Le Cardinal TUMI ou le courage de la foi

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Français
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Description

Parmi les prélats camerounais de haut vol, le Cardinal TUMI, aujourd'hui archevêque émérite de Douala, est celui qui aura accepté de révéler un pan de sa vie pastorale et spirituelle. A son contact, il se dégage quatre lignes de force de sa vie sacerdotale : la centralité de Jésus au cœur de son action, l'unicité de son rapport à Dieu, la radicalité observée par lui-même et demandée aux prêtres, religieux et laïcs, à suivre le Christ, in fine son attachement à l'identité de Jésus, fils de Dieu.

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Date de parution 01 décembre 2010
Nombre de lectures 247
EAN13 9782336270890
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LE CARDINALTUMI
OU
LE COURAGE DE LA FOI




Préface du Cardinal Carlo Maria MARTINI
Archevêque Émérite de Milan




















Collection « Grandes Figures d’Afrique »

Collection dirigée par André Julien Mbem

Les acteurs de la vie politique, intellectuelle, sociale ou culturelle africaine sont les axes
majeurs de cette collection. Le genre biographique autour de personnalités marquantes de
l’histoire contemporaine du continent africain reste à promouvoir. Et pourtant, depuis
l’accession des pays africains à l’indépendance, en Afrique ou dans sa diaspora, des
personnages d’une importante densité occupent la scène du monde et la quittent parfois
sans que soient mis en récit, au besoin avec leurs concours, leurs parcours. La collection
Grandes Figures d’Afriqueprivilégie l’archive, le témoignage direct, en veillant autant que
possible à l’authenticité du matériau historique.

Déjà parus

Frédéric Lemaire,Bernard Dadié Itinéraire d’un écrivain africain dans la première moitié du
XXe siècle.

Charles Pascal Tolno,Combattre pour le présent et l’avenir.

Jean-Claude Djereke,Les hommes d’église et le pouvoir politique en Afrique noire.

Jean Pierre Ndiaye,Afrique passion et résistance.

Florian Pajot,Joseph Ki-Zerbo Itinéraire d’un intellectuel africain au XXe siècle.

Francis Michel Mbadinga,Le Pasteur et le Président (entretiens avec Omar Bongo
Ondimba).

Jean Ping,Et L’Afrique brillera de mille feux.

Assiongbor Folivi (textes présentés par), Gnassingbe Eyadema. Discours et Allocutions
(Volumes I A VI).

Guy Ernest SANGA


LE CARDINALTUMI

OU

LE COURAGE DE LA FOI




Préface du Cardinal Carlo Maria MARTINI
Archevêque Émérite de Milan






© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10452-5
EAN : 9782296104525

REMERCIEMENTS

Les jalons du projet de ce livre ont émergé en moi au cours
des festivités de la traditionnelle semaine culturelle des étudiants
camerounais en Italie en cette année du jubilé de l’an 2000 voulu
par le vénéré Pape Jean Paul II Le Grand. Depuis la création de
l’association des étudiants camerounais en Italie à la fin de la
décennie 1980, les fondateurs ont voulu que la semaine culturelle
soit toujours inaugurée par une messe dite par le président du
Cameroon Religious Group in Italy. Dans le microcosme
estudiantin africain en Italie, l’association des étudiants
camerounais est la plus en vue et bénéficie de l’estime des
autorités civiles et religieuses de la ville éternelle. En cette année
2000, c’est l’abbé Mbem Fils André qui est le président du
Cameroon Religious Groupet de ce fait, c’est à lui que revient la
charge de prononcer le sermon devant un parterre composé de
diplomates, des autorités de la ville de Rome et des étudiants.

Dans son homélie, l’abbé Mbem Fils André interpelle les
étudiants : « Oui il faut commémorer l’évènement du 20 mai! Oui
il faut interroger notre histoire! Oui il faut interroger la mémoire
vivante de notre histoire!... » Ces paroles résonnent en moi. En y
réfléchissant, je découvre brusquement que commémoration et
célébration se trouvent ainsi intimement mêlées. Les années vont
défiler à l’allure secrète qui caractérise l’une à l’autre sans trahir
la moindre ride. Lors de mon séjour en Suisse, je fais un voyage
à Fribourg pour assister à une conférence à l’Université
Miséricorde de Fribourg. A la pause café, alors que je converse
avec l’un des professeursde cette Alma Mater confiée aux
dominicains, nous découvrons avoir la même passion de
recherche pour un des meilleurs philosophes mystique du
Moyenâge :Maitre Eckhart. Au détour de la conversation, celui-ci sans
rien me dire, m’invite à visiter la salle où sont déposées les
thèses de doctorat des anciens étudiants, et il me tend un livre,
et toujours sans rien me dire. Et que je lis: Christian Wiyghan
Tumi. Je n’en crois pas mes yeux, et pourtant la vérité est là
toute éclatante. Je feuillette rapidement ce travail académique
réalisé par celui qui est aujourd’hui le premier Cardinal de l’Eglise
Catholique au Cameroun. J’exprime ma gratitude à ce père qui
voudra bien m’accorder le bénéfice de sa clémence pour avoir
oublié son nom.

5

Brusquement rejailli en moi ce que disait l’abbé Mbem Fils
André. Où alors commencer à interroger la mémoire de notre
histoire ?La question s’offre à mon intelligence des mois durant.
En 2008, je me risque dans un premier essai en rédigeant un
chapitre sur l’ambassadeur Tabong Kima Michael dans mon
ouvrage :Diplomatie et Diplomate. Lors de mon passage à
Rome, je rencontre Mgr Gérard NJEN qui officie dans
l’administration vaticane. De notre conversation émerge un
ensemble de questionnement sur les protagonistes de l’histoire
vivante de l’Afrique et particulièrement du Cameroun.
Subitement il jette sur moi ce regard scrutateur dont seuls les
ecclésiastiques officiant au Vatican ont le secret. A l’abbé Mbem
Fils André je lui dis toute ma gratitude d’avoir su faire émerger
en moi le questionnement sur la portée de notre mémoire. A Mgr
Gérard NJEN, je lui dis toute ma gratitude amicale d’avoir su
susciter en moi l’audace d’interroger les hommes qui ont fait la
trame de l’histoire vivante de notre pays et il a su habilement
m’orienter vers le Cardinal Tumi.

A ce stade, il me faut remercier tous ceux qui m’ont aidé, de
quelque manière, dans la réalisation de cet ouvrage. Je pense
d’abord aux personnalités camerounaises et romaines, qui m’ont
fait partager leur connaissance du Cardinal Tumi. Je voudrais
tout d’abord m’acquitter d’un agréable devoir, dire toute ma
reconnaissance filiale et exprimer ma profonde et affectueuse
déférence au Révérendissime Cardinal Carlo Maria Martini,
Archevêque Emérite de Milan, qui a accepté avec la simplicité qui
le caractérise de rédiger la préface de ce livre sous un genre
littéraire tout particulier.

J’hésite à citer des noms de peur de me montrer injuste
envers d’autres, mais je manquerais à tous mes devoirs si je
n’exprimais pas ma gratitude filiale aux Excellences: Antoine
NTALOU, archevêque de Garoua ; Samuel KLEDA, archevêque de
Douala ;Jean-Bosco NTEP, évêque d’Edéa; Georges NKUO,
évêque de Kumbo.

J’aimerais aussi remercier d’autres ecclésiastiques: Mgr
Paul NYAGA, l’abbé Clément NDJEWEL, l’abbé Jean-Pierre
MUKENGESHAYI, l’abbé Oscar EONE EONE, l’abbé Stephane
HAGBE, l’abbé Michel TIAKO, l’abbé Joseph NDOUM, l’abbé Marc
LIBOCK du diocèse d’Edéa,last but not least, je voudrais dire ma

6

gratitude à l’abbé Clément TEGUIA du diocèse de Nkongsamba
pour son soutien discret.

J’ai beaucoup appris aussi du séjour studieux que m’ont
accordé les moines cisterciens de la stricte observance de
Koutaba près de Foumban, avec lesquels j’ai discuté des
nombreux problèmes analysés dans ce livre – dont le frère Marie
Joseph NGUNTE, le frère Samuel. Après les moines cisterciens de
Koutaba, c’est peut-être avec les moines bénédictins de l’Abbaye
Notre Dame de Triors près de Valence en France, que j’ai le plus
dialogué et, les longues discussions que nous avons eues ont été
pour moi très enrichissantes. Elles m’ont permis notamment de
mieux comprendre un ensemble d’aspects de la haute hiérarchie
ecclésiale.

J’exprime aussi ma gratitude à ma belle sœur Basso Gladys
Patience, à mon cadet Wandji Gaston Voltaire, qui m’ont aidé à
récolter les statistiques dont j’avais besoin. Ma gratitude va aussi
à Basso Emmanuel Albert pour avoir accepté de travailler sur
l’avant dernière version de cet ouvrage.

Si j’ai passé une grande partie de mon temps à m’entretenir
avec Son Eminence le Cardinal Tumi, j’ai eu également l’occasion
de rencontrer de nombreuses personnes de l’administration de
l’archevêché de Douala, particulièrement Madame Jeannette
IHONOCK, secrétaire-archiviste qui a pris sur son temps, elle
aussi, pour m’expliquer un nombre de choses qui ont changé
depuis l’arrivée du Cardinal Tumi à Douala. Les récits qu’elle m’a
faits de ses expériences m’ont été particulièrement précieux.

Bien que j’ai écris ce livre en m’appuyant essentiellement
sur mes entretiens avec le Cardinal Tumi, ceux-ci ont été
amplifiés d’une part des recherches, des vérifications auprès de
personnes dignes de foi et d’autre part par quelques journalistes.
Ils m’ont beaucoup appris, car nous avons partagé nos
interprétations des évènements en cours dans notre pays. Je
devrais exprimer ma reconnaissance à un grand nombre d’entre
eux mais, là encore, je ne me risquerai à en citer que deux ou
trois: Jean-Baptiste SIPA, qui m’a considérablement aidé à
comprendre les méandres du journal de la Conférence Episcopale
Nationale du Cameroun; François Marie Borgia EVEMBE et
Séverin TCHOUNKEU, pour leurs précieux éclairages sur

7

l’expérience démocratique que notre pays a embrassée depuis
1991.

Ce livre relève pour moi d’un genre nouveau. J’avais
l’habitude des ouvrages de type universitaire axés sur une
thématique de vulgarisation. Il n’aurait pu être publié sans les
précieux conseils et encouragements de Monsieur Shanda
TONME; et aussi et surtout des efforts inlassables du père
Maurin, ce fils de saint Benoît, qui a passé des mois à le réviser,
et qui m’a aidé à faire les choix difficiles, si pénibles qu’ils aient
pu parfois paraître. Monsieur André Julien MBEM des éditions
L’Harmattan – mon éditeur depuis quelques années – n’a cessé
de m’encourager en faisant des subtils ajustements afin de
rendre l’ouvrage accrocheur.

Je remercie le père O’neil Micéal, de l’ordre des Grands
Carmes pour l’attention et le soutien qu’il m’a apportés tout au
long de mes recherches. Ma gratitude filiale va à l’endroit de celle
qui est pour moi une deuxième mère, je pense ici à maman
Agathe Mouenkoula de Libreville au Gabon, qui m’a apporté un
soutien et une attention maternelle hautement déterminante sur
mon chemin de l’exil universitaire à Rome. Les suggestions de
Jean-Vincent KENDI MANGA mon frère, m’ont été admirables. Ma
gratitude filiale vont à Monsieur BANSEKA Michael, l’ami
d’enfance du Cardinal Tumi; maman Catherine LA’AKA, la très
dévouée maman du Cardinal Tumi, tous deux m’ont apportés des
informations pertinentes sur l’enfance et la jeunesse du Cardinal
Tumi. Et, à la fin de cette longue liste, il y a toujours Wandji
Sanga Jean, mon papa et ami depuis l’aube de ma naissance.

Le respect de la pertinence de la lettre du Cardinal Martini
qui va suivre et sert de préface, m’oblige à vous donner d’abord
la version originale qui est italienne, ensuite la traduction en
français. Le lecteur constatera que la version italienne livre de
manière plus expressive la pensée du Cardinal Martini à son
confrère le Cardinal Tumi.

8

PREFACE

Caro Guy Ernesto Sanga,

sono molto lieto che si scriva un libro sul Card. Tumi. Lo incontrai
per la prima volta il 6 gennaio 1980 perché egli fu mio compagno
di ordinazione episcopale. Da allora ebbi varie occasioni di
vederlo soprattutto dal momento in cui noi abbiamo iniziato ad
inviare dei pretifidei donumCamerun. Qualche volta l’ho in
visitato nella sua residenza. Mi ha accompagnato anche in
automobile per le diverse parti della città Douala, che conosceva
molto bene.

Da sempre mi era sembrato un prete sorridente e deciso ora che
il libro fa comprendere meglio le difficoltà che dovette
sopportare, capisco come il titolo del libro sia corretto “Le
Courage de la Foi”. Spero che questo libro aiuti molti a
conoscere la grandezza d’animo di questo vescovo. Anche quelli
che lo hanno conosciuto per qualche tempo possano trovare
nuove ragioni per esaltarlo ed imitarlo.

9

Carlo Maria Card. Martini

Cher Guy Ernest Sanga,

Je suis très heureux que vous écriviez un livre sur le cardinal
Tumi. Je l'ai rencontré pour la première fois le 6 Janvier 1980,
car il était mon compagnon d'ordination épiscopale. Depuis lors,
j'ai eu plusieurs occasions de le rencontrer d'autant plus que
nous avons commencé à envoyer des prêtresFidei Donum au
Cameroun. Quelquefois, je me suis rendu à sa résidence. Il m’a
aussi accompagné en voiture à travers les différentes rues de la
ville de Douala qu’il connaît très bien.

Il m'a toujours semblé un prêtre souriant et décisif. Maintenant
que le livre nous fait mieux comprendre les difficultés qu’il a eu à
supporter, on comprend alors bien, que le titre du livre«Le
Courage de la Foi» est opportun. J'espère que ce livre aidera
beaucoup à connaître la grandeur d'âme de cet évêque. Même
ceux qui l'ont connu depuis un certain temps pourront trouver de
nouvelles raisons de le glorifier et de l’imiter.

10

Carlo Maria Card. Martini

Introduction


En paraphrasant le célèbre romancier et musicologue
camerounais Francis Bebey,Le courage de la foi porte au
1
cœur , cettebelle expression se détache et se livre dans sa
simplicité la plus extrême avec une savante lucidité qui était la
sienne dans son bestseller,Le fils d’Agatha Moudio.C’est à l’aune
de cette affirmation, que je tente l’aventure analytique qui sera
la mienne, celle de comprendre et de faire comprendre la
complexité du premier Cardinal de l’histoire de l’Eglise Catholique
en marche au Cameroun.

De prime abord je clarifie ma démarche. Depuis la nuit des
temps, toute personne humaine est au monde de deux manières
principales : soit par un comportement conformiste dans lequel il
« adhère » aux valeurs et à l’ordre établi sans aucunement se
soucier de les interroger tant une telle posture est commode et
confortable, soit par un comportement distant dans lequel
l’individu est comme «mal à l’aise » aussi bien dans sa propre
peau que dans la peau des valeurs de son lieu, de son temps,
mais une telle « imposture » expose celui ou celle qui s’y risque à
vivre dangereusement, et si ses idées ne sont pas nobles il risque
de vivre sans la sécurité du groupe.

La situation que traverse le peuple camerounais depuis
bientôt un demi-siècle après les indépendances ne saurait laisser
indifférent sous prétexte de se conformer aux valeurs et à l’ordre
qui semblent s’établir. On a constamment l’impression de vivre
au Cameroun sur une dangereuse courbe de tension. Pour tout
homme et femme sensibles, il s’impose l’urgence d’observer
chaque jour qui passe avec un sens plus élevé de responsabilité
l’avenir de notre avenir. Il n’est plus permis d’attendre dans la
passivité et la résignation que ce qui arrivera arrive. Il est
impérieux que nous nous efforcions, avec la dernière énergie,
d’infléchir de manière rigoureuse le cours des choses en notre
faveur.


1

Francis Bebey,Le fils d’Agatha Moudio,éditions Clé, Yaoundé 1967, p.19
11

Dès à présent, il va nous falloir entreprendre de
questionner avec rigueur le sens de notre responsabilité face à
l’avenir de notre histoire. Hier ce sont les autres venus d’ailleurs
qui l’ont écrite et interprétée à leur ample convenance jusqu’à
nous imposer d’accepter l’ignominie. Peut-être n’a-t-on pas
vraiment conscience du poids de notre responsabilité face au
devenir de notre histoire. L’histoire vivante, justement parce
qu’elle est vivante et qu’elle se réalise dans le temps d’un passé
qui nous a été raconté, dans le présent que nous façonnons avec
ses hauts et ses bas, par nos actions et dire mesurés ou
démesurés nous offrons parfois sans le savoir les visages du
futur. Ces visages ne sont pas contradictoires ou opposés les uns
aux autres mais les différents reliefs qu’ils présentent
exprimeront à long ou à moyen terme la richesse si ce n’est la
pauvreté d’un mystère qui doit rejoindre et se confronter aux
hommes de tous les temps et de tous les lieux, là même où ils
essaient de construire le sens de leur vie et de leur histoire; et
encore il nous faut être animés d’un ‘principe œcuménique’ selon
lequel « ce qui vaut pour le tout vaut pour la partie ». L’histoire
vivante du Cameroun reste ouverte parce qu’elle nous presse à
accomplir des actions au sens du concret dans le temps et le lieu
qui structurent notre existence au monde. Cette existence qui est
nôtre est une réalité consubstantielle dansl’aujourd’huid’un
temps, d’un lieu, d’une histoire.

A lire attentivement la courbe de la tension au Cameroun,
on saisit avec un certain espoir que les visages du futur que nous
désirons réaliser ne pourront se voir et se connaître qu’à la
conformation des visagesd’aujourd’hui.

Aujourd’hui, à regarder de très près, le Camerounais se
présente sous le visage du « pauvre anthropologique »,
c’est-àdire un être dont la condition fondamentale aujourd’hui est
2
marquée par la précarité et la fragilité, voire la vénalité . L’action
et la pensée, vecteurs producteurs et innovateurs de la culture
dans toute existence humaine, connaissent dans le Cameroun
contemporain une atrophie angoissante. Aussi, le Cameroun

2
Surla notion de « pauvre anthropologique », voir Engelbert MVENG,l’Afrique dans
l’Église : Paroles d’un croyant,Paris, l’Harmattan, 1985. Il est important en outre de
signaler que pour Mveng, la pauvreté anthropologique est le résultat d’un processus
historique, celui de la paupérisation anthropologique, qu’il décrit de manière fort
convaincante.
12

s’est-il marginalisé dans toutes les manifestations significatives
de la vie contemporaine. Sa présence et son apport se réduisent
souvent au folklore… pour la galerie des seigneurs.
A voir avec une certaine commisération la situation du
Cameroun, cinquante ans après les indépendances on saisit la
profondeur de ce que le jésuite camerounais Engelbert Mveng
3
appelait une crise de dépersonnalisation chez l’Africain . Kä Mana
tirant les conclusions de la vie concrète de nos peuples et de nos
sociétés, pose clairement que la crise et les impasses des
sociétés africaines contemporaines, avant d’être une crise et une
4
faillite des structures est une crise d’hommes. S’il y a un
problème camerounais aujourd’hui, c’est que l’on fait l’économie
de notre initiative, de nos capacités intellectuelles à poser
correctement nos problèmes et à les résoudre sans
fauxsemblant. Ce qu’il nous faut pour surmonter les distorsions et les
déphasages qui nous condamnent à la paupérisation, à la
décomposition et à la mort honteuse, c’est une action consciente,
calculée et concertée, mobilisatrice de toutes les énergies et du
maximum d’intelligence. L’idée de courage que Francis Bebey
souligne dans son roman est le signe annonciateur de ce que
nous devons réaliser ici et maintenant. On a l’impression morbide
que nos dirigeants ont pris un malin plaisir à s’amuser avec notre
avenir. Mais alors quand l’heure du suprême justicier qu’est la
mort viendra, elle sera inévitablement accompagnée du moment
du changement du cours de l’histoire.

À l’évolution des conditions socio-économiques des
sociétés qui influent sur la production de la culture, doit
correspondre une réappropriation de ces valeurs par les sujets et
par la société qu’ils constituent. Or, les quelques considérations
rapportées ci-dessus sur la crise d’hommes et de femmes qui
frappe le Cameroun, la «pauvreté anthropologique» qui
caractérise le Camerounais contemporain laisse entrevoir que
cette réappropriation n’est pas effective, elle est en gestation, ce
qui permet de dire que l’espoir n’est pas perdu. Ses conditions de
possibilité ne sont pas réunies, et c’est cette absence qui
caractérise le plus le Camerounais. Cette absence, c’est celle d’un

3
Engelbert Mveng,l’Afrique dans l’Église : Paroles d’un croyant,Paris, l’Harmattan, 1985,
pp. 78-92
4
KäMana,Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique,Haho-Ceta-Clé,
Nairobi-Lomé-Yaoundé, 1992, p. 100 et suivantes. Cf. aussi son ouvrage :L’Afrique
va-telle mourir ? Essai d’éthique politique, Paris, Karthala, 1993
13

sujet dont l’initiative historique soit significative dans son
effectivité, parce qu’elle tend à réduire la «disproportion entre la
théorie et la pratique, l’institué et le vécu, le conçu et
5
l’éprouvé »,dans la situation concrète des sociétés
camerounaises, la vie quotidienne des individus et de leurs
villages. Réfléchissant sur les «Préalables socio-historiques à une
théologie africaine de la mort», Achille Mbembe a une conclusion
très incisive qu’on peut légitimement étendre au-delà du cadre
où elle a surgi, parce qu’elle traduit bien un aspect global et
fondamental de la destinée camerounaise contemporaine. « Dans
le nouvel horizon d’attente caractéristique de l’époque africaine
actuelle, [l’] insuffisance – organisée – du sujet constitue l’une
des conséquences les plus difficilement assumables par une
logique de pensée chrétienne. Compte tenu de l’abattoir qu’est
l’histoire africaine, et au regard de la promesse de liberté que fut
la prédication de Jésus, elle [l’insuffisance du sujet] représente,
non seulement la mort absolue, mais aussi un déni caractérisé de
6
résurrection ».

Se conformer à sa camerounité sera « reconstruire une
destinée de liberté réelle et de créativité humanisante » dans
7
laquelle le « post-colonisé» peut donner sa vie, non pas parce
qu’on la lui arrache par la violence politique, économique et
symbolique, mais parce qu’il est advenu à une nouvelle
humanité. C’est cela qui aura caractérisé toute sa vie durant le
premier cardinal de l’histoire chrétienne du Cameroun.

Dès lors, notre démarche consistera d’abord à poser le problème
de la contextualisation exceptionnelle du Cameroun, ensuite de


5
F.Eboussi Boulaga,La crise du Muntu – Authenticité africaine et philosophie, Paris,
Présence africaine, 1977, pp. 234-235. Cf. aussi KÄ Mana,L’Afrique va-t-elle mourir ?
Paris, Karthala, 1993, pp. 34-38
6
Achille Mbembé,« Mourir en Post-Colonie. Préalables socio-historiques à une théologie
africaine de la mort »,in Pâques Africaines d’aujourd’hui, ed. J. Doré – R. Luneau – F.
Kabasélé, Jésus et Jésus-Christ, N° 37, Paris, Desclée, 1989.
7
Jetiens l’expression ‘post-colonisé’ de KÄ MANA,Foi chrétienne, crise africaine et
reconstruction de l’Afrique.Dans son analyse des pensées africaines, il arrive à une
nouvelle mise en perspective de l’histoire africaine dans laquelle chaque Africain
comprend « qu’il est au fond de lui-même, au cœur de sa société et dans la dynamique de
la vie de tout le continent, un colonisé, un décolonisé, un néo-colonisé etpost-colonisé
(c’est moi qui souligne) obligé de reconstruire son espace de vie et de reconstruire une
destinée de liberté réelle et de créativité humanisante.
14

présenter les jalons de l’exercice du pouvoir par et dans l’Eglise
Catholique. Une fois étayés ces deux préalables, nous tenterons
de cerner l’enfance et l’adolescence de Christian TUMI. Nous
allons ensuite mettre en exergue le fruit de nos quelques
investigations que nous avons pu mener afin de restituer au
lecteur la vérité historique des faits qui ont constitué la trame de
l’histoire de cette personnalité iconoclaste de l’histoire
contemporaine du Cameroun. D’une part nous avons consulté ici
et là quelques personnes dignes de foi pour recueillir des
informations primaires originales, pour conduire des entretiens,
sources irremplaçables dans cette culture de la restitution de la
vérité historique. D’autre part nous nous sommes attachés à
consulter ici et là la rare littérature disponible sur Christian
Cardinal Tumi. Il ne serait guère charitable d’abandonner notre
lecteur sans lui fournir un petitvade mecumsur le Cardinalat.

15

CONTEXTUALISATION

L’exception camerounaise sur la scène africaine

8
Parmi les cinquante trois Etats indépendantsqui
composent l’Afrique, unpays et un seul se dégage du lot, se
singularisant de manière significative et exceptionnelle. Il s'agit,
vous l'avez deviné, du Cameroun. Tout commence au lendemain
de la conférence de Berlin en 1885, les puissances occidentales
qui décident du sort de l’Afrique se livrent à un dépeçage
arbitrairequi n’apas connu d’égal dans l’histoire de l’humanité.
Le Cameroun devient unprotectorat allemand etpar conséquent,
la languegermanique et les institutions du Reich sont imposées
aux peuples camerounais.

L’éclatement de lapremièreguerre mondiale en 1914
brisera brusquement le rêve allemand, et qui remonte à la nuée
des temps des Hohenzollern,de manière stable et d’être
définitive unegrandepuissance colonisatrice. Sa défaite en
Europe en 1918, oblige lespuissances victorieuses à separtager
les restes de ce qui constituait la puissance germanique à travers
le monde. Parmi ses territoires conquis, enAfrique on compte
troispays : de Sud Est Africain aujourd'hui la Namibie, le Togo et
le Cameroun.

Quant au Cameroun, à la différence des autres territoires
placés sous leprotectorat d’une seulepuissance dominante, la
Société des Nations(SDN)décide de confier lapartie sud et nord
à lapuissance française et lapartie nord-ouest et sud-ouest à la
puissance anglaise. Ainsi on distingue d’une part le Cameroun
francophone et d’autrepart le Cameroun anglophone
s'incorporant à la Nigérie ou Nigeria. Cette nouvelle
reconfiguration du Cameroun se révèleraplus tard riche en
enseignements. D’une part, le Cameroun se verra dans
l'obligation d'adopter, danssapartie anglophone,lan lague
anglaise, tandisque, d'autrepart, lapartie francophone adoptera
le français comme langue officielle. Le Cameroun devenait ainsi
un protectorat bilingue. Nous sommes en 1917.


8
54 avec le Transkei qui, pas plus que le Ciskei, ne jouit du titre et de la reconnaissance
de véritable Etat indépendant. C'est un peu comme le Kosovo, bien que celui-ci vient de
proclamer son indépendance.
19

Tout au long desonprotectorat de 1917 à 1945, soit au
lendemain de la seconde guerre mondiale et particulièrement
avec la naissance de l’Organisation des Nations Unies(ONU),
deux systèmespolitiques,juridiques et économiques
radicalement distincts separtagent le Cameroun, sanspour
autant engendrer un affrontement direct. Chaque protectorat
imposera progressivement ses us et coutumes.

C’est en raison même de cette expérienceque l’exception
camerounaise se dessinera, peu à peu, sur la scène africaine, au
point de devenir à l’exemple du Canada et du Liban, l'une des
rares nations au monde à être officiellement bilingue.

Si, au cours des années 1885 à 1917, le Cameroun avait
été une colonie allemande, au cours des années 1917 à 1945, le
Cameroun estplacé d’unepart sous leprotectorat français et
d’autrepart sous leprotectorat anglais. Le Cameroun se trouvera
ainsi mêlé, auxgrandes manœuvrespolitiques despuissances
occidentales. Ces va-et-vient ont conforté l’exception
camerounaise et luipermirent de se ménager despossibilités
d’interventions discrètes, mais cruciales, sur la
scènepoliticodiplomatique africaine. Car le Cameroun aura l’avantage de
pouvoir intervenir diplomatiquement tant dans les pays de langue
française que dans les pays de langue anglaise.

Dans le souci depréserver cetteparticulière richesse, les
autoritéspolitiques camerounaises sauront s’imposer un subtil
équilibre au niveau des institutions étatiques. C’est ainsi qu’au
lendemain des indépendances,Chef de l’Etat étant le
francophone, leprésident de l’assemblée nationale devait être
anglophone. Par contre, de nos jours, le Président de la
république étant francophone, le chef du gouvernement est pour
sa part un anglophone.

L’Eglise catholiquequi estparticulièrement active sur la
scène camerounaise demeure une institution stable telle que l’a
voulu son divin fondateur. C’est ainsiquequatre ans(c’est-à-dire
en 1988) avantlagrande célébration dupremier centenaire de
l’évangélisation au Cameroun en 1992, le Pape Jean Paul II
gratifiera le Cameroun de son premier cardinal, en la personne
de l’archevêque métropolitain de Garoua, Mgr Christian TUMI.

20

Pour deviner dansquelles merveilleuses et singulières
aventures, le fils de Kikaikelaki sera profondément mêlé à
l'histoire contemporaine du Cameroun d'unepart et des
Camerounais d'autrepart, il me semble nécessaire deproposer
qu’on se familiarise àpartir de sagrille de lecture, des temps
forts de son enfance à son adolescence jusqu'à sa radicale et
irréversible décision d'embrasser l'ordre sacré : laprêtrise. Mais
avant cela,puisse le lecteur me concéder de marquer unepause
pour mettre en exergue l'un despans importants de l'institution
ecclésiale au long des siècles.



L’Institution de l’Eglise et la fonction sacrée du Pape

Sur le chemin de Césarée de Philippe, d'après le 16ème
chapitre de l'Evangile selon Saint Matthieu, Jésus établit l'Apôtre
Pierre roc de son Eglise etlui donna les clés du royaume des
cieux, en lui promettant que les forces de l'enfer ne
prévaudraient pas contre son Eglise. Après sa Résurrection,
Jésus, selon Saint Jean, fit de Pierre le gardien de la bergerie.
Dès le début de l'Eglise, de par la volonté même de son
fondateur Jésus, l'Apôtre Pierre obtint une juridiction totale sur
l'Eglise. Selon Saint Luc, il fut en outre, grâce à la prière même
de Jésus, assuré d'une infaillibilité concernant la foi. Pierre partit
d'abord à Antioche, puis à Rome. Mais Pierre transmit à ses
successeurs, les évêques de Rome, ses deux grands charismes
de juridiction et d'infaillibilité. C'est maintenant la foi de l'Eglise,
depuis la solennelle et double définition du 1er Concile du Vatican
que le Pontife Romain possède une pleine, entière juridiction non
seulement sur les pasteurs, mais encore sur l'ensemble des
fidèles, non seulement en matière de doctrine et de morale, mais
encore en matière de discipline et de gouvernement de l'Eglise.
Telle est la foi de l'Eglise. Mais cette juridiction de Pierre et de
ses successeurs ne faisait aucun doute même pour les orientaux
qui la reconnurent pendant plus de huit siècles. Et bien sûr cette
primauté fut toujours reconnue en Occident. Mais ce qui importe,
c’est de pouvoir démontrer, par l’histoire, qu’elle a été aussi
reconnue en Orient, lorsque celui-ci était uni à Rome. En effet, si
la primauté des évêques de Rome n’avait été reconnue que par
l’Occident, on pourrait penser qu’il ne s’agissait que de l’exercice
d’un droit patriarcal dû à une primauté d’honneur. Or le

21

témoignage historique apporte de nombreux témoignages, qui
permettent d’affirmer que cette primauté de juridiction fut
admise, également en Orient, au cours des dix premiers siècles
du christianisme. Et de plus cette primauté fut reconnue non
seulement par des patriarches ou évêques orientaux, mais
encore par des hérétiques et des empereurs. Saint Athanase et
Saint Jean Chrysostome recoururent au droit d’appel au
successeur de Pierre, lors de leur déposition, le premier par le
Concile de Tyr, et le second par le Concile du Chêne. Ils furent
défendus par les Papes Jules Ier et Innocent Ier, qui cassèrent
les sentences de dépositions. Pareillement, hérétiques et
empereurs d’Orient reconnurent-ils la primauté romaine: les
partisans d’Eusèbe de Nicomédie, en 339, demandèrent à Jules
Ier la confirmation de leur sentence contre St Athanase.
L’empereur arien Constance chercha à gagner à sa cause Libère.
Euthychès en appela à St Léon contre les décisions du concile de
Constantinople de 448, et lorsque il fut condamné à nouveau au
Concile de Chalcédoine, les Pères conciliaires proclamèrent:
« Pierre a parlé par la bouche de Léon ». Ces preuves historiques
attestent que dès les premiers siècles de l’Eglise, tant en Orient
qu’en Occident, tant dans les questions dogmatiques que
disciplinaires, les évêques de Rome furent considérés dans les
faits comme chefs de l’Eglise Universelle. Il est incontestable
donc que leur primauté n’était pas considérée comme une simple
primauté d’honneur. L’affirmation de «Pastor Aeternus» était
déjà crue dans toute l’Eglise.

e
Aux siècles suivants. A partir du Vsiècle, même si la
primauté romaine fut souvent mise en brèche par les Patriarches
de Constantinople, comme ce sera le cas entre St Grégoire le
Grand et Jean le Jeûneur, nous retrouvons la pensée commune, à
savoir que toutes les grandes discussions théologiques, tout
autant que les querelles disciplinaires, ne pouvaient se conclure
que par l’assentiment du successeur de Pierre. Fait très
important, souvent peu souligné, les Orientaux souscrivirent à la
formule d’Horsmidas, en 519, sur la primauté de l’Eglise Romaine
et son indéfectibilité dans la transmission de la foi. Certes les
deux Conciles de Lyon, puis celui de Florence demandèrent aux
orientaux une telle profession de foi, mais alors il y avait division.
Ici, les Eglises partageaient la même foi, preuve qu’il ne peut
s’agir d’une prétention romaine. Le Concile de Constantinople de
680 accepta la lettre dogmatique du Pape Saint Agathon sur les
deux volontés du Christ. Flavien de Constantinople eut recours à

22

Saint Léon et de même plus tard l’évêque d’Alexandrie Jean
Talaïa, en 483, s’adressa à Rome. Autre fait significatif, encore
peu souligné, lorsque les orientaux déposèrent le Pape Vigile et le
rayèrent des diptyques, en 553, ils entendirent néanmoins garder
la communion avec le Siège Romain, tant l’union avec celui-ci
leur semblait évidente pour demeurer membres de l’Eglise du
Christ. Et c’est un oriental, le Pape Sergius Ier (l’Eglise Romaine
compta une douzaine de papes orientaux aux 7 et 8èmes siècles)
qui annula les dispositions du Concile Quinisexte.

L’histoire donc devrait apporter au dialogue œcuménique
des preuves suffisantes pour permettre aux Orientaux d’accepter
la juridiction sur l’Eglise universelle du Pontife Romain, surtout si,
comme depuis Vatican II, elle est exprimée en connexion avec la
doctrine catholique sur l’épiscopat. Mais poursuivons le
témoignage historique sur un autre point : la conscience qu'eut
l'Eglise de remplacer l'empire romain.

En476, Odoacre voulut s'établir en Italie, qui avait été
déjà ravagée par le sac de Genséric en 455, bien après celui
d'Alaric en 410. Il déposa le dernier Empereur Romain Romulus
Augustule. C'était la fin de l'Empire. La décrépitude, la lassitude,
l'immoralité d'une civilisation qui se mourait engloutirent, sous le
choc de cette force irrésistible, un Empire prestigieux, mais qui
depuis longtemps se disloquait de toutes parts et qui pendant
des siècles avait instauré à la face du monde un ordre et une
paix légendaires. La «Pax Romana» avait marqué de son
empreinte hommes, nations et civilisations. Et pourtant, comme
le remarque, avec son acuité coutumière, Dom Delatte "les
barbares sont venus, et leur poussée violente a renversé l'Empire
Romain, mais l'Eglise, la grande héritière qui avait recueilli la
vérité juive et la pensée grecque, avait aussi recueilli la force
sociale en se glissant dans l'Empire Romain, comme dans son
moule matériel. Par l'exercice de son autorité, elle conserva les
cadres de l'Empire Romain, et transmit les conditions de l'ordre
et de la vie aux sociétés nationales nouvelles dont Elle fit
l'éducation. Par la main de l'Eglise fut créée la civilisation
européenne, qui se répandit par tout le monde habité: son
influence et son action, aussi longtemps qu'elle fut obéie,
maintint l'ordre dans l'homme, l'ordre dans la famille, l'ordre
dans la société nationale, l'ordre dans la société internationale....
Il est évident à tous les yeux que le jour où cette puissance
d'ordre et de paix, qui des mains de la Rome païenne a passé à

23

la Rome chrétienne, après avoir été lentement minée par les
légistes, secouée par la prétendue Réforme et par la Révolution,
aura été définitivement ruinée par l'assaut de tous les éléments
du mal déchaînés, les routes seront ouvertes et les issues libres
9
pour le mal..... » .

La Centralité du magistère et la figure du cardinalat.

En effet, c’est depuis la fin de l’empire Romain et la
montée en puissance de l’Eglise, que l’Evêque de Rome ajoutait à
sa conscience de successeur de l’Apôtre Pierre un désir de
maintenir le rôle temporel de l'empereur disparu en Occident. Ce
sera le début de ce que l'on a appelé le pouvoir temporel des
papes, qu'il ne faut pas confondre avec sa juridiction. L’exercice
de son magistère s'est dédoublé d'un exercice politique disparu
après la perte des Etats pontificaux, en 1870, et en partie
retrouvé après les accords du Latran en 1929. Le pape devint le
chef de l'Etat du Vatican et surtout la plus grande autorité morale
de la planète. Ce pouvoir politique du pape, qu’il faut encore une
fois distinguer de sa juridiction, entraînait de la part des
responsables ecclésiastiques beaucoup plus de diplomatie et
d’entregent. En outre, il faut aussi que la plupart des titres
d’honneur réservés à l’empereur aient été progressivement
transférés au successeur de saint Pierre. C’est le cas du titre de
Pontifex Maximus (Souverain Pontife), titre pourtant attribué par
l'auteur de l'Epître aux Hébreux au Christ grand et unique prêtre
de la nouvelle Alliance. Le Christ, totalement différent du grand
prêtre de l'ancienne alliance pouvait, du fait même de sa filiation
divine, expier les péchés. Ce titre est chez Jésus un titre divin et
il n'est donc pas étonnant de le retrouver chez les empereurs
romains qui, eux aussi, mais d'une toute autre façon,
revendiquèrent le titre de Dieu. Ce fut d'ailleurs souvent le motif
du martyre des premiers chrétiens qui eurent un choix décisif à
faire: ou adorer le Pontifex maximus - Kurios (du nom grec
Seigneur qui traduit le Yahvé = Dieu hébreu) Caesar et
apostasier ou adorer le Pontifex maximus - Kurios Jesus et verser
alors obligatoirement son sang en devenant martyr du Christ. Et
n'oublions jamais que la couleur cardinalice rouge entend


9
Dom Delatte « Commentaire des Epîtres de Saint Paul » Tome I pages 238-239
24

rappeler aux cardinaux qu'ils doivent être prêts à verser leur
sang pour le Christ et pour l'Eglise. C'est ce qu'ont rappelé, pour
ne s'en tenir qu'à eux, Jean Paul II et Benoît XVI, lors des
10
consistoires pour la création de cardinaux.

Nousretrouvons à propos du cardinalat cette influence
politique romaine qui déteint sur le religieux. Le titre decardinal
qui vient du latincardinalis, c’est-à-dire principal, était jusqu’au
règne de l’empereur Théodose 1er dernier empereur d'Orient et
d'Occident, un titre donné à des officiers de la couronne, à des
généraux d’armée, au préfet du prétoire en Asie et en Afrique,
parce qu’ils remplissaient les principales charges de l’empire. A la
fin du règne de Théodose, l’Eglise s’appropria ce titre qui est
aujourd'hui réservé à de hauts dignitaires de l’Eglise catholique
choisis par le Pape et chargés de l'assister dans l’exercice de sa
charge. Les Cardinaux dans leur ensemble forment le Collège des
cardinaux ou Sacré collège. Leur titre précis estcardinal de la
sainte Église romaine (cardinalis sanctæ romanæ Ecclesiæ) :ils
forment en effet la plus haute sphère de l'Église romaine. C'est
en quelque sorte le sénat du pape et plus qu'un simple conseil.
Cela est particulièrement plus visible maintenant. En effet, depuis
que Paul VI a supprimé le droit de vote aux cardinaux âgés de
plus de 80 ans, lui-même et ses successeurs n'ont pas hésité à
nommer des prêtres, théologiens ou exégètes, qui rendirent les
plus grands services à l'Eglise : Cardinaux Journet (bien que
celui-ci ait été nommé avant la suppression du droit de vote), de
Lubac, Congar, Vanhoye etc. Pour l'Afrique, le ghanéen Mgr Peter
Poreku Dery a été nommé par Benoît XVI alors qu'il avait plus de
80 ans. Et à plusieurs reprises Jean-Paul II convoqua l’ensemble
du Sacré collège pour examiner les graves questions de l'heure:
finances du Saint Siège, respect de la vie et préparation du grand
jubilé entre autres.

Les cardinaux étaient à l'origine les membres du clergé de
Rome, dépendants de l'évêque de Rome qu'ils avaient- et qu'ils
ont toujours -la charge d'élire. Il faudra attendre la réforme
grégorienne en 1059, pour voir le Pape Nicolas II, définir avec
plus de précision le statut du Cardinal et surtout lui voir attribuer

10
Pour Jean-Paul II : Allocutions du 30 Juin 1979 ; 2 Février 1983 ; 28 Mai 1985 ; 23 Juin
1988; 29 Juin 1991 ; 30 Novembre 1994; 20 Février 1998 ; 22 Février 2000 ; 21 Octobre
2003 et pour Benoît XVI, allocution à l'Angelus du 25 Mars 2006 et allocution du 24
Novembre 2007.
25

un rang supérieur aux autres évêques de l’Eglise, fussent-ils
11
patriarches orientaux. Comme à l'origine les cardinaux
représentaient le clergé de Rome, leur classification en trois
ordres: épiscopat, presbytérat et diaconat, fut tout naturellement
adoptée :

-

-

-

les cardinaux évêques qui ont la charge des diocèses
circonvoisins (évêchés suburbicaires) de Rome, Ostie
étant réservé au cardinal doyen et Porto et Sainte
Rufine composant un seul évêché.
les cardinaux prêtres, titulaires des paroisses ou titres
de la ville de Rome,
et les cardinaux diacres, responsables des diaconies
romaines.

Aprèsles réformes de Nicolas II en 1059 et d'Alexandre III en
1181, seul le collège cardinalice eut le droit d'élire le pape.
L'élection n'était plus le privilège du clergé de Rome, dont les
pouvoirs en la matière étaient transmis au collège cardinalice.
Dès lors le clergé romain n'était plus le clergé urbis (de la ville),
mais bien le clergé orbis (du monde, en l'occurrence pour l'heure
l'Europe seule). Bien sûr il s'agit d'une analogie, car il existait –
et il existe -toujours un clergé à Rome. Depuis Pie XII d'ailleurs
les allocutions de l'évêque de Rome au clergé de son diocèse
(prêtres du diocèse de Rome), généralement prononcées au
début du carême, revêtent de la plus haute importance doctrinale
et pastorale.

ème
Donc,depuis la fin du XIIsiècle, les cardinaux, même
non prêtres et à plus forte raison non évêques, obtinrent la
prééminence sur les évêques et même sur les patriarches
orientaux. On pouvait obtenir le titre de cardinal sans avoir reçu
même un ordre mineur. Ce fut le cas du Cardinal Mazarin qui
n'était que tonsuré. Paul VI eut même l'idée de créer cardinal
Jacques Maritain, mais il n'osa pas, les temps ayant changé. Le


11
C'est cette raison qui poussa Jean XXIII, en 1962 à rendre obligatoire l'épiscopat pour
tous les cardinaux. Le Jeudi Saint 1962, il procéda à une vaste ordination de tous les
cardinaux qui n'étaient pas évêques. Ainsi furent ordonnés les cardinaux Ottaviani et
Jullien entre autres. Cette prescription se retrouve de nos jours dans le Code de droit
canonique. Depuis Jean-Paul II, certains nommés demandèrent une dispense pour rester
prêtres et ne pas être ordonnés évêques.
26

cardinal Antonelli secrétaire d'Etat de Pie IX n'était que diacre.
Par la bullePostquam veruspubliée en 1586, le Pape Sixte Quint
établit désormais que la nomination au titre de cardinal serait
réservée aux seuls clercs, c'est-à-dire les tonsurés d'au moins un
an et le même Sixte Quint fixa à 70 le nombre des cardinaux, en
mémoire des 70 vieillards choisis par Moïse et surtout des 70
sages qui traduisirent la Bible hébraïque en grec et qui sont
universellement connus sous le nom des Septantes. Enfin, il
divisa le collège cardinalice en 3 ordres: 6 cardinaux-évêques,
50 prêtres, 14 diacres. Ce nombre fut respecté jusqu'au
consistoire du 15 Décembre 1958, lorsque Jean XXIII dépassa
pour la 1ère fois le chiffre fatidique de 70. Paul VI mit une limite
de 120 pour les électeurs, mais point pour l'ensemble du Collège
qui dépassa le nombre de 200 sous Jean-Paul II, puis sous Benoît
XVI.

Auregard de nombreux abus, l’Eglise se décida à travers le
nouveauCode de droit canoniqueen 1917 à publiéréservé la
dignité de cardinal aux prêtres. Jusqu'au Concile Vatican II, les
cardinaux de l'ordre diaconal étaient prêtres, mais depuis le
deuxième Concile du Vatican, les prêtres élevés à la dignité de
cardinal doivent toujours recevoir la consécration épiscopale,
sauf dispense spéciale du pape. Le Code de droit canonique de
1983 reprend cette mesure. Le Pape Jean-Paul II a pourtant créé
cardinaux des prêtres qui n'ont pas été consacrés évêques par la
suite, par exemple les pères conciliaires Henri de Lubac, jésuite,
et Yves Congar, dominicain. En revanche, tous les cardinaux
actuellement électeurs sont titulaires de la dignité épiscopale.


Le Collège cardinalice

Il faudra attendre le règne du pape Eugène III, pour voir
les cardinaux former le Sacré Collège ou Collège des cardinaux.
Certains cardinaux occupent des positions particulières au sein
du Sacré Collège. On distingue: Le doyen du sacré Collège qui
cumule l'évêché d’Ostie qui lui est réservé avec son siège
épiscopal cardinalice, le camerlingue et le protodiacre. En effet,

27

12
ledoyen, mais le premier, c’est-à-dire non le plus ancien d'âge
dans la charge. Depuis Paul VI; le cardinalcamerlinguela de
sainte Église romaine assure la gestion temporelle du Saint-Siège
pendant la période de la vacance pontificale; leprotodiacre
assure des fonctions cérémonielles comme l'annonce des
résultats de l'élection pontificale. Les évènements qui réunissent
le Sacré Collège sont soit le conclave pour l’élection du nouveau
Pape, ou le consistoire pour décider sur des questions qui
touchent la vie de l’Eglise dans sa complexité.

Selon les trois ordres que nous avons énumérés ci-haut,
les cardinaux-évêques se voient attribuer l'un des huit anciens
diocèses situés autour de Rome : Albano, Frascati (anciennement
Tusculum), Ostie et Velletri, Palestrina Porto, Sainte-Rufine, et
Sabine. Cependant, les sièges de Porto et Sainte-Rufine sont unis
en un seul depuis 1119, et le siège d'Ostie est cumulé depuis
1914 par le doyen du collège des cardinaux, avec le siège qu'il
possédait au moment de sa nomination. De la sorte, les
cardinaux-évêques sont seulement au nombre de six, à quoi
viennent s'ajouter les cardinaux-patriarches. De nos jours, les
cardinaux évêques sont choisis par le pape parmi les cardinaux
des deux autres ordres, mais jadis un évêque pouvait être créé
directement cardinal-évêque.

De nos jours, les membres de la curie romaine créés
cardinaux le sont généralement dans l'ordre des
cardinauxdiacres (on les appellecardinaux de curie), tandis que les
évêques titulaires d'évêchés effectifs sont créés dans l'ordre des
cardinaux-prêtres (cardinaux en résidence). Les prélats âgés de
plus de quatre-vingts ans créés cardinaux ne peuvent pas élire le
pape; ils sont généralement dans l'ordre des cardinaux-diacres.

Les cardinaux-diacres peuvent cependant au bout de dix
ans opter librement pour l'ordre des cardinaux-prêtres. Ils
peuvent en même-temps conserver leur diaconie, qui est élevée
pro haec vicerang de titre, c'est-à-dire qu'ils conservent la au
même diaconie qui sera considérée comme une paroisse tant
qu'ils l'occuperont.

L'ordre protocolaire s'établit ainsi :


12
Actuellement le Cardinal Tonini, mais cela change très vite.
28

1.le doyen de l'ordre des cardinaux-évêques, qui est
également le doyen du collège des cardinaux; autrefois doyen
d'ancienneté parmi les cardinaux-évêques, le canon 352 du Code
de Droit Canonique stipule que les cardinaux-évêques doivent
élire parmi eux celui qui sera le doyen, et l'élection au décanat
doit être approuvé par le pape; le cardinal doyen est en même
temps, et traditionnellement, évêque d'Ostie; c'est à lui que
reviendrait la consécration épiscopale (avec l'assistance de deux
autres évêques, selon la prescription du concile de Nicée), d'un
nouveau pape qui ne serait pas encore évêque. C'est le cardinal
doyen qui, en l'absence du pape, convoque et préside le collège
des cardinaux ;

2. le vice doyen du Sacré Collège ;

3. les cardinaux-évêques dans l'ordre de leur élévation ;

4.les patriarches des Églises catholiques orientales dans
l'ordre de leur création cardinalice. Paul VI a établi qu'ils
n'avaient pas de place protocolaire. Si, sur les listes, ils sont
placés en 3° derrière le dernier cardinal évêque, dans les
cérémonies ils sont souvent placés juste derrière le cardinal vice
doyen, voire doyen ;

5.le cardinal protoprêtre qui est le doyen d'ancienneté de
l'ordre des cardinaux-prêtres ;

6.les cardinaux-prêtres dans l'ordre de leur création au
13
rang de- cardinal;

7.le cardinal protodiacre qui est le doyen d'ancienneté de
l'ordre des cardinaux-diacres (c'est à lui que revient la tâche
d'annoncer au monde l'élection du nouveau pape et son nom de
règne, depuis le balcon de la Basilique Saint-Pierre, par la célèbre
formule " Habemus papam... " ; c'est aussi lui qui couronnait le
pape de la tiare et qui, depuis l'abolition du couronnement, pose
le pallium sur les épaules du pape lors de sa messe
d'inauguration);


13
Notonsqu'un cardinal créé in pectore, c'est-à-dire sous le sceau du secret, prend sa
place d'ancienneté selon la date de sa création et non de sa promulgation :ainsi le
Cardinal Tomasek qui reçut la barrette en 1977, mais qui avait été créé cardinal en 1976.
Citons encore l'archevêque de Shanghai , créé cardinal en 1979, mais qui ne reçut sa
barrette qu'en 1991 etc.
29