Mon chemin de Compostelle
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Mon chemin de Compostelle

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Description

Pour y voir plus clair, le chemin de saint Jacques de Compostelle m'a semblé incontournable, pour moi qui ne sais peser et penser qu'en termes d'action. Buter sur ses faiblesses. Repartir. Avancer quand même. Solitude vécue et fraternité expérimentée. Apprendre à se désencombrer pour être disponible à soi, aux autres, à Dieu. Chaque jour passé sur le Camino m'a rappelé des bribes, parfois un pan entier de vie. Pans de vie et bulles de réflexions ponctuent chaque chapitre. Ce Chemin n'est ni une illusion, ni une parenthèse. Il a la saveur du don. Il ouvre la conscience à une réalité promise et qui nous dépasse.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2010
Nombre de lectures 385
EAN13 9782296251793
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mon Chemin de Compostelle
Graveurs de mémoire


Dernières parutions

Claude GAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (1940-1945), 2010.
Jean-Pierre COSTAGLIOLA, Le Souffle de l’Exil. Récit des années France, 2010.
Jacques FRANCK, Le sérieux et le futile après la guerre , 2009.
Henri-Paul ZICOLA, Les dix commandements d’un patron , 2010.
Albert DUCROCQ, Des Alpes à l’Uruguay. Un pont entre deux rives , 2010.
Edmond BAGARRE, Géologue : une vie de recherches et d’aventures . Afrique , Amérique , Europe , Asie, 2009.
Pierre-Alban THOMAS, De la Résistance à l’Indochine. Les cas de conscience d’un FTP dans les guerres coloniales , 2009.
Elhadj Mohamed Lamine TOURE, Mémoires d’un compagnon de l’indépendance guinéenne , 2009.
Jean-Claude LEPRUN, Une jeunesse malgache (1942-1966), 2009.
Jeannine PILLIARD-MINKOWSKI, Eugène Minkowski 1885-1972 et Françoise Minkowska 1882-1950. Eclats de mémoire , 2009.
Jacqueline ADUTT-THIBAUT, Mon Avenue Montaigne , 2009.
Michel MALHERBE, Fonctionnaire ou touriste ? Mémoires d’un globe trotter , 2009.
Jacques-Thierry GALLO, Mon histoire avec Dieu. Un témoignage vivant , 2009.
Raymond Louis MORGE, Michelin 120 ans. A travers ceux qui l’ont bâti , 2009.
Régine LE HÉNAFF, Afrique aimée. Chroniques d’un temps passé , 2009.
Pierre VERNAY, Chronique amazonienne d’un bateleur fou d’écriture, 2009.
Eric LE RAY, Marinoni, fondateur de la presse moderne (1823 -1904), 2009.
Michèle PERRET, Terre du vent. Une enfance dans une ferme algérienne , 2009.
P ierre L ONGIN


Mon Chemin de Compostelle

Entre réflexion, don et action


Récit


L’H ARMATTAN
Avertissement au lecteur :

Ce livre parait dans la collection « Graveurs de mémoire ». Il retrace, vue par l’auteur, une histoire dans une époque mouvementée qui va des années trente à nos jours. Ce n’est pourtant pas une autobiographie. Des personnages évoqués, certains existent ou ont existé, d’autres sont imaginaires. Il en est de même pour certains évènements. Il serait mal venu de rechercher, à travers eux, une vérité que seul le Seigneur connaît…


Les numéros entre crochets figurant dans le texte renvoient aux planches du cahier hors-texte.


Crédits photographiques :
— planche 12 : Georges de LA TOUR , Job raillé par sa femme © musée départemental d’art ancien et contemporain – Épinal, cliché Bernard PRUD’HOMME .
— les autres planches hors-texte et la photographie de la page 89 sont des clichés de l’auteur.
— les dessins des pages 93, 94, 95 et 171 sont de l’auteur.


© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11431-9
EAN : 9782296114319

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Un chemin de réflexion
Dans notre voyage à travers la vie,
nous rencontrerons les gens qui sont destinés à nous rencontrer,
d’où qu’ils viennent, et quelque chemin qu’ils prennent…
Et ce que nous sommes destinés à leur faire,
et ce qu’ils sont destinés à nous faire, s’accomplira fatalement.

Charles Dickens, Little Dorrit.


À cette étape de ma vie, l’appel du chemin, du camino comme on l’appelle là-bas, m’a paru incontournable. Pour moi et ceux qui m’entouraient. Ceux et celles dont j’avais à me faire pardonner. Ceux et celles qui m’avaient beaucoup apporté.

Je voudrais vous livrer le récit de ce pèlerinage, en entremêlant des pans de vie qui me sont revenus. En marchant, les neurones ont tout loisir de fonctionner et ne s’en privent pas. J’y ajouterai aussi, comme sur le chemin, les thèmes de méditation ou de réflexion qui ont surgi. Pour moi qui ai tant de mal à prier, ces thèmes venaient spontanément. Oui ! Prier en marchant.

Tout d’abord, voici quelques recommandations, si vous êtes en partance ou si l’idée vous trotte dans la tête…

Le Camino est un chemin de dépouillement. On ne prend que deux tenues. À l’arrivée, après la douche, on se change et on lave et on fait sécher celle qu’on a portée le jour. On ne porte qu’un litre à un litre et demi d’eau, il y a suffisamment de points sur le camino (le système « à tétine » qui permet de boire sans poser le sac est une bonne invention). On emmène des chaussures de trekking pour reposer les pieds à l’arrivée – et visiter le lieu. Sont indispensables le duvet et le sursac pour protéger de la pluie le sac et ce qu’il y a dedans. On dit que le sac, sans eau et sans nourriture, ne doit pas dépasser le dixième de son poids.

Le Camino est une démarche vieille comme le monde mais toute neuve pour chacun. À pied, c’est fou ce qu’on découvre et qu’on ne voit plus autrement. Cette fontaine qu’on a attendu parfois longuement, cette chapelle, cette église dont il faudra demander la clé, pour la visiter, mais aussi cette cour de ferme traversée par le chemin au milieu des poules et des chiens. Ce sentier ombragé sous la canicule, cette montée abrupte ou cette descente glissante (merci ma canne !). La présence diffuse de ceux et celles qui nous ont précédés est souvent très sensible et même sensuelle.

Entre pèlerins, on se tutoie. Cette pratique est capitale parce qu’elle fait tomber le masque social. Les rencontres ébranlent et les fragilités physiques se révèlent. On se montre comme on est et personne n’en a honte.

C’est un moyen de prédilection, pour faire le bilan symbolique de son existence et pour mieux vivre une fois rentré chez soi. Car, on n’en vérifie les bienfaits qu’une fois reprise la vie quotidienne.

Prendre le Camino, c’est accepter l’imprévu. La démarche du pèlerinage implique une totale ouverture à l’inconnu. En Espagne, on ne peut pas réserver le gîte et c’est heureux, même s’il y a des touristes tricheurs qui volent les places sous votre nez. Il faut être prêt à modifier ses plans, à repartir plus tôt ou plus tard. À faire une halte d’une journée ou ajouter six kilomètres de plus pour un autre refuge où il reste peut-être encore des places.

En revanche, il est indispensable de se préparer. Le camino n’est pas un exploit sportif, mais, avant de partir, il vaut mieux faire au moins trois ou quatre fois vingt à vingt-cinq kilomètres dans la journée, avec un sac, pour voir « si la bête tient le coup ».

Il faut enfin se munir de la credencial (carnet du pèlerin) qui est le visa pour entrer dans un gîte espagnol.



En fait, on ne va pas à Compostelle pour voir Saint Jacques : l’Apôtre n’intéresse personne. Il ne mérite pas ce mépris. Mais c’est lui qui l’a voulu ainsi. Son malheur, au fond, a été de naître fils de Zébédée. C’est-à-dire frère de Jean, le bien-aimé. Jacques hérite ainsi de son père une timidité maladive, mais de sa mère l’ambition dévorante du tonnerre.

Comme on ne s’adresse jamais à lui sans appeler Jean, il connait tout ce que les frères de l’ombre, connaissent : le complexe de ne pas se croire aimé pour lui-même. Certes, Jacques chérit ce frère que Jésus préfère entre tous. Mais que faire pour calmer une jalousie aussi haïe qu’incontrôlable ?

Avec Pierre et Jean, il fait partie du cercle intime du Seigneur. Présent quand Jésus ressuscite la fille de Jaïre. Présent au moment de la Transfiguration. Présent au Jardin des Oliviers.

Un jour, lorsque sa mère demande à Jésus que ses deux fils siègent dans l’éternité, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, Jacques devient triste. Il a un pressentiment. Il sent, et l’avenir le lui confirmera, que sans l’avouer, le Christ exaucera cette demande pour l’un, mais pas pour l’autre. Et l’autre, c’est lui !

Alors, quoiqu’intime du Seigneur, peu à peu il s’efface et va trouver une consolation à se faire oublier. Jusqu’en Espagne où sa prédiction semble un échec, sauf en Galice. Et une mission pour plus tard. Des siècles plus tard…

Voilà pourquoi, pour symboliser les trois vertus divines de l’Église naissante, on parle de Pierre et de sa foi, de Jean et de sa charité. Quant à l’espérance que Jacques portait, un autre l’usurpera qui n’avait pas connu le Seigneur, Saül de Tarse, c’est-à-dire Saint Paul.

Même sa mort passe inaperçue. Hérode le fait périr à Jérusalem sans véritable haine et les premiers chrétiens, assoiffés de pureté, font mémoire d’un autre martyr : Etienne. Presque encore un enfant !

Sa dépouille ? Jacques se la fait mystérieusement transporter longtemps et loin. Très loin. Au bout de la Terre. La F inis Terrae de Galice. Où il voulut vivre sa mort dans l’oubli, lui qui n’intéresse personne !

Personne. Sauf nous, les oubliés de Dieu et de nous-mêmes. Nous l’avons reconnu. Comme une prière née au cœur d’une foule sans berger. Des gens de rien ou de si peu. Mais, le Seigneur a entendu notre prière et nous a donné son Apôtre comme protecteur. Saint Jacques, patron de ceux qui n’intéressent personne, prie pour nous !

En somme, ce pèlerinage, c’est « cette soif de quelque chose qui n’a pas toujours de nom, mais que nous appellerons, avec Jean {1} "le chemin, la vérité et la vie". On ne part pas pour se mentir. On se convertit de mille manières. On se livre au chemin, et le chemin nous délivre » (Jean-Pierre Denis, La Vie).
Solitude
En tout homme se trouve une part de solitude
qu’aucune activité humaine ne peut remplir.
C’est là que Dieu nous rencontre.
Frère Roger


Dès le début de ma vie, j’ai dû me faire une raison : je n’étais pas désiré.

Ma mère s’est mariée à seize ans. Seize années, ce n’est pas beaucoup ! Moi, je l’ai connue bien après. Elle en avait trente quand je suis né. En fait, elle ne voulait pas avoir d’enfant. Je l’ai appris très tard, dans les années 90, au cours d’un travail de régression en âge sous transe hypnotique. Je développerai plus loin ce que signifient ces trois mots exotiques : régression, transe et hypnose.

Une semaine après ce travail, je vois ma tante Germaine et lui pose cette question tout de go : « Est-ce vrai que ma mère ne me voulait pas ? – Comment le sais-tu, me répondit-elle, très surprise ? » . Personne ne m’en avait parlé, en effet. Mais, avec cette question impromptue, maintenant, je savais que c’était vrai !

J’ai compris pourquoi au cours d’un autre travail sous transe. En tant que fille ainée, ma mère avait déjà assumé le rôle de « soutien de famille ». À l’issue de la grande guerre, plutôt que de revenir au foyer, son père, mobilisé dans les sapeurs pompiers de Paris et déjà très absent depuis quatre ans, était parti « voir ailleurs"… ». Ma grand-mère et sa fille âgée de treize ans, ont pris le train à vapeur, via Paris. Pour aller le « récupérer »…Dans les Landes. Ce long voyage a dû être une expérience marquante ! Elles l’ont ramené et Germaine est née de cette « ré-union » ! Pour ma mère, Germaine qu’elle a élevé bébé, était déjà un peu « sa fille ».

Pour que la famille vive – six enfants et aucune allocation à l’époque, ma grand-mère travaillait à l’usine de confection de vêtements, chez Dissard. Elle avait choisi d’être « payée aux pièces », c’est-à-dire au nombre de vestons et de pantalons confectionnés. Et non payée de manière forfaitaire aux 48 heures effectuées par semaine. En ne s’arrêtant pas une minute, elle gagnait davantage. À 13 ans, ma mère a arrêté l’école pour élever ses frères et sœurs.

Et c’est sans doute pour échapper au sort familial, qu’elle s’est mariée si tôt. Mon père avait vingt-et-un. Il était juste majeur. Ils ont vécu en amoureux pendant treize ans. Ils travaillaient dur. Il fallait que mon père rentre à la maison à six heures cinq ou dise pourquoi il était en retard. Ils se promenaient le week-end, dans leur belle limousine bleue et noire, une Peugeot de 1932, qu’ils s’étaient gagnés, pendant « ces dures années de labeur ».

À son tour, ma grand-mère a quitté l’atelier pour m’élever. Ah ! Elle… Je lui dois tant ! Oui, elle m’a vraiment aimée !… Elle m’a transmis sa passion du travail et sa fidélité. Mais, je ne me souviens pas de marques de tendresse, de câlins. Encore moins d’embrassades. Ce n’était pas son genre, ni celui de la famille. Ce n’était pas la mode, dans notre monde besogneux. L’intimité se vivait en toute discrétion et on n’en parlait pas. Se déshabillait-on – je veux dire était-on nu – pour faire l’amour ? C’est une question qu’on se posait entre gamins. Mais, ceux qui avaient pu entrevoir une réponse n’étaient pas légion…

Voilà pour l’accueil en ce monde.



La première séparation fut quand mon père est parti en 42 ou 43, je ne sais où, s ervir le Maréchal. Alors que le reste de la famille participait à la résistance ou, au moins « était de ce côté-là ». À la fin de la guerre, il est allé refaire sa vie avec une jeune femme de vingt ans, Yolande, en lui faisant croire qu’il « était juste un peu plus âgé ! » .

Moi, j’ai choisi – comme si on pouvait choisir à huit ou neuf ans – de vivre chez ma grand-mère. J’y étais bien. Le juge a accepté. Yolande est venue faire une démarche pour que je la suive en Ariège et vive avec eux. Elle est venue seule.

Je revois bien la scène. Elle se passait dans le jardin de ma grand-mère, tout en fleurs, devant la maison. Ma grand-mère nous a laissé seuls, Yolande et moi. Quelle sereine confiance !’Tout autour de nous, il y avait des roses, des pivoines, des iris, des plantes aromatiques pour les tisanes, des groseilliers – j’adore les groseilles cueillies directement. Tout cela sentait bon sous le soleil. Yolande était jeune, belle et souriante. Mais les fleurs aux couleurs si harmonieuses et les parfums, ont eu raison de tous les arguments développés dont je n’ai aucun souvenir.

Pendant toute mon enfance et mon adolescence, ma mère m’a interdit de revoir mon père… « Ce salaud ! »… Elle a pris quelques amants. « Il fallait bien que le corps exulte », chantait Jacques Brel. Et puis, un café est un lieu de rencontres faciles…

Un demi-frère m’est né en septembre. Du coup, ma mère a perdu le divorce. Mon père l’a gagné. Mais, à la Libération, il a été condamné à quinze ans d’indignité nationale et banni de l’Est de la France. Pour faits de collaboration. Je n’ai pas pu obtenir copie du jugement, malgré des interventions soutenues.

Alors, Yolande et Eugène (il s’est désormais fait appeler par son autre prénom) ont convolé en justes noces. Très loin au pied des Pyrénées. C’est à ce moment-là seulement qu’Yolande a constaté l’âge de son tendre époux : 44 ans. Elle en avait 24 ! Ils ont habité chez ses parents… un certain temps.

J’ai revu mon père une première fois, lorsque j’étais étudiant à Paris. Ma belle-mère m’a paru un peu « tour de contrôle ». Je n’ai pas donné suite. Mais, trente ans plus tard, après une recherche entreprise par une de mes demi-sœurs, nous avons renoué. Du moins jusqu’à la mort de mon père. Mon père a quitté ce monde, dans sa quatre-vingt-seizième année. Une délégation d’anciens combattants, portant le drapeau français, suivait le cercueil. À l’église et au cimetière… J’étais heureux de voir que mon père s’était refait un passé.



La deuxième grande séparation, pour moi, a été la mort de ma grand-mère Angèle, en mai 68. Elle était dans sa quatre-vingt-septième année et avait encore sarclé son jardin la veille. Elle s’était couchée très fatiguée. Germaine était là et l’a veillée. Le médecin appelé, ce qui était très rare, a diagnostiqué un cœur « usé » (c’est le terme qu’il a employé). Elle nous a quittés à 4 h du matin, heure habituelle de son réveil.

À ce moment-là, avec Andrée, nous étions en vacances sur l’île de Jersey. En France, c’était la révolution des barricades et les téléspectateurs de l’hôtel riaient de la chienlit du général de Gaulle envolé pour Baden-Baden. Il n’y avait plus aucune communication avec la France, ni avion, ni bateau. Juste le téléphone. Avant son dernier souffle, ma grand-mère m’a demandée et je n’ai même pas pu l’accompagner pour son enterrement.



Je pars de Saint-Jean-Pied-de-Port, pour une aventure classique, mais bien mal préparée. Que vaut, en effet, un entraînement de quinze kilomètres vers Chartres, avec Damien, l’un de mes petits-fils ? Et deux autres seul, d’une vingtaine de kilomètres chacun, autour de Pontchartrain un jeudi pluvieux, puis autour de La Queue les Yvelines, un dimanche de très beau temps. Enfin, autour de Dourdan, avec l’Association Compostelle 2000. Et le tout avec un sac de trois kilos !

En revanche, dans ma tête, pesait un rêve de plus de deux ans. Le déclenchement de l’aventure est le fait de ma tante Germaine. Elle m’a fait comprendre vertement que « si je persistais à entreprendre une telle absurdité, il ne fallait pas attendre de ne plus pouvoir marcher et qu’à près de soixante-dix ans, il était plus que… grand temps de partir ! »

Elle m’invitait à venir me reposer une semaine chez elle, ensuite : elle souhaitait me voir et m’entendre à mon retour… Et puis, – mais elle ne me l’avait pas dit, – nous pourrions faire un dernier petit voyage ensemble, comme nous le faisions chaque année… avant qu’elle ne nous quitte, deux mois plus tard, le 9 octobre, juste avant l’aube. À l’heure de ses réveils…



Samedi 7 juillet, Bastien emmène son père, gare Montparnasse pour le TGV du matin. Sac à dos de 11 kilos, sans ravitaillement. Bâton indispensable, discrètement replié dans le sac. Repas sandwich au wagon-bar. Arrivée à Bayonne. Tortillard poussif pour Saint-Jean-Pied-de-Port. La voie monte. C’est autant de moins à grimper à pied tout à l’heure ! Dans le train, je voyage avec une femme middle age , qui va prendre les eaux dans une station thermale du soleil . Elle a failli oublier de descendre, tant notre conversation l’intéressait, m’a-t-elle dit. Elle souhaite du courage au vieil homme que je suis !…

Arrivée en fin d’après-midi, au centre d’accueil des pèlerins, en haut de la ville. Premier tampon sur la credencial – passeport qui donne droit d’entrée dans les refuges espagnols. Je confirme par téléphone pour le gîte privé français situé en haut du village de Honto, sur la route Napoléon. Cinq kilomètres de route. Mais 500 mètres de dénivelée, sur les 1200 à grimper jusqu’au col.

Premières balises jaunes. C’est la bonne route ! Mais, diable (si je puis dire), qu’est-ce que c’est raide ! Je suis trempé de sueur en un quart d’heure et dois m’arrêter pour souffler. un certain nombre de fois.

Arrivé par le même train à Saint-Jean-Pied-de-Port, un couple, me double. Ils ignoraient l’existence de ce gîte qui ne figurait pas dans leur guide et m’avaient entendu téléphoner. Ils ont décidé de faire comme moi. Par chance, il restait des places.

Après une bonne heure trente, la ferme-gîte est en vue. Excellent accueil. « Reposez-vous ! Vous êtes arrivé ! Voulez-vous un grand verre d’eau bien fraîche ! Vous verrez, nous allons passer une bonne soirée ensemble ! » Cinq chambres de deux ou trois lits. L’hôtesse me propose le troisième lit, avec le couple de tout à l’heure.

André est en retraite. Il était chirurgien à l’hôpital de Bordeaux. Grand sec, avec de longs cheveux blancs qui doivent être une revanche sur la tenue stricte d’avant la retraite. Un visage ovale, avenant et souriant. Il me paraît avoir à peu près mon âge. Viviane, brune, un peu boulotte, plus jeune, était « assistante d’opération ». Elle passait les instruments ou mettait le doigt sur les hémorragies en attendant la cautérisation !... Ils sont aimables et charmants… La présentation a lieu autour de la table d’hôtes où on nous invite, après un apéritif concocté par nos hôtes. Mon Dieu, que ce dîner de qualité et fort judicieusement arrosé, est bien venu.

Le petit déjeuner demain aura lieu quand nous le souhaitons Tout sera préparé. Si nous partons avant sept heures, il n’y aura qu’à faire chauffer l’eau et le lait. Je me suis donné comme règle pour tous les jours de marche, de partir tôt, six heures maxi, pour arriver au terme de la marche, pour le déjeuner – quatorze heures en Espagne – et ainsi ne transporter dans le sac qu’un minimum de ravitaillement. Demain, c’est dimanche et je n’ai rien emporté de chez moi, ni rien acheté à Saint-Jean ! Le terme, c’est Roncevaux, Roncesvalles en espagnol.

André et Viviane sont venus faire un bout du chemin. Tout, peut-être, lâchent-ils, en se regardant tendrement… Ils me proposent de faire route ensemble. un temps, si cela me convient. Mais, chacun marchera à son rythme. On se retrouvera pour les haltes du soir. Ce n’est donc pas tout à fait seul que j’aborde ce pélé. Tant mieux, car les choses, pour moi, vont se gâter !

Dimanche, lever à 5 h 30, grâce au réveil d’André. Petit déjeuner avec des confitures et de la brioche maison ! Départ à 6 h 15. Il fait encore nuit. On commence par une bonne grimpée. Mais, il fait moins chaud. Le couple part devant moi et je peine. Je ne les retrouverai qu’à Roncesvalles. Étienne, un jeune d’une vingtaine d’années me double en pleine côte. Il arbore une croix de bois de quinze cm pendue au cou et cavale comme un lapin. Il a pris le chemin à Vézelay et va jusqu’à Saint-Jacques où il compte arriver… très vite.



J’ai perdu le souffle du bébé et je respire le plus souvent avec le haut de la poitrine. Je ne respire plus beaucoup avec l’abdomen, qui est la base du souffle originel. Mon abdomen, là où se trouvent les viscères et le centre vital, le hara . La première étape est l’occasion de remettre en action une respiration plus profonde. Au moment de l’expiration, je me lâche, je me donne, je m’abandonne. Dans l’inspiration, je me retrouve et je renais. Je reçois la vie, la force et la lumière qui me viennent du ciel.

La plénitude que je découvre alors n’est pas une dilution de mon être. Au contraire, elle est signe que j’entre en relation. C’est une démarche de consentement, de lâcher-prise et de communion où je redeviens progressivement ce que je suis : un enfant bien aimé d’un père qui nous a dédié le monde. Chaque jour je m’entraîne à respirer ainsi, de manière consciente durant un ou deux kilomètres.

Ce lâcher-prise me rappelle un conte que je dédie parfois, quand j’anime de la formation, aux pères que sont très souvent les participants.

Un cascadeur se prépare à traverser les chutes du Niagara sur un câble. Le public est confiant qu’il va réussir. Après avoir relevé son défi, le cascadeur demande au public : « Croyez-vous que je peux refaire cela les yeux bandés ? – Oui, répond la foule. – Alors, qui veut monter sur mes épaules ? »… On n’entend que le bruit de l’eau. Soudain, une voix brise le silence : « Moi, je veux y aller. » C’est un très jeune enfant. Les gens le laissent passer. « Sais-tu ce que tu fais, petit, n’as-tu pas peur ? – Ben non ! C’est mon papa ! ».



À la croix Thibault, on quitte le goudron pour prendre un chemin herbeux. Superbes prairies d’herbe rase. Troupeaux de chevaux en liberté. Bêlements de brebis, de béliers et de moutons aux pattes noires. Chants des oiseaux. Une nature vraie… Ah ! Ne pas oublier de boire. Même si on n’a pas soif. Deux litres par jour. Sinon, c’est la tendinite.

Du brouillard à partir de la frontière espagnole. Des personnes seules, des couples me doublent après le premier col à 1350 mètres d’altitude. Replat et dernier col à 1440 mètres. Juste au-dessus de Roncesvalles. Un passage de route et un automobiliste espagnol, opportunément là, m’indique le sentier de descente directe, un raccourci qui me fera gagner, me dit-il, au moins cinq kilomètres…

Le sentier dévale rapidement, avec des galets qui roulent. Heureusement, j’ai mon bâton. Il n’empêche. Les cailloux cognent le bout des pieds et font mal. Très mal. J’arrive épuisé à Roncesvalles. Trois maisons groupées autour d’un monastère aux allures de forteresse. Il est midi. Il fait très chaud. Merci ma canne. Mes pieds ! Ô, mes pauvres pieds ! Des ampoules à la racine des ongles de trois doigts, dont un pouce.

Le refuge n’ouvre qu’à seize heures. Aucun commerce. Et c’est dimanche. Juste un restaurant de bonne tenue, fréquenté par des automobilistes espagnols… du dimanche, précisément.

Je retrouve Étienne qui n’a rien à manger et n’a pas les moyens de se payer un repas au restaurant. Il attendra le « menu pèlerin » à 7 € servi le soir, sur présentation de notre credencial tamponnée par le refuge. Il est souriant et me semble sympathique. Je l’invite à déjeuner. Nous entrons et retrouvons André et Viviane attablés. Ils ont pris une chambre à l’hôtel. Ils fêtent leurs trente ans de mariage. Alors !… Nous prenons rendez-vous pour le lendemain, à six heures… Ils sont apparemment aussi crevés que moi. André a un an de plus. Viviane, elle, a 54 ans dimanche prochain. Sans doute prendront-ils une autre chambre d’hôtel, à cette occasion !

À table, Étienne me raconte des bribes de sa vie : un CAP d’informatique, un autre de dessin. Une « vocation de soumission à Dieu », me dit-il. Quelques mois de travail à Bourges, puis six mois de noviciat chez les capucins, suivis de deux mois de probation en Suisse… Un jour, il demande à Dieu de lui donner un signe et se retrouve « enfermé à l’extérieur du monastère ». Il passe la nuit dehors ! Il quitte et se retrouve face à la vie… ordinaire. Il offre ce pélé de Saint-Jacques à Dieu pour qu’il lui fasse connaître sa vocation.

Au refuge de Roncevaux, nous sommes soixante-dix en deux dortoirs. Je me pose sur le premier lit venu et me soigne les pieds. Ils en ont bien besoin ! Heureusement, j’ai pris des nu-pieds de trekking pour l’après-midi. Jamais je n’aurai autant prêté attention à mes pieds que pendant ce périple.

Jamais, non plus, je ne m’étais rendu compte de l’importance que pouvaient prendre ces compagnons fidèles et si souvent négligés. Voire méprisés. « Tu n’es qu’un pied ! » Ils étaient en train de prendre doucement – mais avec persuasion – leur revanche ! Un hospitalier français passe voir les éclopés. Il refait mes pansements, me masse les mollets, les chevilles, les pieds. Il me donne un grand tube de pommade, pour la suite…

Le soir, messe concélébrée par trois chanoines dont un français. La chapelle est pleine. La messe est classique, en trois langues : basque, espagnol et français. Elle se termine par la bénédiction des pèlerins, selon un rite du Moyen-âge, nous dit-on. Classique, mais émouvante… Je me laisse pleurer…

Le soir, le restaurant est devenu plus convivial. Nous nous retrouvons entre pèlerins. Étienne est là. Nous partageons une grande tablée ronde d’une quinzaine de convives. La disposition permet une présentation de chacun.

Des français et des espagnols qui démarrent, une famille anglaise de Manchester en VTT. Une femme vient de Hambourg, à pied. Elle est partie début avril. Seule. Un pèlerin revient de Saint-Jacques et retourne – à pied – dans sa Suisse natale… Une impression chaleureuse de fraternité, issue de milieux et de nations bien différents. On ne retient que les prénoms et on se tutoie tous.

Sur le camino , la plupart des personnes marchent seules. Soit qu’elles aient choisi de venir faire le chemin seules. Soit qu’elles préfèrent marcher seul et retrouver conjoint, amis, copains aux pauses et, bien sûr le soir. Choix de rythme de marche ou choix de se retrouver seul, pour mieux échanger après…

Mais sur le Chemin, est-on vraiment seul ? Mère Teresa disait que les plus grandes solitudes se trouvaient dans les métropoles d’Occident. Combien de gens des cités, ne comptent pour personne, ne se sentent ni attendus, ni aimés ! Cette solitude est un enfer, parce qu’elle enferme la personne sur elle-même.

Sur le Chemin, au contraire, la solitude est habitée. Qu’elle soit voulue ou imposée. La méditation, la prière, permettent de la vivre avec Jésus qui connaît cette solitude et l’a portée jusque dans sa Passion. Lui qui est passé seul aussi, de la souffrance de la croix à la joie de Pâques.

Il arrive pourtant qu’on se sente seul, à cause d’une blessure, d’une maladie, d’un deuil, d’un échec, d’une trahison, d’une séparation, d’une dépression. La prière devient alors difficile, surtout si le corps fait faux-bond.

Pour moi, en ces moments de solitude, la seule prière que je sache faire encore est l’offrande de moi-même. Offrir ce que je vis, remplit cette solitude et lui donne sens.

Lundi, départ de Roncevaux à six heures. André et Viviane sont au rendez-vous. Étienne aussi, mais on ne le reverra plus, tant il court… Vive la jeunesse ! Il pleut fort [1]. L’occasion de tester blouson et pantalon en goretex et surtout le sac à dos et tout ce qu’il contient. Un poncho léger qui enveloppe le sac, complète le tout. Blouson, pantalon et chaussures (en goretex aussi) ont déjà subi, avec succès, l’épreuve de la pluie autour de Pontchartrain en mai dernier. On a fait des progrès depuis la pèlerine en épais drap bleu marine des boy-scouts !

Tout va bien. La canne est dans le sac. Le jour se lève. Nous sommes une bonne trentaine à partir vers cette heure-là. Il va y avoir de la concurrence au refuge ce soir. En Espagne, on ne peut rien retenir. Les places sont attribuées dans l’ordre des arrivées, dès l’ouverture du refuge, vers quinze ou seize heures. Parfois plus tôt. D’où l’intérêt de partir avant l’aube, même s’il faut marcher à la lumière de nos lampes électriques.

Le camino est constitué parfois d’un dallage épais en béton, les subventions européennes le permettent. Nous y cohabitons avec des VTTistes qui nous doublent souvent à toute vitesse, sans klaxonner. Nous nous y ferons peu à peu. Eux aussi. Parfois, le chemin est plus ancien, boueux et glissant. Parfois, il est fait de plaques de schistes biaises qui tordent les chevilles.

Quatorze à vingt-quatre places, dit le guide, pour le refuge de Larrasoaña. Par prudence, on fera halte avant, à Zubiri. Zubiri (littéralement : le village du pont) met son école à notre disposition, près des commerces et du pont médiéval sur l’Arga. Douches, lessive. Pour ce midi, Viviane se lance dans la cuisine. Le soir, nous irons tous les trois dîner au restaurant (menu pèlerin), à deux kilomètres. Ce qui en ajoutera quatre au parcours. Mais sans les sacs !

Depuis deux jours, avec André et Viviane, nous marchons ensemble. André prend soin de mes pieds et renouvelle les pansements qui ne sont pas faciles à faire seul. Merci André.

Première traversée de grande ville : Pampelune. Pamplona en espagnol. Iruña, en basque. Pampaleo, capitale de la Navarre, au temps de Pompée. Dans son dédale de ruelles, sont imbriqués des éléments d’architecture romaine, wisigothe, musulmane, juive, basque, navarraise et castillane…

Le refuge de ce soir dont le guide nous vante accueil et mérites, est de l’autre côté de la ville, au Far-West, après l’université de Cizur Menor et une belle grimpette sous le soleil. Un soleil qui ne nous quittera plus avant longtemps.

Le vide. Le désert. L’ocre de la Sierra del Perdón [2]. Une piste de terre qui monte vers la crête et sa lignée d’éoliennes, couleur aluminium. Il était une fois vers l’ouest. Il ne manque que l’harmonica, remplacé par les vrombissements au-dessus de nos têtes. Va-t-on implanter partout des rangées de ces grands oiseaux mécaniques bruyants ? Arrivée vers midi à Puente la Reina. Refuge tout neuf de 150 lits. Ouah !…

Puente la Reina… Une nuit horrible, pourtant ! Je m’efforçais de dormir en chien de fusil, mais ces lits de fer, à étage, sont étroits pour une carcasse comme la mienne ! Cette nuit-là, je dors dans un lit de dessus. On prend comme cela vient. Je suis proche de Viviane.

Aujourd’hui, André m’a fait une confidence que je ne lui demandais pas. C’est le camino qui veut cela. Il fait partie du Grand Orient, obédience maçonnique relativement anticléricale, à ce que je crois savoir. Pourtant c’est lui qui a souhaité faire le chemin de Saint-Jacques et qui a persuadé Viviane de l’accompagner ! Ahurie d’une telle proposition, elle l’a suivi.

Vers trois heures du matin, Viviane, poussant des cris d’orfraie, me jette à la figure qu’elle me tuerait si elle le pouvait, tellement je ronfle. Elle n’a pas fermé l’œil de la nuit ! J’avais, il est vrai, pris un somnifère, ne voulant pas encore mettre de boules en cire dans les oreilles. Comme je n’ai pas dormi le reste de la nuit, j’ai constaté qu’elle devait m’assimiler à tous les ronfleurs du dortoir, – et il y en avait quelques autres, – dont elle-même, d’ailleurs ! J’ai bien ri, mais n’ai pas osé lui dire. À l’évidence, elle ne m’aurait pas cru.

Au petit matin, furieux, après un petit déjeuner à trois, écourté et glacial, je suis parti seul. Nous nous sommes réconciliés à Estella, après, pour moi, une longue étape, seul et content de l’être redevenu. Puis, les relations se sont faites plus sereines !

L’hospitalero d’Estella, un fier castillan, long et maigre, affublé d’une moustache très noire qui lui mange toute la bouche, nous fait attendre une heure et quart, en troupeau au milieu de nos sacs à dos, dans la petite rue passante, devant le gîte. Nous sommes trente-six, j’ai eu le temps de compter et recompter.

Il vient nous ouvrir plan-plan et nous indique qu’il nous verra, un à un, « mettez-vous en file indienne, scrogneugneu ! Et sortez votre credencial ainsi que votre carte nationale d’identité ». Comme personne ne la demande jamais, ma carte d’identité se trouve au fond du sac, bien enveloppée. Étanche. Il prend soin d’en reporter très soigneusement le numéro sur la credencial. « Voyez ce que chacun aurait dû faire. Quel temps nous aurions gagné ! »



Aujourd’hui, m’a obsédé la question de ma liberté. Avons-nous, ai-je réellement la liberté de choisir ? Ne suis-je pas plutôt un jouet manipulé par des forces obscures qui m’échappent : instinct de conservation, peur, inconscient, atavisme… ? Alors, de quoi suis-je responsable ? Que valent mes chemins, si je peux m’y égarer et, pire, entraîner d’autres personnes avec moi ? Que valent mes chemins s’ils doivent s’effacer dans la nuit ? Que devient la rose, si belle ce matin ? Et le chant du rossignol, et le sourire de l’amie, que valent-ils, s’ils doivent s’évanouir ? Est-ce vrai que l’amour est plus fort que la mort ?

D’ailleurs, comment se passe « le premier chemin » ? Celui du petit d’homme. Le petit d’homme doit marcher, il est fait pour cela. Son ossature, la disposition de ses yeux et de ses oreilles, tout est prévu pour fonctionner au mieux en position debout.

D’autant qu’en « accomplissant ce devoir » , il fait l’expérience valorisante de maîtriser son corps. Debout, il perçoit le monde d’en haut et ressemble aux « grands » . Cette gratification naît de ce que le petit d’homme accomplit ce vers quoi sa constitution le pousse. L’aliénation n’est pas d’obéir à l’injonction : « marche ! » Elle serait de s’y refuser !

La vie n’est pas toute rose et le petit d’homme fait l’expérience de la chute. Une chute fait mal. Il s’écorche, se cogne, et c’est vexant : il n’est pas tout-puissant et le monde résiste à sa volonté. Sans doute continuera-t-il parce qu’il pressent qu’un jour, il marchera comme les « grands ».

Et puis, son papa et sa maman sont là pour le consoler et le relever quand il tombe. Pour l’encourager. Pour le féliciter, quand il réussit à poser un pied après l’autre. Leurs louanges sont agréables et plus importantes encore à son cœur que toute son autosatisfaction – par ailleurs légitime.

Quand il se met en marche, c’est aussi pour rejoindre ces bras qui se tendent et l’appellent. En faisant ce que nul ne peut faire à sa place, en apprenant à marcher, le petit d’homme s’accomplit. Et, en même temps, il répond à une vocation qui vient d’ailleurs. D’un autre. Son père, sa mère, ceux qui l’ont fait et qui l’aiment. Alors, le petit d’homme fait confiance…
La lèpre
L’homme atteint de la lèpre est impur.
Il doit porter des vêtements déchirés.
Il ne se peigne pas. Il couvre le bas de son visage.
Il doit crier ; « Impur ! Impur ! ».
Il reste impur tant qu’il est malade.
C’est pourquoi il doit habiter à l’écart, en dehors du camp.
Lévitique (45 et 46)


Pendant plus de cinq ans je n’ai pas mis les pieds dans une église. Sauf pour la visiter. Comme on visite un monument.

La dernière fois que j’ai participé à une messe, c’était à Saint-Thibault. Comme tous les dimanches à onze heures. Je venais de confirmer ma pratique à deux personnes de mon entourage qui me questionnaient avec insistance…

Le dimanche suivant, je suis en retard. C’est exceptionnel. Je me glisse près de l’entrée. Pour ne pas déranger.

Stupeur ! Dans le chœur, j’aperçois un clerc en tenue que j’ai du mal à reconnaître. En une vingtaine d’années, il a vieilli et passablement grossi. Comme moi, sans doute. Que vient-il faire ici ? Il officie habituellement à plus de cent kilomètres. Or, je viens tout juste de recevoir une assignation étayée par quelques lettres de témoignage dont une de sa main qui ne rapporte que des présomptions.

Dès que je peux le faire discrètement, je sors de l’église. L’incongruité de me trouver au sein d’une telle assemblée claque comme la foudre. Celle-ci ravive le souvenir des copains du lycée me disant, avec des sourires condescendants : « Que fais-tu ici, toi, fils de bistrot ? Et en plus de parents divorcés » Seconde chose rare à l’époque : j’étais le seul de la classe dont les parents aient divorcé !

Que faisais-je, dans cette assemblée dominicale, moi le lépreux !… Je n’ai pas attendu qu’on me le dise, en me cueillant à la sortie ! La manœuvre était par trop évidente ! Reste à raconter comment j’ai « attrapé » la lèpre…



J’ai passé mon enfance et une partie de mon adolescence, jusqu’en classe de quatrième, chez ma grand-mère, tout au bout de la « vieille route de Pannessières » où je suis né : la maternité du lieu était la plus proche, « à travers champs ».

Après la maternelle chez les sœurs de l’école Jeanne d’Arc, j’ai passé une triste année chez les « chers frères ». Les pingouins comme on les appelait. Mes doigts se souviennent encore des coups de règles reçus pour me servir de cette main-là qui ne s’appelle pas gauche pour rien. Je pleurais souvent. Mes résultats étaient franchement mauvais. Ma mère a fini par me « mettre au lycée ». C’était plus vaste qu’un lycée actuel : j’y suis allé du CE2 au bac. Distant de trois à quatre kilomètres, je faisais la route à vélo. J’étais plus tranquille chez ma grand-mère pour travailler, que dans la salle bleuâtre de fumée du café de ma mère, situé pourtant à cent mètres du lycée. Dans les deux chambres à l’étage, il n’y avait pas de chauffage. Je faisais mes devoirs et apprenais mes leçons dans la salle du café où j’étais interpellé souvent par quelque client curieux, voire éméché. C’est sans doute grâce à cela que, de toute ma vie, je n’ai jamais été ivre.

Et puis ma grand-mère me choyait. Autant qu’elle le pouvait. Elle se délivrait de son enfance, par bribes. Elle était l’aînée de six enfants. Dans son village de Revigny, on la surnommait la « bâtarde ». « On » ne mâchait pas ses mots, vers les années quatre-vingt-dix. Je veux dire 1890. Il n’y avait pas de père à la maison ou, plutôt il y en avait eu plusieurs dont le premier était inconnu. Et ils s’étaient tous prudemment éclipsés…

La bâtarde avait dû mendier son pain jusqu’à seize ans, âge requis pour trouver du travail. Il fallait bien manger. Cela vous prépare à vivre une vie à la dure. Elle s’est mariée à dix-huit ans et eut son premier garçon, à moins de vingt ans. Elle avait honte de devoir écrire, tant elle faisait de fautes, pensait-elle. Et, pourtant, j’ai reçu plusieurs lettres d’elle lorsque j’ai été envoyé en Algérie, pendant la drôle de guerre. Ces lettres étaient des flambeaux dans cette vie que je n’avais pas choisie.

Avec elle, nous habitions une maison, tout au bout de la route, reconstruite après l’incendie de la première à laquelle un de mes oncles, André, tout gamin, avait mis le feu. Elle avait complètement brûlé. À ce moment-là, mon grand-père était mobilisé : c’était la grande guerre.

La nouvelle maison avait été construite plus grande, avec l’aide bénévole de soldats de l’entre-deux guerres : la caserne était à moins d’un kilomètre. Il y avait de la place pour que tous les enfants puissent y vivre. Mais, ma grand-mère en avait vendu la moitié, à la mort de son mari en 1942. Pour « donner leur part aux enfants » , disait-elle. On n’imagine guère aujourd’hui à quoi ressemblaient les environs, avant la construction de toutes ces HLM, du centre commercial et de la zone industrielle actuelle.

Dans la partie de maison dont elle restait propriétaire, j’avais une chambre à l’étage, là où mes parents habitaient avant qu’ils ne divorcent. La chatte de la maison venait m’y réveiller chaque matin, à l’heure dite où ma grand-mère lui entrouvrait la porte.
Je ne m’ennuyais pas dans cet environnement de champs cultivés, de pâtures, de bois et de forêts proches. Avec ma grand-mère, nous menions la chèvre « aux champs » et, une ou deux fois l’an, au bouc. Nous allions ramasser des champignons dans les pâtures ou les bois. Mousserons, morilles, girolles, coulemelles, cèpes, lactaires, trompettes de la mort, nous faisaient de bons petits repas à deux. Une omelette aux champignons, les jours de maigre récolte. Et toujours, pour commencer, une soupe épaisse de légumes du jardin, haricots verts « mange-tout » ou en grains, fèves, pommes de terre, poireaux, navets, carottes, laissés en morceaux. Elle y ajoutait des orties ou des houblons sauvages. Parfois, c’était « une panade », soupe à l’ail, avec des croûtons de pain gratinés au comté.

La cuisinière était alimentée au feu de bois et il fallait l’approvisionner. Les bois n’étaient pas loin. On en ramenait des fagots. Pour économiser. Ce qui, chez elle, était un maître mot qu’elle m’a donné en héritage.



À l’âge où l’on recherche davantage copains et copines, je n’avais pas un choix fou, tout au bout de cette route rurale… Nous nous entendions bien avec Evelyne, une fille voisine, plus jeune de cinq ans. Nous nous promenions dans la campagne, avec d’autres ou à deux. Nous observions les oiseaux, les insectes, les arbres. J’en connaissais beaucoup par leur nom. Nous passions des heures à regarder les libellules prés d’une petite mare. Nous en attrapions parfois, à la main. C’est difficile, à cause des mille facettes de leurs yeux hémisphériques. De tous côtés, elles nous voient arriver. J’étais fasciné par ces yeux que nous détaillions au « microscope » . Son grossissement n’était que de deux cents, mais il nous suffisait.

Il y a une quinzaine d’années, je suivais une formation étasunienne à l’hypnose. Nous devions explorer une habitude ou une hantise qui nous gênait et dont nous ignorions la raison. J’avais choisi de chercher à comprendre pourquoi je n’aimais pas danser, malgré les tentatives méritoires de monitrices comme Véronique, charmante et dévouée. Nous avons procédé sous transe, à une régression d’âge. Notre guide tournait à rebours les pages d’un album photo virtuel de notre vie, jusqu’à ce que nous nous arrêtions sur la scène la plus ancienne, probablement déclenchante. Une scène a surgi en flash.

Il pleuvait. Avec Évelyne, nous avions trouvé refuge dans la maisonnette de jardin de ma grand-mère dont j’avais pris la clé. C’était à cent mètres de la maison, en contrebas de la route. Nous y jouions aux cartes quand, soudain, la porte s’ouvre, et nous tombent littéralement dessus, ma tante Germaine et ma grand-mère. « Que faites-vous là, dit Germaine d’un ton agressif ? On vous cherche partout !… Vous vous faites une réussite, pour savoir si vous allez vous marier ? » . Pris de court et du fait du ton de sa voix, j’ai dû rougir.

Nous sommes sortis. Evelyne est rentrée chez elle et j’ai eu droit à une « explication de texte » sur notre différence d’âge, plus que suspecte. J’avais une quinzaine d’années et Evelyne entre dix et onze. « Est-ce que tu ne t’es pas laissé aller, parfois, à des gestes déplacés ? », finit par demander Germaine. Je tombe des nues ! Elles me disent qu’il vaut mieux ne plus trop nous revoir. Du moins, « pas seuls, tous les deux ! » (sic).



À partir de ce moment-là, je comprends que je serai en meilleure grâce si je fréquente des garçons. Le frère aîné d’Évelyne, Guillaume est souriant, curieux, entreprenant. Nous partageons une même passion pour la nature. Il y ajoute la pêche de truites, à la main, et surtout le braconnage d’écrevisses au tout début du Solvan.

Guillaume a des cheveux blonds dorés, qui tombent en guiches et accroche-cœurs sur le front, les tempes et les oreilles. Les arcs de ses sourcils sont tendus sur ses yeux en amande. D’un bleu intense. Et selon l’humeur du temps, foncés comme du velours ou clairs comme le ciel. Ses joues, finement duvetées, ajoutent à son charme. Je ne m’étais jamais aperçu, avant de les regarder chez lui, que des yeux puissent être aussi jolis et que des lèvres puissent donner à ce point, envie de les effleurer.

En ce temps de jeunesse et d’ingénuité, toutes mes forces se liguent autour du visage radieux de ce jeune adolescent androgyne que j’aurais aimé seulement comme un frère si l’éclat de ses yeux et l’appel silencieux de sa bouche ne m’avaient révélé, au-delà des rêves, une amitié troublante.

Certes, l’unique désir possible entre nous se contentait de la rencontre de nos mains, du frôlement furtif de nos chevelures éparses sur nos joues et nos fronts quand nos yeux n’avaient plus la force de porter loin leurs regards, et voulaient se parler tout près. Paupières contre paupières comme deux âmes qui se donnent. Mais non bouche contre bouche, comme deux corps qui se prennent.

La bouche de Guillaume était le fruit éclos de nos regards inexpliqués, de nos rencontres chastes et brûlantes des yeux et des mains… Je n’en ai jamais parlé, dans l’énumération puérile de mes pensées, mes paroles, mes actes et mes omissions. Mais, j’aurais pu crier au prêtre de Dieu, s’il avait su que, doucement, s’était écoulée en ma bouche altérée, la clarté limpide des yeux de mon ami : « Mon Père, pardonnez-moi, j’ai baisé l’âme de Guillaume ! »

Nous nous promenions, libres comme la bise qui chantait sur les monts. Sans maîtres. Ardents et joueurs. Guillaume disait tout à coup : « Si nous nous baignions ? »… Le ruisseau était là, un peu à l’écart du chemin poudreux flanqué d’ornières. Personne ne passait. Sinon quelque rare et jeune paysan conduisant en champs ses montbéliardes crème aux grandes taches brunes.

Sur les bords du ruisseau, envahis par les herbes hautes, poussaient des osiers. Comme nous avions pris chaud sur le chemin et pendant nos flâneries à travers champs, nous nous reposions d’abord sur l’herbe fraîche. Puis, Guillaume se déshabillait sous les osiers. Lentement. Simplement. Comme un jeune pâtre sous les yeux indifférents et candides de ses bêtes. Souvent, nous n’avions que nos espadrilles, notre short et notre chemise. J’avais toujours un couteau et une ficelle en poche. Je nouais sur mes reins son mouchoir avec le mien. Lui restait nu. Et toute la clarté de son corps illuminait les herbes qui se pliaient sous nos pieds. Nous descendions nous ébattre dans le creux du ruisseau…

Quand nous en avions assez, nous nous laissions longuement sécher au soleil. Les graminées fraîches, fleuries de hautes tiges perlées, nous caressaient…

Sveltes et fringants comme les herbes, nous regagnions le bourg, en riant tout le long du chemin.



Un jour, Guillaume vient à ma rencontre avec Jean-Paul, un copain de son âge. Plus râblé. Plus mûr aussi. Jean-Paul porte un T-shirt blanc et un short de gym bleu marine, serré à la ceinture par un élastique. Tout doré de jeunesse avec des paupières aux longs cils abaissés sur de grands yeux noisette, il parait d’abord sauvage et craintif, puis, relève la tête et me défie en souriant. L’or du soleil se fond dans ses yeux et se perd dans les touffes ébouriffées de sa chevelure brune.

En guise de présentation, là, comme ça, sur le chemin, il sort son sexe par la jambe et le remet en place. Puis descend son short pour exhiber un bosquet déjà bien fourni. « Alors ?… », s’exclame-t-il, fier de lui. Nos regards convergent sur ses reins cambrés, le galbe ferme et déjà puissant de ses cuisses rondes et l’offrande audacieuse du déclin de son jeune ventre fleuri. Guillaume dit alors, en riant : « Et tout ça se tient… plutôt bien ! » Et il éclate de rire. Devant ma tête médusée, Jean-Paul remballe le tout.

Nous sommes allés au ruisseau, pêcher des écrevisses…



Aux vacances suivantes, prenant de l’âge, avec Guillaume, nous montons souvent à vélo au lac de Chalain, à une bonne heure de grimpée. À l’arrivée, nous sommes trempés mais l’air irradie. La plage est belle. À peine fréquentée. Lentement, nous nous déshabillons. Ah ! Les frémissements du vent chaud sur la peau nue sur laquelle nous enfilons un maillot de toile bavard qui dessine nos hanches et le modelé de nos ventres. L’eau est tellement claire que nous voyons jusqu’au fond de cailloux blancs et de végétation. Et toutes les herbes enveloppantes recherchent la pâleur de nos jambes et s’enlacent autour de nous, nous frôlent, nous prennent avec d’ondoyantes caresses. Elles se retirent, s’écartent et s’étirent avec volupté… L’heure étincelle et brûle. Mais nous sommes nus et légers…

En sortant de l’eau, nous musardons sous l’ombre mouvante des frênes. Des flammèches de soleil pénètrent le feuillage, éclaboussant nos poitrines blondes, nos bras et nos épaules. La chaleur irradie et flambe sur les formes trempées de nos corps. Des algues amoureuses se sont attachées à nos jambes et leur verdure adhère jusque haut sur nos cuisses.

Guillaume a des gestes espiègles et impatients pour les détacher. Ses doigts promènent sur le fin duvet de notre peau moite, la douceur insolite d’un chatouillement. Il rit de sa bouche rose finement ourlée. Son corps svelte se penche et, sur sa nuque dorée, sa chevelure humide rend au soleil, les vapeurs d’eau claire des sources futures…



Ah ! Souvenirs, souvenirs !… Je suis loin, maintenant. Loin des peupliers, des hêtres et des pins aromatiques, des fraîches oseraies. Loin du ciel bleu qui caressait les arbres. Trop loin des frais matins et des soirs dorés. Je ne suis plus un lycéen avec ses illusions, ses ignorances dont je chéris maintenant la candeur à jamais éloignée.

Je suis un homme. Je sais. Déjà le scepticisme me mord les lèvres et bientôt je ne saurai plus guère sourire… Devrai-je, toute ma vie quitter ce que j’aime avec, plein les veines, les frissons qui me serrent le cœur et me pressent les tempes jusqu’à ce que perlent des larmes ? Alors, je pleurerai… Oui ! Je pleurerai Guillaume. Je pleurerai Jean-Paul. Je pleurerai mon lycée. Je pleurerai mes vacances. Et nos fraîches adolescences trop tôt enfouies…

Alors, pourquoi ne pas saluer l’aube, puisque viendra la nuit, inéluctable. Puisque nos vies ne sont qu’un éclair dans l’infini du temps ? Pourquoi ne pas chanter ce moment privilégié ? Lui permettre d’exister à plein ? Cette aube qui ne sait pas encore ce que sera le jour, mais qui s’émeut des lueurs roses annoncées au bord du ciel ! L’aube dont l’élan s’arrête au matin radieux. L’aube vers laquelle on crie en pointant la loi, en pointant le droit, en pointant la foi : « Tu ne seras plus ! » Après, il n’y aura que le jour torride… Puis le crépuscule amer… Et, enfin, la nuit !

Alors, pour la centième fois peut-être, je reprends l’albumsouvenir. Et seul, je laisse jaillir sous mes yeux la vision ensorcelante de ce gamin, de ce jeune garçon, de cet adolescent, de ce jouvenceau au visage et au corps éclatant dont chaque courbe, chaque fossette, chaque relief abritait des refuges cloîtrés où pouvaient s’égarer des caresses.

Nous avons grandi longtemps ensemble. Puis, nous avons dû nous séparer, les études nous y obligeaient. L’école n’était pas sa passion… Il est allé en apprentissage chez un boucher, loin. Puis en cuisine, encore plus loin. J’allais, ou à deux nous allions le voir, dès que j’ai disposé d’une moto. Plus tard, il est venu encadrer des camps scouts avec moi. En particulier, celui au bord du Tarn, puis, au retour d’Algérie, celui où nous avons construit un pont.

Je suis parti en Algérie presque en même temps que lui qui n’était pas sursitaire. Comme il avait fait du parachutisme sportif civil, il a été intégré, « bessif {2} », chez les paras et incorporé dans un régiment de pro ayant fait l’Indochine. Il a fallu attendre l’année dernière pour que, l’un et l’autre, racontions des bribes de « notre guerre » Et j’ai pu admirer, une fois de plus, son courage et sa tranquille humanité.

Lors de son enterrement, en 2002, j’ai adressé à ma mère, devant son cercueil, ce mot d’adieu…

Père, entre tes mains elle a remis sa vie.
Elle s’est abandonnée à toi !

Elle a eu ses peines et ses joies,
ses échecs et ses succès,
ses ombres et ses lumières,
ses erreurs et ses insuffisances,
mais aussi ses enthousiasmes,
ses élans et ses espérances.

Elle a terminé sa course.
Qu’elle s’endorme dans ta paix et dans ton pardon !
Sois son refuge et sa lumière.
Elle s’abandonne à toi.
Elle va entrer dans la terre.
Mais que son ultime pensée soit celle de la confiance.

Sûre de ta parole, Seigneur,
elle revivra avec tous les siens
et avec la multitude de ceux
pour qui tu as donné ta vie.

Alors, la Terre sera rénovée, réhabilitée,
et il n’y aura plus ni mort, ni peur, ni larme.
Guillaume était là et il est venu m’embrasser. Pour la première fois. Cela m’a bouleversé ! Pourquoi un tel signe d’affection, cinquante ans plus tard ? Saurai-je jamais ?



Je voudrais ajouter deux petites anecdotes qui font partie de l’album virtuel évoqué dans les pratiques de l’hypnose…

Je vivais alors chez ma mère, en ville, et je devais être en classe de troisième ou seconde. Nous étions assez mal logés. Je devais, nous devions, faire notre toilette dans l’arrière-cuisine du café, au rez-de-chaussée et sans loquet. Celle-ci livrait passage, au travers de deux cours successives, aux clients qui venaient soit du champ de foire aux bestiaux, les jeudis de foire, soit d’ailleurs. « Par derrière » , comme on disait. Un matin alors que j’y faisais un bout de toilette, torse nu, j’ai été envahi par la voisine en furie qui venait d’apprendre que ma mère « avait séduit son mari… la salope ! » Avec ma mère, ce fut une bataille de harpies, à coup de balai, heureusement sans casse, suivie de la fuite éplorée de la voisine. Je suis parti en courant au lycée, sans déjeuner : l’incident m’avait mis en retard !

Je dormais à l’étage dans un grand lit. Ma chambre donnait sur la rue. On y accédait par un escalier extérieur qui partait de la cour, en traversant la chambre où dormait ma mère. Un matin d’été, très tôt, au lever du soleil, j’ai été réveillé par le mari en question, mon futur beau-père, qui venait coucher avec moi, en s’excusant. Il tentait ainsi d’échapper à un huissier chargé de faire un constat d’adultère ! Quelques mois après, avec ma mère, ils ont convolé, en secondes noces. Avec du recul, je ne regrette pas d’avoir eu un beau-père officiel. Il nous a apporté beaucoup, remplaçant – autant qu’il le pouvait, pour mon frère et pour moi – un père que nous n’avons eu, ni l’un, ni l’autre.



J’aimerais revenir sur l’anecdote de la maisonnette de jardin.