Lamennais

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Félicité de Lamennais, prêtre catholique ultramontain voulut d'abord rétablir l'autorité spirituelle du pape de Rome sur les indifférents en matière de religion. Il rompit l'allégeance lorsqu'il sut que l'Eglise instituée croupissait sous l'indifférence et accablait les humbles du devoir de soumission envers leurs maîtres. Interprète des Evangiles, il en restitua le sens original, ce qui lui valut un déferlement de haine. Chrétien comme Emmanuel Mounier, Lamennais osa la religion de la révolte.

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Ajouté le 01 janvier 2007
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EAN13 9782296166035
Langue Français
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Lamennais
De la différence en matière de religion

A la recherche des sciences sociales Collection dirigée par Philippe Riviale et Bruno Péquignot Cette collection veut faire connaître au lecteur d'aujourd'hui, étudiant, enseignant, chercheur, ou curieux des chemins divergents pris par cet ensemble, que nous nommons aujourd'hui sciences sociales, des ouvrages, et donc des auteurs méconnus. Que ces ouvrages soient méconnus ne veut pas dire qu'ils sont médiocres. Encore moins sont-ils dépassés. Car une discipline, science ou pas, se bâtit sur une succession de bifurcations. Elle laisse de côté des pensées, qui avaient fait sens dans un contexte socio-historique basculé depuis dans le bas-côté. Là, parmi les vestiges innombrables du passé, on peut reconstituer, à la façon de l'archéologue, des voies ébauchées, des espoirs perdus, des tentatives trop précoces pour leur temps, des cris de révolte au nom de principes, que jamais on n'aurait dû oublier. On trouvera aussi les précurseurs de la liberté du commerce, de l'apologie de la propriété, des apôtres de la différence sociale. Ceux-là avaient été mis au placard pour la gêne qu'ils auraient causée, parce qu'il est des choses qu'on fait, et qui ne sont pas à dire. Ces auteurs, ces pensées, ne s'inscrivent pas dans une histoire des idées, entreprise perdue d'avance par ses présupposés mêmes: qu'il y ait un sens et une continuité dans les idées, que I'histoire sociale résulte d'une accumulation intellectuelle, chaque contribution appelant la suivante. Des auteurs ont été en vérité retenus, parce qu'ils convenaient. On entendra par là que le savoir académique pouvait s'édifier sur ces piliers-là. Aussi ont-ils été métamorphosés en lieux de mémoire, en patrimoine commun, en convention. L'objectif de cette collection est de rappeler à nous les pensées écartées, les auteurs qu'on ne connaît que par leurs critiques, c'est-à-dire généralement leurs censeurs, qui les ont pesés et jetés à la fosse, trop légers pour la lourdeur du gros animal qu'est le social ou trop lourds pour être soutenus par la légèreté d'un temps insouciant, qui ne voulut pas porter son fardeau. Philippe RIVIALE, Les infortunes de la valeur, 2006. Philippe RIVIALE, Le ~ouvernement de ~aFrance 1830 - 1840, 2005. Philippe RIVIALE, L'Etat réformateur, Etat conservateur, 2005. Philippe RIVIALE, Un revers de la démocratie, 1848, 2005. Philippe RIVIALE, Des socialistes révolutionnaires contre le parti, écrits sous les cendres, 2003. Philippe RIVIALE, Mythe et violence, 2003. Charles DUPOND-WHITE, L'économie sociale, 2003.

Philippe Riviale

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De la différence en matière de religion

L 'HARMATTAN

2006 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.1. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC

(Q L'HARMATTAN,

L'HARMATTAN GUINÉE
Almamya En face du restaurant rue KA028 Le cèdre OKB Agency

Conakry - Rép. de Guinée BP 3470 harmattanguinee@yahoo.fr

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.ft

ISBN: 2-296-02640-0 978-2-296-021640-7 EAN : 9782296026407

Ne vous laissez pas tromper par de vaines paroles. Plusieurs chercheront à vous persuader que vous êtes vraiment libres, parce qu'ils auront écrit sur une feuille de papier le mot de liberté, et l'auront affiché à tous les carrefours. La liberté n'est pas un placard qu'on lit au coin de la rue. Elle est une puissance vivante qu'on sent en soi, et autour de soi, legénie protecteur du foyer domestique, la garantie des droits sociaux et le premier de ces droits. L'oppresseur qui se couvre de ce nom est le pire des oppresseurs. Il joint le mensonge à la tyrannie, et à l'injustice la profanation; car le nom de la liberté est sain. Gardez-vous donc de ceux qui disent: Liberté, Liberté, et qui la détruisent par leurs œuvres.
Félicité de LAMENNAIS, 103-104.

Paroles d'un croyant, XIX,

Écoutons bien ici: «Le dernier homme vit le plus longtemps ». Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'à l'aube, où nous sommes maintenant, du règne du dernier homme, nous ne marchons précisément pas vers une fin ni vers un temps de la fin; que plutôt le dernier homme aura un étrange pouvoir de durer. Sur quoi cepouvoir peut-il sefonder? Sur quoi d'autre que sur sa façon d'être, qui détermine en même temps toute chose d'après lafaçon dont elle est et dont chacune vaut en tant qu'étant?
Martin Qu'appelle-t-on HEIDEGGER, penser? 1952.

D ~ligion : religarejrelier, ou religerejrecueillir au sens de récolter? l'.Émile Benveniste penche pour une étymologie plus complexe: revenir sur ce qu'on a fait, ressaisir par la pensée ou la réflexion, redoubler d'attention. rexercice rituel du culte et l'adresse au sacré ne sont que des significations ajoutées 1.Même si on dispute le sens primitif de religion selon Durkheim: adoration de la société par ses membres, on doit constater que la sacralité ne fut d'abord pas séparée de la socialité. La «marginalisation» de la religion fut déduite de l'institutionnalisation du sacré, elle-même résultat de l'appropriation du sacré, strictement délimité par ceux qui parlent pour la divinité. Nature, humanité furent ainsi désacralisées dans les religions révélées. L'homme naturel des Lumières fut enfin séparé de la créature à l'image de Dieu: l'homme naturel est un individu qui justifie son existence en gagnant sa vie matérielle individuellement. Rien ne commande plus, une fois admis que la religion fait partie de la «sphère privée de l'existence », que le collectif humain se tende vers une spéculation relative à sa destinée. Le dix-neuvième siècle nous apparaît essentiellement matérialiste. Une société absente, irreprésentable selon ses dirigeants, attachée à la religion comme le prisonnier à ses chaînes, tiède à l'égard du théisme institué, et dont le «Juste-Milieu» vantait la forme incohérente, voulue par les lois et harmonies économiques. Ce que nous en avons gardé et développé ressort de la technique et du défi lancé à la pesanteur, non par la grâce mais par l'ingéniosité. Depuis l'industrialisme mis en
1. EnC)7clopaedia universalis, Paris, 2002, «Religion », XIX, p. 624.

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évidence dans le Nouveau complot contreles industriels2 écrit en 1825 jusqu'à la république laïque, on est sidéré par un édifice qui ressort d'une perspective d'où le divin disparaît, où le religieux est en trompe l'œil. Or si l'on y regarde de plus près, quelle époque - sinon la nôtre - n'est aussi empêtrée de religiosité? Ce siècle commença avec les sectes régénératrices, se poursuivit avec la franc-maçonnerie devenue institution - En France, le Grand Orient abolit en 1877 l'obligation de la croyance en Dieu. L'Église romaine cesse d'être puissance temporelle, le catholicisme français professe l'antirépublique. Une borne milliaire est posée par Bernanos écrivant Lesgrands cimetièressous la lune. Le propos de cet ouvrage est de rechercher ce que fut la religion de ce dix-neuvième siècle, dont on évoque la spiritualité sous les noms saugrenus de romantisme, religiosité,rechristianisationmais aussi de religion saint-simoniennevoire positiviste. Saint-Simon puis Auguste Comte firent certes beaucoup pour établir - mais non instaurer - une religion du progrès. Le ridicule des cultes rend assez bien compte de l'absurde d'une foi en la science, dont nous subissons encore la contagion, même si au fond nous ne croyons plus qu'au réchauffement de la planète et au téléphone portable suisse - six à douze écrans, dont un décapsuleur à mails et un cure-ennui à révulsif instantané. Pour comprendre cette spiritualité, plus encore cette exigence de spiritualité, un auteur en France s'impose: Félicité de Lamennais. Il serait commode, dans une Histoire desidées,de l'opposer à Marie Jean Antoine Nicolas Caritat marquis de Condorcet, qui écrivit l'Esquisse d'un tableau historiquedesprogrèsde l'esprithumain en cachette, sous le coup d'un décret d'accusation et mourut le 28 mars 1794. Il ne connut pas la dixièmeépoque,celle des «progrès futurs de l'esprit humain», qu'il

avaitrédigée au futur: « Nous montrerons». Il fut le dernier des philosophes sincères, il ne transigea jamais avec le pouvoir, les habiles, ceux qui comptent. Contemporain de Lamennais et ici évoqué comme le marcheur qui vint à sa rencontre, Pierre Leroux fut un homme bon si ce mot a conservé un sens, qui dénonça les usurpations. Un temps saint-simonien, il abjura cette sottise comme il défia les «philosophes»
2. Stendhal, D'un nouveau complot contre les industriels, Paris, 1825. On en trouvera le texte dans Pierre Barbéris, Sur Stendhal Paris, Éditions sociales, 1982, p. 71-85. Voir Philippe Riviale, I.:Énigme du dix-neuvième siècle, Paris, L'Harmattan, «Ouverture philosophique », 2002, en particulier le chapitre «La production », p. 169 sq.

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établis, Victor Cousin en particulier. Il crut à une religion de l'humanité. Leurs écrits témoignent d'une grandeur qui nous dépasse, aussi en plaisantons-nous, tandis que les sottises saint-simoniennes ont été pieusement recueillies, naguère encore, en manière de recueil de sagesse et de règle de maquillage de la domination bien tempérée. Si Condorcet, Leroux et Lamennais furent si grands, ce n'est pas que par leurs écrits: leurs vies remarquables parlent aussi pour eux. Leroux devint hommepolitique, mais quel homme politique! Son courage et sa bonté en 1848, son humanité dirent la lâcheté, la bêtise et la poltronnerie de ses «collègues». On n'oubliera pas qu'il fut d'abord saintsimonien, c'est même un point essentiel de sa pensée. Qyant à Lamennais, qui tiendra ici le premier rôle, il fut prêtre catholique ultramontain. Léon XII l'avait mis sur la liste des cardinaux. C'est dire le chemin parcouru par ce croyant qui abattit dans sa marche les remparts de granite, les murailles de terreur dressées par l'oppression, tant celle des tyrans que celle des exploiteurs du genre humain. Frappé par une encyclique, raillé et traité en dément par les puissants qui le craignaient pour sa clairvoyance et sa foi en la justice, qui le méprisaient pour son dégoût du pouvoir et de la puissance, qui étaient leur raison d'être, il devint le réconfort des pauvres, mais aussi le porte-parole des prolétaires révoltés. Le voyage spirituel de Félicité de Lamennais ne fut pas un songe, mais une traversée. L'objet de cet essai est de rechercher par quelle voie le «progrès de la religion» rapprocha Lamennais et Leroux, celui qui crut au ciel et celui qui croyait à l'humanité. Il ne s'agit pas seulement de porter à la connaissance de mes contemporains la pensée de ces hommes remarquables mais de donner à voir et si se peut à comprendre quelle spiritualité nous avons perdue, comment nous l'avons enfouie avec le passé encombrant, vétuste et ridicule; sauf bien sûr les infatigables réchauffeurs de religion révélée, de tradition voire de bonne raison d'intégrisme. Qy'il soit bien entendu que je ne parle pas du Quart monde, chacun pourra se reconnaître sauf fausse conscience.

Chapitre I Progrès de l'esprit humain et anti-humanisme

Condorcet fut un homme de science et son Esquisse d'un tableau historiquedesprogrèsde l'esprithumain met en parallèle science et philosophie. Plus exactement, ce sont les progrès de la science théorique et pratique qui font les progrès de la philosophie: Bacon, Galilée et Descartes osèrent transgresser des interdits et ainsi firent-ils avancer l'esprit humain. Ce qui compte pour l'auteur de l'Esquisse,c'est le genre humain et non la pensée de quelques-uns. Ce dont il s'agit, ce sont les «crimes de la superstition et de la tyrannie», «la superstition qui couvre le
despotisme d'un bouclier impénétrable
1».

Autant dire que Condorcet

ne

saurait être approprié aux athlètes du moralisme léthargique, moins encore revendiqué par les bien-pensants de la civilisation marchande. Sans doute crut-il en l'économie, Turgot fut, il est vrai son maître, cet optimisme ne peut lui être à charge: député à la Convention, proche hélas de Brissot2 belliciste, il voulut pour Louis XVI «la peine la plus élevéeen deçàdela mort». Membre du Comité de défense générale et du Comité de constitution, il publia un Avis aux Françaissur la nouvelle Constitution, adoptée sur proposition du Comité de salut public. Dénoncé le 8 juillet 1793 à la Convention il dut fuir. Cet homme parlait de commencement quand il mourut. À lire l'Esquisse,on pense que Condorcet représente au mieux ces
1. Condorcet, Esquisse d'un tableau historique desprogrès de l'esprit humain, 1793, Paris, Gallimard, 1988, p. 226. 2. Sur Brissot et le «bellicisme révolutionnaire », voir Jean-Yves Guiomar, L'Invention de la guerre totale, Éditions du Félin, 2004. Il n'y est d'ailleurs pas question de Condorcet.

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philosophes contre la religion, contre la puissance de l'Église, que combattit Lamennais. Ainsi:
Dans ces disputes entre le clergé et les gouvernements, entre le clergé de chaque pays et le chef de l'Église, ceux qui avaient un esprit plus juste, un caractère plus franc, plus élevé, combattirent pour la cause des hommes contre celle des prêtres, pour la cause du clergé national contre le despotisme du chef étranger3.

Deux observations s'imposent: la première est qu'apparemment on peu t opposer ces deux penseurs trait pour trait, la seconde est qu'il est d'usage en ces occurrences de ménagerla chèvreet lechou.Commençons par la seconde: «ménager la chèvre et le chou» ne veut pas dire, comme beaucoup le croient, concilier des points de vue opposés, mais tenir un ménage dans lequel l'élevage de chèvres doit s'arranger de cultures de crucifères, car les chèvres sans surveillance mangent les choux. Un manager n'est qu'un ménager. Cela dit, nous pouvons passer à la première observation: le principe du tiersexclu nous interdit la casuistique: Lamennais vient après la Révolution, qui d'ailleurs a emporté Condorcet, lequel se faisait illusion sur ladite Révolution, qu'il crut celle du genre humain, quand il ne s'agit pour les ambitieux que de saisir le pouvoir, pour les apôtres du bien public d'exiger dans

la confusion 4. Tandisque Lamennaiss'illusionnait sur la religionen la
confondant avec sa foi propre. Ces arguments sont bien venus dans les colloques, ouvrages biographiques, histoires des idées, et autres productions savantes. Il n'en sera fait aucun cas ici. D'abord en application d'un principe défendu par M. Raymond Boudon lui-même, à savoir que nous ne sommes pas mieux placés que les acteurs pour juger de leur rationalité. Ensuite parce qu'une histoire des idées ou de la pensée suppose une sorte de continuum baptisé «réalité» au long
3. Condorcet, Esquisse..., p. 177. On aura compris que le «chef étranger» est le pape. 4. On ne refera pas ici l'histoire de la Révolution française, quoique, après la coterie de M. Furet, le travail soit immense. Posons seulement la question: Qyi incita aux massacres de Septembre? Puis conseillons la lecture des écrits de SaintJust, Œuvres complètes,Paris, Gallimard, 2004, publiés par Miguel Abensour et Anne Kupiec et bien sûr de Babeuf: cf. Philippe Riviale, I.:/mpatience du bonheur, apologie de GracchusBabeuj Paris, Payot, «Critique de la politique », 2002. 14

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duquel les penseurs pensent. Prise à rebours une telle histoire des idées se présenterait comme une récurrence: b dit y parce que a a dit x, on en déduit que c dira z. Les auteurs de telles histoires sont parfois moins simples, comme au jeu de pair et impair tel que l'explique Edgar Poe: a dit x du fait des circonstances du temps; b constatant que a a mal apprécié les résultats effectifs des actions engagées, corrige en y. De plus en plus fort, les plus brillants auteurs nous expliquent que a ayant dit x, b dit y pour contredire a et faire aller la pensée dans une direction opposée. Le meilleur exemple qui vienne à l'esprit est le livre de Luc Ferry & Alain Renaut La Pensée685. Ce livre évoque assez La Sociétélibreet ses ennemis de Karl Popper, au moins dans son inspiration. Nos deux héros enquêtent sur un soupçon: entendons qu'ils dénoncent un soupçon injustifié, anti-humaniste, défiant la sagesse des Modernes. Je n'ai pas l'intention de faire ici une recension de ce savant et polémique ouvrage, il s'agit seulement d'en tirer un enseignement - que je juge indispensable - relatif à «l'histoire de la pensée ». Pour commencer, nos auteurs dénoncent les sectateurs de lafin delaphilosophie,ceux qui disaient en 1968 : tout a été dit de Platon à Hegel, la philosophie a épuisé ses ressources. Plus encore, les perfides ennemis de l'humanisme, Louis Althusser, Michel Foucault, Derrida vont jusqu'à affirmer que la philosophie s'est bornée à suivre un chemin qui ne mène nulle part (c'est un titre de Heidegger). Par là Althusser, car c'est de lui qu'il s'agit, s'emparait d'un concept heideggérien au profit du «marxisme », l'autre type dominant de déconstruction,comme l'écrivent nos auteurs 6. Althusser aggrave son cas: n'affirme-t-il pas que l'histoire de la philosophie est «l'histoire du déplacement de la répétition indéfinie d'une trace nulle» ? Encore une allégorie répétitive de la déconstruction derridienne. Puis vient le «paradigme de la généalogie », Foucault traite les discours conscients comme des symptômes: Marx, Nietzsche, Freud sont les principaux inculpés. Foucault réfute l'idée d'une histoire des connaissances qui obéirait à la loi du progrès de la raison, car la conscience humaine ignore ce qui la soutient, il y a au-dessous de ce que la science sait d'elle-même bien des mystères
5. Luc Ferry et Alain Renaut La Pensée 68, Essai sur l'anti-humanisme contemporain, Paris, Gallimard, 1985. 6. Ibid., p. 29.

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nietzschéens et l'inconscient humain a, lui aussi, ses lois et déterminations 7. Où veulent en venir nos deux enquêteurs? À ceci d'abord, qu'il existe deux modèles de généalogie de la pensée. I.:une suit un processus historique, comme dans la Phénoménologiede l'esprit: la raison se déploie vers le Savoir absolu, la Vérité, terme de l'Histoire et réalisation de l'Esprit. On dira pour être simple que l'histoire a un sens, qu'il y a un signifié sous le signifiant, même si les hommes sont conduits par leur propre déraison et ignorent où la raison les mène. I.:autre est le modèle de l'herméneutiqueinfinie tirée de Nietzsche, spécialement du Gai Savoir: l'interprète peut à son tour être interprété - interrogé s'il

le faut sur son interprétation, ce que Nietzsche affirme dès le 1cr 9 :
L'homme le plus nuisible, est peut-être encore le plus utile sous le rapport de la conservation de l'espèce; car il entretient en lui-même ou par son influence, chez autrui, des impulsions sans lesquelles l'humanité se serait relâchée et aurait pourri depuis longtemps 8.

«L'interprétationestenfin devenueinfinie.» Qyoi de neuf? Mais l'abolition subséquente de la vérité, puisqu'il n'existe aucun référent aux signifiants, ils n'ont pas besoin d'être adéquats. À quoi le seraient-ils? Le discours est illusion, il se déroule suivant l'inconscient (lequel, n'oublions pas, est structuré comme un langage, enfin Jacques Lacan, l'un des suspects, l'a écrit) et le locuteur estparlé. Nous voici proches des méfaits du structuralisme, cette philosophie sans sujets, tueuse de l'homme. Qyi plus est, vous aurez beau faire pour démontrer, toute démonstration n'est jamais qu'un dévoilement sur fond de dissimulation. Ici la métaphore du dé, dont trois faces sont invisibles quel que soit le tirage, est trop belle pour n'être pas citée. On remarquera que le dé est constitué de six faces, que la face posée sur le tapis est effectivement indéchiffrable, mais que les deux faces cachées à a ne le sont pas à b qui est en face. En additionnant le savoir de a et de b, on déduit
7. Michel Foucault dans Le Magazine littéraire du 1ermars 1968. Je résume. 8. Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, Paris, Club français du livre, 1965, trade Pierre Klossowski, p. 41-42. Le lecteur curieux se reportera au ~ 25 du Livre premier: «Non prédestiné à la connaissance », que je me permets de dédier à nos défenseurs de l'humanisme considéré comme «humilité stupide ». Mais je ne suis pas nietzschéen. 16

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à coup sûr la valeur de la face cachée. Mais voilà, a n'est pas b et que valent leurs témoignages? De cette métaphore de cours élémentaire, on peut tirer un enseignement : le dé est réel, il est vrai qu'il est constitué de six faces dont la somme des valeurs est 21, le dé constitue une réalité dont le double visage est de préexister aux sujets et d'être indéchiffrable. Ce prodigieux savoir n'a rien de philosophique. Dire cela, c'est dire qu'il est des savoirs non-philosophiques ou plutôt que la philosophie ne comporte pas de savoirs mais des questionnements. Toute l'affaire est dans ces questionnements. Ainsi, Ferry & Renaut nous exposent que le «travail herméneutique» est, soit fondé sur une «science de l'histoire» (après coupureépistémologique, ela va de soi) : ce qui suppose un c sujet dépassant les conditions de production de sa pensée, un sujet anhistorique en somme, soit la science est elle-même un produit historique: il est alors impossible d'opérer la coupure épistémologique entre science et idéologie. Ainsi Foucault dénie l'universalité du sens: les sentiments ont une histoire (la folie par exemple) et c'est cette histoire même qui rend inintelligible la continuité de l'histoire. Paul Veyne 9,encore un suspect, doute même de cette continuité et perçoit des histoires multiples. Il va plus loin:
Qy'est-ce que la vérité? Qye veut dire ce mot? Et comment pouvonsnous croire à la vérité, quand nous savons que la totalité des pensées du passé n'est que fable? Tout ce que racontera la philosophie bien sous tous rapports n'empêche pas que l'on peut bien croire à la vérité, mais qu'on est bien embarrassé quand il s'agit d'en citer une seule. A mes yeux, le problème n'est pas temps et vérité, mais temps et fable, et il tient à une incertitude fondamentale de l'être humain qui n'a pas de nature 10.

~amusant et le paradoxal est qu'un historien impeccable comme Fernand Braudel, spécialiste du temps long, de la société matérielle et de l'essor du capitalisme, a été rejeté par la contre-révolution thermidofuretienne. D'un ancien entretien que j'eus avec Braudel - nous parlions de la Commune de Paris en 1871, je garde le souvenir de ce qu'il m'avait dit. Ceux qui aujourd'hui traitent les communards
9. Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Paris, Seuil, 1996 et Le Quotidien téressant, Paris, Les Belles Lettres, 1995. 10. Idem, Le QJtotidien et l'intéressant, op. cit., p. 118. et l'In-

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d'incendiaires, de pillards et de lâches n'y étaient pas, et de quel droit prétendent-ils juger, sans même connaître ce qui s'est vraiment passé

alors 11? On mesure par-là comme un grand historien peut concevoir
le temps long, n'être pas dupe des trous de mémoire et des revirements dans la communauté scientifique. Il eut la simplicité de croire qu'il y eut des hommes pour braver l'oppression. Jamais il n'eut la prétention d'affirmer une nature humaine, que nos Modernes discernent grâce à leurs lunettes de plongée. Mais poursuivons notre enquête sur l'anti-humanisme et nous voici à Heidegger. Qye le lecteur ne s'inquiète pas des chemins qui ne mènent nulle part, celui-ci nous conduira assez loin, car une enquête doit être menée avec soin. Heidegger pense l'humanisme comme une métaphysique - recherche de réalité première ou transcendante, mais une métaphysique de la subjectivité, une métaphysique bien fragile depuis que Descartes la situe au plan anthropologique: l'homme seul est sujet, tous les étants autres sont rapportés à la posture d'objets.

~homme seigneur de la nature à qui ne reste que d'« errer à travers les
désertsde la terreravagée12. Cependant et quoi qu'en disent nos bril» lants auteurs susnommés, Heidegger n'entend pas abaisser la dignité de l'homme mais, ainsi qu'il l'écrit dans Sein und Zeit (1927), ce n'est pas l'homme pris précisément comme tel, qui importe: l'homme doit se faire le bergerde l'être,le site de son avènement (Lettresur l'humanisme, 1947). C'est que l'homme a commencé le mouvement vers l'être, qui l'a accepté comme lieu de son accomplissement, mais il n'y a là rien d'irrévocable. Vhomme peut oublier de rassemblerle troupeau de l'être - je prends la responsabilité de cette métaphore, l'être peut se séparer de l'homme: c'est pourquoi l'humain n'est pas une espèce naturelle. Qy' à cela ne tienne, Ferry & Renaut voient-ils pas là une convergence miraculeuse avec l'anti-humanisme de Marx? Et voici Marx (et
Il. Q!1'on me permette une note personnelle. À partir de la seconde partie de ma thèse d'État, consacrée à la Commune, j'ai publié en 2002 un Essai sur la Commune. J'y avais consacré vingt ans de recherches et un colonel dans une revue militaire a écrit dans un compte rendu de ce livre: «L'auteur ne vérifie pas ce qu'il raconte». Ce colonel est un grand humoriste, mais s'est-il rendu compte de l'impossibilité - sur laquelle j'insistais dans ce livre - de savoir pourquoi tel homme si téméraire était resté sur sa chaise en un instant décisif? Pour l'amour de l'humanité, je préfère penser que c'est Alphonse Allais qui a rédigé ce compte rendu sous ce plaisant pseudonyme. 12. Heidegger, Essais et Conférences,trad. Préau, Paris, Gallimard, 1958, p. 81. 18

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le marxisme) condamnés en tant que renonçant à une histoire fondée sur l'essence de l'homme, en tant que récusant l'histoire de l'homme comme sujet et sectateurs d'une histoirede l'aliénation et du retourà soi. On frémit d'une telle impiété et d'un si grand péril, parce qu'enfin, si - à Dieu ne plaise - ces gens du soupçon imposaient leurs vues, c'en serait fait de la civilisation marchande, rien de moins, et en prime la publication des clystères et fariboles des Modernes, ce qui pourrait ruiner leurs carrières. Réfléchissons: Ferry et Renaut verraient sans doute en Condorcet et Lamennais deux contraires, un humaniste progressiste apôtre de la science, de la raison débarrassée des superstitions et en face un obscurantiste religieux accroché aux grilles de SaintSulpice. Il n'en est rien, et voici le verdict: Condorcet et Lamennais - et Pierre Leroux, ajouterai-je furent mus par la même passion de vérité (de signifié, disent de savantes gens). Ils n'affirmèrent pas détenir cette vérité, du moins crurent-ils combattre pour elle, car ils s'illusionnèrent l'un sur le progrès et l'autre sur la religion. L'erreur monumentale de MM. Ferry et Renaut, si c'est une erreur, est de n'avoir pas saisi que leur sagesse n'est que sépulcre blanchi. Ce qui ne veut pas dire que Michel Foucault est irréfutable (seuIl' éléphant l'est, selon Alexandre Vialatte), mais qu'il a cherché, tout comme Paul Veyne, et l'on citerait aussi bien Pierre Clastres, à déchirer la toile: non, la nature humaine n'est pas advenue, non, l'État n'est pas la voie naturelle de l'humanité, non, la folie ni la sexualité ne sont des invariants de l'espèce. Ici encore on citera Paul Veyne :
Il est évident qu'au niveau des affirmations le partage du vrai et du faux n'est ni arbitraire ni modifiable. Nous avons tous le vif sentiment de la vérité qui résiste, qui oblige. Mais, par ailleurs, et c'est le second aspect, si l'on se place sur l'échelle empirique des siècles, la vérité descendant des cieux sur la terre devient un objet historiographique. Il faut se demander pour chaque époque quel était le genre de vérité, en quel domaine, selon quel mode de croyance, etc. L'idéal même de vérité est une des particularités historiques de l'Occident 13.

De la même façon, Max Weber écrivait que «l'homme civilisé» ne pouvait se déclarer satisfaitdela vie. Confronté au progrès incessant des
13. Paul Veyne, Le Quotidien et l'intéressant, op. cit., p. 167

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savoirs et des problèmes, il peut se sentir las de la vie car il ne peut saisir que du provisoire etjamais du définitif La mort n'a plus de sens pour lui

et donc, la vie non plus 14. Ma conviction est qu'il faut chercherlà cet
«idéal de vérité» dont parle Paul Veyne. Car cet «idéal» par opposition à l'acceptation du mythe est grandement explicable par la perte du sens. Un exemple suffira: la Recherche Historique et la Science conjuguent leurs efforts - je veux dire leurs budgets à la mise à nu du Suaire de Turin. De mon point de vue, jamais une telle démonstration d'obscurantisme n'avait été donnée plus tôt, et sans doute faute de moyens. Imaginer la couche de crétinisme nécessaire pour réfuter un objet de vénération! Sans chercher la polémique - inévitable en ces matières j'ai étudié l'étrangedéfaite de 1940 : au-delà du témoignage de Marc Bloch, quelle «vérité» veut-on donc trouver? Et les historiens disputent si les communistes sont coupables, si la mission du général Doumenc pour rallier l'URSS pouvait réussir, quand tout le monde sait que l'État-major français voulait bombarder le Caucase, et avec quoi, grand Dieu? Un des (rares) points où je peux être d'accord avec Karl Popper apparaît dans ce passage: Ma réponse au métaproblème : « Comment pouvons-nous apprendre à
comprendre un problème scientifique?» est la suivante: en apprenant à comprendre un problème vivant. Et je prétends que cela ne peut se faire
qu'en essayant de le résoudre, et en échouant à trouver la solution
15.

Je sais bien que c'est le point de départ de la «théorie» de la réfutabilité de la science: ce n'est pas ce qui est intéressant. L'intéressant est que des hommes se confrontèrent à des problèmes qu'ils ne comprenaient pas, qu'ils tentèrent de les résoudre et qu'ils échouèrent. Ceci veut dire l'inconnaissable du vrai, pas son absence, la tension vers la vérité est une souffrance qui témoigne d'un amour pathétique. De l'autre côté, la pensée n'est pas libidinale, comme l'imagine M. J.- F. Lyotard, ni idéologique comme l'affirment les marxistes, mais cheminement. Et que l'on ne vienne pas nous casser les pieds avec on l'historisme 16, a déjà donné depuis la querelle des universaux. Soit
14. Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1959, p. 91 de l'édition 1963. 15. Karl Popper, La Connaissance objective, 1972, Paris, Flammarion, 1995, p. 281. 16. Sur l'historisme, Paris, Aubier, 2001. on consultera Otto Gerhard Oexle, I.:Historisme en de'bat,

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de la différence en matière de religion

l'historisme est «le panthéisme historique de la théologie libérale 17 », c'està-dire l'affirmation de valeurs propres au Modernisme libéral (que je nomme civilisation marchande), soit il signifie «substitution d'une approche individualisante à une approche généralisante desforces historiques et humaines 18 », autrement dit une vue nouvelle sur le passé et le sens du présent, une lecture de la genèse du monde moderne. Un auteur comme Karl Popper s'est engouffré dans la querelle, changeant au passage le vin en eau, je veux dire la dimension métaphysique en «méthodologie scientifique ». D'où il ressort que les essentialistes méthodologiques posent des questions comme: qu'est-ce que la justice? Popper ironise sur les lubies de réalité de la justice: Sait-on pas depuis au moins Friedrich von Hayek, que la notion de justice (sociale) n'a pas de sens? Pourtant, en sciences sociales, la résistance des essentialis-

tes préoccupe M. Popper 19 qui cite sans précision Husserl écrivant de
toute entité qu'elle
pourrait, dans la mesure où il s'agit de son essence, être présente en tout autre endroit et sous toute autre forme, et qu'elle pourrait également changer tout en restant en fait inchangée, ou changer tout autrement qu'elle ne le fait réellement 20.

La conséquence qu'en tire Popper surprend:
En un certain sens, l'essence elle aussi présuppose le changement, et par là l'histoire. [...] Par suite l'essence peut être interprétée comme la somme ou la source des potentialités inhérentes à la chose et les changements (ou mouvements) comme la réalisation ou l'actualisation des potentialités cachées dans son essence.

17. C'est la formule de Rudolf Bultmann, Die liberale Theologie und die jüngste theologische Bewegun~ (La théologie libérale et le nouveau mouvement théologique), 1924 18. Friedrich Meinecke, Die Entstehung l'historisme), Munich, 1965, p 102. 19. Karl Popper, Misère de l'historicisme, des Historismus Paris, Plon, ~rke II!), (I.:Origine originale de dans

1956 (édition

la revue Economica, 1944-45). 10 «Essentialisme Depuis, le monde a bien changé.

contre

nominalisme», en 2007),

p. 25-33. chapitre XI.

20. Voir Philippe Riviale, Le Principe de misère (à paraître Sur les systèmes homéostatiques.

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Popper reconnaît sa dette envers Aristote, voit-il cependant le grand vide révélé par son assertion? Si l'histoire n'est que la réalisation des potentialités «cachées» dans l'essence, comment savons-nous ce qui reste caché? Si l'essence est la «source» de réalisation des potentialités, elle n'en est pas la « cause », car ce qui est caché, peut-être pour accéder à la domination, exercer l'oppression, même s'ils n'ont inventé ni l'une ni l'autre, les puissants, les habiles, ceux qui comptent ont-il intérêt à l'ensevelir et à maudire ceux qui voudraient le chercher. Pour être juste, il faut encore citer Popper, qui écrit:
Dans les deux ou trois premières pages du chapitre 2 de Conjectures et Réfutations, j'ai essayé de montrer qu'il n'existe pas d'objets d'étude, mais seulement desproblèmes, lesquels, certes, peuvent conduire à l'émergence de théories, mais qui ont presque toujours besoin pour leur solution d'un recours à des théories extrêmement dijfirentes. Ce qui montre que la spécialisation se détruit

d'elle-même21.

Le flot des «théories» appliquées aux symptômes est révélateur de la puissance de la parole contre la recherche de la vérité, qui ne se paie pas de mots. Car le langage est un instrument très puissant de domination et d'oppression: comme l'écrit George Steiner,
le tautologiste le plus pur lui-même (un lexicographe in extremis) n'a jamais considéré que la somme totale de l'essence pût être convertible dans la

monnaie du mot et de la phrase 22.

Mais c'est bien d'une rupture que parle George Steiner:
Ma conviction profonde est que ce contrat (entre le sceptique et le langage) est rompu pour la première fois de manière fondamentale et conséquente dans la culture et dans la conscience spéculative de l'Europe, de l'Europe centrale et de la Russie, pendant les décennies qui vont des années 1870 aux années 1930. C'estcetterupturedel'allianceentremot et monde qui constitue une des raresrévolutions authentiques de l'esprit dans l'histoire de l'Occidentet qui définit la modernitéelle-même.
21. Karl Popper, La Connaissance objective, op. cit., note p. 283. 1989, p. 120. La citation

22. George Steiner, qui suit est p. 121.

Réelles présences, Paris, Gallimard,

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de la différence en matière de religion

Ce que George Steiner nomme «l'après-Mot» ou Épilogue se caractérise par une tristesse, celle de l'échec des «orgueilleux systèmes d'historicité de la conscience» qui ne laisse que des signesvides. Mallarmé, selon Steiner, a révélé «l'absence réelle» centrale, la disparition du référent. La réalité extérieure est une sphère inaccessible. Le discours n'est pas, «comme le néo-platonisme et le romantisme leprétendaient, un voile lumineux derrière lequel nous discernons les linéaments d'un ordre supérieur,plus beau et consolant23». Qy'il me soit permis un rapprochement indélicat. Georges Bernanos écrit en 1945 : Bref, les régimes jadis opposés par l'idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique. Le dernier des imbéciles, en effet, peut comprendre que les techniques de gouvernements en guerre ne diffèrent que par de négligeables particularités, justifiées par les habitudes, les mœurs. Il s'agit toujours d'assurer la mobilisation pour la guerre totale, en attendant la mobilisation pour la paix totale. Un monde gagné par la Technique est perdu pour la Liberté. [...] On a dit parfois de l'homme qu'il était un animal religieux. Le système l'a défini une fois pour toutes un animal économique, non seulement l'esclave mais l'objet, la matière presque inerte, irresponsable, du déterminisme économique, et sans espoir de s'en affranchir, puisqu'il ne connaît d'autre mobile certain que l'intérêt, le profit. Rivé à lui-même par l'égoïsme, l'individu n'apparaît plus que comme une quantité négligeable, soumise à la loi des grands nombres; on ne saurait prétendre l'employer que par masses, grâce à la connaissance des lois qui le régissent. Ainsi, le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain 24.

Les manufacturiers de Manchester, écrit encore Bernanos, qui dormaient avec la Bible sous l'oreiller ont «engendré le monde moderne au Réalisme». Ce qui veut dire l'avènement de la Réalitématériellecomme destin de l'humanité, d'ailleurs inexistante, et l'abandon du langage à la dérive. Ce servicede débarrasdu langage commença comme une plaisanterie, Le PèreUbu ou Le paletot idéal, il passa par le stade de l'effroi, comme dans La coloniepénitentiaire, jusqu'à devenir
23. Ibid., p. 126. 24. Georges Bernanos, La France contre les robots, janvier 1945, Paris, Plon, 1970, p. 16 et 17.

23

Philippe Riviale

la Novlangue, officielle, académique et utilitaire: le capital humain, le
salaire d'ifficience, lejeu à somme des gains positifs, l'auto transcendance. Voilà

pourquoi le temps de la parole, à l'époque où la réalitén'existait pas, fut un temps d'espérance, de prédiction et du hors soi-même. Les obstacles institués, intérêts, Église, propriété privée avivèrent la prise de parole comme la tyrannie avive la révolte. La Justice, la Liberté, la Vérité n'étaient pas que des mots et «l'anti-humanisme contemporain» dénoncé par Ferry et Renaut ne fut que la manifestation d'une impuissance, celle de rêver et de croire. Les mots se retournent aisément lorsque la pensée se heurte à ce qui lui paraît réalité, quand l'imagination s'empare des mots pour édifier une réalité factice: ainsi, de Saint-Simon et des saint-simoniens, d'Auguste Comte et des positivistes aux «anti-humanistes », quel écart! Nous devons aujourd'hui retrouver en esprit, faute de mieux, l'espace de liberté d'alors. Lorsque Lamennais défendait la religion instituée, qui lui semblait l'unique condition pour maintenir l'humanité libre, lorsque Pierre Leroux s'adressait aux philosophes et aux savants pour fonder une philosophie qui soit une religion, des hommes nouveaux, industriels, économistes, penseurs de progrès adeptes de Jean-Baptiste Say et de Saint-Simon inventaient un univers idéal d'ordre et de prospérité. I:alternative alors était l'indifférence ou la foi, indifférence des individus occupés à leurs intérêts et leurs petits plaisirs, foi enracinée dans l'Église du Christ ou foi en l'humanité nouvelle. De l'autre côté de l'infranchissable, Sartre puis Lacan annoncent le néant du sujet, la fonction du moi dans l'imaginaire. Et voilà la mauvaise foi remplaçant la bonne, le sujet s'abandonne aux regards d'autrui, perd son humanité. Et voici le moi constitué par imagination - aliénation de la subjectivité, dirait Lacan 25 - jamais échappé de l'infantilisme, dans lequel image et réalité sont confondues. La civilisation marchande est une matrice hors d'atteinte, en ce qu'elle enfante des étants imaginaires ignorants des interdits qui les façonnent. Voilà ce qui a échappé aux censeurs de l'anti-humanisme, pour qui le temps et l'espace se sont resserrés au point qu'un éternel présent semble interdire toute échappée. On ne saurait conclure ce chapitre de l'anti-humanisme sans donner
25. Jacques Lacan, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 113. J'ai renoncé peu après (résistance ou résistance?). 24

Lamennais,

de la différence en matière de religion

au moins une fois la parole à M.J.-P. Dupuy. Ce philosophe du paradoxe résolu en sophistique nous expose le modèle de Newcomb - «perfectionné par un philosophe de Harvard, Robert Nozick26» et qui porte sur les «propriétés troublantes du type de réalité (dite du secondordre) qui émerge des communications interpersonnelles.» En bref, on imagine un interlocuteurimaginaire - je ne sais pas ce que cela veut dire, je cite. Ce «génie» vous propose deux boîtes, A contient $1 000 et B, soit rien soit $1 million. Il vous fait choisir: comme il prévoit tout, il aura deviné que si vous prenez les deux boîtes, B sera vide, tandis que si vous ne prenez que B, il y aura placé $1 million: qu'allez-vous faire? Ce problème idiot est un décalque du pari pascalien, puisque si Dieu est, il sait, et entre A, gain terrestre et B, gain éternel même affecté d'une infime probabilité, la raison vous conseille de choisir B. On voit l'écart gigantesque, que le philosophe de Harvard n'a pas vu, ou pas retenu: Dieu n'est pas un interlocuteur imaginaire. Il est ou n'est pas. Ce que J.-P. Dupuy baptise «problème de communication» signifie en vérité enfermement dans de faux dilemmes: préférez-vous brûler le feu rouge et avoir à payer l'amende, ou attendre? Préférez-vous vivre une existence de crétin ou rechercher la sortie? est un problème tout différent. Q!lant à notre auteur, voici ce qu'il conclut:
Le paradoxe de Newcomb nous enferme dans une alternative intolérable : ou bien un déterminisme causal et totalitaire, qui nie le temps, ou bien une autonomie créatrice libérée de tout conditionnement et par là même ancrée nulle part, qui engendre un temps insaisissable et inconsistant, puisque le moindre acte individuel est un nouveau départ, une nouvelle genèse.

Je veux bien tout ce qu'on voudra, mais au moins, qu'on m'explique le sens de «acte individuel» et de «nouvelle genèse», car acheter un 4x4 ou un appartement à Val d'Isère, est-ce un «acte individuel» ? Et si oui, l'acquéreur du 4x4 commence-t-ille monde? Qyelque chose m'échappe, sans doute est-ce une propriété troublante des communications interpersonnelles? Patience, nous reparlerons de la palingénésie.
26. Le lecteur peut vérifier dans J.- P. Dupuy, Ordres et désordres. Enquête sur un nouveau paradigme, Paris, Seuil, 1990, «Totalitarismes et négation du temps », p. 91 & 99. J'ignorais que M. Nozick fut philosophe.

Chapitre II Pierre Leroux: religion et humanité

Le génial Pierre Leroux. MARX, lettre à Feuerbach, 1843.

Pierre Leroux fut en son temps comparé à Jean-J acques Rousseau. Heinrich Heine parle de lui dans ses lettres à la Gazette d:Augsburg recueillies dans Lutèce1,ainsi le 23 juin 1843 :
Tôt ou tard les débris de la famille dispersée de Saint-Simon et tout l'état-major des fouriéristes passeront à l'armée toujours croissante du communisme, et prêtant au besoin brutal la parole qui donne la forme, ils se chargeront en quelque sorte du rôle de pères de l'Église. Un pareil rôle est déjà rempli par Pierre Leroux, dont nous avons fait la connaissance, dans la salle Taitbout, comme d'un des évêques du saint-simonisme. C'est un homme excellent, qui avait seulement le défaut d'être d'une humeur trop chagrine pour ses fonctions d'alors. Aussi Enfantin avait-il fait de lui cet éloge sarcastique: «C'est l'homme le plus vertueux d'après les idées du passé.» Sa vertu a en effet quelque chose du vieux levain de la période du renoncement chrétien, quelque chose d'un stoïcisme qui n'est plus de notre temps; et cet anachronisme surprenant, surtout vis-à-vis des aspirations sereines d'une religion de jouissance panthéiste, a dû parfois paraître un honorable ridicule. Aussi notre triste oiseau s'est-il enfin senti très-mal à l'aise dans la cage brillante, où voltigeaient tant de faisans dorés et d'aigles orgueilleux, mais

1. Heinrich Heine, Paris, 1861, p. 367.

Lutèce, Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France,

Philippe Riviale

encore plus de piètres moineaux, et Pierre Leroux fut le premier qui protesta contre la doctrine de la morale nouvelle, et qui se retira, avec un anathème fanatique, de la joyeuse compagnie. Deux points: l'anathème jeté par Leroux contre la «morale nouvelle», son entreprise de tout reprendre dès sa rupture avec la «joyeuse compagnie ». Enfantin, précisons-le, fut avec Bazard l'un des papes du saint-simonisme. Leroux se lança dans La Nouvelle Encyclopédie avec Jean Reynaud et publia en 1840 son livre De l'Humanité, de son principe et de son avenir2.

Progrès de la religion? Progrès de la religion: que peut bien vouloir dire cette locution? Apparemment rien, puisque la religion vient de Dieu: les progrès que nous pouvons attendre de Dieu constituent au choix un blasphème, une contradiction dans les termes ou une conception manichéiste au sens vrai du terme: une gnose sur laquelle est fondée la perspective de salut. L'homme selon la gnose manichéenne est appelé à sortir de sa condition actuelle pour accéder au savoir absolu, connaissance de soi en Dieu et de Dieu en soi. L'âme déchue par la matière est libérée de ce mélange impur. La lutte du Bien et du Mal résulte du conflit de deux substances originairement séparées et indépendantes. Je ne développerai pas ce point car il n'est pas question ici d'étude des religions comparées, il suffit de dire que progrèsde la religioncontredit l'idée de religion: celle-ci suppose une origine, dévoilée ou non aux fidèles, mais constitutive de l'être et infinie dans sa totalité même. Dans le paganisme, les luttes souvent imbéciles des dieux produisent sur les hommes et leurs affaires des effets imprévisibles: l'Iliade regorge de dédicaces qui flattent un dieu et jettent un ou une autre dans un courroux vengeur. Le sort d'Achille et par conséquent de Troie découle de cette tragédie des hommes à l'écart de leur propre destin. Comment Pierre Leroux ce philosophe irréprochable (impeccable dirait Baudelaire, hommage d'un pêcheur à un juste) peut-il énoncer
2. Pierre Leroux, De l'Humanité, a été réédité par Miguel Abensour et Patrice Vermeren, Paris, Fayard, 1985. Je reparlerai plus loin de ce livre et de l'article que Miguel Abensour lui consacre dans Dictionnaire des œuvres politiques, Paris, PUF, 3e édition, 1995. 28

Lamennais,

de la difftrence en matière de religion

une telle ineptie dans sa Réfutation de l'éclectisme3? C'est à comprendre la vérité de cet énoncé que cet essai est consacré. Le dix-neuvième siècle après l'épisode de la Révolution française et de l'Empire s'interroge: qu'avons-nous fait de la religion? Est-elle une superstition à jamais révolue en tant que mythe nécessaire et protecteur de l'Ancien Régime, forme sociale détruite et frappée de l'irréversibilité supposée de l'histoire? On connaît l'immense fortune du Génie du christianismedu vicomte de Chateaubriand, ouvrage teinté de paganisme et d'idolâtrie mais survenu au bon moment. Autrement profond est Félicité de Lamennais qui, du hors-monde publie L'Indifférence en matière de religion. On sait que Lamennais, partant d'un ultramontanisme intransigeant aboutit, à partir de la publication en 1834 des Parolesd'un croyant, à un «révoltisme» extrême dans les années 1840 lorsqu'il appelle les prolétaires nouveaux esclavesà revendiquer leurs droi ts. Les bons apôtres cependant ne manquaient pas. C'est au nom de la religion restaurée que fut rétablie la monarchie, c'est contre les superstitions que les «philosophes» rejetons des Lumières affirmèrent la philosophie science de l'avenir contre la religion superstition du passé. Parmi les mieux-pensants la religion passait pour une panacée bonne pour un peuple, un temps bercé de l'illusion d'être souverain. Dès 1830, le roi citoyen, ses ministres et ses députés affectèrent à l'égard du clergé catholique une désinvolture, qui mena au pillage de l'évêché de Paris, par exemple, sous l'œil bienveillant de M. Thiers 4. Le lecteur aura vu l'ambigu de religion: ambigu signifie qui commence par les deux goûts à la fois (sucré et salé par exemple) et par extension, qui contient les deux goûts. La religion est-elle la parole de Dieu ou bien la parole des prêtres, quelque sobriquet local on veuille leur donner? On comprend que la parole de Dieu ne peut progresser, ce qui supposerait que Dieu apprend en jouant et qui plus est, qu'il apprend de ses créatures. Cette manière de dialogue social même dans l'hypothèse d'une création continue du monde, ou d'une intervention unilatérale de Dieu sous l'espèce des miracles, apparitions et autres
3. Pierre Leroux, Réfutation de l'éclectisme où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie, Paris, Librairie Gosselin, MDCCCXXXIX, préface. 4. Voir Philippe Riviale, Le Gouvernement de la France 1830-1840, mattan, « À la recherche des sciences sociales», 2006. Paris, L'Har-

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manifestations divines, fait trop penser à l'esprit des Modernes pour ne pas prêter à rire. Dieu selon nos doctes penseurs irait dans le sens du progrès, renonçant à exécrer les homosexuels et admettant leur mariage ce qui après tout est conforme à la Théoriede la pauvreté de masse de J. K. Galbraith: aider, parmi les démunis, ceux qui manifestent le désir et la capacité d'en sortir. De même M. Alain Minc annonce-t-illa disparition des élites, remplacées en République défracturée par le mérite. (L'auteur de ces lignes doit avouer en toute modestie qu'il a reçu du Cours Notre Dame la croix Au Mérite, c'était il y a longtemps déjà, et cela se passait entre gens du monde, Dieu soit loué.) Les progrès que nous sommes en droit d'attendre de Dieu une fois reconnus nuls, quoi qu'il en coûte, restent les progrès de la religion. Ici deux écoles, celle des traditionalistes et celle des progressistes. Entendons que les traditionalistes peuvent aboutir au fondamentalisme, c'est-à-dire N'y a que Dieu: État, société humaine, rapports entre les sexes, entre parents et enfants, tout cela est écrit dans un Livre. Le Livre en question est plus ou moins accessible au vulgaire, d'où l'invention des Docteurs de la Loi, d'appellations diverses selon l'Église, et qui donnent l'exemple de façon souvent fort ethnologique: comment ils traitent leur(s) épouse(s), mangent de bonne chère, participent aux mondanités, professent des thèses d'accaparement, de négation des autres au nom de leur Dieu et ainsi de suite. Les religions inspirées du Livre en fournissent des exemples trop connus pour qu'il soit utile d'insister. Les progressistes accordent que la religion doit s'adapter au progrès social, l'idée n'est pas inepte s'il s'agit de dire la messe en langue vernaculaire (je parle des catholiques; chacun choisira dans la religion qu'il voudra des équivalents), elle est démente s'il s'agit d'adapter Dieu. Or de deux choses l'une: ou bien Dieu a transmis un corpus de dogmes simples et non disputables, et la religion en découle nécessairement, ou bien la foi ou ce qui en tient lieu est contrainte de s'exprimer par le truchement de commandements des autorités théologiques, quitte pour elles à gloser, interpréter, accommoder des textes obscurs et des traditions mythiques. La liberté en matière de religion requise par

Spinoza - voir le traité théologico-politique5 est fondée en droit et
S. Spinoza, Œuvres III, Traité théologico-politique, Paris, PUF, Épiméthée, 1999. Édition bilingue latin-français. C'est à cette édition que je me référerai désormais. 30

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de la différence en matière de religion

en raison sur l'accès direct des commandements divins par l'entendement humain. Les gloses et autres disputationes sont du domaine de l'érudition ou, si l'on préfère, font l'objet d'un métier, parfaitement étranger à la pratique religieuse, c'est-à-dire l'obéissance aux commandements. Le progrès que pourrait accomplir Dieu vaut exactement la régression qu'il pourrait décider en matière de création. r;hypothèse du Dieu unique et créateur rend ces deux hypothèses ridicules aux logiciens et blasphématoires aux croyants. Il faut donc (toujours pour les Catholiques) que Dieu ait créé les prêtres célibataires, l'union des homosexuels criminelle, le pape infaillible. Les Juifs et les Musulmans connaissent l'équivalent de ces étranges volontés divines: place des femmes, lieux et temps sacrés etc. Le simple énoncé suffit pour dire la sottise de ces dogmes: non seulement il existe une date historique avant laquelle le pape n'était pas infaillible, mais on sait que l'arbalète fut interdite par l'Église, sauf contre les hérétiques et les infidèles. La marchandisation de Lourdes, de La Mecque, du Mur des Lamentations est au moins un point commun des trois religions révélées. On comprend qu'il y a confusion entre les arrangements de l'Église avec la société, d'une part et l'intangibilité des commandements divins d'autre part. Comme l'écrit Heidegger, le temps n'est pas l'éternité, il n'est de temps qu'humain, aussi la religion se temporalise(sichzeitigt6) en tant que les hommes demandent que des questions soient posées, voire la question du néant qui, elle, contient sa réponse: le néant est l'absence qui autorise l'empirie sans appel. Le néant comme fondement (Urgrund) habilite l'efficace, qui ne peut pas même atteindre au non-être en ce qu'il est reçu comme elaborationopérée par des hommes à partir de fondations dont ils sont les maîtres d'œuvre. Le présent essai a principalement pour objet de rechercher où en était la religion, non comme pratique mais comme croyance et fondement intellectuel et moral des règles d'organisation sociale, des prénotions concernant les hiérarchies, l'ordre nécessaire, la propriété et le sacré. Mesurer ensuite le degré de la mise en forme «scientifique» de ces prénotions est une tâche indispensable pour qui veut comprendre d'où nous
6. Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique, Paris, Gallimard, 1967, trade Gilbert Kahn. Ainsi l'homme est-il geschichtlich (que le traducteur rend par proventuel, de pro-venir), l'homme advient et fait l'histoire. 31

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venons. Savoir comment religion et philosophie se sont séparées, quelle place fut attribuée à l'une et à l'autre; comprendre ce que signifiait le positivisme, non au sens restreint de doctrine d'Auguste Comte, mais au sens général de philosophie athée, rechercher le sens que donnèrent Lamennais, Leroux en particulier à la réunification de la religion et de la philosophie, tel est notre projet.
La vie présente, ainsi privée du ciel, est un labyrinthe où tout homme doué de sympathie et d'intelligence est destiné à être dévoré par la douleur et le doute. À quoi me sert que la vie antérieure de l'humanité ait développé mes sympathies et étendu mon intelligence, quand toutes mes sympathies sont blessées et mon intelligence confondue? Inégalité sur terre, mais égalité dans le ciel; en d'autres termes, injustice sur la terre, mais justice dans le ciel, voilà ce qu'on disait autrefois. Mais aujourd'hui, que l'égalité terrestre est proclamée, et que l'on ne croit plus ni à l'enfer ni au paradis, que voulez-vous que fasse la logique humaine avec une terre où règnent pourtant l'iniquité et l'inégalité? Elle ne peut en conclure qu'une chose, cette logique: c'est que tout dépend du hasard et de la fatalité; qu'il n'y a par conséquent ni droit ni devoir; que rien n'est vrai, que rien n'est juste; que vérité, vertu, justice, sont des mots, et ne sont que des mots 7.

Si la vie présente est privée du ciel, c'est par le dit des philosophes. Entendons bien: ceux que l'on nommait ainsi comme fondateurs du monde moderne, Diderot ou d'Alembert mais non pas Jean-Jacques. Ce qui compte - ceux qui comptent, ceux qui ordonnent ou plutôt désordonnent les consciences furent certainement pleins de bonnes intentions, comme d'éradiquer les superstitions, abolir la soumission des intelligences aux terreurs de l'au-delà. Pierre Leroux en tire les conséquences effectives, la verita ejJètuale: il est parfaitement vain de chercher si l'esprit des Lumières, l'Encyclopédie furent des armes idéologiques de la bourgeoisie. La chose a déjà été dite et contredite, souvent sans que les protagonistes se soient demandé ce que signifiait bourgeoisie dans l'Ancien Régime et moins encore ce qu'étaient les intérêtsbourgeois.Il faudra revenir inlassablement à cette question des intérêts, puisque nombre de gens de bonne foi croient encore à cette
7. Pierre Leroux, Aux philosophes, jer discours sur la situation actuelle de la société et . de l'esprit humain, Paris, Chez l'auteur et Paulin & Hetzel, 1841, V, p. 41-42.

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de la différence en matière de religion

représentation des intérêts comme inhérents à l'hommes. Du moment que les dix-neuf vingtièmes de l'humanité (Charles Fourier dit les sept huitièmes) travaillent à satisfaire des oisifs, «n'ayant pas un instantpour penser,pour s'e'lever Dieu », l'ici-bas demeure le seul enfer possible. Et à cet enfer est accordé au hasard:
QIe voulez-vous, dis-je, que conclue la logique humaine de cet écrasant despotisme exercé par quelques privilégiés sur tout le reste des hommes, sinon que les biens et les maux dans la société sont l'effet du hasard?

On connaît la réponse des économistes-philosophes, Adam Smith, J.- B. Say, Frédéric Bastiat au premier rang: les «privilégiés» sont ceux qui se privent des jouissances immédiates et par leurs investissements offrent du travail- et un salaire en plus, aux étourdis paresseux éblouis par les jouissances présentes. Par la philanthropie des entrepreneurs, les richesses produites augmentent pour les pauvres tandis que les risques et l'amertume du grand âge sont pour les riches. Ce n'est pas le lieu de revenir au selflove et à la Théoriedessentimentsmoraux fondatrice de ce «nouveau paradigme », comme disent les bons auteurs 9. La querelle de Leroux est d'une tout autre profondeur: les travailleurs - sans parler des chômeurs, n'ont pas de temps pour penser, moins encore pour s'élever à Dieu. Qy' est Dieu? demandera-t-on, celui de la ou des religions révélées? Leroux invoque Jésus-Christ qui commandait aux hommes de s'aimer les uns les autres et «promettait un port aux affligés ». Ce cheminement vers le ciel devenu chimérique, on a gardé le bourreau après avoir ôté le confesseur, écrit Leroux. On comprend bien qu'il n'est pas question ici de vérifier si Dieu est mais, comme l'écrit Leroux:

8. Je me vois obligé de renvoyer le lecteur à mon Principe de misère (à paraître en 2007). Les intérêts ne sont que les essais d'évasion de la misère originelle, des efforts de l'intelligence pratique qui enracinent une misère désormais instituée: la misère de dénégation et de désespérance qui fait le principe de la civilisation marchande. On trouvera dans cet ouvrage l'analyse des écrits d'Arthur Young, dont il est question infra. 9. Ce débat dégoutte des ouvrages d'économie politique, y compris des manuels universitaires actuels. Je prie le lecteur de consulter Philippe Riviale, Les Infortunes de la valeur. L'Économiste et la marchandise, Paris, L'Harmattan, «À la recherche des sciences sociales », 2006. 33

Philippe Riviale

Ce qui consolait l'inégalité autrefois n'existe même donc plus. l?inférieur autrefois pouvait respecter et aimer le supérieur, et nominalement le devait; car celui-ci n'érigeait pas en principe qu'il n'existait que pour lui-même, qu'il n'avait d'objet que lui-même, de mobile que sa cupidité, de règle que son égoïsme. La société laïque reposait, comme on l'a dit, sur l'honneur. Rendre l'honneur et le recevoir était la satisfaction du cœur humain dans

la période de l'inégalité reconnue10. Il faudrait être très simple pour croire à un Ancien Régime fondé sur la représentation ici-bas de l'Au-delà, et sur le point d'honneur, dont Montesquieu a déjà dit l'impraticable dans un monde marchand. Nous savons par d'innombrables travaux ne serait-ce que les relations de voyage d'Arthur Young, ce que fut réellement la bassesse des puissants et l'injustice écrasante à l'encontre des pauvres. Ce que dit Leroux est que dans l'ancien temps, l'inégalité, l'injustice, le crime même étaient transfigurés en esprit. C'est je crois, ce que l'on nomme spiritualité, mais sûrement on peut dire superstition, comme pour rendre compte de la floraison dans notre civilisation marchande, des grotesques croyances contemporaines: la Bourse va chuter, Dostoïevski avait prévu la destruction des Twin TOwers, Omo lave l'âge, et ainsi de suite. La spiritualité a un sens ou pour mieux dire, elle est dirigée vers une transcendance, qui n'a pas besoin d'exister pour être vraie. La spiritualité est une tension vers l'inconnu. Les bûchers de l'Inquisition comptent parmi les pires - mais non les seuls crimes commis au nom de Dieu, du moins témoignent-ils de l'effroi des bourreaux à l'idée de leur perte spirituelle.
Je ne veux pas adorer le veau d'or, s'écrie l'âme humaine, au milieu de cette société qui l'adore. Je ne veux pas être à titre de matière; je ne veux pas rendre honneur à ceux qui n'existent qu'à ce titre. J'avais autrefois une richesse qui n'était pas matière; j'avais pour richesse l'estime dont je pouvais payer les travaux des autres. [...] Je payais un tribut de mon admiration, je donnais de l'amour, et je vivais ainsi; car aimer, sous tous ses aspects, c'est véritablement vivre, et la vie n'est que là. Rendez-moi donc ma richesse, rendez-moi mon droit à donner, même quand je ne veux pas m'avilir à n'exister que par la matière, en vertu d'elle, et pour elle H.

10. Pierre Leroux, Aux philosophes, op. cil., p. 45-46. Il. Ibid., p. 49.

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Lamennais,

de la différence en matière de religion

Nous sommes au cœur du malentendu sur le don. Peu m'importe la sociologie du don, d'autres s'y intéressent suffisamment. Le discours de Leroux ouvre un immense espace au don: je ne peux donner de la matière, car c'est lui rendre hommage, et la matière que je donne appauvrit celui qui la reçoit de moi. Je peux faire don de ce que je n'ai pas en propre (en propriété), mais que j'ai en partage avec ceux à qui je donne: la fraternité, l'amitié, la compassion, ou alors nommons cela amour, si l'on peut éviter aux chantres des petits plaisirs et des grandes satisfactions d'en faire une maladie. La savante controverse autour de la thèse de Marcel Mauss, «l'esprit théologique» qui «imprègne» les sociétés où se pratiquait le don, a permis à R. Firth de montrer la dimension de l'économique et du prestige social liée au don. Marshall Sahlins a révélé que le don suscitait un bénéfice. Qyoi qu'il en soit, chacun se plaît à voir le potlatch, l'obligation contractée par le bénéficiaire du don, laquelle fonde le lien social selon les structuralistes. L'occultation du contre-don n'estelle pas un artefact dû aux lunettes an ti-ostentatoires anthropologiques? On connaît l'analyse par Georges Bataille de la part maudite, le don comme la cession diabolique (vieux thème du message du diable qu'il faut à tout prix donner à un autre pour en être débarrassé). Et je ne parle pas de Derrida: ce qui ne saurait se laisser dire 12. Le «don de Dieu» n'est-il pas ce qui, précisément peut faire l'objet du don? Ce qui me manque et que j'offre à l'autre n'est rien, sinon le partage du manque, l'aveu de la compassion de frère à frère ou sœur. Dieu si je puis dire peut bien être absent de ce geste, il peut être absent tout court, cela n'empêche pas nous humains, que nous ayons en nous ce sentiment de spiritualité: nous savons - du moins autant que l'autorise l'oppression que nous subissons - que nous n'aurons jamais ce qui nous manque, et c'est pourquoi l'oppression est si aisément acceptée. J'appelle oppression ce que Simone Weil nomme ainsi, ce qui nous
12. Sur ces questions: Marcel Mauss, Sociologie et Anthropologie, Paris PUF, 1950, qui reprend «Essai sur le don»; R. Firth, Economics of the New Zealand Maori, 1929,
Wellington, Owen, 1959; M. Sahlins, Age de pierre, âge d'abondance, l'économie des socié-

Donner le temps, Paris, Galilée, 1991. On reviendra à Derrida dans «Le temps ne me semble pas venu», chapitre XVII.
tés primitives, Paris, Gallimard, 1976;

J. Derrida,
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