LA SCIENCE DE LA PRESENCE CHEZ LES SOUFIS

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Description

A partir d'une lecture pénétrante du Coran et d'exemples tirés de la vie quotidienne, l'auteur montre que la voie spirituelle fait sortir l'homme du puits de ses représentations mentales pour l'amener au grand jour de la présence, où il voit tout par l'œil de Dieu. Son esprit s'ouvre alors aux manifestations de l'Un qui est au cœur de tout et de tous. Une étude des trois états par lesquels nous passons : l'activité de veille, l'indifférence du sommeil, les projections imaginaires du rêve, fait découvrir l'existence d'un quatrième état qui anime le monde et rend notre perception possible : la dimension divine qui est l'aspiration de toute âme.

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Ajouté le 01 janvier 2003
Nombre de lectures 251
EAN13 9782296301931
Langue Français
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SOUFISME AU PRESENT

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3201-1

Karîm Kerrnânî

SOUFISME AU PRESENT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

INTRODUCTION

Ce livre est né d'une urgence. Face à la multiplication des connaissances « scientifiques» qui segmentent le réel et prétendent nous interdire l'accès au Tout, son intention est de montrer que l'essence des phénomènes n'existe pas en dehors de l'esprit qui «voit». L'homme « spécule». Le mot vient du latin speculum qui signifie « miroir». Notre esprit est le miroir où viennent se « réfléchir» les images des choses. C'est pourquoi nous disons que nous «réfléchissons». Les formes et les couleurs sont multiples. Le miroir est unique. Les phénomènes « apparaissent» dans le miroir mais ils n'y « sont» pas au sens où ils feraient corps avec sa substance matérielle. Ils sont « en suspens» sur ce plan de réflexion. Le miroir est un lieu de manifestation, pas de possession. Sans le miroir de l'esprit qui « réfléchit» les phénomènes, ceux-ci n'ont plus «lieu» d'être. C'est l'esprit qui «com-prend», prend avec soi les phénomènes, les enveloppe, les im-pli-que dans son unité et c'est bien pourquoi il est seul capable de les expli-quer, de les développer, au sens photographique du mot, c'est-à-dire de révéler la transparence métaphysique des choses.

Nous voici encore une fois renvoyés à la question centrale: « qui est l'homme? ». On dit que la philosophie a depuis longtemps réglé la question. L'homme c'est l'animal raisonnable. L'homme a une base physique, bien 7

sûr. La nature est présente dans son corps et dans ses instincts. S'il travaille dur, il transpire. Il gagne sa vie « à la sueur de son front ». Il procrée aussi pour assurer la continuité de l'espèce. Mais qu'est-ce qui vient recouvrir tout cela? C'est le phénomène connu sous le nom de « mental ». L'homme a quelque chose de plus que la bête. Il a, dit-on, un « supplément d'âme ». Il peut faire usage de la raison qui est la faculté par laquelle il maÎtrise les forces de la nature.

Par son comportement rationnel l'homme se hausse audessus de la bête. Il la regarde de haut et veut en finir avec elle. Il soumet la nature aux impératifs de sa raison et parvient à dépasser le physique, à rejoindre le transphysique. C'est cela se transcender. C'est grâce à cette transgression des limites physiques que l'homme peut imposer sa volonté au monde environnant. La raison in-specte «ce qui est », le réel, découvre les rapports objectifs entre les choses, évalue les situations, observe le déroulement des faits qu'elle interprète à travers des relations de cause à effet. Elle formule enfin des lois générales auxquels les phénomènes sont soumis et qui vont lui servir à déterminer le cours des événements. Son action « intériorise» le monde pour le modeler selon ses vues.

L'animal « vit» dans un environnement auquel il s'adapte en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par la nature. Le castor a un outil pour construire ses digues, le lion ses griffes pour saisir sa proie, la gazelle sa vitesse pour échapper au danger, l'oiseau son bec et ses ailes pour voler et faire son nid. L'homme, à première vue, est privé de ces avantages spéciaux mais il est « doué» de raison et il a été doté d'une main qui lui permet de mettre ses 8

plans à exécution, de confectionner des outils et des armes. C'est ainsi qu'il construit son monde et organise sa vie matérielle. Et il est bien vrai qu'aux yeux d'un homme d'aujourd'hui, l'intelligence, dans ce qui paraît en être la démarche naturelle, est la faculté de fabriquer des outils et d'en varier indéfiniment la production.

Tout cela est «acquis». Mais restons ouverts à un horizon plus vaste. L'homme est avant tout un être pensant, capable de réflexion, de retour sur soi. Toutes les traditions l'invitent d'ailleurs à s'occuper de ce qui le regarde, à voir dans la nature de son être: « Que sert-il à l'homme de gagner le monde entier, s'il vient à perdre sa propre âme?» (Matthieu XVI, 26). «Connais-toi-toimême» est l'adage bien connu de Delphes. «Celui qui

se connaÎt soi-même connaÎt son Seigneur» enseigne le Prophète de l'Islam. «Oublie-toi toi-même» est le message de l'Inde bouddhiste; «Réalise toi toi-même»
celui de la Chine.

Précisons: l'animal sait, l'homme sait qu'il sait. L'animal sent. L'homme sent qu'il sent. Sa perception est pour ainsi dire élevée « au carré ». C'est ce phénomène de la « vision de la vision» qu'il nous appartiendra de méditer à fond. L'être humain ne se contente pas d'être celui qu'il est. Il veut connaÎtre son fond, sa nature intime. Il veut revenir à lui-même. «Connais toi », c'est facile, car ton être, tu l'es, naturellement. Mais notre « Même» est plus difficile d'accès car nous sommes presque tout le temps exilés, hors de nous, absorbés par les phénomènes extérieurs; nous reconnaissons à peine notre regard dans le miroir du monde. «Les re-connaissants ne sont qu'un petit nombre d'entre mes serviteurs». (Cor 34 : 10). 9

L'homme, s'il est ce qu'il doit être et répondre aux exigences de son âme, doit apprendre à se connaître. Toute connaissance implique une rencontre, un contact. Entre qui et qui? On répond automatiquement: entre un sujet et un objet. C'est-à-dire entre un centre de perception et tout ce qui se présente devant lui, ce qui est « ob-jeté» dans son champ. La connaissance est le fruit de cette rencontre, de cet échange entre le sujet pensant et l'objet existant en face de lui. Elle est, pour parler le langage de l'Ecole, 1'«acte commun du sentant et du senti» .

Le sujet s'assimile plus ou moins complètement ce qui entre dans son orbe. L'acte cognitif implique une identification du sujet à l'objet ou, si l'on préfère regarder les choses en sens inverse, une assimilation de l'objet par le sujet. La connaissance sera d'autant plus certaine que cette identification sera profonde, que cette assimilation sera intime. La connaissance est un moment d'ap-propriation. Le proprium, le « je », le soi qui est celui qui perçoit va à la rencontre de l'objet dont il veut cerner les contours et, dans le même temps, le ramène à l'intérieur de lui comme tous les points d'une circonférence aboutissent finalement au centre par l'intermédiaire des rayons.

La philosophie nous rebat les oreilles avec son axiome: « toute conscience est conscience de quelque chose ». Il n'y a pas de conscience vide, sans contenu. La pensée est toujours relative c'est-à-dire reliée à un objet précis. Mais qu'en est-il alors de la conscience de soi? Grâce à elle le sujet devient conscient de lui-même. Ici, il y a 10

identité foncière entre le sujet et l'objet. Ils sont «le même». Le « Moi» ne peut pas se faire « autre» que lui-même pour se saisir sous une forme extérieure, étrangère. Sinon ce serait une alter-ation, une aliénation qui le rendrait méconnaissable à ses propres yeux. Car si le connaissant devait se prendre soi-même comme objet, devenir le connu pour s'observer à l'extérieur, alors il devrait cesser d'être ce soi-même. Personne ne peut sortir de soi pour se regarder être au dehors. Le sentiment d'être soi, la seité, n'est pas une représentation mentale, une image relative à quelque chose d'extérieur. C'est un acte simple, de présence, absolu, c'est-à-dire absout de toute ob-ligation, de tout lien de dépendance vis-à-vis d'« autre» que soi.

C'est bien de là que naissent toutes les confusions. Car nous sommes tellement pris dans les griffes de la connaissance relative ou « représentative» que, lorsque nous nous intéressons à notre propre acte de présence (et lui appliquons l'axiome: «toute conscience et conscience de quelque chose»), nous avons l'impression que nous devons opérer un dédoublement de personnalité et nous di-viser en sujet et objet si nous voulons entrer en relation avec nous-mêmes.

Il est bien vrai que nous nous apercevons dans toutes les situations qui nous concernent et qui nous renvoient à ce que nous sommes comme le feraient de fidèles miroirs. Les choses et les êtres qui suscitent notre intérêt, notre répulsion, notre indifférence sont les témoins et les juges de nos motivations avouées ou cachées. Mais il est faux de prétendre que la reconnaissance immédiate de notre être, de notre regard dans un miroir de Présence, soit de même nature que la perception des phénomènes 11

multiples qui viennent s'y réfléchir. Les images sont « autres ». Le regard est « nôtre ». Nous connaissons les images des choses dans le miroir. Nous re-connaissons notre propre regard, l'œil de notre esprit, dans ce même miroir. Les «représentations» sont relatives à de l' « autre ». La présence est relation absolue à soi.

la philosophie s'est éreintée à vouloir de la présence à, soi par le mécanisme de la représentation, et ceci en faisant porter le centre de gravité de son raisonnement sur le pôle sujet ou sur le pôle objet suivant un mouvement de balancier dialectique.

Jusqu'à

aujourd'hui

expliquer le miracle

Insistant sur le pôle «objet» (l'existant physique, le visible, le phénoménal) l'homme prendrait conscience des choses au moyen d'impressions transmises par le canal des sens. Il subit une «pression» de la part de son environnement, ses sens sont touchés, affectés. Il leur « arrive» quelque chose. Ils sont comme les portes d'entrée de la connaissance. Les formes sensibles pénètrent dans l'âme par les ouvertures des sens un peu comme la lumière et les couleurs d'un paysage extérieur viennent impressionner la plaque sensible en passant par l'objectif de l'appareil photo. C'est la thèse matérialiste: nihil est in intellectu qui non prior fuit in sensu. Mais les organes des sens sont en même temps des portes de sortie pour le sujet pensant qui ne reste pas confiné, refermé sur lui-même dans une attitude narcissique. Mû par son intérêt pour les choses il va au devant d'elles pour en capter l'essence, avant de revenir dans la chambre noire de la conscience pour y développer, au sens photographique, ses images, et les fixer sous forme de concepts. Le mental «subtilise» les impressions 12

physiques, connaître

les traduit en figures de aboutit à une dématérialisation

l'esprit. L'acte du sensible.

de

A l'autre extrême du mouvement de balancier nous rencontrons l'insistance sur le pôle sujet. La connaissance résiderait dans une projection de l'âme sur le monde extérieur. Les images de la réalité seraient inscrites dans la substance de l'esprit du sujet percevant et elles viendraient se manifester concrètement suivant un mouvement d'extériorisation comparable à celui des images d'un film sortant du projecteur pour se matérialiser à l'écran.

Les entités distinctes que nous voyons « au dehors» ne seraient pas séparées de ce que nous sommes «audedans ». Elles sont comme des cristallisations de nos états de conscience et l'on s'explique par là que l'âme puisse faire exister sur son plan des images, des figures personnelles, des sentiments, des sensations, des pensées, qui sont autant de prolongements de sa personnalité. La faculté de penser ne tombe dans aucune des positions du monde extérieur. L'homme perçoit les productions de son esprit sans intermédiaires, sans avoir besoin d'impressions venues du dehors. Il est donc impossible de parler du monde et de la vie sans envisager également l'âme et le flux de la pensée. Selon cette hypothèse idéaliste extrême, le sujet éveillé verrait tout en lui-même, comme cela se produit à l'état de rêve où le moi se fait tout un monde tiré de son imagination en projetant des images qui sont la concrétion de ses tendances subtiles. Chacun de nous serait à l'origine d'un grand rêve cosmique.

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Cependant, lorsqu'il s'agit du spectacle des choses « extérieures », le bon sens ne nous incite-t-il pas à reconnaÎtre que notre faculté représentative n'en n'est point le metteur en scène? La vie de tous les jours nous rappelle, parfois douloureusement, que nous apparaissons sur la scène du monde pour y subir la loi du réel que nous ne décrétons pas. Notre ambiance terrestre existait avant notre naissance, et un arbre existe avant notre regard qui le perçoit. Le monde, c'est toujours le milieu d'existence dans lequel nous nous mouvons, ce n'est jamais notre seul cosmos intérieur. Nous percevons les choses parce qu'elles sont. Elles s'imposent par leur patuité parfaite. La conception selon laquelle elles s'identifieraient pratiquement aux sensations du sujet et à l'intelligence qui les gouverne ruinerait tout possibilité de connaissance objective.

En tout cas, cette façon de poser le problème de la connaissance, avec tous les faux débats auxquels elle donne naissance, nous convainc d'une chose: l'être humain ne se sent pas à l'aise dans la dualité sujet-objet. Il s'efforce par tous les moyens de la dissoudre, de revenir à une unité antérieure et supérieure à cette scission, soit en faisant rentrer l'objet dans le sujet, soit en faisant sortir l'objet du sujet.

L'intention du présent travail est de montrer que l'être de l'homme ne réside ni dans la subjectivité, ni dans l'objectivité, ni dans une espèce de pont jeté entre les deux. La relativité sujet-objet, qui concerne notre seule prise de conscience des choses relatives, repose sur le socle de la Présence à Soi. La dualité du sujet et de l'objet joue dans un Elément simple, évident, dans lequel
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nous nous mouvons sans nous en apercevoir, en raison de sa Proximité, un peu comme le poisson se déplace dans l'eau sans la connaÎtre vraiment parce qu'il est dans son Elément. La Proximité est un voile.

La vérité de la connaissance, nous ne la trouverons ni dans l'esprit désincarné ni dans le corps déspiritualisé mais dans la simplicité de l'être qui les différencie tout en les maintenant en contact. De même que l'acte de voir notre regard dans le miroir, nous ne le trouverons pas dans l'esprit seul de celui qui perçoit ou dans le corps du miroir. Nous le trouverons bien plutôt dans le mouvement d'échange du regard qui spiritualise l'image concrète faisant son apparition dans le miroir et qui matérialise l'expression du regard du sujet percevant.

La dualité sujet-objet que l'on a pris l'habitude de regarder comme l'alpha et l'oméga de toute connaissance est en réalité la manifestation, sur le plan de la relativité, d'un élément simple, absolument un, mais qui a besoin de se polariser pour se sentir exister, un peu comme une main a besoin du contact entre deux doigts pour se sentir « touchante ». Le but de la dualité est de nous éveiller à l'expérience de l'unité. Nous pouvons penser à beaucoup de choses, mais l'être qui voit cette multiplicité est Un. Un in-dividu c'est quelqu'un qui ne peut être divisé: « Dieu n'a pas mis deux cœurs dans la même poitrine. » (Cor 33 : 3).

Voilà ce que nous appelons la connaissance présentielle. Nous faisons connaissance avec les êtres et les choses non pas au moyen d'impressions sensibles venant du dehors ou de représentations mentales élaborées au dedans; nous abordons le réel par notre être, par notre 15

présence. Et nous allons voir que c'est la Présence même qui habite et perçoit en nous, ou, mieux dit, qui éclôt sous la forme de notre propre présence d'esprit éprouvée dans le sentiment «je suis présent au monde maintenant », qui se retrouve et se reconnaÎt immédiatement sous les formes à chaque fois nouvelles, différentes, du monde extérieur. Le semblable connaÎt le semblable. La connaissance est un acte de reconnaissance, de sympathie, d'intérêt, d'attirance réciproque.

Où cette perception présentielle a-t-elle lieu? Où se trouve le lieu de dévoilement des phénomènes? Où sontils vus? Nulle part ailleurs qu'en nous-mêmes. Où est ce « nous» ? Où se trouve notre être? Nous ne sommes « ni d'Orient, ni d'Occident» (Cor 24: 35). Notre «je» n'est situable ni dans l'occident de la matière ni dans l'orient de l'idée pure. Il est lui-même l'espace d'ouverture d'un monde, le lieu situatif des événements.

Notre être nous ne le trouverons pas à l'intérieur seulement, dans l'intellect, ni à l'extérieur, dans le monde des corps. Il est lui-même la voie du milieu qui porte l'un vers l'autre le corps et l'esprit. Il est le lieu où le corps se spiritualise et où l'esprit se concrétise. Notre être est le mouvement d'appropriation de l'un à l'autre. Le mouvement est le premier venu. Le raisonnement intervient après coup pour traiter comme des entités séparées le « sujet» et l' « objet» qui sont seulement les points extrêmes d'un seul et même mouvement, les pôles d'une unique Présence.

C'est comme lorsque glace. Le mouvement

nous allons nous regarder dans la d'aller vers le miroir extérieur, de 16

diriger intentionnellement notre regard vers lui, et le mouvement inverse de retour, de re-flexion, de flexion en arrière de l'image qui nous est renvoyée, sont en fait un seul et même mouvement, indécomposable en parties. C'est un même être, une présence unique qui se reconnaît au cœur de ce mouvement de soi vers soi. Il y a vision sans di-vision. Le mental intervient ensuite pour séparer, dissocier le sujet voyant de l'image vue, en faire abstraitement deux entités séparées se présentant successivement l'une à l'autre. Alors qu'il y a en réalité un seul et même regard se reconnaissant immédiatement dans un double mouvement.

Le Coran nous demande de dire que «Dieu est Un» (Cor 112: 1). Et en même temps il dit qu'II est « l'Extérieur et l'Intérieur» (Cor 57 : 2). Son Unité est en fait une bi-unité. L'Un se polarise sans se diviser en sujet (intérieur) et objet (extérieur) pour créer le contact, entrer en relation avec lui-même, comme notre regard a besoin de passer par le miroir extérieur pour se rencontrer, se voir voyant et sonder son intériorité. Le regard passe au delà sans être en dehors de soi. «Son regard ne resta pas en deçà ni ne transgressa» (Cor 53: 17). Un autre verset du Coran dit: «Nous leur montrerons nos signes aux horizons (à l'extérieur) et dans leurs âmes (à l'intérieur) afin qu'ils réalisent qu'II est l'Etre)) (Cor 41 : 53). L'Etre, l'Un, se présente à la fois sous la forme du Témoin intérieur qui dit «je» et de la réalité extérieure qui s'appelle « monde» où il se reconnaît comme dans un miroir.

Nous touchons là au cœur de la connaissance. On a dit que l' « âme est tout ce qu'elle connaît ». On pourrait en conclure un peu hâtivement que l'être et le connaître sont 17

« pareils », «identiques ». Si nous arrivions à les superposer ils coïncideraient en tous points, jusqu'à se confondre. L'être et le connaître sont sans dualité mais pas sans relation. Leur relation ouvre un champ de tension qui fait ressortir la figure du Même. Il faut savoir passer du « pareil» au « Même ».

Comment les différencier? Disons que l'être est statique, monolithique, un, alors que le connaître est ek-statique, dynamique, «deux ». Une image sera plus parlante. Voici une belle jeune fille. Elle est belle en effet. Ses cheveux sont bruns, ses yeux sont noirs. Son regard est à la fois intense et velouté. Tout cela elle l'est. Je peux en témoigner. Et cet être elle le transporte partout avec elle, transformant l'ambiance par son type méditerranéen. Mais cela comment peut-elle le savoir? Si elle veut connaÎtre son être-brun, connaÎtre la couleur de ses yeux et l'expression de son regard, il faut bien qu'elle aille se placer devant un miroir. Celui-ci va lui renvoyer son image. C'est à ce moment là seulement qu'elle va pouvoir témoigner de ce qu'elle est, entrer en possession de son être. L'être a besoin de se dédoubler, d'effectuer un mouvement de sortie pour revenir à soi en s'appropriant son image. Il a besoin de ce double mouvement pour voir à quoi il ressemble.

D'ailleurs, dans une expression aussi banale que « je me connais », le « je » nomme l'être, le « me » est le pronom « réfléchi », il renvoie cet être à ce qu'il est comme le miroir «réfléchit» son image à son témoin de contemplation. Dieu Lui-même ne dit pas seulement « Je Suis» pour Se désigner. Il dit « Je Suis Celui qui Suis ». Il redouble son Témoignage. Le Premier Je suis est l'Etre et le second est son Double, son Jumeau, son Image 18

réfléchie dans la création. Lui-Même.

C'est ainsi qu'II progresse

vers

La réponse à la question « qui sommes-nous? » nous irons la chercher en Islam. Pourquoi ici plutôt qu'ailleurs? Parce que la Révélation mohammadienne clôture le cycle de la prophétie et, à ce titre, elle complète et explicite le contenu des révélations antérieures. C'est là que l'intelligence humaine se trouve dans un rapport de proximité avec l'Intelligence divine plus étroit encore que celui du soleil avec ses rayons. Ce à quoi fait allusion ce verset du Coran révélé au Prophète peu avant sa mort : « Aujourd'hui j'ai rendu votre religion complète. J'ai accompli sur vous Ma grâce; et j'agrée l'Islam comme votre religion» (Cor 5 : 3). Cette complétude signifie que toutes les traditions antérieures étaient comme des édifices auxquels manquait une pierre. L'Islam vient apporter cette pierre à l'édifice spirituel et c'est sans aucun doute la pierre de touche de la réalité, la perle rare de la gnose, la pierre noire descendue du Ciel et placée par le Prophète (que la prière et la paix soient sur Lui) dans un angle de la Kaaba.

Pourquoi chercher dans la religion alors que nous avons la philosophie? Parce que toute philosophie n'est rien de plus qu'une tentative rationnelle de résoudre un problème particulier. Elle part du doute, de l'incertitude, de l'ignorance, et la solution qu'elle apporte ne dépasse jamais les limites du moi pensant qui finit par tourner en rond autour de lui-même. La révélation c'est la Lumière divine qui vient éclairer la subjectivité humaine. « Voici le Livre au sujet duquel il n'y a aucun doute» (Cor 2: 1). La raison est comme l'œil de la connaissance. La révélation est comme la lumière du soleil. Sans lumière 19

l'œil est ouvert sur le vide. L'intellect humain est incapable de sonder son origine par ses propres moyens. Il doit être « révélé» à lui-même par sa source.

Est-ce à dire que nous allons tomber dans l'abstraction et nous réfugier dans un monde idéal coupé du monde réel qui s'impose à chacun de nous, tous les matins, au réveil ? Certainement pas. La révélation est là pour révéler chaque homme à lui-même, pour le ramener à son soi le plus propre. « Nous avons fait descendre vers vous un Livre où se trouve le Rappel à vous-même. Ne comprenez-vous pas?» (Cor 21: 10). Pourquoi le « ramener» ? Parce que le lieu de notre expérience intime, le lieu de jaillissement du « je » nous est voilé à la fois par son extrême proximité (quoi de plus évident que le fait d'être soi? ) et aussi par un extrême éloignement causé par le jeu étourdissant des phénomènes. Nous disons que nous sommes « absorbés» par le spectacle du monde.

Nous ne voyons rien parce que nous sommes troublés non par les choses elles-mêmes, mais par les pensées qu'elles font naître en nous. Nous désirons en retenir certaines, celles qui nous sont agréables, celles qui nous plaisent; nous en refusons d'autres qui nous sont pénibles. Notre vision est troublée par le jeu du désir et de la peur. Désir de garder ceci, peur de perdre cela. Ce n'est que lorsque la perception se stabilise au milieu, dans un état neutre, (neutralité qui est aux antipodes de la froide inertie de l'indifférence) que nous voyons les choses telles qu'elles sont. Notre esprit est alors comme un véritable miroir qui réfléchit les phénomènes sans s'attacher à certains, sans vouloir en rejeter d'autres. Il voit et fait voir « ce qui est ». 20