De l'enfer introuvable à l'immortalité retrouvée

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Le parti choisi par cet ouvrage, en vue de mettre à jour la manière dont Jésus-Christ, les évangélistes, les apôtres et les premiers Pères de l'Eglise comprenaient l'immortalité et la damnation a été de suivre le grand principe des sémioticiens qui leur intime de ne se fier qu'au texte. Avoir procédé ainsi permet d'affirmer que les soi-disant dogmes de l'enfer éternel et de l'immortalité naturelle de l'âme sont étrangers au christianisme originel. En cela, et en raison de l'ampleur de sa documentation scripturaire et historique, ce livre est aujourd'hui sans équivalent.

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Date de parution 15 juin 2017
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EAN13 9782140040238
Langue Français

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Hors série 1
Afn de demeurer conforme à la conception de l’enfer et de l’immortalité héritée de saint Michel Fromaget
Augustin et de saint Thomas d’Aquin, notre lecture de la Bible occulte du texte des choses
qu’il dit et lui ajoute des choses qu’il ne dit pas. Elle doit en outre s’ingénier à privilégier
Hors série 1une douzaine de versets, - toujours les mêmes depuis des siècles -, alors qu’un repérage
objectif des versets néotestamentaires, qui informent effectivement sur le sort ultime des
méchants, n’en dénombre pas moins de trois cent trente-six !
Le parti choisi par le présent ouvrage, en vue de mettre à jour la manière dont
Jésus-Christ, les évangélistes, les apôtres et les premiers Pères de l’Eglise comprenaient De l’enfer introuvable
l’immortalité et la damnation a été de suivre le grand principe des sémioticiens qui
leur intime de ne se fer « qu’au texte, rien qu’au texte et, si nécessaire, à tout le texte,
ce qui est dire au contexte ». Et d’avoir procédé ainsi lui permet d’affrmer, avec une à l’immortalité retrouvée
probabilité d’exactitude confnant à la certitude, que les soi-disant dogmes de l’enfer
éternel et de l’immortalité naturelle de l’âme sont étrangers au christianisme originel.
En cela, et en raison de l’ampleur de sa documentation scripturaire et historique, ce livre Les fns dernières selon le christianisme originel
est aujourd’hui sans équivalent.
Michel Fromaget, anthropologue, maître de conférences honoraire de l’Université de
Caen Basse-Normandie, est l’auteur de nombreux essais d’anthropologie spirituelle dont
notamment : Corps, Ame, Esprit. Introduction à l’anthropologie ternaire (Albin Michel, 1991),
La Drachme perdue (Editions Grégoriennes, 2010), Mort et émerveillement dans la pensée
de Maurice Zundel (Lethielleux, 2011).
Illustration de couverture :
« Les feurs sont les premières gouttes de pluie de l’éternel » C. Bobin
Les Cahiers Disputatio regroupent des articles concernant les grandes questions de philosophie et de théologie. Elle est
conçue comme une aire de discussion où toutes les sensibilités de l’Église Catholique peuvent s’exprimer, discuter sur
des points essentiels concernant sa Doctrine, ou encore sa Pensée. Elle se donne ainsi pour mission de transmettre la
tradition dans un esprit novateur. C’est essentiellement à une œuvre de reconstitution de la pensée chrétienne à travers
les âges que nous convions nos lecteurs, comme à une interrogation sur le monde contemporain.
Déjà paru chez F.X. de Guibert : 1. Le péché originel – 2. La guerre et la paix – 3. L’embryon est-il une personne ?
Une publication dirigée par Michel Mazoyer et Paul Mirault (éd.).
ISBN : 978-2-343-11683-9
37,50 €
De l’enfer introuvable à l’immortalité retrouvée
De l’enfer introuvable à l’immortalité retrouvée
Michel Fromaget
Les fns dernières selon le christianisme originel


De l’enfer introuvable à
l’immortalité retrouvée

Les fins dernières selon le christianisme originel




























© Association KUBABA
KUBABA, Université de Paris I
Panthéon – Sorbonne
12, place du Panthéon 75231 Paris CEDEX 05



© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-11683-9
EAN : 9782343116839

COLLECTION CATHOLICAE DISPUTATIONES
MICHEL MAZOYER ET PAUL MIRAULT (ÉD.)

Michel Fromaget

De l’enfer introuvable à
l’immortalité retrouvée

Les fins dernières selon le christianisme originel
« Devant les hommes sont la vie et la
mort et ce qui plait à chacun lui sera
donné »
Sir 15,17


« Les fleurs sont les premières gouttes
de pluie de l’éternel »

C. Bobin, L’homme-joie,
2012, p.60


L'HARMATTAN

Composition de la Rédaction des Cahiers de
Théologie et de la collection :
Catholicae Disputationes

Présidence :
Michel Mazoyer, Université Paris I

Direction éditoriale :
Paul Mirault, Professeur de philosophie
Patrick Guelpa.

Comité Scientifique :
Christian Banakas, Marie-Françoise Béal, Père Jean-Michel
Gleize, Père Michel Lelong, Père Blanc et essayiste, Michel
Bouvier, Université Catholique de Lille, Michel Mazoyer,
Yves Roucaute, Professeur Université Paris X – Nanterre,
Michel Bastit, Patrick Guelpa, Université Charles de Gaulle
de Lille, Paul Mirault.

Informatique :
Laurent Delbeke

Illustration :
© Odilon Redon, Coquelicots et marguerites,
BridgemanGiraudon
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Bibliothèque Disputatio


Le péché originel François-Xavier De Guibert
La guerre et la paix François-Xavier De Guibert
L’embryon est-il une personne ? Lethielleux
Évolution et christianisme l’Harmattan
Evolutions et transformations du mariage dans le
christianisme l’Harmattan






INTRODUCTION
« Venez et voyez »

Jn 1,39

Georges Minois, qui est de l’histoire des enfers l’un des plus grands
spécialistes, pense que de toutes les doctrines relatives à l’enfer celle conçue
par le christianisme est certainement la plus élaborée, la plus achevée. À
maints égards, ceci est tout à fait exact. Cette doctrine se formule néanmoins
aisément. Elle dit, en effet, quant à l’essentiel, qu’après le Jugement dernier
les méchants, les damnés, auront à vivre éternellement dans un « lieu » où ils
devront subir mille souffrances. Ce « lieu » peut être compris comme un
« état de l’être », mais cela ne change rien sur le fond. Cette doctrine, on le
voit, est d’une « simplicité biblique ». À ceci près que nul verset de la Bible
ne l’impose et qu’il est, par suite, possible de la lire sans nullement l’y
rencontrer. Ne serait-ce, tout simplement et d’abord, que parce que la Bible
n’emploie pas le mot « enfer ». Elle l’ignore absolument (1), ce qu’il est
possible de vérifier aisément. Cependant, pour la commodité du langage, et
même si ce mot n’est pas dans la Bible, nous continuerons de l’employer.
Plus particulièrement dans son sens fort, celui d’enfer éternel.
Cependant, direz-vous, si le mot n’y est pas, du moins la chose y
estelle ! Au vrai, comment pourrait-elle ne pas y être ? Cela est très juste : cette
question se pose et avec une rare insistance tant ses conséquences sont
graves. Toutefois, il n’empêche, le fait demeure, limpide, serein : pas plus
que le mot, la chose ne s’y trouve. Je veux dire qu’elle ne s’y trouve pas
écrite. Ce qui d’ailleurs, ne serait-ce que pour des raisons logiques, est
extrêmement heureux, car, faut-il le dire, pour que les damnés, les méchants,
les impies puissent souffrir un éternel martyre, encore faut-il qu’ils aient
accès à l’immortalité, encore faut-il qu’ils vivent éternellement. Or, cela est
simple à vérifier : la vie éternelle n’est jamais offerte qu’aux élus, aux
fidèles, aux justes. Elle est leur partage exclusif. Aucun verset de l’Evangile
ne dit, en effet, que les réprouvés, après le Jugement dernier, auront à vivre
éternellement, ni même tout simplement à vivre.
En fait, jamais le Nouveau Testament – excepté peut-être
l’Apocalypse, et seulement en apparence, une fois (2) - ne laisse entendre
que, parallèlement à la vie éternelle dont bénéficieront les élus après le
Jugement, pourrait exister une « autre vie », ou une « autre forme de vie »,
qui, pour leur malheur, serait infligée aux hommes méchants. Au vrai, aucun
verset n’oppose la vie à la vie, ni même une vie diminuée, comme celle du
shéol (3), à la vie véritable. Et pourtant les occasions suscitées par le texte de
9
mettre en regard la vie offerte aux justes, et celle qui serait imposée aux
injustes, sont extrêmement nombreuses. Voici par exemple saint Jean qui dit
du croyant qu’il ne périra pas, mais qu’il aura la vie éternelle (Jn 3,16). Qui
dit encore qu’il « est passé de la mort à la vie » (Jn 5,24). Ou bien saint Luc
qui écrit du fils prodigue : « mon fils que voilà était mort, et il est retrouvé »
(Lc 15,24). Ou encore : « … ton frère que voilà était mort et il a repris vie »
(Lc 15,32) (les italiques sont de moi). Jean dit-il que la foi permet
d’échapper à une vie d’éternelle souffrance ? Nullement. Luc suggère-t-il
que le repentir du fils prodigue le sauve de l’enfer, le sauve d’une vie atroce
faite de douleurs abominables et sans fin ? Nullement. Ces évangélistes, on
le voit, mais c’est aussi ce que fait tout le Nouveau Testament, n’opposent
jamais à la vie éternelle – souvent simplement nommée vie - une vie
infernale, jamais l’enfer, mais la mort.
Il n’y a là, d’ailleurs, aucune originalité : en cette matière, comme en
bien d’autres, le Nouveau Testament est en parfaite continuité et harmonie
avec l’Ancien. Ainsi, dans ce dernier, Dieu s’adressant à l’homme lui dit par
exemple : « Vois, j’ai placé aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la
mort et le malheur » (Dt 30,15). Et il lui dit, de même et encore : « C’est la
vie et la mort que j’ai placées devant toi, la bénédiction et la malédiction »
(Dt 30,19). Par la bouche du prophète Jérémie Dieu dit aux hommes :
« Voici que je place devant vous le chérubin de la vie et de la mort » (Jr
21,8). Et plus haut dans la Bible nous trouvons déjà cet enseignement : « Qui
pratique la justice va à la vie, mais qui pourvoit le mal va à la mort » (Pr
11,19). Et cette affirmation aussi : « L’enseignement du sage est source de
vie pour s’écarter des pièges de la mort » (Pr 13,14). Nous pourrions presque
indéfiniment multiplier les exemples (Sir 15,17 ; 33,14…). Ces versets
vétérotestamentaires sont à la source de tout un enseignement – la
« catéchèse des deux voies » - qui joua un rôle très important dans le premier
christianisme. Or, voyons-nous qu’ils dressent face à face une vie de délices
et une vie de tortures, la vie éternelle et la vie infernale, le Ciel et l’Enfer ?
En aucune façon, vous avez bien lu : l’opposé de la vie éternelle n’est pas
l’horreur infernale, mais la mort. Non pas, bien sûr, la mort du corps, la mort
biologique, celle dont l’Ancien Testament suggère assez souvent (mais pas
toujours) qu’elle laisse en vie dans le « shéol » et qui n’est nullement une
sanction, une punition, mais celle qui sera prononcée au jour du Jugement et
dont l’Écriture enseigne qu’elle sera autrement efficace.
La mort ici en question est celle qui attend les réprouvés, les
pécheurs endurcis. Car la mort est la conséquence et le fruit, la peine et le
châtiment du péché – du moins du péché « mortel » - et ce châtiment, lui,
n’est pas une sanction effroyable qui condamne à des tourments sans fin,
sans nul espoir de rémission. En témoigne, par exemple, saint Paul alors
10
qu’il écrit aux Romains : « Car le salaire du péché, c’est la mort, tandis que
le don de Dieu, c’est la vie éternelle… » (Rm 6,16). Ou bien saint Jean qui
dit du péché le plus redoutable : « Il y a un péché qui va à la mort » (1 Jn
5,16). Ou encore Jésus-Christ, lui-même, qui tant de fois l’explique : « Si
quelqu’un garde ma parole, il ne goûtera jamais la mort » (Jn 8,52),
« Quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais » (Jn 11,26),… Jésus, Paul,
Jean et les autres apôtres affirment-ils une fois, une seule fois, que la
sanction du péché est de vivre éternellement, voire seulement de vivre en
enfer ? Jamais ! Je dirais, et pour cause, puisqu’ils sont les interprètes
admirables d’un Dieu qui ignore l’enfer. Car, rappelez-vous, à l’orée de la
Bible, au « commencement du monde », que dit le Créateur à l’homme qu’il
vient d’installer dans l’aimable jardin d’Eden ? Il dit ceci : « Mais, de l’arbre
de la connaissance du bien et du mal, tu n’en mangeras pas ; car le jour où tu
en mangeras, tu mourras sûrement. » (Gn 2,17). Oui, vous avez bien lu :
Dieu ne menace nullement Adam de souffrances terrifiantes et
interminables. Il lui dit seulement : « tu mourras ».
Ces quelques citations introduisent éloquemment, me semble-t-il, à
cette autre lecture que je voudrais défendre et qui, dans le Nouveau
Testament, ne trouve nul argument pour obliger à croire au dogme de
l’éternel enfer. Mais, alors, direz-vous, par l’effet de quel mécanisme une
tradition extrêmement sérieuse, devenue officielle et enracinée dans presque
deux mille ans d’histoire parvient-elle à lire, dans le même écrit, des
affirmations qui n’y figurent pas ?
La réponse est : la lecture faite par cette tradition, sous la pression
des présupposés qui sont les siens, ajoute au texte. Non pas des mots qui n’y
figurent pas, mais aux mots qui y figurent, un sens dont des arguments très
sûrs prouvent qu’il n’est pas celui qui était originellement le leur. Ainsi en
est-il des mots « géhenne » ou « perdition », des expressions « ténèbres
extérieures » ou « seconde mort »…, ou encore de l’adjectif « éternel »,
lorsqu’il qualifie d’autres réalités que la vie, comme le châtiment, le péché,
le feu… Nous aurons l’occasion de vérifier, en chaque cas, et pas à pas, que
des arguments très simples permettent, lorsqu’il y a doute, de faire apparaître
l’interprétation la plus plausible, parce que la plus conséquente, la plus
cohérente, et la plus probable infiniment. Or celle-ci, nous le verrons, n’est
jamais celle retenue par la doctrine de l’enfer éternel. Et, pour constater cela,
il n’y a nul besoin d’être expert en exégèse, ou en herméneutique. Certes, de
connaître la méthodologie exégétique inspirée de saint Paul qui dans,
l’Écriture sainte, distingue deux sens, de connaître celle d’Origène qui en
distingue trois, ou celle de saint Thomas qui en distingue quatre, cela ne peut
nuire. Mais pour la fin qui nous retient, cela n’est nullement nécessaire.
11
Le fait est que la véritable doctrine concernant le sort ultime des
méchants semble faire partie de ces trésors que le Créateur a cachés aux
sages et aux savants, aux scribes et aux pharisiens, mais qu’il révèle aux
« tout-petits » (Mt 11, 25). Car, pour la voir apparaître sans ombre, il suffit
en vérité d’aller au plus simple. Je veux dire de lire en faisant l’économie de
toute érudition, de tout savoir extérieur au texte, quand bien même ce savoir
viendrait-il des autorités exégétiques ou théologiques les plus éminentes. Le
parti ici choisi, en vue de faire émerger le sens des mots voulu par l’auteur,
est de s’en remettre sobrement au texte seul. Ceci à la manière des
sémioticiens qui ont pour usage, ainsi qu’ils le disent, de se fier « au texte,
rien qu’au texte et, si nécessaire, à tout le texte ». Ce qui est dire à tout « le
contexte », celui-ci pouvant s’étendre in fine à l’ouvrage complet. Ici, en
l’occurrence, à tout le Nouveau Testament.
Mais, dira-t-on, alors qu’on se propose de comprendre la doctrine
originelle concernant le sort des damnés à la lumière de ce principe de
simplicité et de sobriété, à quelle(s) traduction(s) appliquer ce dernier ? Eh
bien, pour le savoir, et si l’on tient effectivement à rester dans le cadre de ce
principe, il suffit au lecteur de l’appliquer au choix de la traduction
ellemême. En effet, si nous exceptons le cas de certains versets qui, il est vrai,
pour être justement compris, demandent d’aller chercher derrière le mot
français le grec, voire, derrière le grec, l’hébreu dont il peut être la
traduction, il s’avère que, pour le lecteur francophone, le texte français des
traductions courantes et accréditées – par exemple celui d’Emile Osty que
nous avons retenu pour ce travail (4) - suffit à lui seul amplement. On en
conviendra : un pareil allègement est sans prix.
Enfin, dans le cas où le sens du texte demeurerait incertain, comme
cela peut arriver dans les versets où figurent les mots « vie » et « mort »
facilement polysémiques, la méthode exégétique préconisée est de pur bon
sens. Je l’ai déjà utilisée efficacement, durant des années, au profit de
différents travaux de thanatologie et d’anthropologie. Et comment imaginer
plus simple ? Elle consiste uniquement à se poser les deux questions
élémentaires : « Quoi ? » et « Comment ? ». Et à privilégier les moyens de
réponse les plus naturels. La première question est plus exactement : « De
quoi l’auteur parle-t-il ? Quel est l’objet désigné par le mot qu’il choisit ? »
Cette question, pour employer ce vocabulaire, concerne le plan de l’objet.
Or, en cas de doute relatif à l’objet, je ne connais pas de cas où le contexte
ne fournisse une réponse satisfaisante. L’objet étant ainsi identifié, la
seconde question est : « Comment l’auteur nous en parle-t-il ? Comment
conçoit-il cet objet ? » Cette question, contrairement à la précédente, relève
plus particulièrement du plan du sujet et, pour y répondre, le contexte
fournit, ici aussi, sauf rare exception, un guide très sûr.
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Concernant la naissance et la vie, la mort et l’immortalité telles que
la Bible, et notamment le Nouveau Testament les envisagent, ce double
questionnement conduit à distinguer simplement, mais de manière
impérative, des évènements ou des états relevant de deux genres très
différents. Soit, d’un côté, ceux qui se présentent comme obligés, partiels,
relatifs et momentanés et qui sont donc compris en un sens restreint que nous
appellerons « sens figuré ». Et de l’autre, ceux qui s’avèrent, au contraire,
comme libres, totaux, absolus et éternels et sont donc entendus dans leur
sens plein et entier, sens que nous nommerons par la suite « sens propre ».
Or, d’avoir cette distinction capitale présente à l’esprit conduit à une tout
autre compréhension des fins dernières que celle couramment admise.
Tels sont donc les modestes instruments exégétiques – mais peut-on
parler de cela, ils sont si simples, si évidents – dont je suggère l’emploi à qui
veut se faire l’idée la plus juste du sort réservé aux rebelles par le Dieu des
chrétiens. On le voit, il ne s’agit nullement de s’initier aux sens allégorique,
anagogique, tropologique (5),…des mots. En fait, chacun l’aura compris, il
s’agit de lire de la manière la plus sobre et la plus dépouillée qui soit.
Comme à ras du texte : je veux dire en écartant avec fermeté tout ce que l’on
a pu dire sur les mots et aussi glisser dessous. Il s’agit seulement de les lire
dans une bonne traduction, en s’attachant à écouter ce qu’ils disent en
fonction de leur contexte et en ne refusant pas de se poser, si nécessaire des
questions aussi élémentaires que : « De quoi parle-t-on ? » et : « Comment le
dit-on ? »
Si donc vous acceptez de lire le Nouveau Testament dans cet esprit
de sobriété exégétique, alors, de même que tous ceux qui y ont consenti
avant vous, vous verrez se dissoudre l’horrible et interminable cauchemar
promis aux rebelles et aux damnés, aux impies et aux maudits. Vous verrez
s’estomper jusqu’à disparaître la terrifiante idée d’un éternel enfer, idée dont
l’atrocité est en vérité telle qu’elle ne peut, même un instant, être conçue.
Vous verrez cette idée s’évanouir comme se dissipe la brume quand vient
l’aurore. Et comment n’en pas éprouver un immense soulagement ? Je ferai
quant à moi sur ce sujet un aveu : il m’aura fallu attendre la certitude que
Dieu est innocent de l’horreur infernale pour enfin réciter, sans réserve ni
vaine inquiétude, la troisième demande du Notre Père : « Que ta volonté soit
faite sur la terre, comme au ciel ». Autant, en effet, est-il souhaitable quand
on prie Dieu, de savoir quel Dieu on prie.
Mais il convient de ne pas s’y tromper. Pour simple et élémentaire
qu’elle soit, la lecture ici préconisée comporte, ainsi que je l’ai déjà suggéré,
des conséquences d’une extrême gravité. Car tout se tient. Ainsi, de croire
que les méchants mourront définitivement à la fin de l’histoire ne concerne
pas un simple point secondaire de la Révélation chrétienne, mais, bien au
13
contraire, remet massivement en cause les fondements mêmes de son
anthropologie. En particulier parce que celle-ci, depuis des siècles, affirme
que les hommes ne peuvent pas mourir de mort véritable, Dieu les ayant
créés immortels. Et Dieu, lui-même, du même coup, se trouve lui aussi mis
en question, puisqu’un Dieu créant des hommes ayant la liberté de
réellement mourir, et un autre qui la leur refuse ne peuvent être exactement
les mêmes.
C’est pourquoi, dès l’origine conscient de l’étendue des remises en
cause doctrinales imposées par le fait d’entendre «sobrement
et simplement » ce que dit le Nouveau Testament à propos du sort des
méchants, je me suis attaché à étudier, avec la plus grande minutie, le
contenu des 336 versets néotestamentaires (6), dont l’application de nos
modestes principes exégétiques montre qu’ils informent sur ce sujet, ainsi
que la plupart des grandes explications avancées par les Pères anciens et les
théologiens les plus récents afin d’éclairer cette douloureuse question.
Quant à l’esprit du présent ouvrage, quitte à me répéter et
puisqu’aucune méthode d’exégèse ne saurait être absolument incontestable,
je tiens à préciser qu’il ne se soucie pas de « démontrer », au sens fort de ce
mot, que la notion d’enfer éternel n’existe pas dans le Nouveau Testament.
Son propos n’est pas de dire ce qu’il faut penser de l’enfer (sous peine d’y
aller ?), mais, plus modestement, de dire comment on peut y penser, et
notamment comment on peut lire intelligemment et chrétiennement le
Nouveau Testament, sans nullement l’y rencontrer. En quelque sorte, ce livre
entend présenter les raisons pour lesquelles je ne crois pas à l’infernale
horreur et comment on peut ne pas y croire tout en ayant de solides raisons
de continuer à se croire chrétien. Thérèse de Lisieux qui avait une sensibilité
si délicate était (à juste titre !) extrêmement contrariée par le dogme de
l’Enfer. Le Père Monier, J. Guitton aussi, rapportent qu’elle s’en sortait par
la phrase charmante : « Je veux bien croire à l’enfer éternel à condition qu’il
n’y ait personne ! » (7) Eh bien, pour ma part, mais je ne suis pas un saint, à
l’issue de ma lecture du Nouveau Testament, je suis bien plus catégorique
encore que cette jeune docteur de l’Eglise : je refuse en effet de croire à
l’enfer éternel quand bien même n’y aurait-il personne !
Quant au plan du livre, un mot suffira à en faire ressortir la logique.
Les incroyants bien sûr, mais aussi nombre de fidèles, pensent que l’enfer
éternel est une lune morte depuis longtemps oubliée. C’est là une grande
erreur. Car l’enfer n’est pas mort. Son existence certaine ou possible est
toujours affirmée, justifiée, argumentée par le Magistère de l’Eglise ainsi
que par de nombreux théologiens catholiques ou protestants. Comment
l’enfer est-il aujourd’hui énoncé, démontré, utilisé et aussi remanié par
l’Eglise ? Tel est l’objet de la première partie de ce travail qui permettra de
14
découvrir que, contrairement à ce que le public croit d’ordinaire, l’enfer
éternel reste une doctrine dont le Magistère et les experts – les théologiens –
continuent, encore aujourd’hui, parfois il est vrai sous couvert de quelques
nuances, d’affirmer la parfaite validité.
La seconde partie, à l’opposé, à la faveur d’une analyse serrée des
versets, des thèmes et des symboles néotestamentaires qui éclairent la
trajectoire ultime des méchants, montre qu’ils ne fournissent à l’idée d’enfer
éternel que des arguments si raréfiés, et tellement fragiles, que le plus
raisonnable, infiniment, est d’en conclure que le Nouveau Testament ignore
l’horreur infernale. De nos jours, le « prêt-à-penser » veut que la doctrine de
l’enfer éternel soit consubstantielle à l’Écriture, mais que les progrès de la
théologie soient aujourd’hui tels qu’ils lui permettent d’en faire efficacement
abstraction. Les deux premières parties de ce livre montreront que c’est
exactement le contraire qui est vrai.
Le propos de la troisième partie est double. Il est tout d’abord
d’étudier le sort des méchants, non pas de manière thématique, comme dans
la deuxième partie, mais de manière plus circonstanciée et plus personnelle,
en rappelant successivement les paroles-clés prononcées à ce sujet par Jésus,
puis par Paul, puis par Jean et, enfin, par les autres apôtres. Comme la
précédente, cette étude conviera à conclure, avec un risque d’erreur minime
jusqu’à être parfaitement négligeable, qu’aucun des grands acteurs et auteurs
du Nouveau Testament n’a pensé que les damnés puissent être immortels, ni
qu’ils aient (par suite) à souffrir éternellement. Le propos, dans un deuxième
temps, de cette troisième partie, sera de montrer que la Tradition
apostolique, telle qu’on peut la découvrir dans les écrits des Pères de l’Eglise
des deux premiers siècles, non seulement lisait le Nouveau Testament
exactement de la même manière que celle par nous retenue – et y trouvait, en
conséquence, nulle trace d’éternité infernale –, mais qu’en outre elle avait
reçue des apôtres une « anthropologie » ( c’est-à-dire une conception de
l’homme) extrêmement achevée et rigoureusement incompatible avec la
doctrine de l’enfer éternel ainsi qu’avec celle de l’immortalité naturelle de
l’âme humaine.
La quatrième partie se propose, pour sa part, d’étudier l’origine et la
nature des grandes idées-forces qui, au cours de l’histoire, ont permis à la
doctrine infernale de s’insérer au cœur de la révélation chrétienne, puis d’y
demeurer enchâssée jusqu’à nos jours. Elle se propose de suivre, ensuite,
l’histoire du refus catégorique de cette doctrine. Car il faut dès à présent la
savoir : le parti qui est celui de ce livre est déjà très ancien. Mais il n’a
jamais été défendu de manière systématique ni, avec tous les arguments
convenables, ce que précisément le présent livre voudrait faire. Deux
chapitres importants de cette dernière partie seront réservés à faire le point
15
des versets « problématiques » dont on pourrait continuer de croire qu’ils
demeurent absolument incompatibles avec l’exégèse ici proposée, ainsi qu’à
examiner, de manière très précise, ce que l’on peut penser de l’assise
historique et canonique du dogme infernal lui-même. Alors le lecteur sera
effectivement en mesure de savoir ce qu’il doit penser de l’enfer éternel.
Non pas du fait qu’on lui aura dit ce qu’il faut croire, non pas parce qu’on lui
aura imposé la vérité, mais parce qu’il aura alors en main les meilleurs
moyens de la découvrir et d’y réfléchir par lui-même. Un dernier chapitre,
enfin, pour des raisons qui seront développées en leur temps, aura à cœur de
sensibiliser le lecteur à la compréhension de l’enfer tout à la fois la plus
originale (mais parfaitement conforme à l’Ecriture), la plus pertinente et la
plus féconde qu’il ne m’ait jamais été donné de rencontrer. Je veux parler de
l’enfer vu par Maurice Zundel.
16
Première partie
L’enfer tel qu’il se dit encore aujourd’hui


CHAPITRE I
L’enfer éternel affirmé : tel qu’il l’est toujours par
l’Eglise catholique romaine
Sur une question aussi fondamentale que le sort terminal, non pas
d’un homme, mais, peut-être, d’une multitude innombrable d’hommes le
Magistère de l’Eglise, en raison de son infaillibilité, ne peut se tromper. Or,
sous couvert de sa lecture particulière de l’Écriture, il ne se trompe pas. Et,
bien sûr, il ne varie pas, du moins après qu’il a précisé formellement ce qu’il
convient de croire. L’objet assigné à ce chapitre ne nécessitant pas que nous
remontions plus haut le cours des siècles, nous partirons de l’enfer tel que le
concevait le Concile de Trente (1545-1563), – concile qui, rappelons-le, sur
les questions délicates choisissait de s’en remettre à saint Thomas d’Aquin.
Puis, afin de suivre la pensée de l’Eglise moderne relative à l’enfer, nous
interrogerons un catéchisme diocésain des années 1850, ainsi que le traité
synthétique sur l’enfer publié en 1950 sous les auspices du R.P. Carré,
dominicain éminent. Ensuite, afin de découvrir la « pensée infernale » de
l’Eglise contemporaine – celle d’après Vatican II - je proposerai quelques
citations de Paul VI et du cardinal Ratzinger, alors que ce dernier était Préfet
de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Puis quelques extraits d’un
ouvrage de Jean Paul II, et quelques autres en provenance du Catéchisme de
l’Eglise catholique de 1992 ainsi que d’une très récente homélie du Pape
Benoît XVI. Nous lirons enfin quelques passages signés de la main d’un des
théologiens contemporains parmi les plus appréciés par les jeunes chrétiens
d’aujourd’hui. Il s’agit de François Varillon.
On procédera de la manière la plus directe et la plus sûre en ne
proposant au lecteur que des citations dont il pourra aisément contrôler la
parfaite authenticité. Afin de ne plus y plus revenir, je précise qu’il en ira de
même, bien sûr, dans la totalité de cet ouvrage. Ces citations étant
particulièrement claires et ne nécessitant guère d’explications particulières,
je me contenterai d’en donner un bref commentaire en fin de chapitre.
Celuici se terminera sur une rapide présentation du degré de certitude
officiellement conféré par l’Eglise romaine aux différentes affirmations qui
constituent la doctrine du malheur éternel.
Le Catéchisme du Concile de Trente (ou Catéchisme Romain) de
1566 assoit sa présentation de la doctrine infernale sur le verset de l’évangile
de Matthieu (Mt 25,41) : « Retirez-vous de moi, maudits, dans le feu éternel
qui a été préparé pour le démon et ses anges ». L’explication fournie est la
suivante : « Retirez-vous de moi » sont des mots qui « expriment la plus
19
grande peine qui frappera les réprouvés, celle d’être chassés et privés
entièrement de la vue de Dieu », ceci sans nulle espérance. Cette peine
privative se nomme le dam. Le mot « maudits » augmente encore
cruellement « l’effroyable malheur ». Quant au « feu éternel », il désigne la
peine du sens parce que les sens du corps en sont les organes ». Comme le
feu est le plus sensible et le plus douloureux de tous les tourments et puisque
« ces tourments n’auront jamais de fin » on comprend que la punition des
damnés est « le comble de tous les châtiments » (1). Après cette présentation
(ici très résumée) les rédacteurs n’omettent pas de préciser ce qui suit :
« Voilà des vérités que les pasteurs doivent redire aux fidèles le plus souvent
possible afin de les en pénétrer » (2). Et encore : « … rien ne peut être plus
efficace pour réprimer les mauvaises passions et pour détourner l’homme du
mal que de leur rappeler fréquemment les châtiments et les supplices qui
frapperont les méchants, lorsque, au dernier jour ils ressusciteront pour être
condamnés » (3). Comme on voit, le ton est donné. On fera remarquer, enfin,
que pour le catéchisme tridentin l’âme humaine est de soi « immortelle »,
« absolument incorruptible » (4).
Bien entendu, les catéchismes diocésains publiés à la suite du grand
catéchisme de Trente ne disent pas autre chose que ce dernier. Toutefois,
dans un esprit de pédagogie ils précisent les notions délicates et n’hésitent
pas non plus à illustrer leur propos de manière convaincante. Ainsi, l’édition
que j’ai sous la main (5), dit en toutes lettres que l’âme est immortelle en
raison de « sa nature » (6). Elle constate, d’autre part, qu’« il n’est pas de
vérité plus souvent ni plus expressément marquée dans les livres saints » que
l’existence de l’enfer. Comment faut-il donc concevoir ce dernier ? :
« L’enfer est un lieu horrible, c'est-à-dire un lieu où se trouvent réunis toutes
les douleurs, tous les supplices, où il n’y a ni ordre, ni repos, mais où règne
une éternelle horreur » (7). La première sorte de tourments que l’on y souffre
est celle du dam : « …mais dès que l’âme du pêcheur est séparée de son
corps, éloignée de tous les objets qui l’attachaient ici-bas, elle se trouve dans
un vide affreux qu’elle veut remplir en s’unissant à Dieu. Emportée par
l’impétuosité de ses désirs, elle s’élance vers Lui, comme vers le centre
unique de son repos ; mais Dieu la repousse avec indignation et la bannit à
jamais de sa présence… » (8). « La seconde sorte de peine » qu’on appelle la
peine du sens, est un feu dévorant qui ne s’éteindra jamais… c’est un feu qui
brûle et qui conserve, qui dévore ses victimes sans les consumer… un feu
dont l’action inexprimable répare ce qu’il détruit et laisse entier ce qu’il
dévore », etc. (9). Voici enfin un éclaircissement tout à fait capital : « Les
tourments de l’enfer sont éternels, c'est-à-dire qu’ils ne finissent jamais ;
c’est un article de foi catholique qu’un chrétien ne peut révoquer en doute.
20
Divers passages des divines Écritures sont, à cet égard, clairs et formels… »
(10).
Sur le même sujet, qu’écriront, un siècle plus tard, les auteurs du
grand recueil sur l’enfer publié par les théologiens dominicains de « Foi
Vivante », ouvrage dont la préface pense devoir insister sur le fait que ce
n’est ni l’Eglise, ni les prédicateurs de retraite, ni les chrétiens, qui ont
« inventé l’enfer, mais Jésus-Christ lui-même » (11). À vrai dire, rien de
bien nouveau. Mais les choses sont dites là très clairement et avec grande
assurance. Les quelques passages qui suivent suffiront à convaincre : « Le
dogme de l’enfer est inscrit avec une irrécusable certitude dans l’Écriture
Sainte et jusque dans les paraboles du Christ… Le dogme est là, il n’y a nul
moyen de l’éluder… » (12). Concernant les deux peines du sens et de dam,
nous pouvons lire des précisions telles que celle-ci : « si subtil que soit le feu
de l’enfer, il n’en reste pas moins une réalité matérielle (…). Il est un être
créé par Dieu et destiné au châtiment des réprouvés. Entre les mains de Dieu,
il devient l’instrument de leur supplice et c’est Dieu lui-même qui se sert de
cette réalité mystérieuse pour les punir proportionnellement à leur faute »
(13). Ou bien celle-là : « Évidemment, le damné hait Dieu de le tenir ainsi
séparé de lui. Mais il est une haine qui rabaisse celui qui en est l’objet (…)
Dieu n’est pas rabaissé par la haine du damné ; il est au contraire magnifié
dans son être. L’enfer tout entier, par sa haine, clame la grandeur de Dieu. Il
est à la gloire de l’Amour infini » (sic) (14). Le théologien chargé de la
partie historique de l’ouvrage note bien que la doctrine infernale, avant de se
fixer définitivement, a hésité pendant plus de cinq siècles. Il n’en considère
pas moins que « l’achèvement définitif » du dogme est l’œuvre de l’Esprit
Saint (15).
Compte tenu de la valeur exemplaire accordée par les Pères du
Concile de Vatican II à l’œuvre de saint Thomas d’Aquin ainsi qu’aux
décrets et au catéchisme du Concile de Trente, il était peu probable que
l’aggiornamento initié par Jean XXIII modifie en quelques points essentiels
la doctrine de l’enfer. Il n’en fut rien. Ainsi la Constitution dogmatique
Lumen Gentium, dans son chapitre VII relatif aux fins dernières, ne se fait
pas faute de rappeler que le feu éternel et les ténèbres extérieures annoncés
par l’évangéliste seront la récompense du pécheur. Et Paul VI alors qu’il
évoque « la terrible vérité d’un possible châtiment éternel, que nous
appelons enfer, et dont le Christ parle sans réticence » (16) ne se prive pas
on le voit de désigner Jésus comme principal héraut de la cause infernale.
Cette responsabilité est aussi clairement soulignée par le cardinal J.
Ratzinger dont les propos sur le sujet méritent une extrême attention
puisqu’il fut Préfet de la Congrégation romaine pour la Doctrine la Foi,
c'està-dire, en quelque sorte, le « gardien des dogmes » à partir de 1982. Or, voici
21
ce que nous pouvons lire dans la sixième édition de son ouvrage capital sur
la mort et l’au-delà (17) : « Inutile de pointiller : l’idée d’un châtiment
éternel, manifestement élaborée dans le judaïsme pendant les derniers siècles
qui ont précédé l’ère chrétienne, est solidement fondée tant sur
l’enseignement de Jésus (…) que sur les écrits des Apôtres (…) Le dogme
repose donc sur une base solide quand il parle de l’existence de l’enfer et de
l’éternité de ses châtiments » (18). J. Ratzinger a beaucoup réfléchi sur la
question de l’âme. Il serait ainsi parvenu à une conception « dialogale » de
son immortalité. Quoi qu’il en soit, au sujet du rapport liant cette dernière à
l’âme elle-même, il parvient à la même conclusion que saint Thomas :
l’immortalité n’appartient pas à l’âme humaine « par grâce », mais « en
propre », « par nature » (19). Et le grand préfet d’aller même jusqu’à écrire
sur ce sujet : « Si l’on conçoit l’immortalité seulement comme une grâce, ou
même seulement comme un destin réservé aux hommes de bien, elle se
dissout dans le merveilleux et n’offre plus prise à une réflexion sérieuse »
(20).
Jean-Paul II pense aussi l’âme humaine immortelle en raison même
de sa création, de sa nature. Preuve en est, par exemple, son argumentation
lorsqu’il écrit que la « damnation éternelle est l’envers du salut » et que
« l’une et l’autre présupposent l’immortalité de l’être humain » (21). Quant à
l’inscription de la doctrine de l’éternel malheur dans le Nouveau Testament,
elle ne fait pour ce grand pape pas l’ombre d’un doute : « La possibilité de la
damnation éternelle est affirmée dans l’évangile, sans qu’aucune ambiguïté
soit permise ». Il estime, de même, que les paroles du Christ sur le sujet sont
« sans équivoque » (22).
Rédigé à la suite du Concile de Vatican II, et signé de la main de
Jean-Paul II, le Catéchisme de l’Eglise catholique (23), publié en 1992,
reprend bien sûr les mêmes affirmations de fond. Soit l’immortalité
(naturelle) de l’âme ; « L’Eglise enseigne que chaque âme spirituelle est
immédiatement créée par Dieu (…) elle nous apprend aussi qu’elle est
immortelle » (par. 366). Soit la double nature des peines infernales : la
« séparation éternelle d’avec Dieu » (par. 1035) et la « géhenne » du feu qui
ne s’éteint pas » (par. 1034). Enfin l’éternité de ces peines : « l’enseignement
de l’Eglise affirme l’existence de l’enfer et son éternité » (par 1035). La
seule originalité de ce catéchisme, alors qu’il évoque l’atroce et lamentable
destinée des méchants, est de n’accorder, semble-t-il, qu’un rôle secondaire à
la peine du sens. Celle du dam suffirait à définir l’enfer : « Et c’est cet état
d’auto-exclusion définitive de la communion avec Dieu, et avec les
bienheureux, qu’on désigne par le mot « enfer » (par. 1033) ; « la peine
principale de l’enfer consiste en la séparation éternelle d’avec Dieu en qui
seul l’homme peut avoir la vie… » (par. 1035).
22
On notera, d’autre part, que le présent catéchisme, pour nommer
l’enfer, ne recule pas devant l’emploi de l’excellente, mais contestable
expression de « mort éternelle » (par. 1056), laquelle n’est jamais employée
par l’Écriture. Le catéchisme catholique précise enfin cet aspect capital de la
doctrine catholique infernale : « Chaque homme reçoit en son âme
immortelle sa rétribution éternelle dès sa mort… » (art. 1022). Ce qui
signifie qu’à leur mort et sans nulle possibilité de marche arrière, les
méchants seront envoyés directement en enfer pour …l’éternité.
Benoît XVI demeure fidèle au catéchisme dont il a supervisé la
rédaction en tant que Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi,
ainsi qu’à son grand ouvrage sur la mort, ce qui, bien sûr, ne saurait lui être
reproché. Cette fidélité s’est exprimée dans une homélie récente dans les
termes suivants : « L’enfer dont on parle dans le monde si peu de nos jours,
existe et il reste éternel pour tous ceux qui ferment leur cœur à l’amour de
Dieu » (24).
Persuadé qu’il est « indispensable pour un chrétien d’être
intelligent » le jésuite François Varillon, pédagogue remarquable, est
l’auteur d’un excellent exposé de la doctrine chrétienne (25). Si un tel
exposé ne peut bien sûr contredire le fond de la doctrine qu’il présente, il
laisse néanmoins quelque liberté à son auteur dans la manière de présenter et
d’expliquer les vérités essentielles. C’est donc la manière choisie par F.
Varillon pour exposer la doctrine infernale qui nous intéresse ici avant tout.
Cette manière se signale, me semble-t-il, par trois traits. Tout d’abord, ce
très estimable jésuite n’hésite pas à utiliser, voire à définir, la notion de
« mort éternelle » : « Le péché mortel est donc la mort éternelle (…). De
même que la communion d’amour définitive avec Dieu est la vie même, la
vie en plénitude, la vie éternelle, de même la séparation définitive d’avec Lui
est la mort même, la mort éternelle. (…) la séparation d’avec Dieu est mort
éternelle ». (26). Ensuite F. Varillon propose une compréhension particulière
de la peine au sens qu’il considère comme intérieure à la peine du dam, mais
causée par le choc du sensible (27) et située par rapport à la peine du dam
comme le terminus ad quem en regard du terminus ad quo (28).
Enfin, il croit devoir apporter main forte à la justification
particulièrement problématique de l’enfer par l’Amour. Il écrit ainsi : « C’est
parce que Dieu est ce que la révélation dit qu’il est que l’enfer est aussi ce
qu’il est. À l’immensité de l’enfer, on reconnaît l’ampleur infinie de l’amour
divin (...) Mais l’amour ne peut se renier ; l’éternité de l’amour divin est la
raison de l’éternité de l’enfer du pécheur » (29).
Sans nul doute, les citations qui précédent qui toutes viennent de
sources incontestables, disent le dogme de l’enfer. Elles en disent même un
peu plus, comme nous le verrons bientôt. Mais avant, j’aimerais, au sujet de
23
ces citations, faire quelques brèves remarques. On est tout d’abord frappé par
la fréquence du retour des formules comminatoires ou catégoriques du type :
« ne peut révoquer en toute », « pas de vérité plus souvent, ni plus
expressément marquée » (catéchisme diocésain), « irrécusable certitude »,
« nul moyen de l’éluder » (Foi Vivante), « sans réticence » (Paul VI),
« inutile de pointiller » (J. Ratzinger), « aucune ambiguïté » (Jean-Paul II),
etc. Une telle interprétation peut certainement être contestée, mais j’ai
irrésistiblement tendance à croire que ces formules sont d’abord là afin de
rassurer celui-là qui les dit et qui n’est donc pas aussi sûr qu’il le dit. Et
ensuite, afin de dire à qui les entend, quelque chose comme : « Halte-là !
Interdit d’aller plus loin ! » Je suis, d’autre part, très peiné de constater la
facilité avec laquelle chacun fait du Christ le grand héraut de l’abomination
infernale. Comme si cela ne faisait vraiment aucun problème. Mais,
rassurons-nous, nous aurons justement l’opportunité, dès le chapitre
prochain, de commencer à évoquer les immenses problèmes « que cela
fait ».
Les catéchismes diocésains sont des catéchismes populaires. Et on
l’aura remarqué : celui que je cite atteste la possibilité du dam et du sens tout
en l’illustrant, ainsi qu’en la rehaussant de qualificatifs destinés à
apeurer : « lieu horrible », « éternelle horreur », « vide affreux », « feu
dévorant »… Et il n’hésite pas à user d’images plus effrayantes encore.
Mais, de nos jours, cette monnaie n’a plus cours, du moins officiellement.
Les théologiens contemporains n’illustrent plus l’enfer : ils le
conceptualisent seulement. Ils n’affectent plus que condescendance pour
l’enfer populaire, dont ils estiment l’imagerie : grotesque, enfantine, inutile,
nocive, déplacée,… (30). Pour ma part, je ne participe pas sans réserve à ce
mépris nourri par l’enfer intellectuel et aseptisé à l’égard de l’enfer populaire
et dantesque. J’estimerais même ce dernier plus franc et plus courageux que
le premier. Car au moins cherche-t-il, même si avec une grande maladresse,
et non sans quelque sadisme, à faire comprendre, réaliser, ressentir,
éprouver, vivre… de quoi on parle lorsqu’on évoque la possibilité de
l’infernale horreur, la possibilité de souffrances inexprimables sans but, ni
fin. L’enfer conceptuel, lui qui se contente d’affirmer l’existence du
châtiment et son éternité, lui n’a pas ce courage. Il se contente d’affirmer
l’horreur sans chercher à l’imaginer, sans chercher à se la représenter,
finalement sans chercher à se rendre réellement compte de la signification
exacte de ce qu’il avance. Que de cautionner des idées dont on ne réalise pas
l’atrocité ne soit guère défendable, voilà ce qui ne me paraît pas devoir être
démontré. D’autant que de réaliser suffisamment l’atrocité inouïe de
l’éternel enfer est certainement l’un des meilleurs moyens d’en découvrir
« l’impensabilité » absolue.
24
Une dernière remarque : le cardinal Ratzinger dit que de concevoir
l’immortalité comme une grâce ne permet pas d’asseoir des « réflexions
sérieuses ». Or, je lis sous la plume d’un des grands théologiens orthodoxes
d’aujourd’hui, Paul Evdokimov : « La pensée patristique est très explicite :
l’immortalité de l’être humain dans sa totalité est une grâce de Dieu… » (les
italiques sont de moi) (31). Et, que je sache, cette compréhension de
l’immortalité est, chez les orthodoxes, communément admise. Tout ceci ne
va pas, on le voit, sans poser de graves questions.
Il convient, me semble-t-il pour clore ce chapitre, de préciser le
degré de certitude officiellement accordé par l’Eglise catholique aux
différentes affirmations constitutives de la doctrine de l’enfer éternel. Car
cette doctrine est proposée aux fidèles avec des degrés de certitude
différents, ce que peu de personnes savent. Or, le Magistère, de manière
générale, concernant les vérités révélées, distingue trois types de vérités.
Premièrement, les « vérités de foi », vérités proprement
dogmatiques, vérités définies par l’autorité de l’Eglise, sur lesquelles elle
engage son infaillibilité, et qui ne peuvent être contestées sans risque
d’hérésie.
Ensuite les « vérités théologiquement certaines » qui, sans être
véritablement imposées à la foi, sont si étroitement liées à la révélation
qu’elles peuvent être tenues pour tout à fait certaines. Les refuser serait
tomber dans « l’erreur coupable ».
Enfin, les vérités qui, sans être à proprement parler doctrinales, sont
« communément reçues » par l’Eglise et contre lesquelles on ne peut s’élever
sans témérité ni risque de scandaliser autrui (32).
Dans un souci de simplification et suivant en cela le théologien
Ch.V. Héris, je distinguerai seulement, au sujet de l’enfer, d’un côté les
vérités dogmatiques, les vérités définies et, de l’autre, les vérités
théologiquement certaines ou couramment admises, celles qui ne sauraient
être niées sans un notable risque d’erreur, du moins sans une témérité
évidente. Quant aux onze références doctrinales, papales ou conciliaires, qui
étayent ces vérités, et notamment les six qui suivent, elles seront étudiées
avec soin en fin de ce livre (33).
Les certitudes de foi, dogmatiques stricto sensu, relatives à l‘enfer
sont au nombre de trois :

1 – L’enfer existe et il est éternel.
2 – Les peines infernales sont de deux genres : négatives (dam) et
positives (sens).
3 – Le châtiment suit immédiatement la mort.
25
Quant aux autres vérités, celles théologiquement certaines ou
communément admises par l’Eglise, les voici :

1 – Proportionnalité de la peine à la faute.
2 – Immutabilité des peines : elles sont fixées pour l’éternité et ne
sauraient être adoucies. Toute opinion contraire est « présomptueuse,
vaine, sans fondement sérieux, inacceptable au point de vue de la
raison théologique » précise à ce sujet saint Thomas d’Aquin.
3 – Le feu de l’enfer a une réalité objective. C’est-à-dire une réalité
distincte du damné lui-même. Il ne saurait être réduit à un simple état
d’âme, aussi douloureux et insupportable soit-il.

Voilà ! En fin de ce chapitre, dont le souci était de faire le point sur la
manière dont l’Eglise romaine parle aujourd’hui de l’enfer éternel, il me
paraissait utile de préciser, dès maintenant, et ne serait-ce que de manière
très rapide, les contours du dogme lui-même. Mais, peut-être ne sera-t-il pas
inutile non plus que je précise dès à présent au lecteur quelles annexes il
trouvera en fin de cet ouvrage. Car, certainement, il suivra avec d’autant plus
de facilité le propos des chapitres qui suivent qu’il n’hésitera pas, le cas
échéant, à s’y référer. Ces annexes sont :
Annexe I : Liste des versets révélateurs. Cette liste présente, sous forme
condensée, dans l’ordre du Nouveau Testament, les 336 versets repérés dans
cette étude, grâce au principe de « lecture simple et sobre » exposé en
introduction, comme informant sur le destin ultime des damnés. Tels ces
deux, par exemple : « Déjà la cognée se trouve posée à la racine des arbres :
tout arbre donc qui ne fait pas de bon fruit est coupé et jeté au feu » (Mt 3,
10) ; « Non, je vous le dis ; mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez
tous pareillement » (Lc 13,3)
Annexe II : Vocabulaire des différentes catégories thématiques. Cette
annexe recense et explique les neuf catégories thématiques élaborées en vue
de classer les versets précédents.
Annexe III : Index et Tableau thématiques. Ces documents permettent de
visualiser rapidement la répartition des 336 versets, tant sous l’angle de leur
origine scripturaire que sous celui de leur catégorie thématique
d’appartenance.
Annexe IV : Glossaire. Ce document répertorie et définit les grandes
familles de versets évoquées par le présent ouvrage.
26
CHAPITRE II
L’enfer éternel justifié à l’aide des Saintes Écritures
Après avoir rappelé, dans le chapitre précédent, comment s’énonce
encore de nos jours la doctrine de l’enfer éternel dans le catholicisme
romain, je ne désire pas dès maintenant procéder à un examen critique des
arguments scripturaires invoqués par les théologiens actuels en vue de
justifier cette doctrine, mais plutôt procéder à une première présentation des
versets qu’ils choisissent afin de mener à bien cette entreprise. Il s’agit
seulement ici de découvrir le contenu et la situation des écrits formant
l’assise scripturaire officielle de l’idée d’enfer. Mettre à jour que la solidité
de cette assise est pour le moins incertaine est une tâche qui nous retiendra
plus tard, dans la seconde partie.
Les limites de cet ouvrage ne permettant pas de dépouiller toutes les
références scripturaires de tous les écrits et auteurs cités dans le chapitre
précédent, j’ai choisi de présenter ici les seuls arguments néotestamentaires
retenus par François Varillon, par le cardinal Ratzinger et par le Catéchisme
de l’Eglise catholique de 1992. Cet éventail, bien que restreint, permet
néanmoins de n’omettre aucune référence importante. Il révèle, en outre, que
suivant les auteurs, il existe des « styles de justification » sensiblement
différents, ce qui ne laisse pas d’être surprenant l’Eglise étant une, une la
doctrine, et une l’Écriture. Il confirme enfin le repérage autorisé par des
études de plus grande ampleur - telles celles de G. Minois et J. Delumeau, -
des dix, à quinze versets les plus fréquemment cités pour justifier l’existence
et l’éternité de l’enfer. Plus précisément, treize versets (cf. ci-après) se
retrouvent simultanément dans ces deux dernières études et nos trois sources.
En raison de leur fréquence d’apparition qui les distingue nettement de tous
les autres, ils méritent d’être considérés comme « versets fondateurs » du
dogme lui-même. Aux yeux de leurs usagers, ils constituent tous des points
d’ancrage très sûrs de la doctrine infernale dans le Nouveau Testament.
Sept de ces versets appartiennent à l’évangile de Matthieu. Tout
d’abord le fameux : « Allez loin de moi maudits, au feu éternel qui a été
préparé pour le diable et pour ses anges » (Mt 25, 41). Ce verset est, de tous,
le plus courtisé par les défenseurs de la doctrine parce qu’à lui seul, et en
moins d’une ligne, il campe les trois aspects fondamentaux du dogme :
« l’éternité (« feu éternel »), le sens (« le feu ») et le dam (« Allez loin de
moi »). Dans l’ordre décroissant des fréquences de citations, le verset qui
suit est aussi de Matthieu. Il appartient à la même péricope : « Et ils s’en
vont, ceux-là au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle » (Mt
27
25,46). À bien des égards, ces deux versets méritent d’être considérés
comme les « deux colonnes » de l’enfer. À quoi s’ajoutent cinq versets (5,
22. 29. 30 ; 8, 12 ; 13, 42) qui envoient les impies dans la « géhenne », dans
la « fournaise de feu », ou bien dans les « ténèbres extérieures ». Là, est-il
précisé, « il y aura des cris et des grincements de dents ».
Quatre viennent de l’évangile de Marc : (9, 43. 45. 47. 48). Ce sont
des doublets des cinq précédents appartenant au chapitre cinq de Matthieu.
Leur seule originalité consiste à dire que le feu de l’enfer est « un feu qui ne
s’éteint pas ».
Un seul verset provient de l’évangile de Luc. Il jette les méchants
« dehors » tout en rappelant que là il y aura « pleurs et grincements de
dents » (Lc 13, 28).
Un seul, enfin, est extrait de l’Apocalypse. Il dit : « Ils furent tous
deux jetés vivants dans l’étang de feu où brûle du soufre » (Ap 19, 20)
Dans les temps anciens, ainsi que le constate J. Delumeau (1), les
théologiens et prédicateurs n’hésitaient pas invoquer un grand nombre de
références dont la collection, dit le grand historien, produisait un « effet
traumatisant ». Or, sur ce sujet, le Catéchisme du Concile de Trente, dont on
retiendra qu’il n’estima pas utile de consacrer un chapitre, ni même un seul
paragraphe au problème de l’enfer, témoigne d’une sobriété remarquable.
Pour justifier le dogme il n’invoque que deux versets : Mt 25,41 que nous
connaissons et Jn 5,29 qui prévoit que les méchants, à la fin des temps,
sortiront de leur tombeau « pour une résurrection de condamnation » (2).
Soit deux versets importants, certes, mais deux seulement. L’économie de
cette argumentation allait-elle servir de modèle pour l’Eglise des temps
modernes dans sa manière de démontrer et justifier l’infernale horreur à
partir des Saintes Écritures ? Assurément non ! En effet, je ne compte pas
moins de trente-deux références néo- testamentaires dans la présentation de
la doctrine de l’enfer par François Varillon, de vingt-huit dans celle du
cardinal Ratzinger et dix-huit dans le dernier catéchisme (3). Mais avant
d’examiner ces références sous l’angle de ceux qui les choisirent,
présentons-les rapidement suivant les textes auxquels ils les empruntent,
soit : l’évangile de Matthieu, celui de Marc, celui de Luc, celui de Jean, les
épîtres de Paul, les épîtres catholiques et l’Apocalypse (sachant qu’aucun
passage des Actes des Apôtres n’est retenu).
L’évangile selon Matthieu, et c’est là la première leçon, occupe dans
la révélation infernale une place dominante. En effet, à lui seul, il ne compte
pas moins de cinquante-trois versets donnant quelques informations sur le
destin des âmes perdues. Ceci, alors que l’évangile de Marc en compte
seulement dix-sept, celui de Luc quarante-six et celui de Jean quarante-trois
(4). Sur les cinquante-trois citations possibles de Matthieu, les trois auteurs
28
retenus (F. Varillon, J. Ratzinger et l’auteur « collectif » du dernier
catéchisme) n’en utilisent que seize (5). Alors que le Nouveau Testament
dans la traduction d’E.Osty n’utilise que six fois l’adjectif « éternel » afin de
qualifier le sort dernier des méchants, Matthieu, à lui seul, s’en sert trois fois.
Les trois versets correspondants servent, bien sûr, d’arguments à nos trois
auteurs. À l’inverse, il est amusant de noter le soin méticuleux avec lequel ils
évitent tout renvoi aux versets de Matthieu révélant, qu’à la fin des temps, il
en ira des impies comme de l’ivraie que l’on jette au feu, feu dans lequel
celle-ci est consumée et où donc elle disparaîtra (6). Parmi bien d’autres,
voici un exemple de ces derniers ; « De même donc que l’ivraie est récoltée
et consumée au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde » (Mt 13, 40).
Des quatre évangiles, celui de Marc est celui qui compte le moins de
versets renseignant sur le sort des damnés, soit dix-sept versets seulement.
Sur ces dix-sept, nos auteurs en citent quatre (9,43.45.47.48) qui sont une
reprise des versets 5,29.30 de Matthieu et laissent planer la menace d’un feu
qui ne s’éteint pas. Ces quatre versets appartiennent, ainsi que l’on pouvait
s’y attendre, à la famille des treize versets les plus utilisés afin d’offrir au
dogme infernal l’assise la plus sûre.
Alors que l’évangile de Luc recense quarante-six versets révélateurs,
nos auteurs n’en citent que sept (7), dont quatre appartiennent à la parabole
de Lazare et du mauvais riche, parabole dont la valeur d’information sur le
sort final des damnés sera examinée avec soin dans le chapitre XVIII de ce
livre. Quant aux autres versets, ils laissent augurer une fin douloureuse et
« enflammée ». Deux de ces versets (13,27.28) appartiennent à la collection
des treize versets révélateurs présentée ci-dessus.
L’évangile de saint Jean pour ne compter pas moins de
quarantetrois versets significatifs, est cité seulement cinq fois (8) et, comme nous le
verrons, par un seul auteur. Parmi les cinq versets cités, le verset (15,6) a
l’avantage de vouer les incroyants au feu, mais l’inconvénient de préciser
qu’ils y brûleront comme des « sarments secs » ! Le verset 11,26 n’est pas,
lui non plus, sans soulever quelques questions, puisqu’il dit que la foi permet
d’éviter non l’enfer, mais la mort. Ceci affirmé en toutes lettres puisque
Jésus-Christ lui-même dit dans ce verset : « …et quiconque vit et croit en
moi ne mourra jamais. Le crois-tu ? » (Jn 11, 26). Quant aux trois autres, ils
laissent entendre, ou confirment, que les rebelles ne bénéficieront pas de la
vie éternelle, ce qui, bien sûr, n’est nullement équivalent à dire qu’ils iront
en enfer subir d’éternels supplices.
Concernant le sujet de l’enfer les épîtres pauliniennes sont du plus
grand intérêt. Elles n’évoquent d’ailleurs pas moins de quatre-vingt-deux
fois le méchant sort réservé aux damnés par la providence divine. Il est
cependant remarquable que pas une seule fois elles ne fassent à ce sujet
29
allusion à un feu qui soit éternel, ou à la géhenne… bref, à l’enfer. Le fait est
si patent que le théologien dominicain Spicq, dans son étude « La révélation
de l’enfer dans la Sainte Écriture », en vient à écrire : « A la vérité, l’Apôtre
des nations ne traite jamais ex professo du sort des méchants dans l’autre
monde : il les ignore » (9). Ce qui, en toute rigueur de termes, est inexact :
Paul parle en effet très souvent du sort des méchants… Mais jamais de la
manière dont le révérend Spicq le conçoit, jamais en évoquant des
souffrances atroces qui n’auraient pas de fin. Au reste, le soin avec lequel
saint Paul évite toute formulation pouvant donner prise à l’idée d’un enfer
éternel est si évident qu’il étonne les chercheurs. Mais le fait est bien là :
saint Paul « ignore superbement l’enfer » écrit G. Minois (10). Nonobstant
cette ignorance manifeste, nos auteurs estiment que dix-neuf citations (11) de
saint Paul, pas moins, sont à porter au crédit de la doctrine de l’enfer éternel.
Ce qui montre éloquemment que les convictions modifient, si ce n’est la
perception des choses, du moins leur compréhension, si ce n’est la lettre des
mots, du moins leur signification. Voici, à titre d’exemple, deux versets
pauliniens retenus par nos auteurs comme cautionnant l’infernale doctrine :
« Ne savez-vous pas que les injustes n’hériteront pas du Royaume de
Dieu ? » (1 Co 6, 9) ; « Car celui qui sème dans sa chair moissonnera, de la
chair, la corruption ; qui sème dans l’esprit moissonnera, de l’esprit, la vie
éternelle » (Ga 6, 8).
Les Epîtres catholiques évoquent l’inquiétant devenir des artisans de
l’abîme dans trente et un versets. Nos auteurs en retiennent trois. Deux qui
donnent à penser que les âmes des damnées meurent (1Jn 5,16 ; 2Pe 3,9) et
un qu’elles ne reçoivent pas la vie éternelle (1Jn 3,15).
L’Apocalypse se présente à maints égards comme un livre d’images
– bien plus que d’idées – dont l’objectif premier est de rassurer les justes et
terroriser les incrédules. Elle se prête donc tout spécialement à une mise en
scène de l’horreur infernale. Ce décompte peut être contesté, mais on peut
penser que soixante-deux versets de l’Apocalypse informent, plus ou moins
directement, sur le sort qui attend les impies. De ces versets nos auteurs
contemporains n’en utilisent que huit (12). Ces huit versets ne sont pas,
parmi les soixante-deux, choisis au hasard. Dans l’Apocalypse, en effet,
seuls cinq versets campent le fameux étang de feu et de soufre où les damnés
seront précipités à la fin des temps. Or, ces cinq versets particulièrement
effrayants figurent dans la collection des huit signalés ci-dessus. En voici un
exemple : « …il boira lui aussi du vin de la fureur de Dieu, mêlé sans
mélange dans la coupe de sa colère, et il sera torturé dans le feu et le
soufre… » (Ap 14, 10)
Le procédé contrarie notablement ma sensibilité littéraire, mais en
certaines circonstances, chacun en conviendra, les chiffres parlent. Or je vais
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devoir en commettre ici quelques autres. Le catéchisme du Concile de
Trente, nous l’avons vu, ne retenait comme caution scripturaire de
l’infernale doctrine que deux versets différents (Mt 25.41 ; Jn 5,29). Ceux-ci
se retrouvent, bien sûr, dans la collection argumentaire de nos trois auteurs,
laquelle ne compte pas moins, elle, de cinquante-huit versets différents.
L’ampleur de l’argumentation justificatrice est donc pratiquement multipliée
par trente, ce qui peut paraître significatif. Mais de quoi ? Peut-être d’une
« certaine incertitude » ! On sait, en effet, que de n’avoir même pas une
bonne raison incite souvent les hommes à multiplier les mauvaises. Mais, ce
n’est là qu’une hypothèse que je tempérerais volontiers par le constat
suivant : les cinquante-huit versés cités représentent, en définitive, moins de
vingt pour cent de ceux qui renseignent sur le sort ultime des âmes dévoyées.
Ainsi, plus qu’à une inflation des références, j’inclinerai plutôt à conclure à
un choix méticuleux. Ce choix est-il judicieux ? Il est encore trop tôt pour se
prononcer définitivement.
J’évoquais plus haut la possibilité de différents « styles de
justification ». Celle-ci est notamment attestée par l’étude comparative des
arguments utilisés par nos trois auteurs. Certes, tous réfèrent massivement et
prioritairement à l’évangile de Matthieu, ce qui n’est pas pour étonner. Mais,
suivant les auteurs, l’emploi des citations varie grandement. F. Varillon,
comme nous l’avons signalé, étaye ainsi son propos infernal de trente-deux
références néotestamentaires, J. Ratzinger de vingt-huit et le dernier
catéchisme de dix-huit seulement comme si, lors de la rédaction de ce
dernier, le tri avait été plus exigeant, l’étamine plus fine. Il faut reconnaître
que l’argumentation de F.Varillon paraît parfois téméraire. Le théologien
jésuite n’hésite pas, par exemple, à choisir un tiers de ses arguments à
l’appui de l’enfer tel qu’il le conçoit, chez saint Paul, ce qui, nous l’avons
vu, est pour le moins contestable. Il va même jusqu’à citer quatre versets
dont la lettre contredit explicitement l’infernale doctrine puisqu’elle assigne
aux âmes damnées une seule fin : la mort ! (Rm 1,22 ; 6,16.21; 1 Jn 5,16). Il
est enfin le seul de nos auteurs qui se risque à mettre l’évangile de Jean et la
parabole de Lazare à contribution. Attitude plutôt imprudente, comme nous
le montrerons plus loin.
Le cardinal Ratzinger ne trouve, pour sa part, chez saint Jean,
aucune caution infernale qu’il pense devoir citer. Par contre, comme
F.Varillon, il n’hésite pas à mettre très largement saint Paul à contribution.
Mais avec plus de méthode. Ainsi, alors qu’il y a chez Paul pas moins de
vingt-quatre versets annonçant explicitement la mort des pécheurs, le
cardinal prend soin de n’en citer aucun. Par contre, tous ceux qu’ils
mentionnent (il y en a neuf) évoquent la même idée : celle de « perdition »,
notion a priori susceptible de laisser place à celle de l’enfer. D’autre part,
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certains thèmes, ou certaines images, plus que d’autres, reçoivent de la part
de J. Ratzinger une attention particulière. Tel le motif des « pleurs et des
grincements de dents » cité par moins de quatre fois, ou encore le fameux
« étang de feu et de soufre » de l’Apocalypse dont les cinq évocations sont
toutes retenues par le grand cardinal.
Ainsi que je le signalais, le Catéchisme de l’Église Catholique, afin
de fonder le dogme infernal qu’il proclame, utilise environ deux fois moins
de références que F. Varillon et J. Ratzinger. Sa stratégie de choix se signale
par le fait qu’elle écarte absolument toute référence à l’évangile de Luc, à
l’évangile de Jean, aux épîtres de Paul et à l’Apocalypse. Une telle retenue
n’est certainement pas l’effet du hasard, mais nous n’en connaissons pas les
motifs exacts. La volonté de ne s’appuyer que sur les versets reconnus
comme les plus solides figures sans doute en bonne place parmi eux.
Telle est donc la répartition des principales références scripturaires
utilisées par la théologie contemporaine pour cautionner, ou illustrer, le
dogme de l’éternité infernale. Comme nous le constaterons au fil de la
seconde partie de ce livre, ces références ne démontrent pas plus la validité
de ce dogme que le fait de voir le soleil se lever, au petit matin, au-dessus de
l’horizon, ne prouve qu’il tourne autour de la terre.
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CHAPITRE III
L’enfer éternel dévoilé : de la pastorale de la peur à celle
de la crainte
En fin du premier chapitre de ce livre, qui introduit quelques
remarques essentielles sur la manière dont l’Eglise des temps modernes
continue d’affirmer l’existence de l’enfer éternel, nous constations
l’existence de deux types de discours. L’un, certainement des deux le plus
récent, est celui adopté par le Concile de Vatican II, dont la Constitution
dogmatique Lumen gentium demeure, sur la question de l’enfer, un modèle
de sobriété. Ce type de discours particulièrement circonspect est aussi celui
des papes qui ont suivi, ainsi que celui du Catéchisme de l’Eglise catholique
de 1992. Mais, nous le savons, il y a aussi une tout autre manière de parler
de l’enfer. Elle est celle des anciens catéchismes diocésains dont nous
pouvons encore suivre la trace, il est vrai très atténuée, mais indubitable,
jusque dans la façon dont les pères dominicains et le jésuite F.Varillon
exposaient naguère la question de l’enfer.
Le premier type de discours, remarquable par sa pudeur
émotionnelle, paraît se méfier de tout débordement sentimental, ou
imaginaire, qu’il pourrait susciter. Sa circonspection lui impose de se limiter
au donné évangélique, ainsi qu’à en reprendre le vocabulaire quasiment mot
pour mot. Et s’il n’hésite pas, au besoin, à rappeler haut et fort le caractère
dogmatique de la doctrine de l’enfer, il évite de se lancer dans la
présentation des énoncés mêmes qui constituent le dogme. Ce type de
discours, qui met en scène un enfer émotionnellement aseptisé, quasiment
dépourvu de toutes images et comme tissé de seules notions, mérite à maints
égards, ainsi que l’enfer qu’il campe, d’être qualifié de conceptuel,
d’intellectuel. Pour s’être généralisé seulement dans la seconde moitié du
eXX siècle, ce discours n’en est pas moins l’héritier d’une pastorale infernale
ebien plus ancienne, puisqu’elle date au moins du XVII siècle.
La seconde manière de dire l’enfer, qui a pour elle le courage de
regarder dans les yeux l’horreur qu’elle annonce, cette seconde manière
diffère de la précédente – dont on pourrait penser qu’elle s’attachait à
inquiéter le moins possible – précisément en ce qu’elle vise avant tout, elle, à
épouvanter le plus possible. De là son penchant, qui la caractérise, à peindre
sans réticence, et avec réalisme bien sûr, comme observés de l’extérieur ou
comme subis et éprouvés de l’intérieur, tous les tourments et supplices
intolérables, tous les châtiments et sévices inouïs qui seront, croit-elle, du
pécheur non repenti, l’éternel et effroyable pain quotidien. L’enfer du
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premier genre est destiné avant tout à informer, bien plus qu’à angoisser,
effrayer, terroriser. Mais tel n’est certainement pas le cas du second, dont la
vocation ultime, nous l’avons dit, est d’impressionner, de bouleverser, de
terrifier. En raison des scènes qui le composent et du pathos qui l’habite, en
raison aussi du public auquel le plus souvent il s’adresse, ce deuxième enfer
est, fréquemment, désigné sous l’étiquette d’« enfer populaire ».
Des deux enfers, conceptuel et populaire, celui-ci est de très loin le
plus ancien. Il remonte aux premiers temps du christianisme. Non pas à
l’enfer évangélique, ou néo-testamentaire qui, en manière de description des
souffrances promises aux damnés, est, comme il est facile de le vérifier,
d’une remarquable discrétion, mais aux premiers récits de visions
e eapocalyptiques qui ont été écrits aux II et III siècles à l’usage de
communautés chrétiennes exténuées et terrorisées par de cruelles
persécutions et qui, en outre, croyaient à une fin du monde imminente. Dans
ces circonstances, la question du sort ultime des persécuteurs et des impies
se posait, en effet, de manière imminente et extrêmement concrète.
Le premier texte, pour apporter des réponses détaillées à une telle
question, date de la fin de la première moitié du second siècle. Il s’agit d’un
récit visionnaire : l’Apocalypse de Pierre. Cette apocalypse apocryphe, sans
doute rédigée en Égypte, décrit méthodiquement, par catégories et à grand
renfort de précisions terrifiantes, sadiques ou ignobles, les tourments qui
attendent les damnés. Elle eut par la suite une influence considérable sur la
littérature et l’iconographie médiévales. Notamment sur les représentations
edes tympans et vitraux des cathédrales. Au XIV siècle, l’enfer de Dante y
puisera quelques-unes de ses meilleures idées. L’enfer populaire naît donc
avec l’Apocalypse de Pierre. Comme l’écrit l’historien G. Minois, avec ce
texte, « le ton est donné ». Et ce sera désormais à qui surpassera les autres
dans l’atrocité et l’ignominie des détails fournis (1). L’effet qui consiste à
donner quelques citations illustrant de telles horreurs est facile, mais sûr.
Néanmoins, nous avons certainement ici mieux à faire. Comme, par
exemple, de camper, ne serait-ce qu’à grands traits, les origines du discours
actuel sur l’enfer. En quelques mots, l’histoire est la suivante.
eJusqu’à la fin du IV siècle environ, si atroce et répugnant que soit le
tableau de l’enfer, il réjouit bien plus les fidèles qu’il ne les terrorise.
L’enfer, en effet, ne leur est pas destiné. Il ne concerne que les autres, les
païens, les idolâtres, les impies. Saint Jérôme (347-420) n’hésite pas ainsi à
expédier tous ces derniers, sans exception, dans les flammes démoniaques,
alors que tous les chrétiens, selon lui, seront sauvés. Cependant,
sensiblement à la même époque, avec les sermons de saint Jean Chrysostome
(354-407), ou bien avec les écrits de saint Augustin (354-430), le ver
commence à entrer dans le fruit.
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L’un, en effet, laisse entendre que non seulement les païens, mais
aussi les pécheurs iront en enfer et l’autre y envoie les trois quarts de
l’humanité, les païens, les pécheurs, même les enfants non baptisés ! Certes
saint Jean Chrysostome ne condamne aux peines infernales que les chrétiens
coupables de « péchés graves ». Saint Augustin n’y assigne, quant à lui, que
ceux qui s’obstinent délibérément dans le péché. Ce que saint Grégoire le
Grand (540-604) - dont les Dialogues continueront d’illuminer la prédication
infernale pendant plus d’un millénaire - confirme formellement : seuls les
« grands pécheurs » iront en enfer. Mais où donc passe la ligne séparant les
pécheurs grands et petits ? À partir de quel seuil devient-on un grand r ? Ces questions ne connaissaient à vrai dire aucune réponse claire et
constituaient de ce fait autant de sérieux motifs d’inquiétude et d’angoisse.
Elles finirent même par engendrer chez les fidèles une peur spécifique dont
les historiens des mentalités – Ph. Ariès, J. Delumeau, G. Minois,… -
e esuivent depuis le V siècle la montée progressive. Au XII siècle, aucun
fidèle, depuis bien longtemps déjà, ne se croit plus à l’abri de la damnation.
Saint Bernard, lui-même, avoue à maintes reprises sa terreur de l’enfer. À
partir de ce temps, la peur de finir ses jours dans les flammes de l’enfer
devient si générale, et si intense, que les prédicateurs, qui découvrent en elle
un excellent instrument de salut des âmes et de conversion des pécheurs, se
mettent à la cultiver systématiquement. La « pastorale de la peur » est née.
Son principe est élémentaire et invariant : « Faire peur, pour faire croire,
terroriser pour convertir. » Mais si le principe est unique, les modalités
peuvent être diverses. Car il y a plusieurs manières d’effrayer et terrifier de
pauvres pécheurs. Une par exemple est de rappeler les descriptions
effroyables des Pères de l’Eglise : celles de saint Augustin, de saint Jean
Chrysostome, de saint Grégoire, entre autres. Mais ces Pères, il est vrai, sont
déjà bien lointains. Une autre manière, plus saisissante et formidable,
consiste à rapporter les récits de voyage d’âmes privilégiées à qui il aurait
été donné, à la faveur d’extases ou de visions, de visiter personnellement les
abysses infernaux. Bède le Vénérable, Grégoire de Tours, d’autres encore,
utilisèrent le procédé. Mais plus frappant encore est le témoignage de ceux
qui, non seulement purent voir et observer les supplices infernaux, mais à
qui il fut aussi donné d’en faire l’expérience et de les éprouver jusqu’au plus
intime de leur être. Tel fut le cas, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila à
qui Dieu permit d’éprouver en enfer des tourments abominables, dont elle
dut reconnaître qu’en comparaison, les pires souffrances terrestres ne sont
certainement que d’aimables divertissements. Voilà qui donne à réfléchir et
dont la valeur d’effroi est garantie. D’autant que sainte Thérèse savait relater
ses visions et expériences spirituelles de manière extrêmement vivante et
parlante.
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Sensiblement à la même époque que sainte Thérèse, saint Ignace de
Loyola allait de son côté découvrir et appliquer une nouvelle utilisation de
l’horreur infernale. Certes, dans la pastorale classique de la peur, la seule
évocation des supplices de l’enfer suffisait déjà à produire d’excellents
résultats, notamment sur les simples fidèles. Mais saint Ignace prit
conscience qu’exploitée de manière plus consciencieuse, plus systématique,
plus raisonnée, l’horreur infernale était à même d’inciter durablement les
fidèles plus exigeants et plus avancés à continuer encore plus avant leur
progression sur le chemin de la vertu. Raison pour laquelle il fit de « la
méditation sur l’enfer » l’un des temps forts de ses fameux Exercices
spirituels (2).
Cette méthode qui, pour épouvanter plus sûrement, demande, dès à
présent et autant que faire se peut, d’éprouver dans sa chair les souffrances
infernales ne se contente pas d’évoquer l’enfer dans l’au-delà. Elle le fait, en
quelque sorte, descendre ici-bas. Chacun pensera ce qu’il voudra de cette
méthode, que le Père Fessard qualifie de « sensorielle » (3), mais il est
indéniable qu’appliquée consciencieusement et de façon opiniâtre elle est à
même d’imprimer des marques profondes dans les âmes sensibles.
Mais reprenons le fil de l’histoire. Pour constater la venue d’un
etemps – à partir de la seconde moitié du XVII siècle environ - où
l’évocation en chaire des tortures infernales se mit à produire de moins en
moins d’effet. Notamment en raison de la généralisation, du moins dans
l’élite, d’une attitude d’esprit moins crédule, plus critique, plus exigeante en
matière de logique et de preuve. Le fait est sûr : les Bourdaloue et les
Bossuet, puis les Massillon, qui prêchaient devant la Cour et le Roi ne
pouvaient, en matière infernale, user des mêmes ficelles ni jouer des mêmes
émotions que le modeste curé de campagne. C’est ainsi que naquit à la fin du
e eXVII siècle, pour connaître son véritable essor dès le XVIII siècle, cette
pastorale de l’enfer – plus sobre et pudique, plus intellectuelle et rationnelle,
aussi plus soucieuse de s’en tenir à la seule lettre des Écritures saintes – dont
nous remarquions plus haut qu’elle est encore celle dont usent aujourd’hui
les plus hautes autorités de l’Eglise. L’apparition de ce nouvel enfer, plus
notionnel et moins imagé, allait-elle entraîner la disparition rapide de l’enfer
populaire, la mort de la pastorale de la peur ? Non point.
La pastorale conceptuelle n’avait cours, en effet, qu’en milieu
urbain. Dans les campagnes, bien au contraire, le renouvellement de la foi
souhaitée par la réforme tridentine continuait de s’obtenir à la faveur de
missions qui, devant des foules misérables et apeurées, brossaient les
tourments qui attendent le pécheur en des peintures hallucinantes. Au début
de l’entreprise missionnaire, l’un des meilleurs spécialistes du genre paraît
avoir été saint Vincent de Paul (1576-1660) dont G. Minois dira que, sous ce
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