Louis-Joseph Lebret, précurseur de Vatican II
494 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Louis-Joseph Lebret, précurseur de Vatican II

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
494 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Lebret a été un de ces intellectuels qui ont contribué à l'essor d'une nouvelle orientation de l'Eglise. Dénonçant son conformisme spirituel et sa connivence avec les forces de la bourgeoisie, il a souhaité la réconcilier avec "les pauvres et les nécessiteux". Lebret préconise une Eglise ouverte sur le monde, les autres cultures et les autres religions. Il pratique plus la sociologie et l'économie que la théologie et pense indispensable l'abandon d'une liturgie à ses yeux surannée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 136
EAN13 9782296809079
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Louis-Joseph Lebret,
précurseur de Vatican II (1897-1966)
Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/


Série Monde moderne, Monde contemporain
L’enseignement de l’Histoire en Russie, Annie Tchernychev
Le Lys, Poème marial islandais, Eysteinn Á sgrímsson, présentation et traduction de Patrick Guelpa
Un homme de désirs : Einar Benediktsson, Patrick Guelpa
Toi qui écoutes, Jon Ó skar, traduction de Régis Boyer
Les elfes des falaises, Einar Benediktsson, présentation et traduction de Patrick Guelpa
Le Village J ó n ú r V ö r, traduit de l’islandais et présenté par Régis Boyer
Au-delà des mots, René Varennes


Série Eclectique
Il faut reconstruire Carthage, Patrick Voisin
Arrobazze, le petit thon des mers, France Duhamel
Une saison russe, Annie Teyssier
Une initiation à la philosophie de Claude Tresmontant, Paul Mirault Sueurs ocres, Elie Lobermann
Les difficultés de l’anglais. La voix passive, Christian Banakas
Lydie Garreau


L OUIS- J OSEPH L EBRET,
PRÉCURSEUR DE V ATICAN II (1897-1966)


Dans la dynamique sociale de l’Église,
auprès des marins-pêcheurs bretons,
et dans le développement économique mondial


Collection Kubaba, Série éclectique
Pour une Archéologie de Vatican II, n°1


L’H ARMATTAN
Reproductions de la couverture :
La déesse KUBABA (Vladimir Tchernychev)
La mer à Ploumanach, 1978
(Hélène Beaudon-Gaulme)

Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Roy

Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsoro
Relations publiques et communication : Annie Tchernychev, Sophie Garreau-Forrest Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard

Comité scientifique, série monde moderne, monde contemporain
Jean-Michel Aymes (Université de Paris III), Antonio Barragan (Université de Cordoue), Régis Boyer (Université de Paris IV-Sorbonne), Claude Hélène Perrot, (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Patrick Guelpa, (Université Charles de Gaulle-Lille 3), Hugues Lebailly, (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), George Martinowsky (Université Clermont II-Blaise Pascal), Paul Mirault (Professeur de philosophie), Perez Rey (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Hélène Pignot (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Olga Portuondo (Université d’Oriente), Annie Tchernychev (Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne), Richard Tholoniat (Université du Maine)
Ingénieur informatique
Patrick Habersack ( macpaddy@chello.fr )

Avec la collaboration artistique de Jean-Michel Lartigaud
et de Vladimir Tchernychev.


© L'H ARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54979-1
EAN : 9782296549791

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Lydie : A ma mère, à mon époux et à nos enfants : Emmanuelle et
Sophie
Nous : A notre chère défunte mère et à ses petits enfants.
Préface
« Accepteriez-vous de préfacer une thèse sur le Père Lebret, que les Cahiers Kubaba vont bientôt publier ? », m’a demandé un jour Michel Mazoyer. Bien sûr, cela ne se refuse pas, mais c’est peut-être cette acceptation spontanée qui appelle aujourd’hui explication.
En effet, combien se souviennent par nous de cette figure éminente du catholicisme social, rénovateur de la pensée sociale catholique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ?
Né en 1897, Louis Joseph Lebret était un Breton de la Côte – un malouin ou presque – et un marin. Trop jeune pour être mobilisé en 1914, il prépare Navale après son baccalauréat et s’engage dès 1915 comme apprenti marin, entre l’École navale dont il sort 3 e , devient officier de manœuvre et termine la guerre comme enseigne du vaisseau. En 1921, il est directeur des mouvements du port de Beyrouth, puis instructeur à Navale et officier en second de l’aviso Arras. À l’âge de 27 ans, il reçoit la Légion d’honneur.
C’est alors qu’il bifurque et choisit la vie religieuse dans l’ordre dominicain, y reçoit une solide formation philosophique et théologique d’inspiration aristotélo-thomiste, qui le structure définitivement sans qu’il s’y enferme. En 1929, il retourne à Saint-Malo : il y fonde la Jeunesse maritime chrétienne (J.M.C.), dans l’esprit de la J.O.C. – jeunesse ouvrière, le Secrétariat social maritime et, avec son ami Ernest Lamort, la Fédération française des syndicats professionnels des marins, ainsi qu’un journal, La Voix des marins. Sa vocation religieuse se réalise se réalise ainsi dans une activité sociale totalement séculière. En ces années de crise économique profonde, il contribue à une vaste réorganisation des pêches maritimes, lance le service social des gens de mer, enquête sur les pêcheries et le marché du poisson en Europe et en Afrique du Nord, sans hésiter à travailler avec les organisations dites « de gauche ».
En 1940, il est mobilisé à l’état-major de la Marine et affecté au Ministère de la Marine marchande comme expert économique. La défaite l’amène à s’établir à Marseille où il mène une étude sur les conséquences de la situation pour l’orientation des pêches méditerranéennes. En même temps, il élabore et fait adopter le premier statut des dockers, après qu’un de ses compagnons, le P. Jacques Loew, se soit fait embaucher sur le port pour connaître d’expérience leurs dures conditions de vie et de travail. Nous sommes ici à l’une des voies qui conduisirent, en ces années, à ce qu’on nommera l’expérience des prêtres-ouvriers.
Une longue étape s’achève, au fondement de la grande entreprise qui va suivre. Lebret monte à Lyon et s’installe dans sa banlieue à Écully, où, en septembre 1941, il fonde Économie et Humanisme {1} , pour l’humanisation de l’économie et une civilisation solidaire, à la fois « centre d’études des complexes sociaux » et lieu de formation permanente. En février 1942 sort le Manifeste d’Économie et Humanisme, signé de huit noms : les Pères Lebret, Loew et Moos, religieux dominicains, Alexandre Dubois (chef d’entreprise dans l’Isère), Jean-Marie Gatheron (inspecteur général de l’agriculture, auteur de Le pain et l’or ), René Moreux (directeur du Journal de la Marine marchande ), Gustave Thibon (le « philosophe paysan », vigneron-exploitant dans la Drôme) et François Perroux (économiste, futur professeur au Collège de France). Il suffit ici de renvoyer à l’excellente thèse que Denis Pelletier a consacrée à ce mouvement {2} tandis que Lydie Garreau s’attachait à son fondateur {3} .
En cette période de guerre mondiale et d’occupation allemande, on a reproché au P. Lebret d’avoir plus travaillé avec Pétain que combattu avec de Gaulle. S’il en a bien été ainsi, ce n’est pas que Lebret fût un ardent maréchaliste ou vichyssois, mais dans la mesure où le régime en place partageait ses propres idées et permettait leur réalisation. À la différence des hommes politiques, et, parmi eux, des démocrates-chrétiens, il pensait que la politique était seconde, au service de l’économie sociale et que son efficacité était subordonnée à un équipement intellectuel dont Économie et Humanisme proposait les outils. En août 1944, à l’approche des premiers contingents américains, il trouva tout naturel d’aller à leur rencontre dans sa tenue de lieutenant de vaisseau. Pour lui, une seule chose était essentielle : sa vision, son obsession d’une nouvelle civilisation à instaurer sous peine de catastrophe inévitable, échappant au libéralisme sans tomber dans le socialisme.
En ce sens, il est bien un héritier fidèle de la pensée sociale catholique telle qu’elle s’était construite depuis Léon XIII. Mais il est aussi un héritier novateur : par l’importance qu’il accorde à l’économie (il sera un lecteur attentif de Marx, avec l’aide d’un germaniste, Guillaume Dunstheimer) qui ne se limite pas à l’action sociale ; par son souci (hérité de Le Play) de l’enquête, des techniques d’enquête et de la connaissance du terrain. Économie et Humanisme a été une école de pensée et de formation, mais tout autant un laboratoire et un centre de recherche dotés d’un outillage très sophistiqué dont un des intérêts privilégiés sera la sociologie religieuse de la pratique cultuelle telle qu’elle était alors en vogue. Économie et Humanisme, c’est un équipement lourd au service d’un grand objectif : « changer le monde, une tâche pour l’Église », ainsi que dira son disciple Vincent Cosmao.
En octobre 1944, Lebret entre au C.N.R.S. comme maître de recherche en sciences économiques. Il en deviendra en 1961 le premier directeur de recherche de classe exceptionnelle en sciences humaines, une année avant Michel Lejeune – le linguiste – à Paris. Il y a certainement un ouvrage à tirer de la vingtaine de rapports annuels que sa fonction l’obligeait à rédiger. Le directeur d’Économie et Humanisme était aussi fonctionnaire contractuel, puis titulaire de l’État.
Dès la fin des années 50, une troisième étape s’amorce, marquée par la fondation en 1958 de l’IRFED, Institut pour la recherche, la formation et le développement, voué en fait au « tiers-monde » (une expression de Georges Balandier, popularisée par Alfred Sauvy) : Amérique Latine, Afrique noire, Proche-Orient. Lebret assume des responsabilités considérables en pilotant des plans de développement dans plusieurs États du Brésil, en Colombie, au Sénégal et au Liban. Des études sur les besoins des populations le conduisent en Argentine, en Uruguay, au Chili, au Venezuela, et même au Vietnam. Les archives publiques de ces pays restent à ce jour inexploitées et même non signalées : qu’ajoutent-elles aux archives françaises ?
Ses dernières années seront occupées en particulier par les problèmes internes de l’Église catholique. Il a la confiance et l’admiration du pape Paul VI (il sera le principal rédacteur de son encyclique Populorum progressio sur le développement des peuples). Il joua au concile de Vatican II un rôle d’expert écouté sur toutes les questions de justice sociale et de rapport au monde de l’Église et de ses membres, alors qu’il était miné par le cancer qui allait l’emporter le 20 juillet 1966.
J’ai connu un autre personnage de sa génération d’une envergure comparable : Mrg Jean Rodhain (1900-1977), fondateur en 1940 de l’Aumônerie générale des prisonniers de guerre pendant le régime de Vichy, des « Missions vaticanes » à la Libération et du Secours catholique en 1946 (il était aux côtés du général Leclerc à l’heure de la capitulation de Paris et avec l’armée américaine à la libération de Buchenwald). Leur vie parallèle serait d’un grand intérêt et riche d’enseignements. Ils ont connu les mêmes obstacles, les mêmes résistances : ils ont agi à l’échelle mondiale. Ils ont préféré la pensée réalisatrice à la pensée spéculative. Ils se sont voulus avant tout hommes d’Eglise, à son service, faisant – à la suite de Jacques Maritain
– une distinction majeure entre la personne et le personnel de l’Église. Ils ont été particulièrement attentifs au réel, à sa complexité, à ses lenteurs.
S’il y a ici une énigme, qui les dépasse, c’est bien que les deux hommes n’ont jamais coopéré, ne se sont pas fréquentés, et se sont mutuellement ignorés. Le tiers-monde et son développement n’étaient pas ce qui préoccupait Rodhain, et la charité redistributive qu’il pratiquait n’était pas celle qui inspirait à Lebret la mise en valeur des ressources – humaines et matérielles – négligées, méprisées ou même écrasées. La pensée du religieux dominicain a beaucoup évolué, mais elle est restée fidèle à trois thèmes : l’importance de l’économie et d’une science de l’économie, la sousestimation de cette importance par l’Église catholique et sa doctrine sociale, les carences de l’économie capitaliste et de ses principes libéraux. À une époque où l ’humanisme était dans le vent – et, en particulier, l’humanisme chrétien –, l’économie capitaliste n’était pas un humanisme.
On comprend pourquoi l’offre de préfacer une thèse universitaire consacrée à une telle personnalité ne se refuse pas. En réalité, ce n’était pas exactement le cas. En fait, il ne s’agissait pas de publication d’une thèse récemment soutenue, mais de la réédition d’une thèse qui n’était jamais venue à soutenance. Et c’est là que se noue le drame, puisqu’il faut bien parler de drame. J’ai connu plusieurs cas analogues : c’est le seul qui ait pris un tour dramatique. Au drame s’ajoute le paradoxe : il est rare qu’une thèse repoussée soit éditée ; il est exceptionnel qu’elle soit rééditée.
Le schéma est toujours le même : des personnes qui, la quarantaine passée, sans formation universitaire, étrangères au sérail universitaire, entreprennent leurs études doctorales, au prix d’un travail astreignant, puis une thèse, insuffisamment dirigée faute de temps, en même temps que difficilement dirigeable, à une étape de la vie où l’esprit, structuré, a perdu en souplesse ce qu’il a gagné en assurance.
J’aurais aimé connaître Lydie Garreau. Ce devait être une personne attachante et une forte personnalité, généreuse autant que bûcheuse. Ses débuts n’avaient pas été faciles. Elle était arrivée aux études doctorales à coup d’équivalences, sans être ni bachelière, ni licenciée. Elle était d’abord passée par le Centre national d’enseignement professionnel notarial après un examen d’entrée, et, en 1975, elle y avait obtenu son diplôme – le premier – de Premier clerc de notaire au terme de quatre années d’études.
Elle aurait pu poursuivre dans la carrière et même devenir notaire. Encore six ans, et elle aurait décroché son certificat d’aptitude à la fonction. Elle préféra bifurquer pour des raisons mélangées. En bref, elle avait d’autres aspirations et ses activités militantes au sein du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) lui avaient découvert d’autres horizons. Elle s’inscrivit donc à l’Institut catholique de Paris, à l’Institut des sciences sociales et économiques, et, comme d’autres avec elle, commença à combler ses lacunes. Son ardeur au travail semble y avoir été particulièrement appréciée.
J’ai connu, je l’ai dit, plusieurs cas de ce genre soit directement dans les universités françaises, soit indirectement à l’Institut catholique de Paris. C’est toujours une situation délicate sans solution générale : comment faire accéder au niveau de doctorat – le dernier des grades, après le baccalauréat et la licence, celui qui qualifie pour être professeur de faculté – des étudiants dépourvus de la formation initiale, qui classiquement, y prépare ?
Les attestations qui figurent à son dossier sont sans équivoque : Lydie Garreau ne lésina pas. Elle donna les meilleurs espoirs au directeur adjoint de l’Institut (qui n’était pas encore érigé en faculté), Jacky Ducatez – un formateur exigeant plus qu’un chercheur, ancien élève de Pierre Bourdieu, et c’est lui qui l’engagea dans une thèse sur le Père Lebret à la suite d’un mémoire de maîtrise qui la prépara au sujet {4} . Elle travailla d’arrache-pied à son sujet, dépouillant les archives personnelles du P. Lebret qui venaient d’être classées et qui lui furent libéralement ouvertes tandis que l’accès aux archives dominicaines lui avait été refusé.
Elle fut enfin en mesure de déposer sa thèse – Louis Joseph Lebret dans la dynamique sociale de l’Eglise (1897-1966), titre en partie gardé pour le présent ouvrage, dont la soutenance fut fixée au 23 mai 1996 à 9h30. Et c’est dans cet intervalle que tout se gâta, non sans raison valable peut-être, mais d’une manière qui laisse le goût amer d’une affaire mal gérée.
Il est trop tard pour espérer faire une lumière complète sur ce qui s’est passé. Les deux protagonistes ont tragiquement disparu, Jacky Ducatez en 2005, Lydie Garreau en 2007. Les autres protagonistes ont gardé que des souvenirs estompés. Restent deux pièces au dossier : le rapport mitigé du directeur en titre de la thèse, le P. Louis de Vaucelles, et le rapport bref, mais négatif, de Jacky Ducatez. Les corrections demandées à la doctorante ne sont pas convaincantes, et elle s’y refusa.
Deux appréhensions accompagnaient la demande de corrections : la sévérité des critiques que pourrait faire lors de la soutenance le P. Hugues Puel, membre d’Économie et Humanisme et maître de conférences en sciences économiques à l’Université de Lyon II ; la réaction de la doctorante si toute mention était refusée par le jury au terme d’une discussion houleuse. Le 18 mai, Lydie Garreau annonçait à ses amis qu’à la suite « d’un incident de dernière minute », la soutenance était « ajournée ».
La thèse ajournée n’en trouva pas moins, très vite, un éditeur lyonnais au catholicisme flamboyant – Golias – heureux de réparer cette « censure scandaleuse ». L’ouvrage parut onze mois plus tard, pour le centenaire de la naissance du P. Lebret, sous un titre – Un homme traqué {5} – qui déformait à la fois l’esprit du travail et la figure de son héros. Le P. Lebret était un marin, habitué aux temps de gros grain et qui n’a jamais lâché la barre. S’il y eut quelqu’un à se sentir traqué, ce fut bien Lydie Garreau, qui ne se remit jamais de cet échec. Et si quelqu’un a réparé cet échec, c’est bien à l’une de ses filles, entrée en carrière universitaire, à qui l’on doit la réédition de cet ouvrage.
Les bons livres sont nombreux qui ne répondent pas aux critères académiques exigés pour une thèse. Les amis du P. Lebret – et, à sa tête, Raymond Delprat, son collaborateur le plus proche – avaient eux aussi de leur côté exprimé quelques réserves. Il reste que, même après la thèse consacrée par Denis Pelletier à Économie et Humanisme, parallèlement à Lydie Garreau, le travail de celle-ci, à ce jour, n’a pas d’équivalent. Il témoigne d’une familiarité exceptionnelle avec les traces laissées par un homme, sans peut-être en prendre toute la mesure, mais qui la suggère en s’attachant à l’homme véritable qu’il fut.

Émile POULAT
Directeur d’études
À l’Ecole des Hautes études
en Sciences sociales
Introduction
Louis-Joseph Lebret {6} , officier de la marine nationale puis dominicain, est né près de Saint-Malo en 1897, quelques années après la parution, le 15 mai 1891 de l'encyclique Rerum novarum de Léon XIII, sur la condition des ouvriers ; cette encyclique constituera la base de l'enseignement social de l'Église. Durant toute sa vie Lebret affirmera constamment son appartenance à cette tradition catholique. Il était directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), docteur honoris causa de l'université de Sao Paulo, conseiller économique des gouvernements du Sénégal et du Liban, qui lui décerneront des titres et distinctions : le premier pays, celui de Grand officier de l'Ordre ; le second celui de Commandeur de l'Ordre. A la fin de sa vie il sera expert au deuxième concile du Vatican et chef de la délégation du Saint-Siège à l'ONU. Sa connaissance des problèmes maritimes marquera ses différentes découvertes d'abord en France puis dans le monde. L'expérience de Lebret dans les années 30, dite "le mouvement de Saint-Malo" fut pour lui le point de départ d'une prise de conscience, simultanément de la déchristianisation des gens de mer en Bretagne et de leur détresse, qui résultait de la désorganisation dans les pêches, conséquence de la crise de 1929. Estimant plus efficace de s'occuper d'abord de la restructuration des pêches maritimes françaises, tout en propageant dans ce milieu la doctrine sociale de l'Église, par le journal La Voix du marin, il suscite entre autres la Fédération des syndicats professionnels des marins et contribue à la fondation des comités interprofessionnels des pêches maritimes. C'est au cours de cette première expérience qu'il perçoit la nécessité de lier l'économique et le social, le temporel et le spirituel. Sa préoccupation constante de susciter un changement des structures et des mentalités le conduira, au lendemain des crises de 1936, à fonder Économie et Humanisme, centre d'études socio-économiques qui se donnera pour tâche de penser l'économie en fonction des diverses réalités sociales. L'objectif initial de ce centre était la préparation d'une doctrine et d'une méthodologie pour l'élaboration d'une "économie humaine", méthode originale à l'époque pour l'analyse des complexes sociaux. Cette méthode sera mise au point de 1941 à 1948. En 1945 Lebret fonde la Sagma (Société pour l'application du graphisme et de la mécanographie à l'analyse). Ce travail de recherche doctrinale trouvera son point d'application dans les enquêtes d'aménagement et études d'agglomérations urbaines. De nombreuses publications à cette époque : Le Manifeste de 1942, l'Ordre communautaire de 1943, Positions clés de 1946, le Guide du militant de 1946 et 1947, trois tomes, le troisième intitulé De l'efficacité politique du chrétien, ainsi que sa "Note sur l'action catholique et l'action temporelle" parue dans le n°25 de la revue Masses ouvrières de juillet 1947, nous permettront de percevoir l'orientation et les étapes de sa recherche.
Le cours que Lebret donnera à Sao Paulo en 1947 à l'École de sociologie et de politique mettra en évidence la nécessité d'opter, entre le capitalisme et le marxisme, pour une politique à la fois personnaliste et communautaire ; elle représente pour lui le passage d'une démocratie formelle à une démocratie réelle. Par ailleurs, son voyage au Brésil marquera pour lui une nouvelle prise de conscience, car, à la suite de diverses enquêtes, il observe la différence dans les niveaux de vie entre les pays d'Amérique latine et les pays industrialisés. Cette année-là marque aussi le début de la guerre froide, les États-Unis discutent au sujet du Plan Marshall, et le 3 avril 1948 le président Truman signe la loi permettant l'application de ce plan.
Une autre fondation naît en 1958, du besoin constant de Lebret de former des entraîneurs, des personnes compétentes et responsables : l'Irfed (Institut pour la recherche et la formation en vue du développement harmonisé), Robert Buron en sera le co-fondateur. Les derniers ouvrages de Lebret : Suicide ou survie de l'Occident (1958), Manifeste pour une civilisation solidaire (1959), Le drame du siècle (1960), Dynamique concrète du développement (1961), Développement = révolution solidaire (1966), publication posthume, mettent en évidence notamment l'exigence d'une solidarité universelle. Lorsque Paul VI citera Lebret dans son encyclique Populorum Progressio, sur le développement des peuples, c'est à son ouvrage de 1961 qu'il se référera : « Nous n'acceptons pas de séparer l'économique de l'humain, le développement des civilisations où. il s'inscrit. »
Notons aussi que le dominicain, voulant actualiser son ouvrage de 1947 sur L'Efficacité politique du chrétien, publiera en 1962 Dans le combat du monde.
Après cette rétrospective rapide des fondations et expériences principales de Lebret, il nous apparaît intéressant d'étudier l'itinéraire social de l'un des rénovateurs du catholicisme français. Il est l'un de ceux qui aura su mettre en relief, tant les principales tensions internes à l'Église, que celles du monde moderne. A la fois sociologue et religieux, Lebret se heurtera à de nombreuses difficultés durant la période sombre des années 50 ; son sens de la stratégie et de l'efficacité lui permettra de voir au-delà des problématiques du moment. A la fois sensible aux problèmes internes de l'Église, dénonçant ce qu'il appelle « l'infantilisme » de celle-ci et l'image négative qu'elle donne au monde, et impressionné par ses observations des réalités économiques et sociales de la France d'abord, du monde ensuite, il fera quelques propositions pour permettre surtout à l'Église de sortir d'un système figé, trop juridique et archaïque.
Comme de nombreux pionniers français depuis deux cents ans, Lebret a renouvelé, non sans peine, le discours social de l'Église ; sa pensée et son apostolat se sont trouvés, d'étapes en étapes, sauf vers la fin de sa vie, dans un tel état de suspicion devant les plus hautes autorités de l'Église et de son Ordre, qu'il fut obligé, soit d'interrompre momentanément ses activités, soit de se mettre en contradiction avec les décisions prises à Rome. Un bref rappel en liminaire de son milieu familial et social et de son passage de la marine nationale à l'Ordre de Saint-Dominique, ainsi qu'un large développement au cours de cet essai de la vie, de l'œuvre, et de l'ouverture de cet homme, nous permettra il nous semble, de mieux saisir le caractère et la personnalité de celui-ci, ainsi que sa participation à la rénovation du catholicisme social. L'analyse que nous ferons essaiera de mettre en relief la stratégie de Lebret qui, à travers diverses réussites, tâtonnements et tensions, tant avec les clercs qu'avec les laïcs, se corrigera, attaquera certaines positions idéologiques, en approuvera d'autres qui correspondaient plus à ses vues chrétiennes, ses intuitions, son pragmatisme, pour redonner à l'Église une image dynamique, solidaire, proche des exclus. Son principal objectif sera de la débarrasser de ses visions archaïques, de ses lenteurs, de ses maladresses, pour la conduire vers un dialogue avec le monde.
Le milieu familial et social
Louis-Joseph Lebret est né le 26 juin 1897 au Minihic (Ille-et-Vilaine) dans cette région bretonne de Saint-Malo/Saint-Servan, sur l'embouchure de la Rance ; il fut inhumé dans le cimetière de ce village, à proximité duquel il trouve une petite église garnie de vitraux parmi lesquels figure une représentation de Lebret en religieux, sans sa pipe ni son béret, sans non plus son appareil photographique.
Il appartenait à une famille de marins et de paysans. Son père était premier maître charpentier dans la marine nationale. Ce n'est qu'à l'âge de 22 ans qu'il prendra conscience de l'influence exercée par celui-ci. Lorsqu'il était enfant, son père lui semblait peut-être lointain, par opposition à sa mère adoptive. C'est vers l'âge de 6 ans, selon lui, qu'il commença à faire ses premiers pas en sociologie, il observa à cette occasion le comportement politique de son père sans comprendre alors l'influence que celui-ci exercera sur ses options futures. Après de nombreuses années, en 1957, remarquant que son père s'était mis à l'écart du comportement ordinaire des marins de l'époque, il notera : « Mon père, qui était ardent républicain, mais ne manquait jamais la messe dominicale, bien qu'il eut été marin pendant 30 ans, se présentait aux élections municipales. Un camarade de 3 ou 4 ans plus âgé, mais dont le père qui avait fait la même carrière, était le leader farouche anticlérical du village, m'aborda en disant : "Toi aussi, tu es un chouan". Lui deviendrait instituteur laïc, on avait fermé l'école libre en 1902... J'entrais donc tôt dans la sociologie des appartenances antagonistes de l'Ouest de la France, cléricaux et anticléricaux. Si mon père apparaissait comme "chouan", parce que pratiquant, il n'était pas moins antimonarchiste et protagoniste fervent du progrès, en conflit de ce fait avec les leaders conservateurs et royalistes. L'un d'entre eux d'ailleurs n'était pas du tout pratiquant, et cela à dire vrai, semblait extraordinaire, anormal... Quelques familles se disputaient l'influence politique, les unes de droite, les autres d'une gauche très modérée qui, peu à peu, entrerait dans le jeu radical, puis dans l'ambiance socialiste sous l'influence d'un instituteur hostile à l'Église et d'un jeune leader, patron artisan qui avait été le chef des enfants de chœur quand il commençait à exercer cette fonction. » {7} En outre, Lebret montre la passivité des marins et leur manque d'organisation lors de l'opération des "Inventaires", et l'explique par la crainte de ceux-ci de perdre leur pension par une attitude antigouvernementale, car de nombreux marins étaient retraités, soit de la marine de guerre, soit de la marine marchande.
L'enfance de Lebret sera marquée plus fortement par sa mère adoptive. Elle sera le noyau de toute son existence. Il faut dire que M. Lebret son père, après quelques années de mariage, perdit son épouse. Deux enfants étaient issus de cette union : Pierre et Louis. Ce dernier était donc orphelin à l'âge de deux ans. Le père se remaria avec une amie d'enfance, Anne-Marie Poidevin. Lorsque Lebret rédige son essai sur La nature et les conditions du progrès au cours de la Seconde Guerre mondiale, le portrait qu'il fait de sa mère adoptive nous informe sur la grande place qu'elle prit dans son existence et dans tous ses comportements ultérieurs {8} : « Depuis que j'écris sur le progrès, mon imagination est hantée par le souvenir de celle que j'appelais "maman". Elle n'était pourtant pas ma mère selon le sang ; mais elle fut pour moi, pendant plus de quarante ans, la plus tendre et la plus avisée des mamans. Je lui dois tout, sauf le premier don de la vie. Comment se fait-il donc que le souvenir de cette humble femme soit pour moi si indissolublement lié au concept de progrès ? C'est sans doute parce qu'elle incarnait de façon supérieure le plus authentique progrès, parce que la nature et la grâce avaient réalisé en elle un équilibre exceptionnel. Elle n'était pourtant qu'une paysanne bretonne, fille de douanier, sœur de marin, femme de marin ; elle tenait à la terre par toutes ses fibres, mais par la mer près de laquelle, enfant, elle conduisait le troupeau, elle était en communion avec l'univers. Elle s'y entendait aussi bien en culture qu'en élevage ou en travaux domestiques, mais elle entendait depuis toujours tous les hommes qui fréquentaient la maison parler de tous les faits de l'univers. Des capitaines l'avaient courtisée, au moment où elle pensait plutôt se faire religieuse ; un de ses cousins, qui n'était pas resté au séminaire, devait exercer sur elle une profonde influence intellectuelle ; c'étaient les gens les plus instruits qu'elle ait fréquentés. » Lorsqu'il parle de certaines vertus propres à cette paysanne bretonne, c'est comme un hymne de reconnaissance : « Tournée vers la terre, regardant l'horizon marin, bienveillante et bienfaisante pour autrui, suffisante devant le ciel, elle avait tout ce qui, de beaucoup, compte le plus. Elle aimait le travail et le faisait bien, elle y était courageuse. "On va bien loin après être fatiguée ! ", nous disait-elle souvent à mon frère et à moi- même, quand, au milieu des champs, nous commencions de nous plaindre... Mon frère et moi ne restions pas oisifs pendant les vacances, pour que nous grandissions dans une atmosphère de travail et de grâce. Quelquefois, nous avions, pour nous aider, un journalier et des journalières ; maman le craignait un peu, de peur que quelque parole ne leur échappât, ou que l'on ne parlât mal du prochain. Non, cette paysanne n'était pas arriérée. Tout ce qu'elle faisait était raison, mesure. Ille fallait bien d'ailleurs pour qu'elle s'en tirât sur une terre aussi modeste. Elle savait calculer, prévoir, se priver. Elle n'acceptait pas de devoir un sou à quiconque ; l'usage du crédit, pour s'établir, lui paraissait presque aussi abominable que le retard à payer ses dettes. Elle aimait ce qui est net, et le seul argent qu'on a gagné par son travail. Pour elle l'argent c'était du travail, et des privations, et la puissance de faire honneur à ses affaires et de faire du bien. »
Sa mère représentait donc pour lui un modèle d’équilibre : "équilibre personnel", et "équilibre familial". C'est elle qui est à la source de son dédain pour les sociétés financières, et pour les matérialismes, tant capitalistes que socialistes, car, pour sa mère, « les valeurs premières étaient les valeurs divines, de foi, de simplicité, de confiance, de tendresse, les valeurs de cœur et d'esprit, de travail, d'effort continu, de prévision raisonnable. L'argent ne les mesurait pas. Et le progrès, cela allait de soi, était le progrès qui se fait dans l'âme, à mesure qu'on grandit dans la connaissance, dans l'amour dans la bienfaisance ». S'adressant à ceux qui lui reprochaient de mépriser le matérialisme, Lebret leur dit : « Cela tient à cet enseignement maternel qui domine toujours toute ma formation humaine, et qui me fait toujours crier : "Attention ! " quand je sens en péril les plus hautes valeurs, le plus authentique progrès. »
Ce texte nous parait fondamental dans la mesure où il nous permet de mieux comprendre la personnalité de Lebret, sa pensée et ses nombreuses expériences, et son objectif premier. Le rappel par Lebret de ses souvenirs d'enfance nous pose quelques questions, elles pourraient avoir une coloration quelque peu psychologique, mais il nous paraît important de les relever. En effet, il nous dit être "hanté" par sa mère qui craignait que ses enfants parlent aux journaliers. N'a-t-il pas vécu très tôt cette interdiction de dialoguer, d'être avec les autres, d'être avec le monde ? Cet amour maternel idéal n'était-il pas pour lui une limitation de son univers, un enfermement en quelque sorte, et le reflet d'une tension, entre le désir d'une douce sécurité et la tentation d'une évasion radicale ? Il parle d'elle d'une manière romantique et sentimentale, mais n'aime-t-il pas la voir à distance ? Si elle est rentrée dans le rythme de son langage et de ses comportements, le regrette-t-il ? Apparemment non, mais pourquoi cherche-t-il tant à se justifier ? Agé de près d'un demi-siècle il déclare qu'il ne peut pas vivre sans elle, qu'elle se manifeste à tous les carrefours. Il ne cesse durant toute sa vie de courir, de voyager, en fait de chercher, mais chercher qui ? Chercher quoi ? Lorsqu'il retourne à son pays natal en général en été, n'est-ce pas le domaine maternel, qu'il veut retrouver ? N'est-ce pas le lieu qui semble le plus l'apaiser, le reposer, et en même temps lui donner le courage de poursuivre son combat ?
F. Malley, op, son associé, a souligné en ces termes la représentation maternelle pour Lebret de l'Église : « Dans l'Église il était chez lui, elle était sa mère. On ne renie pas sa mère, même si elle a des défauts, même si elle vieillit. Que le P. Lebret ait souffert des lourdeurs de l'Église, de son "appareil" parfois stérilisant, de ses prudences, de la lâcheté des hommes, cela n'est pas douteux. » {9} Nous verrons dans les pages qui suivent que Lebret essaiera de s'exprimer souvent à ce sujet avec une extrême prudence. Pour lui la fidélité à l'Église, ne consistait pas à répéter des doctrines périmées, il voulait dépasser une vision quelque peu passéiste d'une Église enfermée dans ses certitudes et ses méthodes archaïques.
Pour poursuivre l'esquisse du milieu familial de Lebret il y a lieu de parler maintenant de son grand-oncle Jacques Cartier. Il était si fier de faire partie de sa famille, qu'il indique son lien de parenté avec J. Cartier lorsqu'il établit un curriculum vitae, qu'il appelle Points de repères. Ce curriculum vitae comportait divers renseignements nécessaires pour la publication de ses articles dans divers journaux, pour ses conférences ; également, pour des demandes provenant de certains organismes en vue de l'élaboration de dictionnaires biographiques {10} . Lebret avait une grand-mère, nommée Anne Cartier. Il s'est demandé dans sa jeunesse si elle avait un lien de parenté avec le célèbre découvreur. A-t-il fait des recherches généalogiques ? Nous l'ignorons. Toujours est-il qu'il a souvent souligné cette illustre parenté. L'année de la fondation d'Économie et Humanisme en 1942, il publiera, dans le premier numéro de la revue, un article intitulé : "La notion de la communauté", sous le pseudonyme de Nicolas Cartier. Il appréciait, chez J. Cartier, son goût de la découverte. Aussi, Lebret, avide d'exploration et de recherche, s'appliquera à découvrir différentes personnes au hasard de ses rencontres. Ses différentes expériences de la marine nationale, à l'Ordre de Saint Dominique, les marins-pêcheurs qu'il côtoiera dans les années trente, puis tous ceux qu'il rencontrera plus tard tant en France que dans le monde, seront l'objet pour lui de nouvelles explorations. Lebret exprime avec quelque romantisme et moralisme diverses découvertes : « L'homme que j'aborde, c'est cet homme de ma génération, celui-là que je rencontre sur ma route, qui entre plus ou moins dans ma vie ; c'est l'homme près de qui je passe, qui accepte ou refuse mon influence. C'est l'homme qui me bafoue, me méprise ou me persécute ; c'est cet homme-là qui va m'intéresser, parce que c'est celui qui est, à n'en pas douter, mon proche prochain. Un homme ou plutôt, des hommes, des créatures humaines en chair et en os que l'on voit là, devant soi, que l'on connaît de mieux en mieux, qui pénètrent en vous par votre sensibilité et qui pénètrent aussi dans votre intelligence, qui vous deviennent familières et vous apparaissent selon ce qu'elles sont... Ils sont là autour de nous, et chacun en a fait la découverte un jour... Chacun d'entre vous peut, réfléchissant à cette rencontre avec d'autres créatures humaines, à cette découverte progressive de nos frères en humanité, s'en rendre personnellement compte. Mais peut-être ne les avez-vous pas découverts ? Pour ma part, quand je cherche à découvrir ces hommes, je les rencontre à partir du moment où je commence à réfléchir. » {11}
Pour terminer avec son milieu familial, on ajoutera que Lebret appartenait à une famille bretonne « très profondément chrétienne », quatre sœurs de son père sur cinq étaient religieuses, et l'un des fils de la cinquième sœur, plus âgé que lui est devenu prêtre {12} . Il y aurait eu aussi dans sa famille, indépendamment de nombreux prêtres et religieuses, un évêque missionnaire : Mgr Lebret {13} .
Ses études primaires et secondaires, à l'Institution de Saint-Malo, se terminèrent en 1914, quelques jours avant l'éclatement de la première guerre mondiale. Au cours de cette période il fut brillant en mathématiques, et obtint sans difficulté son baccalauréat de mathématiques. Il eut en outre de nombreux prix. Son goût pour les mathématiques il le doit à un de ses cousins, extrêmement brillant, l'abbé François Lemaire, qui l'avait initié aux mathématiques en classe de 4ème, il n'eut donc aucune difficulté en cette matière {14} . A la rentrée des classes d'octobre 1914, Lebret est à dix-sept ans élève de Préparatoire à l'Ecole navale, à l'école Saint Charles de Saint-Brieuc. Mais il n'y reste que quelques mois, il s'engagera dans la marine l'année suivante ; ce sera le début d'une carrière à la marine nationale à laquelle il renoncera pour entrer dans l'Ordre des dominicains.
Du milieu militaire au milieu dominicain
En février 1915, Lebret s'engage dans la marine comme apprenti-marin candidat à l'Ecole navale. Son premier embarquement a lieu sur le cuirassé Jauré Guibéry sur les côtes de Syrie. Il devient breveté, puis quartier-maître timonier {15} . Il entre alors à l'école de marine de Rochefort-sur-Mer pour y recevoir un complément de préparation. Puis c'est l'Ecole navale : il appartient à la promotion de 1916, entré onzième, il en sort troisième, avec 16, 5 comme moyenne des notes.
De 1917 à 1919, c'est la guerre, il est embarqué en 1917 sur le contre- torpilleur Bouclier basé sur Dunkerque et incorporé à la Dover Patrol. Sur le Bouclier, il est engagé dans des opérations diverses et participera notamment aux embouteillages de Zeebrugge et Ostende. Cette année-là, en 1917, il fonde avec le lieutenant de vaisseau RP Vigny (sj) et l'enseigne Louis Guichard l'association Duc in Altum (avance au large). Il faut dire qu'il s'agit avant tout de sauvegarder l'influence de l'Église catholique parmi les gens de mer. Cette influence en effet commence à être sérieusement battue en brèche, surtout depuis la première guerre mondiale, principalement dans la marine de commerce, car le syndicalisme CGT, d'obédience marxiste, recueille des adhésions de plus en plus nombreuses parmi les marins marchands et aussi dans une moindre mesure, parmi les pêcheurs. Ainsi, dès l'année 1919, alors qu'il est Instructeur à l'Ecole de brevet supérieur des officiers-mariniers manœuvriers et timoniers, Lebret suivra de près les conférences socialistes et communistes pour en faire un compte rendu qui sera publié dans le journal catholique social Le militant. En 1920 il commencera l'étude du marxisme et du communisme {16} . Au cours de cette année 1920, le 15 août, Lebret adresse à son directeur le compte rendu d'une réunion organisée cinq jours plus tôt, composée de 15 membres, chez M. l'abbé Aubert {17} . Il fait part à son directeur des premiers propos de l'abbé Aubert : « Tout notre vie doit être tournée vers Dieu... Ainsi Jésus est La Voie, la Vérité et la Vie, la vérité comme origine, la vie comme fin, la voie comme moyen. » Lebret lui indique ensuite sa perception du discours de cet abbé sur la question sociale : « Il nous montre l'esprit qui anime la récente lettre des évêques de Lombardie, remarquant l'encouragement de Léon XIII à ceux qui dirigent ou qui possèdent afin qu'ils sachent au besoin abandonner ce qu'il leur revient en stricte justice. » La discussion s'engage ensuite sur la doctrine chrétienne de la propriété, et sur le rôle des propriétaires, que Lebret rapporte ainsi dans sa lettre : « Toutes ces questions restent encore bien obscures pour nos esprits, pourtant elles sont bien importantes aujourd'hui. » Au cours de cette réunion où il a été recommandé la lecture du Bulletin {18} , dans lequel sont publiés des documents pontificaux, Lebret souligne dans son rapport : « Nous qui sommes militaires, nous devons savoir la nécessité du travail dans l'ordre. Dans une société, la fin ne sera atteinte, qu'autant que les membres travailleront dans le même sens et en vue d'atteindre la fin. Si chacun agit selon sa conception personnelle, sans soumission aux chefs, les effets de tous sont vains, les résultats sont médiocres et nuls. Dans l'action, il faut unité de conception, unité de volonté dès que l'on désire de grands fruits. Soyons donc fidèlement et entièrement soumis aux papes qui ont reçu mission et grâce pour nous enseigner et nous diriger. Nous ne sommes pas sur terre pour obtenir la gloire en réalisant nos propres idées, ceci est de la vanité, mais nous devons travailler à la gloire de Dieu et pour cela travailler avec l'Église, dans l'Église, sous la haute autorité du chef visible de cette Église. Mettons bas notre orgueil, faisons sagement le sacrifice de notre sens propre afin de n'être que des soldats, soldats du Christ, soldats du pape. La grandeur de l'action et la grandeur de ses fruits sont à ce prix.
Et quelle harmonie dans l'action ce serait si tous les chrétiens cherchaient à se bien pénétrer des directives des papes... Notre siècle, encore bien incrédule, en serait frappé et nous le verrions sortir de sa tourbe matérialiste pour regarder, pour admirer, pour adorer. Suivons le pape, soyons unis, nous serons forts.
Il convient donc que nous étudions de près les paroles officielles des derniers papes. Ces paroles ont été réunies par la Bonne Presse dans la collection des "questions actuelles" on y trouve le texte latin et le texte français Pie VIII-Grégoire XVI et Pie IX, Léon XIII, Pie XII.
Au milieu des incertitudes des esprits, du vague des idées, du trouble des cœurs, on est heureux de voir cette direction ferme, noble, sûre qui éclaire le monde enténébré.
Du point de vue militaire, nous trouverons dans Léon XIII des principes qui seront pour nous des jalons dans l'exercice de l'obéissance et de l'autorité. Ces préceptes ordonnent d'être nécessairement soumis, non seulement par crainte de la colère, mais encore par conscience, et de rendre à tous ce qui leur est dû. (RM XIII 1-7. Encycl. Quod. Apostolici). »
Durant les années 1920-21 Lebret sera envoyé au Liban à l'école de perfectionnement des officiers de marine. Il sera directeur militaire du port de Beyrouth et officier-adjoint de la base navale du Levant. C'est ainsi qu'il sauvera le chalutier Hardi en perdition devant Saïda (Sidon). Au cours de l'année 1921, l'enseigne de vaisseau Lebret publie un opuscule Ordre, obéissance, autorité {19} , il adresse à cette occasion une lettre à son amiral : « En publiant ainsi le résultant de mes méditations de jeune officier, j'ai cru que je pourrais rendre service à un certain nombre de mes plus jeunes camarades qui se trouveront comme je l'ai été moi-même, dans l'embarras devant la conduite du personnel ; j'ai cru aussi qu'il était bon d'apporter une synthèse de la doctrine militaire à mes camarades déjà plus expérimentés. Il est certain que mon travail mérite tout au plus le nom d'essai, mais je crois que de tels essais sont nécessaires pour l'édification des ouvrages définitifs ; je regrette la dureté de la forme, car il sera difficilement à la portée des officiers mariniers pour qui je l'avais d'abord ébauché dans mes conférences aux manœuvriers de brevet supérieur. J’ai constaté la véritable satisfaction avec laquelle les gradés reçoivent l'enseignement méthodique des règles de l'action militaire, mais je me rends compte que pour produire des fruits durables, cet enseignement doit être souvent répété. Je crois que si les jeunes officiers s'appliquaient à former lentement leurs sous-officiers en s'adressant à la fois à leur intelligence et à leur cœur, en leur faisant voir la beauté de l'ordre, la grandeur de la règle, en s'exerçant à obtenir d'eux l'accomplissement progressif des principes d'ordre, nous verrions bientôt nos cadres se relever et devenir dignes de notre confiance.
Beaucoup peut-être reprocheront à mon étude d'avoir envisagé aussi nettement le problème de l'autorité du point de vue religieux. Comme le dit M. l'abbé Aubert dans la préface : "Ce qui est, est, à quoi bon le nier ? " N'est-ce pas même le respect de l'erreur qui nous a conduits à la crise sociale dont le monde entier souffre aujourd'hui ? J'ai voulu étudier de près cette crise sociale, dans ses manifestations actuelles et ses causes passées : anarchisme, communisme, socialisme, libéralisme, matérialisme, philosophisme ; certes, ce n'est pas en 2 ans que l'on mène à bout une telle étude, mais les conclusions que j'ai été amené à formuler ont éclairé pour moi les paroles suivantes de Pie X : "On ne bâtira pas la cité autrement que Dieu l'a bâtie ; on n'édifiera pas la société si l'Église n'en jette les bases et ne dirige les travaux, non, la civilisation n'est plus à inventer, ni la cité nouvelle à bâtir dans les nuées. Elle a été, elle est, c'est la civilisation chrétienne, c'est la cité catholique. Il ne s'agit que de l'instaurer et de la restaurer sans cesse sur des fondements naturels et divins contre les attaques toujours renaissantes de l'utopie malsaine, de la révolte et de l'impiété... » {20}
Le passage de Lebret à la marine lui permit une première approche de l'enseignement social de l'Église. Alors qu'il n'avait que 24 ans ses supérieurs lui avaient donné déjà de lourdes responsabilités ; ils avaient apprécié ses nombreuses qualités d'officier : l'ordre, l'autorité, l'efficacité, le sens de l'initiative, son aptitude à former, à initier, à mettre en mouvement. Il sera nommé le 25 novembre 1922, par décision du préfet maritime (vice-amiral), juge au conseil de guerre maritime {21} . Si Lebret avait accepté cette nouvelle fonction il aurait bénéficié du prestige lié non seulement à la condition d'officier mais aussi à celle de juge, magistrat et administrateur, il aurait pu exercer ainsi exercer des fonctions économiques, mais il préféra donner sa démission qui sera publiée au Journal officielle 3 mars 1923, cessant ainsi ses services dans la marine marchande {22} et se diriger vers l'Ordre de Saint-Dominique. La même année il sera promu chevalier de la Légion d'honneur et lieutenant de vaisseau ; c'est la fin d'une première vocation et le commencement d'une autre, puisqu'au printemps 1923, il entre au noviciat des dominicains d'Angers, dans la province de Lyon. Il était très attiré par la Province de Paris en raison du prestige dont jouissait le Saulchoir, mais par discipline, semble-t-il, il fera son noviciat à Lyon. Cette vocation n'est pas nouvelle, car c'est durant son séjour à Beyrouth qu'il se décida pour l'Ordre des dominicains après avoir fait une retraite de vocation chez les Pères jésuites de Lalhé au Liban. Puis de 1925 à 1929 il fit des études de philosophie et de théologie en Hollande, dans le petit bourg de Rijckolt, près de Maastricht, dans le Limbourg hollandais, où la Maison d'études de la Province de Lyon s'était réfugiée après les expulsions {23} .
Les études dominicaines
A Rijckolt, Lebret rencontre deux professeurs qui vont particulièrement le marquer : le P. Augier et le P. Sertillanges. Le premier forma plusieurs générations de dominicains de la Province de Lyon dans les charges importantes et multiples qu'il exerça : prieur, régent des études, professeur, maître des novices, maître des étudiants. Il initia Lebret à une lecture théologique de saint Paul et à l'œuvre de saint Thomas d'Aquin. Si le P. Augier, qui ne publia aucun ouvrage, était inconnu du grand public, le P. Sertillanges, au contraire, ouvert à tous les courants de la pensée moderne, s'était fait spécialement remarquer lors de son fameux discours à la Madeleine en 1917, qui lui valut d'ailleurs d'être exilé en Hollande. On appréciait ses cours à Rijckolt car il était l'écho des problèmes qui agitaient le monde ; il donnera à Lebret le sens de l'histoire et des réalités sociales. Lebret étudiera aussi les philosophies asiatique, grecque, arabe, juive ; et avec les Pères de l'Église, les courants doctrinaux du XVIIIe siècle ainsi que les philosophes tels que Descartes, Malebranche, Spinoza, Leibniz, Hobbes, Loke, Montesquieu, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, Freud {24} .
En 1925 {25} Lebret écrit à Rijckolt un article : "Ce qu'apporte à la formation de chef l'étude de saint Thomas", dans La revue des Jeunes dont le P. Sertillanges était directeur. Dans cet article il fait la liaison entre sa précédente expérience dans la marine et ses études dominicaines : « Huit années de vie militaire et deux années de vie religieuse m'ont peu à peu amené à cette conception de renouveau par l'élite des chefs. Il nous faut des bâtisseurs, non point à la manière de ces démagogues dont les remèdes sont des formules de destruction. Le bâtisseur, lui, fait descendre la forme qu'il a dans l'esprit jusqu'aux actes, jusqu'aux institutions, jusqu'aux choses. On ne bâtit pas vraiment si d'abord l'esprit n'est bien informé {26} .
Le Maître des bâtisseurs c'est le Christ.
J'étais à l'Ecole navale quand je lus L'Appel des armes dePsychair {27} , je ne devais plus oublier ces échappées vers la mâle beauté de l'ordre militaire, le culte de l'ordre s'étant davantage emparé de moi, et je me laissai vaincre par cette pensée de "chef de la génération sacrifiée". C'est du couvent même où. il pensait achever son voyage de centurion que je vous convie au culte de l'ordre par le vrai. Il voulait la vérité dans son objectivité pure, dans sa virginale et inflexible indépendance à l'égard de nos intérêts humains.
Ceci nous ramène à Psychair {28} lui-même : le mensonge ne fonde rien, et les œuvres de mensonge portent en elles leur condamnation. »
Au cours de ses études dominicaines, Lebret rencontra le P. Chenu et lui exprima son accord pour intégrer la science moderne à la vision de saint Thomas. En outre, il fit la rencontre du P. Dubarle qui enseigna la philosophie à l'Institut catholique de Paris {29} . Au cours de sa vie Lebret rappellera souvent à ses supérieurs que ses recherches étaient identiques à celles du P. Lagrange, qui fonda en 1890 l'Ecole biblique de Jérusalem. Sans avoir connu la mise à l'Index, celui-ci fut néanmoins en butte aux pressions intégristes du début du siècle {30} .
Lebret termine ses études dominicaines en 1929 {31} . Il partit à Saint-Malo pour se reposer au couvent de Saint-Malo-Paramé appelé "Sainte-Anne-des-Grèves" où il rencontra le P. Cathelineau, et le P. Serrand. Ce nouveau départ représentera pour lui une nouvelle découverte des marins-pêcheurs bretons. Sa prise de conscience de la déchristianisation en Bretagne le contraindra à en déterminer les causes, il s'apercevra qu'elles étaient d'ordre économique, et que le paternalisme n'était plus à l'ordre du jour. Jusqu'à la fin de sa vie il mettra en mouvement clercs, laïcs, évêques, religieux, pour qu'à l'intérieur de l'Église on n’oublie pas l'Evangile et les exhortations des premiers Pères de l'Église. Il contribuera à la rénovation du catholicisme social et voudra dépasser de nombreuses oppositions : entre l'étude et l'action, entre la recherche scientifique et sa foi, entre la contemplation et l'engagement dans les réalités sociales, entre le spirituel et le temporel, entre sa fidélité à l'Église et son désir de dialogue avec le monde, entre sa fonction de directeur du centre Économie et Humanisme et son rôle d'associé-ami, entre ses intuitions et ses analyses concrètes. Réussira-t-il le dépassement de toutes ces antinomies ? A quels échecs devra-t-il faire face ?
Nous essaierons, au cours de cette analyse d'apporter quelques réponses à ces questions, et pour que notre étude soit la plus exhaustive possible, nous avons consulté principalement l’œuvre écrite de Lebret, qui est considérable. Cette étude sera divisée en trois parties :
– la première partie sera consacrée à l'expérience fondatrice de la pensée et de l'action de L.-J. Lebret en Bretagne et son passage du plan apostolique au pian économique et social (1929-1945) ;
– la deuxième partie mettra en exergue le développement d'Économie et Humanisme de la Libération à la fin du pontificat de Pie XII (1945-1958) ;
– la troisième partie correspondra à un nouveau pontificat et au rappel par l'Église, et particulièrement par Lebret, de la nécessaire présence des chrétiens dans le monde pour la promotion de la solidarité et de nouveaux rapports économiques et sociaux entre tous les peuples, et le respect réel de chaque individu (1958-1966).
En somme, notre essai est le récit des histoires du mouvement de Saint-Malo, du mouvement Économie et Humanisme et du mouvement Irfed. Ces trois mouvements correspondent globalement à quatre pontificats :
– le premier celui de Pie XI ;
– le deuxième, celui de Pie XII ;
– le troisième, celui de Jean XXIII et de Paul VI.

Ce livre est le fruit d'une thèse de doctorat injustement et scandaleusement censurée par l'Institut catholique de Paris (Institut d'études économiques et sociales).
1 ère PARTIE


L’expérience fondatrice de la pensée

et de l’action

de Louis-Joseph Lebret
C HAPITRE 1 L’enquête, principale source d’information pour L.-J. Lebret
Bien que ses premières enquêtes ne fussent pas aussi rigoureuses que Lebret l'aurait souhaité, elles lui permirent néanmoins de faire une analyse et des hypothèses qui lui paraissaient fondamentales et ainsi de saisir l'extrême complexité de situations qui n'avaient jamais été analysées auparavant. Expliquant sa méthode, il dit : « Mes feuilles d'enquêtes recevaient en page de gauche, soit des tableaux préparés, soit, sur des lignes à mots repérés, tout ce qui regardait la vie économique et professionnelle (nombre de pêcheurs et de bateaux s'adonnant à chaque genre de pêche, marché, usine, problèmes), et en page de droite tout ce qui se rapportait à la vie sociale (groupes de toutes appartenances avec leur importance, personnalités influentes de toutes nuances, pratique religieuse, tendances) », et précise qu'ainsi « se trouvaient entrevus le support économique, la vie sociologique et le comportement religieux ».
Toujours préoccupé aussi par l'information et la formation des clercs et des laïcs pour lui « nécessaires au changement social », il soutient « qu'une petite équipe de militants bien informés pouvait modifier totalement la conjoncture d'une branche d'activité ». Il en donne la preuve : « Des villages côtiers furent spirituellement rénovés par des groupes JMC [Jeunesse maritime chrétienne] ; le syndicalisme et le crédit maritime jaillirent ou se renforcèrent, l'exode et la misère furent enrayés, la réorganisation complète des pêches françaises fut effectuée sous l'influence de trois lois parallèles votées en 1939, 1941, et 1945. » Le mouvement de Saint-Malo fut pour lui une réussite tant au plan économique qu'au plan chrétien. Il nous semble que son objectif était de prouver que « les chrétiens n'étaient pas fatalement rétrogrades et qu'ils pouvaient avoir plus que quiconque la passion de la justice ». S'il critiquait les communistes il admirait leur passion et leur organisation, et de plus « ils savaient se donner totalement à leur tâche ». Par le journal qu'il créa au début du mouvement de Saint-Malo : La Voix du marin {32} , il diffusa à cette époque la doctrine sociale de l'Église catholique en même temps que l'idée corporative dans un milieu de pêcheurs sensibles à l'organisation corporative, institution ancienne de la marine nationale qui remonte au XIIIe siècle, les premières communautés étant apparues en Méditerranée {33} .
L'enquête de Lebret sur les populations côtières en 1930 lui permit donc d'arriver à quelques conclusions. D'abord la pêche industrielle, la conserverie et la navigation du commerce (bornage, cabotage, long cours), affaiblissait partout, non seulement la pratique, mais aussi le « sentiment religieux ». Les effets de la marine de guerre étaient contradictoires, tantôt « désastreux », tantôt « insignifiants », tantôt « excellents ». D'une façon générale, les grands et moyens ports exerçaient toujours « un rôle démoralisant et déchristianisant ». La transformation de la pêche en Bretagne, qu'il considère comme un « élément matériel », est la cause du changement d'attitude religieuse, phénomène qu'il considère comme « récent ». Il distingue en outre, « l'élément matériel de l'élément politique », ainsi que « l'action du radicalisme, renforcée par celle des instituteurs fortement anticléricaux et qui avait ouvert la voie à l'action socialiste ou communiste, parfois par l'action syndicale principalement CGTiste, toujours par la fréquentation des grands ports ». Par ailleurs, il avait remarqué que le communisme exerçait plus d'attrait que le socialisme, un communisme qui pour lui était sans grande consistance doctrinale, mais qui avait du succès dans les zones sardinières travaillant pour la conserve. La stratégie du parti communiste gênait particulièrement Lebret, car « les leaders payés étaient placés aux endroits les plus favorables ». Il constatait avec quelque désenchantement que beaucoup de militants côtiers de la JMC, fondée en 1929 par le chanoine Havard et lui-même, ne militaient pour ce parti que lorsqu'ils arrivaient dans la marine nationale pour leur service militaire ; c'est pourquoi le clergé paroissial était-il souvent découragé, « dépassé » même, précise le dominicain qui n'appréciait pas leur phrase favorite : « Il n'y a rien à faire ! » ; il avait du mal à les convaincre du contraire. Néanmoins, il a remarqué quelques « réussites » sur la côte, mais « cela créait, dit-il, la jalousie d'un curé moins efficace » ; on déplaçait donc le curé efficace sans penser à le remettre dans un autre port.
L’inadaptation de l’Église à la nouvelle conjoncture économique et sociale
Lebret critique la stratégie diocésaine et dit avoir exprimé à l'épiscopat la nécessité de spécialiser des prêtres, car « ceux-ci sont souvent d'origine paysanne et l'action apostolique en milieu marin était tout à fait l'opposé de l'action en milieu rural » {34} . Il explique encore au sujet des prêtres dans le milieu marin qu'ils éprouvaient « une sorte de peur devant les hommes de la mer », il pensait que cette peur était « le reflet de leur ignorance des réalités de leur métier » ; lui-même avait remarqué « le masque de fer posé sur le visage du marin à la vue de ses vêtements religieux » {35} . Leur méfiance s'évanouissait lorsqu'il leur parlait, l'ancien officier de la marine connaissait leur langage : « Les marins alors reconnaissaient un confrère, sachant parler comme lui, et une personne informée, compétente dans les problèmes de leur vie professionnelle. » Il avait acquis ainsi la conviction que la formation d'aumôniers diocésains spécialisés était indispensable, ainsi que la formation de vicaires techniquement préparés, qu'il fallait aussi, dans certains cas ériger des paroisses dans les villages éloignés de l'Église. Le dominicain est bien conscient que la création d'une paroisse n'est pas toujours la réponse au problème, mais qu' « une présence légère et plus souple d'un simple lieu de culte et d'un prêtre totalement donné est parfois indispensable ».
C'est encore au cours de cette époque, et à la suite de son enquête sur la côte bretonne dans les années 1930, que se formulaient dans son esprit d'autres conclusions majeures qui ont dominées toute sa vie. Lorsque, vers la fin de sa vie, il travaillera à un projet d'ouvrage sur la sociologie religieuse, le même problème le préoccupera : « La religion s'est encombrée, dit-il, de tant d'aspects infantiles, que l'adulte a honte d'y adhérer ; le prêtre ayant peur des hommes, présente une religion pour enfants que les enfants, dans leur foi non encore reniée, trouvent adaptée à leur situation. » Lebret parle souvent de la crainte du prêtre, qui a « peur du marin, et peur des hommes en général », il le présente comme « un homme peu courageux », sa critique est vive lorsqu'il en fait le portrait : « Non seulement le prêtre n'est pas assez viril, son message aussi n'est pas assez viril. » C'est pour cette raison, pense- t-il, que les marins récusent d'une façon générale son emprise. Quand Lebret parle de « message peu viril » {36} , c'est à l'enseignement clérical du Moyen Age et du XIXe siècle qu'il fait allusion : « Ni le merveilleux du Moyen Age, ni les fadaises pieuses du siècle écoulé, ne peuvent satisfaire les hommes d'aujourd'hui qui ne veulent plus, s'ils optent de changer, adhérer à une religion présentée à tort comme enfantine. » Ce manque de virilité se caractérise pour lui aussi par « une vision chrétienne trop étroite » ; par cette expression, il entend critiquer les chrétiens en général, et les prêtres en particulier, ces derniers n'ayant « qu'une intelligence imparfaite puisée dans des manuels rudimentaires et sans envergure : en face des mythologies populaires expliquant le cosmos et l'humanité, en face de l'interprétation marxiste de l'histoire, ils bénéficient d'un enseignement de bribes doctrinales ou morales, mal assemblées et sans dynamisme, en insistant sur les petits aspects des obligations et sur les dévotions parfois naïves. Ils ont ainsi peu de chances d'être pris au sérieux ou de provoquer un grand souffle de charité constructive. Dans un monde en perpétuel mouvement, le clerc vit dans un monde absolu, celui de ses humanités et de son séminaire, étranger au monde réel, d'une structure de plus en plus complexe, en évolution de plus en plus rapide. Le monde est un paysage toujours mouvant, et chacun de ses micro-unités est en dépendance de tout l'ensemble. Ce n'est plus le Moyen Age ou la Renaissance avec leurs structures complexes, mais combien plus simples, combien plus stables ». Par enseignement peu viril des prêtres, le dominicain entend encore « une charité ridiculisée, une justice trahie ». Selon lui le prêtre qui veut être écouté du monde devrait avoir une culture plus étendue, « il ne s'agit pas, dit-il, de répéter des formules et des recettes, mais de penser le juste et le meilleur en fonction d'un donné compliqué » {37} .
Au total, il s'agit pour Lebret d'affronter le monde moderne, c'est une tâche qui n'est pas seulement réservée aux clercs, les laïcs aussi ont un rôle à jouer, et leur formation est nécessaire : « L'ignorance des structures, des conditions de vie, des courants idéologiques, de la conjoncture économique mondiale et souvent locale, l'ignorance de la psychologie et de la sociologie, sont autant de fermetures à l'humanité réelle. » Ces réflexions le conduisent à une question majeure : « Les dispositifs d'Église sont-ils adaptés à la conjoncture actuelle et prochaine du monde ? » {38} Il essaie dans sa réponse d'excuser l'Église, « corps immense composé de peuples aux niveaux économiques et culturels les plus primitifs et les plus évolués ou, à niveau égal, aux traditions les plus opposées » {39} . Mais ce qui l'inquiète d'abord, c'est le problème du catholicisme français, celui de l'ignorance où se trouvent le clergé et les fidèles des encycliques sociales et des messages pontificaux. « Il faudrait, dit-il, réviser sérieusement le contenu et les modes de l'enseignement. » {40} « Les plus fidèles, poursuit-il, du point de vue chrétien, ont été dorlotés dans une piété fade, sans ouverture à la vie intérieure en profondeur, sans souci de l'humanité miséreuse et titubante, le grand souffle évangélique ne semble exister que rarement dans les maisons d'éducation chrétienne. » Pour Lebret, « l'humanité d'aujourd'hui, considérée dans son ensemble, est travaillée par une immense aspiration à valoir » et il appartient, selon lui, à l'Église, d'apporter « une réponse humaniste ». La principale cause de la déchristianisation est pour lui le manque de formation des chrétiens : « Ce n'est pas fatal, dit-il, il y a des responsabilités, des fautes évidentes de pédagogie continuent de se multiplier, on annonce des formules abstraites que nul dans l'auditoire ne saurait comprendre ; la foi chrétienne déborde de fétichisme, de paganisme, d'illusionnisme, en dehors en fait de l'essentiel. » Dénonçant un certain catholicisme, il déplore « qu'être religieux c'est accomplir certains gestes, supporter certaines cérémonies, ne pas trop souffrir du ridicule de certaines processions ou de la mièvrerie fadasse, écœurante des ornements d'Église, les statues des saints, exhibitions de laideur malsaine ». Il est par conséquent, essentiel pour lui, de respecter les êtres humains et de leur annoncer une religion sans illusion, sans naïveté, libérée de « l'infantilisme » qui prédomine dans les cérémonies chrétiennes. « Le chrétien a été formé à la peur », affirme-t-il. Ainsi, pour Lebret, une des causes de la déchristianisation est-elle « le blocage des gens d'Église » ; il a constaté que « le reproche le plus fréquent qu'on fait au prêtre est de jouer le parti de la bourgeoisie, du patronat, des riches, du gouvernement, d'un parti, de l'anticommunisme. Pour les masses, le clergé, dans son ensemble, est socialement et politiquement de droite ou du centre conservateur, les gens d'Église, avec les meilleures intentions, ont donné prise à une interprétation de leur comportement, qui est l'une des raisons majeures de la déchristianisation ». Il observe aussi que « le clergé, même d'origine populaire, a fréquenté la bourgeoisie plus que les couches populaires », et pense qu'ainsi « il sacrifie, par leur conception très bornée de la politique, le bien commun temporel, objet de la politique et de la démocratie, désormais exigée par tous les peuples, aux avantages immédiats que l'Église peut obtenir d'un régime à courte vue ».
Il s'agit aussi pour Lebret de préciser le sens du mot « rechristianisation » ; pour lui « rechristianisation » veut dire qu'on a « subi une déchristianisation, et qu'on recommence d'être chrétien, les actes extérieurs cultuels ne sont pas nécessairement en corrélation directe avec la christianisation, ils peuvent n'être que des actes de religion sociologique, de conformisme et de superstition ». Les facteurs de christianisation semblent être pour lui de différents ordres : « d'ordre personnel, d'ordre affectif, d'ordre social, dans la lutte pour la justice ». A propos de certains « christianismes illusoires », il est effrayé de voir une partie importante du clergé et des dirigeants des mouvements chrétiens préconiser « un anticommunisme haineux et ridicule, incapables qu'ils sont de réfléchir aux problèmes posés par l'existence du communisme, ils luttent contre un matérialisme d'un certain type, par alliance avec un matérialisme d'un autre type ». Pour lui Il c'est un paradoxe, comme la lutte pour la justice, par alliance avec l'injustice ». Il est particulièrement hostile à cet « anticommunisme bêta, qui, outre qu'il n'est pas chrétien, ne fait que favoriser le communisme », et critique aussi d'une façon générale « tous les anti ». Pas de doute pour lui, « c'est l'intégrisme qui affectionne le plus cette attitude, c'est un phénomène morbide atteignant des gens bien intentionnés, mais de médiocre culture. Ce sont des primaristes de la lutte, les protagonistes de l'absolu, tout ce qui est nouveau les effarouche, pour la plupart le progrès est satanique par essence, le monde moderne satanique, le communisme satanique, l'avant-garde chrétienne particulièrement satanique. Ils s'usent à faire condamner. Pour l'intégriste, la rechristianisation serait un phénomène des plus simples : supprimer toute déviation, toute compromission, tout pluralisme, au besoin avec l'appui du pouvoir ». A la christianisation par la pression politique, il voit s'ajouter la christianisation par la propagande. Il dénonce à ce sujet « les méthodes de propagande commerciale, littéraire ou politique de certains hommes d'Église qui s'imaginent apporter beaucoup à l'Église en adaptant ces techniques à l'exaltation de la religion, du clergé, des leaders chrétiens et à la propagande d'une doctrine chrétienne simpliste et parfois pas sûre ». A la propagande, se rattache pour Lebret « l'apologétisme », il précise : « Non l'apologétique sérieuse, mais le parti pris de ne jamais avouer les fautes commises, les omissions graves accumulées... » Il lui semble que « l'autocritique est féconde », c'est l'occasion de « se ressaisir et de ressaisir la confiance, d'arrêter les errements néfastes, de purifier l'action ». Une autre forme d'apologétisme qu'il trouve fâcheuse est « la fausse bonté » : « On ne fait plus le bien par amour des hommes, mais pour "les avoir", "les posséder". » Il attire aussi l'attention sur le danger des recettes aux diverses formes : « recettes d'actes de piété assurant automatiquement le salut, recettes de manifestations extérieures sans âme, recettes et prédications extraites au hasard des sermonnaires, recettes de comportement donnant du prestige, recettes pour obtenir de l'argent », et souligne d'autre part qu'on fait apparaître la religion comme « une sorcellerie mineure qui se couvre du Christ », qu'on entretient des pratiques « plus ou moins superstitieuses, de sorte que le prêtre se range dans l'appréciation populaire aux côtés des charlatans, des cartomanciennes ou des médiums ». C'est ainsi, dit-il, que « l'appartenance à l'Église et l'appartenance à un groupe spirite peuvent ne pas apparaître contradictoires ». Il met en relief également l'imprudence des clercs qui s'appuient sur « la sentimentalité superficielle » pour christianiser. C'est en cherchant les causes de la déchristianisation que le religieux pensait promouvoir une nouvelle christianisation.
Pour Lebret, déchristianisation et christianisation s'effectuent sans cesse par glissements souvent imperceptibles dans le jeu complexe des groupes et des forces {41} . A son avis, la doctrine sociale de l'Église est apparue trop tard : « Il est, dans l'histoire, des mouvements sociologiques irréversibles : la franc-maçonnerie a aidé, sinon créé, en tout cas gouverné le radicalisme français et le libéralisme, la seconde vague déchristianisante fut le socialisme ; le communisme, à la ressemblance du radicalisme est flanqué d'un appareil complexe, la doctrine marxiste s'appuie sur une pédagogie de qualité technique exceptionnelle. » Pour cette raison, il trouve qu'elle est dangereuse, bien qu'il l'admire. Entre le conservatisme et le progressisme, « l'Église est écartelée », dit Lebret ; c'est pour lui « l'honneur de l'Église d'avoir toujours accepté un pluralisme intérieur », mais il regrette qu'un grand nombre de divisions provienne de « préjugés tenaces, d'ignorance de la doctrine et de l'histoire, de faiblesse du regard sur la conjoncture réelle ». Il trouve aussi scandaleuse l'extrême division des chrétiens, il leur reproche, d'une façon générale, le manque de « passion de la vérité, de perception de la justice et de la vraie charité ». C'est à son avis sur ces points capitaux que doit s'exercer d'abord l'effort apostolique. Ainsi est-il capital pour lui que « l'homme intelligent d'Église prouve son désintéressement » ; il demande au prêtre d'être « un homme adulte ». Pour lui, il y a deux sortes de prêtres : « Ceux qui ont peur des hommes, qui les fuient par peur de les affronter, de se mesurer avec eux d'égal à égal, dans des domaines où. l'on pourrait converser sans les rebuter, et ceux qui ont trop confiance en eux-mêmes devant les hommes, qui se déconsidèrent par leur jactance ou leur incompétence » ; il remarque qu'entre les deux types de prêtres, il existe « très peu de fort instruits et respectueux des autres ». Quand il observe les matières enseignées dans les séminaires, tant séculiers que réguliers, il souligne les limites de cet enseignement : « Ils forment des craintifs, mais peu d'hommes capables de parler aux autres, d'homme à homme sans avoir finalement le dessous », et s'empresse de dire : « Il est tellement facile de dominer les gosses, de maintenir la piété des femmes, de ne fréquenter que les bien-pensants et les dévots, au lieu de se rendre apte à parler vraiment avec des hommes de toute condition... » Il fait ainsi le portrait du prêtre, bien qu'il admette quelques exceptions : « Au lieu de tenir compte de toutes les forces, de toutes les poussées, de toutes les personnalités, il entend souvent imposer son message et son autorité, il est souvent prisonnier ; un clan de soumis se constitue autour de lui, faisant écran entre lui et les autres groupes, il craint qui lui résiste, il s'en écarte ou il le brise ; le prêtre s'isole des éléments de valeur et trouve autour de lui des gens sans consistance, qu'il baptise du nom de militants ; comme il a besoin d'argent pour vivre, et pour rehausser l’éclat du culte, pour construire, il frappe à la porte de ceux qui on ont davantage, il se lie ainsi, perd sa liberté et pensera que les bons sont les pratiquants, et les meilleurs, les plus généreux. » Les chrétiens, il les divise en deux catégories : « ceux qui restent les bons, souvent cupides, inintelligents, sectaires, et ceux qui s'écartent du prêtre », et constate qu'ainsi « la paroisse est de plus en plus divisée, ceux qui ne pratiquent pas sont des mauvais, car ils adhèrent à des formations syndicales ou politiques antireligieuses ; aux porteurs d'idées nouvelles, le prêtre oppose ses clichés, il rappelle le passé et l'idée de chrétienté ». Selon Lebret, la chrétienté était « un régime où les pressions sociologiques rendaient à peu près impossible la dissidence », il est convaincu que c'est la « compromission cléricale avec ce régime qui accéléré la déchristianisation ».
La formation « intelligente » du prêtre a toujours préoccupé Lebret. Un point lui parait capital, celui de « supprimer la peur ou la suffisance cléricale » ; il pense que « l'imperméabilité de la masse ouvrière tient en partie à cette attitude ». Les ouvriers « sont imperméables parce qu'on ne leur parle pas ou qu'on ne sait pas leur parler ». A ce sujet, il raconte que lorsqu'il débutait sur les côtes bretonnes, il avait déjà compris l'importance du langage, il savait comment parler aux pêcheurs de leurs principales préoccupations « avec leur jargon ». Dans son projet d'ouvrage de sociologie religieuse, il revient constamment sur la formation des prêtres qui est pour lui fondamentale, car, dit-il, « l'une des raisons majeures des échecs et des reculs des chrétiens est l'inadaptation du clergé ». Il lui semble indispensable de repenser la formation cléricale : « Les méthodes de formation des clercs sont désuètes, le séminaire ne doit plus former des automates, des fonctionnaires, des primaires ; en période de structures et d'idéologies rapidement évolutives, les méthodes ne devraient pas cesser également d'évoluer . » Il ne s'agit plus « de faire des prêtres de bonne intention et médiocrement efficaces, mais des clercs aptes à observer, à penser, à fixer des buts... » Cette rénovation de la formation des prêtres est, pour lui, urgente, car « toute dégradation de l'enseignement chrétien conduit à la dégradation des ambiances et du comportement chrétiens, il ne suffit pas, de faire participer les chrétiens au déroulement matériel de la liturgie, il faut leur en faire comprendre la grandeur historique, la portée sociale... » ; Il reconnaît que « l'acte le plus important de la vie paroissiale reste toujours la messe », néanmoins il pense qu'il ne faut pas oublier l'action catholique qui lui parait essentielle, car « elle est un réveil des responsabilités des fidèles ». Dans ce domaine justement il constate que la problématique a changé : « La première vague était encore très cléricale, très sentimentale, la seconde vague, pour réussir, doit comporter beaucoup plus d'initiatives laïques ; l'action catholique a perdu la naïveté, elle choisit des objectifs concrets, elle s'engage plus réellement dans le temporel » ; cette option temporelle est fondamentale pour lui, autrement, c'est l'échec. A ces deux premières vagues, il en ajoute une troisième qui devrait selon lui, être différentes de celles-ci : « L'action catholique et l'action temporelle devront être rigoureusement distinctes et des militants chrétiens opteront peut-être, afin d'accroître leur efficacité, pour la présence au sein de forces non chrétiennes. » La dernière étape semble être pour le dominicain, celle de la présence du chrétien au sein du parti communiste ; pourquoi pas ? Il a toujours été favorable au dialogue, mais dans ce cas la prudence s'impose, et il est nécessaire pour lui de bien différencier l'action évangélique et l'action politique ; c'est une nouvelle problématique qui lui donnera de nombreux soucis ; peu importe, ce qui comptait principalement pour l'ancien officier de la marine nationale, c'était l'efficacité et une action dynamique. Il était bien conscient que « l'action catholique, association du laïcat à l'apostolat hiérarchique, est rigoureusement paternaliste ; le clergé, n'ayant qu'à s'assurer le concours d'auxiliaires dévoués pour les œuvres, a exclusivement l'initiative ». Il note les différences d'action depuis les années trente : « L'enthousiasme de la conquête des années trente a laissé la place au combat pour la justice, contre les causes profondes des maux collectifs ; le sens même du mot apostolat devait changer, il devait être remplacé par celui de prise en charge et d'action institutionnelle. » {42} Lebret prit conscience aussi que « la christianisation ou la rechristianisation des structures » n'était pas si facile qu'il le croyait au départ, l'objectif chrétienté était abandonné, une nouvelle conception était nécessaire, c'est, selon lui, « à peu près celle que présentait Jacques Maritain dans son Humanisme intégral ». Ainsi, l'idée d'ordre social chrétien devait être abandonnée pour faire place à un autre objectif, celui de « civilisation fraternelle » : « De la thèse de la chrétienté à conserver ou à promouvoir, on était passé à l'hypothèse plus réaliste d'une collaboration fraternelle avec tous les hommes de bonne volonté, La France qui, la première, s'est montrée favorable à cette orientation, s'est trouvée ainsi en position d'avant-garde, inquiétant les pays qui, par suite de situation économique, sociale, culturelle et spirituelle différente, restaient attachés au concept de chrétienté. »
A travers cette analyse sociologique religieuse, il lui a semblé nécessaire de livrer le résultat d'une trentaine d'années d'observations, reconnaissant que de nombreux points pouvaient être critiqués dans son essai, tant sa méthode que sa facilité d'extrapoler, mais il précise que son objectif fut uniquement d'ouvrir des voies nouvelles à la recherche. Par ailleurs il ne voudrait pas être accusé de malveillance envers l'Église ; c'est au contraire sa bienveillance envers cette institution qui l'incite à souligner ses erreurs, et à l’aider à progresser. Il pense que « l’honneur de l’Église est de poser au monde des exigences [...] l’Église, sans être un parti, pose par son exigence dans la conscience chrétienne, des exigences réformistes et parfois révolutionnaires, en vue de remettre les sociétés en état de justice ». Pour Lebret, le rôle de l'Église dans le monde est de première importance, bien qu'elle apparaisse « attardée », il croit néanmoins qu'« en fait, ontologiquement, elle est une force ne cessant de rénover l'humanité dans la profondeur des personnalités et dans le soubassement des structures ». L'ancien officier de la marine, toujours à la recherche de nouvelles découvertes, considérait comme « dramatique », la situation de l'Église « écartelée entre le statisme et le dynamisme, entre les forces d'extrême avant-garde et les forces conservatrices ». Pour la défendre il ajoute : « Il est facile aux empressés de lui jeter la pierre, et aux arriérés de vouloir l'obliger à se désintéresser du sort matériel des hommes. »
Il y a donc dans l'Église des « empressés », et des « arriérés » ; lorsque Lebret cherche à promouvoir une nouvelle civilisation, celle « du développement solidaire » et « une économie humaine ayant pour objet la montée humaine universelle » {43} , ne se place-t-il pas lui même dans la première catégorie, celle des « empressés » ? Déjà, à Saint-Malo, dans les années trente, il mettra en mouvement prêtres et laïcs pour essayer d'améliorer la vie des pêcheurs touchés par la crise de 1929, son action sera d'abord pastorale puis économique, car il avait pour objectif la transformation de l'organisation professionnelle dans les pêches maritimes.
C HAPITRE 2 L’action catholique maritime de L.-J. Lebret dans les pêches maritimes
Par ses racines de Breton, d'officier de la Royale et de dominicain, Lebret appartient à la tradition catholique {44} . Son action à Saint-Malo s'inscrit fortement dans le mouvement catholique des années trente, ayant pour fondement l'encyclique Quadragesimo Anno de Pie XI, dans le mouvement catholique social en général, et en particulier dans le milieu marin. L'apostolat maritime a reçu de l'organisation générale de l'ACJF une vitalité nouvelle, bien que située dans l'ombre de cette grande organisation, la JMC se développa à Saint-Malo et non à Paris, dans un milieu halieutique, groupe assez marginal, dans une société française fondamentalement terrienne comme le catholicisme français {45} .
Bon nombre de problèmes se posèrent très vite pour Lebret, en particulier celui du rapport entre le spirituel et le temporel. M. Lagrée rappelle le célèbre adage maurassien du « politique d'abord » pour caractériser, par opposition, un premier type d'approche de la crise maritime privilégiant le spirituel {46} , réflexe pastoral et clérical. Par sa formation dominicaine, Lebret n'a pas échappé à cette problématique, le spirituel d'abord, comprenant deux orientations apparues successivement, l'une plus traditionnelle, l'autre marquant un renouvellement ; ce sont celles du chanoine Havard et de Lebret lui-même ; ils se séparent en 1934, leurs perspectives étant différentes. Ancien officier de la marine nationale, Lebret avait une vision plus réaliste des gens de mer qui subissaient de radicales mutations au seuil des années trente, tant dans leur existence matérielle, que dans leurs représentations mentales. La technologie industrielle avait déjà, depuis longtemps, transformé les navires de guerre et de commerce, imposant ses rythmes, son cadre de travail et de vie à bord, de plus en plus proche de l'usine avec de nouvelles spécialisations professionnelles. Indirectement par la révolution ferroviaire, l'industrie avait donné, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une vive impulsion au développement de la pêche et des ports du littoral. Ceux de la côte sud de la Bretagne connurent alors un essor fulgurant, il en résulta un important exode rural en provenance de l'arrièrepays. Les grands chalutiers en fer, sur le modèle britannique, donnaient naissance à la pêche industrielle à Boulogne dès les années 1900 ; à Lorient à partir de 1927, la pêche artisanale à la voile atteignait son apogée grâce au perfectionnement des bateaux et des chaloupes sardinières particulièrement. Parallèlement, la mentalité religieuse semblait avoir profondément changé {47} .
Ces mutations, le dominicain les avait observées lorsqu'il entreprit au couvent de Saint-Malo de nombreuses enquêtes, 300 environ de 1929 à 1931, sur la situation matérielle et religieuse des pêcheurs. Il avait remarqué aussi l'influence des courants idéologiques et de l'action professionnelle ; ainsi la physionomie d'ensemble de la côte française lui apparut peu à peu, tant sous l'aspect religieux, que sous l'aspect économique, si bien qu'il ne pourra plus désormais séparer l'économique du spirituel. Cette enquête servira de base à l'organisation de nombreux congrès maritimes, un rapport en sera présenté par Lebret au 3e Congrès d'apostolat maritime de Saint-Brieuc sur la situation matérielle des marins. Il notera la situation précaire de ceux-ci, tant à la pêche industrialisée, qu'à la grande pêche, dans les pêches saisonnières, à la pêche côtière, etc., et leur inorganisation professionnelle.
Les petits ports de Mardych, Calais, Berck, etc., sont abandonnés, et le métier de marin se perd en de nombreuses localités. Lebret remarque qu'on n'incite plus les jeunes à être marin : « Les parents préfèrent en faire des fonctionnaires ! » Si la profession maritime est désertée, il en est de même de l'agriculture ; les gains insuffisants et l'insécurité dirigent les agriculteurs comme les pêcheurs vers le salariat. La situation, tant dans l'agriculture que dans les pêches maritimes, est, selon Lebret, alarmantes. Parallèlement à l'abandon des petits ports, celui-ci a observé une concentration autour de quelques grands ports : Boulogne, Dieppe, Fécamp, Camaret, Concarneau, Kéroman, La Rochelle, Arcachon ; à cette concentration correspond une véritable industrialisation de la pêche au rendement intensif. Le religieux avait beaucoup de mal à faire admettre aux pêcheurs la nécessité de la lutte collective, la crise économique a favorisé selon lui certaines peurs, le repli sur soi ; aussi pour faire face à la CGT envisagera-t-il la constitution d'une doctrine catholique particulière au milieu maritime, car il désirait une présence catholique dans ce milieu.
Un mouvement catholique à Saint-Malo
Après les enquêtes sur les côtes maritimes, Lebret commençait à situer les marins, à connaître leur répartition dans les diverses marines, les régions et les localités, il savait donc où ils se trouvaient, de quelle sécurité ils jouissaient ou de quelle instabilité ils étaient victimes, par quel parti politique ils étaient le plus influencé ; il dit avoir appris aussi, au cours de ces enquêtes, comment fonctionnaient les petites et les grandes entreprises maritimes. Ce travail qu'il dit « considérable, mené avec précision et méthode », aboutit à la réunion de 2 000 dossiers qu'il trouvait « riches de la vie de toutes les localités maritimes de France et de toute l'activité des œuvres » {48} . Cette documentation devait lui permettre l'élaboration d'une doctrine sociale maritime. Selon lui, « il n'y avait pas, en 1939, dans la littérature catholique sociale, la moindre ligne cherchant à adapter aux institutions maritimes l'enseignement général de l'Église touchant l'action catholique et l'action sociale ». Cette doctrine fut élaborée au cours des journées maritimes organisées tout au long du littoral, et s'est précisée au Congrès de Quimper, premier congrès social maritime breton des 27-28 novembre 1932 {49} . Lebret avait pour objectif d'y remettre en valeur l'aspect humain et spirituel du problème économique maritime. Il ne voulait pas que soit construite une doctrine théorique avec « de grands principes » {50} , c'est pour lui une doctrine « qui descend dans les réalités sociales, précisant les tendances néfastes de telles ou telles entreprises, les insuffisances des lois et des décrets ». Soulignant « le désarroi complet de l'époque, la déconfiture du libéralisme et l'inutilité de la simple revendication », il est convaincu de la nécessité de transposer au monde marin la doctrine sociale chrétienne par le mouvement de Saint-Malo, dont il est le fondateur. Cette doctrine devait donc, selon Lebret, entrer dans les réalités économiques et sociales par des organisations de jeunes et d'adultes ; c'est de cette idée qu’est né le mouvement de Saint Malo, il énumère toutes les organisations qui furent créées {51} : d'abord, la JMC avec ses groupes de paroisses, ses groupes d'écoles, ses groupes de ports et ses groupes de bords, puis le Groupe Saint-André du Havre, qui a ouvert l'action catholique et l'action sociale aux officiers du commerce, le Secrétariat social maritime de Bretagne, en liaison constante, grâce à ses 250 correspondants, avec tous les ports du littoral et les diverses localités maritimes de Bretagne, qui réunissait les membres de toutes les professions maritimes ayant pour point commun les idées de collaboration et de bien commun. Dès 1932 d'autres secrétariats sociaux maritimes sont créés à Dunkerque, Boulogne, Cherbourg puis au Havre, Marseille, etc. La Confédération française des travailleurs chrétiens s'est enrichie, poursuit Lebret, de la Fédération des syndicats professionnels de marins, connue sous le nom de Fédération Lamort. Lebret rencontra Ernest Lamort pour la première fois en 1930, il l'appelait « le militant de la justice » ; c'était pour lui un laïc « tout donné », son principal associé, au début du mouvement de Saint-Malo, qui créa les comités interprofessionnels de branches de pêche. Lebret admirait particulièrement ce marin-pêcheur qui réussissait à mener de front des centaines de procès de rectification de salaires, l'animation des syndicats, l'amélioration de la législation sociale pour les marins, la participation aux conférences nationales et internationales pour la protection des fonds de pêche, le fonctionnement des comités, l'action par le journal : La Voix du marin, la pression sur les parlementaires, les délégations près des ministres. En 1934 la Fédération Lamort est rejointe par d'autres, laïques, celles-là, ce qui la sépare alors de la CFTC qui ne s'occupe d'ailleurs pas du tout des pêcheurs artisans, mais seulement des marins salariés du commerce et des arsenaux. E. Lamort publiera un ouvrage : Vers la réforme corporative de la marine marchande, vivement critiqué selon Lebret : « On lui reprochera cet ouvrage dans les milieux à tendance plus ou moins marxiste, car, précise-t-il, les idées développées rejettent l'affrontement et les grèves, et prônent une justice réglant les conflits. » {52} A côté de la Fédération Lamort, des « œuvres neutres, indépendantes », se sont constituées, affirme le dominicain, comme le syndicat des Goëmoniers du Finistère ou le Comité des intérêts maritimes bretons. En outre, l'organisation des congrès maritimes par Lebret dans les années trente, et leur analyse, lui permettra de mettre au point l'élaboration d'une doctrine sociale maritime qu'il envisageait de diffuser dans ce milieu.
Au congrès de Sainte-Anne d'Auray, 4e Congrès national d'apostolat maritime, qui s'est tenu en 1933, Lebret confronte les œuvres maritimes avec les enseignements de Pie XI au sujet de l'action catholique, pour que chaque œuvre puisse vérifier si elle est bien dans la ligne romaine et pour qu'entre toutes les œuvres, se réalise, autour d'un plan unique, la coordination de toutes les actions. Lorsqu'il fait le bilan de l'apostolat maritime depuis 1929, lors de ce congrès, il constate que les œuvres se sont multipliées, et il est satisfait de voir que leur objectif ainsi que leurs méthodes mettent l'action catholique maritime « au tout premier rang dans la construction d'ensemble de l'action catholique française » {53} . Dès l'ouverture du congrès, Monseigneur Trehiou, évêque de Vannes et président du congrès, précisait aux congressistes le thème général de tous les rapports et discussions, indiquant d'abord que « les fonctions de l'action catholique maritime sont : la formation des cadres, la conquête de la masse, la pénétration sociale, la coordination des œuvres », ensuite : « Dans la Fédération des œuvres maritimes, l'action catholique maritime, préparée et facilitée par les œuvres d'assistance et d'enseignement, s'épanouit dans les œuvres de formation, de conquête et de coordination, se prolonge dans l'action sociale et dans les œuvres de piété » ; pour cet évêque, « tout ce travail est partie intégrante de l'action catholique française ».
Au sujet de « la notion même de l'apostolat maritime », Lebret constate « une certaine évolution ». Il soutient qu'« au début, on n'envisageait guère que l'action directe du prêtre dans les œuvres paroissiales ou dans les œuvres d'assistance, on ne tenait pas compte de la lettre du cardinal Bertram quand il demandait notamment l'association du laïcat à l'apostolat hiérarchique ». Cette participation des laïcs semblait fondamentale au dominicain qui, par la création d’œuvres nouvelles dans le milieu maritime, par des enquêtes, des expériences et des organisations, entendait, dit-il, « selon les instructions pontificales, vérifier dans les faits, la véracité et la fécondité de celles-ci ».
Les premiers congrès d'apostolat maritime commencèrent par classer les œuvres selon les spécialités des marins auxquels elles s'adressaient (Congrès de Port-en-Bessin, de Boulogne, de Saint-Brieuc, de la Fédération des œuvres maritimes). Il y avait donc les œuvres pour les pêcheurs, les œuvres pour les marins de commerce, les œuvres pour les marins de l'État, les œuvres pour tous les marins. Au Congrès de Saint-Brieuc de 1931, « on tenta une classification plus rationnelle », explique Lebret, pour qui, cette classification était plus une « juxtaposition qu'une organisation ». Il indique comment elle fut établie : d'abord « les œuvres qui préparent l'action catholique », ensuite « les œuvres qui sont l'action catholique », et pour terminer « les œuvres qui prolongent l'action catholique ». A cette époque l'action catholique proprement dite comprend les œuvres qui cherchent la formation de l'élite conquérante, et la conquête de la masse par cette élite qui prépare la pénétration de tous les groupes sociaux par la doctrine catholique, lesquels coordonnent l'action du plus grand nombre possible d'œuvres ou d'individus i les œuvres préparatoires à l'action catholique sont les diverses œuvres d'assistance (foyers, maisons, abri du marin), les œuvres d'enseignement i les prolongements de l'action catholique seront les œuvres professionnelles d'inspiration catholique ou encore les grandes manifestations de piété maritime, comme les solennelles bénédictions de la mer, les grands pardons des pêcheurs, ou la prière en commun pour les morts. Lebret remarque, avec quelque étonnement, que les œuvres de piété ont été classées, lors de ce congrès, parmi les prolongements de l'action catholique {54} , il ne rejette pas pour autant les œuvres catholiques et les œuvres d'assistance qui « ne doivent pas s'opposer mais s'unir ». Dans cet esprit, il voudra renouveler à Saint-Malo tout le réseau d'œuvres de l'action catholique qui existait déjà, sauf l'action générale de la Fédération des œuvres maritimes, selon lui, à peu près réduite à rien. En outre, pour « suivre l'encyclique Quadragesimo Anno » de Pie XI, il lui semblait nécessaire de réaliser avec les jeunes à Saint-Malo, « un vaste mouvement de conquête parallèle à celui qui s'accomplissait dans la classe ouvrière chrétienne avec la Jeunesse ouvrière chrétienne, la JOC ».
Découverte de la méthode inductive : voir, juger, agir
C'est au congrès jociste à Rennes en 1929 que le religieux fut séduit, d'une part, par le thème : « La religion c'est la vie », d'autre part, par la technique de l'enquête sur le milieu, résumée dans la formule : « Voir, juger, agir », méthode qu'il adapta immédiatement au monde maritime. Il entreprit ainsi ses enquêtes durant 22 mois dans le littoral français, de la frontière belge à la frontière espagnole. Il dira dans son Roman de Lamort, inédit, que ce congrès de Rennes fut pour lui « un choc ». Avec ses enquêtes très rigoureuses sur la situation matérielle, morale et religieuse des marins français Lebret se rapprochait alors de l'analyse monographique de Le Play. L'analyse de la vie matérielle des pêcheurs fut déroutante pour certains milieux catholiques. Evoquant les problèmes de charité et de justice, lors d'une conférence à Saint-Alban en Savoie, à travers les prix du pilchard américain, de la sardine portugaise et de la langouste française, Lebret se vit opposer un billet anonyme : « Je ne connais rien d'autre que Jésus et Jésus crucifié. » {55} Il intervint aussi au second Congrès d'apostolat de Boulogne en 1929, dès son arrivée à Saint-Malo pour proposer la création d'une JMC sur le modèle de la JOC avec la célèbre formule du chanoine Cardijn : « Voir, juger, agir », méthode inductive permettant une prise de conscience des problèmes économiques et politiques, et d'autre part la formation d'une élite d'officiers du commerce s'appuyant sur l'expérience de l'abbé Havard {56} . « A l'absence d'élite formée, s'ajoutaient un clergé inadapté, des Œuvres surannées, des gens de mer dominés par une politique radicale », observe l'ancien officier qui tenait à faire part de ses principales préoccupations lors de son intervention à ce congrès {57} , C'est ainsi que voulant réagir contre le recul du christianisme, il fonda, avec le chanoine Havard, la JMC, après avoir obtenu l'approbation de Monseigneur Charost, archevêque de Rennes, et des évêques des diocèses maritimes. Ensuite, il adressera une circulaire à tous les curés des paroisses maritimes, sans résultat d'ailleurs, et luttera contre cette résignation des prêtres qui laissaient triompher dans les ports les politiciens de gauche, sans songer à reconquérir la masse des marins. La JMC fut reconnue officiellement lors de la publication d'un bulletin mensuel : La Jeunesse maritime, à partir du 18 janvier 1930, permettant ainsi son affiliation à l'ACJF le 25 janvier, à l'occasion du Congrès fédéral de Rennes {58} . Lebret partageait les idées du chanoine Cardijn qui affirmait à cette époque : « Quand donc nous parlons de formation spirituelle pour la masse, il ne s'agit pas de se contenter d'une sous-religion, d'une religion de seconde zone, d'une sous-morale pour un sous-prolétariat. » {59} Lebret, ancien officier, membre de l'élitaire confraternité des officiers catholiques Duc in altum {60} est très préoccupé, comme le chanoine Cardijn de la formation des élites et aussi des masses : « Nous avons, dit ce chanoine, l'ambition de parler d'une formation qui donne à tous la même vie divine, la même sainteté qu'à l'élite. » {61} Il est sensible également aux discours de ce dernier au sujet du communisme. Face à ce parti, le chanoine Cardijn proposera une nouvelle mystique : « Affirmons que la déprolétarisation spirituelle, intellectuelle, morale de l'individu est la condition de la véritable déprolatérisation économique, sociale et politique. » {62} Autre thème du chanoine Cardijn auquel Lebret ne restera pas indifférent : celui du laïcat, qui, selon le premier, doit être respecté, en conséquence, le cléricalisme est à proscrire autant que le laïcisme ; le chanoine Cardijn s'explique : « Ce que rappelle laïcat, c'est une communauté ouvrière qui a repris conscience du rôle irremplaçable qu'elle a à remplir » {63} , el il ajoute : « Les prêtres ne peuvent à eux seuls sauver la masse ouvrière. » Il rapporte un entretien avec le Saint Père qui lui disait : « Je suis dans mon bureau, mais je ne suis pas dans le milieu des ouvriers et, pour que mes encycliques soient vécues, il faut que tout le clergé comprenne que nous devons dans l'Église, et ceci est le rôle de l'Action catholique, susciter un laïcat puissant. » {64} Malgré les limites de ce mouvement catholique, soutenu par Pie XI avec son encyclique Quadragesimo Anno, privilégiant la conquête du milieu ouvrier et la restauration d'une conception chrétienne dans la société civile, il nous semble néanmoins qu'il constitue un commencement de rénovation du catholicisme social.
Il faut dire qu'à l'époque de la parution, en 1931, de l'encyclique Quadragesimo Anno de Pie XI, la montée des communistes est impressionnante en France {65} . C'est une période de confusion, de tâtonnements, d'erreurs ; néanmoins l'enseignement social de l'Église semble avoir alors progressé et le peuple catholique français changé. En effet, à partir de nombreux mouvements catholiques, un parti politique émergera après la Seconde Guerre mondiale le Mouvement républicain populaire (MRP). La fusion, le rassemblement, la juxtaposition entre deux tendances politiques sont caractéristiques de cette époque. Le cardinal Liénart tient particulièrement à l'harmonisation de l'Église et de la société moderne, il est favorable au dialogue {66} , La démocratie chrétienne n'est plus considérée comme l'extrême-gauche du XIXe siècle, les syndicats ont droit de cité dans l'Église, et l'action catholique, avec l'enseignement de Pie XI, s'amplifie. En 1930, le pape de l'action catholique avait pris l'initiative d'un second ralliement, il est résolu à briser les résistances, les mesures prises contre l'Action française en donne la preuve ; ce second ralliement est moins politique et va plus loin que le premier, il s'agit d'assurer l'indépendance de l'Église. On n'assimile plus comme auparavant l'Église à la droite conservatrice. Cette période de l'entre-deux-guerres est capitale pour le catholicisme social, elle est celle où se rejoignent la religion et la politique. La forme que doivent prendre les rapports entre l'Église et la société civile, c'est cela qui est l'objet du débat et introduit un clivage ; les oppositions de la "droite" et de la "gauche" se ramènent vers 1930 à trois terrains : politique, social, international. En dépit des remous suscités par les conflits fréquents avec le patronat catholique et les syndicalistes chrétiens, en 1930, la question sociale divise moins qu'auparavant, le catholicisme social est en passe de devenir officiel, mais sur le terrain politique en 1934, les controverses rebondissent à propos du communisme. Faut-il établir des rapports avec les communistes ou les rompre ? Lorsque l'ACJF, fondée en 1886 par Albert de Mun, fête son 50e anniversaire en 1936, à l'époque où le communisme a le vent en poupe, ses positions sont proches de celles du catholicisme social et de la démocratie chrétienne, c'est l'expression même de l'action catholique, entre 1926 et 1930, elle constitue des mouvements spécialisés par milieu de vie. A cette époque, deux tendances différentes coexistent : celle de la Fédération nationale catholique, fondée en 1924 pour regrouper les catholiques contre l'offensive laïque, c'est un groupe de pression qui défendra les libertés religieuses menacés par le laïcisme, et l'ACJF dont le but est de rechristianiser la société en la prenant telle qu'elle est. Le conflit entre ces deux orientations pourrait éclairer la période de l'entre-deux- guerres.
Si, au début des années trente, tout allait bien pour les démocrates chrétiens, dont faisait partie Lebret, ce fut différent en 1936, car, à cette époque, la tendance adverse relève la tête et retrouve des appuis considérables. On va passer de la condamnation maurassienne à la levée de cette condamnation ; parmi de nombreuses raisons, on pourrait retenir l'inquiétude des catholiques les progrès du communisme, l'un des soucis principaux de Lebret. Néanmoins, durant la période du mouvement de Saint-Malo, de 1929 à 1939, la tendance libérale a affermi ses positions, élargi son audience et conquis droit de cité dans l'Église. Cette tendance serait le reflet de plusieurs sensibilités, de l'extrême-droite avec l'Action française, le nationalisme intégral, et la droite conservatrice étant représentés par le général de Castelnau, chef de file de la FNC jusqu'aux démocrates chrétiens qui ne représentaient plus l'extrême-gauche comme au temps des abbés démocrates. Lebret se trouvait ainsi dans la mouvance d'un catholicisme social en rénovation, due principalement aux interventions du cardinal Liénart qui fut nommé prélat de la Mission de France en 1954, et le resta jusqu'au concile Vatican II, et même, jusqu'au décès du dominicain en 1966. Le général de Castelnau, au contraire, n'étant pas préoccupé du dialogue de l'Église avec le monde, cherchait plutôt à instaurer un ordre social catholique. Le problème qui se pose alors à Lebret, puisqu'il pense, comme le cardinal Liénart, que le dialogue est nécessaire entre la société religieuse et la société civile, est celui de l'attitude vis-à-vis des communistes et des non-chrétiens. Deux attitudes sont représentées {67} ; la première se fonde sur une interprétation stricte des textes doctrinaux qui portent condamnation du marxisme, la seconde tient compte des réalités psychologiques ; si le communisme comme doctrine est répréhensible, il n'en reste pas moins que les communistes sont des gens comme les autres. Ces différents points de vue furent l'occasion de maintes querelles, et l'on peut se demander si cette divergence de vues n'est pas à l'origine de la rupture entre le chanoine Havard et Lebret en 1934.
A l'époque de « la main tendue », Lebret entreprend une nouvelle aventure : changement de structures et organisation des pêches bretonnes, une aventure qui connaîtra des réussites, des échecs aussi. Dans un premier temps, il s'agit pour lui, face aux communistes, comme l'affirmait le chanoine Cardijn {68} « de mettre fin au grand scandale du XIX e siècle : la perte de la masse par l'Église «. Lebret partageait aussi l'idée que se faisait le chanoine Cardijn selon laquelle « l'Église de la masse est l'Église de la masse ouvrière », autrement « elle ne serait plus l'Église du Christ », l'objectif de l'action catholique étant dans les débuts de barrer la route aux communistes qui avaient trop d'emprise sur les ouvriers. Le chanoine Cardijn affirmait encore {69} : « La masse ouvrière, à travers l'Église et surtout à travers l'apostolat laïc, à travers le laïcat de plus en plus apostolique, rencontrera le Christ ; quand cette rencontre se fera, le communisme sera perdu. » L'objectif du chanoine Cardijn correspondait bien à celui du protagoniste du mouvement de Saint-Malo qui cherchera à conquérir les gens de mer par l'intermédiaire des laïcs issus de ce milieu. Ernest Lamort en est une vive représentation, puisqu'il fut l'un des piliers laïcs de ce mouvement, principal soutien efficace du religieux, laïc engagé fermement dans un combat incessant pour la justice, l'un des créateurs également d'Économie et Humanisme. La méthode du chanoine Cardijn était pour Lebret une « méthode moderne d'action » ; c'est ainsi que la JMC a adapté au milieu maritime les méthodes de la JOC. Les œuvres sociales, elles, avaient choisi les méthodes syndicales. La conquête de la JMC s'est faite par le groupe, le journal de masse et les services de la JMC , pendant que les retraites, les récollections et les journées d'études, le bulletin de formation préparaient l'entraîneur.
La pénétration s'est faite par la constitution de groupements professionnels légaux : les syndicats, par le groupement de ces syndicats en fédération, par la participation aux diverses œuvres sociales neutres ou officielles, par la presse ou le théâtre. La Fédération Lamort publiait dans le journal mensuel La Voix du marin, les principaux événements maritimes interprétés dans le sens social chrétien {70} . Le dominicain est particulièrement satisfait d'avoir intéressé « au sort des malheureux pêcheurs bretons » de nombreux journaux tels que : Le Matin, Paris-Soir, l'Echo de Paris, La Croix, et bien entendu le journal dont René Moreux était le directeur, celui de La Marine marchande, l'un des fondateurs aussi d'Économie et Humanisme {71} .
Une année avant de changer de cap, Lebret fait le bilan en 1933 de son action apostolique à Saint-Malo {72} : « 30 journées maritimes, un grand congrès social maritime, un congrès sur l'hygiène maritime, deux journaux mensuels tirant à 12 000 exemplaires, trois autres périodiques, 10 brochures ou livres, des associations en pleine activité qui travaillent avec les grands mouvements nationaux, un nombre impressionnant de vocations sacerdotales ou sociales et de conversions. » Il lui semble que ce succès est le résultat de sa fidélité, celle d'avoir suivi en « tous points les directives du Saint-Père sous le contrôle des évêques » {73} . Si Lebret a enregistré quelques succès, il a noté aussi les difficultés auxquelles il a dû faire face.
Lebret confronté à divers obstacles
Lebret s'est trouvé confronté à de nombreux obstacles lors de la mise en place du mouvement de Saint-Malo ; les diverses oppositions à son action auxquelles il a dû faire face l'ont quelque peu contrarié mais il ne l'abandonna pas pour autant. Il devait inquiéter d'abord certaines factions politiques, certaines organisations professionnelles en place, certains membres du patronat maritime attachés aux formules libérales, il devait aussi rencontrer dans le clergé quelque inertie et quelque divergence de vue au sujet du laïcat, également, de la part des hommes d'œuvres catholiques {74} . Il savait bien que son action avait des répercussions politiques, et ne s'étonnait guère d'être critiqué ; la constitution de la JMC, des Secrétariats sociaux maritimes et des syndicats maritimes, ne pouvaient que susciter des réactions qu'il qualifie de « vieux radicalisme ». Certains feront pression auprès des pouvoirs publics et des fonctionnaires pour brimer les organisations catholiques. Ce ne sont pas « les petites manœuvres » des hommes politiques qu'il critique, mais leur « incurie » à l'égard des professions maritimes {75} . Il pensait que la mise en place d'une organisation professionnelle allait rendre service aux parlementaires, ses intentions lui paraissaient bonnes, puisqu'il travaillait pour le bien commun de la profession et non pour satisfaire des intérêts particuliers. Pour lui, « la politique ne doit pas chercher les avantages immédiats de quelques-uns, mais le bien stable de la cité ». Du côté des syndicats, même problème, « la CGT et la CGTU voyaient aussi d'un mauvais œil se lever une fédération chrétienne », car « cette organisation prétendait centraliser en France toute l'organisation professionnelle des masses populaires, aussi elle boycotta les nouveaux syndicats allant même jusqu'à signer avec les pouvoirs publics des chartes défavorables au marin ; ce qui comptait pour la CGT, c'était d'être seule à signer ». Il voyait ainsi se perpétuer l'injustice. Devant une pareille contradiction, qu'allait-il faire ? La collaboration lui semblait nécessaire : « Quand la Fédération Lamort trouva devant elle des syndicats vraiment neutres, elle leur proposa loyalement la collaboration. Si un syndicat à tendance jaune lui a offert son alliance, elle l'a repoussée, car les syndicats chrétiens ne veulent à aucun prix favoriser les agissements louches de syndicats factices dont les attaches sont suspectes. »
En ce qui concerne le patronat, Lebret eut aussi des déboires ; on lui déclarait souvent que l'Église se trompait sur le terrain social ou que les armateurs et les marins avaient des intérêts opposés. Il pensait au contraire que les gens de mer avaient des intérêts communs, et interprétait ainsi la position du patronat : « On craint la constitution d'un syndicat ayant une doctrine de collaboration réelle, on fait le jeu des forces révolutionnaires sans se rendre compte que, pour le peuple, une simple nuance sépare socialisme et communisme, le livrer à celui-là, c'est le conduire à celui-ci. » Ce qu'il reproche surtout au patronat français, c'est d'être « imbu de doctrines libérales », et pour lui « c'est bien l'industrialisation de la marine qui a produit de grandes misères dans les foyers marins ; une voix devait donc s'élever dans le milieu pêcheur pour dénoncer l'industrialisation et le libéralisme sauvage dans les pêches, et pour défendre les intérêts des petits pêcheurs qui ont droit, comme les autres, à une vie humaine et une sécurité plus grande dans le travail ».
A l'opposition du patronat devait s'ajouter celle des hommes d'œuvres. J. de Thezac, fondateur des Abris de marins, critiquait violemment les méthodes jocistes de la JMC {76} , tout en dévalorisant l'action des militants, « figurants amenés par camions, visiblement manœuvrés, sans compétence ni intelligence, inanité des méthodes de parades, de discours illusionnistes, de rapports bluffeurs » {77} . Il faut dire que les œuvres de mer se développèrent sur des modes différents {78} . D'abord, on mit en place des œuvres spirituelles, telle l'archiconfrérie de Notre-Dame-de-la-mer, issue de Boulogne en 1890, ou les retraites spirituelles pour les Terre-Neuvas du pays malouin, organisées de 1894 à 1909, auxquelles participa G. Havard, fondateur avec Lebret de la JMC ; ensuite des œuvres d'assistance et de charité furent créées, des navires hôpitaux et des paroisses flottantes affrétés sur les bancs de Terre-Neuve et d'Islande après une souscription nationale en 1896-1897, l'année même de la naissance de Lebret.
L'œuvre des Abris de marins fondée par le charentais J. de Thezac avait pour objectif d'offrir aux marins et aux pêcheurs des boissons non alcoolisées, un hébergement au-dessus de tout soupçon moral, jusqu'à un certain puritanisme. La marine de guerre bénéficiait des aumôneries militaires officielles, mais aussi, depuis 1916, du "Livre des marins", bibliothèque de prêt créée par Eugène Conort, matelot breton tué en 1916, figure centrale de l'hagiographie propre à la JMC. Ces œuvres échappaient au mouvement de coordination des œuvres sociales qui suivit la séparation de 1905, il fallut attendre 1925 pour voir apparaître à l'imitation du modèle britannique de l'Aposteship of the Sea, une Fédération des œuvres de mer qui organisa des congrès d'apostolat maritime à Port-en-Bessin en 1927, à Boulogne-sur-Mer en 1929, à Saint-Brieuc en 1931, à Sainte-Anne d'Auray et Lorient en 1933 {79} . Au sein de la Fédération des œuvres de mer, l'initiative du clergé semblait assez restreinte, dans la tradition du premier catholicisme social en général. On rencontra fréquemment au premier plan des vice- amiraux dont les tendances, proches de la droite catholique étaient notoires. Aussi, dès la parution de l'encyclique de Pie XI, Quadragesimo Anno, les amiraux organisateurs de la Fédération furent-ils remplacés en force par 14 ordres ou congrégations religieuses, remplaçant ainsi l'élite traditionnelle {80} . Les interventions de Lebret au Congrès de 1931 furent nombreuses ; il se plaindra de l'opposition systématique de certains hommes d'œuvres à son action, il semble, que c'est en réaction contre cette tutelle, que celui-ci et le chanoine Havard décidèrent de constituer en 1930 la JMC, mouvement attentif principalement aux marins-pêcheurs {81} . Lebret exprimera ses différends avec l'armement à Monseigneur Mignen dans une lettre reflétant bien l'esprit des amiraux {82} . Mais l'opposition des hommes d'œuvres lui semblait moins dangereuse pour le mouvement de Saint-Malo que « l'inertie de l'action sacerdotale », il avait entendu le clergé dire fréquemment : « Il n'y a rien à faire » ou : « Nous n'avons pas d'hommes », ou encore : « Les marins nous échappent » {83} . En plus de son immobilisme, il reproche au clergé son « étroitesse d'esprit », car ils critiquaient souvent les leaders du mouvement, en outre il affirme que « les accusions portées contre les dirigeants sont tellement dénuées de fondement qu'elles tombent d'elles- mêmes : si l'action sociale entreprise conduisait au communisme, comment recevrait-elle l'appui des évêques ? Le seul mot de syndicat les fait trembler, ajoute-t-il, ils confondent "social" et "socialiste", ils accusent d'antipatriotisme tout ce qui est social ». Il considère que ce sont des « conservateurs d'un ordre social qui n'a rien de commun avec la tradition française corporative » dont il est le premier défenseur à l'époque. Il reprochera à ces prêtres « un nationalisme à courte vue », de sorte qu'« ils travaillent pour le double succès de l'internationale financière et l'internationale socialiste ».
Autre sujet de discordes, celui de l’action des laïcs. La JMC avait pour objectif en particulier d'organiser une action du laïcat, c'est une question capitale pour Lebret. A la suite de discussions avec l'abbé Olphe Galliard et l'abbé Vangaver, aumôniers militaires de la JMC à Toulon, il devra répondre à une question : qui sont les chefs et directeurs des mouvements JMC et ACJF ? Ces aumôniers n'étaient pas d'accord avec la nouvelle méthode au sujet de la participation des laïcs. Lebret leur écrira pour leur indiquer qui détient le pouvoir {84} : « Les directeurs suprêmes de l'Action catholique sont sans aucun doute la hiérarchie. » Il faut entendre par hiérarchie selon lui « l'épiscopat et ceux à qui celui-ci donne délégation de pouvoirs, comme les directeurs d'œuvres diocésaines, les curés, les aumôniers » ; d'autre part « l'action catholique est par essence, dit-il, l'association du laïcat à l'apostolat hiérarchique, le laïcat a donc un rôle à jouer dans la direction, en subordination sans doute à la hiérarchie, mais une fois les buts proposés par celle-ci et les moyens contrôlés, avec beaucoup d'initiative ». Il tient à leur rappeler que le Saint-Père est particulièrement favorable à cette initiative : « Dans son langage, il appelle toujours les aumôniers des divers mouvements d'action catholique l'assistance, c'est donc, précise-t-il, une délégation tacite des évêques que l'abbé Havard et moi-même avons sur le mouvement, de leur autorité spirituelle et de leur direction, cette direction d'ailleurs ne pourrait s'exercer qu'en collaboration intime avec les dirigeants laïcs du mouvement ». Il fait remarquer aussi à l'abbé Olphe Galliard que sa « position est exagérée, car, les aumôniers, seuls, ne peuvent pas avoir seul le souci de l'action catholique maritime ». S'appuyant sur l'encyclique Quadragesimo Anno, il l'invite à réfléchir sur la signification de la formule du Saint-Père : « L'apostolat de l'ouvrier se fera par l'ouvrier, l'apostolat du commerçant se fera par le commerçant ; et ajoute que « l'apostolat du marin se fera par le marin. » Il poursuit son explication : « Le Saint-Père ne dit pas par l'aumônier, par le vicaire, par le curé ; le rôle du prêtre est simplement de former les entraîneurs, c'est un rôle de formation et d'impulsion. » Il lui donne ensuite une définition de la JMC : « Elle n'est pas autre chose que le dégagement de formules routinières, d'un christianisme individuel et figé, pour revenir au rayonnement normal d'un christianisme naturellement social. Si le baptême ordonne le chrétien à sa vie chrétienne individuelle, n'oublions pas que la confirmation l'ordonne à la vie chrétienne sociale ; avant d'être une nécessité administrative, la JMC est une méthode d'éducation sociale. » Il lui semble imprudent d'approuver l'abbé Olphe Gaillard qui envisageait la réalisation d'une JMC selon l'organisation militaire, autonome, elle prendrait ainsi, lui semble-t-il, la forme d'association des marins de l'État. Il lui semble que « la JMC est une mystique, un esprit, un idéal, avant d'être une association, son caractère associatif est pour ainsi dire accidentel ». Il souligne également la stagnation des « catholiques trop habitués à mener passivement leur vie chrétienne, sans souci d'autrui ». Au sujet de l'objectif de la JMC, il affirme qu’« il doit avant tout, être la foi et la charité en action ». Ainsi, « les chrétiens totalement chrétiens partout où. ils passeront, seront conquérants par toute leur vie, ils n'exerceront pas leur conquête en isolés, mais en se liant avec tous ceux qui, ayant le même esprit, militent comme eux ».
Lebret écrira au chanoine Revel pour lui faire part de son différend avec l'abbé Olphe Galliard et lui exprimera son sentiment à ce sujet {85} : « La collaboration exige toujours une entente préalable. » Il lui semble que cet abbé se sépare, en un certain nombre de points de la doctrine de l'action catholique, mais il ne veut pas dramatiser et parler de « schisme » dans la JMC : à part quelques ombres, les résultats dans l'ensemble sont satisfaisants. « Il est prêt, dit-il, à couvrir les maladresses des jeunes s'il le faut, car ils pourraient "excéder" ». Il est convaincu « que c'est la seule façon de réaliser l'association du laïcat à l'apostolat sacerdotal » et craint que l'abbé Olphe Galliard ne l'ait pas compris.
Lebret doit faire face également à de nombreux détracteurs. On l'accuse notamment de collaborer avec les communistes ; un amiral le qualifie de « rouge chrétien », il se défend ainsi {86} : « Il faut voir les choses de plus haut, se placer sur le vrai terrain, celui de la doctrine ; si je suis imprudent, c'est l'Église qui est imprudente, j'estime avec le Saint-Père que de travailler à remettre dans la société économique l'ordre chrétien, même si sur tel ou tel point cela peut mener à contraindre les employeurs à l'observation de la justice, ce n'est pas faire du communisme, mais c'est la seule façon efficace de nous garder du communisme. Trop de chrétiens en sont encore à confondre syndicalisme et socialisme ; s'élever contre quelqu'un à cause de ses tendances syndicalistes, c'est s'élever contre la doctrine traditionnelle de l'Église qui est corporative. Dans tout ce que nous faisons, ce que nous recherchons, c'est la justice. Si M. Lamort a obtenu pour les marins 500 000 F de rectifications de salaires, c'est que les contrats n'avaient pas été observés, affaire de justice ! Si sur 77 jugements, 77 sentences ont été rendues en sa faveur, c'est que la justice était de son côté, et ce serait cela son communisme ! S'il a protesté contre des contrats qui n'assuraient pas au marin son salaire vital, qu'a-t-il fait autre chose qu'appliquer la doctrine de Rerum Novarum ? S'il nous arrive de nous réclamer de la justice, c'est la charité qui est notre moteur. Chacun à sa place : les œuvres de mer à leur place, les œuvres d'action catholique à leur place, les œuvres d'action sociale à leur place... Si nous voulons rénover la société, il faut bien que nous lancions des apôtres, et nous n'avons pas trop de prêtres pour que nous puissions interdire aux aumôniers de nos maisons catholiques de marins de travailler en liaison avec les paroisses à la formation de ces apôtres dans les cadres de la JMC. Que celle-ci prépare ses jeunes à l'action sociale, c'est son devoir. »
C'est encore de doctrine sociale dont il est question lorsque l'amiral Lacaze exprime son mécontentement. Le RP. Begouen Demeaux écrit à Lebret pour l'informer que c'est sur le plan doctrinal que réside la divergence la plus profonde entre lui et l'amiral {87} . Il y a en effet un désaccord sur la manière même de comprendre l'apostolat. Comment conçoivent les amiraux l'apostolat ? Sans aucun doute, répond le RP. Begouen Demeaux, « comme il y a 20 ans, action moralisatrice, s'exerçant sur la masse, action religieuse du prêtre s'adressant aux hommes de bonne volonté ». R Moreux eut aussi quelques querelles avec les amiraux. Il communique à Lebret ses réflexions {88} : « Il y a, dit-il, un état d'esprit qu'il est bon de connaître, non pour se laisser manœuvrer, mais pour en tenir compte dans notre action. Il faut s'attendre à ce que notre mouvement soit violemment attaqué directement, et ce qui est le plus important, indirectement par des campagnes sourdes auprès des administrations, des pouvoirs publics et des parlementaires. Cela ne change pas notre façon de concevoir l'action, mais il faut prévoir dès maintenant la réaction violente, acharnée, haineuse, qu'elle provoquera. » Quelques mois plus tard, il l'avertit qu'« un grand personnage, un ami, l'a accusé de commencer un mouvement très dangereux qui va droit au communisme » {89} .
Malgré toutes ces oppositions, Lebret constatera, qu'après quatre années d'action apostolique, le bilan du mouvement de Saint-Malo n'est pas trop négatif puisque, « par les enquêtes une documentation importante et rigoureuse a été constituée, la doctrine sociale catholique a été transposée au monde marin, de nombreuses organisations ont été créées : la JMC, le SSM qui ont réalisé en trois ans d'activité la fondation de 3 caisses de crédit maritime ainsi que 21 organisations professionnelles, dont la Fédération Lamort, un journal également : La Voix du marin qui permettait la diffusion de la doctrine sociale catholique sur les côtes bretonnes ».
A la veille de sa séparation d'avec le chanoine Havard, Lebret voudra compléter le réseau des œuvres de l'action catholique maritime, parfaire la liaison entre ces œuvres, engager vigoureusement l'action spirituelle, préparer les cadres laïcs et ecclésiastiques pour l'action catholique et l'action sociale maritime ; la plus grande de ses ambitions était de préparer la réforme des structures. C'est un point sur lequel le chanoine Havard n'était pas d'accord. Lebret lui reprochait son traditionalisme et les limites de son action pastorale. Son ambition étant de réformer toute l'organisation professionnelle en Bretagne, la collaboration avec le chanoine Havard lui paraissait désormais impossible : « Havard, n'écoute que si on ne sort pas de ses vues. » En outre, la méthode préconisée par le chanoine Havard pour la formation des marins, ne convenait aucunement à Lebret, elle lui paraissait « légère, pieuse, non doctrinale, ni sociale » {90} . Par ailleurs il constata que l'aumônier général de la JMC n'avait pas le souci, comme lui, de l'élaboration d'une doctrine sociale maritime, les oppositions semblaient trop importantes et le dialogue impossible : « Il maintenait toujours, dit-il, ses positions, sans chercher à discuter, au lieu de s'entendre, de céder, on lance l'anathème ! »
Lorsque Lebret commença ses enquêtes sur la côte bretonne en 1929 il fut très choqué par la grande misère des pêcheurs. Il lui semblait impossible de s'occuper de la pastorale, sans s'intéresser à leur situation matérielle et chercher à connaître les causes de leur pauvreté. C'est ainsi qu'il effectua le passage de la pastorale à l'économique et au social ; désormais, il ne pouvait plus séparer le spirituel du temporel, ce qu'il exprime ainsi : « C'est tout l'homme que l'on observait et c'est toute la vie de ces populations côtières qui apparaissait pour un chrétien qui doit se préoccuper non pas d'une partie de l'homme, mais de l'homme complet qui se trouve engagé. » {91}
Par cette action dans les pêches maritimes, Lebret voulait montrer aussi « de quoi l'Église était capable sur le plan social ». Troublé par la réputation d'une Église indifférente à la détresse des gens, il décida de mettre fin à ce scandale et à l'insécurité des gens de mer.
C HAPITRE 3 L’action économique et sociale de Lebret dans les pêches maritimes
L’une des ambitions de Lebret est enfin réalisée lorsqu'il fonde en 1934 l'Ecole sociale maritime {92} . La mission de cette école est de former des prêtres spécialisés. Des congrès d'études y seront organisés dans celle-ci jusqu'en 1937, associant des juristes, des économistes, des moralistes comme les Semaines sociales de France, mais avec une différence, la participation de professionnels issus du milieu halieutique {93} . Cette école sera le point de départ, et la première représentation de la fondation ultérieure pendant l'occupation d'Économie et Humanisme.
Lors de ses premières observations, le jeune dominicain avait été choqué par le contraste qui existait entre les marins-pêcheurs bretons, hommes au métier rude de la grande pêche, fiers de leur activité professionnelle, et les mêmes Bretons émigrés à Paris à la recherche de médiocres emplois. Il découvrait l'énorme différence entre des marins associés à la grande pêche, à une tâche commune, à un bien commun, travailleurs à la part {94} , partageant entre eux le produit de la pêche, et ces mêmes hommes devenus des salariés à bord des grands navires de la pêche industrielle. Il avait compris déjà, lors de la fondation avec le chanoine Havard de la JMC qu'on ne pouvait se contenter d'assister les marins-pêcheurs en difficultés. Il voulait aller plus loin, agir sur les structures économiques, et pour cela, aider les marins-pêcheurs à se former, à apprendre le droit, à engager des campagnes d'opinion, à fonder des syndicats marins. Tout cela aboutira en 1940 à la fondation d'Économie et Humanisme. A cette époque Lebret était âgé de 43 ans. Son objectif était principalement de partir du réel quotidien, avec une méthode rigoureuse, afin d'essayer de trouver une voie entre le capitalisme libéral et le marxisme totalitaire.
Dans la mouvance d’un renouveau intellectuel avec les non- conformistes des années 30
La démarche de Lebret était analogue à celle des « non conformistes des années 30 » {95} , notamment celle d'Emmanuel Mounier qui fonda la revue Esprit, revue spiritualiste à perspective politique. Cette revue, dont le premier numéro date de 1932, préconisait un ordre nouveau et une troisième force entre le capitalisme et le marxisme ; il devait lui aussi évoluer brusquement d'une action orientée vers l'apostolat par la philosophie à un engagement temporel, à la suite d'une redécouverte de Charles Péguy. Il voulait se libérer d'une certaine tendance à l'angélisme qu'avait pu nourrir en lui un livre comme Primauté du spirituel que Maritain écrivit à la suite de la condamnation de Maurras, auteur de Politique d'abord. Mounier découvrit comme Lebret les liens profonds unissant le spirituel et le temporel ; il avait gardé de Bergson l'enseignement que la métaphysique doit se fonder sur l'expérience. Lebret se situe tout à fait dans cette ligne de pensée. Aussi les thèmes développés par lui, le lien entre le spirituel et le temporel, la perspective politique, s'apparentent-ils largement aux thèses de Mounier.
Le problème fondamental des années trente était, pour tous les mouvements, le drame conjugué d'une civilisation qui se bâtissait contre l'homme, et d'un homme qui avait perdu jusqu'au sens de sa destinée. Ces mouvements furent particulièrement florissants à partir de la condamnation de Maurras en 1926 jusqu'en 1960, la JMC fut créée par Lebret et le chanoine Havard durant cette période en 1932. La crise économique favorisera plus que jamais le pessimisme : on peut noter en lisant les titres des ouvrages parus à cette époque la répétition des mots tels que : "chaos", "déclin", "crise"» de l'Europe ou de l'Occident, et d'une façon générale du monde moderne. Il faut dire aussi qu'à la crise de 1929 et ses conséquences sociales, s'ajoutent l'effondrement des espoirs mis en la Société des Nations, la crise des démocraties libérales, et la montée du communisme ainsi que du fascisme, tant en Italie avec Mussolini, qu'au Portugal avec Salazar, le nazisme aussi arrivera au pouvoir en Allemagne en 1933.
Pour les intellectuels des années trente, c'est une crise de civilisation, ils refusent majoritairement le matérialisme et préconisent une révolution spirituelle des valeurs. Un des collaborateurs de Lebret, Gustave Thibon, participe à la revue Civilisation, dirigée par Fabrègues, de 1938 à 19395 dont l'objectif est de lutter pour « la sauvegarde de la civilisation et pour la liberté de l'esprit », contre tous les règnes et toutes les philosophies totalitaires. En février 1942, il signera avec Lebret, F. Perroux, R. Moreux, les PP. Loew et Moos, J.-M. Gatheron et A. Dubois le Manifeste d'Économie et Humanisme {96} . La revue Civilisation fut inspirée par Réaction qui naquit en 1930 pour 2 ans ; cette revue devait se réclamer de maîtres que l'Action française n'appréciait pas toujours, comme Léon Bloy, Paul Claudel, Charles Péguy ; le thème essentiel du "Manifeste" du premier numéro de Réaction est l'idée qu'il y avait en ces années 30 une crise du monde moderne, que cette crise est générale, qu'elle est une crise de civilisation le texte du "Manifeste" souligne « le déclin de l'Occident » dont l'origine est non seulement la crise des structures politiques, sociales et économiques, mais aussi une crise spirituelle, car le monde, selon les auteurs de ce "Manifeste", avait perdu le sens d'un « ordre humain ». On voit apparaître dans celui-ci le mot "ordre" si cher à Maurras et à Lebret à cette époque. Cette référence à un « ordre de l'être », à un « ordre essentiel », différent de « la protection des intérêts économiques », ou « de la défense des hommes en place », différent aussi « de ces petits arrangements contingents que l'homme ou la société se donnent à eux-mêmes » justifiait le titre complet de la revue, intitulée dans les premiers numéros Réaction pour l'ordre {97} . Il n'était pas question de Politique d'abord de Maurras pour les signataires du "Manifeste" de Réaction, la politique se définissait ainsi : « La politique, c'est en France la monarchie sociale, c'est la soumission de notre vie économique au bien commun, spirituel, c'est l'ordre chrétien. » Parmi les signataires de ce "Manifeste", on trouve deux des plus grands collaborateurs de Lebret : R. Buron, alors étudiant en droit et en sciences politiques qui sera plus tard cinq fois ministres {98} , et participera notamment à la revue Développement et Civilisations fondée par Lebret et lui-même en 1960. André Piettre, qui sera un temps président d'Économie et Humanisme signe aussi ce "Manifeste" {99} . La revue Réaction avait subi l'influence de Maritain, car l'un des principaux responsables de celle-ci, Jean de Fabrègues, assistait aux réunions organisées par ce philosophe, il se familiarisa ainsi avec la pensée thomiste et celle de La Tour du Pin sur les questions sociales. Il collaborait assidûment aux travaux du Cercle La Tour du Pin, et remit en question petit à petit son attitude à l'égard de l'Action française, ce qui se concrétisera par la création de la revue Réaction. L'idée de la soumission de la vie économique au bien commun est donc bien installée dans la pensée politique des années 30. C'est cette pensée que Lebret diffusera à Saint-Malo, cherchant lui-même à cette époque le rétablissement de l'ordre social chrétien et la subordination de l'économique au bien commun.
L’idéal du bien commun dans l’organisation professionnelle des marins
Le passage de Lebret de la pastorale à l'économique n'apparaissait pas comme une rupture avec son Ordre ou avec la hiérarchie, il n'était pas non plus un religieux égaré dans l'économie, la sociologie ou la politique {100} . Le Père Chenu, au lendemain de sa mort l'a présenté comme « vivant aux frontières de ces deux continents humains : le profane et le sacré », problématique fondamentale pour lui-même comme pour Lebret qui « démontrait par son action, par son existence même, que les catégories reçues dans le monde et dans l'Église, si mal coexistantes depuis quatre siècles, étaient en cours de révision. Profane-sacré, te mporel-spi rituel, économie-Royaume de Dieu, enregistrent une nécessaire analyse qui manque trop dans l'histoire mi-récente. Mais l'Evangile ne peut tenir dans ces divisions, car le profane est aussi matière de vie divine et l'économie, un lieu aujourd'hui admirable et tragique de l'amour fraternel » {101} .
Si les activités séculières de Lebret inquiétaient certains, c'est bien à tort, car il a souvent mené de front aussi bien le temporel que le spirituel, sans négliger ni l'un ni l'autre ; il participera vers la fin de sa vie à l'élaboration de l'encyclique Populéum Progression et au deuxième concile du Vatican. Contrairement à ce qui a pu être dit par ses détracteurs, Lebret était très attaché à l'Église. Pour F. Malle notamment {102} c'est « un homme d'Église, ce qui ne met pas en question la rationalité exigeante de son œuvre dans le domaine économique ou social ».
La première expérience de Lebret dans les pêches (1929-1939) fut une période paradoxale sur le plan religieux : alors que celui-ci constatait une certaine déchristianisation, l'Église de France était en pleine vitalité et créativité en raison de l'essor des mouvements d'action catholique, les séquelles de la crise moderniste sont liquidées, l'ordre dominicain aura une part importante dans le renouveau intellectuel, notamment par les revues des jeunes aux éditions du Cerf : La Vie spirituelle et La Vie intellectuelle {103} . Durant cette période, Lebret ne se contentait pas seulement de chanter comme les jocistes et avec la JMC : « Nous referons chrétiens nos frères », il voulait surtout améliorer d'abord la vie matérielle des marins-pêcheurs avant de s'occuper de leur vie spirituelle et mettre à nouveau à l'honneur l'idée du bien commun dans les pêches.
Quelques mois avant la guerre, Lebret publiait Les professions maritimes à la recherche du bien commun {104} . C'est l'idée thomiste du bien commun qui imprégnera toute son action maritime. Il avait observé lors de ses premières enquêtes sur les côtes françaises que « le culte du bien commun » n'intéressait pas les Français, il avait aussi remarqué que les professions des gens de mer étaient particulièrement atteintes par l'individualisme et soumises au communisme. Pourtant ces gens de mer vont constituer en 1936 le comité professionnel du hareng, puis les comités professionnels ou interprofessionnels de l'iode, des grandes pêches, du maquereau, des crustacés, du thon. C'est ainsi que, dans un mouvement de réorganisation des pêches bretonnes, avec pour idéal le bien commun, les pouvoirs publics ont donné, par le décret-loi du 24 mai 1938, pour la première fois, une base légale et un caractère officiel à un mouvement de changement des professions maritimes. D'abord remplacé par la loi du 13 mars 1941, « à la légère », puis par l'ordonnance du 3 juin 1944, ce décret sera encore repris par l'ordonnance de 1945. C'est, pour Lebret, l'un des résultats majeurs de leur défense du bien commun, doctrine de Saint Thomas d'Aquin, qui a réussi à pénétrer tant dans les professions maritimes de la côte que dans les administrations maritimes. C'est donc pour lui une victoire, il souligne encore à ce sujet l'aide efficace « d'hommes de premier plan tels : Sarraz, Bournet au comité central des armateurs de France, Clerville à L'Union des conservateurs, et Terrin au ministère de la marine marchande » sans lesquels il pense qu'il n'aurait jamais pu réussir.
Il semble à Lebret que l'idée de bien commun a pu s'installer, car le moment était opportun ; en effet la crise économique dans les pêches favorisait des formules nouvelles. L'expérience du mouvement de Saint-Malo s'est concrétisée en de nombreux ouvrages : La Bretagne maritime en 1933, La réforme corporative de la marine marchande en 1934, Anticipations corporatives en 1938, et Des professions maritimes à la recherche du bien commun en 1939.
Lorsque Lebret écrit A la découverte du bien commun en 1946, en cherchant à définir cette notion, il souligne que le bien commun est « le fait de la théologie et de l'expérience » et « qu'il n'est qu'un commentaire d'une phrase qui fut mise en 1940 dans la bouche des jeunes de France : "Nous voulons vivre dans un pays propre et digne où. le bien commun soit la règle qui prime les intérêts individuels, sans intrigues, sans manœuvres, sans compromissions". » {105} Cette doctrine du bien commun fut mise au point par Lebret au cours d'une semaine d'études tenue à Saint-Malo par l'école normale sociale maritime en octobre 1938. Sans collaborer directement, Georges Renard, René Moreux, Alain Zacharie Serrand y ont pris part autant que lui. Dans son ouvrage, il voudra notamment développer l'idée du bien commun spirituel et de ses relations avec le bien commun temporel. Comme tout dominicain fidèle à son ordre, il entend lier la contemplation à l'action {106} . L'objectif de Lebret était de s'adresser à des jeunes Français pour leur faire part des réactions d'un Français dans les semaines qui suivirent l'invasion ; le texte Mystique d'un monde nouveau avait été largement mutilé par la censure durant l'occupation allemande. Pour Lebret la critique de l'entre-deux- guerres et des anciennes institutions parlementaires françaises n'a pas moins de valeur en 1947 qu'en 1942 lors de la conception de son ouvrage. S'il maintient après cinq années certaines positions qui lui paraissent fondamentales, il reconnaît néanmoins que d'autres sont périmées, elles ont marqué une étape de sa pensée, de sorte que ses anciennes conclusions corporatives, devant l'apport de l'équipe Économie et Humanisme et devant la nouvelle situation du monde, devenaient caduques. Désormais, il saisit mieux comment doivent « s'harmoniser l'avidité du progrès, le respect des traditions, la noblesse du risque, la nécessité de sécurité, et les échanges internationaux ». Après une expérience directe de démocratie économique pratiquée dans les pêches maritimes sur l'ensemble du littoral méditerranéen, après l'expérience communautaire de son ami Barbu {107} , faite après la guerre, à la suite aussi de l'échec des essais français d'économie dirigée, les modalités de conciliation entre liberté et autorité, initiative et discipline, se concrétisaient pour Lebret par une association de la base pour changer les structures et une orientation venant d'en haut {108} .
Divergences avec les catholiques sociaux
La conception du catholicisme social visant une transformation que M. Lagrée qualifie de « transformation par en haut » {109} , est maintenant contestée par Lebret. Cette appréhension animait au début du XXe siècle les Œuvres de mer, où les traits principaux du catholicisme traditionnel se retrouvaient : « dévouement de la classe supérieure, cher à Albert de Mun, pratiqué par les officiers de la Royale, aux sympathies conservatrices et monarchistes ». Pour faire face au libéralisme sauvage, ces laïcs d'élite avaient mis en place un réseau d'institutions pour pallier les différences sociales du libéralisme. C'est ce social palliatif qui heurtait précisément Lebret à la recherche d'une transformation « par en bas » {110} . Face au catholicisme social, il voudra opérer une rupture quant à la conception du social par les catholiques sociaux, en même temps qu'il entendait rester dans la tradition catholique. Il se trouvera ainsi en porte-à-faux avec un catholicisme social, à son avis dépassé. Un travail sur le terrain, de nombreuses études et observations et la rencontre notamment de Laulhère et Gatheron {111} aideront Lebret à prendre conscience de ses erreurs au sujet du corporatisme. En effet, bien qu'il eût été toujours opposé au corporatisme, il avait cru néanmoins à « la corporation ascendante, celle qui s'organise de bas en haut avec le syndicalisme de base ». C'est à la suite de ces rencontres qu'il comprit « l'opposition entre la corporation et la communauté, la corporation restreinte, organisme de régulation de l'économie par profession ou par industrie, devant se subordonner aux communautés territoriales de base, communes, cités et pays » {112} , la corporation plus large, régionale ou nationale, n'ayant à trouver sa pleine expression que dans le secteur appelé par Laulhère « le secteur secondaire ». Dans ces perspectives et après une première évolution de ses conceptions vers 1947, « l'économie primaire ou des biens essentiels est une économie communautaire de sécurité ; l'économie secondaire ou des biens de confort peut devenir, si l'on veut y diminuer les risques, une économie corporative, l'économie tertiaire ou des biens de dépassement, demeure une économie libre ». C'était à cette époque, pour lui, se placer « sur des avenues largement ouvertes au progrès, bien au-delà des structures capitalistes, fascistes et marxistes, devant des économies de secteurs absolument différentes de celles qu'envisagent le socialisme ou le dirigisme ».
Lebret n'hésite pas à souligner ses erreurs de l'entre-deux guerres ; après une étude plus approfondie du marxisme et de longues conversations avec des militants communistes, il finit par mieux saisir « les perspectives totales du marxisme ». Il prendra conscience autant de ses faiblesses doctrinales que des raisons de son succès. A Saint-Malo, Lebret remettra en place la doctrine corporative, celle de La Tour du Pin {113} . Il faut dire qu'à cette époque les marins-pêcheurs sont désemparés, et la grave crise économique des années trente obligèrent Lebret à trouver une solution qui ne pouvait être que « la restauration corporative dans les pêches de l'ordre nouveau social chrétien » qui devait remplacer « l'ordre établi ». C'est un discours qu'on entendait alors fréquemment. Il était question de renverser « l'ordre établi à base de matérialisme et d'égoïsme », la profession de marin-pêcheur se présentant alors à Lebret comme « livrée aux spéculations des financiers et d'aventuriers » {114} .
L’action catholique et l’action professionnelle
Après quatre années d'action sociale maritime, Lebret pense au rôle de l'Église dans le monde qui est également pour lui « un chaos ». Il estime qu'il n'y a pas lieu pour autant de se plaindre : « L'Église, dit-il, n'a pas à gémir, elle doit bâtir, bâtir un ordre nouveau, préparer les institutions nouvelles et utiliser aujourd'hui le syndicat, la mutuelle assurance, la mutuelle crédit, la coopérative. Si l'Église se tient, poursuit-il, dans les faits, en dehors des courants sociaux, en dehors de la vie professionnelle, comment parlerait-telle au peuple ? » Il n'ignorait pas que la réforme corporative dans les pêches maritimes n'était pas la panacée infaillible, mais il croyait peu, même pas du tout à celle qui pouvait être établie par « les forces matérialistes ». Il pense que seule la réforme corporative chrétienne pouvait produire des fruits. Quand Lebret parle d'action sociale maritime, il veut parler de l'action entreprise sur le programme qui devait n'être « ni marxiste, ni libéral », c'est qu'il voyait à cette époque dans le catholicisme social une doctrine économique {115} . Il changera d'avis plus tard.
Un an après sa rupture avec le chanoine Havard en I935, l'action sociale maritime fait ses premiers pas, c'est la phase du lancement du mouvement corporatif de Saint-Malo, les militants ont appris le métier syndical maritime. Avec l'aide du Secrétariat social maritime de Bretagne, une documentation considérable sur les questions économiques, législatives et administratives a été accumulée. Sur le terrain syndical, « les hommes ont fait leurs preuves », remarque Lebret : Lamort pour toute la Fédération et Lebaigue pour le secteur du Finistère » {116} . Après avoir adapté la doctrine sociale de l'Église au cas des marins, et l'avoir propagée au congrès de Quimper et à Saint-Malo par La Voix du marin, après avoir aussi trouvé les cadres de l'action syndicale, il restait à Lebret à agir. Ce journal est lu dans les milieux officiels avec intérêt, il est distribué chaque mois aux parlementaires de la côte, il est lu aussi dans 300 localités maritimes. Cependant à l'enthousiasme du départ, succède la morosité. Lebret explique ce changement {117} : « L'enseignement du Saint Père met l'action professionnelle en dehors de l'action catholique proprement dite. » Il pense qu'elle est plutôt un prolongement des mouvements catholiques, et précise que « le domaine professionnel et syndical n'est pas le domaine du prêtre, ce sont les laïcs eux-mêmes qui s'organisent sur le terrain économique et social ». Après avoir parlé du rôle du prêtre, il aborde celui du laïc, du chrétien syndiqué : « Qu'on ne demande pas, dit-il, à des syndiqués chrétiens s'ils vont ou ne vont pas à la messe, s'ils font ou s'ils ne font pas leurs pâques ! »Ce qui compte pour lui, c'est de savoir « s'ils veulent se compromettre dans une organisation qui ne prêche pas la lutte des classes, et qui s'inspire de la doctrine sociale de l'Église «. Quant au syndicat chrétien, il tient à préciser son but : « Le syndicalisme chrétien groupe les hommes en vue de leurs intérêts, autour de la doctrine sociale de l'Église, c'est tout ce qu'on a à lui demander, les catholiques qui y voient un instrument de conquête immédiate à la pratique religieuse sont dans l'erreur. » Lebret est ferme à ce sujet, il ne s'agit pas de confondre l'action syndicale et la promotion de la religion catholique : « Le syndicat chrétien doit défendre les intérêts des marins et non ramener ceux-ci dans les églises qui se vident. » Pour lui, le plus grand résultat acquis par l'action syndicale chrétienne, c'est d'avoir, malgré le caractère confessionnel, obtenu la confiance des marins. Ce grand succès, il le doit principalement à E. Lamort qu'il classait parmi « les hommes loyaux et désintéressés aimant passionnément la justice ». Il se souvient de ses études thomistes et de la vertu liée à la justice : « Cette vertu de la justice sociale ou légale, qui est principalement dans les gouvernants, doit être participation dans les sujets et dans les organismes sociaux. » Tout en reconnaissant à la prédication verbale de la morale sa valeur, il admet que lorsqu'il s'agit de « morale sociale, la prédication est défaillante », il dit pourquoi : « Les prêtres en parlent sans la connaître, car ils ne sont pas suffisamment initiés aux questions sociales. » {118}
Pour l'homme de terrain et d'Église, la JMC devait obligatoirement conduire à des organisations professionnelles chrétiennes : « Sans la Fédération des syndicats professionnels de marins, la JMC n'empêchera pas le marin de devenir adulte, de donner son nom, sinon de se donner aux groupes révolutionnaires ou aux jongleurs de l'action politique, sans La Voix du marin, aucun journal ne fera suite à La Jeunesse maritime, sinon Le Travailleur de la mer de la CGr ou Le Cri du marin, le cri de la CGTU . L'organisation professionnelle dans le prolongement de l'action catholique était donc indispensable {119} . Il fallait donc pour l'aumônier conseil du SSM de Bretagne montrer aux marins que l'Église était capable aussi de défendre leurs intérêts à leurs côtés, « sans arrière-pensée de conquête ». Lebret se distinguait ainsi du chanoine Havard qui avait pour principal objectif de « ramener dans le bercail les brebis égarées ». Satisfait néanmoins de son action, il remarque que « devant le chaos universel, la Fédération des syndicats professionnels de marins, non seulement prêche la réforme spirituelle du monde, mais agit très efficacement sur la transformation des institutions » {120} .
Pour apprécier avec suffisamment de recul le chemin parcouru par Lebret, nous pourrions nous référer au Se congrès d'apostolat maritime des 18-21 juin 1936, dans la mesure où, survenant neuf ans après celui de Port-en-Bessin, en 1927, il permet d'apprécier l'évolution en quelques années, sur le plan idéologique, de l'Église catholique dans le secteur maritime ; en effet, l'évolution vers le corporatisme interprofessionnel, amorcée en 1929 prolongée et développée en 1931, matérialisée par le congrès social maritime breton en 1932, trouve ici sa consécration sous l'influence et l'action déterminante de Lebret et de son équipe {121} .
Un événement décisif : le 5e congrès d’apostolat maritime de juin 1936
Cette influence n'aura pas été limitée à la seule action sociale, au contraire, elle imprégnera fortement toute la problématique de l'apostolat maritime. Lebret fait chaque jour la synthèse des travaux du 5e congrès d'apostolat maritime des 18-21 juin 1936, il apparaît comme l'animateur principal de ce congrès ; la plupart des orateurs appartiennent à la JMC et aux Semaines sociales maritimes. On remarquera le caractère technique et organisé de ses exposés ainsi que ceux de ses collaborateurs laïcs. Fait nouveau, en ce qui concerne l'organisation du congrès, le bureau de la Fédération composé de deux officiers de la marine militaire, a été puissamment assisté par deux conseillers : Lebret et le RP. Begouen-Demeaux qui ont dirigé des sections d'études sous un apparent immobilisme. Un changement important s'est produit à ce premier niveau de l'organisation. Quant à la composition socioprofessionnelle des participants, elle est globalement semblable à celle des trois précédents congrès d'apostolat maritime ; la présence de nombreux ecclésiastiques (10 ordres ou congrégations sont représentés) et de neuf officiers de la marine nationale (auxquels il faut adjoindre deux administrations de l'Inscription maritime et deux médecins de la marine) illustre bien la liaison entre l'Église catholique et la hiérarchie militaire, institutions fidèles toutes deux aux valeurs d'ordre, d'obéissance et d'autorité {122} .
L'évolution s'observe encore lorsqu'on analyse les conclusions et vœux de ce 5e congrès. On place en premier la politique, et on souhaite « une politique cohérente, vigoureuse, qui veille effectivement à l'organisation progressive de toutes les branches d'activité maritime et des professions maritimes, en accord, non seulement avec les progrès de la technique et de l'économie, mais avec la prospérité nationale et avec le nombre de familles de marins vivant de la mer. Cette politique devrait établir entre les individus et l'État des corps professionnels responsables, par le moyen des accords collectifs et des commissions mixtes obligatoires (comités) entre tous les éléments de chacune des branches de l'activité maritime » {123} .
Au cours de ce congrès Lebret voudra mettre d'abord l'accent sur les aspects économiques de la situation familiale des gens de mer. La primauté accordée aux problèmes économiques apparaît à plusieurs reprises à propos de ses enquêtes sur les côtes bretonnes et de la situation économique précaire des marins-pêcheurs. Dans l'analyse des causes, la thèse principale de Lebret à ce congrès est « le manque d'entente dans la profession, faute d'institution corporative ».
Il ressort de tous les textes présentés à ce congrès que les problèmes familiaux sont envisagés officiellement par l'Église à cette époque dans un contexte général, et notamment dans leurs aspects économiques. Même la Fédération des œuvres catholiques maritimes émet des vœux nouveaux et souhaite une solution corporative. De même les vœux formulés par les congressistes sont différents de ceux des rencontres précédentes. Aucun d'eux, en effet, ne contient de recommandation de caractère moralisateur, tous au contraire sont inspirés par des préoccupations économiques et sociales. On réclame d'une façon générale une meilleure organisation dans un sens corporatif.
Les travaux du congrès de Saint-Malo de 1936 reflètent des principes déjà admis l'année précédente lors de la Semaine sociale d'Angers.
La leçon d'information donnée par Lebret en qualité de directeur du Secrétariat social maritime de Saint-Malo à la Semaine sociale d'Angers en 1935, avait été développée la même année, en cinq cours, à la session d'automne de l'Ecole normale sociale maritime {124} . Cinq années d'expérience à Saint-Malo ont été pour lui « une série de leçons, de contact immédiat avec les gens de mer et le patronat maritime, aussi la conduite de 234 actions contentieuses, la création de nombreuses organisations syndicales ou mutualistes, d'une Fédération CFTC et d'une entente interfédérale ». Ses conclusions rejoignent celles des professeurs de la Semaine sociale. Au cours de son intervention, il a voulu proposer « une sorte de vérification expérimentale de leur doctrine ». Une fois de plus coïncident pour lui deux plans : « le plan des principes et celui des exigences vitales », l'un et l'autre postulant, selon lui, l'organisation corporative.
Au cours de sa leçon Lebret a voulu souligner d'abord le particularisme de la profession maritime devant le problème corporatif {125} : les survivances corporatives dans les professions maritimes, dont le statut de la marine nationale des années 30 résultait encore de l'ordonnance de Colbert de 1681. Les insuffisances de ce système ont été modifiées, d'après Lebret, par le syndicalisme et les étapes d'une réforme corporative des professions maritimes, à partir des institutions existantes. Il explique encore que « la profession maritime, telle qu'elle résulte de l'ordonnance de Colbert, ne se présente pas sous le signe d'une liberté sans frein, elle subsiste, jusque dans son recrutement, et jusque dans l'exercice de l'autorité ». Il lui semblait en outre que les limites à la liberté, édictées par cette ordonnance, avaient pour objectif « le bien commun de la marine » ou « le bien supérieur de l'État ».
Lebret souligne aussi à cette Semaine sociale d'Angers l'esprit de solidarité des pêcheurs après avoir indiqué brièvement leur système « à la part » : dans toutes les petites pêches, la navigation se fait encore à la part, le navire ayant son nombre de parts, comme le moteur, le patron ayant un nombre de parts privilégié, le novice ou le mousse n'ayant que 3/4 de part ou la 1/2 d'une part. Il n'admet pas qu'on qualifie d'individualistes les pêcheurs, il n'existe pas non plus pour lui de « jalousies incoercibles des pêcheurs », il veut en donner la preuve : « Pendant les crises sardinières, quand elles sont trop aiguës, la consigne de grève se transmet de port en port. L'on a vu ainsi des ports qui se trouvaient favorisés, engager des grèves de solidarité. » Ces grèves sont pour lui la manifestation d'un « esprit corporatif que les apparences pourraient faire croire à jamais disparu ».
Les conséquences du libéralisme dans les pêches
Au cours de la Semaine sociale d'Angers Lebret attire également l'attention des semainiers sur « le jeu du marché qui se fait sous le signe du crédit consenti par les gros acheteurs eux-mêmes, qui, ainsi, dominent souverainement les échanges ». Il leur parle de la situation de nombreux « petits » qui peuvent difficilement financer l'armement de leurs navires : « Ils se tournent alors, dit-il, vers les acheteurs de morue... Les grosses maisons concèdent des emprunts à des taux moins élevés que les banques, mais non sans contrepartie. Elles précisent, avant même le départ en campagne, les conditions de vente du poisson. Le "parère", c'est-à-dire le prix moyen pratiqué dans chaque port, s'impose à toutes les maisons, qu'elles soient ou non intégrées. » Il voit bien que « ce jeu de marché est faussé, la liberté, est étranglée, au lieu d'être simplement réglée ». C'est la raison pour laquelle selon lui « l'idée corporative s’efface progressivement ». Cependant, il tient à signaler qu'un accord collectif des marins avait été signé entre les différentes catégories de navires, mais la CGT, signataire de l'accord, n'a plus qu'un nombre infime d'adhérents pour les marins de la grande pêche. Ce qui le dérange particulièrement, c'est que cette organisation syndicale « traite avec autorité, même dans les domaines où elle est notoirement incompétente ». Il affirme que « c'est un passe-droit contre lequel la Fédération française des syndicats professionnels de marins, affiliée à la CFTC, s'est élevée plusieurs fois sans pouvoir obtenir que justice lui soit rendue ». Il est bien obligé de prendre acte : « Dans la grande pêche nous sommes loin de l'organisation professionnelle. » Comme tous les analystes de son époque, il juge la situation économique et sociale chaotique, elle se traduit selon lui, dans le milieu marin et particulièrement dans le Nord-Est de la Bretagne, par « un nombre imposant d'affaires contentieuses, 234 en trois ans sanctionnées par 233 jugements favorables aux marins ».
Lors de cette Semaine sociale d'Angers Lebret veut en outre souligner « l'antagonisme de la pêche industrielle et de la pêche côtière, la défaillance des organisations syndicales, particulièrement de la CGT, et le besoin urgent d'une organisation corporative ». Ce sont des réalités qui ont été pour lui un enseignement ; du conflit entre ces deux pêches, il craint qu'il résulte la disparition pure et simple de la « petite pêche côtière ». Aussi accuse-t-il l'Office scientifique des pêches d'avoir aidé les industriels de la pêche qui ont entrepris une campagne pour mettre en cause les petits pêcheurs. Il insiste beaucoup sur les méfaits de l'industrialisation dans les pêches, démontrant « l'entêtement de la pêche industrialisée à conserver à tout prix son droit de destruction », et pense que, dans ces conditions « les marins sont sacrifiés car il est impossible de maintenir ce droit de destruction sinon en supprimant les pêches proprement littorales, et l'on se disposerait ainsi, ajoute-t-il, à sacrifier 30 000 pêcheurs à 9 000 autres ». Le problème des méfaits du marché et de la concurrence préoccupe essentiellement Lebret qui n'ignore guère que « la baisse des prix n'est pas déterminée par la suffisance du gain des marins ou des usiniers, mais par des questions de concurrence ». Défendant le droit de vivre des pêcheurs, il ajoute : « Afin de ruiner les dissidents, on provoquera une baisse des prix, tant pis si le marin ne gagne plus sa vie ! » Il participe pleinement à l'inquiétude des pêcheurs « obligés de livrer à n'importe quel prix ». Avec beaucoup d'amertume et de pessimisme, il observe que l'organisation de la profession sera difficilement réalisable si la législation ne change pas, et que l'aggravation de la situation des pêches s'est produite très rapidement : « En 1929 et 1930, le gain moyen des pêcheurs fut encore de l'ordre de 8 000 F sur l'ensemble de nos côtes, il n'a pas atteint 3 000 F l'an dernier, en 1934, et l'on se demande s'il atteindra cette année 2 000 F. » L'ancien officier de la marine nationale remarque également « l'incurie de l'administration de la marine marchande qui a vécu ainsi que l'administration côtière à côté du filit économique, sans guère s'en préoccuper » ; ainsi elle « manquait à sa tâche traditionnelle telle qu'elle avait été instituée par Colbert et modifiée au cours des âges, l'inscription tendant à réaliser, vis-à-vis des marins, une sorte de paternalisme ». Pour cette raison, « les commissaires étaient couramment appelés sur la côte "les pères des marins" ». Lebret reconnaît que les marins recevaient effectivement d'eux une aide efficace, mais « qu'il y a néanmoins défaillance de cette institution à l'égard des gens de mer qui sont victimes du mirage politicien qui reconnaît, à la seule CGT, le droit de représenter les marins ».
Ayant analysé depuis six ans les problèmes de la mer en toutes ses branches d'activité, Lebret affirme que les causes du désordre dans les pêches sont principalement « l'industrialisation sans méthode et sans frein, l'inadaptation des moyens de transport ou des moyens de pêche aux possibilités commerciales, le sacrifice des petits intérêts aux intérêts des grosses entreprises, les encouragements officiels ininterrompus dans la voie de la motorisation et d'un pseudo-progrès, l'absence totale d'une politique maritime cohérente, la défaillance de l'administration devenue uniquement paperassière, la jalousie et l'individualisme des marins habitués à tenir leur salut, dans les crises moins profondes de l'intervention ou du favoritisme politique {126} , l'incompétence générale des parlementaires dans les questions maritimes, l'inorganisation des marins dans chaque branche de pêche, l'état de lutte entre les diverses professions maritimes aussi inorganisées chez les usiniers de la conserve ou de l'iode que chez les marins ou mareyeurs ; bref l'absence d'esprit et de réalisation corporatifs ». Il dit aussi avoir été le seul avec son équipe, « devant la situation chaotique des pêches, devant le socialisme, les égoïsmes et le libéralisme, à préconiser depuis cinq années les solutions corporatives ». La corporation maritime est donc pour lui en 1935 « déjà une réalité ». Il pense que « la reconstruction d'ensemble de la profession maritime pourrait sauvegarder la vie des populations côtières », mais que « le syndicalisme établi, même rénové par les méthodes et la doctrine des catholiques sociaux est impuissant à lui seuil..,] à sauver la profession » ; selon lui, « la réforme corporative des professions maritimes à partir des institutions existantes » est préférable. Pour éviter toute confusion, il dit aux semainiers ce qu'il entend par « système corporatif » ou par « corporation » : « C'est l'organisation de la profession en vue de la juste répartition des charges et des profits, de la bonne adaptation de la production à la consommation, de la stabilité et de la sécurité dans la vie professionnelle ; cela implique la remise à un organisme professionnel des charges et de l'autorité dont l'État s'est abusivement encombré avec les responsabilités qu'elles comportent. » Aussi pense-t-il nécessaire, pour reconstruire dans cette ligne la profession maritime, de « substituer à la notion libérale de profession... une notion institutionnelle subordonnant au bien commun de l'ensemble l'activité et les profits de tous les éléments de la profession ». A ceux qui l'accusent de « faire du sentiment », il réplique : « Est-ce faire du sentiment que de prendre en considération les valeurs humaines, supérieures à l'argent ? L'économie souveraine ne visera-t-elle que le gain, sans respect pour des intérêts primordiaux auxquels elle devrait se subordonner ? » C'est ainsi que Lebret explique la primauté du spirituel sur le temporel.
Selon son plan de « réforme économique et professionnelle », il y a deux objectifs et deux directives à poursuivre : d'abord « la réforme des entreprises, afin d'affirmer davantage la solidarité qui unit tous leurs membres » (cette réforme impliquerait naturellement celle des sociétés et particulièrement des sociétés anonymes), ensuite il lui semble qu'il faudrait établir une législation spéciale pour les sociétés maritimes, car « le droit commun s'accorde mal avec un certain particularisme traditionnel de droit maritime » {127} . Quant à la réforme des organisations professionnelles, elle lui parait devoir s'appuyer sur « la base du syndicat libre » ; selon lui « tout membre d'une profession serait inscrit d'office sur les listes corporatives et tenu au versement correspondant à sa formation, mais libre à chacun de s'inscrire dans le syndicat qu'il voudra ». Cette nouvelle organisation professionnelle aboutirait d'après lui « à une grande discipline corporative, à des limitations », mais en contrepartie de ces contraintes, la sécurité des pêcheurs serait préservée, et pour lui, c'est le plus important : « Avec la réforme de la profession maritime, on n'est pas démuni devant les menaces des dumpings étrangers, car toute la profession, unie, est pour empêcher les pouvoirs publics de divaguer. » Le rôle de l'État ne pourrait être que restreint ; ainsi au sujet des questions du statut social des marins qui sont réglées par les commissions nationales, « l'État n'intervient, tant que le bien commun national n'est pas en question, que pour ratifier les décisions de la corporation et leur conférer son autorité ; il ne doit pas créer, d'un coup de baguette et de toutes pièces, une organisation corporative nouvelle en tous ses détails ». Déjà, en juin 1934, La Voix du marin indiquait comment il fallait réorganiser les conseils et commissions de la marine marchande et les comités sous la pression de la marine marchande, de la pêche maritime et de l'Entente interfédérale des pêcheurs de France, un essai de réorganisation du conseil supérieur des pêches fut tenté par Wiliam Bertrand.
Lebret dira encore aux semainiers que lui-même et ses associés se sont « agrippés aux institutions en place pour les Jâire évoluer vers des institutions corporatives », pour que le marin-pêcheur ait « le droit de travailler, de gagner sa vie et celle des siens » ; c'est un droit fondamental pour lui. Il considère en effet que « ce droit ne doit pas être à la merci des fluctuations du marché, de l'argent ou de l'industrialisation ». C'est pour cette raison qu'il veut mettre en place « un système nouveau » afin d'assurer aux familles « la stabilité et la sécurité » ; il ajoute que « rien ne peut être changé sans une réforme profonde des entreprises », et fidèle à saint Thomas d'Aquin, il pense que « la fin » de ces entreprises devrait être « le bien commun des trois éléments : travail, direction et capital », sans ignorer qu'une simple réforme structurale des sociétés et entreprises ne suffit pas, car il y aurait lieu de réformer « toute l'économie contemporaine, le libéralisme étant tout à fait opposé au système corporatiste » des marins-pêcheurs.
Le rôle subsidiaire de l’État et les responsabilités collectives
Lebret conclut sa "leçon" à la Semaine sociale d'Angers en soulignant que l'État, qui exerce de nombreuses fonctions, pourrait les concéder aux corporations, son rôle se limiterait ainsi à un certain contrôle, « en dernier ressort » seulement, pour « établir l'équilibre entre des intérêts contraires ». Dans toute son intervention, Lebret insiste sur le rôle de l'État, qui ne peut être que subsidiaire. Autre thème important : la famille. « L'insécurité des familles est, pour lui, la plus grande tare de la société capitaliste, et la plus grande cause des efforts révolutionnaires. » Il explique ainsi pourquoi les groupements intermédiaires entre les individus et l'État sont indispensables, et nécessaire leur reconnaissance légale. Face au communisme, l'organisation corporative est d'après lui le seul moyen de donner « des garanties indispensables » aux marins-pêcheurs. Il affirme que le Parti communiste, voulant remettre les moyens de production à la collectivité, « méconnaît la nature et la vocation de l'homme ». Il lui semble qu'il ne faudrait pas passer d'une dépendance à une autre et oublier l'être humain : « Dans une société en désordre, un asservissement succède à un asservissement, le nouvel ordre social à instaurer doit avoir l'homme pour fin, à charge pour lui de se dévouer au bien commun en chaque groupement social dont il fait partie. » {128} A « la mystique fausse du progrès, mystique fausse des droits de l'argent, mystique fausse des apports et du rendement, il faut substituer la mystique de la responsabilité qui met en liaison tous les hommes, pour qu'ils portent ensemble solidairement leurs diverses responsabilités collectives ». Après avoir insisté sur la nécessaire solidarité entre des hommes responsables, il ajoute : « C'est notre collectivisme, qui porte moins sur les biens que sur leur usage, et répond aux exigences, hélas oubliées, de la morale traditionnelle au sujet de la propriété. » {129} Il critique l'État qui a fait des erreurs parce qu'il n'a pas eu assez le souci « du bien commun total, il oublie son rôle d'arbitre ». C'est encore à la théologie thomiste qu'il se réfère lorsqu'il parle notamment de justice : « Justice distributive ou justice commutative. »Il est hors de question pour lui d'établir « l'équilibre des nations sur des chaos nationaux, reflet des systèmes collectivistes et capitalistes ». Face à ces idéologies, il affirme : « Notre idéal est la reconstruction humaine, et nous sommes, en un sens plus metteurs en commun que le communisme, plus communautaires. » {130} Il insistera sur « le problème institutionnel », qui n'est pour lui « que le problème du bien commun, le problème de la justice sociale » {131} .
Georges Renard a fait un exposé {132} pour l'école sociale maritime de cette Semaine sociale d'Angers. Il parle d'abord de l'esprit qui dirigea les travaux. Si la référence fondamentale fut celle de la doctrine sociale de l'Église, de Léon XIII à Pie XI, il estime que les textes ont été étudiés « avec une perspective beaucoup plus large : doublement élargie, par le haut, dans le sens de ce qu'il ne faut pas craindre d'appeler la mystique de l'apostolat social ; par le bas, dans le sens du contact avec les réalités de la vie économique » {133} . Face à la mystique communiste, il fallait trouver une autre mystique, étant bien entendu pour tous les participants que « la morale chrétienne est au-dessus de toutes les organisations particulières ».
Les conclusions de l'ouvrage collectif Anticipations corporatives mettent en relief l'idée de la primauté du spirituel sur le temporel, particulièrement à la mode à cette époque : « Qu'est-ce que l'ordre », y lit-on {134} , si ce n'est « un bien commun, qui étant un bien humain, inclut des éléments spirituels et des éléments matériels », l'accent y est mis égaiement sur la subordination de « ceux-ci à ceux-là », sur « le règne de la finance et de la banque, qui ne peut être que le règne de la puissance matérielle ; à ce titre le capitalisme est condamnable puisqu'il étouffe le spirituel, c'est même l'écrasement de l'humain ». Pour justifier ces positions, G. Renard affirme : « On se réfère à l'enseignement social de l'Église, le pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres absolus de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer. » S'il faut sauver la primauté du spirituel, il faut aussi sauvegarder les principes de stabilité et de sécurité. Dénonçant encore les méfaits du capitalisme, l'ancien officier de la marine nationale affirme que « les bourrasques de la spéculation déchirent toutes les voiles : les lois et les juges, elles bousculent toutes les canalisations par lesquelles on tente de les diriger aux fins de l'utilité humaine. C'est une puissance de désordre parce que c'est une activité de l'intelligence tournée à la revanche de la matière sur l'esprit ; c'est une incarnation du scandale qu'est le matérialisme : la démission du spirituel ». C'est le problème de la société anonyme qui se pose pour le dominicain et tous les rédacteurs d' Anticipations corporatives. G. Renard ajoute : « La spéculation, disait un de mes vieux professeurs, soutient les entreprises comme la corde soutient le pendu ! » Quand on parle de « richesse » à l'école normale sociale maritime, voici ce qu'on en dit : « L'économie politique est la science de la richesse, c'est une idée très juste, mais sous condition de se souvenir que la richesse, ce sont les choses envisagées, non sous le rapport de leur consistance physique, mais sous le rapport de leur valeur, c'est-à-dire de l'utilité humaine, de l'appropriation humaine en tant que la personnalité humaine s'y prolonge en les faisant siennes. L'estimation humaine par laquelle les choses entrent sous le magistère de la science économique, ce n'est pas l'estimation individuelle, ni l'estimation mondiale, c'est l'estimation commune sur un marché donné : local, régional, national, international. L'économie politique est donc bien la science de la richesse mais la science de la richesse est tributaire de la science de la nature humaine, envisagée comme nature sociale, et les sociétés humaines sont des entités spirituelles, puisque "l'homme est un être spirituel d'abord" de sorte que "la science économique qui est une science de la matière n'échappe pas à la primauté du spirituel". » Toujours revient la même idée de prédominance du spirituel sur le temporel. L'argument de G. Renard est le suivant : « Un des maîtres modernes de cette science, le professeur Brocard, qui venait de publier trois gros volumes sur ses enquêtes et l'organisation professionnelle de la métallurgie lorraine selon sa doctrine, à la manière de Lebret dans les pêches, affirme que les lois abstraites de l'économie politique, la loi de la concurrence et toutes celles qui président à la formation des prix et aux fluctuations de la monnaie sont vraies, mais qu'elles ne jouent pas sur un marché théorique qui n'existe nulle part... Le marché théorique n'existe que modifié dans la multitude des marchés localisés ou spécialisés... L'économie politique n'existe et ses lois ne jouent que dans les économies nationales et l'économie internationale. » G. Renard rapporte la surprise de Lebret lorsqu'il prit connaissance des ouvrages du professeur de Nancy : « Mais, s'exclama-t-il, le professeur Brocard est un thomiste qui s'ignore ! »
C'est dans la perspective de rectifier les méfaits du marché et de la concurrence que Lebret créera un mouvement à Saint-Malo pour une reconnaissance légale de l'organisation professionnelle et économique dans les pêches maritimes {135} . Le décret-loi du 24 mai 1938 ne le satisfaisait pas entièrement ; en effet, l'objet commun des comités était de régulariser les apports en adaptant production et consommation, dans la mesure du possible, de fixer un prix de vente, pour les branches de pêche où cela était possible, telles le thon ou le maquereau. Mais il manquait aux comités une pièce maîtresse : le pouvoir de faire respecter les décisions. Dès 1937, un projet de loi fut déposé à la Chambre des députés, la commission d'enquête sur la production nationale fondée en 1937 par M. Chautemps avait conclu à l'attribution de moyens légaux d'action aux comités de pêche. C'était la meilleure solution permettant de revigorer l'économie de cette industrie. Les services du ministère de la marine marchande avaient dès lors préparé un texte de loi. Lebret et Moreux étaient d'accord pour affirmer que ce décret « n'a vu le jour que grâce à la généreuse procédure des décrets-lois ». Le deuxième train de décrets-lois du gouvernement Daladier de 1938 contenait, en effet, sous la rubrique « divers », un texte intitulé : « Décret tendant à faciliter la réorganisation des Pêches maritimes. » {136} Le titre de ce décret annonce pour Lebret et Moreux « tout et rien », ils s'expliquent : « S'il est stipulé dans ce décret un statut professionnel assez complet, et des attributs considérables aux comités, transfert de pouvoir réglementaire administratif à un organisme professionnel, il est prévu aussi que le ministre de la marine marchande exerce son pouvoir pour suspendre la mise en application des décisions des comités. Cette formule est si large, disent-ils qu'aucune limite n'est pratiquement portée à ce droit de veto. » Un décret d'application interviendra l'année suivante, le 25 mars 1939, article 27-40 {137} , il remédiera à cette imperfection. Le nouveau régime d'autorité reconnu au comité pour gérer les intérêts généraux d'une branche de pêche ne sera donc pas un régime imposé.
Le décret-loi du 24 mai 1938 et l’idée d’Économie et Humanisme
Le décret-loi du 24 mai 1938 est pour Lebret l'aboutissement de nombreux efforts et le résultat de trois années d'action dans les pêches maritimes. C'est au cours de la même année que, commençant à envisager une prolongation du mouvement de Saint-Malo, il décide de fonder Économie et Humanisme {138} : « La fondation d'Économie et Humanisme fut décidée de façon ferme en 1938, pendant les événements de Munich qui annonçaient la proximité de la Seconde Guerre mondiale. C'était à Capvern où. nous faisions ensemble la même cure. R. Moreux avait commencé sa carrière intellectuelle comme germaniste. Les discours d'Hitler nous apportaient la certitude que la conflagration était devenue inévitable. Notre conversation décisive eut lieu au cours d'une promenade en voiture. Nous nous étions arrêtés pour admirer un paysage. L'organisme à fonder s'appellerait Centre d'études sur le marxisme. » Par le marxisme, ils voulaient « s'installer au point-clé de la conjoncture ». Pour Lebret « le marxisme s'était constitué en réaction contre le capitalisme, et le national- socialisme se prétendait la seule force valable, à la fois contre le capitalisme et le marxisme ». Leur démarche devait donc être « le triple refus de trois idéologies et de trois régimes et la recherche d'une quatrième voie », celle qu'ils devaient appeler « l'économie humaine ». Un problème fondamental unissait Lebret et Moreux, celui de l'introduction de la dimension économique dans le catholicisme social, ils n'entendaient pas se mettre en- dehors de ce catholicisme, et voulaient tous deux contribuer à son évolution par leurs recherches et leur action, l'analyse des mécanismes économiques, et l'étude approfondie des courants de pensée, soit une « une extension plus large et une objectivation plus rigoureuse ».
La guerre survint, l'invasion, puis l'armistice. Il s'agissait alors pour Lebret « devant le désespoir des Français, de retrouver des motifs d'espérance et les modes d'une action antinazie opposée aux errements capitalistes et à l'expansion communiste ». Ce qui est le plus important pour le dominicain, c'est la nécessité de trouver des mots qui disent la doctrine, celle « du respect actif de la personne et de l'instauration du bien commun ».
D'autres personnes se joindront à Lebret et à Moreux ; après avoir parlé à J.-M. Gatheron et E. Laulhère, le dominicain reprit contact avec Moreux et d'autres personnalités qui partageaient la même hypothèse « d'un ordre communautaire » : F. Perroux, G. Thibon, A. Dubois, malgré les différences d'approche des uns et des autres.
En proposant pour sa nouvelle formation le nom d'Économie et Humanisme, Lebret entendait souligner par le mot « économie » sa volonté de ne pas s'en tenir « au social palliatif » , mais de mettre en question les structures de la société. Avec le mot « Humanisme », il entendait exprimer une réaction « contre les faux humanismes » pour promouvoir une action sur « tout l'homme et sur tous les hommes », thème cher à F. Perroux.
Une session à la Sainte-Baume permit le lancement de la revue Économie et Humanisme, en février 1942, qui ne paraîtra qu'en zone Sud jusqu'à la Libération ; un "Manifeste" avait été préalablement établi et publié. Déjà en août 1941, Lebret aidé de R. Moreux et du P. Loew, rédigera les statuts de l'association Économie et Humanisme élaborés en s'inspirant de ceux qui avaient permis au SSM de faire collaborer depuis 1931 les membres des diverses professions de la pêche maritime.
C HAPITRE 4 Les débuts d’Économie et Humanisme à Marseille (1940-1943)
Lebret est mobilisé en 1939, il est démobilisé après juin 1940, et quitte Saint-Malo, zone occupée, pour s'installer à Marseille, zone libre, jusqu'au mois de novembre 1942. Il y poursuit une activité auprès des pêcheurs et prépare également la fondation du centre Économie et Humanisme qui deviendra effective en 1942, lors de la parution du "Manifeste" et du lancement de la revue. Pendant les années d'Occupation les activités de Lebret sont évidemment réduites, mais c'est un temps de recherche avec des sessions comme celle de la « propriété » ou celle sur « les bases de l'humanisme ». Des contacts sont pris avec des mouvements de jeunes comme les Compagnons de France, et le mouvement communautaire. La Libération créera une situation nouvelle, une session d'étude sur le marxisme et les divers socialismes sera organisée. Les travaux de sociologie se multiplient, surtout en sociologie religieuse, l'élaboration en économie humaine se poursuit et plusieurs sessions de vulgarisation ont lieu sur ce thème. Lebret et son équipe s'intéressent à tous les problèmes, notamment à celui de l'aménagement du territoire, qui devient un problème clé vers les années 50 {139} .
Lorsqu'en 1938 la formation d'Économie et Humanisme avait été décidée, la pensée de Lebret était déjà fortement structurée : les enquêtes effectuées sur la côte bretonne lui avaient permis de mieux connaître les réalités sociales, et de mieux agir sur le réel, sa dénonciation de tous les matérialismes : capitalisme libéral, marxisme, ne l'empêchait pas aussi de critiquer « le christianisme formel qui s'évade des problèmes de la vie » ; c'est au cours de cette période encore qu'il lui parut indispensable de « réformer la société qui doit être respectueuse de l'homme », et de promouvoir une nouvelle civilisation {140} . Il était bien conscient que le social n'étant qu'un palliatif, il fallait aller au-delà. Au début de sa vie religieuse, il avait déjà pris conscience de la déchristianisation en Bretagne et dénoncé le mythe d'une Bretagne unanimement chrétienne, tout en cherchant les causes de cette nouvelle situation religieuse. Il lui parut également nécessaire, après son expérience dans les pêches, de réformer les structures de la société et de former clercs et laïcs.
Naissance d’Économie et Humanisme Marseille 1940-1942
La naissance d'Économie et Humanisme pourrait être datée de la parution du "Manifeste" en février-mars 1942, à Marseille. En réalité sa préparation est lointaine puisqu'elle date de l'avant-guerre en 1939, la création de ce centre avait été décidée en 1938. La revue et son lancement étaient bien loin de polariser les activités de la première équipe, le temps consacré à la recherche était considérable comme en témoigne la liste des sessions ou journées d'études organisées pendant ces deux années.
Pour l’année 1941
– Journées d'études à Marseille du 12 au 15 janvier ;
– Journée avec les universitaires d'Aix le 1 er mai ;
– Retraite et journées d'études à la Sainte-Baume du 1 er au 15 août ;
– Mise au point du "Manifeste" les 25 et 26 novembre.
Pour l’année 1942
Ce sera la grande session de la Sainte-Baume avec le thème : « Propriété et communauté » qui sera une des premières publications d'Économie et Humanisme. Elle aura lieu du 10 au 19 novembre. Lebret avait fait un large appel aux dominicains qui répondirent en nombre {141} .
Du 21 au 23 septembre, une autre session est organisée avec les Compagnons de France.
L’accueil du couvent Saint-Lazare à Marseille
Les premiers collaborateurs permanents d'Économie et Humanisme furent des religieux venus des trois provinces dominicaines françaises. Ils étaient six. Après sa démobilisation en 1940, Lebret s'était replié en zone non-occupée, en Provence, pour continuer son action auprès des pêcheurs. Le couvent de la rue Edmond Rostand l'avait accueilli, comme cinq autres religieux qui arrivèrent après la fondation officielle d'Économie et Humanisme à Marseille. Le prieur de ce couvent était alors le Père de Parseval. Lebret fut très reconnaissant envers la Province dominicaine de Toulouse de l'avoir accueilli après l'armistice, et de lui avoir permis de mettre sur pied la corporation des pêches {142} . Les bureaux d'Économie et Humanisme étaient installés au 32 rue Marengo à Marseille, le bureau de Lebret et le secrétariat des pêches maritimes se trouvaient rue de la Paix. Le Prieur proposa au départ deux collaborateurs : les PP. Danilo et Loew, sans le concours desquels, Lebret affirmait qu'il n'aurait pas réussi sa nouvelle action dans les pêches.
C'est en août 1940 qu'il rédige sa première Lettre d'armistice {143} , elle fut pour lui pendant la guerre « le trait d'union » entre les équipiers dispersés de l'action sociale maritime. A cette époque, il est sûr que « l'équipe de Saint-Malo a fait sa trouée », elle est même constituée dans les Alpes-Maritimes et à Marseille. Au cours d'une discussion avec R Moreux à Grimaud il décide d'organiser une semaine d'études à Marseille en vue de « synthétiser les aspirations catholiques devant les réformes en cours ». Lebret pense que « le Maréchal a lu la plaquette écrite en 1937 par R. Moreux sur l'ordre nouveau, il en a exprimé, dit-il, sa satisfaction » {144} , A Toulouse, le 17 octobre 1940, après une conférence sur le bien commun, il estime qu'un centre social d'action maritime semble possible à Marseille. Aussi le 21 octobre, fait-il une conférence aux patrons catholiques sur la question corporative et son expérience dans les pêches. A la fin de l'année 40, le statut définitif des comités des pêches maritimes préoccupe particulièrement Lebret, il en discute longuement avec le commandant Darrieu, avec le secrétaire général du chef de l'État, et le commandant Cebe.
La préparation du "Manifeste" d’Économie et Humanisme de 1942
Un projet avait d'abord été élaboré pour susciter avis et suggestions. Économie et Humanisme est défini « avant tout comme un groupe d'observateurs des faits sociaux examinés, en fonction de l'homme ». Lebret et son équipe entendent au départ « poser les bases d'une organisation sociale favorable à l'homme », autrement dit, « d'une économie et d'une politique humaines ». Au plan de l'action, il est prévu « l'analyse des complexes sociaux par la méthode inductive d'observations de l'homme aux plus grands ensembles économico-politico-sociaux ». Il faut selon eux « vérifier, rectifier hypothèses et théories, quelquefois les abandonner » ; de toute façon la théorie fondamentale reste celle de « l'ordre communautaire ». Selon ce projet, il est nécessaire de se référer aux philosophies et théologies pour connaître les principes directeurs de l'Église. Une extension d'Économie et Humanisme est programmée par l'école normale sociale maritime qui s'adressera à des catégories très diverses : hommes dans les affaires, dirigeants corporatifs, hommes politiques, professeurs, chefs de mouvements. La constitution d'équipes dans le monde semble une nécessité pour Lebret et ses collaborateurs, car pour Lebret, « il ne faut pas seulement regarder, induire, mais aussi, mettre en mouvement, animer pour construire un ordre humain ». Ainsi, il organisera de nombreuses sessions et journées d'études dans ce but. Sa première préoccupation fut de mettre en mouvement les jeunes, c'est l'objet principal du programme de la journée d'études du 26 mars 1941 {145} à laquelle participaient Jean-Pierre Filliette de l'école d'Uriage, Albert Gortais, secrétaire général de l'ACJF ; Maurice Simonnet de la JEC à Lyon et deux religieux dont Lebret.
Les problèmes évoqués au cours de la semaine d'études du 26 mars 1941 sont ceux du renouvellement de l'élite française, de la réforme des structures, des problèmes sociaux professionnels, du rôle de l'État. C'est l'occasion pour Lebret de donner le résultat de ses observations depuis 1929 sur les mouvements de jeunesse et surtout de ceux qui sont rattachés à l'ACJF ; il leur reproche « un vice profond au point de vue de l'élaboration doctrinale et au point de vue des prises de positions ». Il lui semble que « l'ACJE n'a pas assez le souci de la réalité, car elle est composée de professeurs dont l'expérience n'est qu'une élaboration provenant d'un bouquin ». Parlant des catholiques sociaux, il leur reproche aussi de s'être occupés de doctrines « pas assez basées sur des faits ». Il pense en outre que « les jeunes devraient sentir une doctrine proposée et non imposée ». Son vœu, au cours de cette journée d'études, est de constituer une équipe de « Révolution nationale ». Par ailleurs il lui paraissait indispensable de proposer des principes d'actions : « Du côté clercs, il faudrait près d'un évêque, un état- major d'études et un état-major d'action. » Il possède une technique de l'action et son souhait est de la communiquer. Du côté laïcs, il est indispensable pour lui de « sauver la personnalité des collaborateurs ». Tourmenté par la démission d'E. Lamort, le pilier du mouvement de Saint-Malo, il dira : « Je n'ai pas accepté, j'ai patienté, j'ai cédé... » En ce qui concerne l'obéissance à la hiérarchie, il estime que « l'obéissance pusillanime ne fait rien » , et que ce qui compte principalement, c'est de « savoir interpréter la volonté des supérieurs » ; c'est ainsi qu'il voit « la vraie soumission », soit au pape, soit à l'épiscopat ou aux supérieurs religieux.
Avant la publication du "Manifeste" au cours d'une réunion du conseil de direction d'Économie et Humanisme des 18 au 20 avril 1941 {146} , il parut intéressant au P. Serrand de dégager la théorie communautaire de la théorie corporative, car, selon lui, il y a beaucoup de confusion à ce sujet, il souligne « le ton prophétique de F. Perroux qui effarouche des gens aussi concrets que les banquiers ». Parlant de la censure des régents, il reconnaît qu'elle est assez délicate parce qu'« ils sont, par devoir attachés à des doctrines scolaires et ne sont peut être pas assez bien placés pour se rendre compte des réactions du public ». Cette réunion du printemps 1941 sera l'occasion pour Lebret de raconter encore une fois la naissance d'Économie et Humanisme, il ne parlera pas de R. Moreux, ce jour là, mais du P. Philippon, régent des études à Saint-Maximin, qu'il rencontra à Pau au moment de la débâcle, lorsqu'il faisait des conférences au personnel de la marine {147} . Ayant assisté à ces conférences, le Père Philippon lui dit alors : « C'est pour vous un devoir de reprendre votre projet d'avant-guerre. » Il suivit son conseil et s'adressa aux Pères provinciaux de Paris, de Lyon et de Toulouse qui lui signifièrent leur accord pour une collaboration interparoissiale {148} . Celle-ci devint effective, puisqu'un comité de coordination ainsi que différentes centres principaux furent créés par Lebret : les directeurs de ces centres assuraient les travaux et les éditions d'Économie et Humanisme ; à Marseille Lebret partagera la direction avec Moos ; à Lyon, les directeurs seront Malley, Baudot, Loew ; à Toulouse Danilo et Arribe. A Saint-Malo, un centre principal est envisagé avec Belaud et Grandin comme directeurs. A Paris et à Lyon, l'équipe de la Tour-Mauboug collaborait avec Économie et Humanisme et le P. Boule. R. Moreux, soucieux de garder sa liberté, et ayant participé à la fondation d'Économie et Humanisme exprimera ainsi ses craintes au P. Cathelineau avant la parution du "Manifeste".
Le 17 septembre 1941 R. Moreux adresse une lettre au P. Cathelineau pour lui exprimer ses inquiétudes à propos de la participation des laïcs à la promotion d'Économie et Humanisme {149} : « Un grand nombre de laïcs, très profondément chrétiens, sont disposés à collaborer à Économie et Humanisme, mais reprendraient leur liberté s'ils avaient l'impression d'être pris, directement ou indirectement sous une obédience dont ils ne relèvent pas en tant que laïcs indépendants. » Pour lui Économie et Humanisme reste « une entreprise clercs-laïcs à laquelle collabore une équipe d'élite de dominicains, qui, forcément, lui imprimeront avec le temps leur esprit ». Refusant d'avance toute autorité, il est sûr que la meilleure méthode pour les dominicains est « une lente pénétration de leur esprit ».
Toujours pour l'élaboration du "Manifeste" d'Économie et Humanisme, une nouvelle réunion est organisée à la fin du mois de novembre 1941 {150} . A cette réunion étaient présents : R. Moreux en qualité de président du comité de direction, F. Perroux comme vice-président, A. Dubois, comme trésorier ; d'autres associés à Lebret étaient représenté : J.-M. Gatheron et G. Thibon, les PP. Bouche, Serrand et Moos. Lebret, secrétaire général, avait pour adjoint le P. Loew. Au cours de cette réunion, Lebret commence à faire l’historique d'Économie et Humanisme en rappelant que le projet de la fondation d'un centre d'études sur le marxisme, date de l'avant-guerre à la suite de divers contacts avec R. Moreux. Après l'armistice, ils avaient pensé ; chacun de leur côté, fonder une revue, mais ils décidèrent de coordonner leurs efforts. La prise de position de Moreux avait conduit Lebret à faire certaines promesses au P. Montuclard, alors directeur des éditions de l'Abeille de Latour-Maubourg {151} ; mais en 1944 R. Moreux change de position, ce qui agace particulièrement Lebret : « Votre revirement, dit-il, à la première session de Marseille, m'a amené à lâcher les gens du Cerf qui ne me l'ont pas pardonné. » Le revirement de R. Moreux pourrait s'expliquer par la lettre du 12 septembre 1941 {152} qui lui fut adressée pour l'inviter à la prudence : « Nous vous supplions, les PP. Moos, Benetière, Danilo et moi de vous montrer extrêmement réservé vis-à-vis du P. Cathelineau et des éditions de l'Abeille, voici pourquoi. » Le rédacteur de la lettre explique que l'Abeille essaie en réalité de monter une affaire suffisamment vaste pour pouvoir, quand la zone de démarcation n'existera plus, se présenter en face du Cerf sur un pied d'égalité. Il précise qu'il y a lieu de se méfier aussi pour une autre raison : « Vis-à-vis du public, après toutes les expériences de Sept, de la Vie intellectuelle, etc., si nous avons le moindre lien avec l'Abeille (même en gardant notre autonomie), les gens verraient en nous une pure vie intellectuelle, et nous perdrions vis-à-vis d'eux toute notre originalité ; plus encore qu'une autonomie commerciale, il nous faut une autonomie doctrinale, et une indépendance absolue vis-à-vis de qui que ce soit. C'est là l'avis de beaucoup d'équipiers qui n'ont aucune envie de graviter de près ou de loin autour d'une maison d'édition dominicaine ou non. Nous avons tous intérêt, souligne-t-il une fois de plus, à être indépendants totalement... » {153}
Deux mois après ce différend Lebret/Moreux un conseil de direction mettra au point le projet du "Manifeste" {154} . Au cours de la discussion du matin, Lebret souligne d'abord qu’« Économie et Humanisme ne doit à aucun prix devenir un mouvement politique, autrement il n'est plus », c'est un point important sur lequel il reviendra : « Notre objectif, dit-il, n'est pas politique. » {155} Au point de vue doctrinal, la discussion concernait la corporation, le corporatisme et la communauté. Les membres de l'équipe sont tous d'accord sur des bases communautaires. Perroux aimerait que l'équipe prenne des positions très fermes sur la notion de communauté. Selon lui, « il faut trouver des formes communautaires qui reproduisent la sagesse des anciennes communautés, compte tenu de l'évolution ». Au sujet du syndicat, il nie qu'il y ait communauté, il est pour lui un groupement de catégories, sans être communautaire, il pense que « le problème commence là : marché-monnaie-organisation du travail » et que « c'est le capitalisme industriel qui a divisé, la difficulté est de résoudre la question dans le secteur capitaliste ». Au sujet de la corporation, Lebret souligne que tout ce que Gatheron a prophétisé s'est réalisé ; pour ce dernier, il faut distinguer corporation et corporatisme qui est un système économique. Perroux est d'accord, car il y a lieu pour lui de distinguer « corporation, corporatisme et communauté ». Les discussions reprendront lors de la session d'études de la Sainte-Baume.
Durant cette période 1940-42 une autre session très importante fut organisée par Lebret, la 3 e session d'études d'Économie et Humanisme ; elle se tiendra à la Sainte-Baume du 10 au 19 septembre 1942 ; quelques mois auparavant en février-mars, le "Manifeste" d'Économie et Humanisme avait été publié et signé, d'abord par Lebret ensuite par Loew, F. Perroux, G. Thibon, R. Moreux, M.-F. Moos, J.-M. Gatheron et A. Dubois ; il annonce le premier numéro de la revue Économie et Humanisme pour le mois d'avril de la même année {156} .
Session d’études à la Sainte-Baume des 10 au 19 septembre 1942
Lebret prend la direction de cette session d'études à la Sainte Baume des 10 au 19 septembre 1942, J. Loew en sera le secrétaire généra1 {157} . Le directeur de cette session ne voulait pas transformer celle-ci en « session de vulgarisation », il veut mettre l'accent sur la recherche relative au problème de la propriété, il ne s'agit nullement pour lui d’exposer « un enseignement définitif ». Les invitations ont été adressées à trois catégories de personnes : à des professeurs, principalement des universitaires, à des gens d'affaires, et à des responsables de mouvements ; le dominicain pense être ainsi « dans la tradition de ce qui fut la préparation lointaine, mais réelle d'Économie et Humanisme, du SSM et de son école normale sociale maritime, qui tenaient tous les deux ans, une session d'études sur un problème social ». C'est ainsi, dit-il, qu'il procédait pour l'étude de la corporation en 1935 et la nature du bien commun en 1937. C'est la même méthode qu'il veut donc reprendre à la session de la Sainte-Baume, c'est-à-dire « partir d'une expérience propre ». Ilparlera ainsi de la propriété, telle qu'elle lui apparaissait dans son enfance en Bretagne : « La notion de la propriété était d'abord simple, dit-il, nos parents sont propriétaires d'une maison, d'un champ... La mer apparaissait comme un bien commun à tous les hommes..., mais dans la société moderne la propriété n'est plus un problème simple. » Se référant alors à des théoriciens du XIXe siècle, il cite Charles Fourier (1772-1838), philosophe et sociologue français, qui rejette selon lui le mot « communauté » car « dans son langage, comme dans celui de tous les auteurs de son temps, la communauté veut dire possession, propriété commune de biens ». Par ailleurs, sans bien connaître Pierre Joseph Proudhon (1809-1865), théoricien socialiste français, auteur notamment de Qu'est-ce que la propriété ? (1840), il s'aventure néanmoins à exposer ses théories, car le P. Serrand lui en avait fait la demande, ce dernier lui fit même le reproche de ne pas l'avoir prévu au programme. Il faut dire que Proudhon avait publié d'autres ouvrages qui pouvaient intéresser les participants à cette session : Système des contradictions économiques (1846) et Solution du problème social (1848). Il est nécessaire également de souligner que Lebret avait consacré trois années à l'étude du Capital de Karl Marx (1818-1883), il n'avait donc pas eu le temps de s'intéresser à Proud'hon {158} . Il lira par conséquent quelques textes de ce dernier au sujet de la propriété en soulignant son « anticommunisme ». Il affirmera en outre : « Tout le problème pour Proudhon a tourné autour de l'antinomie : communauté propriété, sans comprendre que la communauté ne voulait pas forcément dire la propriété commune exclusive. » En rapprochant ce dernier de Marx, il soutiendra que pour celui-ci c'est « en opposant les deux classes, celle des possédants et celle des exploités, que la rupture va se produire » ; Lebret est convaincu que « le thème final est celui d'une communauté universelle, de la communauté humaine » et que « c'est le problème : propriétés-communautés qui, dans les trois principaux courants socialistes, est ainsi posé ». Selon lui, « le sens donné à la communauté par Fourier, Proudhon et Marx est bien loin de la communauté selon saint Thomas, qui appelait communauté, tout groupement humain où. l'on tendait vers le bien commun, et vers plus de justice sociale » ; le dominicain pense que « le sens de la communauté a été perdu après des siècles de matérialisme, autrefois la propriété était stable, dit-il, elle est devenue fluide, et en même temps, elle peut exercer une emprise, elle a des crampons. C'est ainsi que la structure du monde a été modifiée et que le monde se trouve dans un déséquilibre tel que cela n'aura pas de solution ». Pour conclure sa réunion d'ouverture, il reviendra sur le thème de la propriété : « Entre une propriété moins rigide et une communauté moins totalitaire, on peut sans doute trouver une solution humaine de propriété, au service de la communauté. » Ses conclusions sur la propriété « rigide » seront complétées par l'exposé d'Aubenas {159} soulignant que l'école du « droit naturel » devait avoir une influence décisive sur l'élaboration de la nouvelle conception de la propriété. Il marque une nette différence entre « la tradition chrétienne qui pose des bornes aux droits du propriétaire, et les philosophies du droit naturel, particulièrement les anglais, notamment John Locke (1632-1704), qui considèrent la propriété comme un droit absolu ».
De nombreuses communications ont été faites par le P. Gerlaud lors de cette session de la Sainte-Baume de 1942 : la propriété d'après les enseignements pontificaux, le bien commun et les sociétés, propriété et sécurité familiale, personne et communauté. Au sujet de son exposé sur « la propriété d'après les enseignements pontificaux », Lebret a fait quelques annotations sur son projet {160} , il ne comprenait pas bien la pensée du P. Gerlaud : « Je voulais, dit-il, qu'il montre l'évolution de la pensée pontificale sur le thème de la propriété » qui est selon lui « plus conservatrice chez Léon XIII et plus révolutionnaire chez Pie XII. » L'ensemble de tous les textes pontificaux, dont Quadragesimo Anno de Pie XI, justifie pour lui l'existence et les positions d'Économie et Humanisme. Il pense nécessaire aussi d'intégrer « l'apport important du message de Noël 1943 et celui de la Pentecôte 1941 ». Au sujet de la justification de la propriété, il précise : « Léon XIII n'exige pas que l'épargne puisse être telle qu'on acquiert ce champ. Pie XII exige l'espace vital familial. » Reprenant les propos du Père Gerlaud selon lesquels il existe « des biens essentiels pour tous », Lebret ajoute que « c'est un texte capital et la justification d'Économie et Humanisme ; cela exige une structure saine, pas de repos tant qu'elle n'est pas réalisée » ; c'est bien entendu l'opposé de « la structure capitaliste qui aboutit justement au contraire : la mauvaise distribution des ressources, la privation automatique d'aisance et de culture pour une multitude de travailleurs ».
Lebret ne fera pas seulement un discours d’ouverture à cette session de la Sainte-Baume, il interviendra également, en dehors des « points quotidiens », et parlera de « l'application de l'idée commune », des « secteurs et hiérarchies des communautés », et des « subsistances dans les pêches maritimes » {161} . Homme de synthèse, il pense que tout se résume en quelques points :
« 1°) Le progrès matériel a abouti à une sorte d'expropriation des pêcheurs moins évolués au profit des entreprises de pêche plus industrialisées ;
2°) la facilité des commandes et des transports tend à la concentration du marché de poissons dans les centres universels de distribution ;
3°) Le suréquipement constitue une grave menace pour la conservation des espèces marines comestibles ;
4°) Au plan international, la concurrence assure le succès des producteurs placés près des meilleurs fonds, ou dans les nations à plus faible standard de vie, ou sous les régimes sociaux moins humains ou plus industrialisés. Bref, ajoute-t-il, toutes les pêches du monde sont dans l'insécurité. »
Soulignant en outre « l'insuffisance des régulations au plan national et la déshumanisation de la vie des pêcheurs », il indique que « les problèmes sociaux et économiques n'ont pas, pour les pêches maritimes, de solution