Eclats d

Eclats d'Evangile

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Ces brefs commentaires correspondent aux textes choisis par la liturgie chrétienne pour trois années consécutives : ce sont des "éclats d'évangile". Ces "éclats d'évangile" invitent à faire un chemin dans ces textes fondateurs de vie. Ils posent la "question de l'homme", de l'homme-Dieu, bien sûr, mais de tout homme quand il ose regarder sa source et son destin.

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Ajouté le 01 juin 2010
Nombre de lectures 236
EAN13 9782296935679
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Éclats d’Évangile

Daniel HUBERT

Éclats d’Évangile
Commentaires des Évangiles du dimanche

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12436-3 EAN : 9782296124363

AVANT-PROPOS

Tout est dit dans les textes de l’Evangile et depuis des siècles, les commentaires, études et traductions n’ont pas manqué ! Mais dire est une chose et entendre en est une autre ! Entendre, c’est se laisser toucher, vibrer intérieurement et s’habiter autrement dans l’écho en soi d’une parole accueillie. C’est de cela dont il s’agit dans cet ouvrage. Quand l’oreille s’ouvre à cette parole évangélique, c’est toujours avec tout ce que l’on est et à un moment donné de son histoire. Quand le moment est venu, le texte, connu depuis longtemps et parfois usé par de multiples interprétations, apparaît neuf tout à coup. Dans la surprise de la redécouverte, c’est comme une envie de vivre qui vous prend. Il suffit d’un mot, d’une phrase d’un récit pourtant rabâché et des significations neuves éclatent et surprennent le cœur autant que l’esprit. Il se peut aussi que ce même texte évangélique vous demeure inconnu ou fermé. Il faut parfois le hasard d’une promenade en librairie ou l’occasion d’un cadeau offert par un ami pour rencontrer le texte qui, jusque-là, ne faisait guère partie de nos fréquentations ! Et nous voici atteint de façon bien mystérieuse par sa simplicité et sa profondeur. C’est dans cette double perspective que ces brefs commentaires sont ici proposés. Les titres de ceux-ci renvoient toujours à un aspect très pratique de la vie quotidienne : « la croyance, comment ça marche ? »… « N’ayez pas peur ! »… « Briser les anneaux de la violence »… La référence exacte du passage évangélique permet de le retrouver dans le texte lui-même de Matthieu, Marc, Luc et Jean avec le chapitre et le verset correspondants. La spiritualité bénédictine n’est jamais loin. On sait que celle-ci s’enracine profondément dans la lecture et la méditation de la Parole de Dieu. Saint Benoît par sa règle de vie a un art consommé

pour nous faire passer des « choses de la terre aux choses du ciel ». Avec lui, la parole de Dieu lue, méditée, goûtée au jour le jour transforme les éclaboussures de la vie quotidienne en des éclats qui peuvent raconter Dieu. C’est en ce sens que Saint Benoît est un maître de sagesse et d’expérience évangélique. Cette spiritualité en insistant sur la parole, les liens entre les frères, l’attention au quotidien, institue une certaine idée de l’homme. Dans un autre langage, la psychanalyse privilégie aussi la parole, le lien et le réel de l’humain dans ses moindres détails. Y aurait-il des résonances dans ces deux approches de l’homme apparemment bien éloignées ? Certains de ces commentaires suggèrent que ce voisinage n’est pas si incongru que cela ! Les phrases conclusives de ceux-ci, affirmatives ou questionnantes, tentent de le montrer. Il reste à chaque lecteur à faire son chemin et nul de sait où il peut mener. Il en va ainsi de toute parole, qu’elle soit de Dieu ou de l’homme. S’il arrive que le « dire » accède à « l’entendu », c’est toujours dans l’après-coup qu’on s’en rend compte et qu’on peut y goûter des fécondités souvent inattendues.

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INTRODUCTION

On trouvera ici de brefs commentaires pour les Evangiles des dimanches de l'année A. C'est une manière comme une autre d'entrer dans une lecture suivie de l'Evangile de Saint Matthieu, sauf pour les dimanches autour de la fête de Pâques qui reprennent quelques grands passages de l'Evangile selon Saint Jean. Ces quelques pages n'ont pas pour but premier d'expliquer ou de faire comprendre le texte évangélique. Les livres spécialisés existent pour cela et ils le font très bien ! Avec les mots de tous les jours, on tente ici de ne jamais lâcher les « questions d'existence » et « une posture spirituelle » possible en écho à la lecture de l'Evangile. Autrement dit, la parole évangélique est à la fois rupture et écho, alliance pour hier et aujourd'hui, chemin pour le présent et l'avenir. Les titres en forme de « slogans » peuvent rejoindre le lecteur dans sa préoccupation du moment. Ils sont alors une invitation à lire plus avant. C'est donc à chacun d'inventer sa promenade à partir de l'Evangile. Il se peut alors qu'il suffise de quelques titres et quelques commentaires pour retrouver le goût du souffle évangélique. Cela est bien ! Les premiers disciples n'ont suivi le Christ que sur quelques paroles et quelques gestes. Si nous leur ressemblons, ne nous étonnons pas de faire de même ! Mais il importe d'être vivant à sa suite ! **** L'ensemble de ces commentaires s'ouvre avec le texte d’Evangile (Matthieu 19 27-29) qui correspond à la fête de Saint Benoît le 11 juillet. Ces méditations écrites ne sont donc pas sans lien avec la spiritualité bénédictine. Elles trouvent aussi leur sens dans cette longue tradition qui cherche à vivre l’Evangile à la manière de Saint Benoît. « Ecoute ô mon Fils les paroles ... »

Dans le prologue de la Règle, cet avertissement indique qu'il faut entendre tout autant les paroles dites de la part de Dieu que celles des frères. Qu'il s'agisse de soi ou de l'autre, l'écoute est le cœur de la vie. Dans l'écoute de la parole on devient vivant. Pour rester vivant, il importe que chacun, à la lecture du texte, retrouve sa propre parole. Il est facile d’utiliser certaines pages laissées libres pour l’écriture personnelle qui peut jaillir comme un nouvel éclat ! Frère Jean Daniel HUBERT Prieuré Saint Benoît – Etiolles

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L’EVANGILE A LA SUITE DE SAINT BENOIT

Nous sommes au début du VIème siècle. Benoît (480-537), écœuré de l’ambiance des étudiants à Rome, s’enfuit dans la montagne pour vivre en ermite. Il parle de l’Evangile aux bergers et paysans du coin. A cause de sa renommée déjà grande, on lui demande de prendre la direction d’un monastère mais c’est l’échec. Plus tard, il s’entoure de quelques frères, ébauche une règle de vie mais c’est encore l’échec. En dépit de la Règle qu’il va écrire et qui traversera les siècles, en dépit de cette longue descendance que sont les fils de Saint Benoît, tout commence par ce double échec. Plus tard, au Mont Cassin, il rédige sa règle en insistant sur le souci du frère et pas seulement sur le seul à seul avec Dieu. De son côté, le pape Saint Grégoire le Grand écrit une vie merveilleuse de Saint Benoît, pleine de miracles et d’évènements extraordinaires pour bien faire comprendre qu'il s'agit là d’un personnage exceptionnel. Benoît est un sage, un législateur, un homme de prière. Plus tard encore, on se disputera les reliques du héros. Entre Saint Benoît sur Loire et le Mont Cassin, l'Europe se couvrira de véritables citadelles monastiques ou d'humbles prieurés. Aujourd'hui, nous sommes là et nous vivons avec cet héritage qui nous dépasse et qui nous fonde. La lecture du Livre des Proverbes (2 1-9) peut s'entendre comme la source du prologue de la Règle. Un maître spirituel enseigne à son disciple la Sagesse qui vient de Dieu. Lire l’Evangile à la suite de Saint Benoît Dans ce passage évangélique de Saint Matthieu (19 27-29), il est question, avant le texte d'aujourd'hui, du jeune homme riche qui s'adresse au Maître et qui, après réflexion, refuse de le suivre. Dans le passage qui nous est proposé, il s'agit des disciples, qui eux ont tout quitté, mais qui se demandent bien quel sera leur avenir :

« voilà que nous avons tout quitté ; qu'est-ce qu'il y aura pour nous ? » Il en va ainsi pour tous nos choix d'existence : qu'il s'agisse d'une femme, d'un métier, d'une passion, de Dieu lui-même, le choix fait implique toujours de l'inconnu vis-à-vis de l'avenir : quand on quitte, quels sont les profits espérés ? Ici la parole évangélique est radicale, il s'agit de tout quitter. Les disciples, en suivant Jésus, font rupture avec le passé du peuple d'Israël ; ils perdent leurs coutumes, leurs biens, mais ils deviennent les fils privilégiés d'une aventure divine qui a des dimensions d'éternité : « celui qui aura tout quitté, maison, frère, sœur, père, mère ou enfants aura en partage et en héritage la vie éternelle. » Texte extraordinaire donc, qui fait passer le disciple de l'ordre naturel à l'ordre symbolique. Si Saint Benoît et sa règle ont encore quelque pertinence aujourd'hui, c'est justement parce qu'ils proposent ce passage fondamental à un autre ordre des choses. Un Maître de sagesse, Saint Benoît ou un autre, c'est un passeur qui fait voir, entendre et toucher au-delà de ce que l'on voit, entend ou touche. A la suite du Christ, Saint Benoît institue, par le moyen du monastère, une sagesse de vie Il organise un lieu et un espace où la question de Dieu pourra être vue, entendue, touchée. Les détails à propos du travail, du boire, du manger et toutes choses du genre sont prévus et réglés pour que cette question de Dieu ne soit pas une idée ou un rêve mais une pratique de vie. Les relations entre frères sont organisées pour que chacun reste sensible à cette question fondamentale. Cette façon de voir le quotidien est précieuse aujourd'hui. La plupart du temps, nous ne voyons que ce qu'il faut faire ou produire, ou nous nous construisons un monde imaginaire, quelquefois spirituel, à l'abri des vicissitudes et des contingences. Si Saint Benoît est vraiment un maître de sagesse pour aujourd'hui, c'est en nous rappelant ce principe d'incarnation : toute réalité humaine est un chemin possible vers Dieu et avec Dieu. Qui que nous soyons, nous n'avons jamais fini d'être humain ouvert au mystère, à l'immense !

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A la suite du Christ, Saint Benoît est un homme de prière De nombreux chapitres de la Règle organisent la prière de façon quasi obsessionnelle, là n'est pas l'essentiel. Le rythme et l'esthétique d'une prière ont bien sûr leur importance. Mais ce qui me semble significatif, c'est de voir comment Saint Benoît nous fait comprendre que la prière collective et personnelle crée la communauté monastique qui est en fait de l'église en réduction. « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux. » Ce point de vue n'est pas sans pertinence pour aujourd'hui. On ne prie pas pour se sentir bien ou accomplir son devoir. On prie pour continuer d'être humain, pour continuer d'être responsable de cette humanité qu'on a en partage et qui prend source et sens si elle s'ouvre à Dieu. La prière, quelle que soit sa forme, fait et construit l'humain. Pour une spiritualité bénédictine aujourd'hui Ce qui importe, c'est la mise en œuvre. Comme Saint Benoît, nous sommes marqués par les échecs passés ou présents de cette aventure de vie commune. Comme lui, il nous faut apprendre de ceux-ci. A la suite de bien d'autres, nous portons avec nos fragilités un héritage spirituel immense. Comme lui à Subiaco, nous sommes sensibles au voisinage, à la proximité des choses et des gens, à la durée d'un lien ou d'une action. La prière nous intéresse moins pour nous-mêmes qu'avec les autres mais en sachant que celle-ci prend tout son poids dans l'expérience personnelle. Nous nous disons « moines pour la ville » et non moines dans la ville, plutôt compagnons que modèles à contempler, plutôt disciples du chemin d'Emmaüs que Pierre, Jacques et Jean sur la montagne de la transfiguration ! Tout cela cherche à se vivre au hasard des rencontres et dans la façon de prendre la vie avec ceux et celles croisés en chemin. « Avec vous » justement, et en cela nous nous démarquons sans doute des images et représentations que l'on peut avoir de la vie monastique que l'on imagine retirée et en distance du monde. Pour dire vite et pour reprendre l'histoire, nous sommes plus du côté « Subiaco » que du côté « Mont Cassin » ; la vie communautaire y 13

a sa cohérence avec et malgré les différences de chacun, mais en même temps, elle prend son sens avec tous les liens extérieurs vécus par chaque frère.

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BONNE ET SAINTE ANNEE
1er dimanche de l’Avent Matthieu 24 37-44

Bonne année pour notre planète qui flambe un peu partout ! Bonne année pour ces enfants qui meurent de faim ou succombent sous les coups ! Bonne année pour le clochard ! le fou ! le prisonnier ! le déprimé ! N'y a-t-il pas quelque impudeur ou grande naïveté à formuler de tels souhaits au seuil de cette année liturgique ? Pourtant, cet Evangile résonne en nos cœurs comme un coup de trompette pour nous réveiller et nous rappeler que Dieu vient, là même où on ne l'attend pas, au cœur même du tragique de nos vies. « Là où croit le danger, là est aussi le salut » dit le poète. Les signes des temps ne sont pas seulement au versant du malheur ; ils sont aussi des appels à l'espérance, des moments de renaissance possible. Tenez-vous prêts La vigilance est un art difficile. Trop souvent nous laissons à d'autres le soin de penser et de décider à notre place. Collectivement, nous croyons un peu vite que nous sommes le jouet de forces et d'enjeux qui nous dépassent. Il nous est difficile de nous tenir prêt, d'anticiper le temps qui vient, de dire non à la fatalité. La prière n'est pas seulement attente ou pure contemplation ; elle est aussi cette ouverture du cœur au futur. Dieu nous parle quand nous ouvrons nos vies à l'espérance. L'un sera pris, l'autre laissé L'Evangile nous laisse entrevoir ici une curieuse alternative. Qui préside au choix pour les deux hommes qui sont au champ ou les femmes qui vont au moulin ? Dieu sans doute, mais ce qui nous échappe ce sont bien les motivations profondes d'un tel choix ! Il reste pour ces hommes et ces femmes à exister dans la foi avec ce qui leur arrive, à se mettre en marche avec ce qui advient. L'un sera

pris, l'autre laissé. Nous sommes chacun l'un et l'autre de l'Evangile ! Vous ne connaissez pas le jour où le Fils de l'homme viendra, veillez ! A la fin de ce passage évangélique, le Seigneur surgit dans l'histoire, dans notre histoire, et c'est à nous de demeurer éveillé pour en apercevoir quelque chose. La plupart du temps, c'est dans l'après-coup que nous reconnaissons ce mystère de Dieu qui est venu en nos vies. Trop souvent notre vie s'endort dans la répétition ou dans le spectacle du monde. Veillez, c'est se tenir à l'intérieur de soi, en état de naissance. Chaque instant qui passe est une genèse possible. A chaque moment qu'il nous est donné de vivre, nous sommes à l'aurore d'un monde nouveau, comme au temps des origines quand la parole divine éveillait l'univers et l'histoire. A-t-on jamais fini d'ouvrir les yeux et les oreilles de notre cœur au mystère de Dieu qui s'éveille en nous ? Bonne année donc ! Si chaque jour est une naissance possible. « Si ta vie s'endort, risque-la ! » dit encore le poète !

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JEAN-BAPTISTE : UN GRAND REPORTER
2ème dimanche de l’Avent Matthieu 3 1-12

La parole du prophète Jean-Baptiste retentit dans le désert. Vat-elle se perdre dans le vent et le sable ? Elle nous appelle au changement : « convertissez-vous. » Elle nous ouvre un espace : « le royaume des cieux est tout proche. » Aujourd'hui encore, une parole est digne d'intérêt si elle est transformante, si elle ouvre un avenir. Cette parole prend du poids à cause de celui qui la porte. JeanBaptiste est ici décrit avec détail : son vêtement, sa nourriture, sa pratique. Ce personnage attire et fascine non seulement par sa parole mais par sa qualité d'être. A son contact, les gens de Jérusalem, de Judée et de la région du Jourdain ont envie de faire retour sur eux-mêmes pour changer leur vie. Les obstacles viennent des pharisiens et des saducéens. Ils sont normalement des spécialistes de la loi, mais voici qu'ils ne savent pas interpréter les signes des temps. Ils connaissent par cœur l'histoire du peuple, Abraham et les autres, mais ils sont aveugles au temps qui vient. Et le prophète menace : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits va être coupé et jeté au feu. » Jean-Baptiste, à travers ce texte évangélique qui reconstruit la trajectoire du prophète, est enfin présenté comme l'annonceur d'un autre, plus grand, plus fort et plus digne que lui : « Il vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu. » Puis viennent des comparaisons agricoles qui indiquent qu'un « jamais plus comme avant » va advenir dans un temps très proche : « Il tient la pelle à vanner », « Il va nettoyer son aire », « Il amassera le grain dans son grenier ». Pour Jean-Baptiste, pour tout croyant, les temps nouveaux inaugurés par le Christ sont toujours une urgence. Qui est donc Jean-Baptiste sinon le prophète par excellence, un homme semblable à nous mais venu de Dieu, tout entier dans sa parole et dans l'histoire ? La force du prophète tient à ce double registre de la parole et de l'histoire.

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Pourquoi rêver à Jean-Baptiste ? Celui-ci n'est pas seulement ce personnage qui fait jonction entre les deux testaments, il est aussi la figure possible qui nous invite aujourd'hui. Si nous habitons notre parole et notre histoire, il y a des chances pour que tout cela ne soit pas sans effet. Si nous croyons que les temps qui viennent peuvent toujours être des temps nouveaux, nous quitterons les discours, les certitudes, les habitudes et les « qu’en dira-t-on » pour le risque d'une parole singulière et fragile mais pleine et entière. Alors, l'histoire la plus terriblement quotidienne prendra ce goût d'infini et d'immense. Il y a toujours urgence à entrer dans sa parole et son histoire, les temps nouveaux commencent au plus profond de soi. Bien sûr les obstacles seront là, mais quand le feu a pris au cœur de l'intime, il ne peut s'éteindre.

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JEAN-BAPTISTE : LE ROYAUME AU PRESENT
3ème dimanche de l’Avent Matthieu 11 2-11

Dans la nuit de sa prison, Jean-Baptiste témoigne des temps nouveaux. Réduit à l'impuissance et proche de sa mort, il ne voudrait pas s'être trompé ! Quelques-uns de ses disciples s'en vont vers Jésus pour lui poser la question de confiance : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Au questionnement inquiet de Jean-Baptiste, Jésus répond : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la bonne nouvelle est annoncée. » L'incroyable est entrain d'advenir, le royaume est là, une parole neuve se fait entendre. Déjà le prophète Isaïe employait un langage analogue. Dans les obscurités de son temps, il avait vu s'ouvrir les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, il s'était réjoui des bondissements du boiteux, il avait entendu la bouche du muet crier sa joie (Isaïe 35 10). Cette espérance des temps nouveaux agite le cœur humain depuis toujours, et ce n'est pas un rêve ! A qui sait voir et entendre, le royaume est déjà là ! Les boiteux marchent quand l'homme se lève pour crier paix et justice quoi qu'il en coûte, quand le racisme est déclaré hors la loi ! quand des inconnus se parlent, quand des fenêtres s'ouvrent. Les aveugles voient quand les yeux regardent vers le proche comme vers le plus lointain, en dépit des frontières sociales. Les sourds entendent quand la solitude est brisée, quand l'anonymat et l'ennui restent à la porte de nos vies. Le royaume espéré par Jean-Baptiste n'est pas un rêve, il advient aujourd'hui à qui sait voir et entendre pour renaître. Le royaume, c'est du présent. Mais pour l'apercevoir, l'entendre, le voir, le toucher, il faut sortir de nos prisons, de nos peurs et de nos impuissances. Comme Abraham, il faut prendre la route, partir dans la confiance, découvrir la grandeur dans nos petitesses, être ébloui de l'immense dans les étroites limites de notre quotidien, saisir la réalité au-delà des apparences. Le royaume est toujours un trésor caché au cœur de nos itinérances. 19

DIEU EN CHAIR ET EN OS !
4ème dimanche de l’Avent Matthieu 1 18-24

L'origine de Jésus telle qu'elle est décrite dans l'Evangile est le fruit d'une crise entre Joseph et Marie. Leurs habitudes culturelles et religieuses sont bouleversées par l'événement à venir. Le passage de ce qui fait crise à celui de l’acceptation ne va pas de soi. Pour le couple mythique de la genèse, il en a été de même. Dans les deux cas, il s'agit de naître à Dieu, de naître en Dieu. L'enfant qui va venir s'appellera Emmanuel : « Dieu avec nous. » Jésus est issu de la lignée de David, il y a en lui du sang royal. Le nom reçu exprime une qualité divine annoncée déjà par les prophètes, Jésus est Dieu qui sauve. A travers les mots choisis et la façon de raconter l'événement, Dieu se dévoile et prend chair et os comme nous pour sauver l'homme. En Jésus, Dieu parle ou pleure, frémit devant la mort ou se laisse toucher jusqu'aux entrailles. Il y a là quelque chose de vertigineux qui n'a pas fini de nous questionner. Croire en Dieu comme l'absolu, l'immense, l'infini ou le vide passe encore, mais qu'il adopte figure humaine et devienne comme l'un d'entre nous ! Là est l’épreuve, là est le mystère ! Nous entrons là dans le mystère et que nous le nommions « incarnation » ne change rien à l'affaire ! Bien plus, cette humanité au versant de Jésus n'est pas seulement glorieuse ou exaltante, mais elle assume jusqu'au bout l'échec, la souffrance et la mort. Autrement dit, quand il y a de l'humain qui souffre ou pleure, quand l'homme est blessé de quelque manière que ce soit, Dieu lui-même est en train de se dire. Dieu est en chair et en os là où l'humain se cherche, s'ébauche ou se réalise. Marie et Joseph s'affrontent eux aussi à ce mystère. Joseph, le juste, a mis Dieu bien au-delà des vicissitudes de l'humanité et il s'entend dire de ne pas craindre celui qui vient pour le peuple. De Marie, rien n'est dit dans ce passage évangélique, sinon que son corps palpite déjà de la vie à venir. Dieu prend chair et os dans

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l'obscur, comme chacun d'entre nous. Il est en gestation dans la nuit d'un corps de femme comme en chacun d'entre nous. L'infini du temps de Dieu s'éprouve dans la finitude de cette attente. Depuis ces moments bénis, nous savons que Dieu vient au cœur de celui qui attend.

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BERGER DES TEMPS NOUVEAUX
Fête de Noël Luc 2 1-14

« En ces jours-là… » la vie de Joseph et de Marie devint le berceau de Dieu ! Les signes de l'histoire du peuple ayant mûri comme un fruit, la vie s'annonce comme une bonne nouvelle à entendre et à saisir ! Nous sommes les héritiers lointains de cette longue histoire du peuple, nous portons en nos existences fragiles un trésor qu'il nous faut redécouvrir chaque jour. Aujourd'hui notre vie est le berceau de Dieu. Aujourd'hui un Sauveur nous est né. Vivants, nous le sommes parfois, quand il s'agit de traverser les épreuves, les souffrances ou les échecs qui ne manquent pas de nous questionner. Il y a aussi des instants où les pertes de l'existence sont si intenses qu'il nous arrive de croire que nous sommes perdus ! Mais il s'agit surtout d'être « naissants ». Quand nos yeux ne percent plus la nuit, croire à l'aurore ! Quand nos oreilles sont bourrées de cendres, entendre malgré tout la voix du proche ! Quand plus rien ne nous touche, quand nous sommes secs et durs, vibrer encore une fois ! Noël, c'est redevenir « naissants », entendre et voir la gloire de Dieu qui épouse notre humanité. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime. » Pour aujourd'hui, nous sommes des bergers de l'Evangile, les bergers de la vie, responsables de dire la lumière au cœur de la nuit, témoins de cet homme venu de Dieu, lui qui ouvre à notre monde des temps nouveaux. Bergers des temps nouveaux, nous savons d'expérience que notre cœur rempli de peurs, d'angoisses ou de folies est aussi capable d'aimer et d'espérer. Nous savons d'expérience, malgré nos ténèbres et nos obscurités, que nos gestes et nos paroles peuvent être remplis de lumière divine et que la vie chante malgré nos cris. 22

SACREE FAMILLE
Sainte Famille Matthieu 2 13-15/19-23

Joseph est un rêveur mais cela sauve la famille ! La fuite en Egypte et le retour, tels qu'ils nous sont rapportés dans l'Evangile, constituent comme un nouvel exode. Pour ce groupe familial qui finalement viendra à Nazareth, cette errance est tout à la fois l'accomplissement des écritures et une question de survie. Les événements d'un moment prennent sens par rapport à une histoire beaucoup plus vaste et marquée par Dieu. Pour le « Nazaréen », la vie commence donc sur les routes d'exil et dans la fragilité. On remarquera ici que Joseph tient une place essentielle dans ce destin familial. L'Egypte et Nazareth sont les deux endroits symboliques. A la servitude des israélites qui finiront par se libérer du pharaon correspond l'intimité familiale où, pendant des années, Jésus vivra caché avant d'enfanter d'autres libérations. Ces premiers moments familiaux décrits par Matthieu préparent dans le secret des ruptures fondamentales que l’on trouve à travers les Evangiles. Ailleurs, Jésus enfant sera présenté comme un Maître de sagesse, plus occupé des affaires de son Père que de sa propre famille (Luc 2 41-52). Plus tard, le souci du royaume à annoncer prévaudra sur la réputation de ses paroles (Marc 3 31-35). L'épisode de Cana marquera à sa manière les relations entre la mère et son Fils (Jean 2 1-12). Puis sur la croix et proche de sa mort, Jésus regarde sa mère et le disciple qu'il aime. Une nouvelle fois, il bouscule les relations habituelles et « recompose » entre Marie et Jean une relation « mère-fils » qui a de quoi nous surprendre quand il dit à sa mère « Femme voici ton Fils » puis il dit au disciple « Voici ta mère » (Jean 19 26-27). Nazareth est le lieu source, mais il prend sens si l'on n’oublie pas le reste de « l’histoire familiale » de Jésus. Le temps secret des harmonies premières prépare une histoire beaucoup plus bouleversée.

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A la chaleur affective de Nazareth répondent ces autres moments où le Fils instaure la rupture d'avec ses proches et surtout sa mère ! Tout le monde connaît bien ces stratégies de l'amour maternel qui peuvent empêcher un fils de se dénouer de ses liens fondateurs. L'amour d'une mère peut faire mourir un fils ! Dire non et se séparer est une œuvre de longue haleine qui demande beaucoup d'amour ! Tant il est vrai qu'il ne suffit pas de se délier à un moment ou un autre si on n’accepte pas de se relier. Jésus nous invite à ce fabuleux passage. Sans rien renier de ses origines, mais en les dépassant, il nous invite ailleurs, au pays de la parole libre, là où chacun de nous peut renaître.

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« MARIE, FILLE DE LA TERRE MARIE, FILLE DE DIEU »
Sainte Marie Mère de Dieu Luc 2 16-21

Les bergers vont à la rencontre de cette nouvelle famille. Ils « découvrent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans une mangeoire ». Après avoir vu, ils racontent, et tout le monde s'étonne. Ce qui surprend, c'est le lien qui est fait entre ces premiers moments d'une histoire familiale et les dimensions beaucoup plus vastes de la grande aventure du peuple de Dieu évoquées ici. L'enfant dont il est question concerne Marie et Joseph mais il est déjà riche des alliances et des filiations qui l'ont précédé. Marie, témoin et acteur de l'événement, se situe elle aussi dans l'intime et l'immense mystère qu'elle pressent. Les bergers, à travers ce que nous dit le texte, donnent une dimension divine à leur rencontre : « Ils glorifient et louent Dieu pour tout ce qu'ils ont entendu et vu selon ce qui leur avait été annoncé. » Au huitième jour, celui de la circoncision, l'enfant reçoit le nom de Jésus : « Dieu qui sauve ». Il est bien de son peuple mais il vient aussi d'ailleurs. A travers ce texte, le destin féminin de Marie prend toute sa signification. En son corps, elle met au monde mais elle indique un monde encore plus immense. De plus cette double dimension de son existence concerne aussi l'entourage, ici les bergers, mais plus tard bien d'autres. Marie « fille de la terre, fille de Dieu ». En son corps, elle éprouve ce qu'il est de tout destin humain. Toute entière enracinée dans son peuple, ses traditions et sa féminité, elle retient et médite en son cœur ce que Dieu lui fait. Tout croyant est appelé à cet enracinement et à cette ouverture divine, c'est le nécessaire chemin pour des fécondités souvent bien inattendues.

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LES CHEMINS DE L’EXPERIENCE
Epiphanie Matthieu 2 1-12

Quittons quelques instants les enfantines et traditionnelles représentations à propos des mages en route vers Jésus… Ces trois grands personnages du récit évangélique sont en marche pour acquérir « la connaissance ». Ils ont soif d'un savoir absolu sur le monde et les hommes. Pour acquérir ce savoir, il y a l'étoile qui représente le monde des dieux, oriente la marche des hommes, rythme le jour et les saisons. Ces trois grands de notre récit veulent en savoir plus et mieux sur ce monde des dieux, sur l'homme et sur le temps. Ces rois du savoir partent donc sur les chemins. Mais rien ne se passera comme prévu. Le lieu de la connaissance devait être Jérusalem, mais ce sera finalement Bethléem, ce village obscur de la Judée. L'étoile, signe du savoir sur le monde, cède la place aux écritures et à la parole du prophète. Les personnes normalement installées pour indiquer des chemins pour vivre sont destituées de leur place. Hérode, les chefs des prêtres, les scribes reculent au profit d'un enfant nouveau-né. Fautil donc conclure qu'un chemin de savoir est toujours voué à l'échec quand il s'agit du Fils de Dieu ? Les trois grands du récit évangélique vont opérer le grand passage qui va du savoir à l'expérience. Bien sûr qu'ils accéderont à la connaissance mais ce sera par un tout autre chemin. L'étoile n'est plus alors un signe à utiliser pour maîtriser le temps et l'espace mais un appel à entendre qui invite sur les chemins de l'avenir. L'expérience de Dieu est ainsi, elle passe à travers des signes souvent très simples. Nous quittons alors la maîtrise des choses et des gens pour nous ouvrir à des réalités beaucoup plus vastes. Alors le signe reçu procure une immense joie. On passe du savoir sur les choses à l'intelligence du cœur. L'expérience de Dieu est ainsi, elle met la connaissance du cœur à l'intime du savoir. Le signe vécu comme un don provoque une réponse. Ce sont ici les trois cadeaux symboliques. L'or, la myrrhe et l'encens racontent la vie même de Jésus. L'expérience de Dieu est ainsi, elle ne 26

s'atteint pas essentiellement à coups de moyens et de méthodes, elle est ouverture de soi aux signes qui adviennent, ouverture du cœur à la vie qui se donne. Qu'en est-il de chacun de nous à la suite de ces « trois grands de l'Evangile » ? Ceci d'abord, que toutes nos « royautés d'aujourd'hui » sont des expériences de Dieu possibles. Loin de désigner toute réalité humaine comme bonne ou mauvaise, il nous faut être, avant tout cela, du côté de la vie. Toute réalité humaine peut être un appel à la Vie. Il nous faut passer du chemin de la connaissance à un savoir d'expérience. L'un ne va pas sans l'autre. Mais l'expérience, la mise en route de soi est le moment nécessaire pour apprendre et savoir. La foi n'est pas une gnose mais une expérience personnelle et communautaire. Tout chemin d'expérience ne prend sens et poids que s'il est raconté. Il en est de ce récit évangélique comme de tout ce dont nous pouvons témoigner. Tout croyant porte en lui les richesses innombrables de sa propre expérience de Dieu. Toute communauté se construit avec et à partir de ces expériences individuelles enracinées dans la tradition. L'épiphanie, c'est Dieu manifesté par d'autres chemins ! Les chemins de l'expérience sont les chemins de Dieu.

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RENAISSANCES
Baptême du Seigneur Matthieu 3 13-17

L'Evangile de Matthieu, c'est le récit de Dieu à travers la vie, le destin et l'enseignement de Jésus. Mais à la mort du Maître, pour les disciples, le monde s'écroule. Ils vivent alors dans le doute, la fuite et le silence. Les traditions juives qui sont les leurs vont les aider peu à peu à dépasser cette catastrophe identitaire et relationnelle survenue avec la mort de Jésus. Ils utiliseront quelques termes significatifs : « Il est vivant », « Il est ressuscité », ou quelques récits d'apparition pour parler du corps, de la mort, de la présence ou de l'absence au-delà du sensible. Raconter le vivant malgré la mort est une entreprise qui ne s'est pas faite du jour au lendemain. Dans le récit du baptême du Christ, nous sommes au début de sa trajectoire. Jésus est marqué par Dieu, il nous est dit que ce mystère divin l'habite. On y mentionne la Galilée, la terre de toutes les nations. Jésus est offert à tout homme. Par ailleurs, il reprend une pratique de conversion et de purification connue de son peuple, exercée par Jean-Baptiste. Jésus est avant tout un juif, fils de ce peuple-là et c'est de l'intérieur de cette tradition spirituelle qu'il annonce du neuf : une bonne nouvelle ! « Les cieux s'ouvrent, l'esprit de Dieu descend, une voix se fait entendre, un amour s'affirme. » Celui qui écrit cet Evangile nous raconte Dieu entrain de se saisir de la personne de Jésus. Si les cieux s'ouvrent, c'est bien que la nature, le cosmos sont des lieux de révélation du divin. Si l'on nous parle de cet esprit qui descend, c'est pour nous faire comprendre que Dieu lui-même se met en route vers l'homme. Si une voix se fait entendre, c'est que la parole est un lieu privilégié de révélation divine. Si un amour s'affirme, c'est que cette réalité est fondatrice de l'alliance de Dieu avec l'homme.

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