La Pension Manzotti

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« Après avoir raccroché, elle resta le portable à la main, et se remémora comme un film au ralenti son entrevue avec David à l'hôpital... Livio avait raison, elle avait ressenti quelque chose quand il s'était adressé à elle. Il l'avait regardée, leurs yeux s'étaient... comment dire, noués, liés, quelque chose d'insondable, profond... Peut-être avait-elle rêvé ? Elle avait du mal à définir l'impression étrange que lui donnait cet inconnu entré dans son existence par la force des événements, d'une manière si inattendue. Elle se sentait attirée par lui, depuis le moment précis où ils s'étaient rencontrés dans le hall de la pension, elle n'avait plus pensé qu'à lui, à ses grands yeux bruns, à ses dents qui ressortaient dans son visage hâlé, à son sourire triste qui se voulait gai, cependant. » Faire retour vers le passé ne signifie pas nécessairement régression... Il peut être aussi synonyme de rebond, de renaissance, de révélation... Et c'est ce que vivra Anne, qui porte le deuil de sa mère, en passant quelques jours en Toscane, à la pension Manzotti... Un lieu-cocon où s'offriront à elle, en quelque sorte, une nouvelle famille et une nouvelle vie... mais seulement au prix d'un dévoilement total des secrets de ceux qui l'entourent : Suzanne, Sam... De l'Italie à l'Angleterre, de retrouvailles en surprises, d'amitiés nouvelles en amour évident, Carole Coriat trace pour son héroïne un chemin vers le bonheur de plus en plus lumineux.


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Publié par
Date de parution 18 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 89
EAN13 9782342029680
Langue Français

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La Pension Manzotti Carole Coriat










La Pension Manzotti






















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IDDN.FR.010.0119048.000.R.P.2013.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2014


Sommaire






Chapitre I. Messages ....................................................... 11
Chapitre II. Maud ............................................................ 35
Chapitre III. La Pension Manzotti................................... 45
Chapitre IV. Du soleil dans le cœur ................................ 57
Chapitre V. Mrs Ferguson............................................... 75
Chapitre VI. Souvenirs de Famille.................................. 93
Chapitre VII. L’oncle Sam ............................................ 105
Chapitre VIII. Une journée forte en émotions............... 121
Chapitre IX. David Ferguson ........................................ 135
Chapitre X. La Dernière soirée ..................................... 147
Chapitre XI. Des retrouvailles inattendues ! ................. 163
Chapitre XII. Promesses................................................ 177
Chapitre XIII. Nouveau départ...................................... 193
Chapitre XIV. Choix de vie........................................... 209
Chapitre XV. Préparatifs de Noël ................................. 217 VI. Révélations ............................................ 231
Chapitre XVII. Secrets de famille 253
9


Chapitre I.
Messages



Anne avait remercié chaleureusement tous ceux qui
étaient là, qui l’avaient entourée dans ces moments
difficiles, et en particulier Lidy et son mari, ainsi qu’un autre
couple qui avait été proche de ses parents. Et ceux-là se
sentaient maintenant investis d’une responsabilité
affective quasi parentale. Elle leur avait dit et redit à tous
qu’elle allait suivre leurs conseils, en partant loin de chez
elle pour se reposer, puisqu’elle avait la chance de
bénéficier des vacances scolaires. Elle avait promis de les
appeler.

Arrivée à son domicile, Anne referma la porte comme
on referme celle d’un tombeau. Elle souhaitait se couper
du monde des vivants, une partie d’elle-même n’existait
plus. Anéantie, déprimée, perdue dans un univers qui
n’était plus le sien. Elle se dirigea vers le téléphone pour
brancher le répondeur, seul appareil qui pouvait la relier
encore à son entourage. Elle aurait voulu le couper, mais
elle n’en fit rien, sachant qu’au bout de quarante-huit
heures la police serait à sa porte, alertée par ses amis, pour
vérifier qu’il ne lui était rien arrivé… Elle marcha de long
en large dans l’appartement, cherchant sa place. Enfin elle
entra dans sa chambre, qu’elle aimait toujours autant, bien
que celle-ci ait subi de nombreuses transformations au fil
des années. Elle pouvait se souvenir encore du papier
d’enfant avec Bambi, puis de la toile de Jouy rose !
Aujourd’hui le décor était plus sobre et cosy, c’était son
univers d’adulte où elle pensait enfin se retrouver. Passant
11devant le miroir ovale au-dessus de sa commode, Anne eut
un choc en voyant son visage. Depuis combien de temps
se regardait-elle sans se voir ? Prise dans le tourbillon
incessant des allers et retours à l’hôpital, elle n’avait pas
prêté attention à cette transformation qui s’était opérée de
manière insidieuse. Ce n’était plus Anne, mais son ombre.
Grande et mince, mais très amaigrie. Ses joues s’étaient
creusées, son regard clair semblait éteint, cerné, ses longs
cheveux noirs qui tombaient en grosses boucles sur son
dos étaient ternes et épars, presque effilochés. Le spectacle
lui parut désastreux. Elle attrapa un foulard, recouvrit la
glace et s’allongea sur son lit. Les yeux rivés au plafond,
elle essaya de faire le vide, mais les images de
l’enterrement lui revenaient sans cesse. Elle revoyait les
gens, le caveau ouvert, monstre béant, elle s’était
approchée comme attirée par ce gouffre effrayant. Le mari de
Lidy l’avait rattrapée et tirée par le bras : « Viens, lui
avait-il dit, il n’y a rien à voir ».

Elle n’avait rien répondu mais elle avait ressenti un
vertige, un vide où une partie de son cœur, ou de son âme,
semblait la quitter à tout jamais. Pour aller où ? Dans un
autre monde, du moins c’est ce qu’elle se plaisait à croire
pour l’instant. Sa mère ne pouvait pas être dans ce
tombeau, il n’y avait que sa dépouille, elle en avait pris
conscience au moment où elle lui avait touché la main
pour la dernière fois, dans la chambre d’hôpital. La mort
est un mystère dont chacun interprète à sa façon les
symboles et les conséquences de l’absence…

Celle qui ne l’avait pas quittée depuis sa naissance,
celle qui avait toujours répondu présente en toutes
circonstances, Anne ne pouvait se résoudre à ne plus lui parler, à
ne plus l’entendre… Sa confidente, sa sœur, sa meilleure
amie, sa tendre maman. Elle voulait la revoir en rêve, et
peut-être même dans la réalité, sous une autre forme. Elle
12était prête à recevoir à tout moment un signe, un message.
Mais comment ? Elle n’en avait aucune idée. Et malgré le
discours qu’elle venait de tenir, en assurant à tous qu’elle
allait partir en vacances, elle n’avait qu’un seul désir,
rester seule, seule avec ses souvenirs, seule avec l’espoir de
cet après qu’elle attendait et en lequel elle voulait croire.
N’arrivant pas à se détendre et encore moins à dormir, elle
se mit à errer dans son appartement. Lorsqu’elle entra dans
la cuisine, elle crut reconnaître une odeur d’épices… Tout
de suite, Anne revit sa mère, s’affairant devant la
cuisinière pour préparer son fameux poulet au curry qu’elles
aimaient toutes les deux. Elle ouvrit le placard et en sortit
un petit pot de verre avec un bouchon de liège, le porta à
son nez et le huma longuement. Elle se vit enfant
préparant les divers petits légumes et fruits qui accompagnaient
le plat. Elle aimait disposer sur la table les coupelles
contenant la tomate coupée en dés, les poivrons verts, la noix
de coco, les raisins secs, tous ces petits détails qui
transforment un mets en repas de fête. Elle esquissa même un
sourire, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois.

Son regard se promenait d’étagère en étagère, elle prit
sans y prêter attention une tablette de chocolat, sortit une
casserole, y fit couler de l’eau, ajouta le chocolat en
morceaux et le fit chauffer. Au fur et à mesure que l’odeur de
chocolat se répandait dans la pièce, Anne se remémorait
ses goûters d’enfance, quand, pour son anniversaire, sa
mère lui faisait son gâteau préféré, une « reine de Saba ».
Elle se souvint de ce Noël où Sam s’était déguisé en père
Noël et où, bien sûr, elle avait reconnu sa voix, mais avait
joué le jeu pour faire plaisir à son oncle. Que de bons
moments passés ensemble… Et pourtant aujourd’hui, elle
ignorait où se trouvait « l’unique homme de la famille »
comme disait Maud. La magie olfactive lui avait permis de
s’évader pendant un court instant, mais sa tristesse
reprenait le dessus. Elle se saisit de la casserole et la vida dans
13l’évier. Elle sortit de la cuisine, bien décidée à avoir des
nouvelles de son oncle…
Elle appela le détective engagé quelques temps
auparavant. Celui-ci n’avait pas grand-chose de neuf à lui
apprendre, il attendait des nouvelles de l’ambassade de
France à New Delhi et avait pris contact sur ses conseils
avec les instances tibétaines. Elle raccrocha, déçue.

Désœuvrée, Anne eut la révélation soudaine qu’elle
n’habitait pas chez elle, comme elle l’avait toujours cru
par la force de l’habitude, mais chez sa mère. Chaque
meuble, chaque objet, chaque photo avait été placé à un
endroit précis, parfois avec son assentiment, mais toujours
de la main de Maud. Et l’impression de sa présence dans
chaque coin et recoin de ce lieu où elle avait grandi lui
devenait insupportable. Elle était dans l’incapacité,
physique et mentale, d’aller de l’avant, elle ressentait une perte
d’énergie, une inhibition pesante. Elle aurait voulu se
transformer en huître au fond d’une coquille. Une coquille
qui serait une véritable barrière entre elle et l’extérieur,
rien, plus rien ne la relierait au monde.

Sa première nuit seule « chez elle » se passa mal, elle
s’endormait, se réveillait en sursaut, croyant entendre sa
mère l’appeler. Ses pensées tourbillonnaient, elle pensait
que tout ce qu’elle venait de vivre n’était qu’un
cauchemar, puis la reprise de conscience la ramenait très vite à la
réalité. Elle se sentait orpheline, un sentiment incongru
pour une « grande » adulte ayant fait les preuves de son
indépendance. Et pourtant ce sentiment l’oppressait si fort
qu’elle se demandait si on peut être orphelin à tout âge.
Sans parents, sans grands-parents, sans frère et sœur… Au
petit matin, n’en pouvant plus, elle décida de se lever et de
se faire un café. Les rues étaient encore désertes, quelques
voitures passaient dans l’avenue. En ce mois de juillet, la
chaleur était déjà forte derrière les baies vitrées, elle re-
14garda dehors en se demandant quel temps il ferait
aujourd’hui. Tout en se posant cette question, elle s’aperçut
que le temps, comme tout le reste, lui était indifférent, elle
n’avait d’ailleurs aucune envie de sortir. Elle passa sa
journée en chemise de nuit, à déambuler sans but. Elle
n’ouvrit pas la radio, ni la télévision, elle ne désirait rien
entendre, rien écouter, rien qui puisse la distraire de ses
pensées. Dans la famille et parmi ses amis, Maud avait la
réputation d’être une originale, quelqu’un de tout à fait
particulier qui avait un don ! Elle pressentait les choses
avant qu’elles n’arrivent, elle percevait d’un regard la
personnalité des êtres qu’elle croisait et était capable de dire
ce qu’ils pensaient ou ressentaient, alors même qu’ils se
tenaient devant elle pour la première fois. D’ailleurs au
cours de sa vie, elle s’était interrogée plus d’une fois, ce
qui l’avait amenée à ne plus parler de ce qu’elle devinait
chez les uns et les autres, tant elle craignait d’avoir raison.
Anne avait quelquefois fait l’expérience un peu rude de
ses points de vue sur des amies d’école, des flirts, des
garçons qui ne lui étaient pas indifférents… Elle se rappelait
son jeune amoureux suisse en vacances, qui tournait
autour d’elle, l’invitait, téléphonait. Dès que Maud le
rencontra, elle sut que sous ses abords charmeurs et
charmants, il n’était pas sincère et que ni elle, ni sa fille ne le
reverraient jamais. Elle finit par l’avouer à Anne qui,
devant son manque d’enthousiasme, l’avait pressée de
questions et lui avait demandé de préciser comment ces
pensées lui étaient venues. A l’époque, elle avait été fort
déçue, mais très vite elle avait dû accepter que Maud ait
vu juste… Connaissant sa mère mieux que personne, Anne
n’imaginait pas qu’elle ne puisse lui adresser un signe,
quel qu’il fût, de là où elle se trouvait en ce moment.
Cependant le téléphone seul se manifesta à plusieurs reprises.
C’est ainsi qu’elle réalisa que la vie au-dehors continuait,
et qu’elle avait reçu trois messages. Lorsque la nuit tomba,
Anne, assise dans le salon, resta prostrée, fixant le tapis
15d’orient en suivant d’un geste machinal les contours des
motifs…

Au bout de trois jours de vacuité, elle comprit que son
attitude ne la menait nulle part, elle n’avait reçu aucun
signe de sa mère. Elle décida enfin de consulter sa
messagerie, réalisant que ce repli sur elle-même ne lui
ressemblait guère. Certes elle était triste, elle était seule,
elle refusait la mort, oui. Mais pouvait-elle longtemps
ignorer les amis, les vivants, et s’entêter dans son
confinement et son silence ? De plus, il fallait bien qu’elle sorte
car, si elle avait refusé de se nourrir depuis trois jours, sa
faim se réveillait. Elle appela son amie Chloé qui la
suppliait de lui répondre et menaçait de venir la voir si elle
n’avait pas de nouvelles.
— Allo Chloé, c’est moi, Anne…
— Enfin ! Eh bien ce n’est pas trop tôt ! J’allais venir te
voir en sortant de mon travail. Comment vas-tu ?
— Je vais… Nous en parlerons pendant le déjeuner si
tu veux bien ?
— Ah, c’est une bonne idée, je parie que tu n’as rien
avalé depuis l’enterrement. Où veux-tu que l’on se
retrouve ? Chez Max, je vais réserver une table dehors, nous
pourrons profiter du beau temps…
— Non, non, pas chez Max ! Je n’ai pas envie de
rencontrer des gens, de recevoir leurs condoléances et je me
fiche qu’il fasse beau. Trouve-moi un endroit discret et
rappelle-moi.
— Laisse-moi le temps de vérifier que celui auquel je
pense est ouvert et je te rappelle…

Puis elle profita de ses bonnes dispositions pour
reprendre contact avec les autres et téléphoner à la meilleure
amie de sa mère, Lidy, qui semblait fort inquiète de son
silence. Au fond d’elle-même, elle ne voulait pas que ceux
qu’elle aimait se fassent du souci pour elle, même si pen-
16dant ces quelques jours, la gentille et dévouée Anne avait
fait place à une espèce de sauvage, sans voix et sans
désirs.
— Allo Lidy, c’est Anne, je ne te dérange pas ?
— Mais non, tu ne me déranges jamais ! Comment te
sens-tu ? Veux-tu que nous déjeunions ensemble, Jean est
retenu à midi…
— Ca va, je te remercie, il faut faire aller comme on
dit, je n’ai pas le choix… Merci de ta proposition mais je
déjeune avec Chloé, je passerai te voir après vers trois
heures, si tu es libre ?
— Avec plaisir, ma chérie, tu sais que si je peux faire
quelque chose…
— Oui, oui, je sais, à tout à l’heure.

Elle raccrocha, épuisée, mettant cette grande fatigue sur
le coup de l’émotion, du manque de nourriture et de
sommeil. Il est vrai que de boire du café et du thé pendant plus
de trois jours est très insuffisant et n’incite pas non plus au
repos. Avant de se préparer à affronter l’extérieur, elle
voulut répondre aussi au gentil message de la mère d’une
de ses anciennes amies.
— Allo Annie, Anne à l’appareil, merci pour votre
message, mais…
— C’est toi Anne, que fais-tu ? J’étais folle
d’inquiétude. Pourquoi ne répondais-tu pas ? Tu sais que
nous sommes là, il ne faut pas rester seule…
— Je le sais bien, mais je n’avais envie de voir
personne…
— Et comment te sens-tu ? Il faut que tu sortes de chez
toi, ce n’est pas bon de rester enfermée avec tes souvenirs.
Viens nous voir.
— Je passerai, je vous le promets, mais pas
aujourd’hui. Je vais déjeuner avec Chloé…
— Ah tant mieux ! Chloé est une fille dynamique et
elle est de ton âge, il doit être plus facile de parler avec
17elle. Après tous ces mois à l’hôpital, tu devrais partir te
reposer. Tu es en vacances, alors profites-en.
— Oui vous avez raison, j’ai la chance d’être en
congés, je serais incapable de reprendre mes cours au lycée et
d’affronter une classe, j’ai un tel manque d’énergie, je dois
essayer de me changer les idées…
— Après ce que tu viens de vivre, il va te falloir du
temps. D’ailleurs, un conseil, ne bouscule rien pour
l’instant, laisse les choses se faire et pense surtout à toi et
à te re-po-ser ! Tu en as bien besoin, organise-toi un
voyage.
— Je n’ai rien décidé encore. Seule, je ne suis pas très
motivée… Je vous promets que je vais y réfléchir et en
parler avec Chloé, peut-être pourrait-elle m’accompagner.
A très bientôt…
— Ne nous laisse pas sans nouvelles, promis ? Je
t’embrasse ma chérie, au revoir, prends soin de toi.

Anne alla prendre une douche, fit l’effort de se
maquiller bien qu’elle n’en ait pas envie, et sortit retrouver Chloé
qui avait réservé une table dans un petit restaurant de
campagne, où elles auraient peu de chances de rencontrer
les habitués Clermontois qu’elles connaissaient. Il faisait
beau et chaud, elle apprécia de se retrouver un peu en
altitude, pour sa première sortie, elle avait l’impression de
respirer enfin après ces trois jours enfermée dans son
appartement en ville. Chloé était venue directement de son
cabinet et l’attendait à l’ombre d’un arbre, en sirotant un
jus de fruit.
— Je suis heureuse de te voir enfin. Sans aucun signe
de toi, je commençais à me demander sur quelle planète tu
avais migré, lui dit Chloé en lui passant un bras autour du
cou pour l’embrasser.
— Oh, n’exagère pas, tu veux, répondit Anne, un peu
énervée.
— Mais je plaisantais…
18— Pendant un temps, j’aurais voulu rentrer dans ma
coquille et vivre mon chagrin seule, mais…
— Oui, je te comprends, tu viens de passer une dure
épreuve, mais nous sommes là, tes amis, ne l’oublie pas !
— Maintenant c’est passé, je suis toujours aussi triste
mais il faut que je m’en sorte, sinon je ne pourrais pas
reprendre mon travail à la rentrée !
— Pars en vacances, tu en as le temps et les moyens !
— Oui mais toute seule, ce n’est pas folichon, il est
hors de question que j’aille dans un club pour taper dans
les mains ou faire la danse du ventre avec un gentil G.O. !
— Je t’aurais bien accompagnée, mais je pars dans
deux jours en Corse avec ma petite bande de copains et il
est trop tard pour annuler… d’autant que j’espère bien
arriver à mes fins…
— Ne t’en fais pas, tu ne pouvais pas prévoir que
j’allais me retrouver seule cet été. Je vais m’organiser
quelque chose, il faut que je change d’air, littéralement.
— Et si tu cherchais sur le Net, style pension de
famille ? Tu ne serais pas tout à fait seule mais tu n’aurais
pas à supporter l’ambiance d’un club…
— Tu crois qu’il existe toujours ce genre d’endroit ? Ca
ne serait pas un peu vieillot ?
— Peut-être mais qu’est-ce que tu risques ? Tu peux
toujours essayer et si tu n’aimes pas, tu t’en vas. Il faut te
renseigner, ça ne t’engage à rien et tu n’aurais pas à te
soucier des courses, de la cuisine, et tout…
— Bonne idée, je consulterai le Net en rentrant à la
maison.
— Et ton oncle, toujours pas de nouvelles de lui ?
— Non, toujours rien, j’ai rappelé le détective, il attend
des renseignements. Dommage, j’aurais pu partir quelques
jours avec lui, il n’a plus que moi et je n’ai plus que lui…
Quelle famille, il va avoir un drôle de choc en apprenant le
décès de sa sœur !
— Est-ce que tu penses rester dans cet appartement ?
19— Je ne sais pas encore, il est vrai que chaque pièce,
chaque objet me rappelle maman, mais je n’arrive pas à y
voir clair pour l’instant… J’y réfléchirai d’ici la rentrée.
— Fais attention, si tu veux trouver un appartement
début septembre, tu ne seras pas la seule sur le marché, tu
ferais mieux de t’en occuper dès maintenant.
— Non, je n’ai pas la tête à cela pour l’instant ! Tout
me paraît compliqué, il faudrait aussi que je m’occupe des
affaires de ma mère, que je trie, classe, jette, que je
réfléchisse aussi… Quelle corvée, non pas maintenant, plus
tard… Et si nous changions de sujet ?

Elles continuèrent leur repas en parlant de leur travail
respectif. Jeune avocate, Chloé était associée depuis un an
dans le cabinet qui l’employait.
— Et toi comment ça se passe avec ton associé ? Je ne
t’ai pas demandé de nouvelles depuis longtemps…
— Tu avais d’autres soucis en tête, je ne m’en suis pas
formalisée. Pour te résumer, il ne m’a confié pendant six
mois que les affaires sans intérêts ou qui n’étaient guère
rentables. Je ne te parle pas des urgences ou des appels au
secours car il n’avait pas le temps… Il faut croire que les
hommes sont très, très pris et qu’en revanche, nous les
femmes, nous pouvons trouver le fameux « temps », quitte
à ne plus dormir. J’ai été patiente et j’ai avalé les
couleuvres… et un jour, j’ai dit S T O P ! Je n’ai pas mâché mes
mots et je crois qu’il a compris, depuis, l’ambiance est
meilleure et j’ai enfin des dossiers intéressants. Toujours
un peu trop de divorces, mais que veux-tu, il est persuadé
que la gente féminine est plus intuitive pour ce genre
d’affaires.
— Si vous avez trouvé un modus vivendi, c’est
l’essentiel… il est toujours marié ?
— Je te vois venir, non il est divorcé, mais je t’arrête
tout de suite, il ne me plaît pas du tout et il y aurait
probablement incompatibilité d’humeur.
20— On ne sait jamais…
— Ecoute ma chérie, je suis heureuse de voir que tu es
de retour sur terre mais mon centre d’intérêt depuis
quelques mois s’appelle Benoît, il est grand, beau selon mes
critères, il est pédiatre, il aime faire de la voile et pour tout
te dire : je pars avec lui en Corse avec mes potes.
— Mais c’est génial ! Quel âge, marié, divorcé ? Quand
me le présentes-tu ?
— Je vois que tu n’as pas perdu ta curiosité légendaire.
Il a 43 ans, il vit à Grenoble et il est divorcé sans enfant.
— Tant mieux, tu n’auras pas à supporter les enfants
d’une autre avec les gardes alternées et les complications
affectives… Tu sais que j’ai déjà donné sur ce sujet il y a
quelques années, un très lourd échec et je ne suis pas prête
à recommencer ! En revanche, l’ombre noire au tableau,
c’est qu’il n’est pas d’ici. Pas très pratique le grand amour
à distance !
— Justement, il vient de trouver un poste en pédiatrie
au CHU de Clermont-Ferrand qui l’intéresserait beaucoup.
— C’est formidable, j’ai hâte de le rencontrer…
— Attends, ne précipitons rien, crois en ma bonne
expérience ! Il faut d’abord que l’on voie ce que va donner
« notre vie » en vacances ; c’est toujours plus facile de
s’entendre lorsque l’on ne se voit que les week-ends.
— Tu as raison, mais j’ai l’impression que tu es sur la
bonne voie. Tu l’as connu comment ?
— Eh bien, à une soirée chez mon amie Christine, ils
ont fait leur spécialité ensemble. Après son divorce, ils ont
repris contact et elle l’a invité au printemps dernier pour
faire une marche en Auvergne.
— Tu vas me tenir au courant pendant ton escapade cet
été ?
— Bien évidement, tu seras informée jour après jour !
— J’espère bien, tu sais, je voulais te dire depuis le
début du repas : je trouve ta nouvelle coiffure très sympa,
cela te donne un air plus jeune, plus dynamique.
21— Oui, les coupes courtes ça rajeunit et puis j’ai pensé
que ce serait plus simple pour la voile. Toi par contre, il
faut te reprendre en mains et après tes vacances, lorsque tu
auras dormi et repris un peu de poids, j’envisage pour toi
un rendez-vous relooking qu’en penses-tu ?
— C’est un peu tôt pour en parler…, nous verrons !
— Tu ne changeras jamais, tu t’investis pour les autres
mais toi… Crois-moi, tu vas le rencontrer l’homme de ta
vie, alors prépare-toi !
— Rien ne t’arrête ! Tu sais qu’après mon cuisant
échec d’il y a deux ans, je ne crois vraiment plus au prince
charmant…
— Eh bien, tu as tort, tu es une femme intéressante,
intelligente, cultivée et toujours dévouée aux autres, alors…
— Alors, j’ai vécu trois ans avec un garçon que je
croyais amoureux de moi pour m’apercevoir par un
malencontreux hasard qu’il avait une double vie. Il me
semble que ce genre d’événement te vaccine, non ?
— Mais tu as tourné la page ! Et franchement…
regarde-moi avec ma petite taille et mes cheveux bouclés,
ma peau blanche et mes lunettes, j’ai bien su en trouver
un !
— Je n’ai vraiment pas envie de parler de cela
maintenant… Je souhaite que tout aille pour le mieux pour toi,
moi, il va me falloir du temps.
— Pardon de t’avoir un peu secouée, ma grande, ce
n’est pas très diplomate de ma part, mais tu me connais
quand je pars dans mes délires… Cependant tu ne
m’enlèveras pas de l’idée que ton avenir est devant toi. Il
va falloir que tu déménages et que peut-être tu trouves un
nouveau poste ou un autre lycée, il te faut un changement
radical !
— Nous verrons tout cela après tes vacances et les
miennes, si j’arrive à m’organiser.

22Il était déjà tard dans l’après-midi et Chloé avait un
rendez-vous qui l’attendait au bureau, elles se quittèrent en
promettant de se rappeler avant le départ de Chloé.

Anne se rendit chez Lidy comme prévu. Elles restèrent
un long moment ensemble mais Anne ne se sentait pas très
à l’aise en sa compagnie. Elles évitaient l’une comme
l’autre d’aborder les récents événements, car Lidy était
très affectée par le décès de son amie d’enfance. Elle
soupirait, les yeux humides, et regardait Anne avec une telle
affliction qu’il leur était difficile de ne pas perdre pied…
Toute une vie, songeait Lidy, toute notre vie ensemble
depuis que nous étions gamines. Puis des adolescentes un
peu insolentes. Nos vies si difficiles, que nous avons
vécues toujours proches, s’appuyant l’une et l’autre. Des
rebelles oui, mais des victimes aussi, en bien des
circonstances. Tant de secrets partagés. Je voudrais tellement
parler d’elle, et de moi, à la pauvre petite, mais ce n’est
pas le moment, je ne peux parler qu’à Jean, Anne ne
comprendrait pas mes souvenirs, que sait-elle de sa mère au
juste ? Oui, elle était forte, mais surtout entêtée. Ses
conflits avec son père, sa volonté de faire son enfant seule,
son dédain des conventions, sa décision de ne jamais se
marier… Mais l’exemple de son père ne l’encourageait
pas vraiment à rechercher le mariage, d’autant que son
grand amour était inaccessible. Heureusement elle n’a
manqué de rien, son père y avait pourvu. Un personnage,
tyrannique mais généreux, une figure… Non ce n’est pas
le moment d’aborder des confidences avec Anne, peut-être
un jour, si elle le demande… Lidy restait silencieuse,
tordait machinalement son mouchoir dans sa main. Anne
demanda des nouvelles de Jean et la fit parler de leurs
projets, ils achetaient une nouvelle maison, étaient très
occupés par des plans de rénovation, chinaient chez tous
les antiquaires de la région… Anne préférait rentrer chez
elle.
23
En fin de compte, elle accepta un jus de fruit et patienta
seule quelques instants dans le salon. Son regard se
promena dans la pièce où elle n’était pas revenue depuis
presque une année et s’arrêta sur une photo en noir et
blanc qui trônait sur le piano. Deux très jeunes filles se
tenaient par le cou en riant aux éclats. Toute deux
portaient une redingote foncée, des souliers avec une barrette
autour de la cheville et des socquettes blanches. Seule
Maud était coiffée d’un béret qu’elle avait ajusté de biais
légèrement relevé sur le côté, Lidy n’avait certainement
pas souhaité écraser par un chapeau la coiffure élaborée
qu’elle s’était faite en croisant deux nattes sur sa tête.
Anne regarda la photo et ressentit un court instant une
sorte d’attendrissement joyeux qui fit naître un sourire sur
ses lèvres. Elles semblaient heureuses et pleines de vie et
pourtant, pensa-t-elle, cette photo a été prise pendant la
guerre, ou peu après. Alors qu’elle reposait le cadre ancien
à sa place, Lidy revint dans la pièce portant un plateau
avec deux verres et une coupe de biscuits.
— C’est étrange, je n’avais jamais vu cette photo de toi
et de maman !
— Rien de bien étonnant, je l’ai sortie d’un vieux
carton de souvenirs ce matin même, nous étions à croquer, tu
ne trouves pas ?
— Oui, tout à fait !
— Tiens, regarde celle-ci, lui dit Lidy en lui tendant
une autre. Reconnais-tu quelques personnes ?
Anne se pencha au-dessus de l’épaule de Lidy et
regarda l’image, une première fois de droite à gauche puis
revint sur le premier jeune homme ;
— Ne serait-ce pas mon père, là, qui tient maman par le
bras et qui fait semblant de lui tomber dessus avec ses
skis ?
— Gagné, nous étions tous montés en train au
MontDore faire du ski. Qui vois-tu d’autre ?
24— Toi bien sûr, mais je ne crois pas connaître les deux
autres hommes. En tout cas, pas celui avec les cheveux
frisés et le grand nez un peu busqué, quant à l’autre, il est
superbe, on dirait un jeune premier.
— Tu ne crois pas si bien dire, il a épousé Martine
Carol… et le frisé, je ne sais si Maud t’en a parlé un jour, tu
sais combien ta mère était discrète sur sa vie privée. Il
s’appelait Michel et avait une très belle situation dans la
finance. Il était fou amoureux de ta mère et un an après ta
naissance, il est revenu en Auvergne et l’a demandée en
mariage.
— Elle ne m’en a jamais parlé…
— Cela ne m’étonne pas, elle était encore trop attachée
à son amour à cette époque et bien qu’elle ait su que rien
ne serait plus comme auparavant, elle n’envisageait pas sa
vie autrement qu’avec toi et le souvenir de ton père. Elle
était jeune et elle aurait pu refaire sa vie… Si cette
demande était intervenue plus tard, peut-être que… Non, en
fait je crois que Michel, bien qu’il fût d’une bonne famille
comme l’on disait à l’époque, ne lui plaisait pas.
— Quant au beau garçon, je l’avais déjà vu en photo
dans un carton. Elle m’avait seulement dit que toutes les
filles étaient folles de lui. Et toi ?
— Oui, comme toutes les autres… Avant son départ
pour Paris, lui aussi avait tenté sa chance auprès d’elle,
mais en vain. Tu n’avais que quelques mois alors, Maud
ne lui a laissé aucun espoir. Sa famille aurait aimé qu’elle
se marie pour effacer son « erreur de jeunesse » comme
l’appelait ton grand-père, lui, le patriarche toujours très
pris par ses affaires et ses voyages. Pour sa famille, il
n’avait pas le temps, pas le temps d’écouter, de
comprendre, de soutenir, mais ta mère s’en moquait complètement.
Elle avait fait son choix de vie avec toi.
— C’est incroyable, j’ai passé toute ma vie auprès
d’elle et je ne lui ai jamais connu d’autres hommes.
25— Non, tu vois Maud est restée fidèle à l’homme de sa
vie et chaque fois que j’essayais de lui en parler, elle me
disait : Est-ce que tu vas arrêter un jour de jouer les
marieuses, je suis très heureuse ainsi !
Anne avala son verre et se leva pour prendre congé.
— Je vais rentrer. Tu sais, je me sens un peu fatiguée.
Aujourd’hui j’ai fait beaucoup de choses, je dois
m’allonger. Je t’appelle pour te dire ce que j’ai décidé de
faire pendant ces vacances.
— Tu dois partir et essayer de te changer les idées.
— C’est bien ce que je compte faire, à bientôt au
téléphone.

Dès qu’elle eut franchi la porte, elle s’attaqua à
l’ordinateur, mais ce ne fut guère fructueux. Lasse de sa
première sortie, et déçue de ne pas trouver ce qui lui aurait
permis de s’évader, elle choisit de s’arrêter et de reporter
au lendemain ses recherches. La soirée s’écoula
doucement, étouffante. L’asphalte de la rue, après une journée
sous le soleil, avait emmagasiné tellement de chaleur que
la nuit n’arrivait pas à le refroidir. Il n’y avait pas un
souffle d’air. Anne se fit couler un bain tiède et, pour la
première fois, depuis l’hospitalisation de Maud en service
de soins palliatifs, elle mit de la musique, un adagio bien
triste dont le calme funèbre lui apaisa le cœur. La tête sous
l’eau, elle n’entendait plus l’adagio mais le rythme
solennel avait ralenti son pouls, elle flottait, son corps ne lui
pesait plus, elle avait l’impression d’être une bulle.
Lorsqu’elle sortit de l’eau pour reprendre sa respiration, elle
pensa qu’elle ne pouvait écouter autre chose, elle avait
besoin de calme, d’une certaine sérénité et aucun autre
style de musique ne pouvait lui apporter cela pour le
moment. Elle plongea de nouveau dans son bain froid pour
retrouver cette sensation de bien-être qui la régénérait.
Vers onze heures, après sa déambulation rituelle à travers
l’appartement, elle alla se coucher. Elle avait pris un livre
26d’Alexandra David-Néel dans la bibliothèque de sa mère.
Il y avait longtemps qu’elle voulait le lire, Maud lui en
avait dit tant de bien. Effectivement les aventures de cette
marcheuse infatigable fascinaient sa mère, qui se rêvait
exploratrice parcourant le globe. Elle avait fait de
nombreux voyages lointains, seule ou avec une amie, en Inde,
en Egypte, en Afrique, au Pérou… et ses lectures étaient
éclectiques, recherchant toujours dans l’art et l’histoire la
clé de tous les mystères. Anne était plus terre à terre, elle
s’était contentée d’échanges scolaires et de voyages
culturels de moindre envergure, en Espagne, en Angleterre, en
Autriche… Allongée à moitié nue sur son lit, le corps et
les cheveux encore humides, elle ouvrit la première page
du livre. Une photo jaunie s’envola en virevoltant comme
une feuille d’automne, et tomba sur le sol. Anne la
ramassa. Au dos était écrit « Pension Manzotti, Toscane, Emilie
et Jack, 1942 ».

Emilie et Jack, ses grands-parents ? Elle retourna la
photo qui avait dû servir de marque-page, et découvrit une
charmante demeure devant laquelle s’étendait une grande
pelouse entourée d’un parc, avec de nombreux palmiers et
lauriers en fleurs. Cette maison de deux étages comprenait
une entrée centrale desservie par une double rampe
d’escalier en pierre, qui descendait de part et d’autre du
perron. Au deuxième, une terrasse recouvrait toute la
superficie de l’édifice et, au centre, trois arcatures dont une
borgne au milieu, encadrée par deux fenêtres latérales,
ressemblaient un peu à un clocher, ce qui donnait à
l’ensemble un exotisme latino-américain. En haut des
marches, un couple souriait. Lui un peu chauve, la pipe à
la bouche, portant sous le bras un fox terrier. Elle, grande
et mince, était vêtue d’une longue robe de couleur claire,
ses cheveux bruns coupés au carré lui encadraient le
visage et étaient retenus par un bandeau blanc qui lui cachait
la moitié du front. Anne reconnut tout de suite ses grands-
27parents, jeunes, bien qu’elle vît cette photo pour la
première fois. Elle inspecta avec attention cette image au
papier un peu jauni qui avait traversé le temps, cachée
dans ce livre pour lui apparaître ce soir.

Tout de suite, elle crut à un signe envoyé par sa mère,
comme si une petite voix lui disait : « Tu ne sais pas où
aller en vacances ? Voici ta destination, la Toscane » ! Et
elle se précipita sur son ordinateur, entra « Pension
Manzotti » et attendit quelques instants. Et oh ! surprise, le
nom s’inscrivit avec toutes les coordonnées. Prise d’une
grande excitation, Anne se précipita sur son agenda,
regarda les dates et décida qu’elle pouvait partir dès la fin de
la semaine pour Florence. De là, elle louerait une voiture
pour se rendre à la pension, à côté de Lucca. Tout semblait
parfait, il ne restait plus qu’à appeler pour savoir s’il y
avait encore de la place. Elle prit son téléphone, bien
décidée à obtenir une réponse le plus vite possible. Cependant,
en envisageant un refus, elle hésitait. Que ferait-elle dans
un tel cas ? Où aller ? Non, cette photo n’était pas tombée
entre ses mains par hasard. Même s’il n’y avait plus de
place, elle devait aller à cet endroit à tout prix, quitte à
trouver un hôtel à proximité. Bien qu’il fut tard, elle ne put
résister et composa le numéro.

Quand elle entendit la sonnerie, son cœur se mit à
battre fort dans sa poitrine. Après plusieurs minutes,
quelqu’un décrocha, une femme à la voix douce et
légèrement tremblotante répondit :
— Pronto, Pensione Manzotti !
— Bonsoir, dit Anne très émue, elle n’arrivait pas à
avaler sa salive. Comme elle ne parlait pas italien, elle se
mit à articuler doucement. Je m’excuse de vous appeler
aussi tard, mais je voudrais savoir s’il vous reste une
chambre, disponible à partir de samedi prochain 22 juillet
pour une personne ?
28A l’autre bout du fil, la femme maugréa quelques mots
en italien que Anne ne comprit pas et, pendant ce court
instant d’hésitation de la vieille femme, elle se sentit près
de défaillir. Après toutes ces semaines de tourment, son
fugace enthousiasme s’envolait en fumée… Mais la
femme reprit :
— Excusez-moi, Madame, mais mon français n’est plus
ce qu’il était et, comme vous dites, il est bien tard. Mais je
vais essayer de vous répondre, aspetti un attimo…
— Merci beaucoup, répondit Anne.

Elle entendit que la personne posait le combiné, puis
comprit au bruit qu’elle tournait des feuilles de papier.
Elle accompagnait ses recherches de commentaires, du
moins d’après ce que Anne entendait de son interlocutrice,
dont la voix était un peu éloignée. Ces quelques minutes
lui parurent très longues, elle pensa qu’il était bien trop
tard dans la saison pour une telle demande et que tout
devait être plein dans cette belle région.
— Mi scusi, Madame, ma j’ai piu qu’une camera doble
al primo piano en la parte est…
Anne n’en pouvant plus lui coupa la parole :
— Parfait, je la prends, c’est combien la pension
comprise ?
Con la pensione completa, 65 euros per giorno, per
personna ma sola una donna e piu difficile…
— Oui, je comprends, dit Anne, mais je peux payer un
peu plus puisque je suis seule.
— Si si, va bene capisco, ma quanto tempo vous
restez ?
— Je ne sais pas vraiment, en tout cas quinze jours…
— Va bene due settimane, allora. A quel nom la
réservation ?
— Je m’appelle Anne Fontenay et je suis la petite fille
de Madame Verneuil…
29— Che dice ? Verneuil, ma j’ai connu una famiglia
Verneuil pendant la guerra. Emilie Verneuil e su marito
Jack !
— Oui, c’était ma grand-mère, dit Anne la voix
troublée.
— Ma stupendo ! nipote d’Emilie ! Ma pour vous, le
prix ce n’est pas bon, je vais voir ce que posso fare, va
bene, il est tard, vous appellez demain ma riservo la
camera per voi ! Arrivederci, grazie mille.
— Merci pour tout, Madame, à demain.
— Non, pas Madame, Flora, tutti mi chiamano Flora o
zia Flora !
— A demain, zia Flora, bonne nuit, répondit Anne qui
semblait retrouver un peu de sa joie de vivre.

Elle ressentit pour la première fois depuis longtemps
comme une bouffée de bonheur. Mon Dieu, se dit-elle,
cette photo que je découvre ce soir, cette zia Flora qui a
connu ma famille ! Je vais peut-être apprendre des choses
sur mes grands-parents, je n’en reviens pas… Elle
retourna se coucher, la photo contre sa poitrine. C’était si
inattendu, si incroyable. Enfin un petit coin de ciel bleu
dans son univers gris. Tard dans la nuit, elle finit par
s’endormir.

Il était neuf heures lorsque Anne fut réveillée par la
sonnerie insistante du téléphone. C’était Chloé qui
l’appelait avant de partir pour la Corse.
— Allo Anne, comment vas-tu ?
— Ah excuse-moi, je dormais…
— Bonne nouvelle, il y a tellement longtemps que tu
dors mal. Je voulais te faire un petit coucou avant de partir
ce soir et savoir ce que tu avais décidé de faire…
— Es-tu assise ? Tu ne vas pas en croire tes oreilles,
écoute bien ! Et elle lui raconta en détails le livre, la photo
et la découverte de la pension Manzotti. Chloé l’écoutait
30et, de temps en temps, s’exclamait « Non, ce n’est pas
vrai ! Incroyable ! »
Lorsque Anne eut fini son histoire, Chloé lui dit :
— Eh bien, voilà très longtemps que je ne t’ai pas vue
enthousiaste, je retrouve la Anne que je connais ! Il
semble que cette photo soit tombée du ciel…
— C’est le cas de le dire, rétorqua Anne.
— Qu’est-ce que tu sous-entends ?
— Je suis sûre que maman m’envoie un signe ! J’aurais
dû lire cet ouvrage il y a longtemps, et je n’en n’avais pas
eu l’occasion jusqu’à hier soir et, alors que je cherchais un
lieu de séjour, cette photo tombe entre mes mains ! Tu
vois, si ce n’est pas un signe…
— Bien, si tu veux, je ne vais pas te contrarier, pour
une fois que je te sens un peu plus gaie depuis des mois !
Alors quand est-ce que tu pars ?
— Ce week-end je pense, je vais m’occuper de mon
billet… Vois-tu, j’ai l’impression étrange que je vais
apprendre des choses sur ma famille là-bas.
— Peut-être ! Mais avant tout, pense à toi, profite de tes
vacances, tu en as bien besoin. J’espère que l’ambiance
sera agréable ! Bon, je vais te quitter, il faut que je finisse
de préparer mes bagages. Je serai de retour le 2 août, d’ici
là, tu peux me joindre sur mon portable si tu as besoin de
moi. Et donne-moi de tes nouvelles, tu me feras vraiment
plaisir.
— Bien sûr, il faudra bien que j’en parle à quelqu’un…
et comme tu es ma meilleure amie, tu auras la primeur ! Je
te souhaite de passer un agréable séjour avec Benoît, je
t’embrasse, à bientôt au téléphone !
— Oui, espérons, je t’embrasse, au revoir.

Après cette courte conversation, Anne rechercha un
billet d’avion. Elle eut de la chance, elle trouva une place
libre sur le week-end, puis rappela la pension. Madame
Manzotti était sortie mais avait laissé la consigne à un cer-
31tain Livio. Elle apprit que tout était arrangé, le prix qu’elle
lui faisait était tout à fait acceptable. Elle confirma son
arrivée samedi après-midi. Livio, dans un français
remarquable, lui proposa de venir l’attendre à l’aéroport de
Florence, elle l’en remercia mais lui expliqua qu’elle
s’était organisée pour louer une voiture afin d’être libre de
découvrir les environs à sa guise.

Dès qu’elle eut raccroché, elle fut prise d’une frénésie
intense. Elle réalisa qu’il lui restait seulement deux jours
pour préparer son départ et qu’elle devait faire quelques
courses. Mais, au moment de sortir, elle prit conscience du
bouleversement qu’avait provoqué en quelques secondes
dans sa vie cette vieille photo. Cette fois, elle ne pourrait
pas raconter ce qu’elle vivait à sa confidente préférée,
celle-ci l’avait quittée à tout jamais ! Anne était sortie de
sa léthargie et de sa tristesse pendant quelques heures et là,
tout d’un coup, elle sentit ses jambes se dérober et son
chagrin l’envahir à nouveau. Elle hésita, la main sur le
combiné, puis composa le numéro de la pension Manzotti.
Elle essuya une larme qui coulait sur sa joue, elle n’était
pas prête à faire face au monde tout de suite, elle devait
annuler. Affronter seule des inconnus, c’était trop lui
demander. Elle écouta la sonnerie, puis une voix lui
répondit :
— Pronto, Pensione Manzotti.
Anne reconnut tout de suite la voix de zia Flora.
— Buon giorno, c’est Anne Fontenay
— Bonjour comment allez-vous ? Tout est prêt pour
vous.
— Oui, je sais merci, mais je ne vais pas pouvoir venir
je…
— Et pourquoi ? Vous n’avez pas trouvé de vol ?
— Non, ce n’est pas cela, j’aimerais beaucoup me
rendre chez vous, mais je viens de perdre quelqu’un de cher
et je ne me sens pas capable de voyager seule et de…
32— Je comprends, mais vous devez venir ici, nous
sommes une grande famille et je m’occuperai bien de
vous, en souvenir de vos parents. Après un deuil, il ne faut
pas rester seule.

Les paroles de cette femme que Anne ne connaissait
pas lui réchauffaient le cœur. Au fur et à mesure qu’elle
l’écoutait, le moment de cafard qu’elle venait de traverser
s’estompait. De nouveau, elle se sentit attirée par ce lieu et
sa curiosité reprit le dessus. De toutes les manières, il
fallait qu’elle aille de l’avant, elle le savait. Elle n’allait pas
passer tout son été dans cet appartement au milieu de ses
souvenirs, à cultiver son chagrin. Certes, elle était très
malheureuse mais cet état n’allait pas s’améliorer en
quelques secondes comme par magie. Ce serait long, très long,
alors ne fallait-il pas mieux être entourée, même
d’inconnus ? Elle s’efforça alors de prendre une voix plus
assurée, lui dit qu’elle devait avoir raison et lui confirma
son arrivée samedi comme elle l’avait déjà fait auprès de
Livio. Zia sembla satisfaite, précisa qu’elle l’attendait
avec impatience. Anne raccrocha et resta quelques instants
immobile à réfléchir, puis sortit enfin faire ses courses.
33


Chapitre II.
Maud



Anne monta dans l’avion qui l’emmenait loin de ses
soucis, loin de ses amis, mais aussi vers d’autres gens dans
un pays quasi inconnu pour elle, l’Italie. Et qui sait,
comme elle l’espérait, depuis la découverte de la photo de
ses grands-parents dans cette pension, elle allait peut-être
vers l’histoire de sa famille dont elle ne connaissait pas
grand-chose. Elle avait posé de nombreuses questions tout
au long de sa vie, à la recherche d’histoires et de liens,
mais sa mère était toujours restée discrète, presque secrète.

Assise près du hublot, elle regarda la ville s’éloigner et
disparaître dans les nuages. Elle respira profondément, elle
se sentait prête pour autre chose, une parenthèse bleue
dans son univers gris qui allait lui rendre, elle le souhaitait
de tout son être, le goût de la vie. Elle avait mis dans son
sac une ancienne édition de poche de « Rome, Naples et
Florence », journal de voyage de Stendhal, en mémoire de
sa mère. Plus une lecture intellectuelle et historique qu’un
guide de voyage… Qu’allait-elle faire de tous les livres de
sa mère ? Comment trier, fallait-il tout garder ? Maud était
une lectrice compulsive, elle lisait tout le temps et une de
ses réflexions favorites : « je n’ai plus de place pour de
nouvelles étagères, il va falloir pousser les murs ! »
disaitelle en éclatant de rire.

Un homme s’assit près d’elle, ils échangèrent un
sourire poli. Anne ferma les yeux. A ce moment précis, les
douloureux souvenirs qu’elle souhaitait mettre de côté
35vinrent l’assaillir et ne cherchant pas à lutter, elle laissa
son esprit l’emporter. Elle se remémora alors l’emploi du
temps qui avait été le sien pendant plus de six mois.
Chaque jour depuis des semaines et des semaines, elle se
préparait rapidement, avalait un café, prenait sa voiture et
roulait en direction de l’hôpital sans même regarder autour
d’elle, comme un automate. Elle connaissait par cœur le
nombre de feux rouges et de ronds points qu’elle devait
franchir. Pendant ce long parcours, son esprit tétanisé était
occupé ailleurs, en proie à une tension obscure. Arrivée à
destination, elle se garait à l’arrière du bâtiment, à l’une
quelconque des places libres, pour prendre l’escalier de
service qui la faisait arriver plus vite au premier étage, à
côté du bureau des infirmières. Elle passait la tête à la
porte, saluait les infirmières et demandait des nouvelles de
sa mère. Les deux dernières semaines, la malade se
trouvait dans le coma, provoqué par la morphine. Son état
n’allait qu’en empirant, transformant inexorablement son
visage si fin, aux contours si gracieux, en un masque de
momie. Maud était devenue squelettique et cette
métamorphose devenait insoutenable pour elle. Toutes deux
avaient vécu si proches l’une de l’autre, elles avaient lutté
ensemble pendant de nombreux mois n’osant s’avouer que
le combat était perdu d’avance. Au contraire, chacune à
tour de rôle redonnait force et espoir à l’autre. Et
aujourd’hui encore, il n’y avait plus rien à faire que
d’attendre, attendre l’issue fatale… Quelle violence, quelle
angoisse insurmontable de voir partir ceux que l’on aime,
si lentement, dans un état de dégradation qui semble ne
jamais finir de finir.

L’hôtesse s’arrêta pour proposer des boissons et une
collation, Anne ouvrit les yeux et demanda un verre de jus
de fruit. Son voisin lui adressa la parole :
— Je n’osais pas vous réveiller vous aviez l’air de
dormir si profondément !
36— Ce n’était qu’une impression, en fait, j’étais perdue
dans mes pensées, je suis heureuse d’être revenue parmi
vous.
— Alors bon appétit !
— Merci, rétorqua Anne en ouvrant son plateau repas.
Elle mangea avec plaisir son mini sandwich et son
dessert même s’ils n’étaient pas très bons. Elle vivait le tout
début de ses vacances et ce goût d’ailleurs lui donnait petit
à petit le sourire. Au moment du café, Anne regarda son
voisin à ses côtés. Il était plutôt bel homme, grand, le teint
halé, grisonnant, proche de la soixantaine. Il lisait un
journal économique. Poussée par une curiosité qui ne lui était
point coutumière, elle engagea la conversation.
— Vous voyagez pour affaires ?
— Oui, je me rends à Florence pour visiter une usine de
cuirs. Et vous ?
— Oh, moi je suis en vacances, je vais à Lucca, vous
connaissez ?
— Oui, très bien, j’ai un ami qui vit là-bas, c’est une
jolie ville, ça vous plaira je pense et, de là vous pourrez
visiter beaucoup d’endroits.
— Oui, j’en ai l’intention, d’ailleurs j’ai loué une
voiture pour sillonner la région.
— Alors il faut aussi aller à Pise et à Florence, Florence
c’est un vrai bijou.
— Je n’aurai peut-être pas le temps, ça dépendra de
beaucoup de choses, comment je me sentirai.
— Vous restez plusieurs jours ?
— Oui, deux semaines je l’espère, mais rien n’est
encore arrêté. Si j’en ai assez, je rentrerai plus tôt.
— On ne se lasse pas de l’Italie croyez-moi, je viens ici
pour mon travail et dès que je peux, j’y reviens en
vacances en famille, et je découvre toujours d’autre choses.
C’est votre premier voyage dans ce pays ?
— Oui, en fait. Il y a longtemps que je voulais m’y
rendre mais je n’en n’ai pas eu l’opportunité. C’est une
37grande première et je ne suis pas au mieux de ma forme,
alors je dois envisager tous les cas de figures.
— Pardonnez-moi, vous êtes souffrante, peut-être en
convalescence ?
— D’une certaine manière, oui, je… je viens de perdre
ma mère des suites d’une longue maladie.
— Désolé, je ne voulais pas être indiscret,
permettezmoi de vous présenter mes condoléances.
— Je vous remercie. J’espère que ce voyage m’aidera à
voir un peu plus clair…
— Certainement, vous allez découvrir une région, des
gens nouveaux, cela ne peut que vous faire du bien.
— Vous avez raison, mais tout ceci est tellement
récent, je ne peux m’empêcher d’y repenser.
— Ne soyez pas impatiente.
— C’est bien ce qui est le plus difficile. J’espère
qu’après quelques jours de tourisme en Italie, tout ira
mieux.
— Excusez-moi mais je viens de recevoir un message
urgent, je dois répondre.
— Bien sûr, je vous en prie.

Anne referma les yeux et retourna à ses pensées. Elle se
revit à ce matin de juillet, où une infirmière lui avait lancé
un bonjour amical en lui annonçant que l’état de sa mère
était stationnaire. Elle avait esquissé un sourire de
politesse et s’était rendue au chevet de celle qui occupait toute
son énergie. Le cœur serré, elle s’était approchée de cette
malade décharnée qui râlait comme un animal blessé dans
cette chambre anonyme, dans ce cadre aseptisé où l’être
humain semble abandonné à la surveillance électronique
d’une batterie de robots, sous les yeux d’un personnel à la
fois affairé et serein, attentif et désabusé. Mais pour elle, il
ne s’agissait pas d’un cas, d’un individu impersonnel. Elle
revoyait, sentait et ressentait jusqu’au plus profond
d’ellemême ce spectacle journalier qui l’avait détruite, totale-
38ment désemparée devant l’inévitable. La découverte de
son impuissance l’avait laissée inerte. Chaque détail lui
revenait, elle revivait le film cauchemardesque de sa vraie
vie depuis des mois. Assise auprès de Maud comme tous
les jours, elle lui avait pris la main entre les siennes pour
essayer de garder le contact. En entrant dans la chambre à
ce moment, une infirmière s’était avancée vers le diffuseur
de morphine pour vérifier si l’appareil fonctionnait bien et,
se retournant, lui avait fait un sourire d’encouragement,
tout en lui tapotant l’épaule elle lui avait dit :
— Parlez-lui, je suis sûre qu’elle vous entend et qu’elle
vous sait à son chevet.
Le regard embué de larmes, la gorge nouée, Anne avait
concentré ce qui lui semblait ses dernières forces pour
dire :
— Bonjour ma petite maman, c’est moi, je suis là, ne
crains rien ! Je t’aime, je t’aime si fort tu sais !
Ces mots, elle les avait dits, et redits, et ne pouvait
s’empêcher de les prononcer dans l’unique espoir que
Maud puisse les entendre. Alors qu’elle se revoyait fondre
en sanglots.

Une larme coula sur sa joue, elle se pencha et fouilla
dans son sac à la recherche d’un kleenex. Je dois me
détendre et essayer de dormir un moment. Se dit-elle.
Elle se tourna de nouveau vers le hublot, le soleil
apparaissait entre les nuages. Elle regarda cette masse ouatée
qui lui fit penser à une couette de coton confortable…
Fatiguée, vidée, elle ferma les yeux et s’endormit.
Malheureusement son rêve la ramena encore une fois vers
sa mère, Maud. Comment pouvait-elle continuer à lui
parler car, si vraiment sa mère l’entendait à travers son coma,
elle devait sentir son désarroi et sa peine, au risque
d’aggraver son état. Elle ne voyait pas comment lui
apporter quelque réconfort, ou même un apaisement, puisqu’elle
n’était que désespoir. Ne pouvant plus supporter son inuti-
39lité, elle était repartie chez elle. Elle ne servait à rien là
dans cette situation absurde où personne ne pouvait
l’aider.
Epuisée, elle se laissait tomber sur son canapé, fermait
les yeux avec l’espoir de s’évader quelques instants dans
des souvenirs plus chaleureux, de son enfance et de tout le
bonheur qu’elle avait pu partager avec cette femme si
sensible et si délicate. Maud, sa mère, son amie, son mentor,
son double, toujours fière et solide, dont la personnalité
forte et originale avait balisé sa vie, ses questions, ses
études, ses relations avec les autres. Puis l’horrible scène de
l’hôpital lui revint en mémoire. Cet après-midi là, elle
avait demandé à l’infirmière qui sortait de la chambre s’il
n’y avait pas moyen d’accélérer le processus, puisque plus
rien ne pouvait être fait pour sauver Maud. La femme
ulcérée lui avait rétorqué « qu’ils n’allaient pas tuer sa mère
parce que ça la dérangeait de la regarder mourir ! ». Elle
avait reçu cette phrase comme une gifle en pleine figure.
Sur le coup, elle n’avait pas su quoi répondre. Elle avait
mis quelques minutes pour retrouver son souffle et avait
choisi de partir en tournant le dos, tant la violence des
mots l’avait bouleversée. Elle qui ne souhaitait qu’une
chose, vivre le plus longtemps possible auprès de sa
maman et avoir un avenir auprès d’elle. Comme toutes les
jeunes femmes, elle avait imaginé lui présenter un jour
l’homme de sa vie, qui enfin serait celui qui… celui
que…, et aussi la voir jouer avec ses petits enfants,
l’entourer d’une famille, Maud, la doyenne vénérée. Un
rêve impossible désormais…

L’angoisse était telle qu’elle se réveilla en sursaut et
constata qu’elle était toujours dans l’avion. Son voisin
s’était endormi à son tour. Elle décida alors de feuilleter le
magazine qu’elle venait d’acheter à l’aéroport. Après en
avoir parcouru la moitié, elle tomba sur article traitant de
l’accompagnement en fin de vie, décidemment tout la ra-
40menait à ces dernières semaines. Elle lut les premières
lignes et son esprit s’évada de nouveau, elle crut entendre
cette terrible sonnerie de téléphone, elle se vit décrochant
l’appareil, à la fois alarmée et impatiente.
— Allo ! avait-elle dit d’une voix tremblante.
— Allo, Mademoiselle Anne Fontenay, je… je regrette,
mais c’est fini. Est-ce vous pourriez venir tout de suite à
l’hôpital, nous aimerions la préparer. Il y a tout ce qu’il
faut dans le placard, je crois ?
— Oui…, avait répondu Anne, abasourdie par la
nouvelle.
Ces mots terribles, attendus depuis des jours, elle aurait
préféré mourir plutôt que de les entendre. Dieu sait qu’elle
avait essayé de se préparer, mais elle s’était trouvée
complètement désarmée face à la mort. Elle avait posé cette
question qui l’obsédait : Dites, elle n’a pas souffert ?
— Non, rassurez-vous, le cœur s’est arrêté. Lui
avaiton répondu au téléphone
— J’arrive tout de suite, avait-elle ajouté
Puis le combiné raccroché, elle s’était cru quelques
instants dans un mauvais rêve. Mais non, c’était bien la
réalité, la vérité, brute, inéluctable. Assise là, elle essayait
de comprendre ce qui venait de se passer. Comment
avaitelle pu la laisser seule ? Sa mère avait dû avoir peur.
Comment avait-elle pu souhaiter cette fin qui, à ce
moment précis, lui apparaissait si inhumaine et si injuste.
Avant de partir, elle avait repris le téléphone pour prévenir
son oncle et avait réalisé, encore une fois, qu’elle ne savait
pas où il se trouvait. Son oncle, le frère de Maud, le seul
homme qui ait vraiment compté pour elle. Elle aurait
voulu que le grand Sam soit là, rassurant, pour se blottir dans
ses bras comme une petite fille et pleurer toutes les larmes
retenues depuis des mois. Elle revoyait tous ces gestes
machinaux : prendre son sac, y enfourner un paquet de
kleenex et mettre ses lunettes noires, prête pour la dernière
fois à repartir vers ce damné hôpital. Au moment de fran-
41chir la porte, elle s’était souvenue que la meilleure amie de
sa mère lui avait demandé de la prévenir. Elle avait
composé le numéro de Lidy.
— Allo Lidy, c’est moi, Anne, je… je voulais te dire…
Mais aucun son n’était sorti de sa bouche, si ce n’est une
explosion de sanglots.
— J’ai compris, lui avait répondu Lidy à l’autre bout de
l’appareil, je te rejoins tout de suite à son chevet, ma
chérie.

Lorsqu’elle était arrivée, les infirmières avaient revêtu
sa mère du tailleur en soie de couleur brique qu’elle lui
avait acheté quelques mois auparavant, pour assister à une
cérémonie à laquelle elle n’avait finalement pas pu se
rendre, et pour cause… Maintenant, il était beaucoup trop
grand et flottait autour de son corps frêle, mais la couleur
lui apportait un doux reflet rosé sur le visage et lui donner
un semblant de bonne mine. On lui avait fermé la bouche,
elle était coiffée et légèrement maquillée. Ainsi elle
paraissait assoupie. Elle avait été un peu réconfortée de voir
le visage de sa mère enfin apaisé, après cette insupportable
déchéance de ces dernières semaines. Elle s’était
approchée à tout petits pas comme si elle ne voulait pas faire de
bruit, de peur de l’éveiller, Elle avait touché ses mains
croisées sur sa poitrine, glacées. A cet instant, le lien
vivant, charnel, qui les unissait par delà la maladie,
n’existait plus. Elles étaient à jamais séparées. Elle s’était
penchée pour déposer un dernier baiser sur le front de
Maud. Lidy était là, elle ne l’avait pas entendue entrer.
Elle pleurait aussi, elle avait tendu la main et dit :
— C’est mieux comme cela, ma chérie, elle ne souffre
plus, elle est partie !
Elle se revoyait balbutier :
— C’est ce que l’on dit dans ces cas-là, mais crois-tu
que ce soit la vérité ? Je n’étais pas là, elle est morte seule,
elle a peut-être eu peur ?
42— Non, je ne pense pas tu sais, elle n’a pas dû s’en
rendre compte, lui avait rétorqué Lidy.
— S’en rendre compte… grande question ! Personne ne
peut l’affirmer, avait-elle répondu un peu vivement, sous
l’effet du choc.

Elles étaient sorties toutes les deux dans le couloir. Et
l’infernale machine des préparatifs des obsèques s’était
mise en marche. Elle se souvenait de l’avalanche de
décisions à prendre et à organiser. D’une certaine manière, elle
n’avait pas eu le temps de trop penser à son chagrin et
s’était étonnée de trouver tant de ressources cachées en
elle pour accomplir ces tâches ingrates. Rendez-vous avec
les pompes funèbres, choisir un cercueil, en chêne ou en
noyer, en acajou ou en pin, avec ou sans moulures, avec
ou sans croix, avec tel ou tel capitonnage… prendre
rendez-vous avec le prêtre, préparer la cérémonie, les extraits
d’Evangile et de psaumes… Faire-part, avis d’obsèques…
Chaque question l’avait obligée à prendre une décision,
seule. Maud n’avait jamais parlé d’aucun détail de ce
genre… Maud l’incrédule, la rebelle, éludant la question
puisque la concession au cimetière était réservée depuis
longtemps, auprès de ses parents. Cela semblait simple.

Le jour de l’enterrement, tout s’était déroulé comme
prévu, ses amis, ceux de sa mère, quelques parents et
cousins éloignés étaient là et, bien sûr, Lidy et son mari qui
faisaient de leur mieux pour l’entourer. Seul absent, le
frère de Maud, le grand voyageur, l’aventurier toujours à
la recherche d’un nouveau site de fouilles. Elle avait
contacté un détective privé voilà quelques mois pour essayer
de le retrouver. Archéologue maintenant à la retraite, Sam
avait décidé de voyager. Le dernier mot qu’elle avait reçu
de lui était une carte postale envoyée de New Delhi deux
ans plus tôt. Il expliquait qu’il souhaitait se rendre au
Tibet avant d’être trop vieux, pour y écrire ses mémoires,
43loin du monde, « là où le temps suspend son vol »,
précisait-il.

La voix de l’hôtesse suivie de celle du commandant de
bord annonçant leur arrivée imminente à Florence la sortit
de ses sombres ruminations. Anne regarda de nouveau par
le hublot, et put apercevoir au loin la ville inondée de
soleil et le tarmac aveuglant qui s’approchait de plus en plus.
— Nous voilà bientôt arrivés, vous avez entendu, il fait
34° c’est pas mal !
— Mon Dieu, je ne sais si je vais supporter à côté de
mes 24° de ces derniers jours en Auvergne.
— Vous allez vous habituer et puis vous irez vous
baigner et n’oubliez pas ce n’est pas pour rien que l’on fait
une sieste dans ce pays !
— Oui, vous avez raison, je suis en vacances, mais
vous !
— Moi, je travaille mais il y a la climatisation ! Je vous
souhaite de bonnes vacances et j’espère que ce séjour vous
aidera à oublier vos soucis.
— Merci. Bon courage à vous.
Lorsque l’avion fut enfin immobilisé, Anne se leva,
empoigna son sac, prit sa veste sur son bras et se dirigea
dans la coursive en suivant les autres passagers.
44


Chapitre III.
La Pension Manzotti



Son voyage jusqu’à Florence avait été somme toute
agréable, un premier grand pas vers l’inconnu. Arrivée en
Italie à sa grande surprise, la température était élevée mais
il soufflait un vent léger qui rendait l’atmosphère
respirable. Elle rangea ses bagages dans la Fiat rouge avec toit
ouvrant qui lui avait été affectée par l’agence de location
et prit la route en direction de Lucca, suivant le plan
qu’elle avait pu se procurer sur Internet. Au bout d’une
heure, elle sortit de l’autoroute et prit une départementale
comme l’indiquait son plan d’accès. En traversant un
exotique petit village entouré de collines verdoyantes, elle se
sentit enfin en vacances.

Un peu plus loin, Anne crut être sur une voie privative
tant la route était étroite, ombragée et bordée de grands
platanes comme une allée qui mènerait à un château. Mais
très vite, elle réalisa qu’elle était toujours sur une voie
d’accès en croisant d’autres voitures et même un car de
touristes. Depuis déjà quelques kilomètres, Anne avait
ralenti l’allure et regardait autour d’elle pour ne pas
manquer l’entrée de la Pension. Tout d’un coup, elle aperçut
sur sa droite un grand panneau un peu rouillé aux couleurs
passées indiquant : « Pension Manzotti 100 mètres à
gauche ». Elle découvrit un grand portail de pierres blanches
ornées d’un porche aux armoiries effacées. Elle
s’engouffra dans l’allée et tout de suite reconnut la maison
de la photo, avec son double escalier, la grande pelouse un
peu jaunie par le soleil, ainsi que les palmiers et les lau-
45riers. Elle s’arrêta non loin du perron et descendit de
voiture. Le temps ne semblait pas avoir eu de prise sur cette
demeure. Un sérieux rafraîchissement paraissait
nécessaire, mais Anne était stupéfaite de la retrouver telle que
ses grands-parents l’avaient connue. La maison lui
semblait presque familière, elle était en pays de connaissance.
Elle entrait dans la fameuse photo jaunie et, à cette idée,
une joie intense mêlée d’inquiétude la submergea. Quel
monde l’attendait ici ? Une voix masculine l’interpella du
haut de l’escalier :
— Mademoiselle Fontenay, bienvenue à la pension
Manzotti, avez-vous fait bon voyage ?
— Oui, très bon, je vous remercie, répondit Anne
— Vous avez trouvé facilement, j’espère ? Insista-t-il
tout en lui faisant le baisemain.
Vraiment, le temps à dû s’arrêter ici, se dit-elle, il est
plutôt rare de faire le baisemain de nos jours…
En relevant la tête, il ajouta :
— Enchanté, je suis Livio, vous m’avez confirmé votre
venue au téléphone, et je suis heureux que vous l’ayez
maintenue, comment aurais-je pu continuer de vivre sans
vous avoir rencontrée, chère Anne ? Vous permettez que
je vous appelle ainsi, c’est la coutume ici, nous nous
appelons tous par nos prénoms, nous avons ainsi l’impression
de faire un peu partie d’une même famille !

Anne crut reconnaître le fameux bagout italien,
charmant et avec l’accent, et ne put s’empêcher de sourire. Elle
était bien arrivée en Toscane. Il l’aida à porter sa valise,
tout en lui parlant. Arrivée dans l’entrée, Anne s’arrêta
face au grand escalier de bois qui montait dans les étages,
fascinée et un peu intimidée par le grand portrait d’un
homme au regard sévère, représenté en habit sombre orné
de passementeries dorées et d’où sortait un jabot de
dentelle. Livio, qui était passé derrière le petit bureau faisant
46office de comptoir pour prendre la clef de la chambre, lui
expliqua sans même regarder dans sa direction :
— Anne, je vous présente mon ancêtre, le Comte
Franco Manzotti, amiral de la flotte italienne qui vécut au
XVIIIe siècle, conseiller du grand Duc de Toscane. Il
partit conquérir le monde et alla jusqu’en Amérique latine
puis se retira ici, où il fit construire cette demeure.
Anne l’interrompit :
— Vous parlez un français parfait ! Où l’avez-vous
appris ?
— A Paris, lorsqu’étudiant j’ai fait un stage à l’école
Boule.
— A l’école Boule ?
— Oui, je suis architecte d’intérieur, mais avant de
choisir cette voie, je voulais approfondir ma connaissance
des styles, des époques, je voulais acquérir un niveau de
compétence plus complet du mobilier et de l’art décoratif
en général.
— Et vous êtes ici en…
— Je suis en vacances et comme ma grand-mère tient
cet établissement, je suis venu l’aider pendant les deux
mois les plus fréquentés. Voici votre clef, vous avez la
chambre « giglio, » qui veut dire lis. Ici chaque chambre
porte les noms des fleurs que Zia Flora préfère.
— Comme c’est poétique ! répondit Anne
— Oui, vous allez vous plaire ici, tout est « charmant »,
ma chère Zia n’a qu’un souhait, faire tout son possible
pour que son petit monde se sente heureux… Vous avez
de la chance, cette chambre est une des plus grandes et la
seule avec un balcon privé donnant sur la roseraie.
— J’en suis ravie, mais je ne l’ai pas choisie, je crois
qu’il ne restait que celle-ci de disponible !
— Hum… vous ne connaissez pas ma grand-mère, elle
peut se transformer en fée quand elle veut.
47— Que voulez-vous dire ? demanda Anne intriguée,
alors qu’ils étaient arrêtés devant une porte imposante en
bois sculpté de feuilles de lierre et de lis entrelacés.
— Vous l’avez bien rappelée pour lui dire que vous ne
pourriez sans doute pas venir, ne vous sentant point l’âme
voyageuse ?
— Effectivement, mais je ne vois pas en quoi cela
change quelque chose !
— Eh bien, la fée Flora vous souhaite la bienvenue à la
Pension et, à ces mots, il ouvrit la porte de la chambre.

Anne passa devant lui, la pièce était spacieuse et
lumineuse, un grand lit à baldaquin sculpté dans un bois rare
d’un ton chaud trônait au milieu, il était recouvert de
voilages blancs rebrodés de lis blancs. Le dessus de lit était
assorti, ainsi que la coiffeuse sur laquelle avait été disposé
un bouquet de roses, blanches elles aussi. Sur les murs
blancs courait une frise de lis entrelacés de feuillages, une
vraie chambre de princesse comme celles que les enfants
imaginent en lisant leurs contes.
— Cette pièce est ravissante, dit-elle sur un ton
enthousiaste.
— Eh oui, vous voilà installée dans la plus belle
chambre de la maison, elle vient juste d’être refaite. A vous de
l’inaugurer ! C’est un début. Comme vous avez dû vous en
rendre compte en arrivant, la propriété a besoin de se
refaire une santé et nous y travaillons un peu chaque année.
Bon, je vous laisse, si vous avez besoin de la réception,
composez le 1. A tout à l’heure.
— A plus tard, merci !
— Ah ! j’oubliais, le dîner est servi en règle générale à
21 heures mais votre présence est requise dès 20 heures
30, pour l’apéritif dans le salon bibliothèque, à gauche de
l’escalier en descendant. C’est un rituel à ne pas manquer,
Zia y tient beaucoup, surtout le jour de l’arrivée d’un
nouveau pensionnaire ! Arrivederci !
48— Bien, je serai prête pour l’apéritif.

Anne referma la porte et se mit à contempler son
nouvel univers, elle n’aurait jamais imaginé se retrouver dans
un tel décor. Elle ouvrit sa valise et commença à ranger
ses affaires, puis elle s’approcha de la porte-fenêtre qui
donnait sur le balcon, se pencha pour admirer la roseraie :
en cette fin d’après midi, elle était dans l’ombre mais sans
aucun doute entretenue avec amour. Chaque bosquet était
bien taillé, et au milieu coulait une belle fontaine en pierre
à deux niveaux entourée de fleurs champêtres, ce qui
apportait une certaine légèreté à la rigueur de l’ensemble. Au
fond, la palmeraie s’étendait jusqu’au contrefort de la
colline voisine. Un fauteuil en osier lui tendant les bras, Anne
s’y installa pour profiter de ses premiers instants de repos.
Tout avait été si vite depuis sa décision de partir qu’elle se
sentait prise dans un tourbillon dont elle ne pouvait ni ne
voulait sortir. Elle ne désirait qu’une chose, tout oublier
pour ne laisser place qu’au moment présent.

Vers vingt heures quinze, après s’être rafraîchie dans
une somptueuse salle de bain en marbre, elle choisit
d’aller explorer un peu plus la maison avant de se rendre
dans le salon pour l’apéritif. Elle suivit le couloir et arriva
en haut des escaliers. De là, elle avait une vue plongeante
sur le grand hall et le perron qu’elle avait gravi dans
l’après-midi. Le hall était une pièce impressionnante par
sa hauteur de plafond et ses coloris très italiens, un
mélange subtil d’ocre, de beige et de gris. Sur les murs se
déroulaient devant ses yeux des scènes de chasse, ainsi
que des représentations bucoliques de la fin du
dixhuitième siècle. Anne regardait avec toute son attention
ces dessins si raffinés, la finesse du trait, le choix des
couleurs. Le long de l’escalier, elle découvrit une suite de
portraits qui devaient être accrochés là depuis plusieurs
générations. Elle descendit les marches une à une,
49s’arrêtant pour regarder chaque tableau dans le détail,
cherchant à s’en imprégner pour les garder en mémoire.
Elle admira des hommes au regard froid, au port altier, et
des femmes très élégantes parées de bijoux précieux avec
des coiffures compliquées ornées de fleurs, de perles et
parfois de pierreries. Elle pensa tout d’abord que ces
tableaux n’étaient que des éléments d’ornementation mais
après réflexion, elle trouva quelques ressemblances entre
certains d’entre eux. Elle en fut convaincue en découvrant
le portrait d’une petite fille d’environ huit ou neuf ans, où
elle crut voir, à la fois, le visage d’une des femmes dont le
portrait se trouvait dans l’escalier, tout en décernant aussi
un petit quelque chose dans le haut du visage, qui lui
rappelait Livio, l’homme qui l‘avait accueillie à son arrivée,
le petit-fils de Zia Flora. Cette peinture des années
quarante, à en juger par les vêtements, avait été, semble-t-il,
réalisée dans la roseraie ; la fontaine et quelques fleurs
apparaissaient en arrière-plan. La fillette portait de longs
cheveux bruns qui tombaient en une cascade de boucles
sur ses épaules, son regard avec ses grands yeux noirs en
amande et ses sourcils très accentués en arc de cercle lui
rappelaient beaucoup l’hôte de ce lieu. Sur ses genoux
était assis, très digne, un King Charles, petit chien aux
longs poils blancs tachetés de roux.

Elle continua son inspection et s’avança vers une
grande porte recouverte de vitraux aux couleurs
chatoyantes, à droite en bas des escaliers. Elle l’entrouvrit, et ne
voyant ni n’entendant personne, elle entra en prenant soin
de refermer derrière elle : c’était la salle à manger,
impressionnante pièce recouverte de boiseries avec trois grandes
fenêtres donnant sur la façade avant de la maison. Une
grande table ovale y était dressée, décorée en son centre de
fleurs du jardin et de deux immenses chandeliers en
argent. A côté, une autre table ronde comptait trois couverts
dont deux plus petits, Anne en conclut que des enfants
50résidaient aussi à la pension. Tout en faisant le tour de la
table principale, avec ses dix couverts, elle laissa traîner sa
main d’un siège à l’autre comme si elle cherchait à deviner
quels étaient les êtres qui, tout à l’heure, s’y assoiraient
avec elle. Elle était poussée par une certaine curiosité et
pourtant à la vue de cette tablée imposante, elle ressentait
à nouveau l’envie de fuir. Allait-elle pouvoir affronter tous
ces gens ? Pourrait-elle partager leur bonheur, leurs
vacances, dans ce lieu si insolite ? Elle poussa une chaise et
s’assit en biais, son regard fut attiré par l’enveloppe en
papier blanc qui contenait une serviette, elle y déchiffra
avec difficulté, les lettres étant longues et mal formées, le
nom d’Herbert Twinscoat. Elle sourit à la lecture de ce
nom très écossais et se dit qu’elle aurait peut-être
l’occasion de pratiquer l’anglais, langue pour laquelle elle
avait toujours eu une préférence puisqu’elle en avait fait
son métier. A la place suivante, Anne remarqua une
serviette immaculée posée sur l’assiette, elle comprit que
cette chaise lui était destinée. Au moment où elle tournait
la tête pour découvrir l’autre convive qui serait à ses côtés,
la porte s’ouvrit et une femme de petite taille, ronde, les
cheveux blancs coiffés en chignon entra et lui sourit
derrière ses lunettes.
— Buonasera Signora Fontenay, vous avez fait un bon
voyage ?
— Oui, grazie, je m’excuse, dit-elle en se levant de la
chaise, je faisais un petit tour afin de mieux connaître
votre splendide maison.
— Splendido non, plus maintenant, mais elle fut très
belle il y a longtemps ! Ma, Livio ne vous a pas fait faire
la connaissance de la casa ?
— Non, mais ce n’est pas grave !
La vieille femme prit les mains de la nouvelle venue
dans les siennes et tout en lui écartant les bras, pour mieux
l’admirer, s’exclama :
51— Que vous êtes belle, vous ressemblez à votre
grandmère, c’est incredibile ! Je suis très heureuse de vous
accueillir ici, tout va bien, votre chambre vous plaît ?
— Je vous remercie, ma chambre est magnifique et très
agréable.
— Vous voyez qu’il fallait venir ici, j’espère devenir
comme une mère pour vous.

A ces mots, l’estomac de Anne se serra un peu ; malgré
toute la gentillesse de cette femme, elle sentit sa gorge se
nouer, mais essaya tant bien que mal de garder le sourire.
Zia Flora lui tenait toujours les mains lorsque subitement,
elle tourna son poignet vers elle, regarda sa montre et dit :
— Ma, il faut que je vous présente à la petite famille
avant le dîner.
Elles sortirent toutes les deux de la pièce, traversèrent
le hall et entrèrent dans le salon bibliothèque à l’opposé de
la salle à manger, où tous les pensionnaires s’étaient réunis
à la demande de la maîtresse des lieux, pour accueillir
suivant la coutume la nouvelle venue.

Anne suivit Flora. Tous les pensionnaires attendaient de
faire la connaissance de la Française en provenance
d’Auvergne. Anne fit un salut général de la tête en jetant
un regard sur l’assistance et chercha à cacher son émotion
derrière un sourire quelque peu figé. Zia Flora la prit par le
bras et tout en lui tapotant la main, elles s’avancèrent vers
le canapé où étaient assis Guglielmo Castelli, son épouse
Anita et leur fille Amelia. Le professeur se leva, fit un
baisemain solennel en se courbant de sa haute stature sur
la main d’Anne et exprima en quelques mots le plaisir
qu’il avait à la rencontrer. Zia lui expliqua que le
professeur Castelli enseignait le droit romain à l’université de
Rome et était un vieil habitué de la pension, aussi le
considérait-elle comme faisant partie de la famille. Puis elles
s’approchèrent du piano derrière lequel était assis Herbert
52Twinscoat, le teint un peu rougeâtre et recouvert de tâches
de rousseur, des yeux bleus lumineux, une moustache
fournie blond roux qui rebiquait sur les côtés et des
mèches blondes à la boucle rebelle ne faisant que confirmer
ses origines, qu’il affichait d’ailleurs en portant un
sublime kilt rouge et vert. En voyant ce personnage si
scottish, Anne esquissa un sourire entendu, et alors qu’il
se levait à son tour pour la saluer, ils échangèrent un
cordial :
— How do you do ?
Herbert se rassit au piano et, pour l’occasion, lui
interpréta en guise de bienvenue un morceau de musique
jazzy. Pendant ce court intermède musical, Anne inspecta
les lieux, c’était de tout évidence la plus belle pièce de la
maison, deux murs entiers étaient couverts de livres, du
sol jusqu’à plus de six mètres de haut. Le plafond était
entièrement peint d’angelots et de décors floraux sur un
fond d’un bleu clair intense, malheureusement une partie
avait été endommagée par un dégât des eaux ; malgré tout,
l’ensemble avait gardé une certaine fraîcheur. Le sol était
recouvert de mosaïque dans les dégradés de gris et d’ocre.
Le soleil de fin d’après-midi avait coloré le ciel dans des
tons orangés qui se reflétaient dans les petits carreaux de
la vitre de la véranda. Cette lumière chaude, couleur de
miel, venait caresser les livres anciens aux dorures
passées. Derrière les vitres, Anne aperçut un escalier qui
descendait à la roseraie. Il régnait une atmosphère de paix
et de sérénité ; elle se crut hors du temps. Zia la conduisit
vers une femme ronde aux cheveux poivre et sel, au regard
bleu clair comme de l’eau, âgée de plus de soixante ans,
qui était assise dans un fauteuil club en cuir marron
décoloré par le soleil. Elles échangèrent un sourire.
Suzanne Ferguson, également vieille habituée de la
pension, lui expliqua qu’elle venait dans cette région
depuis sa plus tendre enfance et qu’elle avait gardé un
vague souvenir du grand-père d’Anne mais qu’elle n’avait
53pas oublié la beauté de sa grand-mère, et elle la
complimenta d’en avoir hérité l’allure générale. Anne en
fut très émue et la remercia. Mrs Ferguson ajouta que
depuis son veuvage, elle revenait chaque année pour ses
vacances. Actuellement à la retraite, elle vivait en
Angleterre, dans le Devon ; elle était professeur d’histoire
de l’art. Enfin, ce fut le tour de Paola Lamberti, de sa fille
Marina et de son petit-fils Francesco âgé de 5 ans. Tout
trois venaient de Milan où Marina était créatrice de mode
et passaient leurs premières vacances à la pension. Zia se
retourna et s’aperçut qu’il ne restait plus que Livio, son
petit-fils que Anne avait rencontré à son arrivée.
— Livio ! sers-nous quelque chose à boire s’il te plaît.

Livio s’exécuta et apporta à Anne et à Zia deux coupes
de champagne. L’assemblée leva son verre en l’honneur
de la nouvelle pensionnaire. Zia lui souhaita la bienvenue
et expliqua que demain Madame Wang Ho, une vieille
connaissance, devait arriver et ainsi la pension serait
complète. Madame Wang Ho, expliqua-t-elle à Anne, tout en
se dirigeant vers la salle à manger, était une de ses amies
qui vivait à Paris, après une carrière de mannequin.
Retraitée, elle s’adonnait à la peinture, son passe-temps favori, le
tableau représentant la maison, au dessus du buffet en était
un exemple. Le dîner se déroula dans la bonne humeur,
Anne discuta avec Herbert Twinscoat en anglais, mais
aussi avec Livio que Zia Flora avait placé judicieusement
à ses côtés. A la fin du repas, tout ce petit monde retourna
dans le salon bibliothèque où Herbert comme à
l’accoutumée s’assit au piano et joua quelques airs afin de
distraire les convives. Les enfants quant à eux étaient
partis se coucher accompagnés d’une « nounou ». Anne
s’approcha de la véranda pour humer l’air. Il faisait doux,
au loin, on entendait une chouette, le ciel était tout étoilé.
Livio la rejoignit et lui apporta un verre de jus de fruit
frais.
54— Quelle belle soirée n’est-ce pas ? Une très belle
journée s’annonce pour demain, voulez-vous que je vous
fasse découvrir la plage ?
Anne était heureuse de discuter avec cet homme, jeune
et sportif, mais elle ne souhaitait pas de chaperon.
— C’est gentil, mais je ne sais pas encore ce que je vais
faire demain, peut-être vais-je aller découvrir les
environs en voiture ?
— Je ne veux pas m’imposer mais si vous avez besoin
d’un guide, je suis à votre disposition, n’hésitez pas !
— Merci. Excusez-moi, mais je crois que je vais aller
me coucher, j’ai eu une longue et fatigante journée avec le
voyage, alors bonsoir, à demain !
— Je comprends, bonsoir Anne.

Elle sortit discrètement du salon où Herbert continuait à
jouer, mais cette fois du classique, elle crut reconnaître
une sonate de Schubert et se dirigea vers le grand escalier.
Arrivée dans sa chambre, elle ouvrit en grand son balcon
et s’assit quelques instants pour profiter de la douceur de
la nuit. Elle regarda le ciel, vit passer une étoile filante et
se dit que le petit groupe n’était pas très jeune, hormis
Livio qui devait avoir la quarantaine et Marina, mais
chaque hôte de ces lieux semblait attachant, elle souhaitait
mieux les connaître, elle n’était pas mécontente de son
choix pour ses congés. Elle ressortit la photo qu’elle avait
trouvée dans le livre quelques jours auparavant, pour y
jeter un coup d’œil. Elle ne pouvait expliquer pourquoi
mais il lui semblait évident qu’elle allait apprendre des
choses sur sa famille, des souvenirs, remonter le temps.
Elle se dirigea vers son magnifique lit à baldaquin et
s’endormit profondément, pour la première fois depuis
bien longtemps.
55