Eglise-Famille-de-Dieu genèse et pertinence du concept Tome 2

Eglise-Famille-de-Dieu genèse et pertinence du concept Tome 2

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Français
342 pages

Description

Cette étude monographique met en évidence la genèse du concept de l'Église-Famille-de-Dieu au Burkina Faso et mesure sa pertinence dans un champ ecclésial particulier, celui de l'Église catholique au Togo. En définitive, il s'agit de tenter une refondation de l'Église-Famille-de-Dieu en vue d'une réception communautaire de Vatican II et d'Ecclesia in Africa.

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Date de parution 20 décembre 2018
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EAN13 9782140108358
Langue Français
Poids de l'ouvrage 6 Mo

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AFRIQUE
AFRIQUE
Église-Famille-de-Dieu Séverin Yaovi VOEDZO
genèse et pertinence du concept
Le cas du Togo
Pour une théologie de l’Église-Sacrement
Tome 2 Église-Famille-de-Dieu
Depuis Ecclesia in Africa, le concept de l’Église-Famille-de-Dieu est genèse et pertinence du conceptidentifi é comme le concept africain de l’inculturation de l’ecclésiologie de
communion du concile Vatican II et la clé de la nouvelle évangélisation
en Afrique. Son adoption suscite des polémiques chez des pasteurs et Le cas du Togo
des théologiens africains, notamment au sujet de sa genèse et de sa
pertinence.
Plusieurs études bibliques et théologiques ont été effectuées au Pour une théologie de l’Église-Sacrement
sujet du concept de l’Église-Famille-de-Dieu. Celles-ci ont surtout pour
vocation de le valider comme étant un concept ecclésiologique africain.
Tome 2Or la promotion faite au concept de l’Église-Famille-de-Dieu au plan
continental, national et diocésain n’est qu’institutionnelle, voire même
conventionnelle. Pour dépasser le cadre d’une appropriation simplement
superfi cielle de ce concept, il nous a paru nécessaire et urgent
d’accorder une place prioritaire aux spécifi cités historiques, culturelles
Schéma 1 : Physionomie actuelle et communautaires de chaque Église locale à l’instar de l’expérience Sokodé Aného des communautés diocésaines du ecclésiale du Burkina Faso qui apparaît comme le modèle fondateur.
Togo : Eglise Peuple de Dieu sur le
La présente contribution qui se veut une étude monographique met en modèle de structure pyramidale
évidence la genèse du concept de l’Église-Famille-de-Dieu au Burkina Lomé AtakpaméFaso et mesure sa pertinence dans un champ ecclésial particulier,
Schéma 2 : Configurationcelui de l’Église catholique au Togo. En défi nitive, il s’agit de tenter Dapaong
sacramentelle des communautés une refondation de l’Église-Famille-de-Dieu en vue d’une réception Kpalimé diocésaines du Togo : Eglise Peuple communautaire de Vatican II et d’Ecclesia in Africa.
de Dieu sur le modèle à construire.
Kara Eglise dans l’état de réception de
Vatican II et d’Ecclesia in Africa.
Séverin Yaovi VOEDZO, prêtre du diocèse d’Atakpamé
Sokodé Aného(Togo), est actuellement fi dei donum au diocèse
de Belfort-Montbéliard, curé de la cathédrale
SaintChristophe et de l’unité pastorale Saint-Jean-Baptiste,
AtakpaméLoméégalement Adjoint au délégué diocésain de la coopération
missionnaire. Docteur en théologie catholique, Séverin
DapaongYaovi VOEDZO est chercheur associé au Groupe de Recherches Kpalimé
et d’Études en Théologie Pratique et Herméneutique (GREPH) à
l’Université de Strasbourg. Kara
Tome 2
théologique & spirituelle
ISBN : 978-2-343-15880-8
théologique & spirituelle35 €
Église-Famille-de-Dieu
genèse et pertinence du concept
Séverin Yaovi VOEDZO
Le cas du Togo
Pour une théologie de l’Église-Sacrement





















Église-Famille-de-Dieu : genèse et
pertinence du concept. Le cas du Togo
Pour une théologie de l'Église-Sacrement
Tome 2





























Séverin Yaovi VOEDZO











Église-Famille-de-Dieu : genèse et
pertinence du concept. Le cas du Togo
Pour une théologie de l'Église-Sacrement
Tome 2

















© L'Harmattan, 2018
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
www. editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-15880-8
EAN : 9782343158808




Dédicace


A vous Lambert Anani Kokou et Macaire Agbéko Komivi VOEDZO,
mes chers jeunes frères défunts,
A vous Marie-Madeleine Ayaba et Joseph Komi Mensah VOEDZO,
mes chers parents défunts,
En communion avec Marie-Josée Consolata, Edwige, Solange et
Apollinaire VOEDZO,
.







Préface

Une question préoccupe Séverin Yaovi Voedzo, l’auteur de cet
ouvrage : le label Église-Famille-de-Dieu est-il pertinent pour l’Église
catholique au Togo, un pays de l’Afrique de l’Ouest ? Pour y
répondre, il fait une analyse historique et socioculturelle du pays en
relevant les grandes étapes, les crises et les diverses attitudes des
responsables de l’Église, en particulier les rapports entre les évêques
et les dirigeants du pays. Il étudie la manière dont les missionnaires
occidentaux et, à leur suite, les responsables locaux de l’Église se sont
impliqués dans le développement, notamment à travers l’école et
l’éducation. Il essaie de comprendre pourquoi la fraternité en Christ
n’est pas toujours au rendez-vous dans les relations entre chrétiens.
Le Togo est devenu un territoire sous domination
francobritannique après la défaite allemande lors de la Première Guerre
mondiale. Ce pays était colonisé par l’Allemagne depuis 1884. Les
Anglais s’approprient la partie frontalière de la Côte de l’Or, l’actuel
Ghana, et les Français s’emparent du reste du territoire togolais. Après
l’indépendance, le Togo est confronté à diverses crises politiques,
sociales, économiques auxquelles il faut ajouter la crise des valeurs et
celle provoquée par la « modernité » dont les sens sont multiples.
Victimes de la dictature et de la pauvreté, les Togolais luttent pour
survivre comme ils peuvent. Le tournant socio-politique inauguré par
le discours de la Baule de François Mitterrand semble avoir laissé des
traces jusque dans les familles engagées dans une recherche
d’autonomie, d’expression et d’une quête du respect de libertés
fondamentales. La famille semble davantage préoccupée par un espace
de liberté et la promotion de valeurs qui ne sont pas celles que
véhicule l’Église catholique au Togo.

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Selon Séverin Yaovi Voedzo, le discours de la Baule, en juin
1990, a accéléré la détermination du peuple togolais à s’affranchir du
joug du dictateur à la tête de l’État. L’avènement de la démocratie
permet au peuple de prendre conscience des abus du pouvoir en place.
Les chrétiens deviennent plus critiques envers les responsables de
l’Église présente au Togo. Si certains dénoncent les rapports, qu’ils
considèrent comme malsains, entre Église et État, d’autres souhaitent
surtout promouvoir une société de bonne gouvernance à tous les
niveaux pour bâtir réellement une civilisation basée sur la justice et la
fraternité.
Les langues sont multiples au Togo, mais seuls l’éwé (parlé par
20% de la population du pays) et le kabiyè (parlé par 16% de la
population) sont enseignés dans les écoles, en plus du français qui
demeure la principale langue d’enseignement. Si les Togolais sont
attachés aux religions ancestrales (les adeptes sont estimés à 59% de
la population), les catholiques sont nombreux (22 % de la population),
suivis par les musulmans (12 %) et les protestants (6%). La question
du dialogue interreligieux est posée, mais ce qui semble inquiéter
davantage l’auteur, c’est « la prolifération des communautés non
conventionnelles chrétiennes », depuis l’avènement de la démocratie,
qui semble attester de la présence au Togo de « plusieurs familles » du
Dieu des chrétiens. Malgré la proximité de l’Église qui est au Burkina
Faso, qui a opté pour une Église-Famille-de-Dieu, celle qui est au
Togo ne semble pas vouloir opter pour ce modèle d’Église. Et
pourtant, les Conférences épiscopales des deux pays appartiennent à la
même Conférence régionale et au même Symposium des Conférences
épiscopales continentales. Pourquoi l’exhortation Ecclesia in Africa de
Jean-Paul II n’a-t-elle pas inspiré les évêques du Togo afin qu’ils
adoptent le modèle d’une Église-Famille-de-Dieu ?
En établissant l’historique du concept d’Église-Famille-de-Dieu
jusqu’à son officialisation par Jean-Paul II, en passant par l’apport des
Pères de l’Église et celui des Pères du Concile Vatican II, Séverin

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Yaovi Voedzo tente de préciser les fondements et le développement
du concept, sans oublier l’usage que les uns et les autres en font. Il
veut sortir le concept du champ de la spéculation pour le refonder à
partir de la réalité de l’être-Église et de son agir au Togo. Les évêques
ont été confrontés aux discriminations tribales, aux divisions
régionales, mais aussi au népotisme et au favoritisme liés au pouvoir.
Il n’a pas été facile pour eux d’œuvrer en faveur de l’unité, de la
justice et de la solidarité. Selon l’auteur de l’ouvrage, les lettres
pastorales n’ont pas toujours eu l’écho que les évêques auraient
souhaité, même après le mouvement du 5 octobre 1990 qui a mis en
évidence une porosité des frontières entre l’Église et l’État. Une
prévalence du lien du sang sur celui qui est engendré par les
sacrements est apparue au grand jour, d’où le malaise que certains
chrétiens ont ressenti lors du premier centenaire de l’évangélisation du
Togo en 1992 mais aussi lors du premier synode africain en 1994 et à
l’occasion du grand jubilé de l’an 2000. L’Église qui est au Togo
a-telle manqué ces trois rendez-vous importants ?
La reprise doctrinale de l’Église-Famille-de-Dieu apparaît comme
une épiphanie et une incarnation d’un modèle d’Église-sacrement qui
permet à l’auteur de tirer les conséquences nécessaires en vue d’une
pastorale qui tienne compte de la situation actuelle du Togo. Il ne
s’agit pas, pour lui, d’établir une comparaison avec la famille
traditionnelle, mais de préciser un rapport d’analogie entre celle-ci et
l’Église, sans compromettre cette dernière. Il fait une distinction entre
ce que l’on peut dire à partir du concept d’Église-Famille-de-Dieu
(EFD) et le vécu en territoire ecclésial togolais. Il invoque les
évolutions et les tendances actuelles de la « famille traditionnelle
togolaise » qui semblent contredire les présupposés du discours
théologique sur les familles locales. Est-il axiologiquement pertinent
de fonder la réception de l’ecclésiologie de communion du concile de
Vatican II sur un modèle en perpétuelle mutation tel que la famille ?
L’auteur veut sortir le concept de l’EFD du domaine de l’empirique,
où l’opinion ecclésiale institutionnelle a tendance à l’enfermer, pour

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montrer qu’il reste inadéquat à l’intérieur même d’une unique aire
comme celle du Togo, en raison du manque d’une élaboration
conceptuelle.
Séverin Yaovi Voedzo s’inspire des réflexions, proposées sur
l’EFD, par des théologiens burkinabè comme Anselme Titianma
Sanon, Jean-Marie Kusiélé Dabiré et Bernard-Désiré Yanoogo. A
partir des enquêtes qu’il effectue au Burkina Faso, il analyse comment
l’Église locale a pu s’orienter progressivement vers
l’Église-Famillede-Dieu, en s’appuyant notamment sur le concept de la « grande
famille africaine », en tant que nœud de valeurs, de solidarité et de
fraternité. Le concept de l’EFD est alors perçu comme une clé
herméneutique et un lieu de réception de l’ecclésiologie de
communion du Concile Vatican II, où la solidarité et la fraternité,
l’égalité et le respect de la personne, renvoyant aux familles
africaines, peuvent être valorisés au sein de l’Église. Comment mettre
en évidence l’importance du lien entre la théorie et la praxis de l’EFD
à partir d’une expérience ecclésiale concrète ?
Certes, il ne faut pas négliger les autres images utilisées dans
l’Ancien et le Nouveau Testament pour désigner l’Église : Vigne,
Champ, Bercail, Troupeau, Temple, Corps du Christ, Peuple de Dieu.
En effet, pour saisir le mystère de l’Église dans sa globalité, il importe
de ne pas perdre de vue cette approche complémentaire. Si l’on
considère que l’Église est ainsi la « maison de Dieu » ou le pilier,
parce que l’Esprit y demeure, il est important de le vérifier au cours de
la révélation et dans les traditions chrétiennes. On peut mieux
comprendre l’expression « Familia Dei » dans la Constitution
dogmatique sur l’Église Lumen Gentium (LG, n°6 ; 27 ; 28 ; 32 ; 35 ;
51) et percevoir comment elle renvoie à la Famille qu’est l’Église et à
celle qu’est l’Humanité entière. En effet, l’Église est invitée à
travailler à l’unité du genre humain, afin qu’en elle les hommes
constituent une seule famille, un seul peuple de Dieu (GS, n°32 ; 40 ;
42 ; 43 ; 50 ; 92).

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Séverin Yaovi Voedzo s’interroge pour préciser le sens de la «
Grande Famille Divine », qui devrait être constituée du Père, du
Christ-Jésus, de celles et ceux qui croient en lui, les personnes qui sont
liées par le baptême, leur participation et leur communion au corps et
au sang du Christ, dans l’unité de l’Esprit-Saint. Pour la plupart des
Africains, la famille est une valeur essentielle, une réalité à laquelle ils
sont attachés. C’est une image accessible à toutes les couches sociales.
Si l’Église est la famille, la grande famille des enfants de Dieu,
comment y vivre dans une véritable communion de personnes à
l’instar de la Sainte Trinité ? Comment opter pour une fraternité
audelà du sang, c’est-à-dire dans l’amour et la solidarité et l’unité ?
Comment pratiquer ces valeurs à tous les niveaux des communautés
chrétiennes, à travers toutes structures de « l’Église-Famille-de-Dieu
», à la suite des indications de Paul VI (Evangelii nuntiandi, n°1-5 ;
30 ; 60 ; 70) ? Comment devenir la maison spirituelle de Dieu
(1P 2, 5) et faire vraiment partie de la famille de Dieu (LG 6 ; 51) ?
L’auteur y perçoit la base de la mission, mais aussi tout l’effort qu’il
faut fournir, non seulement pour faire connaître à tous les hommes
l’amour de Dieu, mais aussi toutes les exigences pour mettre en
pratique cette fraternité en Christ. La praxis est mise en relief en
même temps que la formation pour comprendre l’exigence de la
fraternité en Christ (Ecclesia in Africa, n°63). Dans une
ÉgliseFamille-de-Dieu, tous les chrétiens sont invités à vivre en frères et
sœurs, reliés à chacune des personnes de la Trinité. Dans une
ÉgliseCommunion-fraternelle, comme c’est le cas au Mali, tous les chrétiens
doivent s’engager à vivre la communion et la fraternité. De même,
dans un diocèse qui a opté pour une Église-Fraternité, il faut articuler
la réflexion théologique sur cette Église et la pratique effective de la
fraternité.
Pour l’auteur, le concept d’EFD a été surtout adopté, au Togo,
comme un slogan pour exhorter les consciences chrétiennes à un
dépassement du lien de sang, pour redécouvrir l’identité et la dignité
du disciple du Christ. Mais a-t-il permis d’exorciser tout esprit de

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division et de tribalisme ? A-t-il été une source de réconciliation et de
paix ? Des résultats encourageants sont perceptibles dans le diocèse de
Dapaong, mais pour l’auteur, il faut s’interroger pour savoir si
l’Église-Famille-de-Dieu au Togo est un mythe ou une réalité ? La
question est d’autant plus pertinente que, selon l’auteur, certaines
personnes perçoivent l’Église comme « la chose de l’évêque », alors
que, pour d’autres, l’évêque serait le PDG, le patron, « Notre Père
chéri » ou encore le propriétaire de l’Église. Cela pourrait expliquer la
difficulté que certains diocèses éprouvent par rapport au modèle d’une
Église-Famille-de-Dieu.
L’auteur s’interroge donc : L’Église catholique qui est au Togo
at-elle la maturité et les moyens nécessaires pour entrer dans la
dynamique pastorale de l’EFD pour en vivre réellement ? Faut-il aller
chercher les causes des difficultés du côté des congrégations
missionnaires, notamment du côté des Missions africaines et des
Franciscains, qui ont évangélisé le Togo ? Faut-il y voir un refus des
Togolais chrétiens ou des premiers responsables de l’Église locale ?
Comment les uns et les autres optent-ils pour le dialogue et la
solidarité, l’hospitalité et le partage, la charité, la vérité et la paix ?
Séverin Yaovi Voedzo est critique par rapport aux comportements
des uns et des autres, clercs et laïcs, dénonçant parfois l’abandon de la
vérité au profit des intérêts personnels et partisans. Il analyse diverses
relations, celles qui sont subies, renvoyant à des injustices, mais aussi
celles qui pourraient être interprétées comme des stratégies de survie
ou de quête de luxe. Oser s’engager dans le projet de l’EFD
nécessiterait une cohérence et une rigueur. Il serait dès lors difficile
d’utiliser des termes comme peuple de Dieu, amour et fraternité,
pardon et réconciliation, tolérance et paix, justice et vérité sans oublier
vertu et droits de l’homme. La prise de conscience qui s’ensuivrait
ainsi que la quête d’un espace de liberté et de convivialité seraient une
sorte d’accusation pour l’Église elle-même. Cette option, prise
fermement, ne forcerait-elle pas les chrétiens, à s’engager dans une

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conversion radicale ? L’engagement des chrétiens dans diverses
organisations associatives peut souvent être interprété comme une
sortie de l’Église et peut être aussi de la religion, à moins qu’il ne
s’agisse d’une expression de leur désir de liberté, de démocratie, ou
d’une demande de changement de diverses pratiques socioculturelles
au Togo.
La rencontre des cultures occidentales et africaines donne
naissance à des métissages culturels qui ont un impact important sur
les familles africaines. La tentation est grande de penser que la
« famille africaine » a peu changé, au cours des dernières décennies, et
qu’il est possible d’élaborer un seul modèle de « famille africaine »
que l’on pourrait mettre en rapport avec la « Famille de Dieu ».
Audelà de la « famille nucléaire » et de la « famille élargie », d’autres
formes de famille existent. Séverin Yaovi Voedzo propose que les
chercheurs et les pasteurs en tiennent compte. Ce qui semble
important, ce n’est pas tant les analyses des différents modèles de
familles africaines, c’est peut-être une bonne analyse de la
Famille-deDieu et des moyens que l’on peut mettre en place pour vivre au mieux
les valeurs que l’on y trouve. Cette réflexion critique et courageuse
mérite d’être connue, pas seulement des personnes qui s’intéressent à
l’Église qui est au Togo, mais aussi de tous les chercheurs et pasteurs
qui s’intéressent à la pertinence de l’Église-Famille-de-Dieu et à celle
de l’Église-Sacrement.

Pierre Diarra
Œuvres Pontificales Missionnaires –
Theologicum, Institut Catholique de Paris (ISTR

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Avant-propos

Eglise-Famille-de-Dieu : un prendre corps
dans le Corps du Christ, l’Église


« Il n’est de foi qu’inscrite quelque part, inscrite dans un corps… »
1affirmait Louis-Marie Chauvet . La foi professée n’est vraie que
lorsqu’elle prend corps dans une pratique c’est-à-dire un vécu, un
témoignage. Le credo de l’Église catholique au Burkina Faso a pris
corps dans une réalité originale, testimoniale, ecclésiale et historique
communément appelée l’Option Fondamentale de l’Église au
Burkina Faso. Cette réalité a été phénoménologiquement
conceptualisée et matérialisée en termes inculturés
d’Eglise-Famillede-Dieu.
C’est un choix prophétique, charismatique et providentiel du
Peuple de Dieu décidé à authentifier sa foi en Jésus-Christ, à se la
personnaliser et à la rendre visible dans la sous-région de l’Afrique
Occidentale. Pendant que le vent de l’inculturation traversait toute
l’Afrique et que la plupart des Églises de la sous-région
ouestafricaine peinent à affirmer leur identité en proposant leur modèle type
d’inculturation sur la scène des Églises catholiques en Afrique,
l’Église au Burkina Faso crée la différence, prend de la distance et se
met en tête de peloton avec une proposition concrète, expressive et
contextualisée de figure d’Église à laquelle elle adhère, elle croit et
qu’elle veut être : Église en tant que Famille des enfants de Dieu.

1 Louis-Marie CHAUVET, Symbole et sacrement, une relation sacramentelle de
l’existence chrétienne, Collection, Cogitatio fidei, Paris, Cerf, 1990, page 162.

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Partant, ce choix se révèle être l’acte de foi d’un Peuple en quête
de son identité ecclésiale propre. Un Peuple assoiffé d’apporter son
témoignage évangélique et animé par l’élan d’une dynamique de
transformation missionnaire de l’Église catholique au Burkina Faso,
« Pays des hommes intègres ». Ce choix, c’est en définitive celui d’un
Peuple longtemps engagé pour le changement de paradigme
ecclésiologique et missionnaire, un Peuple où laïcs et clercs se sentent
responsables de l’annonce de l’Évangile, de la célébration des
sacrements et du gouvernement de l’Église, un Peuple en marche vers
la célébration du Concile Vatican II et soucieux de sa propre réception
ecclésiale des conclusions de ce Concile.
En réalité, cela n’a été possible que grâce à la volonté
manifestement personnelle, communautaire et ecclésiale de
conversion concrétisée par un engagement ferme pour actualiser et
personnaliser à la fois la célébration et la réception du Concile Vatican
II en territoire burkinabé. À ce sujet, il importe de rappeler ici que
l’Eglise-Famille-de-Dieu n’est pas seulement un label, mais surtout un
chemin de conversion que la Providence a inspiré aux fidèles
chrétiens, laïcs et clercs, du Burkina Faso et qu’elle a opportunément
ouvert dans la sous-région ouest-africaine pour ne pas dire dans toute
l’Afrique. Le premier tome de mon ouvrage en témoigne.
Le premier Synode des évêques sur l’Afrique a consacré le
concept de l’Eglise-Famille-de-Dieu comme le modèle d’inculturation
pour l’évangélisation de l’Afrique.
« Les Pères synodaux ont vu dans ce concept une expression
particulièrement appropriée de la nature de l’Église en Afrique.
Incontestablement ce concept véhicule une image qui met l’accent sur
l’attention à l’autre, la solidarité, la chaleur des relations, l’accueil,
le dialogue et la confiance. En effet, la nouvelle évangélisation en
Afrique va désormais consister à édifier l’Église-Famille-de-Dieu
avec la détermination d’exclure tout ethnocentrisme et tout

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particularisme excessif, avec l’engagement d’exhorter à la
réconciliation et à une vraie communion entre les différentes ethnies,
avec la conscience vive de mettre en valeur la solidarité et le partage
en ce qui concerne le personnel et les ressources entre Églises
2particulières sans considération indues d’ordre ethnique » .
L’expérience de l’Eglise-Famille-de-Dieu telle qu’initiée et
inaugurée par l’Église catholique au Burkina Faso est
fondamentalement le fruit de la prise de conscience de la dynamique
de transformation missionnaire de l’Église déjà voulue par le Saint
3Pape Jean XXIII . C’est donc le fruit d’une conversion profondément
missionnaire. C’est aussi une preuve tangible de l’originalité et de la
fécondité de l’activité missionnaire des Pères Missionnaires d’Afrique
communément appelés Pères Blancs en cette région de l’Afrique
occidentale francophone. La différence d’avec les autres
Congrégations missionnaires, par exemple les Pères de la Société des
Missions Africaines (SMA), est nette et se passe de commentaires.
Aujourd’hui, cette différence se fait encore sentir et se traduit par le
retard et les difficultés qu’accusent les communautés fondées par les
Pères de la Société des Missions Africaines pour s’identifier sur la
scène générale de l’inculturation et à prendre corps de façon
authentique dans le Corps du Christ.
Malgré la consécration institutionnelle qu’a reçue le concept
d’Eglise-Famille-de-Dieu au Synode des Évêques sur l’Afrique, pour
s’approprier dignement et valablement la réalité de ce concept, il
importe qu’à la suite de l’expérience de l’Église au Burkina Faso,

2 Cf. Jean-Paul II, Ecclésia in Africa, Exhortation apostolique post-synodale,
Yaoundé (Cameroun), 1995, n° 63.
3 À ce sujet, voir les documents de préparation du Concile Vatican II et le Discours
d’Ouverture du Concile Vatican II prononcé par le Saint Pape Jean XXIII.
Dynamique que reprend le Pape François dans un esprit de réception du Concile
Vatican II.

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chaque Église de la sous-région ouest-africaine s’engage à retrouver le
chemin d’une véritable conversion. Conversion personnelle,
conversion communautaire. Non une conversion théorique de nature à
se limiter à des déclarations, à fabriquer ou à répéter des slogans, à
véhiculer un militantisme clientéliste sans un vrai engagement
manifeste, mais une conversion intérieure motivée par la mission du
Christ et entérinée par des actes tangibles tels que la volonté de
réception du Concile Vatican II et des conclusions des deux Synodes
sur l’Afrique, la décléricalisation de l’Église, le renoncement à la
culture des clivages haut clergé – bas clergé, hommes d’appareil –
hommes de terrain parmi les ouvriers de l’Évangile, et aux abus de
4pouvoir et de conscience , le souci d’un témoignage évangélique
sincère et vrai en dépit des épreuves du champ missionnaire,
l’engagement en disciple-missionnaire non plus sur la base d’un
militantisme clientéliste, mais d’une foi testimoniale et non pas
identitaire.
L’Église ne cesse de nous inviter à cette conversion. Depuis le
Saint Pape Jean XXIII jusqu’au pontificat de notre Pape François,
cette conversion devient un impératif catégorique. En termes
franciscains, c’est une conversion intégrale c’est-à-dire pastorale et
missionnaire à laquelle notre Saint-Père François nous exhorte en
nous demandant de nous engager avec réalisme et radicalité. « J’invite
chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à
renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus
Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par
lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour

4 Pape François, évêque de Rome, Lettre au Peuple de Dieu, à propos des abus
sexuels, suivie de Lettre au Peuple de Dieu en marche au Chili Édition commentée,
Éditions Salvator, Paris, 2018. Voir aussi Pape François, Les Laïcs, messagers de
l’Évangile, Lettre apostolique au Cardinal Marc OUELLET, Éditions Salvator,
Paris, 2016.

20
lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui,
parce que « personne n’est exclu de la joie que nous apporte le
Seigneur ». Celui qui risque, le Seigneur ne le déçoit pas, et quand
quelqu’un fait un petit pas vers Jésus, il découvre que celui-ci
attendait déjà sa venue à bras ouverts. C’est le moment pour dire à
Jésus Christ : « Seigneur, je me suis laissé tromper, de mille manières
j’ai fui ton amour, cependant je suis ici une fois encore pour
renouveler mon alliance avec toi. J’ai besoin de toi. Rachète-moi de
nouveau, Seigneur, accepte-moi encore une fois entre tes bras
rédempteurs ». Cela nous fait tant de bien de revenir à lui quand nous
nous sommes perdus ! J’insiste encore une fois : Dieu ne se fatigue
jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa
5miséricorde »
L’invitation du Pape François à la conversion se fait pressante.
Elle est de l’ordre d’un impératif catégorique et non hypothétique.
Elle s’adresse à tous et à chacun. En effet cette conversion, à la fois
pastorale et missionnaire, est à concrétiser comme un appel personnel
à la sainteté comme le rappelle notre Pape François :
« Toi aussi, tu as besoin de percevoir la totalité de ta vie comme
une mission. Essaie de le faire en écoutant Dieu dans la prière et en
reconnaissant les signes qu’il te donne. Demande toujours à l’Esprit
ce que Jésus attend de toi à chaque moment de ton existence et dans
chaque choix que tu dois faire, pour discerner la place que cela
occupe dans ta propre mission. Et permets-lui de forger en toi ce
mystère personnel qui reflète Jésus-Christ dans le monde
6d’aujourd’hui » .

5 Pape François, Exhortation apostolique, Evangelii Gaudium, sur l’annonce de
l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, 2013, n° 3
6 Pape François, Exhortation apostolique, Gaudete et Exsultate, sur l’appel à la
sainteté dans le monde actuel, Rome, 19 mars 2018, n° 23.

21
« Puisses-tu reconnaître quelle est cette parole, ce message de
Jésus que Dieu veut délivrer au monde par ta vie ! Laisse-toi
transformer, laisse-toi renouveler par l’Esprit pour que cela soit
possible, et qu’ainsi ta belle mission ne soit pas compromise. Le
Seigneur l’accomplira même au milieu de tes erreurs et de tes
mauvaises passes, pourvu que tu n’abandonnes pas le chemin de
l’amour et que tu sois toujours ouvert à son action surnaturelle qui
7purifie et illumine » .
À ma soutenance de thèse, il m’a été demandé de savoir pour qui
je travaille en étalant sur la place publique ce qui ne devait pas l’être
comme si la cryptomanie était une vertu. A priori ma démarche n’était
motivée que par l’unique souci d’amener les fils et filles de l’Église
catholique au Togo à une prise de conscience de la nécessité de
conversion et de l’urgence de rendre plus crédible la mission de
l’Église dans notre pays et dans le monde de ce temps. Dans un pays
comme le Togo envahi par de nombreuses voies de salut proposées
par les courants religieux et cercles ésotériques, où l’Église
catholique, en perte d’identité, est de plus en plus fragilisée par des
conflits d’intérêts, de guerres fratricides, voire même parricides, sans
occulter la concurrence ouverte des courants évangéliques et même
islamiques, il faut oser prendre le risque de rompre le silence pour un
rappel prophétique à l’ordre.
8« La lettre au Peuple de Dieu » de notre Saint-Père François me
donne le courage de prendre le risque de publier un extrait de cette
9partie de ma thèse de doctorat pour convoquer tous ceux et celles qui
le désirent à me rejoindre pour une réflexion sur la vie en Église et la
mission de l’Église en Afrique aujourd’hui. Les temps que nous

7 Idem, n° 24.
8 Pape François, évêque de Rome, Lettre au Peuple de Dieu, A propos des abus
sexuels, Éditions Salvator, Paris, 2018
9 Présentée et soutenue à l’Université de Strasbourg le 5 janvier 2012

22
vivons actuellement en Église avec le tsunami qui arrive en grande
vitesse m’invitent à le faire d’une part comme ma réponse à la Lettre
au Peuple de Dieu de notre Pape François et d’autre part comme un
appel à une herméneutique culturelle tant de la doctrine catholique que
de la discipline même de l’Église. Il n’est pas question d’avoir peur du
scandale, mais de s’ouvrir à l’Esprit Saint qui au cœur du scandale fait
monter le cri des victimes vers le Père céleste et en même temps fait
retentir le cri de la Bonne Nouvelle pour enfin mettre à l’œuvre des
énergies nouvelles. Le temps du scandale n’est – il en définitive celui
de la Réforme ? Si la crise que vit l’Église aujourd’hui, à l’instar des
partis politiques, doit l’amener à se vider de l’intérieur, n’est-ce pas là
un appel de l’Esprit Saint pour sortir d’un positionnement politique
pour prendre davantage corps dans un positionnement mystique à
l’image du Christ ?
« Notre vie est une mission. Chaque homme et chaque femme
sont une mission, et c’est la raison pour laquelle on vit sur la terre.
[…]. Chacun de nous est appelé à réfléchir à cette réalité : « Je suis
10une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde » . En
ce temps précis de la vie de notre Église, notre engagement au service
de l’Église ne doit plus être celui d’homme d’appareil, mais d’homme
de terrain. Mes expériences passées et actuelles m’obligent fermement
à un discernement objectif entre ces deux positionnements sur le
champ ecclésial quel qu’il soit : diocésain, national ou international.
Aujourd’hui, en homme de terrain, je perçois ma mission comme un
appel à l’élaboration d’un écosystème favorable à la pastorale et à la
mission de l’Église ici et maintenant. Si au Burkina Faso les fidèles du
Christ ont accepté de prendre corps dans le Corps du Christ quelles
que soient leurs ethnies pourquoi pas au Togo ? Et pourquoi pas en
France avec toutes les diasporas de fidèles de chrétiens ? Tel est le
défi que j’ose essayer de relever en publiant ces pages avec toute la
bonne volonté de celles et ceux qui accepteront de se joindre à moi

10 Pape François, Message pour la Journée Missionnaire Mondiale 2018

23
pour réfléchir et travailler ensemble à l’avènement de l’ecclésiologie
de Communion du Concile Vatican II, que notre Pape François ne
cesse te traduire en termes d’ecclésiologie du Peuple saint des Fidèles
de Dieu dont l’expérience burkinabé reste un modèle historique et
actuel.
Séverin Yaovi VOEDZO


24



Sommaire


Dédicace ............................................................................................... 7

Préface .................................................................................................. 9

Avant-propos
Eglise-Famille-de-Dieu : un prendre corps dans le Corps du
Christ, l’Église .................................................................................... 17

Introduction générale
Contexte et justification de notre sujet ............................................... 27
Problématique ................................................................................. 31
Méthodologie .................................................................................. 34

Chapitre I
L’Église-Famille-de-Dieu : modèle d’Église-sacrement .................... 47
A- Inventaire des sources du concept de l’Église-sacrement ......... 47
B. Église-Sacrement : une intuition du concile Vatican II ............. 72
C- La sacramentalité : grammaire de l’être et de l’agir en EFD .. 127

Chapitre II
Retour aux fondamentaux ecclésiologiques de l’héritage
m issionnaire ...................................................................................... 151
A- État des lieux de l’héritage ecclésiologique togolais .............. 151
B- Perception actuelle de l’héritage ecclésiologique togolais ...... 161
C- Les caractères essentiels de l’Église (Ha) dans
l’imaginaire ecclésial togolais à la lumière du Dziƒomo n° 232
et 234 et de chants populaires. ...................................................... 181
D- Les images ecclésiologiques du Dziƒomo .............................. 186
E- Statut herméneutique de l’ecclésiologie du Dziƒomo ............. 189
F- Le Dziƒomo : une fondation ecclésiologique .......................... 194


25
Chapitre III
Refondation de la doctrine ecclésiologique et des pratiques
ecclésiales au Togo ........................................................................... 209
A- Actualité ecclésiologique du Dziƒomo : un déjà-là et un
pas encore ..................................................................................... 209
B- Choix terminologique .............................................................. 215
C- L’Église (Ha) : Dzesi (Signe) .................................................. 223
Conclusion de la troisième partie ................................................. 230

Conclusion générale
Du discernement à l’affirmation d’une identité ecclésiologique ...... 233

Bibliographie .................................................................................... 251
Sources et documents ................................................................... 251
Actes, études, lettres pastorales, thèses, mémoires, cours, revues
et articles ...................................................................................... 273
Sites Internet ................................................................................. 292

Annexes ............................................................................................ 295
Annexe 1 : Discours de la Baule : 20 juin 1990 ........................... 295
Annexe 2 : Questionnaire d’enquêtes au Burkina-Faso ............... 309
Annexe 3 : Lettre pastorale de la Conférence des évêques du
Togo : Dans la vérité bâtissons la paix ! ...................................... 311
Annexe 4 : Mission SVD – Togo ................................................. 321
Annexe 5 : Éléments d’enquêtes au Togo .................................... 325
Annexe 6 : Carte géographique des diocèses du Togo………….327
Annexe 7 : Présentation cartographique des ethnies du
Sud-Togo ...................................................................................... 328
Annexe 8 : Illustration de l’ecclésiologie de DZESI .................... 329

Table des matières ............................................................................ 331


26



Introduction générale

Contexte et justification de notre sujet


Cette thèse a comme objet le concept d’Église-Famille-de-Dieu
développé en trois parties.
Notre première partie est consacrée à son élaboration conceptuelle
et épistémologique. Nous nous proposons d’établir l’historique du
concept en partant des sources traditionnelles et des notions-ancêtres
jusqu’à son intronisation par Jean-Paul II, en passant par l’apport des
Pères de l’Église et surtout celui des Pères du concile Vatican II. Ce
développement s’impose à nos yeux afin d’enraciner la notion dans un
fondement généalogique et pour combler une lacune chez les Pères
africains qui font plus de place à l’intuition qu’au concept et à l’usage
qu’en ont fait les Pères de l’Église.
Notre travail a comme spécificité de sortir le concept
d’ÉgliseFamille-de-Dieu du champ de la spéculation pour tenter de le refonder
à partir de la réalité de l’être Église et de l’agir en Église au Togo. Ce
sera l’objet de notre deuxième partie, car les répercussions du discours
11de la Baule sur le peuple togolais n’ont pas épargné l’Église

11 Cf. Discours à la Baule du Président François Mitterrand au sujet de la
e démocratisation du continent africain au 16 Sommet des chefs d’État d’Afrique
et de France le juin 1990.
Voir annexe N° 1. Pour des commentaires, voir le site :

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/revues-collections/questionsinternationales/5/discours-mitterrand-baule.shtml.

27
12catholique au Togo. Au plan national togolais, ce discours a eu
comme impact direct la montée rapide et inopinée d’un mouvement de
revendication de liberté et de démocratie par le peuple sans distinction
d’origine, de sexe, d’âge et de religion.
13Le 5 octobre 1990 , on assiste au premier soulèvement populaire
après l’indépendance du Togo. Ce mouvement organisé et dirigé surtout
14par la jeunesse togolaise , avec l’appui des membres de la société
15civile et de certains leaders politiques de l’opposition naissante, a mis
à nu non seulement la politique du Chef de l’État togolais et de son
16parti, mais aussi la praxis pastorale de la majorité des membres de la
17Conférence des évêques du Togo . Ce mouvement de jeunes, d’un
côté, sur le territoire togolais, dénonce des connivences entre l’Église et
l’État, manifestement attestées par la mauvaise gouvernance et la

12 La proximité de l’Église catholique est confirmée par les complicités entretenues
entre les dignitaires de l’Église et les autorités de l’État : caution de la majorité
des membres de la conférence des évêques, au Chef de l’État pour l’interdiction
des prénoms chrétiens taxés par ce dernier de prénoms français ; appui de l’État à
l’Église catholique pour tenir la place de mère des communautés chrétiennes et
empêcher l’implantation de sectes ; culture et installation de la dictature au sein
des communautés ecclésiales.
13 À cette date, nous étions diacre. Il nous restait une année avant la fin de notre
formation au grand séminaire Saint-Gall de Ouidah. Comme jeune et membre de
cette génération, nous avons participé avec intérêt et à notre manière aux
activités de ce mouvement de contestation. À travers nos homélies et articles
dans la revue « Propos scientifiques » nous avons apporté notre contribution
pour éclairer et soutenir l’engagement de la jeunesse.
14 Toutes les couches socio-religieuses confondues. Même certains prêtres et surtout
les séminaristes (petits et grands) ont pris une part active à ce mouvement. Les
évêques en seront surpris.
15 À l’époque, il faut dire que l’Église catholique institutionnelle n’était pas membre
de la société civile. C’est à partir de ce mouvement et des dénonciations
auxquelles elle était exposée que l’Église catholique a commencé à chercher les
voies et moyens pour se glisser dans les rangs de la société civile.
16 À cette date, il n’y a qu’un parti unique. C’est celui du Chef de l’État qui en est le
Président-Fondateur.
17 Le mouvement du 5 octobre 1990 avait en ligne de mire l’archevêque de Lomé, en
raison de sa relation personnelle avec le Chef de l’État, et presque tous les
diocèses du Togo en raison de l’infiltration des communautés ecclésiales par
certains hommes politiques ou certains membres du gouvernement togolais.

28
confiscation des libertés individuelles et d’un autre côté, au sein de
l’Église catholique, l’impuissance des évêques à réagir contre la montée
de la discrimination tribale, les divisions régionales, le népotisme et le
favoritisme orchestrés par les caciques du parti au pouvoir, et ce,
parfois, avec la complicité de certains membres du clergé autochtone.
En plus de l’incapacité des évêques à œuvrer en faveur de l’unité, de la
justice et de la solidarité, entérinée par le désintérêt du peuple togolais,
18notamment des fidèles chrétiens catholiques aux lettres pastorales , on
19 20assiste à des conflits internes de leadership et d’intérêts partisans
21entre évêques, évêques et prêtres , sans occulter ceux qui se sont
progressivement développés au sein des communautés ecclésiales sur le
22territoire national togolais .
La force de ce mouvement est d’avoir mis en évidence non
seulement la porosité des frontières entre l’Église et l’État, mais surtout
les manques à gagner au sein des communautés ecclésiales catholiques.
La prévalence du lien du sang sur celui qui est engendré par les
sacrements est déconcertante. Par conséquent, les relations entre les
fidèles chrétiens de différentes ethnies, notamment celles du Nord-Togo
et celles du Sud-Togo, se sont considérablement fragilisées et

18 Malgré la division profonde, tangible de la Conférence des évêques du Togo, les
évêques arrivent encore à publier des lettres pastorales.
19 Surtout au sujet de la direction de la Conférence nationale. Quel évêque doit-on
plébisciter ? D’où des coups bas fortement médiatisés entre partisans de tel ou tel
évêque pour influencer la décision et le choix des acteurs de l’élection du
président du présidium.
20 Les évêques sont divisés : ceux du Nord sont presque tous solidaires du parti au
pouvoir, ceux du Sud font le jeu de migrer vers la société civile.
21 Évêques et prêtres sont influencés par la tendance politique de leurs parents, amis
ou fidèles bienfaiteurs ; d’où des rapports de force allant parfois jusqu’au conflit.
22 Le champ ecclésial est profondément dominé par des courants ethnicistes. Par
exemple, le curé est soutenu par les fidèles de son ethnie et le vicaire de même.
Entre prêtres, difficultés de cohabitation, de concélébration. Entre religieux-(ses)
originaires du Sud et du Nord, impossibilité de vivre en communauté. Du côté
des laïcs, c’est pire : agression, chasse à l’étranger c’est-à-dire à celui qui est
d’une autre ethnie, désappropriation de patrimoines fonciers ou de terres
cultivables, saccage de domicile.

29
détériorées. Les communautés chrétiennes majoritairement
multiethniques sont devenues des théâtres de conflits fratricides et
mêmes parricides avec un développement rapide de tendances sectaires.
On assiste avec surprise à un brusque et brutal changement de
comportement chez les fidèles chrétiens parfois avec une sévère remise
en question de l’autorité des pasteurs de l’Église.
Ce contexte de crises sociopolitiques, de quête d’identité religieuse,
de remise en question des valeurs véhiculées par l’institution ecclésiale,
de profondes mutations, n’est guère favorable ni à la préparation de la
célébration de l’anniversaire du premier centenaire de l’évangélisation
du Togo en 1992, ni à celle de la célébration du premier synode africain
en 1994, ni à la commémoration du grand jubilé de l’an 2000. Trois
rendez-vous de l’histoire que l’Église catholique au Togo a manqués.
Trois opportunités offertes à celle-ci pour s’affirmer comme une
institution de droit divin. Trois événements providentiels pour que
celle-ci se ressaisisse et se montre davantage une figure théologale.
Mais le retour à la réconciliation et à la communion des cœurs comme
préalable à l’avènement de l’Église-Famille-de-Dieu (EFD) reste, au
mieux, une option secondaire, au pire, aléatoire sur le champ ecclésial à
l’horizon du deuxième synode africain.
23Témoin comme prêtre de cette Église , nous nous sommes laissé
interpeller par la position des évêques du Togo par rapport à ces trois

23 De 1991 à 1996 : professeur au moyen séminaire Jérémie Moran.
De 1996 à 2001 : Secrétaire Général de la Fraternité du Clergé Togolais (FCT) et
membre du bureau exécutif du Secrétariat Permanent du Clergé Africain
(SPCA).
De 1996 à 2000 : curé doyen de la Paroisse Ste Thérèse d'Anié (Atakpamé) et
Secrétaire Général du Comité National chargé de la préparation du Grand Jubilé
de l'An 2000.
De 1998 à 2002 : modérateur de la curie diocésaine avec statut de vicaire général.
C’est à ce titre que l’évêque nous a confié certaines missions telles que par
exemple celle de médiation auprès du chef de l’État togolais d’alors.
De 2000 à 2002 : Secrétaire Général de l’Organisation de la Charité pour un
Développement Intégral (OCDI), l’équivalent de la Caritas.


30
temps forts et surtout par la propagande qu’ils organisent encore
aujourd’hui au sujet du concept de l’EFD. Le contexte socio-ecclésial
togolais très controversé, sombre, chargé de crises identitaires et
institutionnelles, autorise-t-il objectivement les autorités de l’Église au
Togo à risquer l’appropriation de ce concept sans le vider de sa
pertinence herméneutique, sans compromission ni détournement de
sens ?
Pour avoir eu des charges à la curie diocésaine et au sein de la
Conférence des évêques du Togo comme de la Conférence épiscopale
régionale de l’Afrique de l’Ouest, après plus de cinq années de
collaboration avec les autorités de l’Église au Togo et en Afrique
occidentale nous estimons en conscience avoir contribué à selon nos
moyens à la maturité de cette Église. C’est cette conscience qui cherche
à se traduire à travers ce travail d’élucidation. Notre recherche voudrait
amener pasteurs et théologiens togolais à une approche originale,
historique, doctrinale et responsable du concept de l’EFD à la lumière
du concile Vatican II.
Notre étude se veut être, dans la troisième partie, une reprise
doctrinale du concept de l’EFD appréhendé à la fois comme une
épiphanie et une incarnation d’un modèle d’Église-sacrement. Elle va
nous conduire à en tirer des conséquences théologico-pastorales pour
l’Église catholique au Togo.

Problématique
L’état des lieux au sujet du concept de l’EFD, à partir de nos
lectures, recherches documentaires et visites de terrain, nous révèle
que les discours théologiques sur ce concept souffrent de carences sur
le plan épistémologique. Celles-ci proviennent du fait que toutes les
constructions théoriques et donc tous les essais de modélisation de la
théologie africaine de l’EFD ont été davantage effectués sur des

31
spécimens plus virtuels que réels. De nombreuses recherches et
publications de théologiens africains font plus de place à l’intuition
qu’au concept de l’EFD et à son usage dans la Tradition, en particulier
chez les Pères de l’Église.
C’est ainsi qu’au nom du principe selon lequel le « langage
24théologique est un langage analogique » , les recherches en matière
25de théologie de l’EFD en Afrique ont accordé une plus grande
26importance à la « capacité de recevoir des représentations » qu’à « la
27faculté de connaître un objet au moyen de ces représentations » . Les
études effectuées à ce sujet mettent davantage en valeur des catégories
28plus analogiques et symboliques que conceptuelles. L’expression
EFD y est appréhendée en termes de métaphore ou de symbole. Sa
catégorisation conceptuelle suscite peu d’intérêt et, au pire des cas,
pose problème. Car non seulement le terme de référence de la
comparaison, c’est-à-dire la famille traditionnelle, devient de plus en
plus une utopie. Mais surtout, le fait de tenter d’établir un rapport
d’analogie entre celle-ci et l’Église risque de compromettre gravement

24 À ce sujet Ramazani Bishwendé A., se fait le porte-parole des théologiens de
l’Église-Famille-de-Dieu. Il prend position dans « Église Famille de Dieu :
Communion ou Société ? Reprise historique de la pensée des théologiens et du
magistère africain (1962-1994), thèse de doctorat sous la direction du prof.
Claude Langlois, sept. 2005, p. 437.
25 Voir à cet effet les travaux de théologiens africains cités ci-après.
26 Kant E., Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud,
"Quadrige", PUF, 1944, p. 76. Il appelle cette capacité, « la réceptivité des
impressions ».
27 Ibid. Kant E. appelle cette faculté « la spontanéité des concepts ». Celle-ci
s’oppose à la réceptivité. La spontanéité est l’activité de l’esprit dans la
connaissance au moyen de concepts ou catégories.
28 Cf. Kalamba Nsapo S., Une théologie de l’Église-Famille en Afrique
subsaharienne, Ephemerides Theologicae Lovaniense, Annus LXXV, fasciculus
1, april 1999, pp. 157-164, Idem, Chrétiens africains en Europe ! Pour une
ecclésiologie du respect mutuel et de la réciprocité intercontinentale,
KinshasaMunich-Paris : Publications Universitaires Africaines, mars 2004, pp. 98-100 ;
Monsengwo Pasinya L. et Lwaminda P., L’Église-Famille de Dieu : Lieu et
Sacrement de pardon, de réconciliation et de paix en Afrique. « Christ est notre
paix » (Ep. 2,14), DC n° 2262, 20 janv. 2002.

32
cette dernière. L’EFD en tant que « concept-clé » ou encore «
idéeforce » de l’inculturation serait-il alors un simple produit de
l’imaginaire des Pères synodaux, un véhicule idéologique ? Dans une
Afrique où la famille comme institution est, quelles que soient la
culture, la religion ou la région, désormais secouée, bouleversée,
menacée ou en instance d’effondrement par le vent de la démocratie,
les Pères synodaux africains peuvent-ils encore risquer d’ériger
l’Église sur le modèle traditionnel de la famille togolaise ?
Le fossé de plus en plus croissant entre la théorie de la théologie
de l’EFD et la praxis de cette théologie justifie une telle interrogation
et appelle ici et maintenant une exploration critique de modèles
validés comme références en territoire ecclésial africain, tel le Burkina
Faso. Certes, il serait intéressant de poursuivre notre réflexion sur cet
échantillon précis, mais là n’est pas l’enjeu principal de la présente
investigation. En effet, celle-ci se propose de mettre en évidence la
distance entre le concept de l’EFD et le vécu en territoire ecclésial
togolais. Les évolutions de la famille traditionnelle togolaise ou la
conception de la famille aujourd’hui au Togo ne contredisent-elles pas
le principe selon lequel le discours théologique est fondamentalement
structuré par une logique analogique ? Est-il axiologiquement
pertinent de fonder la réception de l’ecclésiologie de communion du
concile de Vatican II sur un modèle en perpétuelle mutation tel que la
famille ?
Aussi vrai que comparaison n’est pas raison, on ne peut réduire le
discours théologique à l’unique champ analogique ou symbolique.
29Même si « l’émotion est nègre et la raison hellène » et que cet
aphorisme a contribué à une élaboration de la conscience de la

29 Comme l’affirmait l’un des pères de la négritude, Léopold Sédar Senghor du
Sénégal. La formule apparaît dans un développement intitulé « Ce que l'homme
noir apporte » publié en 1939 à Paris aux éditions Plon dans L’homme de
couleur. Ce texte est actuellement disponible dans un recueil intitulé Liberté,
négritude et humanisme, Paris, Ed. Du Seuil, 1964.

33