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Ignace de Loyola et Gaston Fessard

De
294 pages
Michèle Aumont considéra les problèmes socioéconomiques, socioculturels et sociopolitiques de notre Hexagone dans leur insertion mondiale et leurs exigences prospectives. Ainsi formée, elle s'employa à creuser et à faire connaître l'Humaniste ignatien de Gaston Fessard. Etendu sur douze années, ce travail conduisit à une relecture philosophique, spirituelle et mystique d'Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites. Celle-ci engendra, à son tour, une "lecture croisée" Ignace de Loyola-Gaston Fessard, qui convie ici lecteurs de tous horizons et chercheurs interdisciplinaires.
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Ignace de Loyola et Gaston Fessard L'un par l'autre

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Dominique Château, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus Sylvain GULLO, Théodore de Cyrène, dit l'athée, puis le divin, 2006. Laurent BIBARD, Penser avec Brel, 2006. Jean-Paul COUJOU, Philosophie politique et ontologie, 2 volumes, 2006. David DUBOIS (dir.par) Les stances sur la reconnaissance du Seigneur avec leur glose, composées par Utpaladeva, 2006. Christian DELMAS, Hannah Arendt, une pensée trinitaire, 2006. Stéphanie GENIN, La Dimension tragique du sacrifice, 2006. Claude DEBRU, Jean-Jacques WUNENBURGER (dir.), La recherche philosophique et l'organisation des masters en France et en Europe, 2006. Harold BERNAT-WINTER, Nietzsche et le problème des valeurs, 2005. Sylvain PORTIER, Fichte et le dépassement de la « chose en soi », 2005. Dominique BERTHET, Jean-Georges CHALl, Le rapport à l'œuvre,2005. Edwin CLERCKX, Langage et affirmation" Le problème de l'argumentation dans la philosophie de Nietzsche, 2005. Augustin BESNIER, L'épreuve du regard, 2005. Pierre GOUIRAND, Tocqueville, une certaine vision de la

démocratie, 2005.

Michèle AUMONT

Ignace de Loyola et Gaston Fessard L'un par l'autre

L 'Hannattan 5-7, l1Ie de l'École-Polyteclmique; FRANCE
LHannattan Hongrie Espace Fac..des 14-16 L'Harmattan Sc. Sociales, Kinshasa Pol. et

75005 Paris
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L'Harmattan

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v;Ua 96

Adm. , BP243, Université

KIN XI - ROC

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de Kinshasa

ITALIE

12

DU MEME AUTEUR
Femmes en usine, les ouvrières de la métallurgie parisienne, Préface du Pr. Pierre Mesnard, Paris, Spes, ] 953 Les Dialogues de la vie ouvrière, Paris, Spes, ]954 Monde ouvrier méconnu, "Carnets d'usine", Paris, Spes, 1956 En usine, pourquoi? Préface de Daniel Rops, Paris, Fayard, ] 958 La Chance d'être femme, Paris, Fayard, ] 960 Jeune fille, lève-toi f, Paris, Fayard, ] 962 Construire l'entreprise, Préface du Dr. André Gros, Paris, Fayard, ]963 La Reconstruction du citoyen, en collaboration avec le Dr. André Gros, Paris, 1964 L'Eglise écoute, réflexion de lalc, Paris, Fayard, 1967 Le Prêtre homme du sacré, Préface du cardinal Garonne, Paris, Fayard, 1967 Vieillesse et longévité dans la société de demain, en collaboration avec le Dr. André Gros et le Pr. Henri Bour, Paris, Presses universitaires, 1968 Le Troisième Age, prospective de la vie, en collaboration avec le Pr. Henri Bour, Paris, Presses universitaires, 1969 400 prêtres parlent du sacerdoce, Paris, Desclée, 1970 Jeunes dans un monde nouveau, Paris, Le Centurion, 1973 Pour le troisième âge, Paris, Le Centurion, 1974 Le Secret d'une vie, Préface du Pro Jean Bernard, Crozon, Edigraphie, 1990 L'Aventure hommes-femmes à la croisée des chemins, Préface de René Rérnond, Paris, Marne, ] 992 Eugen Drewermann, les "clercs drewermanniens" et l'Eglise, Paris, Marne, 1993 Qui êtes-vous, Eugen Drewermann ? Paris, Marne, 1994 Homme et femme dans le dessein de Dieu, Crozon, Edigraphie, 1994 Le Monde est ma maison, Préface de Jacques Guillet, s.j., ParisQuébec, Anne Sigier, 1996 Dieu hors frontières, Paris-Fribourg, Parole et Silence, diffusion Ed. du Cerf, 1999 L'Humanisme ignatien du père Gaston Fessard, sJ., Paris, Ed. du Cerf, 2004 PAX NOSTRA - Philosophie sociopolitique de Gaston Fessard, Paris, Ed. du Cerf, oct. 2004

PRELIMINAIRES

www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr diffusion.hannattan@wanadoo.fr
2006 ISBN: 2-296-00311-7 EAN : 9782296003118 @ L'Harmattan,

PRELIMINAIRES

Après les deux livres que j'ai successivement consacrés au père Gaston Fessard: L 'Humanisme de Gaston Fessard S. J.t et le gros ouvrage qu'est: PAX NOSTRA Philosophie sociopolitique de Gaston Fessard2 cette troisième publication relève d'une lecture qui fut constamment ignatio-fessardienne. Cette perspective, qui me fit revenir longuement et profondément à Ignace de Loyola, explique l'ordre de réflexion qui s'est alors engagé: un essai de "lecture" de Gaston Fessard et d'Ignace de Loyola en euxmêmes, puis l'un par l'autre, en une sorte de "lecture" croisée de leurs apports respectifs. Pour Gaston Fessard, j'ai eu recours aux nombreuses notes que j'avais accumulées, durant les douze dernières années passées sur ses ouvrages. Quant à Ignace de Loyola, le contenu des Exercices spirituels, fut et demeure sans fin une source de réflexions, de méditations et de découvertes spirituelles, philosophiques et théologiques - qu'on

Michèle Aumont, Que l'homme puisse créer, Editions du Cerf, septembre 2004. 2 Michèle Aumont, PAX NOSTRA, Editions du Cerf, octobre 2004.

J

8 n'en finit pas d'admirer et d' approfondir l. Surtout si l'on insiste sur les Annotations et les ajouts, les remarques et les recommandations et les indications d'ordres divers. Alors, "rumination" ou "manducation" non seulement de mots clés, mais encore d'expressions et d'images, qui n'appartiennent qu'à Ignace, délivrent peu à peu ce que ce "génie" spirituel et mystique y a mis. Soit qu'il l'ait expé rimenté et vécu en lui-même, soit qu'il l'ait "vu", "senti", ou "reçu", lorsque Dieu "l'enseignait comme un maitre d'école", qui mieux qu'Ignace sut et put évoquer les "dons" de Dieu en mots de feu, en notations et en descriptions, qui ne relèvent que de la prière et de la contemplation ? Qui osa décrire la manière dont le corps et les sens sont appelés à se faire priants ou à se laisser traverser? Qui a révélé les effets de la prière "rythmée" par inspirations et expirations? Au-delà de la conduite précise et objective du "maître" et "père", qui ne reçoit abondamment les fruits de la contemplation infuse du spirituel en prière? Qui ne découvre alors, mystérieusement, "quelque chose" de la transcendance de Dieu, à travers ce qui fut donné à l'homme de Loyola? Qui ne s'émeut de ses larmes et de ses sanglots, sobrement évoqués dans le Journal des motions intérieures, comme accompagnant irruption, invasion ou retrait de la présence du Divin? Et qui ne frémit, lorsque le mystique remarque, pour lui-même, que la brûlure de ses yeux compromet sa vue et qu'il va lui falloir prier Dieu - paradoxalement - de ne plus lui donner, en si grande abondance, ces pleurs qui sont, cependant, tellement signes d'intimité dialoguante entre Dieu et lui? Oui, admirable et extraordinaire Ignace de Loyola!

1

Sur ce point, outre Fessard, le grand théologien Drs Balthasar nous a

donné une magnifique Théologie des Exercices spirituels, qu'on ne cesse de prendre et reprendre, une fois qu'on l'a connue. Editions Culture et Vérité, Bruxelles 1996.

9 * * * Dans la période qui suivit l'achèvement de mes ouvrages sur le père Fessard, j'ai donc fait une grande et large incursion chez Ignace de Loyola. Après avoir relu et médité les Exercices spirituels, j'ai repris à frais nouveaux le Récit - ce Testament autobiographique, dicté à Gonçalves da Camara, ainsi que la Vie d'Ignace explicitée par certains de ses proches compagnons. l'ai re-parcouru les Constitutions et une grande partie de la Correspondancel. Dans ce contexte, j'ai pu intensément analyser et méditer le "Journal des motions intérieures" : deux minces fascicules de notes personnelles manuscrites, publiées telles qu'elles ont été retrouvées tardivement - alors qu'avait été détruites, par leur auteur lui-même, la majorité des liasses de feuillets, vues par da Camara, entre les mains d'Ignace, mais que celui-ci n'avait pas accepté de lui communiquer, même momentanément. Deux fascicules choisis par Ignace (entre combien d'autres ?) vraisemblablement pour être épargnés. Très intentionnellement donc... Ainsi préser vées, tirées des Archives de la Compagnie de Jésus et portées à la connaissance du public, vers 1960 et rééditées en 1991, au titre des Ecrits d'Ignace, ces quelque cinquante pages, admirables et émouvantes à lire, sont d'une importance capitale, comme on le verra en cours de lecture. Elles font infiniment regretter de ne pas avoir la totalité des "liasses de notes", mentionnées par le secrétaire d'Ignace. Notamment, les toutes premières, datant de Loyola... Mais c'est déjà une bénédiction de disposer des fascicules non détruits par le saint et retrouvés ensuite, presque par hasard, dit-on...
Bref, l'ensemble de ce qui nous est présenté d'Ignace, Ed. Desclée de Brouwer, 1991.
1

comme

Les Ecrits

10 Dans ces conditions spécifiquement ignatiennes, s'est alors imposée l'idée d'un travail, qui ne soit plus d'exploration, mais à la fois d'approfondissement et de synthèse spirituelle. Au carrefour des trois "aventures" fessardienne, ignatienne et ignatio-fessardienne, telles que je venais de les vivre avec ferveur. Renonçant - au moins pour un temps - au projet de travailler de nouvelles œuvres du père Fessard - tel son ouvrage à propos de Hegel et du Christianisme - je me suis mise à re-considérer celles de ses œuvres que j'avais travaillées précédemment mais en les prenant autrement. Moins en elles-mêmes que dans leur rapport de communion, direct ou indirect, partiel ou total, avec la spiritualité et la pensée d'Ignace de Loyola. Et, réciproquement, si je puis dire, j'ai repris l'ensemble des apports d'Ignace, en tenant également compte des perspectives élargies, approfondies ou même universalisantes, dont ils avaient fait l'objet, grâce à Gaston Fessard et à travers son œuvre, à partir de sa Dialectique des Exercices spirituels. Dès lors, se sont peu à peu dégagées et confrontées, la spécificité et la mutualité de leurs messages respectifs. Cette autre forme de scrutation, puis de dialogues et d'échanges, indirects mais véritables, me fit prendre une conscience neuve de ce qu'avaient été Ignace et Fessard, en eux-mêmes, comme dans la différenciation, tant de leurs perspectives que de leurs parcours, mais en fonction de l'unité première que leur avait donnée une même conception de l'homme, ignatienne d'origine, définie dans le Fondement des Exercices et explicitée tout au long des Exercices ignatiens, d'une part, et de la Dialectique fessardienne, d'autre part. Leurs cheminements respectifs avaient ensuite dépendu de leurs personnalités et de leur temps. Mais, au terme de leurs deux "aventures", en pleine

11 vie, une unanimité, finalement retrouvée, était alors venue compléter, achever et "coiffer" l'unicité de leur point de départ. Cette découverte initia une sorte de "compagnonnage" à trois, vécu "en esprit" avec eux deux, et qui fut toute de bonheur et de joie spirituelle. * * * Pour clore ces préliminaires, comment ne pas souligner à la fois le paradoxe et le bienfait inouï que constitue pour nous la rencontre hors du temps, et cependant dans notre présent, des deux personnalités d'Ignace de Loyola et de Gaston Fessard, qui présentent apparemment tant de différences et même d'oppositions! Non seulement leurs quatre siècles de distance, mais encore une dissymétrie de départ dans la vie, puis de modes d'appel et de processus d'accomplissement de leurs appels. Ignace de Loyola, ce fier hidalgo, à l'esprit prompt et lucide et aux multiples facettes, longtemps resté plus séculier et laïc que chrétien, s'était fait connaître par bravades et violences (jusqu'à avoir été sanctionné par un procès et une condamnation). Pourtant, il avait été gentil page et, quelque temps, habile diplomate. Il avait surtout goûté aux armes et aux exploits chevaleresques, avec ardeur et impétuosité. Sur ces chemins, il n'avait pas dédaigné toutes sortes de mondanités, à travers lesquelles croissaient assurance et affirmation de lui-même. D'où l'esprit d'initiative et la puissance de conviction qui l'avaient conduit à plaider en faveur de la défense de la citadelle espagnole de Pampelune, attaquée par les militaires français. Combat perdu, qui entraîna pour lui risques mortels et grave blessure: une jambe broyée par un boulet et mal "réparée", malgré deux opérations successives. Ce contrecoup priva

12 le valeureux et fringant chevalier de toutes ses perspectives d'avenir, qu'elles fussent militaires, ou diplomatiques, ou de succès féminins! Dans cet état déplorable et, pour lui, désespérant, le Divin l'investit, se révéla à lui et le sollicita - ce qui lui fit découvrir son autre "moi"... mystique. A un rare degré même...! Pour peu qu'il consentît à se repentir, à mourir à son ex-lui-même et à se rendre totalement disponible. Toutes nécessités acceptées de grand cœur et poussées à l'extrême. Ce fut le re-départ dans la vie d'un Ignace qui se fit ''pèlerin de l'absolu", et le début de prodigieuses découvertes, inspirations et "illuminations". Ce fut Dieu qui "l'enseigna", révélera-t-il plus tard. Et c'est à l'écoute de l'Esprit - et du fameux "discernement des esprits" qu'il entreprit et poursuivit toutes choses. D'abord, sa propre expérience, soigneusement consignée sur les innombrables notes, rédigées au jour le jour, toujours gardées avec lui, à même la besace qu'il portait sur l'épaule, et maintes fois relues et méditées. Ensuite, leur adaptation et leur transposition dans les Exercices spirituels, proposés à ses premiers compagnons et, plus tard, la naissance qu'elles donnèrent ou permirent à la Compagnie de Jésus. D'où l'énorme entreprise de conversion, de pédagogie ou d'initiation, successivement humaine et spirituelle, éducative et enseignante, sociétale et missionaire, qui fut sienne! A travers le monde entier et avec une efficacité toujours manifeste. Cet Ignace-là était alors devenu celui que nous apprenons à connaître, celui que Gaston Fessard rencontra lorsque son heure vint, et celui qu'évoqueront les pages, qui vont suivre jusqu'à cet "au-delà de lui-même", dont la révélation première lui fut vraisemblablement donnée à Loyola, fin 1521 ou début 1522. Gaston Fessard, que ce même Ignace orienta et instruisit "à vie", trouva auprès de lui et par lui, des voies de réalisation sans lesquelles il ne serait sans doute pas devenu

13 "ce Fessard-Ià". Lui aussi vient de loin, mais fort différemment. Tout jeune, il avait souffert de la mort précoce de son père et du remariage de sa mère. Grand adolescent de bonne éducation, catholique et "rangé", il bénéficia "auprès des Pères" d'une instruction soignée. Chez le jeune Fessard, qui croissait "en sagesse comme en âge", vive intelligence et rigueur, ouverture d'esprit et diversification de ses centres d'intérêt contribuèrent à éveiller, très tôt, sens du temps, goût de l'histoire et exigences spirituelles. Toujours est-il que sa vocation religieuse s'imposa sous la forme d'une "élection" du premier type, dira-t-il, c'est-à-dire irrésistible: "comme si Dieu l'avait pris par la peau du cou", selon l'une de ses rares confidences. Pareille orientation dut se produire ou se voir confirmée en fonction des Exercices spirituels: première "rencontre" avec Ignace. Ce fut alors, de sa part, beaucoup plus qu'une simple acceptation : le futur jésuite se reconnut aussitôt dans cette voie vers Dieu, qu'il épousa immédiatement et complètement, et qu'il ne quitta plus. Ses habitudes et ses aptitudes
à comprendre, analyser et décrypter

plus loin et plus profond - lui firent scruter les Exercices spirituels, bien plus que ses compagnons de noviciat et d'études. Allant du mot à mot aux "non-dit", il travailla sur le texte ignatien, en même temps que sur lui-même. Par notes personnelles, expressément prises, conservées et méditées, il préparait - sans encore s'en douter -les éléments de ce qui deviendrait, concrètement, un chemin en humanité et, philosophiquement comme spirituellement, la "Dialectique des Exercices spirituels". Dans la fidélité toujours gardée vis-à-vis de ce "père" et "maître", mais aussi avec la simplicité et l'audace de celui qui se sent libre sur la route indiquée, puis suivie, Gaston Fessard, à son tour, émergea à lui-même. Né de lui-même et

- en

allant toujours

14

d'Ignace, conjugués. Au service de Dieu et des hommes, par le Christ, cet IPSE (paulinien) qu'il évoquera si souvent. Harcelé par la préoccupation des temps graves et incertains dans lesquels les hommes se trouvaient jetés, sans assez de réflexion et de préparation, le philosophe, qu'il était par nature, se fit de plus en plus attentif aux exigences et aux nécessités circonstancielles. S'ébauchèrent et s'affermirent donc en lui, sens de l'homme et orientations humanistes et chrétiennes, qu'il ne lâchera plus. Le théologien, l'historien et le juriste, qu'il s'employa à devenir complémentairement, convergeront pour s'accrocher aux plans interpellants de l'anthropologie et du sociopolitique. L'œuvre considérable de Gaston Fessard naquit de ces préoccupations, sans cesse articulées à son dialogue ignatien originel et continué. * * * D'où, les cheminements différenciés d'Ignace de Loyola et de Gaston Fessard, menés à leurs époques respectives, selon ce qui fut donné et demandé à chacun d'eux, cependant vécus si semblablement, que ce fût ensemble dans l'esprit et sur le fond, et à l'apogée de leur accomplissement personnel et de leurs efforts en direction d'une même visée finale. D'une part en et par un seul Humanisme ignatio-fessardien, d'autre part dans et par une convergence, pour nous précieuse, entre ce qui fut, pour Ignace, l'Universel Divin et, pour Fessard, le "Bien Commun Universel" . Ainsi ces deux parcours orientés vers l'Universalisation la plus haute qui soit, au bénéfice de toute l'humanité, me conduisirent-ils à cette lecture d'Ignace de Loyola et de

15 Gaston Fessard l'un par l'autre, qui se confie ici à l'attention des lecteurs.

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PREMIERE PARTIE

IGNACE DE LOYOLA CHEZ GASTON FESSARD

ET DANS SON OEUVRE

CHAPITRE PREMIER

LA LECTURE FESSARDIENNE DES EXERCICES SPIRITUELS

L'esprit, la visée et la méthode des "Exercices spirituels" ne fIrent pas qu'éclairer et accompagner Gaston Fessard. Ils constituèrent visiblement la trame de son existence, par le rôle majeur qu'ils jouèrent dans la formation et la structuration de sa personnalité. Elève des jésuites, puis grand collégien, il dut "faire les exercices", comme ses camarades. En fIn de scolarité, peut-être fut-il même redevable au livret ignatien, sinon de sa vocation proprement dite, du moins de la confIrmation de celle-ci. On sait par ailleurs, grâce à l'une de ses rares confIdences, qu'il
effectua alors "l'élection" de type irrésistible - c'est-à-dire

le premier des trois degrés envisagés par le "livret", puisque le père Fessard déclara plus tard que "Dieu l'avait comme pris par la peau du cou..." En tout cas, ce qui dut s'opérer ainsi, précocement, ne cessa plus de se poursuivre chez lui, à partir de 1921, au fIl de ses années de formation. Innombrables et longues durent être ses lectures et re-lectures des Exercices spirituels, qui donnèrent lieu simultanément, de sa part, à des notes

20 de commentaire et à maintes réflexions. D'abord manuscrits, puis sommairement dactylographiés et enfin "ronéo tés", certains de ces "papiers" furent communiqués à quelques uns de ses condisciples ou amis, pour avis et réactions. Provoquant alors échanges et discussions, ils furent jugés intéressants, voire profitables. En 1931, durant la période clôturant le parcours formateur des jésuites - le "Troisième An" - le père Fessard reprit le dossier ainsi constitué et laissé en attente. Le re-travaillant, il se mit à l'organiser davantage, sur l'insistance de ceux qui en souhaitaient déjà la publication. Celle-ci fut cependant longtemps différée par lui, comme "prématurée", ses écrits lui paraissant, soit à améliorer dans leur formulation, soit à pousser plus loin, à propos de certains aspects de la pensée de saint Ignace. Finalement, c'est en 1956 que fut édité ce qui devint alors La Dialectique des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, sous la forme d'un volume, de grand format, sous-titré: Liberté, Temps et Grâcel. Jugée importante, et même capitale, pour une meilleure connaissance du livret ignatien, cette œuvre se diffusa bien et nécessita d'être rééditée quelques années après. L'auteur en accepta le principe, à condition de pouvoir y ajouter "quelques pages", tant il avait continué à travailler sur le livret. Mais cet ajout s'avéra beaucoup trop volumineux pour venir seulement en complément de son premier travail. D'où sa publication, en 1966, comme second tome de La Dialectique, avec comme sous-titre: Fondement - Péché -Orthodoxie2. Loin d'en rester là, ce même travail se prolongea encore par des études, menées dans le même esprit, et présentées sous le même titre général, avec
I

Editions Aubier, 1956.

2

EditionsAubier, 1966.

21 comme sous-titre: Symbolisme et Historicité. Achevé en 1978, peu avant la mort de Gaston Fessard, ce troisième volume fut édité en 1983, à l'instigation et par les soins du père Michel Sales, qui en fit du reste la présentation 1. Tout au long de sa vie, le père Fessard consacra donc beaucoup de temps et d'attention à étudier et interpréter le texte ignatien, dense et concis, ayant toutes les apparences d'un "petit livret sous son format "de poche". En définitive, les commentaires, les explicitations et les conséquences qu'en proposa Gaston Fessard, donnèrent matière à trois volumes de grand format, eux-mêmes denses, compacts et pas toujours faciles à lire. En outre, les autres œuvres fessardiennes furent toutes marquées par l'empreinte des Exercices spirituels, comme l'auteur le déclara luimême plusieurs fois à propos de PAX NOSTRA2. Et comme nous ne cessons de le découvrir, en travaillant De l'Actualité historique3, Le Mystère de la société et de I 'Histoire4, son ouvrage sur Hegel - Le Christianisme et l 'HistoireS, et surtout peut-être Autorité et Bien commun, lui aussi un ';petit livre", synthétique et remarquable, publié dès 1945 , mais pas assez connu ni apprécié comme il le mériterait. Bref, fondamentale par sa profondeur et son unité, en même temps que monumentale par le nombre, la diversité et la complexité des situations et des problèmes abordés, l'œuvre de Gaston Fessard porte si intégralement la marque d'Ignace de Loyola qu'elle se révèle vraiment insépaI

Editions Lethielleux, Paris, 1984.

2

4 Ed. Culture et Vérité, Bruxelles, 1997. 5 Presses Universitaires de France, 1990. 6 Ed. Aubier - Montaigne, 1945,2° éd. 1969.

PAX NOSTRA, Editions Grasset, 1936, Introduction, p. 16. 3 Gaston Fessard, De ['Actualité historique, D.D.B., 1960.

22 rable de sa pensée. D'une part, telle que celle-ci se transmit spirituellement, de générations en générations, d'autre part, telle que l'approcha et l'appréhenda, à sa source même et dans sa totalité, celui que je ne peux m'empêcher de considérer comme étant "le fils" d'Ignace de Loyola, tant il hérita de lui - de cœur, d'âme et d'esprit - jusqu'à partager, puis prolonger la majorité des intuitions ignatiennes. Un tome et demi de La Dialectique concerne directement et spécifiquement les Exercices spirituels, la présentation et les explicitations du père Fessard selon deux ordres de propos et d'analyses. Distingués l'un de l'autre, ceux -ci permettent d'évoquer ce que furent, de sa part et complémentairement, lecture spirituelle et lecture philosophique. L'implication mutuelle et l'unité fondamentale de ces "lectures" font la singularité fessardienne. Celle-ci repose avant tout sur la dialectique et ses applications, telles que les découvrit et les vécut spontanément Ignace
de Loyola



son époque

- et

telles que Gaston Fessard

s'employa à les définir, les développer et les justifier, en fonction de sa formation. * * * 1°. La lecture spirituelle des Exercices La lecture des Exercices, du point de vue spirituel, fut certainement la première à avoir été effectuée par Gaston Fessard. Même si nous en ignorons l'époque et les circonstances exactes, elle dut tenir une grande place, chez lui, et avoir même été déterminante. Par là déjà, le jeune futur jésuite montrait qu'il avait d'emblée saisi l'une des caractéristiques majeures des Exercices et il témoignait ta-

23 citement que celle-ci retenait son attention - voire qu'elle le séduisait. L'homme de Dieu, qu'avait été Ignace, avait mené sa vie d'une manière concrète, pour lui et à ses yeux, tout passant par faits, gestes et actions. Bref, par la pratique, bien plus que par de simples déclarations d'intention, restant au niveau du verbe et de la parole. Cet aspect volontariste et pragmatique de la spiritualité ignatienne retint éminemment Fessard et ne fit, tout naturellement, que s' affirmer et se développer "en acte" au long de sa vie. D'abord, en sa jeunesse, ensuite comme adulte et comme homme dans la force de l'âge. On le vit ainsi s'attacher au concret et à l'expérience vécue ou agie, ainsi que le prouvent son existence et la totalité de son cursus - bien entendu, engagements compris. Aussi sa lecture spirituelle des Exercices s'attacha-t-elle, en premier lieu, à la lettre de ce que présentait ou préconisait Ignace de Loyola. Par la suite et continûment, cette "lettre" des Exercices fut maintes fois reprise de près et "exploitée" par lui, plus et mieux que par quiconque, à son époque et en France, parce que passe par elle l'essentiel de ce qu'on doit en recevoir et en faire. Cette attitude et la perspective générale, qui en découlait, étant profondément communes à Ignace et à luimême, Gaston Pessard étudia donc les Exercices. Non seulement semaine après semaine et, en chacune, de jour en jour. Mais en chaque semaine et en chaque jour, texte en main. En outre, il s'attacha aux "temps" indiqués, aux exercices journaliers, ainsi qu'au mot à mot des uns et des autres. Ce fut cela, méditer et parfois "ruminer" pensées, sens et intentions. En vue d'explications tenant le plus grand compte du texte, de nature et de visée non spécifiquement littéraires, mais essentiellement spirituel-les. Même si celles-ci passaient effectivement, par analyses

24 fines et constante remémoration des termes et de leur articulation, des raisons données, des développements effectués et hiérarchisés selon leur ordre et leur place dans le déroulement même du texte et à l'égard de l'objectif de l'exercice ou de sa justification. Le tout, essentiellement en vue de la finalité envisagée et à ne jamais perdre de vue. Aussi, dès la Préface de la Dialectique, parmi les diverses manières d'étudier les Exercices spirituels, le père Fessard revendiqua-t-il d'emblée celle qu'il faisait "sienne" : se comporter en exégète du texte ignatien, exactement comme les théologiens analysent et commentent l'Evangile. Vraisemblablement à situer entre 1931 et 1956, cette déclaration est si importante qu'il faudra nous y référer de nouveau, sur le fond, dans la suite de notre "lecture". Mais il est déjà symptomatique que la perspective fessardienne sur les Exercices s'ouvre sous cette égide. Dans la logique exigeante de Gaston Fessard, il ne s'agissait pas d'effectuer une lecture des Exercices qui se limitât aux indications nettes et précises données par Ignace aux "exercitants". La véritable lecture à opérer devait aller jusqu'à ce qui inspirait d'abord et motivait ensuite cette organisation elle-même. Si précisément qu'elle ait été programmée, encore fallait-il se rendre compte que cette présentation n'était proposée pour elle-même ni dans ses formes, ni dans ses temps. L'atteindre, dans sa réalité, supposait l'accès à ses raisons, à ses profondeurs d'ordres divers et à sa finalité la plus secrète, en une Volonté ou une Proposition qui ne sont pas nôtres. Autrement dit, il s'agissait de comprendre et de prendre en considération une pluralité d'éléments, d'étapes et de processus - concrets, factuels et souvent interdépendants ou articulés les uns aux autres - constituant des moyens d'ascèse et, plus généralement, de prise de conscience et d'entraînement.

25 Ceux-ci étaient à comprendre comme, à la fois, nécessaires comme tels et, cependant, totalement inutiles comme chemin ou somme de moyens d'ordre matériel et physique, physiologique et psychologique. Car ces moyens ne valaient pas, par eux-mêmes, alors même qu'il avait fallu en passer par eux. Ils n'étaient cependant pas suffisants, non seulement pour l'obtention d'un résultat ou d'un effet, mais encore pour la réalisation de la fin envisagée (toujours plus ou moins indûment convoitée) et, par conséquent, différant fondamentalement de la gratuité qui devait marquer but et mises en œuvre des conseils ou des directives. Moyens, conseils et directives du livret constituaient des voies, dont il était aisé de pressentir qu'elles avaient dû servir au Fondateur de la Compagnie de Jésus. Dès lors, chacun était tenté de se raccrocher ou de s'en tenir "à la lettre", ainsi mise à la disposition des exercitants. Mais, sans son esprit, son animation intérieure et ses motions, "la lettre" n'est rien. C'est ce que soulignait et voulait faire entendre le commentaire fessardien. Mais sans en rester là pour autant: dans le dessein d'accéder, par étapes, à l'esprit de l'animation profonde, soutenue et portée par la continuité d'une quête et d'une écoute d'une absolue attention à l'Esprit. C'est-à-dire, celles mêmes auxquelles Ignace, en son chemin de grâce et de lumière, et Fessard, en sa fidèle approche, s'étaient voués, l'un après l'autre - ce qui
avait tout changé, en eux et pour eux.

Les pages d'explicitations fessardiennes, à la fois, d'analyse et de plus que d'analyse, sont, en effet, nombreuses! à évoquer une visée, au départ, précise et analytique, mais qui est déjà à lire comme autre et synthétique en
I

Cf. Dialectique, tome I, p. 45-46 (Non-être) - p. 70-88 (l'élection)

26 puissance, en tant que potentiellement reliée au synthétique ou au global: aller et retour de l'un à l'autre sont alors nécessaires. D'où une scrutation et une quête sans fin, avec passages à ou vers du "plus", dans le bref croisement instantané de notre horizon et de la verticalité, du temporel et de l'éternel. Ainsi, d'une prose ignatienne à première vue sobre à en être sèche, jaillit l'éclair de l'Esprit. Parce que, de prime abord, le propos fondamental - qui fut celui d'Ignace vis-à-vis des retraitants - ouvre et sollicite leur lecture de "plus que de la lettre". Ce fut d'emblée ce que sut et vécut Gaston Fessard, en lecteur privilégié. D'où, les remarques et les réflexions, sur le fond, qui s'échappent sans le vouloir expressément de ses mots et du processus de sa pensée. Mais, en un second mouvement, l'auteur de la Dialectique en revient à sa tâche d'explicitateur ou d'exégète, pour s'en tenir d'abord à des interrogations apparemment plus extérieures, d'ordre structurel, laissant déjà augurer, entre les lignes, écho ou prolongement au "secret partagé" - celui-là même qui inspira son début d'analyse. Se suivent, dès lors, approche lumineuse et approche méticuleuse enserrant et englobant, à elles deux, une analyse des Exercices spirituels, qui ne peut s'empêcher d'être, en même temps, leur accompagnement véritable et leur redondance à des plans pluriels et complémentaires. 1)- Le propos fondamental. Le suivi de la pensée d'Ignace fut appréhendé et décanté, par le père Fessard, tel qu'il se présentait dans sa netteté et sa concision. Jamais de manière abstraite, mais concrètement, jamais de manière vague, l'imagination étant sans cesse conviée à mettre sa puissance évocatrice au service du cadre et des personnages, avec moments et cheminements reconstitués, selon les données des Evangiles.

27 C'est vraisemblablement ce qu'apprécia et ce qu'effectua lui-même, d'abord le jeune exercitant que fut Gaston Fessard, ensuite le jésuite qu'il devint. Le père Fessard entra ainsi dans la perspective générale des Exercices, parce qu'il en avait perçu intégralement le Fondement. Jusqu'à avoir fait totalement sien le processus proposé à toute personne désirant "faire retraite", avant de décider de l'orientation de sa vie - ce qui implique un choix dont l'importance est par le terme, non d'option, mais" d'élection" - celle-ci se découvrant, du reste, comme coulée ou retrouvée dans celle d'un Autre. Pour Ignace de Loyola, comme aux yeux de Gaston Fessard, le principe même entraînant l'attitude directrice et la forme de vie de "l'impétrant", découle de cette affirmation, majeure, du Fondement des Exercices: "l'homme est créé pour louer, vénérer et servir Dieu, et par là sauver son âme". Voilà sa définition même et son point d'amarrage. Tel est le postulat, en fonction duquel tout se joue au long des Exercices. Initialement, une première fois et maintes et maintes fois, par la suite. Tel, le frontispice de l'édifice qui sollicita Gaston Fessard et tout "exercitant" après lui. Et telles, les perspectves désormais élémentaires et de toute première nécessité, qui situent et ordonnent les orientations et les efforts du chrétien ou du chrétien en devenir, en quête de lui-même et
soucieux de la réalisation de sa propre foi

- en

l' occurren-

ce, au point d'avoir voulu donner quatre semaines de son temps, avant de décider sous quelle forme et comment il le ferait. Etant donné sa personnalité, on peut être sûr que Gaston Fessard étudia et pesa mot à mot le texte de ce Fondement. Avant d'entrer plus avant dans le livret d'Ignace, il

28 commença par là ; il le prit et le reprit, le travaillant tellement - et tellement profondément - qu'il inspira et anima la confiance peu ordinaire, qu'il fit à Ignace de L.oyola. La déclaration préalable et les mots mêmes de ce spirituellà sonnèrent et résonnèrent en lui d'entrée de jeu, de telle façon qu'il s'attacha à ce "maître", qui avait su formuler les termes d'un contrat de vie et à vie avec le Transcendant. 2) - Dans la structure des Exercices, le rapport de "trois à quatre". Avant même que le "secret partagél" entre Ignace et Fessard en soit venu à prendre foree et ampleur, il semble avoir été à l'origine d'une similitude d'interrogation entre les deux spirituels. Sur une même question, que se posè rent le "père" et le "fils", à propos d'une curiosité structurelle qui intrigua le père Fessard en 1931, comme elle l'avait fait pour Ignace de Loyola. Avant qu'il en vienne, plus tard, à en voir les raisons et les conséquences. Fessard, qui n'avait pas encore accompli son Troisième An, eut-il alors conscience de cette toute première coïncidence de questionnement qui se manifestait ainsi entre Ignace et lui? On ne le sait, mais toujours est-il qu'il se fit à luimême une réponse qui allait dans le même sens que celle d'Ignace naguère2. Pourquoi avoir fixé la durée des Exercices à quatre semaines, alors que trois phases (purgative, illuminative et unitive) définissaient, auparavant et traditionnellement, les stades de la vie mystique? Y aurait-il contradiction entre approche mystique classique et approche ignatienne?
1

Cf. Michèle Aumant, Que l'homme puisse créer

- L'Humanisme

de

Gaston Fessard, p. 45-57. 2 Cf. Dialectique I, p. 28-36.

29 Non, mais loin d'être anodine, cette différence tient à la spécificité des Exercices spirituels et au point de vue novateur d'Ignace. Dans la mesure où les Exercices donnent une place déterminante à l'acte de liberté ou de consentement de l' exercitant, à la fin de sa seconde semaine. Dès lors, après la première semaine (de type purgatif), comportant examen de conscience et confession générale, la seconde semaine de tout retraitant est encore faite d'hésitations et de débats avec lui-même, jusqu'à ce qu'il en soit arrivé à son acte de liberté: son "élection". La troisième semaine est alors vécue en voie déjà illuminative, ou préilluminative, sous l'effet de son désir du bien et du mieux (introduit par l'élection), mais pas de façon constante, et non sans subir encore les atteintes des remous de type purgatif, alors même que le retraitant voudrait déjà en être à sa libération et à la joie, de type unitij, l'ouvrant à la vie de grâce, qui sera ou deviendra gain et don de la quatrième semame. Selon Ignace, puis selon Fessard, l'explication du passage des trois temps de la spiritualité classique aux quatre temps des Exercices, procède de deux raisons significatives. D'une part, la place et l'importance de l'élection, dans le cheminement ignatien, en fin de 2° semaine du retraitant. Et, d'autre part, le réalisme et l'originalité de la dialectique existentielle d'Ignace, elle-même marquée par une avance considérable, tant psychologique qu'ontologique. Ce processus à quatre temps est, en effet, dû à une considération concrète de l'être humain tel qu'il est. C'està-dire existentiellement partagé entre sa finitude de fait et son aspiration à la transcendance. Ce même processus conditionne du reste la conception ignatienne de la liberté humaine, toute relative à la Liberté divine, seule parfaite et en soi, et, de ce fait, seule apte à tirer notre liberté hors d'elle-même. Non pas à son insu, mais à partir de son pro-