LES JUIFS DE LACAUNE SOUS VICHY (1942-1944), ASSIGNATION À RÉSIDENCE ET PERSÉCUTION

LES JUIFS DE LACAUNE SOUS VICHY (1942-1944), ASSIGNATION À RÉSIDENCE ET PERSÉCUTION

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Cent dix-neuf victimes, des hommes, des femmes, des enfants, dont le seul crime était d’être Juifs dans la France de l’occupation ; c’est la le chiffre écrasant des personnes raflées à Lacaune les 26 août 1942 et 20 février 1943. Déportés ensuite vers les camps d’extermination nazis, aucun d’entre eux n’a survécu. Pourquoi Lacaune, petite bourgade de la montagne tarnaise, a-t-elle été désignée comme centre d’assignation à résidence par les hommes de Vichy ? Quel fut l’accueil que réservèrent les Lacaunais à ces Juifs étrangers ? Comment s’organisa le quotidien de ces derniers ? Face aux persécutions, qu’elles furent les réactions de la population locale et des juifs ?

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Ajouté le 01 juillet 2001
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EAN13 9782296419940
Langue Français
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Les Juifs de Lacaune sous Vichy (1942-1944), assignation à résidence et persécution

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9564-8

Sandra MARC

Les Juifs de Lacaune sous Vichy (1942-1944), assignation à résidence et persécution

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

Remerciements

Ce livre constitue la version remaniée d'un mémoire de Maîtrise en Histoire soutenu à l'Université Toulouse II en 1997 sous le titre: "Les Juifs de Lacaune-les-Bains 19401945, assignation à résidence, vie quotidienne, persécution, résistance" préparé sous la direction de Pierre Laborie. Je tiens à remercier tous les témoins dont l'accueil a été si chaleureux ainsi que tous ceux qui m'ont soutenue lors de la rédaction de ce mémoire. Un grand merci également à tous ceux qui ont œuvré à la diffusion de ce travail de maîtrise et plus particulièrement à Messieurs Jacques et Yankel Fijalkow qui l'ont patiemment remanié.

7

Table des matières

Avant-Propos Chapitre 1 - Vichy et les Juifs: ;' contexte general de l'etude " " 1. Les oubliés de l'après-guerre 2. Le tournant historiographique contemporain 3. L'assignation à résidence comme objet d'étude Chapitre 2 - L'assignation à résidence: de la mesure juridique à son application à Lacaune 1. Un héritage de la IIIème République 2. Un élément de la politique antisémite de Vichy 3. Le choix de Lacaune Chapitre 3 - Qui sont les Juifs de Lacaune entre 1942 et 1944 ? 1. Provenance des assignés 2. Nationalités des assignés 3. Situation économique et sociale des assignés 4. Les non assignés: libres mais surveillés 5. Témoignages de non assignés Chapitre 4 - Assignation à résidence et vie quotidienne 1- L'organisation du centre 2- La rencontre des Lacaunais et des Juifs assignés Chapitre 5 Subsistance, solidarité religieuse 1. La subsistance: travail et troc 2. La solidarité 3. Le culte 4. L'enfance assignée 9

Il
13 13 17 18

25 25 30 39 47 47 52 54 55 57 S9 59 65 81 81 82 85 88

-

et vie

Chapitre 6 - De l'exclusion à l'extermination 1. De la conférence de Wannsee à la déportation des Juifs de France 2. Vers la rafle du 26 aoOt 1942 3. Lacaune" sous un voile de deuil" : la rafle du 26 août 1942 4. De Lacaune à Auschwitz 5. Une lettre au Préfet 6. Persécution en zone sud Chapitre 7

95 95 97 98 106 109 110 117 117 117 121 122 125 127 135 139 139 140 142 144 150 150 152 153

- Sauvetage

et résistance

I. DU COTE DE LA POPULATION LACAUNAISE 1. Des Lacaunais bouleversés 2. La position délicate de la mairie 3. Les catholiques 4. Les protestants 5. Les secours: " La chaîne des braves gens" 6. Les limites d'une rupture II. DU COTE DE LA POPULATION JUIVE 1. Quelle conscience du danger? 2. Vivre avec la peur 3. Espoirs et inquiétudes 4. Résistance III. LA LIBERATION 1. Le départ des Juifs de Lacaune 2. L'Hôtel - hôpital CONCLUSION MEMORIAL DE LA DEPORTATION JUIFS DE LACAUNE DES

155 171 211 217

ANNEXES
SOURCES BIBLIOGRAPHIE
10

Avant-Propos
Permettez-moi, au seuil de cette étude, d'employer la première personne pour expliquer les raisons qui m'ont poussée à l'entreprendre. Il y avait plus de vingt ans que j 'habitais à Lacaune, petite commune tarnaise, lorsque j'appris par hasard que cette ville avait accueilli durant la Seconde Guerre Mondiale un grand nombre de Juifs. Intriguée par ce fait et par le silence qui l'entourait, je cherchais à en savoir plus. Une enquête rapide révéla que tous ces Juifs avaient été assignés à résidence dans la commune et que, malgré la présence de documents qui semblaient abondants, la question n'avait été que superficiellement étudiée. Dès lors, il s'agissait de répondre à plusieurs questions. Tout d'abord, quelle était l'origine d'une telle décision: quelles étaient la genèse et les buts qui motivaient l'assignation à résidence? Pourquoi Lacaune avait-elle été choisie pour remplir cette fonction? Qui étaient ceux qui furent frappés par cette mesure? Autrement dit, quel était le rôle dévolu à Lacaune dans le vaste dispositif antisémite du gouvernement de Vichy? Quelle était la vie quotidienne des assignés? Dans quelle mesure leurs libertés se trouvaient-elles restreintes? Comment furent-ils accueillis par la population locale? Face à la persécution, dont les rafles qui allaient s'abattre sur les Juifs de France durant l'été 1942, quelles furent les réactions des Lacaunais et des Juifs? C'est à ces principales interrogations que ce livre se propose de répondre. Sans doute est-il jalonné d'imperfections et ceux qui ont vécu durant la période dans cette petite ville le trouveront incomplet. Mais il n'a pour modeste ambition que d'essayer de retracer en partie cet épisode trop longtemps resté dans l'ombre de I'histoire locale et de mieux le comprendre en le replaçant dans un contexte plus général.

Chapitre 1 - Vichy et les J nifs :
contexte général de l'étude
Ce livre se veut une contribution à I'histographie de la condition des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale en France. Les références à ce thème sont abondantes et ont beaucoup évolué. D'abord ignorée, cette question occupe aujourd'hui une place centrale dans l'étude du régime de Vichy. Les raisons de cette évolution sont multiples et méritent analyse dans la mesure où elles permettent de mieux cerner la particularité de l'assignation à résidence des Juifs à Lacaune dans les années 1940. 1. Les oubliés de l'après-guerre Dans les années qui ont suivi la Libération, le sort des Juifs a été passé sous silence, essentiellement pour tides raisons qui n'avaient rien de déshonorant ni ne procèdent alors d'aucune volonté de dissimuler la vérité" 1. Ainsi, dès leur retour, le sort des déportés Juifs a été confondu avec celui de l'ensemble des déportés politiques. D'après Muriel Pichon2, il est possible qu'on ne se soit pas alpfs réellement rendu compte de la spécificité de la persécution et de l'extennination des Juifs. Le camp de Buchenwald devient le symbole de la déportation: mais a-t-on vraiment compris que si 30% des déportés de Buchenwald sont vivants, seulement 3% reviennent d'Auschwitz? Pendant l'été 1945, Lacaune accueille une centaine d'anciens déportés du Tarn venus dans la station sur les conseils de leur médecin. L'un d'eux, Louis Auger, se souvient de l'intérêt des Lacaunais pour le sort des déportés. De questions en
1 René Remond, Préface à Persécutions et sauvetages d'A. Cohen, Cerf, Paris, 1993, P 1. 2 Muriel Pichon, L'extermination des Juifs: Silence et distorsion de la mémoire à /a Libération in Les Juifs dans le regard de / 'autre, Presses Universitaires du Mirail et Vent Terral, Toulouse et Valduras, 1988, pp 81-93.

questions, une conférence est organisée: Il Y avait environ deux cents personnes et les gens posaient des questions. Chacun racontant son itinéraire, son arrestation, la prison, la condamnation et la déportation" 3. Louis Auger ne se souvient pas que, parmi le groupe de déportés, il y ait eu des Juifs. Il s'agissait plutôt, semble-t-il, de Tarnais arrêtés pour faits de résistance. Face à ces témoignages, les Lacaunais pouvaient penser que les Juifs étaient traités de la même façon que les autres personnes, confirmant l'amalgame fréquent entre déportés politiques et raciaux.
Il

Mais les Juifs eux-mêmes n'ont pas toujours dans leur majorité souhaité que l'on opère cette distinction. Après avoir été systématiquement désignés par le régime de Vichy, beaucoup désirent, après la guelTe, être à nouveau considérés comme des citoyens comme les autres, réintégrer la nation après en avoir été bannis pendant trop longtemps. Aussi, Il s'ils se mêlent à la foule célébrant la victoire ou rendant hommage aux victimes, c'est le plus souvent comme patriotes, anciens déportés ou résistants, rarement comme Juifs "4. Après avoir souffert cruellement de l'antisémitisme, certains d'entre eux peuvent encore, à tort ou à raison, craindre sa résurgence. Jean Paul Sartre l'a très bien compris lorsqu'il
écrit: Il

(u.) les journaux consacrent des colonnes entières

aux prisonniers de guerre, aux déportés. Va-t-on parler des Juifs? Va-t-on saluer le retour parmi nous des rescapés? Va-t-on donner une pensée à ceux qui sont morts dans les chambres à gaz à Lublin? Pas un mot. Pas une ligne dans les quotidiens, c'est qu'il ne faut pas irriter les antisémites. Plus que jamais, la France a besoin d'union. Les journalistes bien intentionnés nous disent: UDans l'intérêt même des Juifs, il ne faut pas trop parler d'eux en ce moment" Pendant quatre ans, la société française a vécu sans eux, il convient de ne pas trop signaler leur réapparition. Croit-on que les Juifs ne se rendent pas compte de la situation? Croit-on qu'ils ne comprennent pas les raisons de ce silence? Il en est parmi

4 Jean Estèbe, Les Juifs à Toulouse et en Midi-toulousain, Universitaires du Mirail , Toulouse, 1996, p 281. 14

3 Entretien avec Louis Auger.

.

Presses

eux qui l'approuvent et qui disent: de nous, mieux cela vaudra "5

uMoins il sera question
Il

Ainsi, le philosophe remarque-t-il que: Plus que jamais, la France a besoin d'union" . En effet, au sortir d'un conflit qui
a divisé et opposé les Français, il est nécessaire de trouver un élément fédérateur pour pouvoir envisager l'avenir. C'est dans ce contexte que se forge le mythe de la Résistance massive et victorieuse pendant que l'on châtie ceux que l'on considère comme des traîtres à la patrie. Le régime de Vichy lui-même est longtemps analysé à travers le prisme Résistance-Collaboration. L'histoire de Vichy, 1940-1944 de Raymond Aron6, dont l'influence perdure jusqu'au début des années 1970, met en avant la thèse d'un bon et d'un mauvais Vichy, incarnés dans les personnes de Pétain et de Laval. L'idée d'un Vichy-Bouclier prédomine, alors que l'étude de la politique d'exclusion et de répression n'est que peu évoquée. Selon Renée Poznanski7, la spécificité de la législation antisémite n'apparaît pas car elle est confondue dans l'ensemble des dispositions répressives. De plus, l'enchaînement des mesures est présenté comme la conséquence de l'alignement sur les ordonnances allemandes dont Laval est le responsable. Cette interprétation globale du régime de Vichy fait donc l'impasse sur la spécificité de sa politique anti-juive. Pourtant, même si nous avons vu que les Juifs sont désireux de réintégrer la communauté nationale et sont sensibles un temps aux appels à l'oubli, il faut souligner que nombre de survivants de la Shoah témoignent très rapidement de leur expérience. Dès 1943, le Centre de Documentation Juive Contemporaine (C.D.J.C) entreprend de regrouper les archives disponibles et, dès 1945, paraissent les premières
5 Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, CoIIection. Folio Essais, Paris, 1991, p 86. Notons que ces lignes ont été écrites en octobre 1944. 6 Raymond Aron, L 'histoire de Vichy, 1940-1944, Paris, Fayard, 1954. 7 Renée Poznanski, Etre Juif en France pendant la Seconde Guerre Mondiale, Hachette, Collection Vie Quotidienne, Paris, 1994, 859 p. 15

publications où la coopération franco-allemande est soulignée. Toutefois, ces ouvrages ne connaissent qu'une diffusion très confidentielle: Léon Poliakov, l'un des fondateurs du centre, déclare qu'ils Il ne parvenaient qu'entre les mains de deux à trois cents souscripteurs, presque tous des Juifs dûment engagés. Aucune librairie ne pouvant les vendre, aucun critique ne pouvait en parler" 8. Une dizaine d'années plus tard, Joseph Billig écrit 1£ Commissariat général aux questions Juives 9 et y démontre que la politique antisémite du gouvernement de Vichy mêle étroitement la soumission aux exigences de l'occupation et la fière revendication du particularisme de l'antijudaïsme français. La thèse de Vichy-Bouclier dont l'action aurait permis de sauver des Juifs est battue en brèche, mais ses conclusions, là encore, n'atteignent qu'un public restreint: IlIl ne s'agit donc pas de silence des intéressés mais de refus d'entendre de la part des gens auxquels ils s'adressaient "10. Refus d'entendre de la part de la famille, des proches, de la société en général, car l'esprit humain refoule cette réalité incom préhensi ble, inacceptable qu'est l'extermination délibérée des Juifs. Lors d'un entretien avec Henri Steiner, rescapé d'Auschwitz, celui-ci tente d'expliquer cette difficulté: tl C'est difficile à croire, je l'admets. Moi-même, je l'ai vécu et je sais que c'est vrai, surtout là où je suis passé, et je me dis que ce n'est pas possible... " Ainsi, l'étude de la participation du gouvernement de Vichy à l'extennination des Juifs se heurte aussi à des résistances psychologiques. Lors de nos entretiens, nous avons remarqué que certains témoins de la rafle du 26 août 1942 parlent d'abord d'Allemands avant de se reprendre pour dire qu'elle avait été opérée par des policiers de Vichy, preuve que l'idée de la participation du gouvernement français à la déportation est encore aujourd 'hui difficilement acceptable. Pour Maurice Cèbe, la rafle du 26 août 1942 a eu lieu en 1943 : Il Jusqu'en
8 Renée Poznanski, p 59. 9 Joseph Billig, Le Commissariat général aux questions Juives, Paris, Editions du Centre, 3 tomes: 1955, 1957, 1960. 10L. Valensi,Annales ES.C. n° 3 mai-juin 1993, p 494. 16

1942, on était en zone libre, personne ne touchait aux Juifs. Après, il y a eu cette rafle, en 1943, en mai ou en juin... " L'idée de zone libre est incompatible dans sa mémoire avec celle d'une rafle. De même en est-il des réactions que nous avons suscitées lorsque nous révélions à certains témoins le nombre de personnes arrêtées à Lacaune puis déportées. Ces réactions à nos réponses furent toujours la stupéfaction, ce qui confirme l'idée de Muriel Pinchonll selon laquelle on reconnaît aujourd 'hui l'existence d'un génocide Juif, tout en refusant de penser que des Juifs de Lacaune aient pu en être victimes. 2. Le tournant historiographique contemporain

Ainsi, pendant longtemps, la participation du régime de Vichy au génocide a été refoulée, tant par l'opinion que par les chercheurs. Il faut attendre le début des années soixante-dix pour que les thèses aroniennes soient contestées. Robert o. Paxton souligne dans La France de Vichy, 1940-1944 12la spécificité de la législation antisémite de Vichy et son indépendance à l'égard des pressions allemandes. Aidé de Michaël MaITUs,il reprend ces thèses dans l'ouvrage Vichy et les Juifs 13.Avec cette étude, le sujet quitte enfin la périphérie historiographique. Les deux auteurs, s'appuyant sur des archives écrites, démontrent que la politique antisémite s'inscrit dans le cadre de la Révolution Nationale et qu'elle aurait été favorablement accueillie par la majorité de la population, largement antisémite. Serge Klarsfeld est le premier à contester cette vision de l'opinion publique française. Dans Vichy - Auschwitz14, il démontre à son tour la
Il Muriel Pinchon, in Les Juifs dans le regard de l'autre, op cit., p 90. 12 Robert O. Paxton La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Le Seuil, 1993. 13 Robert o. Paxton et Michaël Marrus Vichy et les Juifs, Paris, Calmann Lévy, Coll. Essais, 1981. 14 Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, Paris, Fayard, 2 volumes: 1983 et 1985 17

responsabilité de Vichy mais souligne l'importance de retournement de l'opinion après les rafles de l'été 1942 et leurs conséquences bénéfiques c'est-à-dire le sauvetage des trois-quarts des Juifs de France. Ces études majeures
Il

constituent

un

tournant

historiographique:

Plus question, en elfet, d'étudier les

fondements idéologiques de la Révolution nationale sans aborder l'antisémitisme d'Etat. La volonté d'exclusion devient l'un des traits constitutifs du régime: les Juifs (...) en sont les principales victimes "15. Ainsi, l'étude de l'antisémitisme de Vichy occupe désormais une large place dans le champ de la recherche historique alors que les plaies provoquées par ces quatre années ne sont pas encore Voilà plus de 20 ans déjà que ces souvenirs refermées: enfouis et ce passé, méconnu des nouvelles générations, ont brutalement ressurgi dans la mémoire des Français. Ils font désormais partie de notre environnement politique et culturel. Ils appartiennent presque à notre quotidien (u.) La présence de ce passé est la trace d'un deuil inachevé" 16. Après avoir été longtemps jugé comme un point marginal, l'antisémitisme d'Etat est désormais considéré comme l'un des traits constitutifs du régime de Vichy.
U

3. L'assignation à résidence comme objet d'étude.
C'est dans ce contexte de l'étude des nombreuses mesures discriminatoires de Vichy que les camps de concentration du Sud de la France commencent à être étudiés17. Pourtant, il n'existe à notre connaissance, aucun travail sur l'assignation à résidence, autre moyen de mettre à l'écart les populations jugées indésirables et susceptibles de troubler la bonne marche de la Révolution nationale. Nous avons pu retrouver quelques informations relatives à ce sujet dans différents
15 Renée Poznanski, op.cit, p 63. 16 Eric Conan et Hemy Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Gallimard, ColI Folio-Histoire, 1996, p 13. 17 Citons par exemple Les camps du Sud-ouest de la France de MoniqueLise Cohen et Eric Malo (sous la direction de) Privat, Toulouse, 1994.

18

ouvrages, mais elles ne font guère l'objet de développements importants. L'étude de l'assignation à résidence des Juifs étrangers à Lacaune peut donc contribuer à une connaissance plus fine des conditions de vie quotidienne des Juifs en France pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais grâce à quelles sources et méthodes d'analyse? Les sources écrites ont constitué pendant longtemps l'unique matière première de I'historien, malgré leurs limites 18. En effet, les témoignages qui en ressortent ne sont que parcellaires, certains faits du quotidien n'y figurent pas. Ces sources ne retracent pas les nombreuses actions clandestines ni même, bien souvent, l'opinion de la population. Citons seulement, à titre d'exemple, ce rapport de Renseignements

Généraux de la fin de 1940:

Il

On commettrait une grave

erreur en prenant la silence actuel pour une adhésion tacite ou une approbation "19. Le recours aux sources orales s'impose donc pour pallier les nombreux silences des sources écri tes. Les sources écrites Comme les archives publiques de notre période sont encore frappées par le délai de prescription, une demande de dérogation est nécessaire pour les consulter2o. Armée de patience, nous avons eu accès aux Archives Départementales du Tarn et à celles de la Mairie de Lacaune. Les dossiers consultés aux Archives Départementales se composent essentiellement de rapports et de correspondances administratives. S'ils amènent des renseignements précieux, ils sont aussi fortement empreints d'idéologie et doivent à ce
18 Par exemple, Michaël Marrus et Robert O. Paxton dans Vichy et les Juifs, n'utilisent que des sources écrites et arrivent à la conclusion d'une France majoritairement antisémite. 19 Asher Cohen, Persécutions et sauvetages- Juifs et Français sous l'Occupation et sous Vichy, Cerf, Paris, 1993, 524 P .

20 Selon l'intervention de A. Charnay, Directrice des Archives départementales du Tarn: Les sources écrites consultables lors du
colloque Le Tarn dans la deuxième guerre Inondiale.

19

titre être analysés avec prudence. Pierre Laborie observe à cet égard une faille dans le discours policier: "il procède souvent de deux logiques contradictoires: les auteurs projettent dans l'opinion leur antisémitisme manifeste, comme s'ils voulaient leur donner une sorte de légitimité en le faisant partager par le plus grand nombre, mais ils laissent en même temps percer leur agressivité à l'égard du sentiment général en dénonçant les multiples complicités dont les Juifs bénéficieraient, justement, dans cette même opinion" 21. Autre signe de cette idéologie: l'association récurrente Juif marché noir. En tant que centre d'assignation à résidence d'individus jugés indésirables, Lacaune est étroitement surveillée, tout autant par les Renseignements Généraux que par les hommes du contrôle technique, c'est-à-dire du contrôle postal. Il s'agit là d'une redoutable arme secrète de Vichy22. En effet, contrairement aux services de la censure, qui suppriment parfois purement et simplement certaines lettres, les contrôles techniques font preuve de la plus grande discrétion en ouvrant les lettres "à la vapeur" pour en tirer le maximum de renseignements précis avant d'acheminer le counier jusqu'à son destinataire. Des passages ou bien même l'intégralité de la lettre sont reproduits et peuvent être transmis à différents services (gendarmerie, police économique, Renseignements Généraux). Toutefois, la circulaire du 15 juillet 1942 précise que les documents doivent être démarqués et transformés en renseignements de source sûre et d'origine inconnue"'l3. On serait presque touché par cette marque de discrétion de la part des services techniques si l'on ignorait que les renseignements fournis par cette violation du secret postal donnaient parfois lieu à des enquêtes plus approfondies qui pouvaient avoir de graves conséquences. Paradoxe: tout en réprouvant le principe en tant que citoyen, I'historien trouve dans ce type de document une mine d'informations révélatrices des préoccupations du
It

21 Paul Laborie, L 'opinion française sous Vichy, Seuil, 1990, p 41. 22 J. Poujol, une arme secrète du gouvernement de Vichy: le contrôle postal, in Cévennes, terre de refuge, Presses du Languedoc Club Cévenol, 1987, p 47. 23 J. Poujol, op cit, p 48.

-

20

pouvoir qui surveille de près Il l'étranger et les investigations
étrangères en France "24 et particulièrement les Juifs.

Les archives conservées à la Mairie de Lacaune se sont révélées être une source riche, abondante, et sur bien des points inédite. En effet, quatre cahiers intitulés It Assignés, Etat Civil" répertorient le nombre total de Juifs étrangers en résidence forcée dans la commune, leur date et lieu de naissance, leur ancienne résidence, leur date d'arrivée, de départ ou d'arrestation...25. Traiter ces données a nécessité un travail long et minutieux. EtlCffet, les trois premiers cahiers ont été utilisés du mois de mars 1942, date de l' arri vée des premiers assignés, jusqu'au mois de septembre de la même année26. Le quatrième registre a été utilisé à partir du mois de septembre 1942, c'est-à-dire après que la rafle du 26 aoftt ait décimé la majeure partie de la population juive de Lacaune qui, très rapidement, compte de nouveaux membres, à leur tour assignés. Ceux qui n'avaient pas été raflés ont été à nouveau répertoriés dans cet autre registre. Il a donc fallu établir une liste synthétisant ces deux éléments afin d'établir le nombre exact d'assignés et d'analyser les informations contenues dans ces dossiers. Le reste des archives de la Mairie nous a apporté quanti té de renseignements, notamment sur la vie quotidienne des assignés et l'opinion de la Mairie à leur égard. Ces archives publiques ont été complétées par quelques documents privés que certaines personnes ont eu l'amabilité de nous confier. Quant à la presse, sa consultation s'est avérée en grande partie décevante; elle est la plupart du temps aseptisée en raison de la censure. Souvent nous n'avons trouvé aucune différence de position d'un journal à l'autre.

24 A.D.T., Contrôle postaI 16. 25 Pour chaque personne sont consignés les renseignements suivants: Nom Prénom Filiation Etat Civil Nationalité Pièce d'identité

-

-

Résidence
Départ

à Lacaune

- N°

-

de dossier

-Résidence

-

précédente

- Arrivée -

-

- Observations.

26 1er dossier de A à C - 2ème dossier de C à S - 3ème dossier de S à Z.

21

A notre grand regret, nous n'avons pu nous rendre au Centre de Documentation Juive Contemporaine à Paris et nous tenons à remercier vivement Karen Taieb, archiviste dans ce centre, qui nous a aidée à constituer la liste des personnes arrêtées à Lacaune et déportées, d'après le Mémorial de Serge
Klarsf eld 27.

Les sources orales

Il faut commencer ici par ce qui semble au premier abord une évidence: pour avoir des sources orales, il faut trouver des témoins! Rencontrer des Lacaunais a été chose aisée. Tous nous ont ouvert leur porte avec plaisir pour nous faire part de ce qu'ils avaient vécu. Par contre, retrouver d'anciens assignés a été beaucoup plus difficile. En effet, la quasi totalité sont partis dans l'immédiat après-guerre. La majeure partie de ceux que nous avons pu interroger sont ceux qui ont gardé des contacts à Lacaune ou qui y sont revenus. Malgré les heures tragiques qu'ils y ont vécu, ils en gardent en général un bon souvenir, aiment venir y passer quelques jours de vacances, voire retrouver ceux qui les avaient hébergés et qui sont devenus des amis. Mais la majorité d'entre eux n'est jamais retournée à Lacaune: a-t-elle gardé un souvenir aussi favorable que les personnes que nous avons interrogées? A-t-elle été aussi bien accueillie? Ces questions restent à ce jour sans réponse et montrent à quel point il est difficile pour le jeune chercheur de cerner toute la réalité historique. D'autre part, il nous a paru nécessaire au bout de plusieurs entretiens de casser le réseau de connaissances (un témoin vous indique d'autres témoins...) qui s'était immanquablement établi car les témoignages n'apportaient plus guère d'informations nouvelles. Nous avons donc fait paraître deux appels à témoin dans le quotidien La Dépêche du Midi 28 pour tenter d'élargir autant que possible notre
27 Serge Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, ronéo, 1978. 28 Les 27 novembre et 4 décembre 1996, dans les pages départementales.

22