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L'aventure des Nestoriens

De
382 pages
Issus des anciennes tribus araméennes, les Nestoriens furent parmi les premiers habitants de Mésopotamie à recevoir l'enseignement du Christ, dans la langue même de celui-ci et à porter l'Évangile en Asie centrale, Inde du Sud, Chine et sans doute au Japon, pendant que les chrétiens occidentaux le portèrent en grec sur le pourtour méditerranéen. Le triomphe de la civilisation occidentale et le développement du monde arabe les réduisirent à un rôle modeste.
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Paul Roques
L’AVENTURE DES NESTORIENS
PEUPLES ET CULTURES DE L’ORIENT
L’aventure des Nestoriens
Peuples et cultures de l’Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif  Ily a au Proche-Orient des peuples, porteurs d’un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l’histoire de la civilisation : les Arméniens, les Assyro-Chaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd’hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L’Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pourque leur patrimoine soit valorisé. Déjà parus Franck MARTIN,Cultures orientales de la ruse. Hébreux, Grecs et Arabes,2013. Ephrem-Isa YOUSIF,Les figures illustres de la Mésopotamie, 2012.Ephrem-Isa YOUSIF,Saladin et l’épopée des Ayyoubides. Chroniques syriaques,2010. Saywan BARZANI,Le Kurdistan d’Irak, 2009. Sylvie CHABERT D’HYÈRES,L’Évangile de Luc et les Actes des Apôtres selon le Codex Bezæ Cantabrigiensis, 2009.Ephrem-Isa YOUSIF,Les Villes étoiles de la Haute Mésopotamie, 2009. F. HELLOT-BELLIER et I. NATCHKEBIA (dir.),La Géorgie entre Perse et Europe, 2008. P. G. BORBONE,Un ambassadeur du Khan Argun en Occident. Histoire de Mar Yahballaha III et de Rabban Sauma, 2008. G. H. GUARCH,Le legs kurde, 2007. Jean-Louis LEBRET,L’Apocalypse. Claire WEIBEL YACOUB,Surma l’Assyro-Chaldéenne (1883-1975). Dans la tourmente de Mésopotamie. Raymond LE COZ,Les chrétiens dans la médecine arabe. Ephrem-Isa YOUSIF,Une chronique mésopotamienne. Ephrem-Isa YOUSIF,Les syriaques racontent les croi-sades.Daniel S. LARANGÉ,Poétique de la fable chez Khalil Gibran. Raymond LE COZ,Les médecins nestoriens au Moyen-Âge.
Paul Roques L’aventure des Nestoriens
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-30109-9 EAN : 9782336301099
L ’EPOPEE DES NESTORIENS
Ce pourrait être un film à grand spectacle avec de troublants et somptueux décors. On y verrait tout au début, comme une invitation permanente à l’errance, les grandes plaines ondulées de la Mésopotamie : après les longs déferlements des Amorrites, des Gutis, des Hurrites, des Kassites et de tant d’autres, avant les phalanges guerrières de Darius, d’Alexandre ou de Crassus, on y verrait transhumer lentement la petite troupe de misérables nomades entourant Abraham. Les champs d’oliviers des collines de Judée, les déserts de la mer Morte et les palmeraies des rives de l’Euphrate s’étaleraient sous nos yeux. On 1 admirerait, dans la toute nouvelle Constantinople , les premiers palais byzantins entourant l’Augusteion et les coupoles, déjà majestueuses, de la première Sainte-Sophie. Dans la très vieille ville d’Ephèse plus qu’à moitié détruite par 2 les Goths , la première basilique dédiée à la Vierge Marie, se dresserait déjà en face des ruines de l’orgueilleuse Artémision qui avait été l’une des Sept Merveilles du monde. Sur les bords de l’Euphrate, les vastes palais sassanides côtoieraient les sombres échoppes des juifs survivant là, depuis des siècles, « au bord des fleuves de Babylone ». On tremblerait devant les déferlements exaltés des cavaliers d’Allah avant de s’apaiser devant le long cheminement des lourdes caravanes de marchands. Les steppes rocailleuses de l’Asie centrale, les hauts plateaux du Pamir, les montagnes de l’Altaï enfermant les vertes vallées du Ferghana et du Zérafshan, les paisibles oasis du Tarim, serrées entre le désert du Taklamakan et la barrière enneigée du Tian Chan s’étaleraient sous nos yeux. On visiterait en Chine la plus grande, la plus belle et la mieux organisée des 3 villes que la terre ait encore jamais connue : Chang’ an , la capitale des Tangs, avec près de deux millions d’habitants, ses cent six quartiers tracés au cordeau et ses accumulations de fabuleux trésors. On s’émerveillerait des somptueux palais des califes abbassides de Bagdad, avec leurs prodigieuses bibliothèques. En Inde, au pied des montagnes verdoyantes des Nilgiris, les forêts de cocotiers se baigneraient dans les lagunes d’eau douce de la côte de Malabar. On
1 Inaugurée par Constantin comme capitale de l’empire le 11 mai 330. 2 En 262. 3 L’actuelle Xi’an.
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s’effraierait de la yourte de Gengis Khan et des terrifiantes hordes mongoles des Öngüts et des Kaïmans avant d’être reçu à la cour raffinée du Grand Khan dans son tout nouveau Khanbaliq. On y verrait le pape et ses cardinaux dans leurs palais romains et les preux chevaliers entourant Saint Louis dans sa forteresse de Chypre. On s’étonnerait de voir à Paris, dans la Sainte-Chapelle flambant neuf, le roi de France en personne recevoir un envoyé chinois ébahi. Il y aurait des villes rasées sous les ordres d’un chef boiteux, au milieu des plus horribles massacres que la terre ait encore jamais connus. Dans le décor somptueux et sauvage deshautes vallées du massif de l’Hakkâri, des tribus primitives et ignorées de tous s’efforceraient de survivre dans un pastoralisme de la nuit des temps. Au cœur d’un improbable Kurdistan et aux frontières indécises d’un Empire ottoman moribond, des populations fuiraient sans trêve dans de lamentables exodes devant de nouveaux massacres et chercheraient encore on ne sait quelle terre promise dans les plaines plus hospitalières ou les sordides camps de réfugiés de haute Mésopotamie. Il y aurait, encore et toujours, des églises et des habitations dévastées par des bandes de pillards et les bombes de terroristes exaltés. On y verrait des peuples vivre et mourir dans des pogroms inconnus et on y verrait même les campus californiens, les banlieues parisiennes et les faubourgs de Chicago... Ce serait l’histoire des Nestoriens.
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AVANT-PROPOS
Le titre qu’on vient de placer en tête du récit qui va suivre soulèvera sans doute contestations et polémiques et il convient d’entrée de jeu de s’en expliquer. On verra du reste tout au long de cette histoire que les dénominations d’apparence les plus anodines sont très souvent chargées d’ambiguïtés, de malentendus, d’erreurs grossières, d’ignorance plus ou moins bienveillante et 4 quelquefois même de haine . Sans prétendre redresser les faux-sens et encore moins donner des définitions normatives, on trouvera dans ce texte quelques réflexions sur certaines de ces appellations ambiguës. Pris dans son sens le plus étroit, le terme de Nestoriens ne s’applique évidemment qu’aux disciples de Nestorius, et leur histoire ne saurait commencer qu’à la naissance de leur maître pour se terminer avec la disparition, dans l’indifférence générale, de toute controverse dogmatique sur les questions où ils avaient trouvé la justification de leur particularisme et de leur dénomination. Et du reste leur dernier descendant « dogmatique », le patriarche de l’Eglise assyrienne, vient de récuser il y a quelques années (comme on le verra ci-dessous) toute référence de son Eglise au nestorianisme. Mais outre que ces quelques siècles s’inscrivent dans un cadre millénaire qu’il convient de voir dans son ensemble, on verra que les problèmes doctrinaux ne jouent en
4  Ontrouvera un exemple frappant (et récent) de cette ignorance, plus ou moins bienveillante, dans l’exposition – remarquable par ailleurs par la richesse de sa documentation – organisée récemment par l’Institut du monde arabe à Paris sur le thème de «l’âge d’or des sciences arabes » : alors que, comme on le verra abondamment tout au long de ce texte, les Nestoriens ont été pratiquement les seuls à apporter au monde arabe la médecine grecque (la seule médecine e jusqu’au milieu du XIXsiècle et donc le fondement de la médecine arabe), alors qu’ils ont été les premiers à créer tout le vocabulaire médical arabe de cette langue, alors qu’ils ont dirigé les grands hôpitaux du monde arabe pendant plus de cinq siècles, alors qu’ils ont fourni quasi exclusivement les grands médecins des califes abbassides, dans toute la section « médecine » de cette exposition (par ailleurs remarquable comme on l’a dit), on ne trouvait pas une seule fois le terme de « nestorien »… On pourrait faire la même remarque à propos d’un ouvrage remarquable lui aussid’Abdurrahman Badawi,la transmission de la philosophie grecque au monde arabe: alors que toutes les sur traductions du grec vers l’arabe ont été effectuées par des Nestoriens (ou des Jacobites), ces qualificatifs ne sont pas mentionnés une seule fois. Et pourtant «ils rendirent aux musulmans l’inestimable service de traduire en arabe le legs scientifique et philosophique grec », Hervé Legrand, dominicain, dansEncyclopedia Universalis. 7
définitive qu’un rôle assez anecdotique dans toute cette histoire: ce n’est pas tellement Nestorius qui fait les Nestoriens. Et le présent texte a l’ambition de dresser un inventaire rapide de tout ce qui a marqué l’histoire de cette large 5 famille, ancêtres, descendants, parents ou alliés, même lointains . On peut constater cette continuité familiale dans le fait que tous ceux qu’on a appelés «nestoriens »sont indubitablement les descendants directs (ou du moins descendants «spirituels »)des «araméens »des premiers millénaires avant notre ère et que leurs descendants d’aujourd’hui déclarent prier encore en « araméen »ou en« néo-araméen »dans les offices religieux de leurs églises : le présent texte a pour objet de résumer la chronique de cette famille d’araméophones. La plupart du temps, ce nom de « Nestoriens » n’a été donné à un groupe de 6 chrétiens que pour les accabler d’une dénomination volontairement péjorative qu’ils ont le plus souvent eux-mêmes récusée (un peu comme de nos jours un politicien de droite a tendance de traiter de «communiste »tout adversaire politique de gauche, sans trop de soucier de ses convictions réelles). Les Nestoriens ne reprennent que rarement cette appellation à leur compte et presque alors toujours dans une attitude de défi. Dans leurs textes officiels, le seul nom qu’ils utilisent pour eux-mêmes en général est en effet celui de 7 « chrétienssyriens orientaux ». Ce sont essentiellement les monophysites jacobites qui les ont affublés de ce surnom qui se voulait injurieux (il est vrai que les « Jacobites » eux-mêmes n’ont reçu leur nom, délibérément péjoratif lui aussi, que des «Byzantins »,qui de leur côté n’ont jamais utilisé cette
5 Pour extensive que soit cette notion de « famille nestorienne », cette dernière ne saurait englober ces petites églises, ces petites sectes devrait-on dire, qui fleurissent à l’heure actuelle sur la scène religieuse très agitée des Etats-Unis, dans la mouvance des évangélistes, des baptistes et autres épiscopaliens. On citera par exemple cette très curieuse «Nasrani Nestorian Church», dirigée d’une main ferme par un personnage, résidant dans le Tennessee, Mar Michai, qui se pare du titre de Patriarche de Jérusalem. Cette secte apparaît sous diverses dénominations: «Nasrani Nestorian Church», «Nasrani Church of the East», «Church of the East & Abroad», « MalankaraIberian Orthodox Church », etc. Bien qu’elle s’approprie sans scrupule l’ensemble de l’histoire des Eglises d’Orient, en y rajoutant des extensions en Birmanie par exemple dont on ne trouve aucune trace ailleurs, on ne voit aucune filiation légitime avec le nestorianisme, même pris dans le sens le plus large du terme, si ce n’est cette mode actuelle qui pousse les individus vers les mouvements marginaux et exotiques. 6 e  Il semble que ce nom leur ait été donné à l’époque de Cyrille d’Alexandrie (dès le début du V siècle) parce « les chrétiens de l’Est », comme on disait alors, refusaient d’anathémiser Nestorius. Voir l’article de S. Brock,« The Nestorian Church : A lamentable misnomer »le bulletin de la John Rylands Library 1996 dans (Vol 78, n°3) qu’on citera plus loin à de nombreuses reprises. 7 Toutefois, à leur époque classique, dans la Chronique de Séert ou dans leMajdalpar exemple, e ils utilisent quelquefois le terme de Nestoriens pour eux-mêmes (voir Landron, p. 18). Au XIII siècle, un évêque de Nisibe a même écrit un «Credo orthodoxe des Nestoriens». Les Arabes parlent quelquefois deal Nasra al Nasturiyah, mais là aussi ce n’est pas forcément une dénomination bienveillante.
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appellation pour eux-mêmes : ceux qu’on appelle les empereurs de Byzance se sont eux-mêmes toujours, jusqu’au dernier jour du dernier d’entre eux, 8 considérés comme «empereurs des Romains»). Les «Nestoriens »savaient qu’ils étaient des Araméens christianisés, des Syriens orientaux, des chrétiens de Perse, des Assyriens, des Chaldéens, des chrétiens de l’Eglise d’Orient, des Assyro-Chaldéens et, aujourd’hui, ceux qui survivent encore se déchirent toujours entre eux pour se donner un nom qu’ils puissent tous accepter. On verra plus loin, comme on l’a déjà dit, que le plus haut de leur dignitaire a très e formellement renoncé à cette appellation au début du XXsiècle.On a tendance de nos jours à les recouvrir de la dénomination, un peu vague et lénifiante, de « chrétiens d’Orient », ce qui les prive d’une bonne part de leur individualité. Il y a, dans l’histoire du monde, des peuples mal connus qui ne semblent même pas avoir droit à une appellation bienveillante. Il conviendrait d’évacuer du reste ce que ce nom de «Nestorien »pourrait encore véhiculer d’hérétique et d’injurieux et, pour apaiser ce qui reste d’esprits inquiets et soucieux d’orthodoxie, il faut tout de suite indiquer, sans ménager de suspens, que le document solennel signé au Vatican le 11 novembre 1994 entre la plus haute autorité de l’Eglise catholique, le pape Jean-Paul II, et la plus haute autorité de ce qui subsiste de l’Eglise nestorienne, le patriarche Mar Dinkha IV,déclare sans ambages que la querelle qui les a opposés pendant près de quinze siècles n’est qu’un «malentendu »et que désormais chacun doit respecter les positions doctrinales de l’autre. Le prédécesseur de Mar Dinkha IV avait du reste formellement rejeté en 1974 toute référence à Nestorius dans la dénomination officielle de son Eglise et Mar Dinkha IV lui-même a confirmé solennellement lors de sa consécration à Londres en 1976 que son Eglise n’est pas « nestorienne ». Il n’y aurait donc plus de Nestoriens s’il y en eut jamais un jour. On pourrait croire à un «happy end» et pourtant… C’est donc sans réticence aucune, et d’une manière volontairement symbolique, qu’on a retenu ce nom de Nestoriens, lavé désormais de toute opprobre (s’il y en eut jamais…), car il est au cœur de l’histoire de cette très longue lignée humaine, culturelle sinon ethnique, qui va des tribus araméennes de l’Empire assyrien jusqu’à ce peuple d’exilés, vivant aujourd’hui par petits groupes en Europe, en Australie ou en Amérique et même, pour quelques-uns d’entre eux encore, comme exilés dans leur propre pays d’origine, la
8 Les dénominations abusives sont extrêmement fréquentes dans l’histoire ancienne. Les Hittites par exemple se désignaient eux-mêmes comme des Nésites et n’avaient évidemment rien à voir avec les « fils de Heth » que la Bible leur donne arbitrairement comme ancêtres. Les Grecs quant à eux ne se sont jamais rassemblés, jusqu’à nos jours, comme un peuple unique sous ce vocable (qu’ils réservaient à une langue commune dont ils étaient très fiers) : ce sont les Romains qui, au e II siècleavant notre ère, leur ont donné ce patronyme commun dérivé du nom d’une petite partie de la Béotie, « Graia » devenumystérieusement « Graecia » sous la plume latine, et qui n’a laissé par ailleurs aucune trace dans l’histoire (voirLe Monde d’Ulyssede Moses I. Finley, p. 18 etsq.). 9