faite la nôtre ; que sa grâce règne
et domine sur la nature, et que nos afflictions soient comme la matière d’un sacrifice que sa grâce
consomme et anéantisse pour la gloire de Dieu ; et que ces sacrifices particuliers honorent et
préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de
JésusChrist. Ainsi nous tirerons avantage de nos propres imperfections, puisqu’elles serviront de matière à
cet holocauste: car c’est le but des vrais chrétiens de profiter de leurs propres imperfections, parce
{36}que «tout coopère en bien pour les élus .»Et si nous y prenons garde de près, nous trouverons de grands avantages pour notre édification, en
considérant la chose dans la vérité comme nous avons dit tantôt. Car, puisqu’il est véritable que la
mort du corps n’est que l’image de celle de l’âme, et que nous bâtissons sur ce principe, qu’en cette
rencontre nous avons tous les sujets possibles de bien espérer de son salut, il est certain que si nous
ne pouvons arrêter le cours du déplaisir, nous en devons tirer ce profit que, puisque la mort du corps
est si terrible qu’elle nous cause de tels mouvemens, celle de l’âme nous en devrait bien causer de
plus inconsolables. Dieu nous a envoyé la première ; Dieu a détourné la seconde. Considérons donc
la grandeur de nos biens dans la grandeur de nos maux, et que l’excès de notre douleur soit la mesure
de celle de notre joie.
Il n’y a rien qui la puisse modérer, sinon la crainte qu’il ne languisse pour quelque temps dans les
peines qui sont destinées à purger le reste des péchés de cette vie ; et c’est pour fléchir la colère de
Dieu sur lui que nous devons soigneusement nous employer. La prière et les sacrifices sont un
souverain remède à ses peines. Mais j’ai appris d’un saint homme dans notre affliction qu’une des
plus solides et plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu’ils nous ordonneraient
s’ils étaient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu’ils nous ont donnés, et de nous mettre
pour eux en l’état auquel ils nous souhaitent à présent. Par cette pratique, nous les faisons revivre en
nous en quelque sorte, puisque ce sont leurs conseils qui sont encore vivans et agissans en nous ; et
comme les hérésiarques sont punis en l’autre vie des péchés auxquels ils ont engagé leurs sectateurs,
dans lesquels leur venin vit encore, ainsi les morts sont récompensés, outre leur propre mérite, pour
ceux auxquels ils ont donné suite par leurs conseils et par leur exemple.
Faisons-le donc revivre devant Dieu en nous de tout notre pouvoir ; et consolons-nous en l’union
de nos cœurs, dans laquelle il me semble qu’il vit encore, et que notre réunion nous rend en quelque
sorte sa présence, comme Jésus-Christ se rend présent en l’assemblée de ses fidèles.
Je prie Dieu de former et maintenir en nous ces sentimens, et de continuer ceux qu’il me semble
qu’il me donne, d’avoir pour vous et pour ma sœur plus de tendresse que jamais ; car il me semble
que l’amour que nous avions pour mon père ne doit pas être perdu, et que nous en devons faire une
réfusion sur nous-mêmes, et que nous devons principalement hériter de l’affection qu’il nous
portoit, pour nous aimer encore plus cordialement s’il est possible.
Je prie Dieu de nous fortifier dans ces résolutions, et sur cette espérance je vous conjure d’agréer
que je vous donne un avis que vous prendriez bien sans moi ; mais je ne laisserai pas de le faire.
C’est qu’après avoir trouvé des sujets de consolation pour sa personne, nous n’en venions point à
manquer pour la nôtre, par les prévoyances des besoins et des utilités que nous aurions de sa
présence.
C’est moi qui y suis le plus intéressé. Si je l’eusse perdu il y a six ans, je me serais perdu, et
quoique je croie en avoir à présent une nécessité moins absolue, je sais qu’il m’aurait été encore
nécessaire dix ans, et utile toute ma vie. Mais nous devons espérer que Dieu l’ayant ordonné en tel
temps, en tel lieu, en telle manière, sans doute c’est le plus expédient pour sa gloire et pour notre
salut.
Quelque étrange que cela paroisse, je crois qu’on en doit estimer de la sorte en tous les
événemens, et que, quelque sinistres qu’ils nous paraissent, nous devons espérer que Dieu en tirera la
source de notre joie si nous lui en remettons la conduite. Nous connoissons des personnes de
condition qui ont appréhendé des morts domestiques que Dieu a peut-être détournées à leur prière,
qui ont été cause ou occasion de tant de misères, qu’il serait à souhaiter qu’ils n’eussent pas été
exaucés.
L’homme est assurément trop infirme pour pouvoir juger sainement de la suite des choses futures.
Espérons donc en Dieu, et ne nous fatiguons pas par des prévoyances indiscrètes et téméraires.
Remettons-nous à Dieu pour la conduite de nos vies, et que le déplaisir ne soit pas dominant en
nous.
{37}Saint Augustin nous apprend qu’il y a dans chaque homme un serpent, une Eve et un Adam.
Le serpent sont les sens et notre nature, l’Eve est l’appétit concupiscible, et l’Adam est la raison. La
nature nous tente continuellement, l’appétit concupiscible désire souvent ; mais le péché n’est pas
achevé, si la raison ne consent. Laissons donc agir ce serpent et cette Eve, si nous ne pouvons
l’empêcher ; mais prions Dieu que sa grâce fortifie tellement notre Adam qu’il demeure victorieux ;
et que Jésus-Christ en soit vainqueur, et qu’il règne éternellement en nous. AMEN.LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL À M. PASCAL
SON FRERE,
A Port Royal du Saint-Sacrement, ce 7 mars 1652
Mon très cher frère,
Je ne puis mieux vous tesmoigner le désir que j’ay que vous receviez avec paix et dans un esprit
tranquille, et fidelle à correspondre aux grâces de Dieu, la nouvelle que j’ay à vous dire, que par le
choix que j’ay fait de M. Hobier pour vous la porter. L’estime que vous faites de son mérite, de sa
vertu et de l’honneur de son amitié, m’oste tout sujet de craindre que ce qu’il y aura de fascheux
pour vous, qui pourra estre adouci par la considération de la satisfaction et de l’avantage qui m’en
revient, ne le soit par l’entremise d’une personne qui en est si capable. Il a receu avec tant de charité
cette commission que nous luy en devons estre éternellement obligez, vous parce qu’il vous aidera à
estouffer les sentiments de la nature qui pourroient s’opposer au sacrifice dont Dieu vous offre une
si heureuse occasion dans cette rencontre en ma personne ; et moy parce qu’il sera l’instrument dont
Dieu se servira pour exaucer enfin les prières et les larmes continuelles que je luy offre depuis plus
de quatre ans. Car encore que je sois libre et qu’il ait plu à Dieu qui chastie en favorisant et dont les
{38}chastiments sont des faveurs, de lever en la manière que vous sçavez, et que je n’ose nommer
pour ne mesler rien de triste parmi ma joye, le seul obstacle légitime qui pouvoit s’opposer à
l’engagement où je désire d’entrer, je ne laisse pas d’avoir besoin de votre consentement et de votre
aveu, que je demande de toute l’affection de mon cœur, non pas pour pouvoir accomplir la chose,
puis qu’ils n’y sont point nécessaires, mais pour pouvoir l’accomplir avec joye, avec repos d’esprit,
avec tranquillité, puisqu’ils sont nécessaires absolument, et que sans cela je feray la plus grande, la
plus glorieuse et la plus heureuse action de ma vie avec une joye extrême meslée d’une extrême
douleur, et dans une agitation d’esprit si indigne d’une telle grâce que je ne croy pas que vous soyiez
si insensible pour vous pouvoir résoudre à me causer un si grand mal. C’est pour quoy je m’adresse
à vous, comme au maistre en quelque façon de ce qui me doit arriver, pour vous dire : Ne m’ostez
pas ce que vous n’estes pas capable de me donner. Car encore que Dieu se soit servy de vous pour me
procurer le progrez des premiers mouvements de sa grâce, vous savez assez que c’est de luy seul que
procède tout l’amour et toute la joye que nous avons pour le bien, et qu’ainsy vous estes bien
capable de troubler la mienne, mais non pas de me la redonner si une fois je viens à la perdre par
vostre faute. Vous devez connoistre et sentir en quelque façon ma tendresse par la vostre, et juger
que si je suis assez forte pour ne laisser pas de passer outre malgré vous, je ne la suis pas assez peut
estre pour estre à l’espreuve de la douleur que j’en recevray. Ne me réduisez pas à l’extrémité ou de
différer ce que j’ay désiré si longtemps avec tant d’ardeur, et de me mettre ainsy au hasard de perdre
ma vocation ou de faire bassement, et avec une langueur qui tiendroit de l’ingratitude, une action qui
doit estre toute de ferveur, de joye et de charité, pour respondre à celle que Dieu a eue de toute
éternité pour nous, en nous choisissant pour ses épouses avant que de nous avoir créées ; et de me
rendre par ce moyen tout à fait indigne des grâces que je dois attendre dans tout le reste de ma vie,
par la lâcheté que j’auroi eue dans ces commencements ; et ne m’obligez pas à vous regarder comme
l’obstacle de mon bonheur, si vous estes capable de différer l’exécution de mon dessein, ou comme
l’auteur de mon mal si vous estes cause que je l’accomplisse avec tiédeur. Si j’avois moins
d’expérience de ce que peut la tendresse naturelle sur ceux de notre famille, j’apporterois moins de
précaution à vous faire consentir à une chose toute sainte et toute juste, parce que les grâces
naturelles et surnaturelles que Dieu vous a données devroient vous porter mesme à m’encourager
dans mon dessein, si j’estois assez malheureuse pour m’y affoiblir. Je n’ose encore attendre cela de
vous, quoy que j’eusse droit de l’espérer dans les connoissances que vous avez ; mais j’attends que
vous ferez un effort sur vous mesme pour ne pas vous mettre en estât de me faire perdre les grâces
que j’ay receues, et de m’en respondre devant Dieu à qui je proteste que ce sera à vous seul que je
m’en prendray et que je les redemanderay : Dieu nous garde l’un et l’autre de tomber dans ce
malheur ! Je sçay bien que la nature fait arme de tout en ces rencontres, et que pour éviter ce qu’elle
craint toutes choses luy semblent justes, et que pour fomenter ce qu’elle vous suggérera tout le
monde ne manquera pas en cette occasion d’exercer cette sorte de charité et de ferveur qui luy est
ordinaire et qui ne s’oppose qu’au bien. Il n’y a pas assez longtemps que j’en suis sortie pour avoir
oublié que l’estime et l’applaudissement qu’il a pour la vertu est un des meilleurs moyens dont
nostre ennemy se sert pour l’affoiblir insensiblement dans une ame, sous prétexte de la communiqueraux autres ; et que ce qu’il voit bien qu’il ne pourra emporter par violence, il tasche, de l’emporter
par les caresses que le monde nous fait. Il n’a pas manqué d’inspirer aux tyrans cette sorte de supplice
pour ébranler la foy et la constance des martyrs ; et il ne manque pas de la suggérer aux meilleurs
amis, dans la paix de l’Eglise, pour vaincre la persévérance des fidelles. Résistez courageusement à
cette tentation si elle vous arrive, et lorsque le monde vous tesmoignera quelque regret de ne me plus
voir, asseurez vous que c’est une illusion qui disparoistroit incontinent, s’il n’estoit question de
s’opposer à un bien ; puis qu’il est impossible qu’il ait une véritable amitié pour une personne qui
n’est point à luy, qui n’y veut jamais estre, et qui n’a point présentement de plus grand désir que de
destruire à son égard, en l’abandonnant pour jamais, par un voeu solennel et par l’engagement dans
une vie tout opposée à ses maximes, et qui donneroit de bon cœur tout ce qu’elle a de plus cher pour
imprimer un sentiment pareil dans toutes les âmes qu’elle connoist. Que s’il est vray qu’il a conservé
quelque impression de l’amitié qu’il me tesmoignoit lorsque j’estois sienne, à Dieu ne plaise que
cela me puisse destourner de le quitter, et vous d’y consentir ! Ce doit estre ma gloire et votre joye, et
de tous mes vrays amis, d’avoir ce tesmoignage de la force de la grâce de mon Dieu, que ce n’est
point luy qui me quitte, mais moy qui l’abandonne ; et qu’encore que l’effort qu’il fait pour me
retenir semble une punition toute visible de la complaisance que j’ay eue autres fois pour luy, il
plaise à Dieu me donner la force d’y résister, et que tous ses efforts ne servent qu’à faire esclater la
victoire qu’il a daigné remporter dans mon cœur sur tous les charmes et les promesses du monde, qui
sont si vaines et si bornées qu’il ne faut qu’un peu de raison, esclairée de la foy et soutenue par la
grâce, pour faire quitter avec joye par avance ce qu’il faudra quitter par nécessité dans quelques
moments. Ne vous opposez point à cette lumière divine ; n’empeschez pas ceux qui font bien, et
faites bien vous mesme ; ou si vous n’avez pas la force de me suivre, au moins ne me retenez pas. Ne
vous rendez pas ingrat envers Dieu de la grâce qu’il fait à une personne que vous aimez ; plus elle
doit vous estre chère, plus les faveurs qu’elle reçoit vous doivent estre sensibles. S’il nous est
recommandé de ne point négliger les chastiments du Seigneur, combien moins ses grâces, et la plus
grande et la plus rare de ses grâces ! Je parle de l’extérieure par laquelle il me permet d’estre admise
au nombre de ces anges visibles qui ne sont au monde que pour l’adorer, et qui n’ont d’autre
occupation extérieure ni d’autre désir dans le cœur que de le servir dans toute l’estendue que peuvent
des créatures mortelles ; car pour l’intérieure, qui me rendroit un ange en cette manière, si elle
trouvoit en moy une matière disposée, je reconnois que j’en ay très peu, quoy que ce peu surpasse
infiniment mon mérite. C’est ce qui doit augmenter nostre reconnoissance et nostre admiration de
cette faveur infinie et incompréhensible de nostre Dieu envers une créature qui s’en est rendue si
indigne. Je suis tellement touchée de cette pensée à l’heure que j’escris, que si j’osois, je crois que
ferois une confession de toute ma vie pour vous faire mieux comprendre quelle est la miséricorde de
Dieu envers moy ; mais elle ne sera point nécessaire si vous voulez un peu rappeler vostre mémoire
pour vous ressouvenir des temps où j’aimois le monde, et où la connoissance et l’amour que j’avois
pour mon Dieu me rendoient d’autant plus coupable, que je partageois mon cœur entre ces deux
maistres avec une inégalité qui me couvre de confusion, sur tout quand il me ressouvient que les
exhortations fréquentes que vous me fesiez sur ce sujet ne pouvoient me faire concevoir que je ne
pusse allier deux choses aussy contraires que sont l’esprit du monde et celui de la pieté. Voilà un
solide fondement pour rendre nostre reconnoissance éternelle envers Dieu de ce qu’il daigne non
seulement me retirer de ce dangereux aveuglement, mais aussy m’establir dans un lieu et dans une
condition où je n’ay plus sujet de craindre d’y retomber. Je finis tout court, parce que j’aurois tant de
choses à dire sur le sujet des obligations que je vous ay (lesquelles je vous prie de ne pas destruire et
de m’ayder à les conserver, comme je feray malgré vous mesme et tout ce qui s’y pourroit opposer,
afin de les augmenter en les conservant, et de ne pas destruire ce que vous avez esdifié) ; sur les
avantages inconcevables de la profession que j’embrasse et de la maison où je suis ; sur ce que vous
et moy devons à Dieu, non seulement en gênerai comme ses créatures, mais aussy en particulier ; et
sur plusieurs autres choses que, si je m’y estendois, je ferois plustost un livre qu’une lettre. Je suis
dans l’impatience de sçavoir en quelle manière vous aurez receu cette nouvelle, quoy qu’il me
semble que ce seroit vous faire tort de douter que vous ne l’eussiez bien receue, si on ne pardonnoit
à la nature toutes les agitations qu’elle aura pu vous causer ; mais il ne faut pas qu’elle soit
maistresse. Surmontez la par mon exemple, ou plustost par celuy des apostres qui reçoivent avec une
sainte joye la séparation de Nostre Seigneur ; sur quoy il y auroit encore beaucoup de choses à dire.
Fais par vertu ce qu’il faut que tu fasses par nécessité. Donne à Dieu ce qu’il te demande en le
prenant : car il veut que nous luy donnions ce qu’il nous oste comme nous faisons véritablement cequ’il fait en nous. Je suis ravie que vous ayez cette occasion de mériter, et j’espère que cette offrande
nécessaire vous disposera et méritera la volontaire que je souhaitte de tout mon cœur, et qui va estre
presque tout mon souhait à cette heure que j’ay obtenu ce que je desirois pour mon regard.
Contentez vous que c’est pour vostre considération que je ne suis pas céans il y a plus de six mois, et
que j’aurois desja l’habit sans vous ; car nos mères ont receu le noviciat de quatre années que j’ay
fait dans le monde, pour toute espreuve, et la volonté que j’ay de bien faire en me laissant conduire
avec simplicité, pour toute perfection ; si bien que la seule peur que j’ay eue de fascher ceux que
j’ayme a différé jusques icy mon bonheur. Il n’est pas raisonnable que je préfère plus longtemps les
autres à moy, et il est juste qu’ils se fassent un peu de violence pour me payer de celle que je me suis
faite depuis quatre ans. J’attends ce tesmoignage d’amitié de toy principalement, et te prie pour mes
fiançailles qui se feront. Dieu aydant, le jour de la Sainte Trinité. Je prie Dieu qu’il nous envoyé son
Saint Esprit pour nous y disposer. N’est-ce pas une chose estrange que vous vous feriez un grand
scrupule, et que tout le monde vous voudroit mal, si pour quelque interest que ce fust vous vouliez
m’empescher d’espouser un prince, encore que je dusse le suivre en un lieu fort esloigné de vous ?
Faites vous mesme l’application, et mettez toutes les différences ; car cette lettre est desjà trop
longue pour l’amplifier encore. J’escris à ma fidelle, je vous supplie de la consoler, si elle en a
besoin et de l’encourager. Je luy mande que si elle s’y sent disposée, et qu’elle croye que je la
pourray encore davantage fortifier, je seray ravie de la voir, mais que si elle vient pour me combattre,
je l’avertis qu’elle perdra son temps. Je vous en dis de mesme, et à tous ceux qui voudroient
l’entreprendre, pour vous espargner à tous une peine inutile. Je n’ay que trop patienté. Dieu veuille
que le déchet que cela m’a causé se repare par la pénitence que je désire d’en faire. Je prie Dieu de
tout mon cœur qu’il n’impute point à ceux qui se sont opposez à moy depuis quatre ans le pesché
qu’ils ont commis en cela, et qu’il leur pardonne à cause que véritablement ils ne sçavoient ce qu’ils
faisoient. Ce n’est que par forme que je t’ay prié de te trouver à la cérémonie ; car je ne croy pas que
tu ayes la pensée d’y manquer. Vous estes asseuré que je vous renonce si vous le faites. Faites de
bonne grâce ce qu’il faut que vous fassiez, c’est-à-dire en esprit de charité, et ne me donnez point de
desplaisir, car il me semble que je ne vous en ay point donné de sujet.
Adieu, je suis de tout mon cœur,
Mon très cher frère,
Votre très humble et très obéissante sœur et servante
S. J. D. SAINTE-EUPHEMIE.{39}VI. FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. PÉRIER .
De Paris, le vendredi 6 juin 1653.
Je viens de recevoir votre lettre où étoit celle de ma sœur, que je n’ai pas eu le loisir de lire, et de
plus je crois que cela seroit inutile.
Ma sœur fit hier profession, jeudi 5 juin 1653. Il m’a été impossible de retarder : MM. de
PortRoyal craignoient qu’un petit retardement en apportât un grand et vouloient la hâter par cette raison
qu’ils espèrent la mettre bientôt dans les charges ; et partant il faut hâter, parce qu’il faut qu’elles
aient pour cela plusieurs années de profession. Voilà de quoi ils m’ont payé. Enfin, je ne l’ai pu...{40}VII. LE MÉMORIAL
L’an de grâce 1654, (à 31 ans). Lundi, 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr et
autres au martyrologe, Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres. Depuis environ 10 heures et
demie du soir jusques environ minuit et demi, Feu. « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de
Jacob » non des philosophes et des savants
Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ. Deum meum et Deum vestrum
(mon Dieu et votre Dieu) « Ton Dieu sera mon Dieu » Oubli du monde et de tout, hormis Dieu. Il ne
se trouve que parmi les voies enseignées dans l’Évangile. Grandeur de l’âme humaine. « Père juste,
le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu ». Joie, joie, joie, pleurs de joie. Je m’en suis séparé :
Dereliquerunt me fontem aquae vivae. (Ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive) « Mon Dieu
me quitterez-vous ? » Que je n’en sois pas séparé éternellement. Cette est la vie éternelle, qu’ils te
connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. Jésus-Christ. Jésus-Christ. Je
m’en suis séparé ; je l’ai fui, renoncé, crucifié. Que je n’en sois jamais séparé. Il ne se conserve que
par les voies enseignés dans l’Évangile : Renonciation totale et douce. Soumission totale à
JésusChrist et à mon directeur. Éternellement en joie pour un jour d’exercice sur la terre. Non obliviscar
sermones tuos (Que je n’oublie pas tes paroles), Amen.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE
PASCAL A MADAME PERIER, SA SŒUR
Ce 8. Décembre 1654
… Il n’est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtems ce que Dieu opère dans la personne
qui nous est si chère ; mais je désire que ce soit luy mesme qui vous l’apprenne, afin que vous en
puissiez moins douter. Tout ce que je vous puis dire n’ayant pas de tems, c’est qu’il est par la
miséricorde de Dieu dans un grand désir d’estre tout à luy, sans néanmoins qu’il ait encore déterminé
dans quel genre de vie ; et qu’encore qu’il ait depuis plus d’un an un grand mépris du monde et un
degout presque insupportable de toutes les personnes qui en sont, ce qui le devroit porter selon son
humeur bouillante à de grands excès, il use néanmoins en tout cela d’une modération qui me fait
tout-à-fait bien espérer. Il est tout rendu à la conduite de M. S [inglin] ; et j’espère que ce sera dans
une soumission d’enfant, s’il veut de son costé le recevoir, car il ne luy a pas encore accordé ;
j’espère néanmoins qu’à la fin il ne nous refusera pas.
Quoiqu’il se trouve plus mal qu’il n’ait fait depuis longtems, cela ne l’eloigne nullement de son
entreprise, ce qui montre que ses raisons d’autrefois n’estoient que des prétextes. Je remarque en luy
une humilité et une soumission, mesme envers moy, qui me surprend. Enfin, je n’ay plus rien à vous
dire, sinon qu’il paroist clairement que ce n’est plus son esprit naturel qui agit en luy.... Adieu, que
tout cela soit dans le secret, je vous en prie, mesme à son égard ; je suis toute à vous.
Sr Euphemie, R. ind.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE
PASCAL À M. PASCAL, SON FRERE
Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement.
Ce 19. Janvier 1655.
Mon très cher frère. J’ay autant de joye de vous trouver gay dans la solitude que j’avois de douleur
quand je voyois que vous l’étiez dans le monde. Je ne sçay néanmoins comment M. de Sacy
s’accommode d’un pénitent si rejouy, et qui prétend satisfaire aux vaines joyes et aux divertissemens
du monde par des joyes un peu plus raisonnables et par des jeux d’esprit plus permis, au lieu de les
expier par des larmes continuelles. Pour moy, je trouve que c’est une pénitence bien douce, et il n’y a
guère de gens qui n’en voulussent faire autant. Je m’en rapporte pourtant bien à sa conduite et en
demeure fort en repos ; car je croy luy devoir autant déférer, que vous à la mère Agnes ; elle ne m’a
rien dit sur l’article où vous vous rapportez à elle. C’est pourquoy je vous dis, et non pas elle, que
vous devez estre plus sage à l’avenir, et je croy en cela estre animée de son esprit ; plust à Dieu
l’estre en tout le reste ! Et pour vous endoctriner par exemple plus que de parole ce sera icy la fin des
niaiseries volontaires de cette lettre. Je loue l’impatience que vous avez eue d’abandonner tout ce qui
a encore quelque apparence de grandeur ; mais je m’étonne que Dieu vous ait fait cette grâce, car il
me semble que vous aviez mérité, en bien des manières, d’estre encore quelque tems importuné de la
senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d’empressement, et il semble qu’il estoit bien
juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert vous retint captif, après avoir eu
tant d’eloignement de tout ce qui vous en pouvoit délivrer. Mais Dieu a voulu faire voir en cette
rencontre que sa miséricorde surpasse toutes ses autres oeuvres ; je le supplie de la continuer sur
vous en vous faisant profiter du talent qu’il vous donne.
Il en faut dire de mesme de la cuiller de bois et de la vaisselle de terre : c’est l’or et les pierres
précieuses du Christianisme ; il n’y a que les princes qui en doivent avoir à leur table ; il faut estre
vraiement pauvre pour mériter cet honneur, qui doit estre absolument dénié à ceux qui sont roturiers,
selon M. de Ranty. Mais ce qui me console est que cette sorte de principauté n’est pas héréditaire, et
que comme on la peut perdre après l’avoir possédée, on peut aussi l’acquérir après l’avoir longtems
méprisée ; et une des meilleures voyes, à mon sens, est de faire comme si on l’avoit déjà, non pas par
usurpation ou par hypocrisie, mais pour passer de l’appauvrissement à la pauvreté, comme on va de
l’humiliation à l’humilité : Dieu nous en fasse la grâce ! J’ai éprouvé la première que la santé dépend
plus de Jesus-Christ que d’Hippocrate, et que le régime de l’ame guérit le corps, si ce n’est que Dieu
veuille nous éprouver et nous fortifier par nos infirmitez. Il est vray que c’est un grand advantage
d’avoir assez de santé pour pouvoir faire tout ce qu’on nous conseille pour guérir nostre ame ; mais
ce n’en est pas un moindre de recevoir une pénitence de la main de Dieu mesme. Si nous sommes à
luy nous serons toujours bien, soit en vivant soit en mourant. Il n’est pas dit : Si quelqu’un veut
venir après moy qu’il fasse des ouvrages bien pénibles, et qui demandent de grandes forces, mais :
Qu’il renonce à soy-mesme. Un malade le peut peut estre mieux faire qu’un homme bien sain, etc ….LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME
PERIER, SA SŒUR
GLOIRE À DIEU AU TRES-SAINT SACREMENT.
A P. R., ce 25. Janvier 1655.
Ma tres-chere sœur,
Je ne sçay si j’ay eu moins d’impatience de vous mander des nouvelles de la personne que vous
{41}sçavez , que vous d’en recevoir ; et néanmoins il me semble que n’ayant point de tems à perdre,
je n’ay pas deu vous escrire plus tost, de crainte qu’il ne fallust dédire ce que j’aurois trop tost dit.
Mais à présent les choses sont en un point qu’il faut vous les faire sçavoir, quelque succès qu’il
plaise à Dieu d’y donner.
Je croirois vous faire tort si je ne vous instruisois de l’histoire depuis le commencement qui fut
quelques jours devant que je vous en mandasse la première nouvelle, c’est-à-dire environ vers la fin
de septembre dernier. Il me vint voir et à cette visite il s’ouvrit à moy d’une manière qui me fit pitié,
en m’avouant qu’au milieu de ses occupations qui estoient grandes, et parmi toutes les choses qui
pouvoient contribuer à luy faire aimer le monde, et ausquelles on avoit raison de le croire fort
attaché, il estoit de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu’il avoit des
folies et des amusemens du monde et par le reproche continuel que luy faisoit sa conscience, qu’il se
trouvoit détaché de toutes choses d’une telle manière qu’il ne l’avoit jamais esté de la sorte, ny rien
d’approchant ; mais que d’ailleurs il estoit dans un si grand abandonnement du costé de Dieu, qu’il
ne sentoit aucun attrait de ce costé-là ; qu’il s’y portoit néanmoins de tout son pouvoir, mais qu’il
sentoit bien que c’estoit plus sa raison et son propre esprit qui l’excitoit à ce qu’il connoissoit le
meilleur que non pas le mouvement de celuy de Dieu, et que dans le détachement de toutes choses où
il se trouvoit, s’il avoit les mesmes sentimens de Dieu qu’autrefois, il se croyoit en estât de pouvoir
tout entreprendre, et qu’il falloit qu’il eust eu en ces tems-là d’horribles attaches pour résister aux
grâces que Dieu luy faisoit et aux mouvemens qu’il luy donnoit. Cette confession me surprit autant
qu’elle me donna de joye, et dés lors je conceus des espérances que je n’avois jamais eues, et je crus
vous en devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontois toutes les
autres visites aussi en particulier, il faudroit en faire un volume ; car depuis ce tems elles furent si
fréquentes et si longues que je pensois n’avoir plus d’autre ouvrage à faire. Je ne faisois que le suivre
sans user d’aucune sorte de persuasion ; et je le voyois peu à peu croistre de telle sorte que je ne le
connoissois plus, et je crois que vous en ferez autant que moy si Dieu continue son ouvrage, et
particulièrement en l’humilité, en la soumission, en la défiance et au mépris de soy-mesme, et au
désir d’estre anéanti dans l’estime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu’il est à cette heure. Il n’y a
que Dieu qui sçache ce qu’il sera un jour. Enfin, après bien des visites et bien des combats qu’il eut à
rendre en luy mesme sur la difficulté de choisir un guide, car il ne doutoit point qu’il en fallust un, et
quoyque celuy qu’il luy falloit fust tout trouvé et qu’il ne pust penser à d’autres, néanmoins la
défiance qu’il avoit de luy-mesme faisoit qu’il craignoit de se tromper par trop d’affection, non pas
dans les qualitez de la personne, mais sur la vocation dont il ne voyoit point de marque certaine,
n’estant point son pasteur naturel ; je vis clairement que ce n’estoit qu’un reste d’indépendance caché
dans le fond du cœur qui faisoit arme de tout pour éviter un assujettissement qui ne pouvoit estre
que parfait dans les dispositions où il estoit. Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en
cela : je me contentay seulement de luy dire que je croyois qu’il falloit faire pour le médecin de
l’ame comme pour celuy du corps, choisir le meilleur ; qu’il est vray que l’Evesque est notre
directeur naturel, mais qu’il n’estoit pas possible à celuy de Paris de l’estre de tous ses diocésains, ni
mesme aux curez, ni mesme aux prestres des paroisses, quand ils seraient capables de l’estre de
quelqu’un, et qu’une personne sans establissement comme luy pouvant s’aller loger dans telle
paroisse qu’il luy plairoit, se rendoit aussi bien maistre dans le choix de son directeur en prenant son
curé, comme en choisissant un prestre approuvé de son Evesque ; que lorsque M. de Genève avoit
conseillé de choisir un directeur entre dix mille, c’est à dire tel qu’on le prefereroit à dix mille, lui
qui estoit Evesque et grand zélateur de la hiérarchie n’avoit pas prétendu borner le choix de chaque
personne dans les prestres de sa paroisse. Il ne me souvient plus si ce fut cela qui le fit rendre, ou si
ce fut la grâce, qui croissoit dans luy comme à vue d’œil, qui dissipa tous les nuages qui
s’opposoient à un si heureux commencement sans se servir de raisons ; mais quoy qu’il en soit, il fut
bien tost résolu. Apres cela néanmoins ce ne fut pas fait, car il fallut bien d’autres choses pour fairerésoudre M. de Singlin, qui a une merveilleuse appréhension de s’engager en de pareilles affaires ;
mais enfin il n’a pu résister à tant de raisons qu’il a eues de ne pas laisser périr des mouvemens si
sincères et qui donnoient tant d’espérance d’une heureuse suite, et il s’est laissé vaincre à mes
importunitez, en sorte qu’il a bien voulu se charger du soin de sa conduite ; mais son infirmité qui
continue toujours luy en oste presque le moyen, par ce qu’il ne sçauroit presque parler sans se faire
un grand mal. Pendant tout ce tems, il s’est passé plusieurs choses qui seroient trop longues à dire, et
qui ne sont point nécessaires ; mais la principale est que nostre nouveau converti pensa de son propre
mouvement pour plusieurs raisons qu’une retraite quelque tems hors de chez luy seroit fort
nécessaire. M. Singlin estoit pour lors à Port Royal des Champs pour prendre quelques remèdes, de
sorte que, encore qu’il eust une merveilleuse appréhension qu’on sçust qu’il eut communication
avec autre qu’avec moy dans cette maison, il se résolut néanmoins de l’aller trouver sous prétexte
d’aller faire un voyage aux champs pour quelque affaire, espérant qu’en changeant son nom et en
laissant ses gens dans quelque village proche, dont il pretendoit venir trouver à pied M. S[inglin], il
ne seroit connu que de luy et que personne ne pourroit sçavoir ces entrevues, et qu’il demeureroit en
retraite en cette manière. Je luy conseillay de ne le pas faire sans l’avis de M. Singlin, qui ne le voulut
point du tout, parce qu’il n’estoit pas encore résolu de se charger de luy : si bien qu’il fut contraint
d’attendre en patience son retour, parce qu’il ne vouloit rien faire contre l’ordre qu’il luy avoit donné
par une lettre parfaitement belle qu’il luy escrivit, dans laquelle il me constituoit sa directrice en
attendant que Dieu fist connoistre s’il vouloit que ce fust luy qui le conduisist. Enfin, M. S[inglin]
estant de retour, je le pressay de me décharger de ma dignité, et je fis tant que j’obtins ce que je
desirois, de sorte qu’il le reçut, et ils jugèrent l’un et l’autre qu’il luy seroit bon de faire un voïage à
la campagne pour estre plus à soy qu’il n’estoit à cause du retour de son bon amy (vous sçavez qui je
{42}veux dire) qui l’occupoit tout entier. Il luy confia ce secret, et avec son consentement qui ne fut
pas donné sans larmes, il partit le lendemain de la feste des Roys avec M. de Luines pour aller en
l’une de ses maisons, où il a esté quelque tems. Mais, parce qu’il n’estoit pas là assez seul à son gré,
il a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal d’où il m’a escrit avec une
extrême joye de se voir traitté et logé en prince, mais en prince au jugement de Saint Bernard, dans un
lieu solitaire et où l’on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout où la discrétion le peut
permettre. Il assiste à tout l’office depuis Prime jusqu’à Complies, sans qu’il sente la moindre
incommodité de se lever à cinq heures du matin ; et comme si Dieu vouloit qu’il joignist le jeusne à
la veille, pour braver toutes les règles de la médecine qui luy ont tant défendu l’un et l’autre, le
souper commence à luy faire mal à l’estomac, de sorte que je croy qu’il le quittera. Il n’a rien perdu à
sa directrice, car M. S[inglin], qui a demeuré en cette ville pendant tout ce tems, luy a pourvu d’un
directeur dont il n’avoit nulle connoissance, qui est un homme incomparable dont il est tout ravy,
aussi est-il de bonne race. Il ne s’ennuyoit point là, mais quelques affaires l’ont obligé de revenir
contre son gré ; et pour ne pas tout perdre, il a demandé une chambre céans où il demeure depuis
jeudy sans qu’on sçache chez luy qu’il est de retour. Il ne dit à personne où il alloit lorsqu’il partit,
qu’à Mme Pinel et à Duchesne qu’il menoit. On s’en doute néanmoins un peu, mais par pure
conjecture. On dit qu’il s’est fait moine, d’autres hermite, d’autres qu’il est à Port-Royal. Il le sçait
et ne s’en soucie gueres : voilà où les choses en sont.
Je l’ay toujours vu jusqu’icy dans une si grande crainte qu’on sçut rien de tout cela que je n’avois
pas mesme osé luy proposer de vous en rien mander. Enfin je luy en écrivis quelques jours devant
son retour ; il me respondit que si on luy ordonnoit de le faire il le feroit, mais que par luy-mesme il
ne s’y pouvoit résoudre parce qu’il se voyoit si peu avancé qu’il ne sçavoit du tout que vous dire :
que si je trouvois qu’il y eust matière d’escrire, il consentoit volontiers que je vous escrivisse, mais
que pour luy il ne voyoit rien à mander. Sur cela je commençay cette lettre à mon premier loisir au
jour d’où elle est datée, et je ne l’acheve qu’aujourd’huy 8 février. Je n’ay du tout su prendre assez
de tems auparavant.
Il est à présent chez luy où ses affaires le retiennent, mais je croy qu’il fera tout son possible pour
rentrer bientost dans sa retraite. Il me dit hier qu’il vous escrira Dieu aidant, et me dit de vous escrire.
Il veut faire quelque chose pour ma petite cousine la contrôleuse Pascal, et comme on a icy
beaucoup de charité, j’espererois qu’on la prendroit céans en pension, mais je doute si la mère et
l’enfant le voudroient ; mandez-le moy au plus tost s’il vous plaist, et comme il s’y faudroit prendre.
J’en ay un très grand désir, car je la considère comme une de nos sœurs, et je ne puis penser à l’estât
où je la voy, pour l’ame et pour le corps, sans frémir. Enfin elle est nièce de mon père, et je juge dessentimens qu’il auroit pour elle par ceux que j’ay pour vos enfans.LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A
MONSIEUR PASCAL, SON FRERE
GLOIRE À JÉSUS AU TRES-SAINT SACREMENT
Ce 26 Octobre 1655.
Mon très cher frère,
L’obéissance et la charité me font rompre le silence avec vous la première, lorsque j’y pensois le
moins ; je vous le déclare, afin que vous ne vous en scandalisiez pas.
Nos Mères m’ont commandé de vous escrire afin que vous me mandiez toutes les circonstances de
vostre méthode pour apprendre à lire par be, ce, de, etc. où il ne faut point que les enfans sçachent le
nom des lettres. Car je vois bien comment on peut leur apprendre à lire, par exemple Jesu, en le
faisant prononcer Je, e, ze, u, mais je ne vois pas comment on leur peut faire comprendre facilement
que les lettres finissantes ne doivent point ajouter d’e. Car naturellement, suivant cette méthode, ils
diront Jesuse ; sinon qu’on leur apprenne qu’il ne faut prononcer l’e à la fin que lorsqu’il y est
effectivement. Mais je ne vois pas comment leur apprendre à prononcer les consonnes qui suivent les
voyelles, par exemple, en, car ils diront ene, au lieu de prononcer an, comme veut souvent le
françois. De mesme pour on, ils diront one, et mesme en leur faisant manger l’e, ils ne le diront de
bon accent, si on ne leur apprend à part la prononciation de l’o avec l’n. Je n’en ay pas d’autres dans
l’esprit, mais je croy que vous les aurez prévus : Voilà ce qui regarde l’obeïssance. Pour la charité, la
lettre que je vous envoyé vous l’eclaicira. Je pense que le plus tost fait seroit de faire sçavoir à
M. Bernieres le désir de cette bonne fille, sans attendre le tems où les autres sortiront. Vous le
pouvez faire en luy envoyant cette lettre si vous le jugez à propos, ou par quelque autre voye, il ne
m’importe, pourvu qu’on tasche à luy procurer quelque retraite, car elle me fait grand compassion.
Je ne vous fais point de compliment sur la peine que je vous donne : la charité est elle-mesme sa
recompense. Si vous m’avez oubliée le 10 de ce mois, qui est le jour de mon baptesme, je vous
supplie de reparer cette faute aujourd’huy. Tous les 26 du mois me sont chers depuis que Dieu m’a
fait la grâce de dépouiller pour jamais l’habit du monde un 26 de May .... J’ay bien interest que vous
soyez tout à Dieu avec tout ce qui vous appartient, puisque je suis du nombre, par sa grâce autant
pour le moins que par la nature : Car proprement, je suis votre fille : je ne l’oublieray jamais.
SOEUR EUPHEMIE, religieuse indigne.

{43}Mandez-moy, s’il vous plaist, si vous estes encore Monsieur de Mons.LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME
PERIER SA SŒUR
Gloire à Jésus au Très Saint-Sacrement.
A Port-Royal, ce 29 Mars 1656.
Ma très chère sœur,
Le Caresme ne peut m’empescher de vous faire ce petit mot, quoy que je vous aie déjà escrit
Vendredy dernier, parce que je n’ay rien que de bon à vous mander. Je crois que vous sçavez que
nous avons le jubilé qui commença hier pour durer quinze jours, pendant lesquels, entre autres
bonnes oeuvres, il est ordonné qu’on communiera le Dimanche 2. Avril. Je vous fais ce préambule
pour augmenter la joie que vous aurez d’apprendre que vostre fille ainée doit estre confirmée, et
faire sa première communion ce jour. Elle me l’a dit ce matin, en se recommandant à mes prières
avec tant de sentiment qu’elle en pleuroit.
Voilà une bonne nouvelle. Mais j’en ay encore une autre qui n’est pas en effet meilleure ; mais elle
est plus étonnante. Pour vous la dire telle qu’elle est, et sans rien accroistre ny diminuer, il faut vous
raconter simplement comme la chose s’est passée.
Vendredy 24. Mars 1656. M. de la Potterie, l’Ecclésiastique, envoya céans un fort beau reliquaire,
où est enchâssé dans un petit soleil de vermeil doré un éclat d’une espine de la sainte Couronne, à
nos Mères afin que toute la Communauté eust la consolation de le voir. Avant que de le rendre, on le
mit sur un petit autel dans le choeur avec beaucoup de respect, et toutes les sœurs l’allerent baiser à
genoux après avoir chanté une antienne en l’honneur de la sainte Couronne. Apres quoy tous les
enfans y allèrent l’une après l’autre. Ma sœur Flavie, leur maistresse, qui en estoit tout proche,
voyant approcher Margot, luy fit signe d’y faire toucher son œil, et elle-mesme prit la sainte Relique
et l’y appliqua, sans reflexion néanmoins. Chacun estant retiré, on le rendit à M. de la Potterie. Sur le
soir, ma sœur Flavie, qui ne pensoit plus à ce qu’elle avoit fait, entendit Margot qui disoit à une de
ses petites sœurs : mon œil est guéri ; il ne me fait plus de mal. Ce ne fut pas une petite surprise pour
elle. Elle s’approche et trouve que cette enflure du coin, qui estoit le matin grosse comme le bout du
doigt, fort longue et fort dure, n’y estoit plus du tout, et que son œil qui faisoit peine à voir avant
l’attouchement de la Relique, parce qu’il estoit tout pleureux.... paroissoit aussi sain que l’autre,
sans qu’il fust possible d’y remarquer aucune différence. Elle le presse, et au lieu qu’auparavant il en
sortoit tousjours de la boue ou au moins de l’eau bien épaisse, il n’en sortit rien non plus que du sien
propre.
Je vous laisse à penser dans quel etonnement cela la mit. Elle ne s’en promit rien neantmoins, et se
contenta de dire à la Mère Agnes ce qui en estoit, attendant que le tems fîst connoistre si la guerison
est aussi véritable qu’elle le paroist. La Mère Agnes eut la bonté de me le dire le lendemain ; et
comme on n’osoit espérer qu’une si grande merveille se fust faite en si peu de tems, elle me dit que
si la petite continuoit à se bien porter, et qu’il y eust apparence que Dieu la voudroit guérir par cette
voie, elle prieroit bien volontiers M. de la Potterie de nous refaire la mesme faveur pour achever le
miracle ; mais jusqu’icy il n’a pas esté nécessaire. Car encore qu’il y ait huit jours que cela s’est
passé, parce que je ne pus achever cette lettre mardy dernier, il n’y a pas en elle la moindre trace de
son mal, et il faut à présent sans comparaison plus de foy à ceux qui ne l’ont pas vu pour croire
qu’elle l’a eu qu’il n’en faut à ceux qui l’ont vu pour croire qu’elle n’en peut avoir esté guérie en un
moment que par un miracle aussi grand et aussi visible que de rendre la vue à un aveugle. Elle avoit,
outre son œil, plusieurs autres incommoditez qui en procedoient : elle ne pouvoit plus presque
dormir de la douleur qu’il luy faisoit ; elle avoit deux endroits dans la teste où on ne l’osoit peigner,
parce que cela respondoit là ; et moymesme, il n’y avoit que deux jours, qu’en regardant son mal, il
me fit venir la larme à l’œil, et je trouvay qu’elle recommençoit à sentir mauvais. Présentement il n’y
a rien de tout cela, non plus que s’il n’y avoit jamais rien eu. Néanmoins, pour ne nous promettre
point des grâces si particulières trop légèrement, on a trouvé à propos de la faire voir à M. d’Alançay,
qui l’a vue il n’y a pas longtems, et beaucoup depuis qu’on a quitté l’eau de M. de Chatillon, et qui la
trouva si mal qu’il la condamna au feu sans hésiter, et nous fit voir clairement la raison qu’il en
avoit. Il doit venir aujourd’huy sans faute. Dieu aidant, s’il vient assez tost, je vous manderay le
jugement qu’il aura porté, et en mesme tems les raisons qu’il avoit de croire qu’il n’y avoit que le
feu qui la pust guérir ; sinon, ce sera pour mardy, Dieu aidant.
C’est une double joie d’estre favorisé de Dieu lorsqu’on est haï des hommes. Priez Dieu pournous, afin qu’il nous empesche de nous élever en l’un et de nous abattre en l’autre, et qu’il nous
fasse la grâce de les regarder tous deux également comme des effets de sa miséricorde. J’ay une joie
particulière de n’avoir nulle part à ce miracle : cela fait que ma joie et ma reconnoissance ne sont
traversées d’aucune crainte. J’ay cru prévenir vostre désir en vous envoyant l’antienne et l’oraison
que l’on chanta devant la sainte Relique. Je m’en vas de ce pas demander permission de la dire tous
les jours en mémoire de ce bienfait, tant que je seray en estât de dire mon office. Je pretens la dire
après matines ; mais pour vous, si vous avez cette dévotion, vous le pouvez faire à trois heures après
midy, qui est l’heure où il a plu à Dieu de l’opérer, comme c’est celle où il a donné par sa mort une
si merveilleuse puissance aux instrumens de sa passion. Adieu.
Depuis, M. d’Alançay a vu Margot, et a jugé la guerison pleine et miraculeuse. Mais il a remis à
huit jours pour en asseurer ; on n’en dit mot jusque-là.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE
PASCAL A MADAME PERIER SA SŒUR
Ce Vendredy 31. Mars, apres-midy [1656].
.... M. d’Alançay est venu ce matin. Mais avant que vous dire en quel estât il a trouvé la petite, il
faut vous dire celuy où il l’avoit vue, premièrement seul avec quelques-unes de nos sœurs, et ensuite
en présence de M. Renaudot et de M. Desmarets qui est de la maison de Bailleul. Tous trois sont
témoins qu’elle avoit non-seulement le coin de l’œil, mais le dessous et la joue visiblement enflez ;
surtout le coin de l’œil l’estoit beaucoup ; que quand on le pressoit, il en sortoit de la boue, n’estoit
qu’on l’eust pressé peu auparavant, en quel cas il ne sortoit que de l’eau plus ou moins épaisse, en
moindre ou plus grande quantité une fois que l’autre, sans règle, mais on ne le pressoit [pas] sans
faire sortir quelque chose, pourveu qu’elle eust demeuré la longueur d’un pater sans le presser.
Lorsqu’on l’avoit bien pressé, l’enflure ne paroissoit plus, mais elle revenoit petit à petit en
commençant un quart d’heure après, et en deux ou trois heures elle estoit revenue comme devant ;
lorsqu’on le pressoit bien, il en sortoit de la boue par l’œil et par le nez, mais non pas en assez grande
quantité pour desemplir cette poche qui ne paroissoit plus, car elle estoit fort grosse ; ce qui fit juger
à M. d’Alançay que sans doute il y avoit quelque autre issue par où il s’en dechargeoit une partie. Il
luy fit ouvrir la bouche, et, après avoir bien regardé, il connut que l’os du nez estoit percé et qu’une
partie de cette ordure entroit dans sa gorge par cette ouverture ; et, en effet, sur le champ mesme, il
en tira de toute espèce avec sa spatule, ce qui faisoit qu’on ne luy pressoit plus son œil sans horreur,
parce qu’on sçavoit qu’il en couloit autant dans la gorge qu’il en sortoit par l’œil. Outre tout cela, il
sortoit une très mauvaise senteur de son œil et de son nez. Voilà ce qu’il avoit vu il y a environ deux
mois, et qui luy fit conclure qu’il ne falloit point différer à y mettre le feu ce printems, parce que cet
os percé ne feroit que se pourrir de plus en plus, et pouvoit avoir de si mauvaises suites qu’on
n’osoit quasi me les dire, comme de luy faire tomber le nez et pourrir la moitié du visage. Il ne
desesperoit pas néanmoins de la guérir par le moyen du feu, mais il n’en assuroit point aussi, et
assuroit qu’il estoit impossible qu’aucun autre remède humain le pust faire. Voilà l’estât auquel il
l’avoit vue ; à quoy il faut ajouter que tout cela estoit encore beaucoup augmenté depuis ce tems-là,
de sorte que sa maitresse m’a dit aujourd’huy que quand elle la mena baiser la sainte Relique, elle
n’avoit nulle pensée de son œil, mais qu’elle s’en avisa en la voyant approcher, à cause de l’horreur
qu’il luy fit, tant il estoit mal ; et que la douleur qu’on luy faisoit en la peignant estoit si grande
qu’elle luy faisoit beaucoup pleurer les yeux malgré elle.
Ce matin donc, M. d’Alançay estant venu, on la luy a présentée, sans luy rien dire. Il s’est mis à la
regarder de tous costés sans rien dire ; il luy a pressé l’œil ; il a fait entrer sa spatule dans le nez, et à
tout cela il estoit bien étonné de ne trouver rien du tout. On luy a demandé s’il ne se souvenoit pas du
mal qu’il luy avoit vu. Il a repondu bien naïvement : « C’est ce que je cherche ; mais je ne le trouve
plus. » Je l’ay prié de luy regarder dans la bouche ; il l’a fait, il y a porté sa spatule, et il y a si peu
trouvé qu’il s’est mis à rire et a dit : « Il n’y a rien du tout. » Sur cela ma sœur Flavie luy a dit ce qui
s’estoit passé. Il l’a fait repeter plus d’une fois, car c’est un homme fort sage et prudent ; et après
avoir écouté paisiblement et avoir demandé si cela s’en estoit allé sur l’heure et que l’enfant mesme a
repondu qu’oüy, il a dit qu’il donneroit quand on voudroit son attestation qu’il estoit impossible que
cela se pust faire sans miracle. Il ne veut pas assurer non plus que nous que le mal ne reviendra point,
parce qu’il n’y a que Dieu qui le sçache ; mais il assure que pour le présent il n’y en a point du tout et
qu’elle est en parfaitement bon estât. Voilà ses propres termes ou l’équivalent. Il nous a néanmoins
exhortées à n’en faire pas de bruit pour le présent et à renfermer les mouvemens de nostre
reconnoissance dans nostre maison, autant que cela se pourra, de peur des faux jugemens. Il ne s’est
pas expliqué davantage, mais nous avons bien entendu qu’il vouloit dire que nostre heure n’estoit pas
encore venue, et que c’est à d’autres à qui il faut dire : C’est icy vostre heure. Je désire de tout mon
cœur que le reste ne leur convienne pas comme il semble ; car on peut bien appeler ténèbres tout ce
qui s’oppose à la lumière de la vérité. Sur cela, il a exhorté la petite à profiter d’une si grande grâce ;
et sa maitresse nous a dit que rien ne luy faisoit mieux croire que c’est un miracle que de voir que
Dieu semble la changer et qu’elle est abonie depuis ce tems-là. Je ne sçay plus rien de la visite de
M. d’Alançay ; car, comme j’avois sceu tout ce que je desirois, je les ai quittez, et je suis sortie seule
pour te [sic] le conter bien à la hâte, car je n’ay point de tems. Adieu, priez le Seigneur qu’il me fasse
la grâce d’avoir de bons yeux dans le cœur, bien sains, bien purs, bien clairvoyants. Il faut encore queje vous dise que toutes les fois qu’on parloit du mal de Margot devant Mme d’Aumont, elle
souhaitoit qu’elle mourust pour ne pas tant souffrir, et que, quand on parloit de miracles peu
assurez, elle disoit que si ce mal guerissoit par l’attouchement de quelques reliques, ce seroit
vraiment celuy-là qui seroit un miracle.
Mon frère a receu vostre lettre de change.LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME
PERIER SA SŒUR
Gloire à Jésus au Tres-Saint Sacrement.
A Port-Royal du Saint Sacrement, ce 24 Octobre 1656.

Ma très chère sœur,
Je ne doute point que la joye de mon frère n’ait surmonté sa paresse, et qu’il ne m’ait prévenue en
vous mandant la conclusion du miracle dont je ne puis vous mander aucunes circonstances, si non
qu’il y a huit ou dix jours que la petite fut veue juridiquement par des Chirurgiens d’office, en
présence de M. l’Official, à cause de quoy on la fît sortir avec sa sœur en habit du monde, et que, hier
ou aujourd’huy, il a prononcé la sentence, je ne sçay si cela s’appelle d’approbation ou de
vérification du miracle, de sorte que nous chanterons Vendredy, Dieu aidant, un Te Deum solennel
avec une messe d’actions de grâces. La petite sera dans l’église du dehors avec un cierge allumé, et
ainsi nous nous efforcerons de faire paroistre une partie de la reconnoissance que Dieu nous met au
cœur pour un si grand prodige, dont l’action de grâces se trouve heureusement pour nous unie à
celles que nous rendons à Dieu tous les ans de celle qu’il nous a faite, en nous associant à l’Institut
du Saint-Sacrement, dont on receut céans l’habit le 24 d’Octobre en 46 ou 47’. Et depuis ce temps
on en a fait une mémoire solennelle tous les ans au jeudy plus proche du 24 de ce mois. Il me semble
que ce mélange de la Sainte Eucharistie avec un des instruments de la Passion et des actions de
grâces à quoy l’un et l’autre nous oblige, nous représente de grandes choses. Il n’appartient qu’à
Dieu d’agir en Dieu en tirant les plus grands biens des plus grands maux, et la plus grande joye de la
croix la plus sensible. Prions-le qu’il nous fasse la grâce de nous laisser tousjours conduire en
aveugle à un guide si assuré.
Tout le monde murmure contre M. Perier de s’en estre allé dans le temps où il falloit venir.
Chacun dit qu’il estoit bien hâté, et que cela seroit le mieux du monde s’il estoit présent à la
cérémonie. Mais la mère Agnes n’est pas de ce sentiment, elle dit que cela est bien mieux ainsi, et que
Dieu veut montrer que comme il a bien guéri sa fille sans luy, il n’a que faire de luy pour en publier
le miracle. Voilà ce qu’il a gagné à n’avoir pas six jours de patience, et outre cela il a perdu
l’exercice de sa charge de vérificateur des miracles, qui luy en eust donné, à ce que l’on dit, plus que
jamais, parce qu’il s’en fait très souvent. Je n’en sçay plus à présent qu’il n’est pas icy, sinon un qui
arriva environ vers la Pentecoste en la personne d’une petite fille qu’on nomme Marie Guerin. Elle
fut mise il y a quatre ans chez une fille âgée, nommée Madame de Courbe, paroisse de Saint-Severin,
qui prend des pensionnaires. Cet enfant, âgé de cinq ans et demy, avoit esté placé par des personnes de
condition qui ne veulent pas estre nommées, parce qu’elles le font par charité, et cette petite fille ne
sçait qui elle est, ny d’où elle est. Cet enfant, des lors, avoit une très mauvaise senteur au nez, quoy
qu’il ne soit point plat, et elle a tousjours augmenté de telle sorte qu’on ne la pouvoit plus souffrir à
table commune. On la fit voir à un chirurgien dont j’ay oublié le nom, qui n’eut pas la moindre
espérance de la guérir ; de sorte qu’on ne luy faisoit aucun remède que de luy laver la bouche et le
nez avec de l’occecrat qu’on luy faisoit respirer, jusqu’à ce que environ la fête de la Pentecoste
dernière, Madame de Courbe, à la persuasion de Mademoiselle Pariseau, sa cousine germaine (qui a
esté gouvernante de Mademoiselle de Liancourt), et, je croy, de M. Jean le Petit, libraire, son neveu,
la mena céans en dévotion à la Sainte Epine. Depuis ce jour-là cette mauvaise odeur cessa si
absolument qu’elle n’en avoit aucun reste. Environ huit jours après elle revint un peu. Sur quoy
Madame de Courbe prit dessein de la ramener, et incontinent qu’elle l’eut dit à l’enfant, la mauvaise
odeur cessa tout à fait, et n’a aucunement paru. Depuis elles vinrent céans toutes deux en rendre
grâces, et on me les fit voir il y a dix ou douze jours. Madame de Courbe, craignant de n’estre pas
crue parce qu’on ne la connoissoit point céans, amena M. le Vicaire de Saint-Severin, qui voulut bien
prendre cette peine pour rendre gloire à Dieu et témoignage à la vérité.
Un jardinier de nos voisins qui ne nous aimoit pas trop, je ne sçay pourquoy, se trouvant ces jours
passez avec M. de Saint Gilles ou quelqu’autre de ces Messieurs, luy dit en son patois, tout en
grondant : Je devrois pourtant bien les aimer, car j’ay esté guéri dans leur Eglise d’un grand mal
d’œil, à quoy je ne sçavois plus que faire. Je suis le second miracle qui s’y est fait.
Il y a aussi une religieuse de Troye en Champagne qu’on dit avoir esté guérie d’une fistule avec
mauvaise odeur, comme la petite. J’espère que nous en sçaurons les particularitez, car Madame duPlessis Guenegaud y est allée exprés pour le vérifier.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE
PASCAL A MADAME PERIER, SA SŒUR
Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement.
A Port-Royal du Saint-Sacrement, ce 30. Octobre 1656.

…Mon Frère ne manquera pas de vous envoïer des imprimez de la sentence par laquelle, comme
vous verrez, M. le Grand Vicaire nous ordonne de chanter une messe d’actions de grâces le Vendredy
27 de ce mois. On nous fit commencer cette solennité dés la veille, où nous chantasmes Vespres de
la Sainte Couronne, de quoy nous fîmes office double le Vendredy en chantant toutes les heures, et
les chantres tenant le choeur comme aux grandes solennitez. Ma petite sœur Marguerite (qui ne
s’appelle plus Margot) estoit au choeur parmi les novices, parce que c’estoit sa fête (car les petites
n’y viennent pas d’ordinaire), afin que rien ne manquast à la cérémonie. Le lendemain, il se trouva,
dés le grand matin, quantité de monde à l’Eglise, quoy qu’il plust beaucoup. On fit dans nostre
choeur un petit autel contre la grille qui demeura ouverte, paré de blanc, et couvert d’un beau voile
de calice, sur quoy nostre Mère posa le reliquaire de la Sainte Epine environné de quantité de
lumières, où M. le Grand Vicaire, qui faisoit la cérémonie, le vint prendre avec la croix, accompagné
de seize diacres qui tenoient des cierges ; et il le porta en cérémonie, couvert du dais, comme à la
procession du Saint Sacrement, jusqu’à l’autel, deux diacres l’encensant continuellement, où il le
posa sur un petit tabernacle bien paré, qu’on avoit fait exprès. Cependant toutes les sœurs, avec leurs
grands voiles baissez, chantèrent à genoux devant la grille l’hymne : Exite filiæ Sion, etc., l’antienne
O Corona, avec des cierges allumez, aussi bien que la petite guérie qui estoit devant nostre choeur,
tout devant la grille, habillée en séculière fort proprement, mais fort modestement, avec une robe
grise et une coiffe, et à genoux sur deux grands carreaux, afin qu’elle pust estre assez haute pour
estre vue d’une foule de peuple qui grimpoient où ils pouvoient pour la voir. Ensuite de quoy on
osta l’autel, et M. le Grand Vicaire dit la Sainte Messe qui fut chantée de la Sainte Couronne avec
beaucoup de solennité : pendant quoy le milieu de la grille demeura ouvert, afin que le peuple eust la
consolation de voir la petite qui en estoit proche sur un prie-Dieu couvert d’un tapis, avec un cierge
allumé devant elle et une chaise pour s’asseoir quand elle en avoit besoin. Elle demeura là avec
autant d’asseurance que si c’eust esté sa place ordinaire, se levant et s’agenouillant quand il falloit....,
avec autant de modestie que si elle eust esté bien dévote, et d’aussi bonne grâce que si on luy eust
bien fait étudier. A la Préface, on l’osta pour la communion des sœurs, qui dura fort longtemps,
parce que toutes celles à qui leur santé et leur occupation l’avoient pu permettre, s’estoient réservées
pour cette messe qui fut fort solennelle, le célébrant y estapt accompagné de ses diacres, et de six
acoliles avec des cierges allumez. La Messe estant achevée, on ouvrit la grille entière ; on remit le
prie-Dieu, et nous descendismes toutes dans les chaises des novices, avec des cierges à la main. Le Te
Deum fut chanté, pendant quoy le célébrant après avoir encensé la Sainte Epine, l’adora le premier,
puis la donna à baiser à tous les ministres de l’autel ; ensuite de quoy on le supplia de s’aller reposer,
parce qu’il estoit plus de midy. Un des prestres la prit pour la faire baiser au peuple. Nous
refermasmes la grille et chantasmes Sextes pour achever la solennité du matin, qui dura jusqu’à
l’apres-disnée, où nous ne fismes que mémoire des Saints Apostres saint Simon, saint Jude, ayant eu
ordre de faire Vespres entières de la Sainte Couronne. Voilà tout ce que je scay, sinon qu’il faut
ajouter que le temps estant devenu plus beau pendant la cérémonie, l’Eglise ne desemplit pas tout le
matin, et qu’on vendit un si grand nombre des sentences de M. le Grand Vicaire qu’on estime qu’il y
en eut pour cent francs à un sou la pièce, seulement dans la cour qui est devant la porte de l’Eglise.
Je n’ay ny le temps ny le pouvoir de vous dire mes sentimens sur ce sujet ; je croy que vous en jugez
par les vostres. Tout ce qui regarde Dieu est ineffable, et s’apprend beaucoup mieux par l’expérience
que par des paroles. Prions Dieu seulement qu’il nous fasse avoir toujours présente au cœur une si
grande merveille, et que le temps ne la fasse point vieillir à nostre égard, puisqu’il ne sera pas moins
admirable dans dix ans d’icy, qu’un si grand mal ait esté guéri en un instant, que dans l’instant où il
le fut. Il faut que je quitte par nécessité, je ne vois plus goutte que pour vous dire que Madame
d’Aumont, qui a beaucoup de bonté pour nous tous, vous envoie le portrait de ma petite sœur
Marguerite en taille-douce, ne doutant point que vous n’ayez bien envie de la voir. On luy a fait
toucher la Sainte Epine. Adieu, etc.VIII. EXTRAITS

{44}DES LETTRES A MADEMOISELLE DE ROANNEZ .
[Septembre 1656]
1.
{45}Votre lettre m’a donné une extrême joie. Je vous avoue que je corn-mençois à craindre, ou au
moins à m’étonner. Je ne sais ce que c’est que ce commencement de douleur dont vous parlez ; mais
eje sais qu’il faut qu’il en vienne. Je lisois tantôt le 13 chapitre de saint Marc en pensant à vous
écrire, et aussi je vous dirai ce que j’y ai trouvé. Jésus-Christ y fait un grand discours à ses apôtres
sur son dernier avènement ; et comme tout ce qui arrive à l’Église arrive aussi à chaque chrétien en
particulier, il est certain que tout ce chapitre prédit aussi bien l’état de chaque personne qui, en se
convertissant, détruit le vieil homme en elle, que l’état de l’univers entier, qui sera détruit pour faire
{46}place à de nouveaux cieux et à une nouvelle terre, comme dit l’Écriture . Et aussi je songeois
que cette prédiction de la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l’homme réprouvé qui est
en chacun de nous, et dont il est dit qu’il ne sera laissé pierre sur pierre, marque qu’il ne doit être
laissé aucune passion du vieil homme ; et ces effroyables guerres civiles et domestiques représentent
si bien le trouble intérieur que sentent ceux qui se donnent à Dieu, qu’il n’y arien de mieux peint.
Mais cette parole est étonnante: « Quand vous verrez l’abomination dans le lieu où elle ne doit pas
être, alors que chacun s’enfuie sans rentrer dans sa maison pour reprendre quoi que ce soit. » Il me
semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux
maisons de sainteté, et dans les livres des théologiens et des religieux où elle ne devrait pas être. Il
faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nourrices en ce temps-là,
c’est-à-dire à ceux qui ont des attachemens au monde qui les y retiennent! La parole d’une sainte est à
propos sur ce sujet: qu’il ne faut pas examiner si on a vocation pour sortir du monde, mais seulement
si on a vocation pour y demeurer, comme on ne consulterait point si on est appelé à sortir d’une
maison pestiférée ou embrasée.
Ce chapitre de l’Évangile, que je voudrois lire avec vous tout entier, finit par une exhortation à
veiller et à prier pour éviter tous ces malheurs, et en effet il est bien juste que la prière soit
continuelle quand le péril est continuel.
J’envoie à ce dessein des prières qu’on m’a demandées ; c’est à trois heures après midi. Il s’est fait
un miracle depuis votre départ à une religieuse de Pontoise, qui, sans sortir de son couvent, a été
guérie d’un mal de tête extraordinaire par une dévotion à la sainte épine. Je vous en manderai un jour
davantage. Mais je vous dirai sur cela un beau mot de saint Augustin, et bien consolatif pour de
certaines personnes ; c’est qu’il dit que ceux-là voient véritablement les miracles auxquels les
miracles profitent: car on ne les voit pas si on n’en profite pas.
Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m’avez fait ; je ne
savois ce que ce pouvoit être, car je l’ai déployé avant que de lire votre lettre, et je me suis repenti
ensuite de ne lui avoir pas rendu d’abord le respect que je lui devois. C’est une vérité que le
SaintEsprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sont morts dans la grâce de Dieu, jusqu’à ce
qu’il y paroisse visiblement en la résurrection, et c’est ce qui rend les reliques des saints si dignes de
vénération. Car Dieu n’abandonne jamais les siens, non pas même dans le sépulcre, où leurs corps,
quoique morts aux yeux des hommes, sont plus vivans devant Dieu, à cause que le péché n’y est plus:
au lieu qu’il y réside toujours durant cette vie, au moins quant à sa racine, car les fruits du péché n’y
sont pas toujours, et cette malheureuse racine, qui en est inséparable pendant la vie, fait qu’il n’est
pas permis de les honorer alors, puisqu’ils sont plutôt dignes d’être haïs. C’est pour cela que la mort
est nécessaire pour mortifier entièrement cette malheureuse racine, et c’est ce qui la rend souhaitable.
Mais il ne sert de rien de vous dire ce que vous savez si bien ; il vaudroit mieux le dire à ces autres
personnes dont vous parlez, mais elles ne l’écouteroient pas...2.
[24 Septembre 1656]
Il est bien assuré qu’on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit
volontairement celui qui entraîne, comme dit saint Augustin ; mais quand on commence à résister et
à marcher en s’éloignant, on souffre bien ; le lien s’étend et endure toute la violence ; et ce lien est
notre propre corps, qui ne se rompt qu’à la mort. Notre-Seigneur a dit que, depuis la venue de
JeanBaptiste, c’est-à-dire depuis son avènement dans chaque fidèle, le royaume de Dieu souffre violence
{47}et que les violens le ravissent . Avant que l’on soit touché, on n’a que le poids de sa
concupiscence, qui porte à la terre. Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette
violence que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit saint Léon, avec celui sans
{48}lequel nous ne pouvons rien . Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie: car il
{49}n’y a point ici de paix. « Jésus-Christ est venu apporter le couteau, et non pas la paix . » Mais
néanmoins il faut avouer que comme l’Ecriture dit que la sagesse des hommes n’est que folie devant
{50}Dieu , aussi on peut dire que cette guerre qui paraît dure aux hommes est une paix devant Dieu ;
car c’est cette paix que Jésus-Christ a aussi apportée. Elle ne sera néanmoins parfaite que quand le
corps sera détruit ; et c’est ce qui fait souhaiter la mort, en souffrant néanmoins de bon cœur la vie
pour l’amour de celui qui a souffert pour nous et la vie et la mort, et qui peut nous donner plus de
{51}biens que nous ne pouvons ni demander ni imaginer, comme dit saint Paul , en l’épître de la
messe d’aujourd’hui.
3.
[octobre 1656?]
Je ne crains plus rien pour vous, Dieu merci, et j’ai une espérance admirable. C’est une parole bien
{52}consolante que celle de Jésus-Christ: « Il sera donné à ceux qui ont déjà . » Par cette promesse,
ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d’espérer davantage, et ainsi ceux qui ont reçu
extraordinairement doivent espérer extraordinairement.
J’essaye autant que je puis de ne m’affliger de rien, et de prendre tout ce qui arrive pour le
meilleur. Je crois que c’est un devoir, et qu’on pèche en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour
laquelle les péchés sont péchés, c’est seulement parce qu’ils sont contraires à la volonté de Dieu: et
ainsi l’essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connoissons en
Dieu, il est visible, ce me semble, que, quand il nous découvre sa volonté par les événemens, ce serait
un péché de ne s’y pas accommoder. J’ai appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose
d’admirable, puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de tout mon cœur de la
continuation faite de ses grâces, car je vois bien qu’elles ne diminuent point.
L’affaire du.... ne va guère bien: c’est une chose qui fait trembler ceux qui ont de vrais
mouvemens de Dieu de voir la persécution qui se prépare non-seulement contre les personnes (ce
serait peu), mais contre la vérité. Sans mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c’est un
temps où le service qu’on lui rend lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la
nature ; et ainsi il permet de considérer que comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des
tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de même il semble
que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent aujourd’hui la pureté de la
religion et de la morale qui est si fort combattue. Mais il y a cette différence entre les rois de la terre
et le Roi des rois, que les princes ne rendent pas leurs sujets fidèles, mais qu’ils les trouvent tels: au
lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu’infidèles, et qu’il les rend fidèles quand ils le sont. De
sorte qu’au lieu que les rois ont une obligation insigne à ceux qui demeurent dans leur obéissance, il
arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de Dieu lui sont eux-mêmes redevables
infiniment. Continuons donc à le louer de cette grâce, s’il nous l’a faite, de laquelle nous le louerons
dans l’éternité, et prions-le qu’il nous la fasse encore, et qu’il ait pitié de nous et de l’Eglise entière,
hors laquelle il n’y a que malédiction.
Je prends part aux.... persécutés dont vous parlez. Je vois bien que Dieu s’est réservé des serviteurs
cachés, comme il le dit à Élie. Je le prie que nous en soyons, bien et comme il faut, en esprit et envérité et sincèrement.
4.
[27 (?)octobre 1656]
…Il me semble que vous prenez assez de part au miracle pour vous mander en particulier que la
vérification en est achevée par l’Église, comme vous le verrez par cette sentence de M. le grand
vicaire.
Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse paroître par ces coups extraordinaires, qu’on doit
bien profiter de ces occasions, puisqu’il ne sort du secret de la nature qui le couvre que pour exciter
notre foi à le servir avec d’autant plus d’ardeur que nous le connoissons avec plus de certitude.
Si Dieu se découvrait continuellement aux hommes, il n’y auroit point de mérite à le croire ; et s’il
ne se découvrait jamais, il y auroit peu de foi. Mais il se cache ordinairement, et se découvre
rarement à ceux qu’il veut engager dans son service. Cet étrange secret, dans lequel Dieu s’est retiré,
impénétrable à la vue des hommes, est une grande leçon pour nous porter à la solitude loin de la vue
des hommes. Il est demeuré caché, sous le voile de la nature qui nous le couvre, jusques à
l’incarnation ; et quand il a fallu qu’il ait paru, il s’est encore plus caché en se couvrant de
l’humanité. Il étoit bien plus reconnoissable quand il étoit invisible, que non pas quand il s’est rendu
visible. Et enfin, quand il a voulu accomplir la promesse qu’il fit à ses apôtres de demeurer avec les
hommes jusqu’à son dernier avènement, il a choisi d’y demeurer dans le plus étrange et le plus
obscur secret de tous, qui sont les espèces de l’eucharistie. C’est ce sacrement que saint Jean appelle
{53}dans l’Apocalypse une manne cachée ; et je crois qu’Isaïe le voyoit en cet état, lorsqu’il dit en
{54}esprit de prophétie: «Véritablement tu es un Dieu caché .» C’est là le dernier secret où il peut
être. Le voile de la nature qui couvre Dieu a été pénétré par plusieurs infidèles, qui, comme dit saint
{55}Paul , ont reconnu un Dieu invisible par la nature visible. Les chrétiens hérétiques l’ont connu à
travers son humanité, et adorent Jésus-Christ Dieu et homme. Mais de le reconnoitre sous des
espèces de pain, c’est le propre des seuls catholiques: il n’y a que nous que Dieu éclaire jusque-là.
On peut ajouter à ces considérations le secret de l’esprit de Dieu caché encore dans l’Ecriture. Car il
y a deux sens parfaits, le littéral et le mystique ; et les juifs s’arrêtant à l’un ne pensent pas seulement
qu’il y en ait un autre, et ne songent pas à le chercher ; de même que les impies, voyant les effets
naturels, les attribuent à la nature, sans penser qu’il y en ait un autre auteur ; et comme les juifs,
voyant un homme parfait en Jésus-Christ, n’ont pas pensé à y chercher une autre nature: «Nous
{56}n’avons pas pensé que ce fût lui,» dit encore Isaïe ; et de même enfin que les hérétiques, voyant
les apparences parfaites du pain dans l’eucharistie, ne pensent pas à y chercher une autre substance»
Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les
chrétiens doivent le reconnoitre en tout. Les afflictions temporelles couvrent les biens éternels où
elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels qu’elles causent. Prions Dieu de
nous le faire reconnoitre et servir en tout ; et rendons-lui des grâces infinies de ce que s’étant caché
en toutes choses pour les autres, il s’est découvert en toutes choses et en tant de manières pour
nous…
5
[Dimanche, 5 Novembre 1656]
Je ne sais comment vous aurez reçu la perte de vos lettres. Je voudrais bien que vous l’eussiez
prise comme il faut. Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté
de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle, et non pas par la nôtre propre, qui est toujours pleine
de malice et d’erreur. Si vous avez eu ces sentimens, j’en serai bien content, afin que vous vous en
soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j’ai à vous dire, qui est que j’espère qu’elles
se retrouveront. On m’a déjà apporté celle du 5 ; et quoique ce ne soit pas la plus importante, car
celle de M. du Gas l’est davantage, néanmoins cela me fait espérer de ravoir l’autre.
Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n’avois rien écrit pour vous ; je ne vous séparepoint vous deux, et je songe sans cesse à l’un et à l’autre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et
encore celle-ci, vous regardent assez. En vérité, je ne puis m’empêcher de vous dire que je voudrais
être infaillible dans mes jugemens ; vous ne seriez pas mal si cela étoit, car je suis bien content de
vous, mais mon jugement n’est rien. Je dis cela sur la manière dont je vois que vous parlez de ce bon
cordelier persécuté, et de ce que fait le… Je ne suis pas surpris de voir M. N.... s’y intéresser, je suis
accoutumé à son zèle, mais le vôtre m’est tout à fait nouveau ; c’est ce langage nouveau que produit
ordinairement le cœur nouveau. Jésus-Christ a donné dans l’Évangile cette marque pour reconnoître
{57}ceux qui ont la foi, qui est qu’ils parleront un langage nouveau ; et en effet, le renouvellement
des pensées et des désirs cause celui des discours. Ce que vous dites des jours où vous vous êtes
trouvée seule, et la consolation que vous donne la lecture, sont des choses que M. N.... sera bien aise
de savoir quand je les lui ferai voir, et ma sœur aussi. Ce sont assurément des choses nouvelles, mais
qu’il faut sans cesse renouveler ; car cette nouveauté, qui ne peut déplaire à Dieu, comme le vieil
homme ne lui peut plaire, est différente des nouveautés de la terre, en ce que les choses du monde,
quelque nouvelles qu’elles soient, vieillissent en durant ; au lieu que cet esprit nouveau se renouvelle
d’autant plus, qu’il dure davantage. « Notre vieil homme périt, dit saint Paul, et se renouvelle de jour
{58}en jour , » et ne sera parfaitement nouveau que dans l’éternité, où l’on chantera sans cesse ce
cantique nouveau dont parle David dans les psaumes de laudes, c’est-à-dire ce chant qui part de
l’esprit nouveau de la charité.
Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois bien que leur zèle ne
se refroidit pas ; cela m’étonne, car il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d’y voir
entrer. Je les ai toujours dans l’esprit, et principalement celle du miracle, parce qu’il y a quelque
chose de plus extraordinaire, quoique l’autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple. Il est
certain que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu’il prépare en l’autre.
Aussi, quand je prévois la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencemens qui en
paraissent dans les personnes de piété, j’entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux
qu’il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue qu’il me semble que je les vois déjà dans un
de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse
qu’il en a faite. Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber, et être au
contraire au nombre malheureux des jugés, et qu’il y en aura tant qui tomberont de la gloire, et qui
laisseront prendre à d’autres par leur négligence la couronne que Dieu leur avoit offerte, je ne puis
souffrir cette pensée ; et l’effroi que j’aurais de les voir en cet état éternel de misère, après les avoir
imaginées avec tant de raison dans l’autre état, me fait détourner l’esprit de cette idée, et revenir à
Dieu pour le prier de ne pas abandonner les foibles créatures qu’il s’est acquises, et à lui dire pour
les deux personnes que vous savez ce que l’Église dit aujourd’hui avec saint Paul: « Seigneur,
{59}achevez vous-même l’ouvrage que vous-même avez commencé . » Saint Paul se considérait
{60}souvent en ces deux états, et c’est ce qui lui fait dire ailleurs : « Je châtie mon corps, de peur que
moi-même, qui convertis tant de peuples, je ne devienne réprouvé. » Je finis donc par ces paroles de
{61}Job : « J’ai toujours craint le Seigneur comme les flots d’une mer furieuse et enflée pour
{62}m’engloutir. » Et ailleurs: « Bienheureux est l’homme qui est toujours en crainte . »
6.
[Novembre 1656] (?)
.... Pour répondre à tous vos articles, et bien écrire malgré mon peu de temps.
{63}Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de M. de Laval et les Méditations sur la grâce ;
j’en tire de grandes conséquences pour ce que je souhaite.
{64}Je mande le détail de cette condamnation qui vous avoit effrayée ; cela n’est rien du tout,
Dieu merci, et c’est un miracle de ce qu’on n’y fait pas pis, puisque les ennemis de la vérité ont le
pouvoir et la volonté de l’opprimer. Peut-être êtes-vous de celles qui méritent que Dieu ne
l’abandonne pas, et ne la retire pas de la terre, qui s’en est rendue si indigne ; et il est assuré que vous
servez à l’Eglise par vos prières, si l’Église vous a servi par les siennes. Car c’est l’Église qui mérite,
avec Jésus-Christ qui en est inséparable, la conversion de tous ceux qui ne sont pas dans la vérité ; et
ce sont ensuite ces personnes converties qui secourent la mère qui les a délivrées. Je loue de toutmon cœur le petit zèle que j’ai reconnu dans votre lettre pour l’union avec le pape. Le corps n’est
non plus vivant sans le chef, que le chef sans le corps. Quiconque se sépare de l’un ou de l’autre n’est
plus du corps, et n’appartient plus à Jésus-Christ. Je ne sais s’il y a des personnes dans l’Église plus
attachées à cette unité du corps que ceux que vous appelez nôtres. Nous savons que toutes les vertus,
le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l’Église, et de la
communion du chef de l’Église, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion, au
moins je prie Dieu de m’en faire la grâce ; sans quoi je serais perdu pour jamais.
Je vous fais une espèce de profession de foi, et je ne sais pourquoi ; mais je ne l’effacerai pas ni ne
recommencerai pas.
M. du Gas m’a parlé ce matin de votre lettre avec autant d’étonnement et de joie qu’on en peut
avoir: il ne sait où vous avez pris ce qu’il m’a rapporté de vos paroles ; il m’en a dit des choses
surprenantes et qui ne me surprennent plus tant. Je commence à m’accoutumer à vous et à la grâce
que Dieu vous fait, et néanmoins je vous avoue qu’elle m’est toujours nouvelle, comme elle est
toujours nouvelle en effet. Car c’est un flux continuel de grâces, que l’Ecriture compare à un fleuve,
et à la lumière que le soleil envoie incessamment hors de soi, et qui est toujours nouvelle, en sorte
que, s’il cessoit un instant d’en envoyer, toute celle qu’on auroit reçue disparaîtrait, et on resteroit
dans l’obscurité.
Il m’a dit qu’il avoit commencé à vous répondre, et qu’il le transcrirait pour le rendre plus lisible,
et qu’en même temps il l’étendroit. Mais il vient de me l’envoyer avec un petit billet, où il me mande
qu’il n’a pu ni le transcrire ni l’étendre ; cela me fait croire que cela sera mal écrit. Je suis témoin de
son peu de loisir, et du désir qu’il avoit d’en avoir pour vous.
Je prends part à la joie que vous donnera l’affaire des.... car je vois bien que vous vous intéressez
pour l’Eglise ; vous lui êtes bien obligée. Il y a seize cents ans qu’elle gémit pour vous. Il est temps
de gémir pour elle, et pour nous tout ensemble, et de lui donner tout ce qui nous reste de vie, puisque
Jésus-Christ n’a pris la sienne que pour la perdre pour elle et pour nous.
7.
[Novembre ou Décembre 1656] (?)
Quoi qu’il puisse arriver de l’affaire de..., il y en a assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour
en tirer un admirable avantage contre ces maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à
cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs parens et amis prient Dieu pour eux, afin qu’ils
ne tombent pas d’un si grand bonheur et d’un si grand honneur que Dieu leur a faits. Tous les
honneurs du monde n’en sont que l’image ; celui-là seul est solide et réel, et néanmoins il est inutile
sans la bonne disposition du cœur. Ce ne sont ni les austérités du corps ni les agitations de l’esprit,
mais les bons mouvemens du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l’esprit.
Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui
{65}entreront dans la bonne vie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre . Cela
doit consoler ceux qui en sentent, puisque, étant avertis que le chemin du ciel qu’ils cherchent en est
rempli, ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu’ils sont dans le véritable chemin. Mais ces
peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de même que
ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu’ils trouvent plus de douceur
dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l’union avec Dieu, et que ce charme victorieux les
entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitens du diable, selon la parole
{66}de Tertullien : de même on ne quitteroit jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de
Jésus-Christ, si on ne trouvoit plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénûment et
{67}dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien , il ne
faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. On ne quitte les plaisirs que pour
d’autres plus grands.-« Priez toujours, dit saint Paul, rendez grâces toujours, réjouissez-vous
{68}toujours . » C’est la joie d’avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l’avoir offensé
et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le trésor dans un champ en a une telle joie, que
{69}cette joie, selon Jésus-Christ, lui fait vendre tout ce qu’il a pour l’acheter . Les gens du monde
{70}n’ont point cette joie « que le monde ne peut ni donner ni ôter, » dit Jésus-Christ même . Lesbienheureux ont cette joie sans aucune tristesse ; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joie,
et les chrétiens ont cette joie mêlée de la tristesse d’avoir suivi d’autres plaisirs, et de la crainte de la
perdre par l’attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler
sans cesse à nous conserver cette joie qui modère notre crainte, et à conserver cette crainte qui
conserve notre joie, et selon qu’on se sent trop emporter vers l’une, se pencher vers l’autre pour
demeurer debout. « Souvenez-vous des biens dans les jours d’affliction, et souvenez-vous de
{71}l’affliction dans les jours de réjouissance, » dit l’Ecriture , jusqu’à ce que la promesse que
{72}Jésus-Christ nous a faite de rendre sa joie pleine en nous soit accomplie. Ne nous laissons donc
pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu’en une amertume sans
consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfactions,
qu’elle en remplit et l’entrée et le progrès et le couronnement. C’est une lumière si éclatante, qu’elle
rejaillit sur tout ce qui lui appartient ; et s’il y a quelque tristesse mêlée, et surtout à l’entrée, c’est de
nous qu’elle vient, et non pas de la vertu ; car ce n’est pas l’effet de la piété qui commence d’être en
nous, mais de l’impiété qui y est encore. Otons l’impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en
prenons donc pas à la dévotion, mais à nous-mêmes, et n’y cherchons du soulagement que par notre
correction.
8
[Décembre 1656 (?)]
Je suis bien aise de l’espérance que vous me donnez du bon succès de l’affaire dont vous craignez
de la vanité. Il y a à craindre partout, car si elle ne réussissoit pas, j’en craindrais cette mauvaise
{73}tristesse dont saint Paul dit qu’elle donne la mort, au lieu qu’il y en a une autre qui donne la vie .
Il est certain que cette affaire-là étoit épineuse, et que si la personne en sort, il y a sujet d’en prendre
quelque vanité ; si ce n’est à cause qu’on a prié Dieu pour cela, et qu’ainsi il doit croire que le bien
qui en viendra sera son ouvrage. Mais si elle réussissoit mal, il ne devrait pas en tomber dans
l’abattement, par cette même raison qu’on a prié Dieu pour cela, et qu’il y a apparence qu’il s’est
approprié cette affaire: aussi il le faut regarder comme l’auteur de tous les biens et de tous les maux,
excepté le péché. Je lui répéterai là-dessus ce que j’ai autrefois rapporté de l’Écriture: « Quand vous
êtes dans les biens, souvenez-vous des maux que vous méritez, et quand vous êtes dans les maux,
souvenez-vous des biens que vous espérez. » Cependant je vous dirai sur le sujet de l’autre personne
que vous savez, qui mande qu’elle a bien des choses dans l’esprit qui l’embarrassent, que je suis bien
fâché de la voir en cet état. J’ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrois bien l’en pouvoir
soulager ; je la prie de ne point prévenir l’avenir, et de se souvenir que, comme dit Notre-Seigneur,
{74}« à chaque jour suffit sa malice . »
Le passé ne nous doit point embarrasser, puisque nous n’avons qu’à avoir regret de nos fautes ;
mais l’avenir nous doit encore moins toucher, puisqu’il n’est point du tout à notre égard, et que nous
n’y arriverons peut-être jamais. Le présent est le seul temps qui est véritablement à nous, et dont
nous devons user selon Dieu. C’est là où nos pensées doivent être principalement comptées.
Cependant le monde est si inquiet, qu’on ne pense presque jamais à la vie présente et à l’instant où
l’on vit ; mais à celui où l’on vivra. De sorte qu’on est toujours en état de vivre à l’avenir, et jamais
de vivre maintenant. Notre-Seigneur n’a pas voulu que notre prévoyance s’étendît plus loin que le
jour où nous sommes. C’est les bornes qu’il faut garder, et pour notre propre salut, et pour notre
propre repos. Car, en vérité, les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolations: je dis plus
que les maximes du monde.
Je prévois aussi bien des peines et pour cette personne, et pour d’autres, et pour moi. Mais je prie
Dieu, lorsque je sens que je m’engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites ; je
me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé
présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l’avenir, auxquelles, bien loin d’être obligé
de m’arrêter, je suis au contraire obligé de ne m’y point arrêter. Ce n’est que faute de savoir bien
connoître et étudier le présent qu’on fait l’entendu pour étudier l’avenir. Ce que je dis là, je le dis
pour moi, et non, pas pour cette personne, qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que
moi ; mais je lui représente mon défaut pour l’empêcher d’y tomber: on se corrige quelquefois mieux
par la vue du mal que par l’exemple du bien ; et il est bon de s’accoutumer à profiter du mal,puisqu’il est si ordinaire, au lieu que le bien est si rare.
9
[24 (?) Décembre 1656]
…Je plains la personne que vous savez dans l’inquiétude où je sais qu’elle est, et où je ne
m’étonne pas de la voir. C’est un petit jour du jugement, qui ne peut arriver sans une émotion
universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde,
excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire: cette peine temporelle
garantirait de l’éternelle, par les mérites infinis de Jésus-Christ, qui la souffre et qui se la rend
propre ; c’est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le sien, sans cela il serait insupportable.
« Portez, dit-il, mon joug sur vous. » Ce n’est pas notre joug, c’est le sien, et aussi il le porte.
{75}« Sachez, dit-il, que mon joug est doux et léger » Il n’est léger qu’à lui et à sa force divine. Je
lui voudrois dire qu’elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence
d’être en elle, mais du mal qui y est encore et qu’il faut diminuer continuellement ; et qu’il faut
qu’elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d’entre les bras de sa mère, qui ne le veut
point abandonner ; car il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère qui le retient
amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l’office de l’avent est bien propre pour donner
courage aux foibles, et on y dit souvent ce mot de l’Écriture: « Prenez courage, lâches et
{76}pusillanimes, voici votre rédempteur qui vient ; » et on dit aujourd’hui à Vêpres: « Prenez de
nouvelles forces, et bannissez désormais toute crainte ; voici notre Dieu qui arrive, et vient pour
nous secourir et nous sauver. »…{77}IX. EXTRAIT D’UNE LETTRE A MME PÉRIER .
1659.
{78}… En gros leur avis fut que vous ne pouvez en aucune manière, sans blesser la charité et
votre conscience mortellement et vous rendre coupable d’un des plus grands crimes, engager un
{79}enfant de son âge et de son innocence et même de sa piété à la plus périlleuse et la plus basse des
conditions du christianisme. Qu’à la vérité suivant le monde l’affaire n’avoit nulle difficulté et
qu’elle étoit à conclure sans hésiter ; mais que selon Dieu, elle en avoit moins de difficulté et qu’elle
étoit à rejeter sans hésiter, parce que la condition d’un mariage avantageux est aussi souhaitable
suivant le monde, qu’elle est vile et préjudiciable selon Dieu. Que ne sachant à quoi elle devoit être
appelée, ni si son tempérament ne sera pas si tranquillisé qu’elle puisse supporter avec piété sa
virginité, c’étoit bien peu en connoître le prix que de l’engager à perdre ce bien si souhaitable pour
chaque personne à soi-même et si souhaitable aux pères et aux mères pour leurs enfans, parce qu’ils
ne le peuvent plus désirer pour eux ; que c’est en eux qu’ils doivent essayer de rendre à Dieu ce
qu’ils ont perdu d’ordinaire pour d’autres causes que pour Dieu.
De plus que les maris, quoique riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs païens
devant Dieu ; de sorte que les dernières paroles de ces messieurs sont que d’engager une enfant à un
homme du commun, c’est une espèce d’homicide et comme un déicide en leurs personnes….RELATION DE MA SOEUR EUPHEMIE, SUR LA MORT DE MA SOEUR
ANNEMARIE DE SAINTE-EUGENIE ARNAULD
[7. Octobre 1660].
Ma très chère Sœur,
Vous auriez sujet de vous plaindre de moy si je ne vous allois trouver pour me consoler avec vous
de la perte commune de nostre pauvre Enfant. Je vous puis asseurer que peu de choses sont plus
capables de me toucher, et que j’ay vivement ressenti les souffrances de sa maladie, et encore plus sa
séparation, quoy que je vous avoue que l’un et l’autre sont accompagnées de tant de sujets de
consolation, que je ne sçay en vérité lequel est le plus grand et le plus juste de la douleur que je sens
en perdant une personne à qui j’estois bien plus unie, ce me semble, que par la chair et le sang, ou de
la joie et de la reconnoissance des grâces que Dieu a faites à une personne à qui j’estois si obligée
d’en désirer. Sa bonne disposition a paru principalement au plus fort de son mal, et il semble que
Dieu n’ait soutenu sa vie durant ces derniers huit jours, contre toute apparence, que pour nous faire
connoistre ce qu’il a fait en sa faveur. Elle n’a esté pleinement persuadée qu’elle mourroit que deux
heures avant sa mort ; et cela fait mieux voir que ces bonnes dispositions estoient solides, et qu’elles
ne naissoient pas de cette crainte que donne un péril que l’on void présent. Car elle a toujours espéré
d’en revenir : mais elle ne l’a point souhaité ; et particulièrement depuis le dernier voyage de
M. Singlin elle a eu plus d’envie que de crainte de la mort. La pauvre Enfant se trouvant fort mal le
jour de la Ste-Croix, alla communier comme en Viatique, avec un peu de crainte pour le succès d’un
mal qui commençoit violemment, mais d’ailleurs bien disposée principalement en ce qu’elle avoit de
la joie d’estre malade, regardant la maladie comme une pénitence, et sa plus grande crainte après
celle de la mort, estoit de n’user pas bien de sa maladie et de ne souffrir pas assez patiemment. Dieu
luy a fait la grâce dans la suite de luy oster entièrement la première, et tout le sujet qu’elle avoit de
l’autre. Car elle a esté si douce et si bonne malade qu’elle a donné une édification générale à toutes
celles qui l’ont servie. Et ce qui nous donne sujet de croire qu’elle ne le faisoit que par vertu, et que
c’estoit plus un ouvrage de la grâce qu’un effet de l’abbattement de la nature, c’est que m’estant
apperceue, il y eut lundy huit jours, qu’elle faisoit grande difficulté de prendre une tisanne à qui
selon toutes les apparences l’on doit le reste de sa vie depuis ce jour là jusques à aujourd’huy, et
qu’au lieu qu’elle beuvoit son eau ordinaire avec empressement pour se rafraichir, elle ne prenoit
celle-cy que goutte à goutte, je luy dis doucement néanmoins que puis que Dieu luy avoit envoyé
cette maladie comme une pénitence, elle devoit y contribuer en prenant de bon cœur tous les remèdes
qui en estoient des suites nécessaires. Cela fit tant d’impression sur son esprit, que depuis ce temps,
elle a pris tout ce qu’on luy a donné, et Dieu luy a fait la grâce de luy donner un si grand sentiment de
pénitence, qu’elle ne pouvoit souffrir qu’on la plaignît sans faire violence à la grande difficulté
qu’elle avoit à parler, pour dire qu’elle ne souffroit rien, et pour comparer son mal à celuy de
quelques autres qu’elle croyoit estre plus grand, pour dire que le sien n’estoit rien. Elle a témoigné
jusqu’à la fin une grande reconnoissance des services qu’on luy rendoit, et cela par esprit d’humilité
et de pénitence ; elle regardoit vrayement cela comme une chose qui ne luy estoit pas deüe. Elle se
plaignoit souvent de ce que son abbattement l’empeschoit de s’appliquer assez à Dieu, et hier elle me
dit avec grand scrupule : « Mais ne diray-je donc pas une heure d’office? » Je luy dis que sa maladie
luy tenoit lieu de tout ; elle me dit en soupirant : « Cela seroit vray si je la souffrois comme il faut ;
mais j’y fais bien des fautes. » Et sur cela elle me dit quelque impatience qui n’estoit rien. Je luy dis
que le mesme mal qui luy faisoit faire ces sortes de fautes en estoit le remède, et que pour son office
il suffiroit qu’elle fît le signe de la Croix quand elle auroit l’esprit assez présent pour penser qu’il est
heure de le dire. Cela la mit en paix, ou plustost cela la laissa en paix, car par la grâce de Dieu elle ne
l’a jamais perdue. Elle se confessa hier au soir par occasion, car nous ne la croyions pas si proche de
sa fin, et je crois qu’elle le fit avec une présence d’esprit toute entière, car mesme la dernière fois
qu’elle vit M. Singlin, elle luy parla avec autant d’estenduë et de lumière qu’elle ait jamais fait, et ce
matin elle en avoit tant et parloit si librement que rien ne m’a plus surprise que lors que l’on nous a
dit en sortant de la grande Messe qu’elle commençoit à rasler. Nous y avons couru et nous l’avons
trouvée commençant son agonie, mais avec tant de connoissance que j’en ay eu grand peur, craignant
que la veuë et l’approche de la mort ne la troublât, mais Dieu luy a fait bien plus de grâce que je
n’eusse osé espérer. Depuis cela je ne l’ay plus quittée ny la Mère prieure aussi, ce qui la consoloit
beaucoup, parceque nous luy disions de fois à autres quelques paroles pour la faire pensera Dieu. Surle midy elle s’est tournée vers moy, connoissant bien que j’estois touchée de son estât, elle m’a dit :
« Voila vostre pauvre Enfant bien mal. » Je luy ay dit : « Il est vray, elle souffre beaucoup, » car elle
estoit dans une grande agitation. « Ouy, ce m’a t’elle dit, mais cela n’est rien, pourvu que je puisse
espérer de pouvoir satisfaire à Dieu. » J’ay tasché sur cela de luy donner confiance, et un peu après
elle m’a dit : « Que je suis consolée de mourir entre vos mains ! » Cela m’ayant fait voir qu’elle
connoissoit l’estât où elle estoit, je luy ay dit que la Mère prieure estoit allée quérir M. de Sacy. Elle
en a eu grande joye, et quelque temps après elle nous a dit : « M. de Sacy ne vient point ; » et puis
aussitost elle s’est reprise et nous a dit qu’il ne falloit pas le presser de peur de l’incommoder. Je l’ay
pourtant fait, voyant qu’elle abbaissoit tousjours. Pendant qu’on l’alloit avertir, elle m’a dit :
« Commencez toujours les prières », ce que j’ay fait. La pauvre Enfant y a tousjours répondu, baisant
tousjours la Croix qu’elle tenoit. Le poux luy estant revenu plus fort, on a creu que cela pourroit
encore durer, de sorte que M. de Sacy et la Communauté se sont retirez. Apres cela je luy ay demandé
si elle n’avoit pas grande confiance en la miséricorde de Dieu. Elle m’a repondu avec un grand
sentiment : « Je ne sçay si je suis digne de l’avoir. » Je luy ay dit que l’on ne pouvoit en avoir trop
puisqu’elle estoit infinie. Elle l’a bien compris. Et en suite je luy ay demandé si elle n’avoit pas
grande joye de mourir Religieuse, elle a fait effort pour témoigner combien elle reconnoissoit cette
grâce. Peu de temps après, la Mère Prieure a dit auprès d’elle une oraison qu’elle a ecouttée fort
attentivement. La voyant en cet estat, nous avons creu devoir luy faire encore recevoir le Saint
Viatique, qu’elle avoit déjà receu avec l’Extrême Onction le quatorsieme jour de sa maladie. Elle en
a témoigné grand désir, et je crois que ce sont les dernières paroles qu’elle a dites. Car aussitost
après, comme on apprestoit la chambre pour cela, elle s’est tournée à la mort si viste qu’on n’a eu le
loisir que d’appeller M. de Sacy et la Communauté, qui n’ont pas plustost esté dans la chambre
qu’elle est expirée si doucement qu’on ne l’a presque pas apperceu. Voila, Ma chère sœur, ce me
semble, de grands sujets de consolation. Je ne puis vous en dire davantage parce qu’on attend les
lettres. De Port-Royal-des-Champs, ce 7. Octobre 1660.LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A
M. PASCAL SON FRERE
Gloire à Jésus au Tres Saint Sacrement.
Ce 16. Novembre 1660

Bonjour et bon an, montres cher Frere ; vous ne doutez pas que je ne vous l’aye souhaité de bon
cœur dés le commencement, quoy que je n’aye peu vous le dire qu’à la fin. Je m’asseure que vous
vous estonnez d’estre prévenu ; mais il estoit raisonnable que le vœu finist par où il avoit commencé,
et que je vous asseurasse que cette année, que j’ay donnée à Dieu de bon cœur, ne vous a rien osté de
tout ce que vous pourriez attendre de moy devant luy. Mon Dieu! quand je pense combien cette
{80}séparation , qu’il sembloit que la nature devoit appréhender, s’est passée doucement, et combien
cette année a esté tost passée, je ne puis m’empescher de désirer l’éternité, car en vérité le temps est
peu de chose. Mais je ne veux pas m’engager dans un discours qui nous meneroit bien loin, et où je
suis entrée sans y penser, car je ne vous escris ny pour cela ny mesme pour me donner cette
consolation, puis qu’elle seroit bien indigne d’une Religieuse, qui n’en doit chercher qu’en Dieu, ny
aussi pour vous donner quelque satisfaction, car je ne croy pas estre digne de cela ; mais c’est
seulement et uniquement pour vous congratuler de ce que vous estes devenu père de famille, en une
des manières dont Dieu mesme est nostre père, et pour vous demander pardon en mesme temps de la
peine que je vous ay donnée en cela ; car c’est moy qui vous l’ay procuré, et j’ay bien peur que vous
en soyez incommodé. Je l’ay fait dans l’asseurance que j’avois que vous en auriez bien de la joie, et
{81}que le soin et l’incommodité que vous en auriez ne dureroit pas, parce que M. R. 2 seroit
bientost en estât de reprendre ces enfans ; et en effet je croy que vous pouvez les renvoyer quand vous
voudrez, pourveu seulement que vous luy en donniez avis. Je vous supplie très humblement de les
saluer de ma part et M. du Lac aussi. Pour vous, je ne vous dis rien ; vous devez juger de mes
sentimens par les vostres, et vous asseurer que je suis toute à vous en celuy qui nous a plus unis par
sa grâce que par la nature.X. A LA MARQUISE DE SABLÉ.
Décembre 1660.
Encore que je sois bien embarrassé, je ne puis différer à vous rendre mille grâces de m’avoir
procuré la connoissance de M. Menjot, car c’est à vous sans doute, madame, que je la dois. Et
comme je l’estimois déjà beaucoup par les choses que ma sœur m’en avoit dites, je ne puis vous dire
avec combien de joie j’ai reçu la grâce qu’il m’a voulu faire. Il ne faut que lire son épître pour voir
combien il a d’esprit et de jugement ; et quoique je ne sois pas capable d’entendre le fond des
matières qu’il traite dans son livre, je vous dirai néanmoins, madame, que j’y ai beaucoup appris par
la manière dont il accorde en peu de mots l’immatérialité de l’âme avec le pouvoir qu’a la matière
d’altérer ses fonctions et de causer le délire. J’ai bien de l’impatience d’avoir l’honneur de vous en
entretenir.LETTRE DE LA SOEUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A MADAME
PERIER, SA SŒUR
Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement.
A Port-Royal des Champs, ce 24. Mars 1661.
La retraite de ce temps peut bien m’empescher de vous faire une ample lettre, ma chère Sœur, mais
elle ne peut pas me dispenser de vous escrire, puisque je n’ay rien à vous mander que de saint et des
effets de la grâce de Dieu, dont il nous a donné les arrhes en un tel jour qu’aujourd’huy ; car vous
sçavez que la guerison des corps n’est que comme un morceau, pour parler ainsi, qui nous promet
infiniment plus que ce qu’il vaut. Cela commence à se trouver vray en deux manières, car au lieu que
par cet espouvantable miracle il n’y a eu qu’une de vos filles guérie, nous avons sujet d’espérer que
toutes les deux seront préservées de la corruption du monde. L’ainée a fort bien parlé à M. de
Rebours ; et pour la jeune, elle est si fervente que si cela continue on ne pourra pas se dispenser de la
mettre au noviciat devant l’âge, si vous avez tous deux dessein de la donner à Dieu comme je le croy.
Elle dit que son miracle est un privilège particulier, et en effet difficilement cela tirera-t-il à
conséquence. Et pour vostre fils aine, il a esté trouver M. de Singlin à qui il a déclaré son cœur, et
luy a tesmoigné qu’il a un eloignement entier du monde et qu’il ne pense qu’à se donner à Dieu.
M. Singlin fit tout ce qu’il put pour le tenter, jusques à luy dire que M. son Père estant si honneste
homme et si grand justicier, il y avoit tout sujet d’espérer qu’il l’imiteroit, et que ce n’estoit pas un
service peu agréable à Dieu que de rendre bien la justice ; tout cela ne l’ebranla point, et il le fut
encore moins après ; car M. Singlin le voyant si ferme se mit de son costé, et le confirma autant qu’il
put dans son dessein qui est fort bon, car sa veue est de se joindre à M. de Tillemont et à M. du
Fossé, qui sont deux aussi honnestes gens qu’il s’en puisse voir. M. Singlin m’a ordonné de vous
mander cela nonobstant le Carême, pour vous réjouir tous deux, et vous porter à rendre grâces à
Dieu, etc.XI. A MADAME PERIER, SA SŒUR
Ma chère sœur,
Je ne croy pas que ce soit tout de bon que tu sois faschée ; car si tu ne l’es que de ce que nous
t’avons oubliée, tu ne dois point l’estre du tout. Je ne te dis point de nouvelles, parce que les
générales le sont trop et les particulières le doivent toujours estre. J’en aurois beaucoup à te dire qui
se passent dans un entier secret, mais je tiens inutile de te les mander ; tout ce que je te prie est de
mesler les actions de grâces aux prières que tu fais pour moy, et que je te prie de multiplier en ce
temps. J’ay moy-mesme avec l’aide de Dieu porté ta lettre, afin qu’on la fist tenir à Madame de
Maubuisson petit livre où j’ay trouvé cette sentence écrite à la main. Je ne sçay si elle est dans le petit
livre des sentences, mais elle est belle. On me presse tellement que je ne puis plus rien dire. Ne
manque pas à tes jeudis. Adieu, ma chère.
A Mademoiselle Perier à Clermont (en Auvergne).LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL, A
{82}MESDEMOISELLES PERIER, SES NIECES
Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement.
Ce 17. [Juin 1661].
Mes très chères Sœurs,
Je ne sépare point ma lettre parce que Dieu me donne cette consolation dans ma douleur de vous
voir parfaitement unies dans le dessein d’estre entièrement à Dieu. Je le supplie de tout mon cœur de
vous affermir de plus en plus dans cette disposition ; mais, mes chères Sœurs, vos actions et vostre
fidélité à suivre les lumières que vous avez receues doivent estre les plus efficaces prières de toutes,
et il est sans doute que sans celles-là les nostres seront peu écoutées de Dieu. Je sens une joye
extraordinaire quand je me souviens des bonnes dispositions qui sont marquées dans vos lettres, et
comme je ne souhaite aucuns biens ny aucuns avantages à mes amis que les éternels, j’ay une grande
joye quand je les y vois tendre. Mais, mon Dieu, mes chères Sœurs, qu’il y a encore peu que vous
estes dans le monde ! Je loue Dieu de ce que le peu que vous en avez déjà veu vous deplaist ; mais si
vous n’y prenez garde et si vous ne vous armez d’une prière et d’une vigilance continuelle, vous
vous trouverez insensiblement déchues des sentimens où vous estes à présent. C’est pourquoy, mes
chères Sœurs, separez-vous du monde le plus qu’il vous sera possible. Vous estes avec des personnes
si remplies de pieté et qui sont si affectionnées à Saint Bernard, qu’elles ne s’offenseront pas que
vous suiviez son conseil. Il avertit les âmes qui veulent estres vrayes épouses de J.-C. de ne pas se
contenter de fuir le monde, mais mesme leurs amis et ceux de la mesme maison, et enfin toutes les
créatures, par ce que le fils de Dieu veut nous trouver dans la solitude pour parler à nostre cœur. Je
n’entends pas néanmoins que vous deveniez farouches et que vous fuyiez tout le monde, mais que
vous soyez fidelles à le faire aussitost que la nécessité absolue ne vous y retiendra plus ; et que dans
le tems que vous serez dans les compagnies, vous y dérobiez souvent de petits moments pour parler à
Dieu, comme il est dit si admirablement dans le Cœur nouveau. Je ne m’aperçois pas, mes chères
Sœurs, que je fais une chose bien estrange de vous donner des advis au lieu où vous estes ; je n’y
viens que de penser. Profitez bien des advis et des secours que vous recevez de monsieur vostre
hoste ; c’est le meilleur que je puisse vous donner dans le lieu où vous estes. Priez Dieu pour moy, je
vous en supplie, mes chers enfans, et vous asseurez que je suis de tout mon cœur toute à vous. La
mère prieure vous salue et vous asseure qu’elle ne vous oubliera point devant Dieu. Saluez M. Perier
de ma part, je vous en supplie.
(Pour mes chères sœurs Perier, à Paris.)LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE EUPHEMIE PASCAL A LA SŒUR
ANGELIQUE DE SAINT JEAN
[22-23. Juin 1661.]
Ma très chère Sœur,
Le peu d’estat qu’on a fait jusqu’icy de nos difficultez sur toutes les affaires qui se passent
m’empescheroit de les proposer encore à présent, voïant combien peu on s’entend de loin, si la chose
pouvoit se différer. Je croy estre obligée de vous dire que toutes celles que j’écrivis à nostre Mère ne
regardoient que le mandement qui nous estoit tombé entre les mains par le plus grand hazard du
monde, et je dirois par un effet de la providence de Dieu, si on avoit quelque égard à nos peines et si
cela eust eu quelque effet ; car tout le monde se trouve présentement dans le mesme sentiment,
encore que nous entendions fort bien que l’on prétend que nostre Signature ne nous demande que le
respect, c’est à dire le silence pour le fait, et la croyance pour ce qui est de la foy, mais il n’est plus
temps, et la pluspart desiroient de tout leur cœur qu’il fust pire, sçachant bien qu’il n’en falloit pas
espérer, dans le temps où nous sommes, un meilleur, parce que néanmoins on le rejetteroit avec une
entière liberté ; au lieu que plusieurs seront comme contraints de le recevoir, et qu’une fausse
prudence et une véritable lascheté le fera embrasser à plusieurs autres comme un moyen favorable de
mettre aussi bien leur personne que leur conscience en seureté ; mais pour moy je suis persuadée que
ny l’une ny l’autre n’y sera par ce moïen. Il n’y a que la vérité qui délivre véritablement, et il est sans
doute qu’elle ne délivre que ceux qui la mettent elle-mesme en liberté en la confessant avec tant de
fidélité qu’ils méritent d’estre confessez eux-mesmes et reconnus pour de vrais enfans de Dieu.
Je ne puis plus dissimuler la douleur qui me perce jusques au fond du cœur de voir que les seules
personnes à qui Dieu a confié sa vérité luy soient si infidelles, si je l’ose dire, que de n’avoir pas le
courage de s’exposer à souffrir quand ce devroit estre la mort mesme, pour la confesser hautement.
Je sçay le respect qui est deu aux puissances de l’Eglise ; je mourrois d’aussi bon cœur pour le
conserver inviolable, comme je suis preste à mourir, avec l’aide de Dieu pour la confession de ma
foy dans les affaires présentes ; mais je ne voy rien de plus aisé que d’allier l’un à l’autre. Qui nous
empesche et qui empesche tous les Ecclésiastiques qui connoissent la vérité, lors qu’on leur présente
le Formulaire à signer de répondre : Je sçay le respect que je dois à MM. les Evesques, mais ma
conscience ne me permet pas de signer qu’une chose est dans un livre où je ne l’ay pas veüe ; et après
cela attendre ce qui en arrivera ? Que craignons-nous ? Le bannissement et la dispersion pour les
Religieuses, la saisie du temporel, la prison et la mort si vous voulez : Mais n’est-ce pas nostre
gloire et ne doit-ce pas estre nostre joye ? Renonçons à l’Evangile, ou suivons les maximes de
l’Evangile et estimons-nous heureuses de souffrir quelque chose pour la justice. Mais peut-estre on
nous retranchera de l’Eglise ? Mais qui ne sçait que personne n’en peut estre retranché malgré soy, et
que l’Esprit de Jesus-Christ estant le lien qui unit ses membres à luy et entre eux, nous pouvons bien
estre privez des marques, mais non jamais de l’effet de cette union, tant que nous conserverons la
charité sans laquelle nul n’est un membre vivant de ce saint Corps ? Et ainsi ne voit-on pas que tant
que nous n’érigerons point Autel contre Autel, que nous ne serons pas assez malheureuses pour faire
une Eglise séparée, et que nous demeurerons dans les termes du simple gémissement, et de la
douceur avec laquelle nous porterons nostre persécution, la charité qui nous fera embrasser nos
ennemis nous attachera inviolablement à l’Eglise, et qu’il n’y aura qu’eux qui en seront séparez en
rompant par la division qu’ils voudront faire, le lien de la charité qui les unissoit à Jesus-Christ et les
rendoit membres de son Corps ? Hélas, ma chère Sœur, que nous devrions avoir de joye si nous
avions mérité de souffrir quelque notable confusion pour Jesus-Christ. Mais on donne trop bon ordre
pour l’empêcher, lorsqu’on peint avec tant d’addresse la vérité des couleurs du mensonge qu’elle ne
peut estre reconnue, et que les plus habiles ont de la peine à la voir. J’admire la subtilité de l’esprit,
et je vous avoue qu’il n’y a rien de mieux fait que le mandement. Je croy qu’il est bien difficile de
trouver une pièce aussi adroite et faite avec tant d’art. Je louerois très-fort un Hérétique en la
manière qu’un Père de famille loüoit son dépensier s’il estoit aussi finement échappé de la
condamnation sans désavouer son erreur, que nous consentons par là au mensonge sans nier la vérité.
Mais des Fidelles, des gens qui connoissent et qui soutiennent la vérité et l’Eglise Catholique user de
déguisement et biaiser, je ne croy pas que cela se soit jamais veu dans les siècles passez. Et je prie
Dieu de nous faire mourir tous aujour d’huy plustost que de souffrir qu’une telle abomination
s’introduise dans l’Eglise. En vérité, ma chère Sœur, j’ay bien de la peine à croire que cette sagessevienne du Père des lumières, mais plustost je croy que c’est une révélation de la chair et du sang.
Pardonnez-moy, je vous en supplie, ma chère Sœur ; je parle dans l’excez d’une douleur à quoy je
sens bien qu’il faudra que je succombe, si je n’ay la consolation de voir au moins quelques personnes
se rendre volontairement victimes de la vérité, et protester par une vraye fermeté ou par une fuitte de
bonne grâce contre tout ce que les autres feront, et conserver la vérité en leur personne. Ce n’est pas
que je voulusse, dans l’aigreur et le pouvoir où l’on voit les ennemis de la vérité, que l’on se
declarast trop expressément ; car par parenthèse, je croy que vous ne sçavez que trop qu’il ne s’agit
pas icy seulement de la condamnation d’un saint Evesque, mais que sa condamnation enferme
formellement celle de la grâce de Jesus-Christ, et qu’ainsi si nostre siècle est si malheureux qu’il ne
se trouve personne qui ose mourir pour deffendre l’honneur d’un juste, c’est le comble de ne trouver
personne qui le veuille pour la justice mesme. Je ne voudrois pourtant pas que l’on fist hautement
une profession de foy ; car, en l’estat où sont les choses et les personnes que Dieu a livrées à leur
sens et à leurs passions, il est indubitable à moins que d’un miracle que la vérité seroit condamnée :
et plus on se seroit clairement expliqué, plus on feroit de tort à ceux qui condamneroient une vérité
si claire. Mais je voudrois que, demeurant tousjours dans les termes du respect pour ce qui est de ne
point dire d’injures ny faire des reproches, on demeurast ferme à ne donner aucun sujet de croire
qu’on eust ou condamné ou fait semblant de condamner la vérité : car je vous demande, ma
treschere Sœur, au nom de Dieu, dites-moy quelle différence vous trouvez entre ces deguisemens et
donner de l’encens à une idole sous prétexte d’une croix qu’on a dans sa manche. Vous me direz
peut-estre que cela ne nous regarde point, à cause de nostre petit Formulaire particulier ; mais je
vous diray deux choses sur cela : l’une que saint Bernard nous apprend, dans ses manières admirables
de parler, que la moindre personne de l’Eglise non-seulement peut, mais doit crier de toutes ses
forces lorsqu’elle voit les Evesques et les Pasteurs de l’Eglise dans l’estat où nous les voyons, quand
il dit, Qui peut trouver mauvais que je crie moy qui suis une petite brebis, pour tascher d’éveiller
mon Pasteur que je voy endormi et prest à estre dévoré par une beste cruelle ? Quand je serois assez
ingrate pour ne le pas faire par l’amour que je luy porte et la reconnoissance que je lui doy, ne doy-je
pas le faire par la crainte de mon propre péril ? Car qui me défendra quand mon pasteur sera dévoré ?
Ce que je ne dis pas pour nos pères et pour nos amis, je sçay qu’ils ont autant d’horreur que moy des
deguisemens pour eux-mesmes ; mais je le dis pour l’estat gênerai où est l’Eglise et pour me justifier
envers vous et envers moy-mesme de l’interest que je prens à cela.
L’autre chose que je vous répons est que je n’ay pu jusques icy approuver entièrement vostre
Formulaire tel qu’il est et que j’y voudrois quelque changement en deux endroits. Le premier est au
commencement ; car il semble dur, estant ce que nous sommes, de nous offrir si librement à rendre
compte de nostre foy. Je le voudrois faire néanmoins avec un petit préambule qui en ostast la
conséquence et le scandale ; car ne doutez pas que le procédé de signature et de déclaration de foy est
une usurpation de puissance d’une conséquence tres-dangereuse, principalement cela se faisant par
l’autorité du Roy ; à quoy pourtant les particuliers ne doivent, je croy, pas résister ; mais au moins
faut-il qu’il y ait quelque marque que l’on ne le fait pas, ne sçachant ce que l’on fait ou comme chose
deue, mais que c’est une violence à quoy l’on se rend pour éviter le scandale. Le second est sur la fin,
où je ne voudrois pas que nous parlassions des décisions du Saint-Siège ; car encore qu’il soit vray
que nous nous soumettions à ses décisions en ce qui regarde la foy, le commun confond tellement
par ignorance, et les intéressez veulent tellement confondre par passion, le fait et le droit, que vous
sçavez qu’on n’en fait qu’une mesme chose. Quel est donc l’effet de vostre Formulaire sinon de faire
croire aux ignorans et de donner sujet aux malicieux d’asseurer que nous sommes demeurez
d’accord de tout, et que nous condamnons la doctrine de Jansenius, qui est clairement condamnée
dans la dernière Bulle ?
Je sçay bien que ce n’est pas à des filles à deffendre la vérité, quoy que l’on peut dire, par une triste
rencontre que puis que les Evesques ont des courages de filles, les filles doivent avoir des courages
d’Evesques ; mais si ce n’est pas à nous à deffendre la vérité, c’est à nous à mourir pour la vérité et à
souffrir plustost toutes choses que de l’abandonner.
Pour vous expliquer mieux ma pensée sur ces décisions du Saint-Siège, voicy une comparaison
qui me vient en l’esprit. Quoy que tout le monde sçache que le Mystère de la Sainte-Trinité est un des
principaux points de nostre foy et que Saint Augustin confesseroit sans doute et signeroit
trèslibrement, néanmoins si son pays estoit occupé par un prince infidelle qui voulust faire nier l’unité
de Dieu et faire croire la pluralité des dieux, et que quelques-uns des fidelles pour pacifier les
troubles que cela exciteroit faisant un formulaire de foy sur ce point où il y eust, Je croy qu’il y aplusieurs personnes à qui l’on peut donner le nom de Dieu et leur rendre les adorations etc. sans
autre explication, Saint Augustin le signeroit-il ? Certainement, je ne le croy pas, et je croy encore
moins qu’il le dust faire, quoy que ce soit une vérité qu’il n’y a point de fidelle qui puisse mettre en
doute ; mais il ne seroit pas le temps de le dire en cette manière. Vous faites aisément l’application de
la comparaison. On dira peut estre que notre authorité n’est pas du poids de celle de Saint Augustin,
et qu’elle est nulle. Je repons à cela premièrement que je n’ay parlé de Saint Augustin que par
réponse à la seule que vous fîtes ces jours passez à toutes mes difficultez, qui estoit que l’on se rioit
de nos craintes, et que Saint Augustin signeroit ce que nous craignons. Mais ce que je dis de
Saint Augustin, je le dis de vous et de moy et des moindres personnes de l’Eglise, car le peu de poids
de leur authorité ne les rend pas moins coupables, s’ils l’emploient contre la vérité. Chacun sçait, et
M. de Saint-Cyran le dit en mille lieux, que la moindre vérité de la foy doit estre deffendue avec
autant de fidélité que Jesus-Christ. Qui est le fidelle qui n’auroit point d’horreur de soy-mesme, s’il
se pouvoit faire qu’il se fust trouvé présent au conseil de Pilate où il auroit esté question de
condamner Jesus-Christ à la mort, s’il s’estoit contenté d’une manière d’opiner ambiguë par laquelle
on eust pu croire qu’il estoit de l’avis de ceux qui le condamnèrent, quoy qu’en sa conscience et
selon son sens ses paroles tendissent à le délivrer ?
Le péché de Saint Pierre n’est-il pas infiniment moindre que ne seroit une si extresme timidité ; et
cependant de quelle manière l’a-t-il regardé durant le reste de sa vie ? Et ce qui est bien considérable,
c’est qu’encore qu’il fust destiné pour estre le chef de l’Eglise, il ne l’estoit pas encore. Ce n’est
donc que le péché d’un simple fidelle qui ne dit pas comme à présent : C’est un méchant, il est digne
de mort, crucifiez le, et qui ne fait pas mesme semblant de le dire, mais simplement : Je ne connay
point cet homme. Poussez la comparaison jusques au bout, je vous en supplie. Ma lettre n’est déjà
que trop longue. Ainsi, ma chère Sœur, voilà ma pensée pour le Formulaire que je voudrois clair en
tout ce qu’il contiendra, quoy que je voie bien qu’il ne doit pas tout contenir. « Comme dans
l’ignorance où nous sommes, tout ce qu’on peut désirer de nous pour la signature qu’on nous
propose est un témoignage de la sincérité de nostre foy et de nostre parfaite soumission à l’Eglise, au
Pape qui en est le Chef et à M. l’Archevesque de Paris qui est nostre Supérieur ; quoy que nous ne
croions pas qu’on ait droit de demander en cette Matière raison de leur foy à des personnes qui n’ont
jamais donné aucun sujet d’en douter, néanmoins pour éviter le scandale et les soupçons que nostre
refus pourroit faire naistre, nous témoignons, par cet acte que n’estimant rien de si précieux que le
thresor de la foy pure et sans meslange que nous voudrions conserver aux despens de nostre vie, nous
voulons vivre et mourir humbles filles de l’Eglise Catholique, croiant tout ce qu’elle croit, et estant
prestes de mourir pour la confession de la moindre de ses veritez. »
Si on s’en contente, à la bonne heure ; si non, pour moy, je ne feray jamais autre chose s’il plaist à
Dieu. C’est ce me semble tout ce que nous pouvons accorder ; du reste arrive ce qui pourra, la
pauvreté, la dispersion, la prison, la mort ; tout cela me semble rien en comparaison de l’angoisse où
je passerois le reste de ma vie si j’avois esté assez mal heureuse pour faire alliance avec la mort en
une si belle occasion de rendre à Dieu les vœux de fidélité que nos lèvres ont prononcez.
Prions Dieu, ma chère Sœur, les unes pour les autres qu’il nous fortifie et nous humilie de plus en
plus, puisque la force sans humilité et l’humilité sans force sont aussi pernicieuses l’une que l’autre.
C’est icy plus que jamais le temps de se souvenir que les timides sont mis au mesme rang que les
parjures et les exécrables.
Ne vous scandalisez pas de mes reproches sur le peu d’estat qu’on a fait de nos difficultez. Je n’en
ay pas eu la moindre peine ; je suis accoutumée à estre traittée en enfant et Dieu veuille que je le sois
toute ma vie. Mais le discours m’y a portée sans dessein et je n’en ay pas esté faschée afin que s’il
arrivoit jamais quelque chose de semblable, on sçache qu’on ne sous satisfait pas en disant qu’on se
rit de nos difficultez, sans en alléguer aucune raison. Adieu, ma chère Sœur, en l’estat où est nostre
{83}chère malade , si la chose ne pressoit autant qu’elle le fait, je n’en aurois pas dit un mot.
Je croy, ma chère Sœur, n’avoir pas besoin de vous dire, que je ne m’arreste nullement aux
parolles de nostre Formulaire, et qu’il m’est indiffèrent de quels termes on use, pourveu qu’on ne
donne nul sujet de penser que nous condamnons ny la grâce de Jesus-Christ ny celuy qui l’a si bien
expliquée. C’est pour cela qu’en mettant ces mots, croire tout ce que l’Eglise croit, j’ay omis, et
condamner tout ce qu’elle condamne, quoy qu’il soit vray que je condamne tout ce que l’Eglise
condamne ; mais je croy qu’il n’est pas le temps de le dire, de peur qu’on ne confonde l’Eglise avec
les décisions présentes, comme feu M. de Saint-Cyran dit que les payens ayant mis une idole aumesme lieu où estoit la croix de Notre-Seigneur, les fidelles ne l’alloient point adorer, de peur qu’il
ne semblast qu’ils adoroient l’idole.LETTRE DE LA SŒUR JACQUELINE DE SAINTE-EUPHEMIE PASCAL A
M. [ARNAULD]
Gloire à Jésus au Très-Saint Sacrement.

Ce 23 au soir [juin 1661].
Mon Père,
Selon l’ordre ordinaire de la civilité, je devrois vous faire bien des complimens et vous tesmoigner
ma joye de ce que j’ay une occasion de vous escrire, qui est, comme vous sçavez, une grâce bien
rare ; mais, en vérité, l’estat de l’Eglise et celuy de la chère Mère m’en ostent le courage et puis, mon
Père, je feray grand tort à vostre charité de penser que vous me puissiez croire changée à vostre
égard. L’ordre que vous nous avez donné par vostre billet qui nous a esté rendu ce matin, est venu
fort à propos me donner mission pour une chose à quoy je n’en avois que par un mouvement
intérieur qui n’est pas une chose bien seure : c’est, mon Père, qu’hier, après avoir communié dans
une grande amertume de cœur sur tout ce qui se passe, tandis que je faisois mon action de grâces, ou
plustot que je gemissois devant Dieu, il me vint une forte pensée d’escrire toutes mes pensées sur ce
sujet ou au moins les principalles, car plusieurs mains de papier ne suffiroient pas ; et ne sçachant à
qui je m’addresserois, je jettay les yeux sur ma Sœur Angélique à qui j’escrivis dés le moment cette
longue lettre, après avoir invoqué Dieu et son Saint-Esprit pour les personnes qui dévoient y
respondre, sans après cela presque penser à ce que j’avois à dire que j’ay mis tout du cours de la
plume. Je l’ay achevée aujourd’huy avec plus d’asseurance depuis vostre billet et je vous l’envoie,
mon Père, parce que je n’ay pas pu prendre le temps de la récrire pour vous l’addresser. Vous verrez
qu’elle est escrite en marge. Si vous avez la bonté d’y respondre à chaque article sur la marge mesme
je vous en seray bien obligée ; mais si vous aimez mieux faire une response à part, si vous jugez à
propos de l’envoyer à ma Sœur Angélique quand vous l’aurez veue, je luy mande que je vous en
supplie. Si néanmoins vous mettez les responses sur la lettre mesme, renvoyez-la moy tout droit à
moy-mesme s’il vous plaist, car je ne désire qu’elle l’ayt qu’au cas qu’elle ne soit pas respondue, afin
qu’elle y mette ses responses ; et pour celles que vous me ferez, mon Père, soit sur la lettre ou à part,
je les luy enverray si vous me le permettez, mais je seray bien ayse que nous les voyions les
premières.
Vous verrez, mon Père, bien fulminer contre ce qui a esté fait ; il m’a semblé, outre qu’en ces
matières chacun abonde en son sens et appuyé ses raisons comme il peut, que je le pouvois faire plus
librement qu’un autre à cause de celuy qui y a eu bonne part. Je suis dans une joye incroyable de son
zèle, et je croy après tout, que c’est Dieu qui le luy a fait faire pour mettre en seureté la conscience
d’une infinité de personnes qui se laissent conduire à la boucherie comme des agneaux ; et que, dans
un temps où il ne falloit pas espérer que ceux qui ont l’authorité de l’Eglise de Paris eussent assez de
force pour exhorter par leur exemple tous leurs diocésains au martyre, c’a esté une chose digne de
leur pieté de leur donner moyen, sans mesme que la pluspart d’entre eux le sçachent, de ne rien faire
directement contraire à la vérité ; et qu’ils ont fait comme un père sage qui émousse le tranchant d’un
couteau qu’il donne à son enfant ; enfin, pour dire ma pensée en un mot, on a empesché par cette
voye de faire tout le mal qu’on pouvoit, et c’est une grande louange puisque l’Eglise mesme la
donne aux Saints, Qui potest transgredi et non est transgressus. Mais il me semble, mon Père, que
ce qui est assez pour les uns, seroit un horrible défaut aux autres. A la bonne heure que les choses
soyent de cette sorte, pourveu que l’on permette à ceux qui en auront le courage d’aller plus avant et
que l’on ne prétende pas que nous nous sauverons en voilant la vérité, et en nous contentant de ne la
pas condamner en effet, quoy que nous semblions la condamner en apparence. En vérité, mon Père, il
semble que c’est un peu faire en cette matière comme ceux qui disent qu’on n’est pas obligé d’aimer
Dieu, et qu’il suffit qu’on ne le haïsse pas. Mais si je me remets en discours, je n’en sortiray pas
aysement ; pardonnez-le moy, mon Père, et ne croyez pas, je vous en supplie, quelque forte que je
paroisse, que la nature n’appréhende beaucoup toutes les suittes ; mais j’espere que la grâce me
soustiendra, et il est vray qu’il me semble quasi que je la sens. Je vous supplie tres-humblement, mon
Père, de la demander pour moy. Je me remets entièrement à vostre discrétion pour ces lettres : mon
inclination seroit qu’elles ne fussent veues que de vous, mon Père, et de ma sœur Angélique.
{84}Néanmoins, si vous jugez à propos de les faire voir à M. de Gournay , vous le pouvez, mon Père.
Ma sœur aussi est capable de les voir, et peut-estre mon frère, s’il se porte bien. Je vous demande vosprières, mon Père, au nom de Dieu.LETTRE DE NICOLE A MADEMOISELLE PERIER, A PARIS
[4 octobre 1661]
C’est assurement, Mademoiselle, une preuve convaincante que je suis dans une entière
impuissance de sortir, de ce que je n’ay pas accepté l’offre que vous m’avez faite de vous pouvoir
voir chez vous avant vostre départ et vous témoigner les sentimens que j’en ay. Mais il y a certaines
nécessitez qui ne reçoivent point de dispense, et la mienne estoit alors de ce genre. Les choses estant
néanmoins un peu changées cette nuit, je ne perds pas l’espérance de vous voir demain, et je vas pour
llecela me procurer lieu de dîner chez M de La Faye (?), si ce peut-estre un moyen de vous voir
après. Cependant, Mademoiselle, je ne sçay si vous trouverez bon que je vous dise qu’il me paroist
tant de sujets de consolation dans la mort de mademoiselle vostre sœur, que je suppose morte
comme vous en parlez, que je ne sçay si la pieté permet de s’en affliger. Il y a certaines personnes
pour lesquelles il y a toujours beaucoup à craindre ; mais entre les asseurances que l’on peut avoir en
ce monde de la prédestination d’une personne, je ne sçache point de plus grande que celle que nous
fournit une pieté non discontinue, et qui n’a point eu d’interruption, une dévotion sans éclat et toute
solide, accompagnée de la plus austère pénitence, et d’une pénitence toute volontaire et couverte
mesme du voile de régime. Ce qui me la fait encore plus estimer sont les biens que Dieu donne à ses
élus et à ceux d’entre ses élus qu’il daigne le plus favoriser. Ainsi je ne sçay presque si l’on doit
souhaiter que vous la retrouviez encore en vie plutost que le sacrifice déjà consommé. La foy, ce me
semble, nous doit partager là-dessus. Mais je souhaite beaucoup que vous serviez à consoler
monsieur vostre frère, à qui la nature aura fait sentir ce coup, malgré qu’il en ait, et que vous
succédiez à une si chère sœur dans les offices de charité qu’elle luy rendoit et qu’elle recevoit de luy.
Il y a tant de marques de la bénédiction de Dieu sur vostre famille que je mets entre les grâces qu’il
m’a faites de l’avoir connue et de ce que vous m’avez mis au nombre de vos amis. C’est une qualité,
Mademoiselle, que je conserveray chèrement toute ma vie de ma part et dont je vous demande
instamment la continuation de la vostre.LETTRE DE LA MÈRE ANGÉLIQUE DE SAINT-JEAN A MADAME PERIER SUR LA
MORT DE LA SOEUR DE SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL ARRIVÉE LE 4 OCTOBRE
1661 1
[5. Octobre 1661.]
Je n’ay point de paroles encore, ma très chère sœur, pour vous entretenir de nostre douleur
commune. Véritablement vostre billet d’hier me donna un coup dans le cœur que j’attendois aussi
peu que je me suis attendue infailliblement ce matin à la dernière nouvelle qui comble toutes nos
afflictions passées. Je viens de voir M. Perier, à qui je n’ay rien osé dire que ce qu’il sçavoit par
vostre billet d’hier au matin, parce qu’Hilaire m’a dit que vous vouliez qu’on en usât ainsi. Il en est
si touché que je le plains d’avoir à en apprendre davantage, et la trop grande espérance dont il
voudroit quasi se flatter encore ne servira qu’à luy rendre le coup plus sensible. Il n’avoit rien dit à
M. Pas.... M. de Rouanez est icy ; j’en suis bien aise; mais néanmoins, si la consolation ne vient de
Dieu et de la foy dans ces rencontres, il est bien impossible d’en prendre en quoy que ce soit et en qui
que ce soit au monde. Helas! je le dis comme je le sens avec trop de douleur; car j’en attendois
beaucoup dans toutes nos afflictions présentes et futures de celle que Dieu nous oste de peur que
nous eussions encore cet appuy. Qu’il soit loué éternellement de ses miséricordes ! Il sçait pourquoy
il fait toutes choses, et tout réussit au bien de ses eslus, qui doivent adorer ses ordres sans pénétrer
ses desseins. Je ne puis dire combien je ressens vostre douleur, ma très chère sœur, ny à quel point je
me sens plus que jamais unie et liée avec vous par cette triste séparation.LETTRE DE SINGLIN AUX RELIGIEUSES DE PORT ROYAL
15. Octobre 1661.
Il me seroit bien difficile de vous rien dire sur un sujet qui vous est sans doute très sensible, aussi
bien qu’à ma sœur Angélique de S-Jean, à toutes celles qui la connoissoient, et à toute la Maison. Je
n’en suis touché que pour l’amour de vous ; car pour elle on s’en doit rejouir, et pour moy je ne
m’en dois pas attrister. Elle avoit, comme vous le sçavez, beaucoup de confiance en moy. Je crains
toujours pour ceux et celles qui s’y confient. Mais quand Dieu les prend dans une bonne et sainte
disposition, telle qu’a esté la sienne, j’ay sujet d’en louer Dieu, et par conséquent de m’en rejouir. Je
n’en ay de la tristesse que parce que je sçay qu’il s’est fait un vuide dans vostre Maison qu’il est
difficile de remplir. Mais rien n’est impossible à Dieu, qui sçait mieux ce qu’il nous faut que
nousmesmes. Il y a quelques jours que je suis frappé d’une pensée dont je ne sçay si je la diray bien.
C’est sur nostre impertinence de désirer une chose, d’en craindre une autre, de souhaiter que cela
arrive ou n’arrive pas, que celles-cy vivent, que celles-là ne vivent pas. Comme si la souveraine
sagesse et équité ne voyent pas toutes choses, et si nous avions des lumières et des vues particulières
dont Dieu auroit besoin pour bien régler et disposer toutes choses dans une parfaite justice. Tout est
si bien compassé en luy et hors de luy que nous n’avons qu’à l’adorer dans les choses où nous ne
voyons goutte, et où nous ne voyons pas cette harmonie merveilleuse qui se trouve jusque dans la vie
et les actions des mechans, qui est le sujet de l’admiration et de l’adoration de tous les Esprits
bienheureux. Cette pensée m’arreste tout court dans tant de vues de ce que nous pensons qu’il seroit
à désirer que Dieu fist ou ne fist pas. La mort des bons et des mechans y entre : l’édification et la
destruction des meilleurs desseins pour son service y sont renfermées, et nous tous ensemble pour ce
qu’il luy plaira faire et disposer de nous. Nous n’avons donc qu’à luy dire que sa sainte volonté soit
faite en toutes choses, se soumettre à toutes sortes d’evenemens : le consulter pour connoistre cette
volonté et ce qu’il désire de nous ; ne trouvant de peine qu’en ce que nous devons prendre part et agir
par nostre charge ou par la charité, dans la crainte d’y mettre du nôtre et de nostre Providence
pardessus celle de Dieu. Heureux celuy qui n’a qu’à souffrir et à adorer Dieu en toutes choses, sans y
prendre autre part que de le bénir en tout ce qui arrive et en tout temps, aussi bien dans les maux que
dans les biens, qui ne sont très souvent maux que dans nostre imagination et nostre ignorance ! Il faut
finir pour donner les lettres et pour prier Dieu pour Vostre défunte, quoy qu’elle en ait encore moins
besoin que moy des siennes. Car je m’estimerois très heureux d’estre avec elle, et j’espererois de
pouvoir assister ceux que je laisserois après moy mieux que je ne le sçaurois faire durant ma vie.
Nous sommes à Dieu à la vie et à la mort, il disposera comme il luy plaira de nous tous.LETTRE DE LA MERE AGNES A M. PASCAL SUR LA MORT DE SA SŒUR
Gloire à Jésus au Très Saint Sacrement.
7. Octobre 1661.
Monsieur, Encore que les consolations soyent importunes dans une grande affliction comme est la
vostre, je me promets que vous recevrez ce billet comme une marque du respect qui me porte à vous
rendre mes très humbles devoirs dans une occasion où il est impossible que vous ne croyiez pas que
je suis extraordinairement touchée, nostre perte nous estant commune, et, si je l’ose dire, plus grande
pour les personnes qui avoient à passer leur vie avec cette chère sœur. Feu nostre mère l’eust
extrêmement regrettée, et cependant elle l’aura receue avec joie, parce que ses pensées ne sont plus
nos pensées, et qu’elle regarde nos interests d’une autre manière qu’elle ne faisoit estant avec nous,
et cette mesme chère sœur que nous pleurons ne peut plus pleurer nos pertes, mais elle désire
seulement que nous nous perdions entièrement dans la volonté de Dieu comme elle a fait. L’Evangile
que l’on disoit le jour de sa mort nous a marqué ce que nous devons faire dans cet événement et dans
tous les autres qui sont si contraires à nostre raison, dans les attaches les plus justes qu’on puisse
avoir, quand Jesus-Christ nous apprend à consentir à tout ce que Dieu fait, parce qu’il luy a semblé
bon d’en user de la sorte. C’est la seule parole que nous avons à dire en cette occasion, et pour rendre
à cette chère défunte ce que nous devons à l’extresme charité qu’elle a eue pour nous de remercier
Dieu, pour elle et avec elle, de ce qu’il luy avoit fait connoistre le mystère de l’humilité de
JesusChrist; en sorte qu’elle fust dans ses qualitez naturelles du nombre des sages, Dieu luy ayant fait la
grâce de renoncer entièrement à tout ce qu’il avoit mis d’excellent en elle, et de ne s’en servir que
pour l’abaisser plus que toutes celles qui n’avoient pas tant de connoissance de Dieu et de soymesme
qu’elle en avoit. Vous connoissiez son mérite, Monsieur, beaucoup mieux que nous ne le faisions ;
et, estant aussi chrétien que vous l’estes, vous ferez un présent à Dieu, qui sera tout volontaire,
encore que vous soyez tout prévenu de la nécessité que Dieu nous impose, afin que nous ne nous
éloignions pas de l’acceptation de ses desseins. Je le supplie, Monsieur, qu’il vous donne tout ce
qu’il vous demande, et qu’il me rende digne de vous rendre devant luy tout ce que je dois à vostre
charité et à la mémoire d’une personne qui vous estoit si intime comme à nous.
C’est, Monsieur, vostre très humble et très obéissante servante en Jesus-Christ,
SOEUR CATHERINE AGNES DE SAINT PAUL,
Religieuse indigne.{85}XII. FRAGMENT D’UNE LETTRE A M. PÉRIER OU DOMAT.
1661.
Vous me faites plaisir de me mander tout le détail de vos frondes, et principalement puisque vous
y êtes intéressés. Car je m’imagine que vous n’imitez pas nos frondeurs de ce pays-ci qui usent si
mal, au moins en ce qui me paroît, de l’avantage que Dieu leur offre de souffrir quelque chose pour
l’établissement de ses vérités. Car, quand ce seroit pour l’établissement de leurs vérités, ils
n’agiroient pas autrement ; et il me semble qu’ils ignorent que la même Providence, qui a inspiré les
lumières aux uns, les refuse aux autres : et il me semble qu’en travaillant à les persuader, ils servent
un autre Dieu que celui qui permet que des obstacles s’opposent à leur progrès. Ils croient rendre
service à Dieu en murmurant contre les empêchemens, comme si c’étoit une autre puissance qui
suscitât leur piété, et une autre qui donnât vigueur à ceux qui s’y opposent.
C’est ce que fait l’esprit propre. Quand nous voulons par notre propre mouvement que quelque
chose réussisse, nous nous irritons contre les obstacles, parce que nous sentons dans ces
empêchemens ce que le motif qui nous fait agir n’y a pas mis, et nous y trouvons des choses que
l’esprit propre qui nous fait agir n’y a pas formées.
Mais, quand Dieu fait agir véritablement, nous ne sentons jamais rien au dehors qui ne vienne du
même principe qui nous fait agir ; il n’y a point d’opposition au motif qui nous presse ; le même
moteur qui nous porte à agir en porte d’autres à nous résister, au moins il le permet : de sorte que,
comme nous n’y trouvons point de différence et que ce n’est pas notre esprit qui combat les
événemens étrangers, mais un même esprit qui produit le bien et qui permet le mal, cette uniformité
ne trouble point la paix d’une âme et est une des meilleures marques qu’on agit par l’esprit de Dieu,
puisqu’il est bien plus certain que Dieu permet ce mal, quelque grand qu’il soit, que non pas que
Dieu fait le bien en nous (et non pas quelque autre motif secret), quelque grand qu’il nous paroisse ;
de sorte que pour bien reconnoître si c’est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s’examiner par
nos comportemens au dehors que par nos motifs au dedans, puisque si nous n’examinons que le
dedans, quoique nous n’y trouvions que du bien, nous ne pouvons pas nous assurer que ce bien
vienne véritablement de Dieu. Mais, quand nous nous examinons au dehors, c’est-à-dire quand nous
considérons si nous souffrons les empêchemens extérieurs avec patience, cela signifie qu’il y a une
uniformité d’esprit entre le moteur qui inspire nos passions et celui qui permet les résistances à nos
passions ; et comme il est sans doute que c’est Dieu qui permet les unes, on a droit d’espérer
humblement que c’est Dieu qui produit les autres.
Mais quoi ! on agit comme si on avoit mission pour faire triompher la vérité, au lieu que nous
n’avons mission que pour combattre pour elle. Le désir de vaincre est si naturel que, quand il se
couvre du désir de faire triompher la vérité, on prend souvent l’un pour l’autre et on croit rechercher
la gloire de Dieu, en cherchant, en effet, la sienne. Il me semble que la manière dont nous supportons
les empêchemens en est la plus sûre marque : car enfin si nous ne voulons que l’ordre de Dieu, il est
sans doute que nous souhaiterons autant le triomphe de sa justice que celui de sa miséricorde, et que,
quand il n’y aura point de notre négligence, nous serons dans une égalité d’esprit, soit que la vérité
soit connue, soit qu’elle soit combattue, puisqu’en l’un la miséricorde de Dieu triomphe et en l’autre
sa justice
Pater juste, mundus te non cognovit. « Père juste, le monde ne t’a pas connu. » Sur quoi saint
Augustin dit que c’est un effet de sa justice qu’il ne soit point connu du monde. Prions et travaillons
et réjouissons-nous de tout, comme dit saint Paul.
Si vous m’aviez repris dans mes premières fautes, je n’aurois pas fait celle-ci, et je me serois
modéré. Mais je n’effacerai pas non plus celle-ci que l’autre : vous l’effacerez bien vous-même si
vous voulez. Je n’ai pu m’en empêcher, tant je suis en colère contre ceux qui veulent absolument que
l’on croie la vérité lorsqu’ils la démontrent, ce que Jésus-Christ n’a pas fait en son humanité créée.
C’est une moquerie et c’est, ce me semble, traiter
Je suis bien fâché de la maladie de M. de Laporte. Je vous assure que je l’honore de tout mon
cœur. Je, etc.LETTRE DE MADAME PERIER A ARNAULD DE POMPONNE
eA Paris, ce 21 Mars 1662.

Comme chacun s’est chargé d’un employ particulier dans l’affaire des carrosses j’ay brigué avec
empressement celuy de vous faire sçavoir les bons succez et j’ay eu assez de faveur pour l’obtenir.
Ainsy Monsieur toutes les fois que vous verrez de mon escriture vous pourrez vous asseurer qu’il y a
de bonnes nouvelles. L’establissement commencea samedy à sept heures du matin mais avec un
esclat et une pompe merveilleuse. On distribua les sept carrosses dont on a fourny cette première
troute. On en envoya trois à la porte S Antoine et quatre devant Luxembourg où se trouvèrent en
mesme tems deux commissaires du Chastelet en robe, quatre gardes de Monsieur le grand prevost,
dix ou douze archers de la ville et autant d’hommes à cheval. Quand toutes les choses furent en estat
Mrs les commissaires proclamèrent l’establissement et en ayant remontré les utilitez ils exortherent
les bourgeois de tenir mainforte et declarerent à tout le petit peuple que si on faisoit le moindre
insult la punition seroit rigoureuse et dirent tout cela de la part du Roy. En suitte ils deslivrerent aux
cochers chacun leur casaques (qui sont bleues des couleurs du Roy et de la ville aveques les armes
du Roy et de la ville en broderie sur l’estomac) puis ils commandèrent la marche. Alors il partit un
carrosse avec un garde de Monsieur le grand prevost dedans, un demy quart d’heure après on en fit
partir un autre et puis les deux autres dans des distances pareilles ayans chacun un garde qui y
demeurèrent tout ce jour là. En mesme tems les archers de la ville et les gens de cheval se répandirent
tdans toute la route. Du costé de la porte S Antoine on pratiqua les mesmes cérémonies à la mesme
heure pour les trois carrosses qui s’y estoyent rendus et on observa les mesmes choses qu’à l’autre
costé pour les gardes, pour les archers et pour les gens de cheval. Enfin la chose a esté si bien
conduitte qu’il n’est pas arrivé le moindre desordre et ces carrosses là marchent aussy paisiblement
comme les autres. Cependant la chose a reussy si heureusement que des la première matinée il y eust
quantité de carrosses pleins et il y alla mesme plusieurs femmes, mais l’apres disnée ce fut une si
grande foule qu’on ne pouvoit en aprocher et les autres jours ont esté pareils, de sorte qu’on voit par
expérience que le plus grand inconvénient qui s’y trouve c’est celuy que vous aviez aprehendé, car on
voit le monde dans les rues qui attend un carrosse pour se mettre dedans, mais quand il arrive il se
trouve plein ; cela est fascheux mais on se console, car on sçait qu’il en viendra un autre dans un
demy quart d’heure. Cependant quand cet autre arrive, il se trouve qu’il est encore plein et ainsy
quand cela est arrivé plusieurs fois on est contraint de s’en aller à pié et afin que vous ne croyiez pas
que je dis cela par hyperbole c’est que cela m’est arrivé à moy mesme. J’attendois à la porte de
tS Merry dans la rue de la Verrerie ayant grand envie de m’en retourner en carrosse, parceque la
traitte est un peu longue de là chez mon frère, mais j’eus le deplaisir d’en voir passer cinq devant
moy sans pouvoir y avoir place parcequ’ils estoyent tous pleins et pendant ce tems là j’entendois les
bénédictions qu’on donnoit aux autheurs d’un establissement si avantageux et si utile au public et
comme chacun disoit son sentiment il y en avoit qui disoyent que cela estoit parfaittement bien
inventé mais que c’estoit une grande faute de n’avoir mis que sept carrosses sur une route et qu’il n’y
en avoit pas pour la moitié du monde qui en avoit besoin et qu’il falloit y en avoir mis pour le moins
vingt. J’escoutois tout cela et j’estois si en mauvaise humeur d’avoir manqué cinq carrosses que
j’estois presque de leur sentiment dans ce moment là ; enfin c’est un aplaudissement si universel que
l’on peut dire que jamais rien n’a si bien commencé. Le premier et le second jour le monde estoit
rangé sur le pont neuf et dans toutes les rues pour les voir passer comme le mardy gras pour voir
passer et c’estoit une chose plaisante de voir tous les artisans cesser leur ouvrage pour les regarder en
sorte que l’on ne fit rien samedy dans toute la route non plus que si c’eust esté une feste. On ne
voyoit par tout que des visages riants mais ce n’estoit pas un rire de moquerie mais un rire
d’agrément et de joye et cette commodité se trouve si grande que tout le monde la souhaitte chacun
tdans son quartier : les marchands de la rue S Denis demandent une route aveques tant d’instance
qu’ils parloyent mesme de présenter requeste. On se disposoit de leur en donner une dans huict jours
mais hyer au matin Monsieur de Rouanez Monsieur de Crenan et Monsieur le grand prevost estants
tous trois au Louvre, le Roy s’entretint de cette nouvelle avec beaucoup d’agrément et en s’adressant
à ces Messieurs il leur dit : Et nostre route ne l’establirez vous pas bien tost. Cette parole du Roy les
t toblige de penser à celle de la rue S honnoré et de différer de quelques jours celle de la rue S Denis.Au reste le Roy en parlant de cela dit qu’il vouloit qu’on punit rigoureusement ceux qui feroyent la
moindre insolence et qu’il ne vouloit point qu’on troublast en rien cet establissement. Voila en quel
estat est présentement l’affaire. Je m’asseure que vous ne serez pas moins surpris que nous de ce
grand succez ; il a surpassé de beaucoup toutes nos espérances. Je ne manqueray pas de vous mander
exactement tout ce qui arrivera de bon suivant la charge qu’on m’en a donnée pour supléer au défaut
de mon frère qui s’en seroit chargé avec beaucoup de joye s’il pouvoit escrire. Je souhaitte de tout
mon cœur d’avoir matiere pour vous entretenir toutes les semaines pour vostre satisfaction et pour
d’autres raisons que vous pouvez bien deviner. Je suis Vostre très obéissante servante.
G. Pascal.
Ce mecredi 22.
J’adjousteray à ce que dessus qu’avant hyer au petit couché du roy une baterie dangereuse fut
entreprise contre nous par deux personnes de la Cour les plus eslevées en qualité et esprit et qui alloit
à la ruine, en la tournant en ridicule et qui eust donné lieu d’entreprendre tout, mais le roy y repondit
si obligemment et si sèchement [?] pour la beauté de l’affaire et pour nous, qu’on rengaigna et
promptement. Je n’ay plus de papier. Adieu je suis tout à vous.
(Pour Monsieur de Pomponne. A Verdun.)TESTAMENT DE PASCAL
3 août 1662.

Fut présent en sa personne Blaise Pascal, escuier, demeurant ordinairement à Paris, hors et près la
t tporte S Michel, paroisse S Cosme ; de present estant au lict, mallade de corps, en une chambre au
t tsecond étage d’une maison sise à Paris, sur le fossé d’entre les portes S Marcel et S Victor, paroisse
t reS Etienne du Mont, en laquelle est demeurant M Florin Perier, conseiller du roi en sa cour des
aides de Clermont-Ferrand, en Auvergne ; touttefois, sain d’esprit, mémoire et entendement, comme
il est apparu aux notaires soussignez, par ses parolles, gestes et maintien ; lequel considérant qu’il
n’y a rien plus certain que la mort, ny chose plus incertaine que le jour et heure d’icelle, ne désirant
en estre prévenu sans tester, pour ces causes et autres, à ce le mouvant, a fait, dicté et nommé aux
notaires soussignez son testament et ordonnance de dernière volonté, en la forme et manière qui en
suit.
Premièrement, comme bon chrétien, catholique, apostolique et romain, a recommandé et
recommande son ame à Dieu, le suppliant que, par le meritte du précieux sang de nostre Sauveur et
Rédempteur Jesus-Christ, il luy plaise luy pardonner ses faultes et colloquer son ame, quand elle
partira de ce monde, au nombre des bienheureux, implorant pour cet effet les intercessions de la
glorieuse Vierge Marie et de tous les saints et saintes du paradis.
I t e m, veult et ordonne ses debtes estre payées et toutes faultes, sy aucune y a, reparées et amendées
par le sieur son exécuteur testamentaire soubs nommé.
I t e m, désire son corps mort estre enterré en ladite église Saint Etienne du Mont de cette dite Ville
de Paris. Pour le regard des cérémonies de son convoi, service et enterrement, ensemble pour les
messes, prières et aulmosnes à faire pour le repos de l’ame dudit sieur testateur, s’en remet et repose
de tout à la discrétion et volonté de son dit exécuteur soubs nommé, ou s’il estoit lors absent de cette
ville de Paris, à la discrétion de damoiselle Gilberte Pascal, sa femme, et sœur du dit sieur testateur.
I t e m, donne et lègue à Françoise Delfante(sic), femme du sieur Pinel, la somme de douze cents
livres, une fois payée.
I t e m, donne et lègue à Anne Polycarpe, femme de chambre de ladite damoiselle, la somme de mille
livres, aussy une fois payée.
I t e m, donne et lègue à la nommée Esdune, servante de cuisine dudit sieur testateur, la somme de
{86}cent livres tz . de pension par chacun an, la vie durant d’icelle Esdune.
I t e m, donne et lègue à la nourrice qui a nourry de mamelle Estienne Perier, nepveu du dit sieur
testateur, la somme de trente livres de pension par chacun an, la vie durant d’icelle nourrice,
demeurant en Normandie.
I t e m, donne et lègue à Blaise Bardout, filleul du dit sieur testateur, la somme de trois cents livres
pour estre employée à luy faire apprendre mestier, et jusques à ce demeurera es mains du dit sieur
exécuteur testamentaire, qui luy en fera intérêt.
I t e m, donne et lègue au dit Etienne Perier, son neveu, la somme de deux mil livres tz. une fois
payée.
I t e m, donne et lègue le dit sieur testateur, à l’hopital general de cette ville de Paris, un quart du
droit appartenant au dit sieur testateur, sur les carrosses publiques, établies depuis peu en la dite ville
de Paris, à la charge néanmoins de consentir, s’il y eschet, qu’au lieu de la part appartenant de présent
à M. le grand prevot sur lesdites carrosses, il appartienne à l’avenir au dit sieur grand prevot un
sixième au total d’iceux, en telle sorte qu’au lieu d’un pareil sixième, qui appartient à présent au dit
sieur testateur, au total des dites carrosses, il ne luy appartiendra plus qu’un sixième aux cinq
sixièmes restants ; ou à condition de contribuer par ledit hôpital, proportion aux mesmes frais,
charges, clauses et conditions dont le dit sieur testateur est tenu.
I t e m, donne et lègue le dit sieur testateur (aux conditions dessus énoncées pour l’hôpital general
de Paris) à l’hopital general de la ville de Clermont en Auvergne, un autre quart du mesme droit, sy
mieux n’aime le dit hospital de Clermont, dans trois ans prochains du jour du deces du dit sieur
testateur, prendre la somme de trois mille livres (une fois payée), pour ladite portion, laquelle en ce
rfaisant, retournera à la dite damoiselle, sœur du dit s testateur, qui ne pourra rien prétendre à la
jouissance qu’aura eu le dit hopital de la dite portion pendant le dit temps.I t e m, donne et lègue le dit sieur testateur aux conditions devant énoncées pour l’hopital de la ville
rede Paris, à M Jean Domat, avocat du roy au presidial du dit Clermont, un autre quart du sus dit
droit pour en jouir sa vie durant, et après son deces le dit quart retournera à la dite damoiselle.
I t e m, désire le dit sieur testateur qu’il soit fait restitution pour les deux tiers, dont il pourroit estre
tenu (à cause des biens de feu monsieur son père) des arrérages et intérêts reçus sans juste titre par le
dit feu sieur son père (et pour le total de ceux qui ont esté ainsi reçus par ledit sieur testateur), le tout
selon qu’il sera convenu et réglé, tant pour la somme que pour les personnes à qui elle doibt estre
distribuée, par le dit sieur Florin Perier, la dite damoiselle sa femme, et par le dit sieur Daumat (sic).
Ce qui sera réglé dans six mois au plus tard par eux tous ou au moins par ceux qui se trouveront en
vie dans ledit temps et exécuté par le dit sieur executeur testamentaire soubs nommé, au plus tard
dans un an après le deces du dit sieur testateur.
Et pour executter et accomplir le dit présent testament, le dit sieur testateur a nommé et esleu le
dit sieur Florin Perier, son beau-frere, qu’il prie en voulloir prendre la peine, revocant, par le dit
sieur testateur, tous autres testaments et codicilles qu’il pourroit avoir fait auparavant cestuy auquel
seul il s’arreste, comme estant son intention et dernière vollonté ; et fut ainsy fait, dicté et nommé par
le dit sieur testateur, aux sus dits notaires, puis à luy par l’un d’iceux notaires présents, leu et releu,
qu’il a dist bien entendre, en la dite chambre, le troisiesme jour d’aoust seize cent soixante-deux,
avant midy, et a signé :
PASCAL.
QUARRÉ. GUNEAU.LETTRE DE WALLON DE BEAUPUIS A HERMANT
[19. Août 1662.]

Le malade que nous avions icy a quitté ce monde environ une heure après minuit, ayant esté
vingtquatre heures en léthargie, dans laquelle il estoit tombé lors qu’on ne s’en defioit nullement, les
médecins ayant avoué qu’ils n’avoient jamais esté plus surpris, quoy que plusieurs des plus habiles
l’eussent veu le soir mesme avant que cela arrivast. Elle commença par une horrible convulsion, qui
luy prit hier après minuit, une heure ou deux après que ceux qui avoient accoutumé d’estre auprès de
luy se furent couchez, hors deux personnes qui estoient restées pour le garder. Ces personnes,
merveilleusement étonnées d’un accident si épouvantable, et si inopiné, éveillèrent toute la maison
en sursaut. On y entendit aussitost de grands cris et des gemissemens tout à fait pitoyables. Je
m’eveillay à ce bruit, et estant descendu au plus vite, je vis tout le monde dans la plus grande
désolation que l’on se puisse imaginer. Je m’approchay du malade, que l’on tourmentoit pour tascher
de le reveiller de son assoupissement. Cela réussit. Je luy dis quelque parole et envoyay aussi-tost
quérir M. le Curé..., qui l’avoit déjà vu et à qui il s’estoit confessé plusieurs fois durant sa maladie,
pour luy apporter les sacremens. Il les luy apporta incontinent, et le malade les ayant receus avec
connoissance et beaucoup de dévotion, il perdit un quart d’heure après la parole et la connoissance,
et n’en a point eu depuis. Ce qui nous a donné lieu de croire que Dieu ne les luy avoit rendues durant
ce petit intervalle que pour luy faire recevoir les sacremens, qu’il avoit commencé de demander, au
moins celuy de la Sainte-Eucharistie, plus de quinze jours auparavant, et que les médecins avoient
tousjours empesché de luy donner, ne jugeant pas qu’il y eust rien qui pressast. M. le Curé a
tesmoigné avoir esté extraordinairement édifié de sa mort, aussi bien que M. de Sainte-Marthe, qui
l’a vu quelques fois durant sa maladie. C’est un grand sujet de se consoler de sa mort ; mais cela
n’empesche pas que sa sœur n’en soit touchée à un point que je ne puis exprimer. C’est encore une
personne d’importance que Dieu nous a enlevée. Il n’est pas aisé de comprendre ses desseins ; mais il
faut estre persuadé qu’ils sont très justes et les adorer.LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME PERIER
Gloire à Jésus au Saint-Sacrement.
[Ce 20. Août 1662.]
Je desirerois que vous vissiez mon cœur ; vous y verriez, ma tres-chere sœur, les sentimens de
douleur que je dois avoir de la perte que nous avons faite, et l’extrême compassion que j’ay de la
vostre qui est incomparable. J’aurois sujet de croire que ce billet vous seroit plustost une peine
qu’un soulagement, n’ayant que des paroles foibles et trop inégales au sujet pour lequel je vous le
fais, si je n’avois prié Dieu auparavant de vous le rendre agréable, et de souffrir que je vous
représente ce que vostre foy vous met devant les yeux, mais qu’ils ne peuvent voir parce qu’ils sont
trop offusquez de larmes qui noyent en vous toutes ces consolations que vous pourriez prendre dans
une mort aussi heureuse que celle que nous pleurons. Mais je n’ay garde de croire que le fond de
vostre cœur ne soit dans la soumission que vous devez à Dieu, qu’ainsi vous ayant fait luy-mesme
une si grande et si profonde plaie, il ne trouve moyen de la guérir, en vous faisant profiter d’une
occasion aussi extraordinaire et aussi unique que celle-cy. Ce sera, ma chère sœur, lorsque par un
effet de sa grâce, qui est aussi puissante qu’elle est incompréhensible, il changera vostre trouble en
une paix, en considérant que l’affection que vous aviez pour ce cher frère, quelque grande et extrême
qu’elle fut, ne pouvoit aller jusques à luy procurer autant de bonheur que celuy qu’il a receu en
immolant sa vie à Dieu dans des dispositions toutes chrestiennes et toutes saintes. Ces pensées, ma
chère sœur, n’empeschent pas que la nature ne souffre, puisqu’il est impossible qu’elle ne soit
déchirée par une si rude séparation ; mais elles calment l’esprit et empeschent les raisonnemens qui
se présentent, qui produiroient toujours de nouvelles douleurs. Et c’est encore ce qui oblige une ame
qui écoute Dieu dans ces rencontres, de luy dire avec le prophète : Je me suis tu, et je n’ay point
ouvert la bouche, parce que vous l’avez fait.
Vous estes seule, ma chère sœur, à recueillir la succession d’un frère et d’une sœur qui estoient
riches des biens de Dieu, qui sans doute les fera passer en vous, si vous voulez bien les acheter au
prix de vostre solitude, et de la privation où il vous met de ces chères personnes ; si ce n’est qu’on ne
peut appeler une privation, ny un véritable eloignement, une absence qui vous les rend plus presens
qu’ils ne pourroient estre estant dans le monde, puisque Dieu estant partout, vous les trouverez
toujours en luy dans lequel ils vivent. Et de mesme que vous tiendrez la place de ces deux personnes
qui nous ont esté si intimes, c’est ce qui nous obligera de recueillir en vous tous les sentimens
d’affection et de respect que nous avions pour elles. Faites-nous l’honneur, ma chère sœur,
d’accepter l’offre que je vous en fais, et de croire que je seray tousjours, avec une entière sincérité,
ma chère sœur, vostre... en J. C.
seSœur Agnes, R ind.LETTRE DE MR DE LALANE ABBÉ DE VALGROISSANT A MLLE PERIER, SŒUR
DE MR PASCAL
ce 20 d’Aoust ;
Mademoiselle,
Si j’avois la liberté de sortir, et que je ne fusse pas maintenant si éloigné de vostre quartier, je ne
manquerois pas d’aller pleurer avec vous la perte si affligeante de M. Pascal, et vous tesmoigner
combien je suis touché d’un si terrible accident et pour vous et pour nous tous. Je n’y puis penser, ny
vous en écrire que les larmes à l’œil. C’est peu de le regretter pour ses proches et ses amis, il le faut
regretter pour toute l’Eglise. Tous ceux qui sçavent ce qu’il avoit fait et ce qu’il pouvoit faire et
auroit fait, ne peuvent s’en consoler qu’en adorant la Providence de Dieu, qui l’a voulu oster de ce
monde pour sa gloire, et pour recompenser sa pieté et ses travaux. Je vois, Mademoiselle, que toute
autre veue que celle-là ne peut que vous accabler, et qu’on ne peut avoir plus de raison que vous
d’estre affligée. Dieu nous sépare tous et nous sépare de tout. C’est luy seul que nous devons
regarder pour posséder tout en perdant tout. Je le prie d’estre vostre consolateur et vostre appuy.
Disposez de moy et de tout ce qui est en moy. Je vous asseure que rien ne peut m’estre plus cher que
la mémoire de Monsieur vostre frère et l’interest de tous les siens. Je n’avois point besoin de lettre
pour vous le faire connoistre ; vous connoissez mon cœur, et ne pouvez pas ignorer que je suis et
seray toute ma vie, vostre, etc.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME DE FOIX,
COADJUTRIGE DE SAINTES
[Ce 20. Août 1662.]
…. Nous sommes d’ailleurs dans une douleur sensible de la mort d’un de nos meilleurs amis que
nous perdismes hier. C’estoit un vray serviteur de Dieu, fort zélé pour la vérité, encore qu’il ne fust
que laïque ; Dieu luy a fait des grâces singulières en sa mort dont le Curé, qui l’a assisté est dans
l’admiration, encore qu’il ne soit pas janséniste, comme on appelle les gens de bien. Nous
recommandons tres-humblement à vos prières le deffunt, qui en a besoin pour effacer ses taches, afin
qu’il soit digne de se présenter devant Dieu : et une sœur qu’il laisse dans une affliction inconsolable
parce qu’elle l’aimoit uniquement ….EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LA MÈRE AGNÈS À MADAME LA MARQUISE DE
SABLÉ
Gloire à Jésus au Tres-Saint-Sacrement.
Ce mardi 22. Août [1662].
Pourriez-vous croire, ma tres-chere sœur, que je fusse insensible à la perte que vous avez faite et
qu’en pleurant la nostre propre et celle que l’Eglise a faite d’un de ses plus fidèles défenseurs, je ne
me fusse pas représenté le regret que vous auriez de vous trouver privée d’une consolation si douce
comme celle que vous receviez d’une personne qui vous honoroit, non pas comme tant d’autres qui
ne considèrent que ce que vous méritez par des qualités singulières, mais qui vous regardoit par les
yeux de la foy, ce qui luy donnoit un zèle et un amour pour vostre ame qu’il auroit voulu servir aux
dépens de sa vie ? Et c’est ce qui vous fait ressentir cette solitude terrible, de vous voir délaissée
d’un ami si fidèle qui ne laisse point son semblable après luy, excepté les autres qui ont le caractère
aussi bien que la charité et l’affection pour vostre salut. Je prie Dieu ma chère sœur, qu’il remplisse
ce vide, et qu’il fasse par luy-meme ce qu’il faisoit par cet instrument de sa grâce et de sa miséricorde
sur vous...LETTRE DE M. DE SACY A MADEMOISELLE PERIER
Ce 24. Août 1662.
Mademoiselle, si nous estions en un autre temps que celuy-cy, je n’oserois pas me donner
l’honneur de vous dire ce que je vous escris dans cette lettre. L’affliction qui vous est arrivée,
Mademoiselle, est si grande, que les paroles des hommes sont sans doute peu utiles pour la soulager ;
car encore qu’il y ait quelque satisfaction dans nostre douleur de voir qu’elle soit sensible à
beaucoup d’autres, néanmoins lorsqu’elle est aussi grande et aussi juste qu’est la vostre, il est bien
difficile, sur tout dans les commencemens que l’esprit s’occupe d’aucune autre chose : les
circonstances mesme d’une si grande perte sont encore pénibles et affligeantes ; car la mort d’une
Sœur qui vous estoit chère pour tant de raisons, et dont la vie pouvoit estre si utile, a esté suivie de
bien près de celle d’un frère que tant d’excellentes qualités avoient rendu digne de l’estime et de
l’amitié que vous avez eue toujours pour luy. Je ne doute pas, Mademoiselle, que vous n’ayez
éprouvé en cette rencontre l’avantage que Dieu vous a donné de vous avoir attirée à luy depuis si
long temps. A moins de cela il vous auroit esté bien difficile de trouver quelque soulagement à un si
grand mal ; mais Dieu vous ayant fait la grâce de vous donner toute à luy, vous luy avez donné en
mesme temps celuy qui ne vous estoit pas moins cher que vous-mesme ; et quoy que les ressentimens
de la nature étouffent d’abord ceux de la foy, néanmoins je ne doute pas que Dieu ne devienne vostre
consolateur, selon que l’Ecriture dit qu’il guérit lui-mesme la playe qu’il a faite : il aimoit celuy que
vous aimés et c’en est mesme une marque que de l’avoir tiré à luy par une fin si chrestienne, en un
tems où ceux qui le connoissent véritablement ne voyent presque rien que de pénible ou de
dangereux dans le monde, il l’a traité en cela comme d’autres que vous connoissiez, dont la mort est
bien affligeante pour les leurs et heureuse pour eux-mesmes. J’espère, Mademoiselle, que Dieu
recevant la soumission avec laquelle vous luy avez fait un si grand sacrifice, vous donnera part à la
grâce qu’il a faite à celuy que vous regrettez, et qu’il remplira luy-mesme le vuide que la privation
d’une personne si chère fait dans vostre cœur. C’est ce que nous continuerons à luy demander pour
vous et pour luy, afin que Dieu achevé de luy donner le parfait repos, et à vous cette paix et cette
consolation qui n’est connue que de ceux qui l’aiment. Je suis en luy de tout mon cœur,
Mademoiselle, vostre etc.
S i g n é, SACY.LETTRE DE MR D’ANDILLY A MR PERIER, BEAU-FRÈRE DE MR PASCAL
Ce 28. Aoûst.
lle r lleJe vous escris de Paris où je suis venu pour voir M vostre femme, et M et M Roanez sur le
sujet de nostre commune perte. En vérité je puis bien la nommer ainsi, puis que quelque douloureuse
qu’elle vous soit, je ne sçay lequel de nous tous la ressent le plus ; et quoy que ce que je dis semble
d’abord assez étrange, il n’y a pas lieu néanmoins de s’en étonner ; un homme aussi extraordinaire
qu’estoit celuy-là devant estre regretté d’une manière toute extraordinaire par ceux qui connoissent
comme nous la grandeur presque incroïable de son mérite, sans mesurer nostre affection par les
sentimens du sang et de la nature, comme l’on feroit pour un homme d’un esprit et d’une vertu
ordinaire. La sienne a si fort paru telle, aussi bien dans les dernieres heures de sa vie que dans le
temps qui les avoit precedées, que nous ne l’aurions pas aimé véritablement, si nous ne repandions
des larmes de joye aussi bien que de douleur dans la veuë de la felicité dont nous avons sujet de
croire qu’il jouit maintenant. J’ay tant de choses à vous dire sur cela, et touchant son extreme amour
pour la verité qui luy estoit, comme vous sçavez, plus chère que sa vie, que je ne sçaurois assez vous
tesmoigner quelle est mon impatience de vous voir, de vous embrasser, de pleurer avec vous ; et de
me consoler avec vous ; les larmes et les consolations s’accordent fort bien ensemble en de
semblables rencontres. Hatez-vous donc, s’il vous plaist, M., de venir, et si lorsque vous serez arrivé,
j’estois retourné dans le désert, je vous supplie, ne pensez pas vous pouvoir dispenser de m’y donner
une visite. Car, comment que ce soit, je ne puis du tout me passer de vous voir, estant aussi
absolument à vous et du fond du cœur que j’y suisEXRAIT D’UNE LETTRE DE LA MERE ANGÉLIQUE DE ST JEAN [A ARNAULD DE
POMPONNE, SON FRÈRE, EXILÉ A VERDUN]
29. Août 1662.
Puisque nous vivons encore, il est juste que nous nous consolions ensemble, mon cher frère, de la
{87}mort de nos amis . Je n’ay pas douté que vous ne l’ayez d’autant plus ressentie que l’estat où
vous estes ne favorise que trop la tristesse que des pertes semblables causeroient aux plus heureux.
Mais il faut bien vouloir que Dieu comble de tout ce qui luy plaira la mesure de nos souffrances et
de nos douleurs, puisqu’elle fera la proportion de ses consolations et de ses recompenses qu’il a
promis d’y égaler, si l’on peut appeller égalité de nous donner cent pour un ; et la vie bienheureuse et
éternelle pour une affliction légère et d’un moment. Tout ce que je trouve d’avantageux à vostre
solitude dans ces tristes occasions, est qu’elle vous donne lieu d’y faire plus de reflexion que vous ne
pourriez faire au milieu des occupations et des amusemens de la vie du monde, qui emportent
d’ordinaire de l’esprit la semence que Dieu y jette par ces rencontres où il nous parle plus
intelligiblement si nous l’ecoutions qu’il ne fait par la voix extérieure de l’Ecriture et des Sermons,
qui ne frappent d’ordinaire que l’oreille ; mais les afflictions touchent le cœur et frappent à sa porte,
il ne reste qu’à l’ouvrir afin que Dieu y entre, et qu’il [le] remplisse de la joye et de la consolation
qu’il a promise aux larmes. Il faut que je vous avoue que j’ay si fort souhaitté ce bonheur pour vous
en vous voyant dans l’accablement où il est facile que vous vous trouviez quelque fois, que lisant un
{88}Ecrit de 80 . en 55 pages qu’il avoit fait au commencement qu’il fut touché dans une grande
maladie, il m’a semblé que c’estoit une peinture de l’estat où vous estes, pourvu que Dieu y achevé
les derniers traits qui est de vous y donner les mesmes sentimens. J’ay cru que l’estime que vous
faisiez de l’auteur, et l’utilité du sujet vous donneroit de la consolation de pouvoir vous entretenir
avec luy mesme après sa mort, et l’entendre vous ouvrir le fonds de son cœur ; c’est pourquoy je
{89}vous l’envoyé, et vous le pouvez garder si vous voulez, quoyque 900. m’eust dit que quand
vous l’auriez vu, il seroit bien aise que vous luy envoyassiez ; mais je croy que ce n’est que pour ne
m’en pas demander une copie qu’il m’a dit cela, et il est facile de luy en faire. Il a esté cinq ou six
jours pour ce triste sujet, et en s’en retournant hier il me laissa ce petit billet pour vous, que je luy
dis que je mettrois dans mon paquet... Dans ce retardement Dieu vous peut délivrer aussi bien que
nos deux amis qu’il a retirez dans le secret de sa face du trouble des hommes, et il n’y a de véritable
repos que celuy où l’on entre par la mort qui est la porte d’une vie exempte des troubles et des
changemens de celle-cy …LETTRE DE M. NICOLE A M. DE SAINT-CALAIS
Ce 3 Septembre [1662].
Il n’y a rien de plus extraordinaire que ma paresse. Je pense six fois le jour que je vous dois une
response, et ainsi ce n’est pas par oubli : j’ay peu d’affaires depuis nostre retour, et ainsi ce n’est pas
manque de loisir ; c’est donc une paresse toute pure et un abatement où me mettent tant d’estranges
accidens, qui fait que je ne sçaurois presque m’appliquer à rien : le dernier mort sera regretté de
moins de personnes, parce qu’il estoit moins connu, mais il sera encore plus regretté de ceux qui le
connoissoient. Enfin l’on peut dire avec vérité que l’on a perdu un des plus grans esprits qui ait peut
estre jamais esté. Je n’en voy point de comparables à luy : Pic de la Mirande et tous ces gens que le
monde a admirez estoient des niais auprès de luy. Vous sçavez comment il a vescu depuis sa retraitte,
mais il n’y a rien de plus édifiant que sa maladie. Sa patience dans des douleurs extraordinaires a esté
tout à fait admirable, il a fait de grandes charitez durant sa maladie et a presque tout donné son bien à
sa mort. Il sera peu connu dans la postérité, ce qui nous reste d’ouvrages de luy n’estant pas capables
de faire connoistre la vaste estendue de cet esprit ; mais il n’y pert pas grande chose en vérité : c’est
bien peu de chose que les hommes, leur réputation et leur jugement. Quand je voi disparoistre en un
moment ceux que nous avons le plus admiré, il me semble que ce sont de ces vagues que nous
venons de voir en nostre voyage qui s’estendent et se dissipent en un moment, avec cette seule
différence que les vagues après s’estre abaissées se peuvent élever encore une fois, au lieu que les
hommes, après avoir paru dans la vie, rentrent par la mort dans l’estat d’une éternelle stabilité.
Pardonnez cette comparaison à un homme qui vient de voir la mer et qui a passé deux jours sur le
rivage à admirer ces montagnes d’eaux qui se fondent en un moment, dans lesquelles il luy sembloit
voir l’image des grandeurs du monde, aussi bien de l’esprit que de la fortune. Celuy que nous
regrettons estoit Roy dans le royaume des esprits et, s’il y avoit quelque chose d’estimable dans le
monde, cette Royauté le seroit sans doute davantage que celle des Roys de la terre. Cependant que
reste-t-il de ce grand esprit que deux ou trois petits ouvrages dont il y en a de fort inutiles : mais ce
qui nous doit consoler est qu’il emporte avec luy un très grand nombre de bonnes œuvres, de
charitez, de soufrances qu’il a beaucoup aimées, c’est ce qui luy reste et qui luy demeurera
éternellement, ce qui nous fait bien voir qu’il n’y a que cela de solide et de véritablement
estimable ….LETTRE DU DUC DE ROUANNEZ A MONSIEUR DE POMPONNE
[10. Septembre 1662.]
rJe n’ay pas douté que vous n’aies esté bien touché de la mort de M Pascal. Vous y aves asurement
beaucoup perdu, car il vous estimoit très particulièrement et dans les entretiens que j’ay eu avec luy
sur vostre sujet il temoignoit prendre plaisir à dire du bien de vous. Je vous avoue que cette perte est
un coup pour moy auquel je n’etois point préparé et dont je ne me puis consoler. La bonté que vous
raves de me plaindre et les témoignages d’amitié que j’ay rescu de M vostre père en cette occasion
sont assurément les choses du monde qui me pouvoient autant soulager dans ma douleur. J’ay bien
de l’impatience de voir la fin de vostre exil. Je soueteres fort de vous trouver icy à mon retour de
Poitou. Je pars dans huit jours pour y aler. J’espère que je seray ases à tant pour voir jujer le procès
que nous avons avec Mr de Guitaut. Mr de Crenan demeure icy qui aura soin de nos affaires. Je vous
prie de croire qu’il n’y a persone qui vous soit plus aquis que moy ny désire plus mériter l’honneur
de vostre amitié.
Ce 10 septembre
(A Monsieur, Monsieur de Pomponne.)EXTRAIT D’UNE LETTRE DE CHAPELAIN A MR BERNIER, MÉDECIN DU GRAND
MOGOL
De Paris, ce 9 novembre 1662.
... Nous avons perdu, l’esté passé, un de nos compatriotes qui n’excelloit pas moins que le
Hollandois entre les géomètres et les machinistes. Vous le connoissés au moins de réputation :
l’admirable Mr Paschal, qu’une colique mortelle nous a enlevé dans la fleur de son âge et lorsqu’on
avoit sujet d’attendre des choses dans les mathématiques et dans la métaphysique que personne
n’avoit encore imaginées que luy.EXTRAIT D’UNE LETTRE DE MR ARNAULD D’ANDILLY A ME PERIER
Ce 7. Décembre [1662].
lleJe vous suis très obligé, M , de la bonté que vous avez eue de vouloir bien me dire à Dieu d’une
manière si obligeante, quoy que j’aurois fort souhaité, si la saison l’eust permis, que c’eust esté
d’une autre sorte, afin de vous pouvoir entretenir de vive voix de tant de choses que nous avions à
dire, et qui seront comme je l’espère de la grâce de Dieu, le sujet de nos consolations à venir, comme
elles le sont de nos déplaisirs et de nos peines présentes. Monsieur vostre frère dont le souvenir est si
fortement gravé dans mon cœur, voit maintenant avec joye du haut du ciel ce qui nous fait répandre
des larmes, et nous devons espérer de la miséricorde de celuy qui a recompensé son ardent amour
pour la vérité, qu’il nous fera la mesme grâce, si nous luy sommes fidèles, et la préférons à toutes
choses. Je le prie de tout mon cœur d’ajouter à cette grâce celle de répandre ses bénédictions sur
toute vostre famille que je seray ravy de pouvoir servir, et de vous témoigner au moins en cette
manière combien j’estime vostre mérite et vostre vertu. Mes fils et ma fille vous rendent mille
remercimens de la faveur de vostre souvenir, et Made Hippolyte a peine à se consoler de n’avoir pas
pu vous dire adieu, et à mesdemoiselles vos filles. Je salue, Mademoiselle, de tout mon cœur,
Monsieur vostre mary, et suis plus à luy et à vous que nulles paroles ne sont capables de vous
l’exprimer.
P H Y S I Q U E
277 pagesT A B L E
EXPÉRIENCES NOUVELLES TOUCHANT LE VIDE
AU LECTEUR
EXPERIENCES
MAXIMES
PROPOSITIONS
ABBREGÉ DE LA CONCLUSION, DANS LAQUELLE JE DONNE MON SENTIMENT
MAXIMES
OBJECTIONS
FRAGMENT DE PREFACE POUR LE TRAITÉ DU VIDE.
CONTROVERSE AVEC LE PÈRE NOËL
PREMIÈRE LETTRE DU P. NOËL, JÉSUITE, A PASCAL [1647].
RÉPONSE DE PASCAL AU P. NOËL. Mon très-révérend père,
RÉPLIQUE DU P. NOËL.
LETTRE DE PASCAL A M. LE PAILLEUR, au sujet du p. noël, jésuite.
LETTRE DE M. PASCAL LE PÈRE AU P. NOËL.
LE PLEIN DU VIDE, par le père Noël.
LETTRES DE DESCARTE
DESCARTES A MERSENNE
EXTRAITS DES LETTRES DE DESCARTES A CARCAVI
RÉCIT DE LA GRANDE EXPÉRIENCE DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
CORRESPONDANCE AVEC M. DE RIBEYRE
LETTRE DE PASCAL A M. DE RIBEYRE, PREMIER. PRÉSIDENT DR LA COUR DES AIDES DE
CLERMONT-FERRAND,
RÉPONSE DE M. DE RIBEYRE A LA LETTRE PRÉCÉDENTE.
RÉPLIQUE DE PASCAL A M. DE RIBEYRE.
TRAITÉ DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS ET DE LA PESANTEUR DE LA
MASSE DE L’AIR
PRÉFACE DE 1663
TRAITÉ DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS.
TRAITÉ DE LA PESANTEUR DE LA MASSE DE L’AIR.
CONCLUSION DES DEUX PRÉCÉDENS TRAITÉS.
FRAGMENT DU TRAITÉ DU VIDE
AUTRE FRAGMENT SUR LA MÊME MATIÈRE, CONSISTANT EN TABLES DONT ON N’EN A
TROUVÉ QUE SEPT, INTITULÉES COMME S’ENSUIT.
RÉCIT DES OBSERVATIONS FAITES PAR M. PÉRIER,
NOUVELLES EXPÉRIENCES FAITES EN ANGLETERRE
MATHÉMATIQUESEXPÉRIENCES NOUVELLES TOUCHANT LE VIDE
FAITES DANS DES TUYAUX, SYRINGUES, SOUFFLETS ET SIPHONS DE PLUSIEURS
LONGUEURS ET FIGURES : AVEC DIVERSES LIQUEURS, COMME VIF-ARGENT, EAU,
VIN, HUYLE, AIR, ETC.
AVEC UN DISCOURS SUR LE MESME SUJET, OÙ EST MONTRÉ QU’UN VAISSEAU SI
GRAND QU’ON LE POURRA FAIRE, PEUT ESTRE RENDU VUIDE DE TOUTES LES
MATIERES CONNUES EN LA NATURE, ET QUI TOMBENT SOUS LES SENS, ET QUELLE
FORCE EST NECESSAIRE POUR FAIRE ADMETTRE CE VUIDE.
DEDIÉ A MONSIEUR PASCAL, CONSEILLER DU ROY EN SES CONSEILS D’ESTAT ET
PRIVÉ, PAR LE SIEUR B. P. SON FILS,
LE TOUT REDUIT EN ABBREGE ET DONNÉ PAR ADVANCE D’UN PLUS GRAND
1TRAICTÉ SUR LE MESME SUJET . AU LECTEUR
Mon cher Lecteur, quelques considérations m’empeschans de donner à présent un Traicté entier où
2j’ay rapporté quantité d’expériences nouvelles que j’ay faites touchant le vuide et les conséquences
3que j’en ai tirées, j’ay voulu faire un récit des principales dans cet abbrégé où vous verrez par
avance le dessein de tout l’ouvrage.
4L’occasion de ces experiences est telle : Il y a environ quatre ans qu’en Italie on esprouva
qu’un tuyau de verre de quatre pieds, dont un bout est ouvert et l’autre est scellé hermétiquement,
estant remply de vif argent, puis l’ouverture bouchée avec le doigt ou autrement, et le tuyau
disposé perpendiculairement à l’horizon, l’ouverture bouchée estant vers le bas, et plongée deux
ou trois doigts dans d’autre vif argent, contenu en un vaisseau moitié plein de vif argent, et
l’autre moitié d’eau ; si on desbouche l’ouverture demeurant tousjours enfoncée dans le vif argent
du vaisseau, le vif argent du tuyau descend en partie, laissant au haut du tuyau un espace vuide
en apparence, le bas du mesme tuyau demeurant plein du mesme vif argent jusques à une certaine
hauteur. Et si on hausse un peu le tuyau jusques à ce que son ouverture, qui trempoit auparavant
dans le vif argent du vaisseau, sortant de ce vif argent, arrive à la région de l’eau, le vif argent du
tuyau monte jusques en haut, avec l’eau ; et ces deux liqueurs se brouillent dans le tuyau ; mais
5enfin tout le vif-argent tombe, et le tuyau se trouve tout plein d’eau .
Cette expérience ayant esté mandée de Rome au R. P. Mersenne, Minime à Paris, il la divulga en
France en l’année 1644, non sans l’admiration de tous les sçavants et curieux, par la communication
rdesquels estant devenuë fameuse de toutes parts, je l’appris de M Petit, Intendant des Fortifications,
6et tres-versé en toutes les belles lettres, qui l’avoit apprise du R. P. Mersenne mesme . Nous la
fismes donc ensemble à Roüen, ledit sieur Petit et moy de la mesme sorte qu’elle avoit esté faite en
Italie, et trouvasmes de poinct en poinct ce qui avoit esté mandé de ce pays là, sans y avoir pour lors
rien remarqué de nouveau.
Depuis, faisant reflexion en moi-mesme sur les conséquences de ces expériences, elle me confirma
dans la pensée où j’avois tousjours esté que le vuide n’estoit pas une chose impossible dans la
Nature, et qu’elle ne le fuyoit pas avec tant d’horreur que plusieurs se l’imaginent.
Ce qui m’obligeoit à cette pensee estoit le peu de fondement que je voyois à la maxime si receüe,
que la Nature ne souffre point le vuide, qui n’est appuyée que sur des expériences dont la pluspart
sont tres fausses, quoy que tenuës pour tres-constantes : et des autres, les unes sont entièrement
esloignées de contribuer à cette preuve, et montrent que la Nature abhorre la trop grande plénitude, et
non pas qu’elle fuit le vuide : et les plus favorables ne font voir autre chose, sinon que la Nature a
horreur pour le vuide, ne montrans pas qu’elle ne le peut souffrir.
À la foiblesse de ce principe, j’adjoustois les observations que nous faisons journellement de la
7raréfaction et condensation de l’air, qui, comme quelques uns ont esprouvé , se peut condenser
jusques à la milliesme partie de la place qu’il sembloit occuper auparavant, et qui se rarefie si fort,
que je trouvois comme nécessaire, ou qu’il y eut un grand vuide entre ses parties, ou qu’il y eut
penetration de dimensions. Mais comme tout le monde ne recevoit pas cela pour preuve, je creus que
cette expérience d’Italie estoit capable de convaincre ceux-là mesmes qui sont les plus preoccupez de
l’impossibilité du vuide.
Neanmoins la force de la prevention fit encore trouver des objections qui lui osterent la croyance
qu’elle meritoit. Les uns dirent que le haut de la sarbatane estoit plein des esprits du Mercure ;
d’autres, d’un grain d’air imperceptible raréfié ; d’autres, d’une matière qui ne subsistoit que dans
leur imagination ; et tous, conspirans à bannir le vuide, exercerent à l’envi cette puissance de l’esprit,
qu’on nomme Subtilité, dans les Escoles, et qui, pour solution des difficultez veritables, ne donne
8que des vaines paroles sans fondement . Je me résolus donc de faire des expériences si
convainquantes, qu’elles fussent à l’espreuve de toutes les objections qu’on y pourroit faire ; et j’en
fis au commencement de cette annee un grand nombre, dont il y en a qui ont quelque rapport avec
celle d’Italie, et d’autres qui en sont entierement esloignees, et n’ont rien de commun avec elle, et
elles ont esté si exactes et si heureuses, que j’ay montré par leur moyen, qu’un vaisseau si grand
qu’on le pourra le faire, peut estre rendu vuide de toutes les matières qui tombent sous les sens, etqui sont connuës dans la Nature ; et quelle force est necessaire pour faire admettre ce vuide. C’est
aussi par là que j’ay esprouvé la hauteur nécessaire à un siphon, pour faire l’effet qu’on en attend,
apres laquelle hauteur limitée, il n’agit plus, contre l’opinion si universellement receuë dans le
9monde durant tant de siecles , comme aussi le peu de force necessaire pour attirer le piston d’une
syringue, sans qu’il y succede aucune matiere, et beaucoup d’autres choses que vous verrez dans
l’ouvrage entier, dans lequel j’ay dessein de montrer quelle force la Nature employe pour esviter le
vuide, et qu’elle l’admet et le souffre effectivement dans un grand espace, que l’on rend facilement
vuide de toutes les matières qui tombent sous les sens. C’est pourquoy j’ai divisé le Traicté entier en
deux Parties, dont la première comprend le récit au long de toutes mes experiences avec les figures,
et une recapitulation de ce qui s’y voit, divisée en plusieurs maximes. Et la seconde, les
consequences que j’en ay tirees, divisees en plusieurs propositions, où j’ay montré que l’espace
vuide en apparence, qui a paru dans les experiences, est vuide en effet de toutes les matieres qui
tombent sous les sens, et qui sont connuës dans la Nature. Et dans la conclusion, je donne mon
sentiment sur le sujet du vuide, et respons aux objections qu’on y peut faire. Ainsi, je me contente de
montrer un grand espace vuide, et laisse à des personnes sçavantes et curieuses à esprouver ce qui se
10fait dans un tel espace : comme, si les animaux y vivent ; si le verre en diminuë sa refraction ; et
tout ce qu’on y peut faire : n’en faisant nulle mention dans ce Traicté, dont j’ay jugé à propos de
11vous donner cet Abbrégé par avance : parce qu’ayant fait ces experiences avec beaucoup de frais ,
de peine et de temps, j’ay craint qu’un autre qui n’y auroit employé le temps, l’argent, ny la peine, me
prevenant, donnat au public des choses qu’il n’auroit pas veuës, et lesquelles par consequent il ne
pourroit pas rapporter avec l’exacteté et l’ordre necessaire pour les déduire comme il faut : n’y ayant
personne qui ait eu des tuyaux et des siphons de la longueur des miens ; et peu qui voulussent se
12donner la peine nécessaire pour en avoir .
13Et comme les honnestes gens joignent à l’inclination generale qu’ont tous les hommes de se
maintenir dans leurs justes possessions, celle de refuser l’honneur qui ne leur est pas deu, vous
approuverez sans doute, que je me defende également, et de ceux qui voudroient m’oster
quelquesunes des experiences que je vous donne icy, et que je vous promets dans le Traicté entier, puis
qu’elles sont de mon invention ; et de ceux qui m’attribuëroient celle d’Italie dont je vous ay parlé,
puis qu’elle n’en est pas. Car encore que je l’aye faite en plus de façons qu’aucun autre, et avec des
tuyaux de douze et mesme de quinze pieds de long, neanmoins je n’en parleray pas seulement dans
ces escrits, parce que je n’en suis pas l’Inventeur ; n’ayant dessein de donner que celles qui me sont
14particulières et de mon propre genie.
Abbregé de la premiere partie, dans laquelle sont rapportees les Experiences.EXPERIENCES
1. Une syringue de verre avec un piston bien juste, plongée entierement dans l’eau, et dont on
bouche l’ouverture avec le doigt, en sorte qu’il touche au bas du piston, mettant pour cet effect la
main et le bras dans l’eau ; on n’a besoin que d’une force mediocre pour le retirer, et faire qu’il se
des-unisse du doigt, sans que l’eau y entre en aucune façon : (ce que les Philosophes ont creu ne se
pouvoir faire avec aucune force finie) : et ainsi le doigt se sent fortement attiré et avec douleur ; et le
piston laisse un espace vuide en apparence, et où il ne paroist qu’aucun corps ait peu succeder, puis
qu’il est tout entoure d’eau qui n’a peu y avoir d’accez, l’ouverture en estant bouchée, et si on tire le
piston davantage, l’espace vuide en apparence devient plus grand ; mais le doigt ne sent pas plus
15 16d’attraction . Et si on le tire presque tout entier hors de l’eau, en sorte qu’il n’y reste que son
ouverture et le doigt qui la bouche ; lors, ostant le doigt, l’eau, contre sa nature, monte avecque
violence, et remplit entierement tout l’espace que le piston avoit laissé.
2. Un souflet bien fermé de tous costés fait le mesme effet, avec une pareille preparation, contre le
sentiment des mesmes Philosophes.
3. Un tuyau de verre de quarante-six pieds, dont un bout est ouvert, et l’autre scellé
hermetiquement, estant remply d’eau, ou plustost de vin bien rouge, pour estre plus visible, puis
bouché, et eslevé en cet estat, et porté perpendiculairement à l’horison, l’ouverture bouchée en bas,
dans un vaisseau plein d’eau, et enfoncé dedans environ d’un pied ; si l’on desbouche l’ouverture, le
vin du tuyau descend jusques à une certaine hauteur, qui est environ de trente-deux pieds depuis la
surface de l’eau du vaisseau, et se vuide, et se mesle parmy l’eau du vaisseau qu’il teint
insensiblement, et se des-unissant d’avec le haut du verre, laisse un espace d’environ treize pieds
vuide en apparence, où de mesme il ne paroist qu’aucun corps ait peu succéder. Et si on incline le
tuyau, comme alors la hauteur du vin du tuyau devient moindre par cette inclination, le vin remonte
jusques à ce qu’il vienne à la hauteur de trente-deux pieds : et enfin si on l’incline jusques à la
hauteur de trente-deux pieds, il se remplit entierement, en resucçant ainsi autant d’eau qu’il avoit
rejetté de vin : si bien qu’on le void plein de vin depuis le haut jusques à treize pieds prez du bas, et
remply d’eau teinte insensiblement dans les treize pieds inferieurs qui restent.
4. Un siphon scaléne, dont la plus longue jambe est de cinquante pieds, et la plus courte de
quarante-cinq, estant remply d’eau, et les deux ouvertures bouchées estans mises dans deux vaisseaux
pleins d’eau, et enfoncées environ d’un pied, en sorte que le siphon soit perpendiculaire à l’horison,
et que la surface de l’eau d’un vaisseau soit plus haute que la surface de l’autre, de cinq pieds : si
l’on desbouche les deux ouvertures, le siphon estant en cet estat, la plus longue jambe n’attire point
l’eau de la plus courte, ny par conséquent celle du vaisseau où elle est, contre le sentiment de tous les
Philosophes et artisans ; mais l’eau descend de toutes les deux jambes dans les deux vaisseaux,
jusques à la mesme hauteur que dans le tuyau precedent, en comptant la hauteur depuis la surface de
l’eau de chacun des vaisseaux. Mais ayant incliné le siphon au dessous de la hauteur d’environ trente
et un pieds, la plus longue jambe attire l’eau qui est dans le vaisseau de la plus courte ; et quand on le
rehausse au-dessus de cette hauteur, cela cesse, et tous les deux costés desgorgent, chacun dans son
vaisseau ; et quand on le rabaisse, l’eau de la plus longue jambe attire l’eau de la plus courte comme
auparavant.
5. Si l’on met une corde de prez de quinze pieds avec un fil attaché au bout (laquelle on laisse
longtemps dans l’eau, afin que s’imbibant peu à peu, l’air qui pourroit y estre enclos, en sorte) dans
un tuyau de quinze pieds, scellé par un bout comme dessus, et remply d’eau, de façon qu’il n’y ait
hors du tuyau que le fil attaché à la corde, afin de l’en tirer, et l’ouverture ayant esté mise dans du vif
argent : quand on tire la corde peu à peu, le vif argent monte à proportion, jusques à ce que la
hauteur du vif argent, jointe à la quatorziesme partie de la hauteur qui reste d’eau, soit de deux pieds
trois pouces : car après, quand on tire la corde, l’eau quitte le haut du verre, et laisse un espace vuide
en apparence, qui devient d’autant plus grand, que l’on tire la corde davantage. Que si on incline le
tuyau, le vif argent du vaisseau y rentre, en sorte que, si on l’incline assez, il se trouve tout plein de
vif argent et d’eau qui frappe le haut du tuyau avecque violence, faisant le mesme bruit et le mesme
esclat que s’il cassoit le verre, qui court risque de se casser en effet. Et pour oster le soubçon de l’air
que l’on pourroit dire estre demeuré dans la corde, on faict la mesme experience avec quantité de
petits Cylindres de bois, attachez les uns aux autres avec du fil de laton.
6. Une syringue avec un piston parfaitement juste, estant mise dans le vif argent, en sorte que sonouverture y soit enfoncée pour le moins d’un pouce, et que le reste de la syringue soit eslevé
perpendiculairement au dehors : si l’on retire le piston, la syringue demeurant en cet estat, le vif
argent entrant par l’ouverture de la syringue, monte et demeure uny au piston jusques à ce qu’il soit
eslevé dans la syringue deux pieds trois pouces. Mais après cette hauteur, si l’on retire davantage le
piston, il n’attire pas le vif argent plus haut, qui, demeurant tousjours à cette hauteur de deux pieds
trois pouces, quitte le piston : de sorte qu’il se faict un espace vuide en apparence, qui devient
d’autant plus grand, que l’on tire le piston davantage : Il est vray-semblable gue la mesme chose
arrive dans une pompe par aspiration ; et que l’eau n’y monte que jusques à la hauteur de trente
17et un pieds, qui respond à celle de deux pieds trois pouces de vif argent . Et ce qui est plus
remarquable, c’est que la syringue pezée en cet estat sans la retirer du vif argent, ny la bouger en
aucune façon, peze autant (quoy que l’espace vuide, en apparence, soit si petit que l’on voudra) que
quand, en retirant le piston davantage, on le fait si grand qu’on voudra, et qu’elle peze toujours
autant que le corps de la syringue avec le vif argent qu’elle contient de la hauteur de deux pieds trois
pouces, sans qu’il y ait encore aucun espace vuide en apparence ; c’est à dire, lors que le piston n’a
pas encore quitté le vif argent de la syringue, mais qu’il est prest à s’en des-unir, si on le tire tant soit
peu. De sorte que l’espace vuide en apparence, quoy que tous les corps qui l’environnent tendent à le
remplir, n’apporte aucun changement à son poids, et que, quelque difference de grandeur qu’il y ait
18entre ces espaces, il n’y en a aucune entre les poids .
7. Ayant remply un siphon de vif argent, dont la plus longue jambe a dix pieds, et l’autre neuf et
demy, et mis les deux ouvertures dans deux vaisseaux de vif argent, enfoncées environ d’un poulce
chacune, en sorte que la surface du vif argent de l’un soit plus haute de demy pied que la surface de
vif argent de l’autre : quand le siphon est perpendiculaire, la plus longue jambe n’attire pas le vif
argent de la plus courte ; mais le vif-argent, se rompant par le haut, descend dans chacune des jambes,
et regorge dans les vaisseaux, et tombe jusques à la hauteur ordinaire de deux pieds trois poulces,
depuis la surface du vif argent de chaque vaisseau. Que si on incline le siphon, le vif argent des
vaisseaux remonte dans les jambes, les remplit, et commence de couler de la jambe la plus courte
dans la plus longue, et ainsi vuide son vaisseau ; car cette inclination dans les tuyaux où est ce vuide
apparent, lorsqu’ils sont dans quelque liqueur, attire toujours les liqueurs des vaisseaux, si les
ouvertures des tuyaux ne sont point bouchées, ou attire le doigt, s’il bouche ces ouvertures.
8. Le mesme siphon estant remply d’eau entierement, et en suite d’une corde, comme cy-dessus,
les deux ouvertures estant aussi mises dans les deux mesmes vaisseaux de vif argent, quand on tire la
corde par une de ces ouvertures, le vif argent monte des vaisseaux dans toutes les deux jambes : en
sorte que la quatorziesme partie de la hauteur de l’eau d’une jambe avec la hauteur du vif argent qui
y est monté, est égale à la quatorziesme partie de la hauteur de l’eau de l’autre, jointe à la hauteur du
vif argent qui y est monté ; ce qui arrivera tant que cette quatorziesme partie de la hauteur de l’eau,
jointe à la hauteur du vif argent dans chaque jambe, soit de la hauteur de deux pieds trois poulces :
car apres, l’eau se divisera par le haut, et il s’y trouvera un vuide apparent.
Desquelles expériences et de plusieurs autres rapportées dans le Livre entier, où se voyent des
tuyaux de toutes longueurs, grosseurs et figures, chargez de différentes liqueurs, enfoncées
diversement dans des liqueurs differentes, transportées des unes dans les autres, pezées en plusieurs
façons, et où sont remarquées les attractions differentes que ressent le doigt qui bousche les tuyaux
où est le vuide apparent, on déduit manifestement ces maximes :MAXIMES
1. Que tous les corps ont repugnance à se separer l’un de l’autre, et admettre ce vuide apparent
dans leur intervalle ; c’est-à-dire, que la Nature abhorre ce vuide apparent.
2. Que cette horreur ou cette repugnance qu’ont tous les corps n’est pas plus grande pour admettre
un grand vuide apparent qu’un petit, c’est à dire à s’esloigner d’un grand intervalle que d’un petit.
3. Que la force de cette horreur est limitée, et pareille à celle avec laquelle de l’eau d’une certaine
hauteur, qui est environ de trente et un pieds, tend à couler en bas.
4. Que les corps qui bornent ce vuide apparent ont inclination à le remplir.
5. Que cette inclination n’est pas plus forte pour remplir un grand vuide apparent qu’un petit.
6. Que la force de cette inclination est limitée, et tousjours pareille a celle avec laquelle de l’eau
d’une certaine hauteur, qui est environ de trente et un pied, tend à couler en bas.
7. Qu’une force plus grande, de si peu que l’on voudra, que celle avec laquelle l’eau de la hauteur
de trente et un pieds tend à couler en bas, suffit pour faire admettre ce vuide apparent, et mesme si
grand que l’on voudra ; c’est à dire pour faire desunir les corps d’un si grand intervalle que l’on
voudra, pourveu qu’il n’y ait point d’autre obstacle à leur séparation, ny à leur esloignement, que
l’horreur que la Nature a pour ce vuide apparent.
Abbregé de la deuxiesme Partie, dans laquelle sont rapportées les conséquences de ces
Expériences, touchant la matière qui peut remplir cet espace vuide en apparence, divisée en
plusieurs propositions, avec leurs démonstrations.PROPOSITIONS
1. Que l’espace vuide en apparence n’est pas remply de l’air extérieur qui environne le
tuyau, et qu’il n’y est point entré par les pores du verre.
2. Qu’il n’est pas plein de l’air que quelques Philosophes disent estre enfermé dans les pores de
tous les corps, qui se trouveroit, par ce moyen, au dedans de la liqueur qui remplit les tuyaux.
3. Qu’il n’est pas plein de l’air que quelques-uns estiment estre entre le tuyau et la liqueur qui le
remplit, et enfermé dans les interstices ou atomes des corpuscules qui composent ces liqueurs.
4. Qu’il n’est pas plein d’un grain d’air imperceptible, resté par hazard entre la liqueur et le verre,
ou porté par le doigt qui le bouche, ou entré par quelqu’autre façon, qui se rarefieroit
extraordinairement, et que quelques-uns soutiendroient se pouvoir rarefier assez pour remplir tout le
19monde, plustost que d’admettre du vuide .
5. Qu’il n’est pas plein d’une petite portion du vif argent ou de l’eau, qui, estant tirée d’un costé
par les parois du verre, et de l’autre par la force de la liqueur, se rarefie et se convertit en vapeurs ; en
sorte que cette attraction reciproque fasse le mesme effet que la chaleur qui convertit ces liqueurs en
20vapeur, et les rend volatilles .
6. Qu’il n’est pas plein des esprits de la liqueur qui remplit le tuyau.
7. Qu’il n’est pas plein d’un air plus subtil meslé parmy l’air exterieur, qui, en estant détaché et
entré par les pores du verre, tendroit tousjours à y retourner ou y seroit sans cesse attiré.
8. Que l’espace vuide en apparence n’est remply d’aucune des matieres qui sont connuës dans la
Nature, et qui tombent sous aucun des sens.ABBREGÉ DE LA CONCLUSION, DANS LAQUELLE JE DONNE MON SENTIMENT
Apres avoir demonstré qu aucunes des matières qui tombent sous nos sens, et dont nous avons
connoissance, ne remplissent cet espace vuide en apparence, mon sentiment sera, jusques à ce
qu’on m’aye montré l’existance de quelle matiere qui le remplisse, qu’il est veritablement vuide, et
destitué de toute matiere.
C’est pourquoy je diray du vuide véritable ce que j’ay montré du vuide apparent, et je tiendray
pour vrayes les Maximes posées cy-dessus, et enoncees du vuide absolu comme elles l’ont esté de
l’apparent, sçavoir en cette sorte.MAXIMES
1. Que tous les corps ont repugnance à se separer l’un de l’autre, et admettre du vuide dans leur
intervalle ; c’est à dire que la Nature abhorre le vuide.
2. Que cette horreur ou repugnance qu’ont tous les corps n’est pas plus grande pour admettre un
grand vuide qu’un petit, c’est-à-dire pour s’esloigner d’un grand intervalle que d’un petit.
3. Que la force de cette horreur est limitée, et pareille à celle avec laquelle de l’eau d’une certaine
hauteur, qui est à peu prés de trente et un pieds, tend à couler en bas.
4. Que les corps qui bornent ce vuide ont inclination à le remplir.
5. Que cette inclination n’est pas plus forte pour remplir un grand vuide qu’un petit.
6. Que la force de cette inclination est limitée, et tousjours égale à celle avec laquelle l’eau d’une
certaine hauteur, qui est environ de trente et un pied, tend à couler en bas.
7. Qu’une force plus grande de si peu que l’on voudra, que celle avec laquelle l’eau de la hauteur
de trente et un pied tend à couler en bas, suffît pour faire admettre du vuide, et mesme si grand que
l’on voudra : c’est à dire, à faire des-unir les corps d’un si grand intervalle que l’on voudra : pourveu
qu’il n’y ait point d’autre obstacle à leur separation, ny à leur esloignement, que l’horreur que la
Nature a pour le vuide.
EN SUITE JE RESPONS AUX OBJECTIONS QU’ON Y PEUT FAIRE, DONT VOICY LES
PRINCIPALES :OBJECTIONS
211. Que cette proposition, qu’un espace est vuide, repugne au sens commun .
2. Que cette proposition, que la Nature abhorre le vuide, et neantmoins l’admet, l’accuse
d’impuissance, ou implique contradiction.
3. Que plusieurs experiences, et mesme journalieres, montrent que la Nature ne peut souffrir du
vuide.
224. Qu’une matière imperceptible, inoüye et incognuë à tous les sens, remplit cet espace .
5. Que la lumière estant un accident, ou une substance, il n’est pas possible qu’elle se soustienne
dans le vuide, si elle est un accident ; et qu’elle remplit l’espace vuide en apparence, si elle est une
substance.

FINNotes (édition de 1923)

1. À Paris, chez Pierre Margat, au quay de Gesvres, à l’Oyseau de Paradis. MDGXLVIIA, vec
permission (VI-30 p.). — À la fin du livret : « Permission. Il est permis au sieur Pascal de faire
imprimer un Livret intitulé : Expériences nouvelles touchant le vuide, etc. Faict à Paris, ce 8 octobre
1647. DAUBRAY. »
2. Mersenne avait fait allusion à ce traité dans la seconde Préface des Reflectiones. Après avoir
mentionné le traité que Guiffart venait d’écrire en faveur du vide appuyé sur les expériences de Pascal, et
rappelé la thèse de Roberval sur l’attraction mutuelle des corps, il ajoute : « quibus [difficultatibus] si
satis faciat Clarissimus Paschalius eo tractatu quem de hoc Phœnomeno eum scripturum audio
Philosophos sibi maxime obstricturus est. » Mersenne écrivait à Hevelius, le 25 octobre 1647 : « De
vacuo variis modis facto, observationes Gallice scriptas ad te mitto, quae te rapiant in admirationem, »
(Bib. Nat. Nouv. acq. lat. 1640, p. 121) ; le 5 novembre, il engage Sortière à se procurer, par Huygens ou
par Rivet : « aureum tractatum Paschalii de vacuo efficiendo, miraberisque experimenta quae te cogant
abjicere quae hue usque duxeras a Philosophia. » (Bibl. Nat. Nouv. acq. fr. 6204 in fine ; copie datée par
erreur de 1646).
3. Les principales seulement ; c’est pourquoi les Expériences nouvelles trouvent leur complément dans
la première lettre de Roberval à des Noyers (Vide supra, p. 21-35).
4. Nous donnons d’après la traduction de Charles Thurot (Journal de Physique pure et appliquée,
1872, t. I, p. 172), le passage de la lettre du 11 juin 1644 où Torricelli décrit à Michel-Ange, Ricci son
expérience : « Nous avons fait beaucoup de tubes de verre, comme ceux qui sont désignés par les lettres
A et B., gros et longs de deux brasses. Ces tubes, étant remplis de vif-argent, se vidaient sans que rien y
entrât ; et pourtant le tube AC restait plein jusqu’à la hauteur d’une brasse et un doigt en sus. Pour montrer
que le tube était parfaitement vide, on remplissait d’eau jusqu’en D le bassin inférieur, et en élevant petit
à petit le tube, quand l’extrémité inférieure arrivait à l’eau, on voyait le vif-argent descendre du tube et
l’eau le remplir avec une impétuosité effrayante jusqu’en E. » Cette expérience est regardée comme se
rattachant naturellement aux recherches de Galilée, mais comme constituant une invention originale de
Torricelli. Cependant nous avons vu que Dominicy conteste la priorité de Torricelli au profit de Galilée
(supra, t. I, p. 326). D’autre part, le P. Gaspar Schott cite dans ses Technica curiosa (1664)une
revendication en priorité en faveur du P. Honoré Fabry, contenue dans la Metaphysica demonstrativa seu
Scientia rationum universalium, que Pierre Mousnier éditait à Lyon vers la fin de 1647 et d’après les
leçons du jésuite Fabry. Voici le texte de Mousnier : « Ante aliquot annos luculento sane Experimento,
evinci omnino vacuum non nulli existimarunt. De hujus Experimenti Authore nihil dicam, cujus
inventionem non pauci quidem sibi vindicant Galli, Itali, Germani ; unum scio, jam sex ab hinc annis a
nostro Philosopho (P. Honorato Fabry), propositum fuisse, et explicatum ; nec nisi proxime sequenti anno
ex Italia in Galliam, sub Taurricelli nomine, migrasse ; hoc demum presenti anno, a R. P. Valeriano
Magno Gapucino in Polonia, edito super ea re parvo libelle, publicatum. » Voir également Strowski,
Histoire de Pascal, 1907, App. II, p. 387. D’après Baillet (Vie de M. Descartes, t. II, p. 545) le P. Fabry
s’attribuait aussi l’invention de la circulation du sang.
5. Voir le commentaire du texte et des italiques dans la lettre de Pascal à M. de Ribeyre, infra, p. 483
sqq.
6. Vide supra la lettre de Petit à Chanut (t. I, p. 329 sqq.), et celle de Roberval à des Noyers (t. II, p.
21).
7. Les expériences sur la raréfaction et la condensation de l’air sont rapportées par Mersenne dans les
Cogitata physico-mathematica de 1664 : De hydraulicis et pneumaticis phænomenis, à partir de la
proposition XXIX. Voir Duhem, le P. Marin Mersenne et la pesanteur de l’air, Revue générale des
Sciences, 15 sept, 1906, p. 782.
8. Voir la Conclusion du Récit de la Grande Expérience, infra, p. 371.
9. Dans un manuscrit de Roberval intitulé : Traité de Mechanique et spécialement de la conduite et
oelevation des eaux (Bibl. nat., mss. f. lat. 7226), M. Duhem a signalé le curieux passage suivant, f 176
verso : « Et quoyque par ce moyen [par un syphon] il semble qu’on peut faire passer l’eau par une haute
montaigne, touttefois on se souviendra qu’une telle conduitte d’eau est impossible aux lieux plus haults
que 32 pieds de France, et qu’un peu au dessoubs de 32 pieds, elle est fort mal asservie par deux raisons.
La premiere qu’il est fort difficile que le syphon soit si bien soudé que l’air n’y trouve bientost passage,
et par ce moyen le syphon s’emplissant d’air, l’eau ne coule plus. L’autre raison est qu’en une grande
hauteur, il faut un syphon trop hault, ainsy il est subject à crever. » Les origines de la Statique, t. II, 1906,
p. 207. Cf. supra, p. 33, et la Conclusion des Traités publiés en 1663 avec la note sur Salomon de Caus
(t. III, p. 261, n. 1).
10. Vide supra, p. 12, n. 3.
11. Voir la seconde narration de Roberval, p. 328.
12. En demandant un privilége pour la Machine arithmétique, Pascal rappellera de même les « essais,
auxquels il a employé beaucoup de temps et de frais ». Vide infra, p. 402 ; cf. I, 301.
13. Au sens de gens probes qui est le sens actuel. Pascal apprendra plus tard la signification raffinée
que les précieux donnaient à l’expression, il fera dans les Pensées la théorie de l’honnête homme selon
Méré (cf. Section I, fr. 34-38). Pour saisir d’un coup d’œil la différence des deux acceptions, il suffît de
rapprocher ce vers de Boileau (Épitre V) :L’argent en honnête homme érige un scélérat
et cette réflexion de La Rochefoucauld, M. 353 : « Un honnête homme peut être amoureux comme un
fou, mais non pas comme un sot. »
14. Voir le commentaire de ce paragraphe dans la lettre de Pascal à M. de Ribeyre (infra, p. 487).
15. Voir le commentaire de ce passage dans la lettre a M. le Pailleur (infra, p. 207 sqq.).
16. L’exemplaire de la Bibliothèque Mazarine (56 55g) porte cette correction manuscrite : tire la
siringue presque toute entiere.
17. C’est l’observation fondamentale qui avait attiré l’attention de Galilée. Voici la page célèbre où
l’un des interlocuteurs du Dialogue, Sagredo, rapporte cette observation : « On avait fait fabriquer une
pompe aspirante pour tirer de l’eau d’une citerne avec moins de fatigue que par le moyen des seaux dont
on se servait ordinairement. Tant que l’eau était à une certaine hauteur, elle était tirée en abondance, mais
quand l’eau descendait à un certain niveau, la pompe ne travaillait plus. « Je crus d’abord — dit un des
personnages du dialogue de Galilée en rapportant ce fait — que le piston était endommagé et j’invitai le
maître fontainier à le racommoder. Celui-ci me dit que le piston n’était nullement endommagé, mais que
l’eau était descendue trop bas pour pouvoir être élevée à cette hauteur : il ajouta qu’il n’était pas
possible, ni avec les pompes, ni avec les autres machines qui font monter l’eau par attraction, de la faire
monter un cheveu plus haut que 18 brasses, que les pompes soient larges ou étroites, parce que c’est la
mesure de la plus grande hauteur. — Et moi qui sais qu’une corde, une masse de bois, une verge de fer
peut s’allonger tant et tant qu’à la fin elle se brise par son propre poids, j’ai été jusqu’ici assez peu avisé
pour n’avoir pas pensé qu’il en serait de même, à plus forte raison, d’une corde ou verge d’eau ! —
Qu’est-ce qui est attiré dans la pompe, si ce n’est un cylindre d’eau qui, attaché par en haut et de plus en
plus allongé, arrive enfin à une limite au delà de laquelle, tiré par son propre poids devenu excessif, il se
casse tout comme s’il était une corde ? Il en arriverait de même, à mon avis, pour d’autres liquides,
comme le vif-argent, le vin, l’huile etc. Ils se briseraient à une hauteur plus ou moins grande que 18
brasses, en proportion inverse de leur pesanteur spécifique comparée à celle de l’eau en mesurant ces
hauteurs toujours perpendiculairement. » Discorsi e dimostrazione matematiche. Leyde, 1638. Ed.
Alberi XIII, 20. Traduit par Charles Thurot,N ote historique sur l’expérience de Torricelli, Journal de
Physique, 1872, I, 171 sqq. Dans une note de l’Avis Au Lecteur de l’Observation de Petit touchant le
Vuide (vide supra, t. I, p. 326 et 330, n. 3). Dominicy avait résumé cette page de Galilée : il donnait
même quelques phrases en italien, en particulier celle où se trouve l’expression dell’ altezza
limitatissima que Pascal cite dans la conclusion de ses Traités posthumes. Cf. t. III, p. 264.
18. Pascal néglige la variation de poids tenant à la poussée de l’air. M. Mathieu en a conclu (Revue de
erParis, 1 avril 1906, p. 577) que Pascal ne croyait pas à la pesanteur de l’air. M. Duhem fait observer
avec raison « que la poussée de l’air, dont Pascal ne parle pas, est en effet trop faible pour qu’il y ait lieu
d’en tenir compte. » (Revue générale des Sciences, art. cit., p. 812 a.) M. Milhaud a dégagé avec netteté
la portée exacte de l’expérience : « En pesant la seringue dont la pointe plonge dans du mercure et où
celui-ci est monté à la suite du piston, d’abord quand le mercure est encore au contact du piston, puis
quand le piston soulevé davantage a laissé un espace apparemment vide, il veut montrer qu’il n’est
intervenu aucune matière pesante entre le mercure et le piston » (Revue scientifique, art. cit., p. 774 b).
19. Voir en particulier la première Narration de Roberval, supra, p. 24.
20. Ibid., p. 28.
21. En travaillant plus tard à son « chapitre sur les Puissances trompeuses », Pascal se souviendra de
oce sens commun dont on faisait l’arbitre des discussions scientifiques. Ms. des Pensées, f 367, sup. II,
fr. 82. « Parce, dit-on, que avez cru dès l’enfance qu’un cofre estoit vuide lorsque vous n’y voyez rien,
vous avez cru le vuide possible. C’est une illusion de vos sens, fortifiée par la coutume, qu’il faut que la
science corrige. » Et les autres disent : « Parce qu’on vous a dit dans l’Escolle qu’il n’y a point de vuide,
on a corrompu vostre sens commun, qui le comprenoit si nettement avant cette mauvaise impression, qu’il
faut corriger en recourant à vostre première nature. » Qui a donc trompé ? les sens ou l’instruction ? »
22. Voir les allusions de Descartes à ce passage, infra, 165 et p. 408.FRAGMENT DE PREFACE POUR LE TRAITÉ DU
{90}VIDE.
Le respect que l’on porte à l’antiquité est aujourd’hui à tel point, dans les matières où il doit avoir
moins de force, que l’on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères même de ses
obscurités ; que l’on ne peut plus avancer de nouveau sans péril, et que le texte d’un auteur suffit
pour détruire les plus fortes raisons.
Ce n’est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des
anciens, parce que l’on en fait trop. Je ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le
raisonnement tout seul, quoique l’on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement.
{91}Pour faire cette importante distinction avec attention, il faut considérer que les unes
dépendent seulement de la mémoire et sont purement historiques, n’ayant pour objet que de savoir ce
que les auteurs ont écrit ; les autres dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement
dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées. Celles de la première
sorte sont bornées, d’autant que les livres dans lesquels elles sont contenues....
C’est suivant cette distinction qu’il faut régler différemment l’étendue de ce respect. Le respect
que l’on doit avoir pour....
Dans les matières où l’on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans
l’histoire, dans la géographie, dans la jurisprudence, dans les langues,... et surtout dans la théologie ;
et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l’institution, divine ou
humaine, il faut nécessairement recourir à leurs livres, puisque tout ce que l’on en peut savoir y est
contenu : d’où il est évident que l’on peut en avoir la connoissance entière, et qu’il n’est pas possible
d’y rien ajouter.
S’il s’agit de savoir qui fut le premier roi des François ; en quel lieu les géographes placent le
premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature ;
quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Et qui pourra rien ajouter de nouveau
à ce qu’ils nous en apprennent, puisqu’on ne veut savoir que ce qu’ils contiennent ? C’est l’autorité
seule qui nous en peut éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c’est dans la théologie,
parce qu’elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connoissons que par elle : de sorte que
pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison, il suffit de les
faire voir dans les livres sacrés (comme, pour montrer l’incertitude des choses les plus
vraisemblables, il faut seulement faire voir qu’elles n’y sont pas comprises) ; parce que ses principes
sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l’esprit de l’homme étant trop foible pour y arriver
par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences s’il n’y est porté par une force
toute-puissante et surnaturelle.
Il n’en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l’autorité y
est inutile ; la raison seule a lieu d’en connoître. Elles ont leurs droits séparés : l’une avoit tantôt
tout l’avantage ; ici l’autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés
à la portée de l’esprit, il trouve une liberté tout entière de s’y étendre : sa fécondité inépuisable
produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans
interruption.......
C’est ainsi que la géométrie, l’arithmétique, la musique, la physique, la médecine, l’architecture,
et toutes les sciences qui sont soumises à l’expérience et au raisonnement, doivent être augmentées
pour devenir parfaites. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont
précédés ; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous
ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu’encore
que notre peine et notre temps nous eussent moins acquis que leurs travaux, séparés des nôtres, tous
deux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d’effet que chacun en particulier.
L’éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l’aveuglement de ceux qui apportent
la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des
expériences ; et nous donner de l’horreur pour la malice des autres, qui emploient le raisonnement
seul dans la théologie au lieu de l’autorité de l’Écriture et des Pères. Il faut relever le courage de ces
gens timides qui n’osent rien inventer en physique, et confondre l’insolence de ces téméraires quiproduisent des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel, qu’on voit beaucoup
d’opinions nouvelles en théologie, inconnues à toute l’antiquité, soutenues avec obstination et
reçues avec applaudissement ; au lieu que celles qu’on produit dans la physique, quoiqu’en petit
nombre, semblent devoir être convaincues de fausseté dès qu’elles choquent tant soit peu les
opinions reçues : comme si le respect qu’on a pour les anciens philosophes étoit de devoir, et que
celui que l’on porte aux plus anciens des Pères étoit seulement de bienséance ! Je laisse aux
personnes judicieuses à remarquer l’importance de cet abus qui pervertit l’ordre des sciences avec
tant d’injustice ; et je crois qu’il y en aura peu qui ne souhaitent que cette.... s’applique à d’autres
matières, puisque les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l’on
profane impunément ; et qu’elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d’autres
sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n’oseroit toucher.
Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous
avons pour les anciens. Comme la raison le fait naître, elle doit aussi le mesurer ; et considérons que,
s’ils fussent demeurés dans cette retenue de n’oser rien ajouter aux connoissances qu’ils avoient
reçues, ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu’ils
leur offraient, ils se seroient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs inventions. Comme
ils ne se sont servis de celles qui leur avoient été laissées que comme de moyens pour en avoir de
nouvelles, et que cette heureuse hardiesse leur avoit ouvert le chemin aux grandes choses, nous
devons prendre celles qu’ils nous ont acquises de la même sorte, et à leur exemple en faire les
moyens et non pas la fin de notre étude, et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu’y a-t-il
de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu’ils n’ont fait ceux qui les ont
précédés, et d’avoir pour eux ce respect inviolable qu’ils n’ont mérité de nous que parce qu’ils n’en
ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?.....................................
Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu’elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses
effets : le temps les révèle d’âge en âge, et, quoique toujours égale en elle-même, elle n’est pas
toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l’intelligence multiplient
continuellement ; et, comme elles sont les seuls principes de la physique, les conséquences
multiplient à proportion. C’est de cette façon que l’on peut aujourd’hui prendre d’autres sentimens
et de nouvelles opinions sans mépriser...., sans ingratitude, puisque les premières connoissances
qu’ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres, et que dans ces avantages nous leur sommes
redevables de l’ascendant que nous avons sur eux ; parce que, s’étant élevés jusqu’à un certain degré
où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut, et avec moins de peine et moins
de gloire nous nous trouvons au-dessus d’eux. C’est de là que nous pouvons découvrir des choses
qu’il leur étoit impossible d’apercevoir. Notre vue a plus d’étendue, et, quoiqu’ils connussent aussi
bien que nous tout ce qu’ils pouvoient remarquer de la nature, ils n’en connoissoient pas tant
néanmoins, et nous voyons plus qu’eux.
Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentimens. On fait un crime de les
contredire et un attentat d’y ajouter, comme s’ils n’avoient plus laissé de vérités à connoître.
N’estce pas là traiter indignement la raison de l’homme, et la mettre en parallèle avec l’instinct des
animaux, puisqu’on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement
augmentent sans cesse, au lieu que l’instinct demeure toujours dans un état égal? Les ruches des
abeilles étoient aussi bien mesurées il y a mille ans qu’aujourd’hui, et chacune d’elles forme cet
hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les
animaux produisent par ce mouvement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les
presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu’ils en ont : comme ils la reçoivent sans
étude, ils n’ont pas le bonheur de la conserver ; et toutes les fois qu’elle leur est donnée, elle leur est
nouvelle, puisque, la nature n’ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de
perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu’ils ne tombent
dans le dépérissement, et ne permet pas qu’ils y ajoutent, de peur qu’ils ne passent les limites qu’elle
leur a prescrites. Il n’en est pas de même de l’homme, qui n’est produit que pour l’infinité. Il est dans
l’ignorance au premier âge de sa vie ; mais il s’instruit sans cesse dans son progrès : car il tire
avantage non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs ; parce
qu’il garde toujours dans sa mémoire les connoissances qu’il s’est une fois acquises, et que celles
des anciens lui sont toujours présentes dans les livres qu’ils en ont laissés. Et comme il conserve ces
connoissances, il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd’hui en
quelque sorte dans le même état où se trouveroient ces anciens philosophes, s’ils pou-voient avoirvieilli jusques à présent, en ajoutant aux connoissances qu’ils avoient celles que leurs études
auroient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative
particulière, non-seulement chacun des hommes s’avance de jour en jour dans les sciences, mais que
tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l’univers vieillit, parce que la
même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différens d’un particulier. De
sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme
un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d’où l’on voit avec combien
d’injustice nous respectons l’antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l’âge le
plus distant de l’enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être
cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? Ceux
que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses, et formoient l’enfance
des hommes proprement ; et comme nous avons joint à leurs connoissances l’expérience des siècles
qui les ont suivis, c’est en nous que l’on peut trouver cette antiquité que nous révérons dans les
autres.
Ils doivent être admirés dans les conséquences qu’ils ont bien tirées du peu de principes qu’ils
avoient, et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du bonheur de l’expérience
que de la force du raisonnement.
Car n’étoient-ils pas excusables dans la pensée qu’ils ont eue pour la voie de lait, quand, la
foiblesse de leurs yeux n’ayant pas encore reçu le secours de l’artifice, ils ont attribué cette couleur à
une plus grande solidité en cette partie du ciel, qui renvoie la lumière avec plus de force? Mais ne
serions-nous pas inexcusables de demeurer dans la même pensée, maintenant qu’aidés des avantages
que nous donne la lunette d’approche, nous y avons découvert une infinité de petites étoiles, dont la
splendeur plus abondante nous a fait reconnoître quelle est la véritable cause de cette blancheur?
N’avoient-ils pas aussi sujet de dire que tous les corps corruptibles étoient renfermés dans la
sphère du ciel de la lune, lorsque durant le cours de tant de siècles ils n’avoient point encore
remarqué de corruptions ni de générations hors de cet espace? Mais ne devons-nous pas assurer le
contraire, lorsque toute la terre a vu sensiblement des comètes s’enflammer et disparaître bien loin
au delà de cette sphère?
C’est ainsi que, sur le sujet du vide, ils avoient droit de dire que la nature n’en souffrait point,
parce que toutes leurs expériences leur avoient toujours fait remarquer qu’elle l’abhorrait et ne le
pouvoit souffrir. Mais si les nouvelles expériences leur avoient été connues, peut-être auroient-ils
trouvé sujet d’affirmer ce qu’ils ont eu sujet de nier par là que le vide n’avoit point encore paru.
Aussi dans le jugement qu’ils ont fait que la nature ne souffrait point de vide, ils n’ont entendu parler
de la nature qu’en l’état où ils la connoissoient ; puisque, pour le dire généralement, ce ne serait
assez de l’avoir vu constamment en cent rencontres, ni en mille, ni en tout autre nombre, quelque
grand qu’il soit ; puisque, s’il restait un seul cas à examiner, ce seul suffirait pour empêcher la
définition générale, et si un seul étoit contraire, ce seul.... Car dans toutes les matières dont la preuve
consiste en expériences et non en démonstrations, on ne peut faire aucune assertion universelle que
par la générale énumération de toutes les parties et de tous les cas différens. C’est ainsi que quand
nous disons que le diamant est le plus dur de tous les corps, nous entendons de tous les corps que
nous connoissons, et nous ne pouvons ni ne devons y comprendre ceux que nous ne connoissons
point ; et quand nous disons que l’or est le plus pesant de tous les corps, nous serions téméraires de
comprendre dans cette proposition générale ceux qui ne sont point encore en notre connoissance,
quoiqu’il ne soit pas impossible qu’ils soient en nature. De même quand les anciens ont assuré que la
nature ne souffrait point de vide, ils ont entendu qu’elle n’en souffrait point dans toutes les
expériences qu’ils avoient vues, et ils n’auraient pu sans témérité y comprendre celles qui n’étoient
pas en leur connoissance. Que si elles y eussent été, sans doute ils auraient tiré les mêmes
conséquences que nous, et les auraient par leur aveu autorisées de cette antiquité dont on veut faire
aujourd’hui l’unique principe des sciences.
C’est ainsi que, sans les contredire, nous pouvons assurer le contraire de ce qu’ils disoient : et,
quelque force enfin qu’ait cette antiquité, la vérité doit toujours avoir l’avantage, quoique
nouvellement découverte, puisqu’elle est toujours plus ancienne que toutes les opinions qu’on en a
eues, et que ce serait ignorer sa nature de s’imaginer qu’elle ait commencé d’être au temps qu’elle a
commencé d’être connue.CONTROVERSE AVEC LE PÈRE NOËL{92}PREMIÈRE LETTRE DU P. NOËL, JÉSUITE, A PASCAL [1647] .
Monsieur,
J’ai lu vos Expériences touchant le vide, que j’estime fort belles et ingénieuses, mais je n’entends
pas ce vide apparent qui paroit dans le tube après la descente, soit de l’eau, soit du vif-argent. Je dis
que c’est un corps, puisqu’il a les actions d’un corps, qu’il transmet la lumière avec réfraction et
réflexion, qu’il apporte du retardement au mouvement d’un autre corps, ainsi qu’on peut remarquer
en la descente du vif-argent, quand le tube plein de ce vide par le haut, est renversé ; c’est donc un
corps qui prend la place du vif-argent. Il faut maintenant voir quel est ce corps.
Présupposons que, comme le sang qui est dans les veines d’un corps vivant, est mélangé de bile, de
pituite, de mélancolie et de sang, qui, pour la plus notable quantité, donne à ce mélange le nom de
sang ; de même l’air que nous respirons, est mélangé de feu, d’eau, de terre et d’air, qui, pour la plus
grande quantité, lui donne le nom d’air. C’est le sens commun des physiciens, qui enseignent que les
élémens sont mélangés.
Or, tout ainsi que ce mélange qui est dans vos veines est un mélange naturel au corps humain, fait
et entretenu par le mouvement et action du cœur qui le rétablit, s’il est altéré, par exemple, de crainte
ou de honte ; de même ce mélange qui est dans notre air, est un mélange naturel au monde, fait et
entretenu par le mouvement et action du soleil, qui le rétablit, s’il est empêché par quelque violence.
Donc, tout ainsi que la séparation des parties qui composent notre sang, peut se faire dans les veines
par quelque accident, comme elle se fait ès ébullitions qui séparent le plus subtil dans le grossier ; de
même la séparation des parties qui composent notre air peut se faire dans le monde par quelque
violence. J’appelle violence tout ce qui sépare ces corps naturellement unis et mêlés par ensemble,
laquelle ôtée, les parties se rejoignent et se mêlent comme auparavant, si leur naturel n’est changé par
la force et la longueur de cette violence.
Je dis donc que dans le mélange naturel du corps que nous respirons, il y a du feu, qui est de sa
nature plus subtil et plus rare que l’air ; et de l’air, lequel étant séparé de l’eau et de la terre, est plus
subtil et plus rare que mélangé avec l’un et l’autre, et partant peut pénétrer des corps et passer à
travers les pores, étant séparé, qu’il ne pourroit pas, étant mélangé. Si donc il se trouve une cause de
cette séparation, la même pourra faire passer l’air séparé par des pores trop petits pour son passage,
étant mélangé. Présupposons une chose vraie, que le verre a grande quantité de pores, que nous
colligeons non-seulement de la lumière qui pénètre le verre plus que dans d’autres corps moins
solides dont les pores sont moins fréquens, quoique plus grands ; mais aussi une infinité de petits
corps différens du verre que vous remarquez dans ces triangles qui font paraître les iris, et de ce
qu’une bouteille de verre bouchée hermétiquement ne se casse point en un feu lent sur des cendres
chaudes.
Or, ces pores du verre si fréquens sont si petits, que l’air mélangé ne saurait passer à travers ; mais
étant séparé et plus épuré de la terre et de l’eau, il pourra pénétrer le verre, comme le fil de fer, tandis
qu’il est un peu trop gros, ne peut passer à travers le petit trou de filière, mais étant par force et
violence menuisé, passe facilement : l’eau boueuse ne passera pas à travers un linge bien tissu, où
elle passe facilement étant séparée. La chausse d’Hippocrate et la filtration nous font toucher au
doigt cette séparation des corps mélangés. Or, voici la force et la violence qui tirent l’air de son
mélange naturel, et le font pénétrer le verre : le vif-argent qui remplit le tube et touche l’air subtil et
igné que la fournaise a mis dans le verre, et dont les pores sont remplis, descendant par sa gravité, tire
après soi quelques corps ; autrement il ne descend pas, comme il appert au vif-argent, qui est retenu
jusques à deux pieds, et à l’eau qui ne descend pas même au trentième, leur gravité n’étant pas
suffisante pour tirer l’air hors de son mélange naturel. Si donc le vif-argent descend, il tire après soi
un autre corps, selon votre première maxime (p. 178), que tous les corps ont de la répugnance à se
séparer l’un de l’autre. Ce corps tiré et suivant n’est pas le verre, puisqu’il demeure à sa place et ne
casse point ; l’air qui est dans ses pores, contigu au vif-argent, peut suivre, mais il ne suit pas qu’il
n’en tire un autre qui passe par les pores du verre et les remplit : pour y passer, il faut qu’il soit
épuré ; c’est l’ouvrage de cet air subtil qui remplissoit les petits pores du verre, lequel étant tiré par
une force majeure et suivant le vif-argent, tire après soi par continuité et connexité son voisin,
l’épurant du plus grossier qui reste dehors dans une même constitution, constitution violentée par la
séparation du plus subtil, et demeure autour du verre attaché à celui qui est entré, lequel étant dans
une dilatation violente à l’état naturel qui lui est dû dans ce monde, est toujours poussé, par lemouvement et dépendance du soleil, à se rejoindre à l’autre et reprendre son mélange naturel, se
joignant à cet autre qui le hérisse, poussé du même principe ; et partant l’un et l’autre, sitôt que la
violence est ôtée, reprend son mélange et sa place : ainsi, quand on bande un arc, on en fait sortir des
esprits qui lui sont naturels par sa partie concave qui est pressée, et en fait-on entrer d’autres qui ne
lui sont pas naturels par sa partie convexe qui est dilatée ; les uns et les autres, demeurant à l’air,
cherchent leur place naturelle ; et aussitôt que la violence qui tient l’arc tendu est ôtée, les naturels
rentrent, les étrangers sortent, et l’arc se redresse
Nous avons une séparation et réunion sensible en une éponge pleine d’eau dans le fond de quelque
bassin, qui naît de l’eau qui est dans l’éponge. Si vous pressez cette éponge avec violence, vous en
faites sortir de l’eau qui demeure auprès d’elle séparée ; sitôt que vous ôtez cette compression, le
mélange se fait de l’éponge avec l’eau par la dilatation naturelle de l’éponge, laquelle se remplit de
l’eau qui lui est présentée.
Si donc on me demande quel corps entre dans le tube, le mercure descendant, je dirai que c’est un
air épuré qui entre par les petits pores du verre, contraint à cette séparation du grossier par la
pesanteur du vif-argent descendant et tirant après soi l’air subtil qui remplissoit les pores du verre, et
celui-ci tiré par violence, traînant après soi le plus subtil qui lui est joint et contigu, jusques à
remplir la partie abandonnée par le vif-argent.
Or cette séparation étant violente à l’autre air, à celui qui demeure dehors, tiré et attaché au verre
et à celui qui est entré dans le tube, l’un et l’autre reprend son mélange aussitôt que cette pesanteur
est ôtée : mais tandis que cette pesanteur du vif-argent continue son effet, cette attraction et
épuration de l’air continue aussi, comme le poids d’une balance, élevé par un autre plus pesant, ne
descend pas que cet autre poids qui l’empêche de descendre ne soit ôté. Ce discours combat votre
proposition VII (p. 179), où vous dites que l’espace vide en apparence, n’est pas plein d’un air pur,
subtil, mêlé parmi l’air extérieur, qui en étant détaché, et entré par les pores du verre, tendrait
toujours à y retourner, ou y serait sans cesse attiré ; et votre proposition VIII, que l’espace vide en
apparence n’est rempli d’aucune des matières qui sont connues dans la nature, et qui tombent sous
aucun des sens. Si mon discours, que je vous laisse à considérer, est vrai, ces deux propositions ne le
sont pas. L’air épuré est une matière connue dans la nature ; et cet air prend la place du vif-argent.
Venons aux objections que vous avez mises en la page 180, contre vos sentimens. Je dis que la
première est très-considérable. En effet, cette proposition, qu’un espace est vide, prenant le vide pour
une privation de tout corps, non-seulement répugne au sens commun, mais de plus se contredit
manifestement : elle dit que ce vide est espace, et ne l’est pas, ou présuppose qu’il est espace ; or s’il
est espace, il n’est pas ce vide qui est privation de tout corps, puisque tout espace est nécessairement
corps : qui entend ce qui est corps, comme corps, entend un composé de parties les unes hors les
autres, les unes hautes, les autres basses, les unes à droite, les autres à gauche, un composé long,
large, profond, figuré, grand ou petit ; qui entend ce qui est espace comme espace, entend, quoi qu’on
dise, un composé de parties, les unes hors les autres, basses, hautes, à gauche, à droite, d’une telle
longueur, largeur, profondeur, figuré entre les extrémités dont il est intervalle : de sorte que l’espace
ou intervalle n’est pas seulement corps, mais corps entre deux ou plusieurs corps. Si donc, par ce
mot vide, nous entendons une privation de tout corps, ce qui est le sens de l’objection, cette
présupposition qu’un espace est vide, se détruit soi-même et se contredit ; mais ce mot de vide,
comme il se prend communément, est un espace invisible, tel qu’est l’air : ainsi disons-nous d’une
bourse, d’un tonneau, d’une cave, d’une chambre et autres semblables, que tout cela est vide quand il
n’y a que l’air ; tellement que l’air, à cause qu’il est invisible, se prend pour un espace vide ; mais
d’autant qu’il est espace, nous concluons qu’il est corps, grand, petit, rond, carré, et ces différences
ne s’attachent point au vide, pris pour une privation de tout corps, et par conséquent pour un néant
dont Aristote parle, quand il dit : Non entis non sunt différentiæ
Votre deuxième objection ne vous donnera pas grand’peine : vous avouez facilement que la
nature, non pas en son total, mais en ses parties, souffre violence par le mouvement des unes qui
surmontent la résistance des autres ; c’est de quoi Dieu se sert pour l’ornement et la variété du
monde.
La troisième, que les expériences journalières font paraître que la nature ne souffle point de vide,
est forte. Je ne crois pas que la quatrième soit d’aucun physicien.
La cinquième est une preuve péremptoire du plein, puisque la lumière, ou plutôt l’illumination,
est un mouvement luminaire des rayons, composés des corps lucides qui remplissent les corps
transparens, et ne sont mus luminairement que par d’autres corps lucides, comme la poudre Daris