Christ présent et universel

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Profondément enracinée dans l’Écriture et la Tradition de l’Église, la vision du Christ de Teilhard de Chardin s’est articulée dès l’origine avec une appréhension scientifique du monde pour nourrir une conviction spirituelle et théologique profonde : le Christ est au centre de la Révélation, de l’univers en devenir, et de la vie de l’Église. Mais si Teilhard de Chardin n’a jamais prétendu s’autoriser une christologie systématique, une incontestable dimension christologique de sa pensée et de son œuvre restait à repérer, à organiser, à expliciter et à évaluer.

C’est là tout l’objet et l’intérêt de cet ouvrage organisé en trois grandes parties : la première examine les structures spirituelles et intellectuelles qui ont permis le déploiement de la pensée de Teilhard de Chardin, la deuxième présente le contenu thématisé de sa vision christologique, et la troisième envisage les conséquences éthiques et pastorales de cette vision pour une existence croyante dont la mission est de « transmettre le Christ aujourd’hui de manière audible et compréhensible ».

Une collection de référence en christologie sous la direction de Monseigneur Doré.


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Date de parution 25 mars 2011
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EAN13 9782718907772
Langue Français

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© Mame-Desclée, Paris, 2008. Tous droits réservés pour tous pays.
ISBN : 978-2-7189-0777-2
Présentation
1. Il était bien entendu impensable que la collection « Jésus et Jésus-Christ » ne consacrât point un ouvrage à la grande vision christologique de Pierre Teilhard de Chardin.
Non pas certes qu’il s’agisse de considérer comme un théologien spécialisé le grand scientifique et le grand visionnaire qu’il sut être à la fois. Pas davantage parce que les vues qu’il a exprimées à de nombreuses reprises sur le Mystère du Christ seraient totalement exemptes d’imprécisions et d’approximations, voire de maladresses d’expression sinon même d’ambiguïtés.
Teilhard n’a jamais prétendu faire la leçon aux maîtres en théologie : sachant bien ce qui autorisait la parole dans son propre champ spécifique de spécialisation, il n’avait pour eux que révérence. Par ailleurs, s’il n’a pas été inconscient de s’aventurer quelquefois en des formulations inédites, sa volonté ne fut jamais, en le faisant, de donner à entendre que l’on devait désormais se dédouaner par rapport à la Tradition ecclésiale, si essentielle qu’elle ait pu assurément être jusqu’à lui. À plus forte raison n’a-t-il pas estimé qu’il convenait désormais de soumettre à la contestation un enseignement magistériel devenu difficilement percevable par un certain nombre au moins de ceux qui, autour de lui, avaient pris conscience de l’importance et de l’autorité de la science. Abondamment cités ici, les ouvrages de B. de Solages, R. d’Ouince, E. Rideau et, par-dessus tout, H. de Lubac ont apporté la preuve que Teilhard n’a jamais voulu se lancer dans une critique résolue de la théologie en sa compréhension de la foi chrétienne ni, et encore moins, jamais prétendu développer quelque chose comme une « anti-théologie » !
2. À la vérité, si l’on a estimé ici indiqué de faire place à Teilhard, ce n’est donc ni à cause de l’autorité proprement et directement théologique dont il aurait fait preuve ni, à l’inverse, parce que l’intérêt qu’il présente résiderait dans les contestations et les contre-propositions « anti-théologiques » qu’il aurait formulées… et que l’on estimerait cependant assez pour que la théologie spécialisée puisse trouver profit à s’en inspirer. C’est pour la double raison suivante.
D’un côté, on a incontestablement à faire à un croyant déclaré et à un religieux estimé. Ses propres prises de positions sur ce point n’ont jamais comporté la moindre équivoque. Son attachement à la foi de l’Église est si manifeste et si ajusté qu’il ne fait pas de doute. Non seulement Teilhard entend bien confesser le Dieu de la foi chrétienne, mais il voit bel et bien le centre et le cœur de cette dernière dans le Mystère du Christ, qu’il comprend comme le parfait révélateur de l’unique Dieu et le seul sauveur de l’universalité humaine.
Mais d’un autre côté, sans jamais cesser d’être le croyant et le religieux qu’on vient de dire, Teilhard a poursuivi un itinéraire de chercheur et de spécialiste. Celui-ci lui a ouvert un champ de savoir, un mode de penser, un type de culture et une vision du réel qui lui ont paru à une distance considérable de l’univers de représentations, de réflexion et de discours au sein duquel se mouvaient largement la foi et la théologie chrétiennes et catholiques dans lesquelles il avait été formé et dont il avait conscience de venir.
Loin de lui faire procès de n’avoir pas fermé les yeux sur l’écart qu’il a ainsi été conduit à expérimenter entre deux discours, deux cultures et deux mondes, nous avons estimé ne pouvoir, au bout du compte, que nous féliciter qu’il n’ait pris distance par rapport à aucun de ces deux champs, mais ait au contraire incessamment cherché à les mettre en communication. En s’avançant certes parfois en dehors des sentiers battus. En s’exposant certes aussi à des incompréhensions sinon à des condamnations. Mais en le faisant de telle manière que non seulement nombre de ses propositions sont de fait venues opportunément élargir et enrichir la vision chrétienne, mais qu’aussi peut aujourd’hui encore garder une grande valeur d’exemple la façon dont il vécut les épreuves qui résultèrent pour lui des réactions négatives qu’il lui arriva de susciter.
3. Avec ce qui vient d’être dit est accompli l’essentiel de la tâche qui revenait à cette Présentation : le lecteur saura maintenant pourquoi cette collection consacrée à Jésus et Jésus-Christ a estimé devoir interroger Teilhard en matière de christologie. C’est à l’ouvrage lui-même qu’il incombe, alors, de préciser et de détailler en quoi consiste exactement ici l’apport effectif du grand jésuite. On ne peut qu’être reconnaissant à André Dupleix et à Évelyne Maurice de leur fructueuse collaboration pour mettre en lumière toute la richesse de cet apport1.
Ils montrent que la place tenue par le Christ dans la vision de Teilhard (comme dans sa vie) est véritablement centrale. Et centrale non pas seulement pour l’« organigramme » d’ensemble de la doctrine et de la spiritualité chrétiennes telles qu’il les avait reçues, mais également par rapport à l’immensité de l’univers cosmique, matériel et physique, à la connaissance duquel sa recherche et sa science lui ont permis d’accéder. À partir de là, nos deux auteurs détaillent chez Teilhard les affirmations de portée proprement christologique. Ils éclairent et explicitent à chaque fois les conditions et la portée d’une juste compréhension des propos tenus ; ils débusquent les éventuelles imprécisions ; ils évoquent les possibles prolongements. 2
L’ouvrage s’organise en trois grandes parties : la première examine les structures spirituelles et intellectuelles qui ont permis le déploiement de la pensée de Teilhard de Chardin, la deuxième le contenu thématisé de sa vision christologique, et la troisième envisage ses conséquences éthiques et pastorales pour une existence croyante dont la mission est de « transmettre le Christ aujourd’hui de manière audible et compréhensible ».
En tout cela, on cite beaucoup Teilhard lui-même, respectant scrupuleusement la graphie qu’il a adoptée dans ses textes (majuscules, caractères gras, etc.). Le titre retenu veut souligner que, tel que le voit Teilhard, le Mystère du Christ s’avère à la fois présent et universel – entendons : universellement et effectivement présent à tout le réel. Une telle approche du Christ ne pourra manquer de retenir l’attention de tous ceux qui s’interrogent aujourd’hui sur les véritables dimensions du salut apporté par Jésus, le Fils du Dieu non seulement sauveur mais créateur3.
Tout l’appareillage dont les auteurs ont eu soin d’équiper leur ouvrage (avant-propos, introduction, présentation de chacune des trois parties, conclusion, biographie, bibliographie, table des matières détaillée) en facilitera grandement la lecture. À cette lecture on se réjouit de convier maintenant, mettant sur cette invitation un terme à la Présentation du 95e numéro (sur les 100 programmés, rappelons-le) de la collection « Jésus et Jésus-Christ ».
+ Joseph Doré
Archevêque émérite de Strasbourg
Avant-propos
L’étude proposée ici s’inscrit d’autant mieux dans la collection « Jésus et Jésus-Christ » qu’elle se veut une approche approfondie de la pensée et des convictions de Pierre Teilhard de Chardin sur Jésus le Christ, dont on sait à quel point il est au centre et au cœur de la synthèse, sur bien des plans audacieuse, de l’éminent jésuite. Synthèse audacieuse, certes, par les extensions de cette pensée et son inscription déterminée dans tous les domaines constamment reconsidérés du savoir et de la recherche. Mais aussi, et même surtout, synthèse indissociable de la foi personnelle de Teilhard et de son indéfectible attachement décisif au Christ.
On ne peut sans ambiguïté parler d’un « Christ de Teilhard », titre que nous n’avons, bien évidemment, pas voulu retenir. Pour la seule raison que le Christ auquel Teilhard est profondément fidèle n’est pas son Christ à lui, mais, avant tout et seulement, le Christ de la grande tradition patristique et ecclésiale. Il n’échappera pas, du reste, aux lecteurs attentifs de l’œuvre du jésuite que, sur bien des plans – nous songeons en particulier au Milieu Divin – le cadre théologique dans lequel s’inscrit cette ambitieuse recherche est des plus classiques et ne remet nullement en question le vocabulaire habituel du dogme chrétien. Teilhard lui donne toutefois, dans bien des cas, un sens ouvert et renouvelé. Il revisite chacun des principaux concepts qui structurent la profession de foi en faisant en sorte qu’ils permettent au christianisme, entré dans une nouvelle ère de sa mission et de son témoignage, de conserver toute sa pertinence parmi les innombrables et irréversibles recherches qui caractérisent notre temps.
Nous aurons l’occasion de redire, en l’argumentant, que si Teilhard, n’étant pas un théologien de métier, n’a pas eu la volonté d’élaborer une christologie systématique, il existe une incontestable dimension christologique de sa pensée et de son œuvre. L’ensemble est situé, dès le départ, dans une perspective pluridisciplinaire qui est d’ailleurs celle de la vraie théologie. Le fondement christologique assure la cohérence d’une réflexion traversant l’ensemble des champs dogmatiques, philosophiques, scientifiques et culturels qui marquaient le contexte des années 1910 à 1950, au long desquelles furent élaborés les trois ouvrages et les nombreux essais, communications et correspondances constituant l’œuvre4.
Comment ne pas, sur ce point, retenir l’avertissement des éditeurs lors des premières publications après la mort de Teilhard : « Les écrits rassemblés ici n’ont pas été revus par l’auteur en vue d’une publication, c’est donc toujours à titre d’éléments de travail que nous les livrons au lecteur5. »
Éléments ou suggestions, c’est d’ailleurs ainsi que Teilhard lui-même complétait le titre de son essai Christianisme et Évolution : suggestions pour servir à une théologie nouvelle.
Comme le titre de ce mémoire l’indique, je n’écris ces lignes que pour apporter au travail commun de la conscience chrétienne une contribution individuelle, exprimant les exigences que prend, dans mon cas particulier, la fides quaerens intellectum6 (la foi cherchant l’intellect). Suggestions, et non affirmation ou enseignement. Intimement convaincu, pour des raisons tenant à la structure même de mes perspectives, que la pensée religieuse ne se développe que traditionnellement, collectivement, « phylétiquement », je n’ai d’autre désir et espoir, dans ces pages que de sentire, – ou, plus exactement, de praesentire, cum Ecclesia (sentir, ou plus exactement pressentir avec l’Église)7.
Éléments et suggestions de travail… telles étaient, dans leur finalité, les réflexions minutieusement transcrites sur ses carnets pendant plus de quatre décennies. Éléments et suggestions de travail certes mais, dans la plupart des cas, rédigés avec une telle précision qu’ils donnaient l’impression immédiate d’essais achevés dont l’articulation progressive rendait évidente une profonde cohérence de pensée et de vision. La difficulté est sûrement venue de là…
Si les champs des essais à perspective religieuse ou philosophique et des notes scientifiques étaient nettement distincts, il y avait bien chez Teilhard une même volonté de ne pas dissocier les multiples approches du réel. De fait, pour lui, dans les différents registres que représentaient l’approche expérimentale du monde et les perspectives spirituelles du christianisme, la recherche avait une place effective. Mais elle ne pouvait que se déployer selon des exigences et des modes d’investigation communs.
C’est sans doute parce que le chercheur avait déjà réalisé, dans son cœur et sa foi, cette unité en Christ, que chaque découverte, tout en ébranlant les affirmations les moins solides et les plus discutables d’une certaine tradition théologique, redonnait davantage au dogme, éclairé de l’intérieur par la lumière de la résurrection, sa finalité eschatologique. On peut toutefois comprendre, en raison de ce qu’était l’enseignement théologique des années trente à cinquante, l’inquiétude, sinon l’extrême réserve, voire l’opposition de l’autorité de l’Église face à des thèses pour le moins risquées et prenant une grande liberté vis-à-vis des interprétations dogmatiques alors en cours.
Notre propos n’abordera pas directement ce dossier, ce qui ne nous empêchera pas cependant d’évoquer ou d’engager les débats théologiques nécessaires au fur et à mesure de notre réflexion. Celle-ci s’organisera autour du Christ présent et universel et permettra de relier les principaux éléments de la Révélation, de la spiritualité et de l’éthique.
Introduction
Teilhard aujourd’hui
On ne peut comprendre la pensée et l’œuvre de Teilhard qu’en mettant en relief leur cohérence, en sortant de vues partielles ou d’approches compartimentées à partir desquelles sont souvent nées les critiques les plus fortes, fussent-elles justifiées. Il est nécessaire d’articuler les différentes phases de sa recherche autour de l’axe central, indissociable de sa conviction spirituelle et théologique profonde : Jésus-Christ, révélateur de Dieu, commencement et fin, principe et accomplissement, au centre d’un monde en évolution permanente.
De son vivant, Teilhard a exercé sur toutes catégories de publics un attrait qui ne s’est jamais démenti par la suite. Quel chemin parcouru, de son enterrement dans la plus stricte intimité à New York, au cimetière de la Compagnie de Jésus, jusqu’aux célébrations du cinquantième anniversaire de sa mort, en 2005, qui ont confirmé la pertinence et, sur bien des plans, l’actualité de sa pensée !
Il est vrai que ce jésuite auvergnat, décédé le jour de Pâques 1955, est devenu, en peu de temps, l’un des hommes les plus admirés et les plus discutés de sa génération. Visionnaire pour certains, provocateur pour d’autres, Pierre Teilhard de Chardin est en effet à lui seul un symbole aux différentes facettes, selon que l’on considère son audace et sa liberté intellectuelle, sa compétence scientifique, son courage personnel, son attachement indéfectible à l’Église ou son ouverture spirituelle.
Qu’on le veuille ou non et quel que soit le sentiment que l’on éprouve à son égard, sympathie ou réserve – les deux pouvant d’ailleurs aller de pair – l’homme ne laisse pas indifférent.
Bien des milieux culturels, parmi les plus divers, scientifiques et universitaires, furent impressionnés et continuent d’être interpellés par les nouvelles perspectives ouvertes par ce chercheur, non seulement sur le sens et l’avenir de l’humanité et de l’univers mais aussi sur toutes les dimensions, spirituelles ou éthiques, de l’existence.
Avant d’aborder les différentes étapes de cet ouvrage, essentiellement consacré à la dimension christologique de l’œuvre de Teilhard, arrêtons-nous brièvement, en guise de portique, sur quelques aspects.
L’homme et sa pensée
En lisant Teilhard, nous faisons vraiment l’expérience d’une rencontre. Rencontre avec quelqu’un ayant aujourd’hui, dans le monde qui est le nôtre, un message à nous faire partager. Il nous est bien sûr demandé de dépasser les images confuses ou brouillées qui pourraient se bousculer dans notre esprit. Teilhard n’est pas d’abord ce voyageur infatigable qui a parcouru la terre dans des conditions difficiles, presque en explorateur, ce jésuite souvent mieux compris par les laïcs que par l’institution ecclésiale. C’est avant tout un homme brûlant d’une foi ardente, traversé par des paradoxes et porté par la recherche incessante de toujours mieux dire et mieux transmettre l’héritage reçu.
Teilhard est pour nous, à lui tout seul, si nous pouvons nous permettre d’anticiper déjà ici cette expression qui lui est chère, « une union créatrice » : il rend fructueuse l’unité des éléments qui l’ont construit. Profondément enraciné dans son Auvergne natale, il sait en admirer les paysages et en retiendra toute la consistance. Il y apprend à aiguiser un regard qui l’ouvre au mouvement de l’univers. Il passe sans difficulté des volcans à l’immensité des mers, sans jamais perdre son unité profonde. Son identité personnelle se structure d’autant mieux qu’il est ouvert au mouvement permanent.
Il allie remarquablement les contraires, un peu comme si les situations paradoxales lui permettaient de grandir et d’aller constamment de l’avant. Plus ce jésuite vit sa spiritualité avec intériorité, plus il aime le monde où il est envoyé ; plus il veut, malgré les aléas, être fidèle à la Compagnie et à l’Église, plus il éprouve la nécessité de la liberté et de l’action ; plus il est éloigné et cantonné dans un secteur de recherche, plus sa pensée est diffusée et plus elle rayonne.
Sa façon de nous ramener au réel est aujourd’hui particulièrement pertinente. Nous avons parfois tendance, surtout en Europe, à nous complaire dans des systèmes spéculatifs abstraits et techniques. On pourrait même croire que le virtuel fonctionne si bien qu’il peut faire plier le réel, voire le faire oublier. Teilhard se révèle aussi un maître en ce domaine. Son sens du réel est si vital qu’il accepte de se laisser, au contraire, déplacer par lui. Il ne réduit pas tout l’existant à un système ou à des concepts préétablis. Avec un regard perspicace, il met ses certitudes à l’épreuve de l’expérience dans une confrontation courageuse avec le monde et la culture qui l’entourent. Son milieu vital est un défi : il prend le risque de s’insérer au cœur de l’univers pour l’observer et trouver une formulation de sa foi qui convienne dans ce temps et dans cet espace.
Nous ne pouvons évoquer la lucidité de cet homme sans mettre en avant la vigueur de ses convictions. Plus le monde s’agrandit et plus le mouvement s’accélère, plus il est convaincu que le christianisme est le seul à pouvoir apporter une réponse à ce monde en évolution. Tout en reconnaissant que l’Église a du mal à s’adapter aux circonstances nouvelles, il croit qu’elle peut y parvenir et que le christianisme est en mesure de répondre aux questions qui hantent ses contemporains. De la confrontation entre sa foi inébranlable et ses observations réalistes peut naître peu à peu « le christianisme de l’Évolution ».
C’est en ce sens que nous nous sentons proches de Teilhard. Nous sommes plongés dans la même dramatique : savoir comment nourrir, l’une par l’autre, la certitude de la foi et le réalisme de l’univers.
L’œuvre
Pour découvrir le moteur secret qui anime cette existence, il faut interroger les écrits de Teilhard. Écrivain prolixe en toutes circonstances – plus de quinze mille pages publiées – il fut à la fois interdit de publication et, très tôt, assez largement diffusé. Ce qui explique la difficulté que représentent la plupart de ses écrits, à la publication desquels il n’a pu travailler comme il l’aurait souhaité.
Son œuvre dispersée s’étale sur environ trente-cinq ans et comporte des textes souvent brefs, rédigés dans tous les coins du globe. Leur chronologie est importante, même si la pensée de l’auteur est fondamentalement en place dès les premiers essais, pendant la Première Guerre mondiale. Nous avons affaire à des textes de nature très différente, étalés dans le temps et dans l’espace : œuvre scientifique (deux cent cinquante titres), bien évidemment, mais aussi écrits circonstanciés, essais de nature philosophique, spirituelle ou théologique (plus de deux cents titres), notes de retraite, journal, notes de lecture, correspondance. Cette diversité exige donc de la part du lecteur d’aujourd’hui beaucoup de discernement, de respect et de précaution.
D’autres difficultés proviennent des contextes et de la distance entre l’auteur et ses lecteurs. Il faut, en effet, se rappeler que si Teilhard a toute latitude pour écrire ses communications scientifiques ou d’autres textes à connotation plus philosophique, il n’en est pas de même pour son travail spirituel ou théologique. Parce qu’il lui fut interdit de publier des ouvrages ou des textes théologiques, on a, tout en reconnaissant l’importance légitime du chercheur, géologue ou paléontologue, minimisé voire occulté tout un aspect de sa pensée, pourtant décisif. Il est donc nécessaire de prendre en compte les éléments plus théologiques, dispersés en raison des circonstances dans de multiples contributions, pour dégager l’ensemble cohérent de sa réflexion, tout en ne se limitant pas à ses essais explicitement théologiques.
Teilhard est, en effet, un précurseur de l’interdisciplinarité. Alors que, traditionnellement, la théologie accepte comme première interlocutrice la philosophie, Teilhard nous indique un chemin nouveau. Pour lui, la théologie doit d’abord dialoguer avec le monde dans lequel elle s’énonce. Elle doit se confronter aux résultats de la recherche scientifique pour progresser toujours plus dans la transmission de la foi reçue. La théologie ne peut négliger le réel où l’homme est introduit par voie de naissance.
La méthode teilhardienne nous invite à la prudence dans l’étude des textes. Teilhard procède par touches spontanées, il écrit d’un jet ce qu’il voit. Même si beaucoup de ses textes sont méticuleusement travaillés – il n’est qu’à se référer aux cahiers originaux – il n’entre pas toujours dans les subtilités du vocabulaire technique des théologiens. C’est pourquoi aborder son œuvre à partir d’un questionnement christologique suppose une bonne connaissance de la tradition théologique. Cela exige aussi une certaine bienveillance, qui cherche à sauver la proposition de l’autre sans chercher à y déceler a priori la plus petite affirmation qui pourrait être contraire à l’orthodoxie. D’ailleurs, Teilhard lui-même nous incite à poursuivre la réflexion sur les textes afin de continuer une recherche qu’il juge indispensable à la « survie » du christianisme.
Au cours des vingt dernières années, j’ai exposé, dans une longue série d’essais, les vues qui se faisaient graduellement jour dans mon esprit sur l’émersion, dans la pensée humaine moderne, d’un Évolutionnisme chrétien. Malheureusement ou heureusement, beaucoup de ces travaux n’ont pas été publiés. De plus chacun d’entre eux n’offrait, le plus souvent, sur le sujet, que des aperçus provisoires ou partiels. Aujourd’hui que mes idées ont mûri – et dans la mesure où elles peuvent apporter une aide utile à l’effort chrétien – il me paraît intéressant de les présenter enfin dans leur ensemble et leur essence, c’est-à-dire réduites au cadre d’un petit nombre de propositions fondamentales, organiquement liées. Sous cette forme schématique et maniable, ce qu’il peut y avoir de fécond, ou au contraire de critiquable, dans ma pensée apparaîtra plus clairement. Ce qui est vivant trouvera sa chance de survivre et de grandir. Et dès lors ma tâche sera accomplie8.
Nous avons là une clé herméneutique permettant de découvrir et d’exposer la pensée de Teilhard sur le Christ. Il s’agit de revenir au texte pour mettre en relief ce qu’il peut y avoir de plus fécond, ce qui peut apporter une aide utile à l’effort chrétien pour une meilleure compréhension du cœur de la réalité dont tout chrétien vit, à savoir le Christ.
Le Christ au centre
Teilhard, ayant reçu une formation très classique, a très vite perçu la dichotomie qui pouvait exister entre le langage de la théologie classique et le monde auquel ce discours s’adressait. Il s’est très vite demandé : Que doit devenir notre christologie pour demeurer elle-même dans un monde nouveau ?9
Cette question, posée en 1933, à mi-chemin de l’œuvre de Teilhard, et développée en quelques pages, qui ne sont ni complètement neuves dans leur fond ni surtout définitives dans leur forme, traduit, de fait, trois préoccupations, dans le souci permanent qui est le sien d’articuler sa foi et sa vision d’un Christ centre de l’univers, enracinée dans l’Écriture et la Tradition, aux nouvelles données de la science : la christologie est en devenir ; elle doit demeurer elle-même ; elle est située dans un monde nouveau.
Lorsqu’on sait la précision et l’équilibre des formules utilisées par Teilhard, nul doute qu’il y a, dans l’expression de cette question, la volonté de relier étroitement les trois champs constamment présents à son esprit que sont le développement du dogme, la stabilité des fondements du christianisme et la prise en compte des changements irréversibles dans l’environnement scientifique et culturel de l’Église.
Notons déjà que Teilhard ne parle à aucun moment de « sa » christologie, comme il parlera de « sa » phénoménologie, mais bien de « notre » christologie ou de « la » christologie. Seul le fait qu’il utilise lui-même, à plusieurs reprises, le terme de « christologie » – que Bruno de Solages sera le premier à mettre en valeur – permet de l’appliquer à sa démarche sans faire d’anachronisme. 1011
Sans tomber dans un excès de langage, nous pouvons toutefois noter que la problématique est géante, à la mesure des défis dont le jésuite a eu l’intuition.
Si, du point de vue existentiel, Teilhard était convaincu qu’on ne peut parler de Dieu en dehors de sa révélation pour nous dans le Christ, il ne trouvait pas dans les formulations traditionnelles de la christologie la manière de s’ajuster à un monde en mouvement. Il faut dire que la plupart des réflexions des théologiens sur le Christ reposaient alors sur des commentaires plutôt juridiques du concile de Chalcédoine (451)12.
Après vingt siècles, tant de découvertes scientifiques ont modifié notre appréhension du monde que l’on ne peut se contenter de reconduire les mêmes expressions. En effet, les formules théologiques ont eu tendance à se rétrécir et à se durcir au point qu’elles risquent de perdre leur pouvoir d’attraction et de transmission. Pour qu’elles continuent à remplir leur rôle, il leur faut s’adapter.
À force de répéter et de développer abstraitement l’expression de nos dogmes, nous sommes en train de nous perdre dans des nuées où ne pénètrent plus ni les bruits ni les aspirations ni la sève de la terre. Religieusement, nous vivons, par rapport au monde, dans un double extrinsécisme, intellectuel et sentimental13.
Cette constatation motive la recherche christologique et rejoint le souci de beaucoup de nos contemporains qui veulent savoir comment transmettre le Christ aujourd’hui de manière audible et compréhensible. Si la spécificité du christianisme est la foi en un Dieu fait homme, il est donc nécessaire de formuler le lien au Christ en catégories ou concepts recevables et signifiants. Ce lien unit intrinsèquement Dieu et ce que nous sommes, matière et esprit, dans un monde que Dieu a fait sien par amour.
Retrouver ce que Teilhard nous dit du Christ rejoint, en profondeur, les interrogations fondamentales qui nous habitent. Comment redonner toute sa place à un Christ dont le monde semble se passer ? Comment rendre compte de la médiation du Christ dans un langage renouvelé qui, sans écarter celui de la dogmatique classique, gagne à être éclairé et complété par d’autres approches ? Jésus peut manifester à nos esprits un aspect triomphal et nouveau de sa figure ancienne14.
Première partie
LES STRUCTURES
Cette première partie se veut une prise en compte et une exploration préalables des principaux appuis et structures qui ont permis la recherche et le déploiement de la pensée de Teilhard. Elles ne sont pas indépendantes de la place centrale accordée au Christ mais bien reliées entre elles par l’expérience spirituelle fondatrice exprimée dès 191615dans Le Christ dans la matière. Trois histoires comme Benson16, ou dans la retraite de 1919 : Pour la Plénitude […] du Christ, il faut que tout le reste du Cosmos… soit réductible à Lui, assimilable par Lui17.
C’est bien à partir de cette vision et de cette expérience que vont se développer et les éléments de sa réflexion en perspective christologique et sa foi dont nous mettrons en valeur la dimension mystique. Aucun axe de recherche ne sera envisagé par lui – jusque dans les expressions les plus nouvelles voire audacieuses – sans la conviction et l’affirmation préalables que le Christ est au centre de la Révélation, de l’univers en devenir, et de la vie de l’Église.
Il est cependant nécessaire de préciser au départ et en trois plans distincts ce qui constitue, de fait, une véritable unité dans la pensée, la vie spirituelle et la recherche de Teilhard.
D’abord, en développant les raisons pour lesquelles il est possible de parler d’une véritable approche christologique, compte tenu des données et de l’enseignement théologiques de son temps. La problématique déployée, si elle n’est guère exprimée dans le langage systématique de la théologie, rejoint de plain-pied la finalité et les recherches de celle-ci.
Ensuite, en relevant les éléments qui situent sa vision du monde et du christianisme dans un contexte où la nouveauté de la démarche peut être considérée comme anticipatrice des débats intellectuels, religieux et scientifiques qui marqueront le XXe siècle.
Enfin, en mettant en évidence, d’un bout à l’autre de sa vie, non seulement la permanence et les éléments stables de ses écrits – même dans l’évolution des formulations – mais aussi sa fidélité et ses liens personnels et institutionnels avec l’Église et la Compagnie de Jésus et, surtout, la densité de sa vie spirituelle dont le Christ fut le cœur et la source.
CHAPITRE PREMIER
Un fondement christologique
Sources
Si Teilhard est, sans aucune difficulté, considéré pour sa compétence scientifique en géologie et paléontologie, il y a toujours eu beaucoup d’hésitation – voire d’opposition – à lui reconnaître une réelle compétence en théologie, a fortiori en christologie, secteur spécifique de la science théologique, consacré à la personne du Christ et à son rôle unique dans le mystère du salut.
Et pourtant, sans qu’il soit théologien de métier, on peut dire que l’ensemble de la recherche et de l’œuvre de Teilhard se déploie en perspective théologique. Il a une haute conscience de sa responsabilité vis-à-vis de la vérité, au nom de la liberté intérieure à laquelle conduit l’expérience conjointe de l’analyse et de la perception mystique du réel et de Dieu. Il s’agit bien alors du rapport entre théologie et vérité, ou de la certitude que rien ne peut empêcher l’homme de foi de parler. Certitude que rien n’empêche le théologien ou le penseur chrétien de chercher, de risquer une parole libre au nom du Christ, lorsqu’il s’agit, au nom de l’Évangile, des enjeux essentiels de l’existence.
Trois avis peuvent être rappelés en écho complémentaire.
Le premier, celui de son ami Bruno de Solages :
Sa pensée a été pour les théologiens qui ont su à la fois le comprendre et opérer les discernements nécessaires, un ferment puissant […] Il est préoccupé surtout d’alerter ses amis théologiens sur certaines difficultés dont il a la sensation aiguë. Il aborde ces questions sous l’angle où leur rapport avec sa vision scientifique du monde fait problème. Il croit d’ailleurs à la nécessité de la théologie. Il m’écrivait un jour : Je suis aux antipodes de ce cher Auguste Valensin qui me disait croire aux dogmes mais ne plus croire à la théologie. Je pense que le dogme ne peut vivre et croître que réfléchi en théologie…18
Émile Rideau de son côté rappelle que « loin d’être une pièce rapportée ou un appendice, la théologie fait partie intégrante de l’œuvre de Teilhard car elle correspond à une donnée fondamentale quoique d’une autre source que le phénomène scientifique. »19