Naître à cinquante ans

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Elle ne sait pas qui elle est. Elle n'a jamais eu vingt ans, ni trente, ni quarante. Elle n'a pas d'âge. Elle arrive tout juste au monde. Elle vit dans un sac de peau avec une personne qui lui est totalement inconnue. Mais qui est donc Lady Kimberley ? Qui se cache derrière ce nom d'emprunt ? Encouragée par un collègue médecin, une jeune infirmière joue les détectives privés pour lever le mystère autour de cette quinquagénaire, bien étrange pensionnaire de l'hôpital. Obsédée par la vie et la mort, persuadée d'avoir un fils quelque part... Folle à lier ? Alzheimer ? Amnésique ? Autour d'une véritable énigme vivante, Maurice Vinot bâtit avec minutie un puzzle fascinant au pays de la mémoire. Alliant le mystique au psychologique, de l'enquête à l'hypnose, de l'Australie au cœur de l'Inde, il signe une quête identitaire surprenante, parfois déroutante, toujours passionnante.


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Date de parution 18 septembre 2014
Nombre de visites sur la page 20
EAN13 9782342028928
Langue Français

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Naître à cinquante ans



Du même auteur



Aimer en doulce France,
Éditions Publibook, Roman, 2009 Maurice Vinot










Naître à cinquante ans






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2014




Naissance de Merilee



— Frenchie ? Vite !

Je me précipite… Chambre huit.
Dawn, de sa torche, balaie un lit et me désigne un tas
informe sur le parquet, un cadavre mal ligoté dans les plis
de son suaire, un Christ chu au pied de sa croix.
Nous tirons un paravent derrière nous et allumons une
lampe. La scène change : une vieille tombée de son lit, la
tête la première. Le tronc a suivi et les fesses et une jambe.
L’autre est restée suspendue au drap. Le tableau offre
quelque ressemblance avec une mise bas où l’animal
nouveau-né encore rattaché à la vulve maternelle étouffe dans
son placenta. Une flaque s’étale sous l’aïeule laquelle,
tordue, distendue, les yeux clos, respire à peine.
Nous la délivrons.
La voici bientôt sur un lit propre, pareille à un gisant
sur son tombeau. La paupière cache une prunelle de lapin
mort.

— Qui est-ce ?
— Un col du fémur. Classique.

Dawn emporte le linge sale. Des deux autres lits un seul
est occupé ; il en monte une respiration régulière. Je
regagne le bureau des infirmières où ma collègue me rejoint.
Elle me transmet les consignes, pressée de retrouver
gosses et mari :

— Rien de particulier, m’assuret-elle.
9 Ma garde de nuit commence…
J’achève ma première ronde dans la chambre huit.
Dawn a attaché la vieille dame. Je me penche sur son
visage ; un masque mortuaire. Je saisis une main froide.
Non, elle n’est pas morte… Passera-t-elle la nuit ?

Je songe à la mort de ma grand-mère, là-bas, en France,
à l’hôpital de Granville, dans des conditions semblables,
avec une prothèse de hanche toute neuve.

— Je veux rentrer chez moi, ne cessait-elle de répéter à
ses enfants.

Et, eux de répliquer invariablement :

— Soigne-toi d’abord. Mange pour récupérer des
forces. Mange pour réapprendre à marcher ! Sois
raisonnable ! Aide-nous un peu.
— Je n’ai pas faim.
— La nourriture te déplaît-elle ?
— Rien ne passe…
— Nous t’apporterons ce que tu veux. Que désires-tu ?

Long effort de ma grand-mère pour imaginer ce qu’elle
aurait pu désirer alors que rien ne la tentait.

— Rien, soupirait-elle, d’un ton d’enfant fautif.

Je me représente les mines diversement découragées de
mes parents, oncles et tantes, leur énervement, leur conseil
de guerre…
Ils s’étaient souvenus de ses plats préférés et, rois
mages de Normandie, lui avaient apporté leurs offrandes :
sanglier au vin, lotte à l’américaine, mousse glacée aux
fraises.
Elle n’osait les décevoir. C’était une courageuse vieille
10 dame que ma grand-mère ; elle s’efforçait honnêtement
mais sanglier, mousse, lotte, même en minuscules
quantités, lui empâtaient la bouche tandis que deux larmes
échappées au contrôle de sa volonté coulaient sur les joues
que j’aimais tant.

— Elle se butte, murmurait tante Agathe avec sa bonne
foi de Bécassine.

Les autres essayaient gentiment de remettre un peu
d’ordre dans son cerveau, âgé, donc forcément désaxé !

— Tu as été opérée mais tu n’es pas malade. Nous
t’assurons que tu ne l’es pas ! Nous crois-tu capables de te
mentir ? Non ? Alors qu’est-ce qui t’empêche de manger ?
Nous te ramènerons chez toi, chez nous, à ton choix, dès
que tu tiendras sur tes jambes. Promis ! Allez, Mamie, une
bouchée ? Rien qu’une ? Pour la Petite qui est en
Australie ?

— Je veux rentrer chez moi.

La vieillesse, quel naufrage ! se disaient-ils. Les bras
leur en tombaient du corps.

Et ma grand-mère qui comptait quatre enfants et onze
petits-enfants est morte seule à l’hôpital, une nuit comme
celle-ci, en pleurant sa maison qu’on lui refusait.

— Elle est morte d’une fracture du fémur, se répéta la
famille, sincèrement navrée qu’elle soit morte… en bonne
santé, en quelque sorte. D’une fracture du fémur !
Concevez-vous cela ? Avec la constitution qu’elle avait, elle
aurait pu durer quinze à vingt ans de plus, davantage
peutêtre !
Cela se passait le mois dernier. Je suis arrivée trop tard.
11 La famille s’était dispersée. Chacun de son côté
commençait à oublier « Mamie ». Et voici que je la retrouve
dans cette chambre huit de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu à
Melbourne !

Je déboucle les sangles de la prisonnière. Ses membres
se détendent. Dans le visage émacié, inexpressif, les yeux
s’entrouvrent. Des yeux qui ne savent plus accommoder,
des yeux qui ne voient plus.

— Hé ! Non, petite mère ! On ne me le fera pas à moi
le coup de la mamie qui meurt en bonne santé ! Je vous
reconduirai chez vous, dans mes bras si nécessaire. Chez
vous ! M’entendez-vous ? Remuez ce que vous pouvez,
mais, saperlipopette, montrez-moi que vous pigez ! (Ma
thérapeutique verbale demeure sans effet)

— Puis-je vous aider ?…
— Hein ? Vous ! Que faites-vous ici ?

Dans le halo de la veilleuse se tient un spectre en robe
de chambre. Une grande femme à la bouche sévère, au
menton volontaire. Sa physionomie ne m’est pas
totalement inconnue. Pourtant je suis certaine de ne l’avoir pas
rencontrée au cours de ma ronde.

— Que me voulez-vous ?
— Me reconnaissez-vous ?

L’ai-je croisée dans un autre service ? J’hésite.
Elle s’avance dans la lumière et s’offre pleinement à
ma vue.
— Quel est votre nom ?
— Je suis Lady Kimberley.
— Je ne connais personne de ce nom.
12 — Et si j’avais changé de nom ? Si vous me
connaissiez sous un autre nom ?

Ses yeux pâles, inquiétants, bleuâtres, me détaillent.

— Je sais où vous m’avez vue ! Regardez-vous, là,
dans ce miroir ! Regardez-vous ! Regardez – moi !

Nos deux reflets nous contemplent. Se ressemblent-ils ?
Non. Un visage auquel j’ai fini par m’habituer, le mien…
Un visage étrange, le sien.

— Mon visage fut le vôtre il y a vingt ans. Le vôtre,
dans vingt ans, sera le mien.

J’ai affaire à une folle.

— Nous en discuterons demain matin. Regagnez votre
chambre et reposez-vous.
— On a mis une chambre d’infirmière à ma
disposition… Je dors peu. Si je puis vous être utile…

Elle se rapproche du lit de la moribonde, se penche sur
elle, l’examine longuement, cliniquement. Silence
interminable qui me tient en alerte. Elle effleure l’épaule
décharnée, la main squelettique, avec — comment dire ?
— une sorte d’incrédulité.

— Donc, elle va mourir ?
— Personne ne peut plus rien pour elle.
— Un médecin ?

Je hausse les épaules.

— Permettez-moi de demeurer près d’elle jusqu’à
l’événement.
13 — Il n’y aura pas d’événement, mais c’est comme vous
voulez.

Elle n’a pas insisté.
À deux heures du matin j’ai habillé le corps pour
l’éternité. Quand j’en eus fini, il n’y avait plus de ce
côtéci du paravent qu’un cadavre et moi.

Ainsi s’est achevée ma première rencontre avec Lady
Kimberley.
* * *

Le lendemain, à la première occasion, j’interpelle
Madame la Surveillante Générale.

— Qui est Lady Kimberley ?
— Une pensionnaire. Libre d’aller et venir à condition
qu’elle ne perturbe pas les services, mais on la surveille
discrètement. Chacun en est responsable. Les médecins
s’intéressent à son cas sans qu’aucun d’eux en revendique
la charge. Le docteur Marshall semble pourtant l’entourer
davantage. Si son comportement venait à présenter des
anomalies c’est à lui qu’il conviendrait de les rapporter.
Elle est pensionnaire volontaire et doit être traitée et
respectée comme telle.

— Ce titre ? Y a-t-elle droit ?
— Nous n’avons aucune raison d’en douter !

Sur cette réponse plutôt fraîche, Madame la
Surveillante s’apprête à tourner les talons. Je l’arrête d’un
murmure :

— Je me demande… Oh ! Ce n’est qu’une
impression… Le docteur Marshall en rirait…
14 — Que vous demandez-vous ?
— Si Lady Kimberley n’est pas ma cousine !
— Quoi ? Vous plaisantez ?
— Pas du tout. Lady Kimberley et moi nous regardions
cette nuit dans le même miroir et nous nous trouvions une
nette ressemblance. Il ne me déplairait pas d’être une
Lady ! Lady Froggie plutôt que Froggie tout court.

Madame la Surveillante Générale s’intéresse soudain à
mon charmant petit nez et à mes yeux de biche.

— Lady Kimberley vous aurait-elle rendu visite cette
nuit ? Racontez-moi cela.

Je m’exécute, bonne élève encouragée par le regard
approbateur de sa maîtresse.

— Le docteur Marshall sera ravi d’apprendre cet
incident, de votre propre bouche, et le plus tôt sera le mieux.

(Le docteur Marshall ravi de ma bouche ? Je n’en doute
pas. Il cherche à s’en emparer depuis longtemps. Hélas,
Docteur ! Même privées de la moitié de vos charmes, je
préférerais les lèvres de votre sœur jumelle.)
* * *
Le docteur m’écoute sans m’entendre. Ces Françaises !
Je lis ses pensées mieux qu’un médium : de l’élégance,
du chien, coquettes, prolixes, un brin comédiennes… et je
lui télépathe les miennes : macho, carrure superbe, des
yeux qui déshabillent ! Voyons, Docteur, vous avez passé
l’adolescence ! Un peu de retenue. Hé, mais, gardez vos
distances !
Il pose sa patte sur mon épaule. Je m’apprête à me
rebiffer. Erreur ! Il allume le scialytique sous lequel il m’a
entraînée.
15
— La ressemblance n’est pas frappante mais elle existe
— Pardon ?
— L’œil de Lady Kimberley est remarquable. Dans
l’éclairage d’une veilleuse, reconnaître ses traits dans les
vôtres, c’est à peine croyable.
— Quand vous aurez fini de me mettre en boîte,
Docteur, peut-être me direz-vous qui est Lady Kimberley et
pourquoi elle jouit d’un statut particulier dans cette maison
qui n’a pas vocation d’asile psychiatrique que je sache ?
— Secret professionnel, Miss. Même si j’en étais délié
il me serait impossible de vous répondre. Qui est-elle ?
C’est d’elle-même que vous l’apprendrez. Faites-la
parler ! Le challenge est à votre mesure. Vous avez des atouts
en main : votre ressemblance, une parenté lointaine… qui
sait ?
— Je suis française, de parents français. Elle est
anglaise de vieille famille anglaise…
— Well ! Well ! Well ! Il n’y a rien de plus douteux
que les certitudes catégoriques.
— Le secret professionnel a ses limites, Docteur
Marshall ! On nous demande de surveiller discrètement cette
Lady British, de vous rapporter ses faits et gestes. Ne
serions-nous pas plus efficaces si nous savions les raisons de
cette surveillance ? Dites-nous qu’elle perd la tête, que sa
famille l’a exilée parce qu’elle a sali sa lignée, qu’elle
appartient à la Mafia ou qu’elle complote contre la famille
royale… et nous ferons le maximum pour vous être utiles,
à vous et à elle.
— Maîtrisez votre imagination ; utilisez-la pour mener
à bien la mission que je viens de vous confier, à vous
seule !
— Une mission ?
— La faire parler ! Gardez votre sang-froid. Ne
rapportez notre conversation à qui que ce soit ; surtout pas à
Madame Dobbie (la Surveillante Générale).
16
J’exécute un « demi-tour droite ». Salut militaire !
Qu’est-ce que c’est que toute cette histoire ?

On ne défie pas vainement le détective Froggie. Chaque
soir, tandis que l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu veille sur ses
éclopés, déguisé en infirmière, il cuisine une inconnue
travestie en Lady Kimberley.
À dire vrai, c’est Lady Kimberley qui parle, qui mène
sa propre enquête. Néanmoins Froggie s’en frotte les
mains. Les bavards se trahissent toujours, c’est connu ! Il
suffit d’être attentif à leurs propos, de relever leurs
contradictions, leurs hésitations, leurs lapsus, puis, dans les cinq
dernières minutes, de les démasquer. Tactique infaillible !
Nos premières conversations ne trahissent que la
curiosité éveillée chez mon interlocutrice par notre
ressemblance (qui m’échappe toujours !)

— Qui sont tes parents ? Tes grands-parents ? Tes
arrière-grands-parents ?

Je sais tout juste que mon grand-grand-père maternel
Nicolas Breuil était ébéniste. Je le lui dis. Elle s’étonne
que je ne sache absolument rien de ma bisaïeule, l’épouse
de l’ébéniste. Elle fait la moue. Croit-elle que je lui cache
des secrets de famille ?

— Et tes aïeux plus lointains ?
— Un prêtre a établi pour ma mère l’arbre
généalogique de notre famille ; un squelette d’arbre. Tout de même
nous sommes fiers de descendre d’un lieutenant du Roi
Louis XIV, mort à Langres vers 1695. Nous n’avons pas
de lien plus direct avec les Bourbons ou la noblesse
française. Encore moins si possible avec l’anglaise. Désolée.
Notre ancêtre le plus ronflant pourrait bien être un
bourgeois enrichi dans le commerce du sel ou la collecte de la
17 gabelle. Une rue de Saint-Dié conserve son souvenir. Tous
mes autres ascendants sont d’obscurs sans-grade qui sont
nés, ont vécu et sont morts dans leurs provinces, la
Lorraine pour les uns, la Normandie pour les autres.
Bientôt elle saura tout de mes antécédents, de mes
frères et de mes sœurs, de mes neveux et de mes nièces ; de
mon pays natal. Elle m’aura contrainte à cerner mon
passé, à le traquer dans les tréfonds de ma mémoire, à
l’estimer, à me confesser que j’en sais peu de chose, qu’il
ne pèse pas lourd.
Je suis issue de papa et de maman. Au-delà, de
grandpapa et de grand-maman. Au-delà encore, d’un ébéniste et,
en sautant par-dessus les générations, c’est-à-dire des
milliers de naissances et de morts, je suis issue d’un
lieutenant du Roy. Au-delà ? Black-out total !

— N’as-tu pas le sentiment d’être issue de rien ?
— Je ne descends pas de la cuisse de Jupiter ; je ne suis
pas cousine de Richard Cœur de Lion et, Dieu merci, je
n’ai pas dans les veines un seul atome de Marie la
Sanglante ou de ce gros porc d’Henri VIII. Mais je n’ai nulle
honte de cette lignée d’inconnus dont je suis
l’aboutissement.
— Je me suis mal exprimée… N’as-tu pas le sentiment
d’être sortie du néant ? N’es-tu pas bouleversée d’être
vivante et de ne pas savoir pourquoi ?
J’ai sottement répliqué :

— Et vous ?
— Si !…

Elle n’a pas poursuivi. Je n’ai pas insisté. Je ne l’avais
pas comprise.
Elle revint sur sa question quelques nuits plus tard.
J’étais fatiguée. J’ai éludé la discussion :

18 — Nous sommes tous à la même enseigne. Nous
descendons tous d’Adam et d’Ève. À moins que ce ne soit
d’un même singe…

Elle ne m’a pas saisie ou son esprit était déjà ailleurs.
* * *
La mort est une autre de ses obsessions, une hantise.
Elle se refuse à l’admettre comme quelqu’un qui
débarquerait sur terre en provenance d’une planète où les êtres
seraient éternels. Comme elle n’est pas une extraterrestre
j’incline à la croire légèrement dérangée. Un psychiatre
évoquerait des troubles mentaux en termes savants ; je
manque de vocabulaire en la matière. Néanmoins j’essaie
d’atténuer sa phobie.

J’ai vu mourir des hommes, des femmes et des enfants
à Saint-Jean-de-Dieu. Des vieillards qui se sont éteints
sans un sursaut ; des malades bourrés de morphine dont les
yeux ont chaviré stupidement ; une brillante
quinquagénaire qui s’est effondrée en six semaines dans la plus
abjecte des peurs ; des révoltés, des violents que les
chirurgiens avaient ouverts puis recousus sans procéder à
l’ablation pour laquelle ils avaient été hospitalisés ; une
foule de condamnés misérablement suspendus aux
mensonges de leurs familles, aux faux espoirs de la médecine,
soumis aux prêtres pour la première fois de leur existence,
anesthésiant leur frousse à coups de prières, leur désespoir
à force d’illusions.

On n’enseignait pas encore l’aide aux mourants dans
les écoles d’infirmières. Les établissements de soins
palliatifs n’existaient pas. Chacune de nous improvisait au
chevet des agonisants. Je n’étais ni meilleure ni pire que
mes collègues. Je reconnais que l’exercice du métier crée
une accoutumance utile qui banalise la mort mais j’avoue
19 aussi que si l’un de mes malades décède en mon absence,
en dépit de la tristesse que je puis en avoir, je suis
soulagée de n’avoir pas eu à l’assister en ses derniers moments.
J’ai évoqué pour Lady Kimberley un vieux monsieur
délicat, un peu poète, un brin amoureux de moi… Une
amitié avait eu le temps d’éclore entre nous. Nous la
traitions sur le mode de l’ironie tendre. Elle se fortifiait de
jour en jour, quasiment d’heure en heure car nous savions
que le temps lui était compté. Nous affections un flirt, de
fausses brouilles, de prétendues récriminations, des
raccommodements verbaux qui nous remplissaient d’aise. Il
me parlait de moi tandis que je lui parlais de lui et ce
désaccord de nos discours nous réjouissait.
Notre idylle s’est achevée un matin à dix heures (heure
précisée dans mon rapport) lorsqu’un étonnement indolore
interrompit le rire de mon soupirant. J’ai abaissé ses
paupières.
Cette fin m’a remplie de bonheur autant que de chagrin.

Lady Kimberley qui, apparemment, n’a perdu aucune
de mes paroles me demande :

— Est-ce que tu penses souvent à lui ?
— Je l’ai rangé en moi aux côtés de ma grand-mère.
— Existe-t-il encore en dehors de toi ?

Elle a de ces questions !
* * *
« Détective Froggie où en êtes-vous dans votre
enquête ? »
Si Marshall me posait cette question à brûle-pourpoint
je n’aurais pas le front de lui mentir. Sans résultat j’ai
raconté ma vie à Lady Kimberley.
20 Je me justifierais en arguant que j’ai cherché à établir
entre nous un climat de confiance propice aux
confidences…
Ai-je échoué ?
Non. Je crois lui être sympathique. Elle recherche nos
bavardages nocturnes et je ne les déteste pas.
Que m’a t-elle donc confié ?
Strictement rien. Elle est verrouillée.
Il faudrait insister, la tarauder.
J’en suis incapable. Ses yeux pâles me désarment. De
même ses désarrois, cette inquiétude permanente que son
visage fermé cache si mal, que trahit son inexplicable
raideur. Parfois je doute de son équilibre. D’autres fois je
pressens en elle une force d’âme qui l’obligerait à mourir
debout plutôt que d’avouer ses faiblesses. Est-elle d’une
noblesse de sang ? « Kimberley » ? Y a-t-il en Angleterre
une famille de ce nom ?

Dawn m’a brocardée :

1— Ne t’inquiète pas pour les Poms ! Quand ils ne sont
pas enfants de bagnards, ils sont tous descendants de
Rois !

1 Poms : surnom que les Australiens donnent aux Anglais.
21





Je le regarde mon corps, Docteur Marshall. Voyez si je
suis docile. Je le regarde. Je l’écoute. Je ne cesse de
l’épier.
Il me loge. Je l’habite comme une maison neuve qu’on
ne connaît pas encore, qui sonne le vide, qui sonne
étrangement. Me deviendra-t-il familier ? L’aimerai-je un
jour ?
Il est déjà marqué. Des jambes et des bras osseux. Pas
de poitrine. Une peau blafarde…

Ce visage, il me faut l’accepter comme le mien, mais il
ne me ressemble pas. Je l’ai volé à quelqu’un. Un nez
court, des lèvres exsangues, des pommettes plates, un
menton agressif et des yeux si pâles qu’ils me dérangent
autant qu’ils dérangent ceux que je regarde, même si je
les appelle muettement, avec douceur, même si je les
appelle à mon secours, même si je les appelle à m’aimer. Ce
visage n’est pas le mien. C’est un masque de pestiférée.
22





Il y a quatre saisons à Melbourne comme en Europe
mais elles se succèdent dans la même journée et pas
forcément dans le même ordre. Ce matin j’ai raclé le givre
qui fleurissait mon pare-brise. Cet après-midi un soleil de
canicule pâlit l’azur du ciel et accable la ville. Dans les
Jardins (The Royal Botanic Gardens) les filles offrent
leurs épaules, leurs mollets et partie de leurs cuisses aux
caresses de la lumière. Les filles d’Ève sont les créatures
les plus achevées au monde. Les hommes ne sont que des
prototypes prometteurs mais mal dégrossis. Les trois
adolescentes qui batifolent devant moi en sont un joyeux
témoignage : élégance, souplesse, grâce ; elles pétillent.
Le nez en l’air elles s’extasient sous les banians ; elles
hument les buissons fleuris, papotent avec les écureuils,
rient aux oiseaux. La nature les fête.
Un bambin de deux ans environ leur barre l’allée. Elles
l’entourent, l’aguichent, lui tendent leurs bras, lui
gazouillent des naïvetés… Mais visiblement le gosse n’a pas de
temps à perdre. Il travaille, lui ! À sa droite, une chaise
renversée ; à sa gauche, un tricycle ; à proximité, une boîte
de cubes. Distrait une seconde par ses admiratrices, il
replonge dans ses graves spéculations, en un éclair
échafaude un plan et s’attaque à la chaise.
Il la tire à hue, à dia ! Un hercule !
Elle résiste la bougresse ! Qu’à cela ne tienne ; il
ramasse autant de cubes qu’il peut en serrer dans ses gros
petits bras, les pose sur la chaise. La plupart dégringolent.
Quel bonheur ! On recommence pour voir, une fois, deux
fois… Suffit ! Jouer n’est pas travailler ! Soyons sérieux ;
la chaise attend…
23 Tiens, mes admiratrices se sont envolées ! Plus
personne. Bon, la chaise attend ! Ah, chaise ! Tu attends ? Eh
bien, garde-toi !
Il la pousse, la secoue, s’essouffle, la prend à revers.
Deux pattes se lèvent. Ah ! Ah ! Qui aura le dernier mot ?
Je tire, tu te soulèves ! Je re-tire, tu te re-soulèves !
Le mécanisme à répétition fonctionne à merveille… Je
tire, tire, et ma barboteuse me tombe sur les chevilles. Je
suis entravé ; me rue, me débats et chois, les fesses sur
mes cubes et la chaise sur moi. Au secours !

Nous sommes trois à courir à son aide : une femme
sortie d’un bosquet de rhododendron, une lycéenne en
uniforme et moi. La lycéenne s’empare du gamin, le
reculotte, l’installe sur le tricycle et, la boîte de cubes sous le
bras, le pousse devant elle. J’encourage le futur champion
au passage. Il pédale à perdre haleine et ne m’entend pas.
La lycéenne – quinze ans – me déclare fièrement : C’est
mon frère !
Dans la troisième personne qui arrive sur ces
entrefaites, que j’avais à peine regardée et que j’avais prise pour la
grand-mère ou la nounou du bambin, je reconnais Lady
Kimberley ! Elle a pleuré. Gênée à l’extrême je passe un
bras sur ses épaules. Elle ne le rejette pas. Je la guide vers
le banc le plus proche…
C’est elle qui rompt le silence :

— Te souviens-tu d’avoir joué comme ce bambin, dans
ton enfance ?
— Non…
— Quel est ton plus lointain souvenir ?
— Une odeur de soupe aux légumes !
— Où ?
— Au pied d’un escalier.
— Raconte !
24 — C’est tout… Je ne sais pas où je suis ni avec qui je
suis. Près de moi se tient une présence affectueuse.
Pas même une silhouette. Une personne immatérielle.
Je n’ai pas peur. Je me sens protégée. Je ne suis qu’odorat
et gourmandise.
— Qui t’accompagnait ?
— Je ne le sais vraiment pas. À cette époque ma mère
me confiait volontiers à une vieille dame qui habitait le
premier étage d’une maison voisine de la nôtre. L’escalier
pourrait être le sien. Qui conserve des souvenirs précis de
sa première enfance ? Les vôtres sont-ils moins flous ?

Je n’ose poursuivre. Les yeux de Lady Kimberley
s’embuent de nouveau. L’inspecteur Froggie s’alarme :
Attention cette femme n’est folle que d’un grand chagrin.
Elle a probablement perdu un jeune enfant !
Aurait-il raison ? Lady Kimberley soliloque :

— J’observe Oliver depuis quelques jours.
Quel mystère !
Il bouillonne de vocations multiples :
Déménageur (qu’il était drôle avec sa chaise) ;
comédien (il mime les grands, leurs démarches, leurs
attitudes…) ; aventurier (il provoque les cygnes noirs) ;
poète (il s’empare d’un mot et le chante sur tous les tons) ;
séducteur (de temps à autre, par tocades, il plaque sa joue
contre le genou de sa sœur, puis retourne à ses
occupations)… Et de ses rudes journées il ne gardera que le
souvenir d’une soupe aux choux !

— Ce n’était pas une soupe aux choux.
— Qu’en sais-tu puisque tu ne te souviens de rien ?
— Je n’aime pas le chou !
— Tu as été semblable à lui et tu as tout perdu. Tu ne
sais pas comment tu es venue à la vie consciente ! Tu ne
25 sais rien de tes premières années ! Tu ne sais pas qui tu es
et tu ne te le demandes pas ! Tu ne t’étonnes pas !
— Personne ne s’étonne !
— Tout le monde accepte sottement, bêtement ! C’est
insupportable !

Son exaltation proche de la crise nerveuse me
déboussole. Je me mets à parler comme à moi-même, sans
préméditation, pour l’apaiser :

— Tout n’est peut-être pas perdu. Il se peut que rien ne
soit perdu si l’inconscient est ce qu’on dit qu’il est… Cette
histoire d’hypnose qui a fait sensation dans les années
cinquante est troublante. Nous en avons discuté avec le
toubib qui nous enseignait la neurologie à l’école
d’infirmières. Il n’était pas un farfelu mais nous ignorions
qu’il était atteint d’un cancer incurable et que, forcément,
la perspective d’une autre vie n’était pas pour lui
déplaire…
— Si tu me disais de quoi il s’agit ?
— La presse en a parlé durant des semaines ; vous
l’avez certainement lue ? Des oisifs cousus d’or qui
s’ennuient aux États-Unis et qui organisent des séances
d’hypnose ?
— Cela ne m’évoque rien…
— Une jeune femme volontaire qui s’allonge chaque
soir sur un divan ? Qu’on endort et qu’on interroge sur son
passé ?
— Poursuis !
— Elle fournit des réponses qu’elle confirme à son
réveil. On s’émerveille ; elle se pique au jeu et on multiplie
les séances. De séance en séance on remonte son passé
jusqu’à son enfance et, un jour, sans l’avoir prévenue, on
l’interroge sur une période antérieure à sa naissance. Vous
souvenez – vous ?
— Pas du tout. J’ai dû prendre cela pour des sottises.
26 — Notre prof y croyait ferme.
— Dis toujours.
— L’hypnotisée a prétendu avoir vécu en Irlande.
— Avant sa naissance ?
— Avant sa naissance ! Elle a évoqué un village, un
chemin, un calvaire qui lui étaient familiers et d’autres
objets sur lesquels elle a fourni des détails. Elle a cité des
personnes, des voisins, des connaissances… Le plus
extraordinaire est qu’elle se soit exprimée dans un dialecte
inconnu de ses amis. Mais son interrogatoire ayant été
enregistré on l’a fait traduire. Il s’agissait d’un parler
irlandais ancien alors qu’elle n’était jamais allée en Irlande,
qu’elle n’avait jamais étudié l’irlandais ancien ou
moderne, que personne dans son entourage ne le pratiquait et
qu’elle n’avait pas d’ascendance irlandaise connue.
Interrogée sur sa mort, elle a décrit une chambre
paysanne, une couche et sur cette couche un cadavre de
femme âgée qu’elle a dit être le sien.
— A-t-on fait des recherches en Irlande ?
— Un grand journal y a envoyé une équipe de reporters
qui a fait chou blanc.
— Tu crois à cette histoire ?
— À la mort de mon professeur, j’y ai cru, c’est
normal.
— La racontes-tu à tes mourants ?
— Jamais.
— Donc tu n’y crois pas !
— Je n’aime pas qu’on les leurre. En face de ce
mystère-là, que valent des incertitudes ? Maintenant
excusezmoi. Je me sauve. Je remonte à Doncaster. Un simple aller
et retour, une promenade. Accompagnez-moi ? Nous
continuerons à bavarder en chemin. Je vous ramènerai ici ou à
Saint-Jean-de-Dieu. OK ?
— Déposez-moi à Box Hill. Voulez-vous ?
— Volontiers… Juste le temps de trotter jusqu’au
parking et je vous cueille à la sortie derrière nous.
27
Je me hâte vers la cabine téléphonique à l’angle le plus
proche du parking. L’inspecteur Froggie, diabolique, a été
traversé d’une illumination. Se parlant secrètement à
luimême, il s’est tenu ce discours :

Lady Kimberley a des relations à Box Hill ! Il nous
faut savoir lesquelles ! Avons-nous les moyens de la faire
filer ? Bien sûr ! Jessica ! Ma petite Jess ! À condition
qu’elle ne soit pas au lycée !
* * *
— Jess as-tu des cours cet après-midi ?
— Je les sèche !
— Es-tu malade ?
— Non !
— Encore des chagrins d’amour ? (Affection chronique
depuis ses treize ans)
— Oh ! Moi, tu sais, les mecs, des jours comme
aujourd’hui, ils ont intérêt à se casser !

En fait, elle est trop souvent seule. Elle reporte sur moi
un reliquat de tendresse non utilisée. Toujours heureuse de
me faire plaisir, le projet de filer Lady Kimberley excite
son imagination.

À 19 heures elle me rend compte de sa filature :

— Lady Kimberley a gagné la rue Ilwraith. Est entrée
dans trois maisons, au 5, au 26, au 46. Elle n’est restée
nulle part plus de quelques minutes. Ensuite elle a pénétré
dans le jardin d’une maison inhabitée, au 105. J’ai attendu
deux heures qu’elle en sorte.
— Deux heures ! Tant que ça !
— Montre en main ! Tu me connais Mabie ; je suis
l’exactitude policière personnifiée !
28
(Je me prénomme Francine — Froggie ou Frenchie
pour les Australiens. Jess est la seule à me baptiser Mabie,
du nom de ce personnage qui, chez Shakespeare ou pour
les marmots anglo-saxons, est la Reine des fées. Je n’ai
pas vérifié cette affirmation ; je serais trop déçue qu’elle
ne soit pas vraie).
— Je n’en doute pas, ma chérie. Le métier de détective
privé exige énormément de patience. Il n’est certes pas à
la portée de la première venue. Qu’a-t-elle fait de tout ce
temps notre mystérieuse lady ?
— J’ai regardé au travers de la haie. Elle était invisible.
Ou la maison la cachait ou elle était à l’intérieur.
— Bien raisonné. Elle ne faisait donc aucun bruit ?
— Aucun.
— Cela ne m’étonne pas ; c’est une personne très
secrète.
— Tu n’es pas déçue ?
— Non ? Au contraire ! Tu as été formidable !
— Il faut tout de suite que tu exagères ! Tu me tiendras
au courant de ton enquête ?
— Promis ! Juré !
— Encore un mot… Est-elle dangereuse ?
— Elle n’est pas armée. Je la crois plutôt malheureuse.
Très malheureuse !
* * *
Je tire la cloche du numéro 5. Une centenaire chinoise
(bi ou tricentenaire si, en Chine, on compte les années au
nombre des rides du visage) ouvre la porte lentement, sans
un grincement. Je me présente comme l’infirmière de
Lady Kimberley et annonce que je suis à la recherche de ses
lunettes… dans un boîtier noir… Ne l’aurait-elle pas
oublié chez vous hier ?
Le visage de la vieille poupée asiatique revêt une
expression de ravissement intense et ses lèvres en
cul-de29 poule me délivrent un roucoulis joyeux dont j’apprécie les
harmoniques nasales mais dont le sens m’échappe. Une
hilarité soudaine porte à l’aigu les dernières notes de son
babil tandis que son regard s’embue de plaisir.
J’esquisse une courbette. Ma minuscule interlocutrice,
en état d’apesanteur, s’enfonce dans son couloir.
Au numéro 26, en haut du perron que je n’ai pas encore
gravi, une porte s’entrebâille ; une grosse moustache grise
se risque au dehors un court instant et la porte se referme.
Par-dessus un mur de clôture m’arrive une voix
désincarnée :

— Il est grec. Pardonnez-lui, il ne sait pas un mot
d’anglais !
— Ah, bon ! dis-je en français.

Au numéro 46, Dick et Mayra, un couple de retraités,
prennent le thé dans leur jardin. Ils m’invitent avec autant
d’empressement et de délicatesse que si j’étais la reine
d’Angleterre. Lorsque les tasses sont vides, nous avons
déjà beaucoup bavardé, du kumquat et de la piscine entre
lesquels nous sommes installés, des plantes grimpantes qui
fleurissent la haie et les murs de la villa, de la France et de
l’état de Victoria. On étale sur la nappe des photographies
de famille, enfants et petits-enfants. De leur vie qui, de
Malte, les a conduits en Australie via l’Égypte, je n’ignore
plus grand-chose et quand j’expose enfin le but de ma
visite, Dick, un rien narquois, observe :

— Elle ne portait pas de lunettes !

Je suis confuse d’avoir inventé ce prétexte. Que me sert
de mentir à ces généreuses personnes ? L’inspecteur
Froggie prend le large. Libérée, l’infirmière que je suis leur
confie la mort de sa grand-mère, l’entrée de Lady
Kimberley dans son existence et son enquête…
30 — Nous ne connaissons pas de maison abandonnée
dans ce secteur. Quel serait son numéro ?
— Le 105.

Dick et Mayra se sourient.

— Le mieux est de nous rendre compte sur place. En
êtes-vous d’accord Francine ?

Nous descendons une allée entre deux rangées de
rosiers. Dick me fait humer quelques roses de sa création, en
détache une qu’il me présente, en cueille une seconde qu’il
offre à Mayra. Sous une voûte de buis, nous débouchons
dans la rue.
Le quartier dort à l’écart des grandes voies, dans la paix
des zones résidentielles. Sous les gums (eucalyptus
semirésineux) qui ombragent les trottoirs nous ne croisons
qu’une femme, ni jeune, ni vieille, de noir vêtue et un
homme âgé cahotant sous le poids de l’ennui.

— C’est la maison de Flo ! déclare Mayra devant la
barrière du numéro 105. Elle n’est pas abandonnée. Flo et
Ron, de bons amis, sont actuellement en Europe. Mark,
leur fils, a charge de l’aérer et de tondre la pelouse. Mais il
habite Mount Waverley où le retient son imprimerie. C’est
assez loin et ses visites sont espacées. Entrez ! Nous
sommes ici chez nous.

L’arrière-cour est un monde isolé que des buissons
enferment. Des camélias croulent sur le gazon. D’une
pergola que se disputent deux treilles, l’une de muscat,
l’autre de fruits de la Passion, des tourterelles s’envolent
vers la cime d’un jacaranda.
Dick vérifie la fermeture des portes.

31 — Est-il possible que Lady Kimberley soit liée à vos
amis ?

Dick et Mayra se consultent. Ils en doutent fort.

— Que viendrait-elle faire ici ? On ne pénètre pas sans
raison sur une propriété privée.
— Votre protégée nous a demandé hier si nous
connaissions dans le quartier un certain Less Boynton
McTurney. Peu après, elle nous a demandé si nous la
reconnaissions. La question nous a émus ; nous aurions été
fâchés de ne pas reconnaître une personne de notre passé
dont le visage aurait radicalement vieilli. Elle nous a
suggéré que, peut-être, nous l’avions connue sous un autre
nom. J’ai cru qu’elle nous taquinait. J’ai cherché sur elle
les traits d’une amie d’enfance qui aurait changé de nom
par mariage sans que nous le sachions. Mais elle était
tendue, bizarre. Dick l’a prise pour une dérangée mentale.
— Son comportement est étrange. Je suis parfois
choquée qu’en dépit de la sympathie réelle que j’éprouve pour
elle, elle ne me confie rien de ce qui l’agite. Elle se défend
farouchement mais j’hésite à dire qu’elle est une malade
mentale.
* * *

L’inspecteur Froggie, avec la complicité de Mayra et de
Dick a monté une planque au numéro 105. Il veut savoir
pourquoi Lady Kimberley revient, à la même heure, visiter
ce jardin.

Elle ne saurait plus tarder. Le bus qui probablement
l’amène vient de passer… Le portillon grince… Émoi
chez les tourterelles…
La voici. Elle est si proche qu’instinctivement nous
reculons à l’intérieur de la pièce. Nous laissons passer
32 quelques secondes et revenons coller nos yeux aux
louvres. Elle jette aux oiseaux des poignées de graines qu’elle
tire d’un sac suspendu à son avant-bras. Les tourterelles se
les disputent à ses pieds. Elle leur parle. L’une d’elles
volette sur ses chaussures. Un wattle-bird traverse l’espace
au-dessus de sa tête en lançant un cri de voyou, de voyou
qui siffle les filles au coin des rues…
Le sac est vide. Quelques tourterelles la suivent ; un
mâle fait la roue autour d’une femelle ; elle les écarte. Si
le scénario se répète comme les jours précédents elle va
s’approcher de la porte ; elle éprouvera la résistance de la
poignée et sans insister elle ira s’asseoir sous le jacaranda.
Et, en effet, elle enchaîne chacun de ces actes en
automate…
Maintenant assise, elle écoute… Quoi ? Nous
entendons les craquements des tôles qui se dilatent sur le toit de
la véranda, le rire d’un kookaburra au loin…
Prie-t-elle ? Son attitude est plutôt celle d’une
spectatrice de cinéma, à ceci près que le film se déroule dans sa
tête. Spectatrice droguée, cataleptique. La vie a quitté son
visage. Dos raide. Elle est transformée en un bloc de
silence…
Sa détresse m’étreint. Est-elle condamnée à une mort
prochaine ?
Le temps s’éternise. Le soir descend sur les villas. Les
autos circulent plus nombreuses. Dick somnole dans un
fauteuil. Je m’impatiente dans le mien :

— Dites-moi, Mayra, ne pouvons-nous sortir sans être
vus par une autre porte ?
— Nous n’avons pas toutes les clés.
— En ce cas, je vais me montrer seule. Elle ne prendra
pas peur…
— Attendez le dernier bus. Si elle le manque nous vous
inviterons toutes les deux à partager notre repas ; ensuite
vous la ramènerez à Box Hill ou à l’hôpital.
33 — Je suis désolée de vous causer tant d’embarras.
— Ne vous excusez pas. Il est évident que cette
personne a bien besoin de nous. Aidons-la.
Puisqu’elle veut pénétrer dans la maison, pour quelque
raison que ce soit, facilitons-lui la tâche. Laissons la porte
ouverte. Nous l’accueillerons à l’intérieur.
* * *
Nous nous retrouvons dès le lendemain, en attente, non
plus derrière les louvres mais dans une salle à manger
embellie par la vue des Dandenongs dont la chaîne se dessine
en bleu à l’horizon.

Le bec-de-cane s’abaisse, s’immobilise, s’abaisse
franchement. La visiteuse avance dans le couloir. Nous ne
pouvons la voir. Nous interprétons le bruit feutré de ses
pas… Elle examine les lieux, le bouquet de roses sur le
guéridon, se dirige vers le salon où un second bouquet
l’invite à entrer ; si elle s’enhardit plus avant elle en
découvrira un. troisième et un quatrième, des merveilles,
disposés sur une table parmi la porcelaine des tasses et le
cristal des verres. Sera-t-elle sensible au langage de nos
fleurs ?
À l’oreille nous suivons sa progression. Quand elle
s’arrête nous prions mentalement pour qu’elle ne
rebrousse pas chemin. Dans cette éventualité je me tiens
prête à lui couper la retraite.
Plus un glissement ! Plus un souffle ! File-t-elle à la
française ? Je sors par la fenêtre, contourne la villa et
revient par le couloir, derrière elle, aussi naturellement que
me le permet ma précipitation.
Elle est apparue sur le seuil de la salle à manger et,
figée sur place, l’air égaré, a émis une sorte de soupir, un
Oh ! à peine audible.
Mayra vient à elle, accorte, rayonnante :

34 — Nous nous connaissons ! Entrez, vous êtes chez des
amis ! Et voici Francine que je n’ai pas besoin de vous
présenter.

L’intruse me fixe avec reproche.

— Mais oui, Lady Kimberley, c’est un complot ! Et je
ne vous cacherai pas que c’est moi qui l’ai organisé. Dick
a dépouillé ses rosiers pour vous et Mayra nous a préparé
une collation. Ce sont les amis les plus sûrs, les plus
discrets, les moins inquisiteurs du monde. Ils ne vous
demanderont rien que de vous asseoir à leur table.
Faitesleur plaisir ! Voulez-vous ?

Je peux à peine soutenir ses yeux couleur de ciel
surchauffé. Elle ignore Dick qui esquisse le mouvement de
lui avancer une chaise et Mayra qui le retient d’une main.
Se souvient-elle d’eux ? C’est à moi qu’elle s’adresse :

— Je suis entrée une première fois dans ce jardin pour
m’y reposer à l’abri des regards. Les tourterelles, la
pergola, le calme m’appelaient. Je m’y suis sentie chez moi. La
maison aussi me parlait. Elle aurait pu être la mienne. Elle
l’a été peut-être ? Comprends-tu cela ? Comprenez-vous ?
L’agressivité contenue de la voix déroute nos hôtes.

— Non ! Vous ne le pouvez… Et, droite, raidie, nous
dominant tous les trois, elle déclare à regret :

— Je ne suis pas Lady Kimberley…

Nous retenons nos souffles. (Je n’oublierai jamais
l’inconnue qui avait refusé de s’asseoir et qui s’arrachait
les mots de la gorge tandis que nous-mêmes restions
debout).

35 — Au poste de police il y avait une vue des
Kimberleys. Quand on m’a demandé mon identité, j’ai dit : Je suis
Lady Kimberley. Le sergent me l’a fait répéter avant de
l’inscrire…
Je ne sais pas qui je suis…
Je n’ai pas d’âge…
Je viens de naître…
Adulte tout de suite. Ni enfance. Ni jeunesse… Je me
cache…
Je suis née à l’aéroport. Je ne sais d’où je viens…
D’un avion ? J’attendais dans le hall. Le personnel
prétend que j’y ai passé plusieurs nuits. On m’a signalée à la
police qui m’a recueillie puis confiée au Docteur Marshall.
Il m’a obtenu un logement à l’hôpital. J’ai perdu la
mémoire des cinquante années de ma vie… C’est l’âge que le
Docteur Marshall me donne…
Ai-je un mari ? Des enfants ?
La police l’espère. Elle espère qu’ils se mettront à ma
recherche…
À l’aéroport, je tenais la photographie d’un homme
jeune. C’est peut-être lui que j’attendais. La photographie
porte son nom au dos, Less Boynton McTurney et une
inscription, Box Hill, 21 mai 1939. Elle est ancienne.
M’aidera-t-elle à retrouver mon passé ?
Le Docteur Marshall m’affirme que mes années
perdues resurgiront au moment où je m’y attendrai le moins,
au coin d’une rue, n’importe où. Je les cherche dans les
Jardins, dans la foule, ici à Box Hill. Mais comment se
faire reconnaître dans une ville de trois millions
d’habitants et qui reconnaître ?
Déjà j’embarrasse l’équipe de l’hôpital. Mon
hébergement y est provisoire. Trop jeune pour une maison de
retraite, pas assez nut pour un asile psychiatrique. Ma
fortune le jour de ma naissance se montait à cent vingt-trois
dollars et soixante-cinq cents.
36 Je travaillerai dès qu’on me remettra en liberté… Que
sais-je faire ? Cela reste à découvrir !

Nous ne sommes pas immédiatement sûrs que ce
discours coupé de silences soit achevé ; nous attendons une
suite qui ne vient pas. Après un moment d’embarras,
doucement et fermement, Mayra dit :

— Prenez place à la table. Vous êtes de notre famille.
C’est Dieu qui vous envoie. Ayez confiance.

Pendant qu’un semblant de chaleur nous gagne
j’interprète malgré moi le récit de l’Inconnue. Errance,
police, hôpital… ?
N’est-elle pas une aliénée en fugue ? A-t-on jamais
entendu parler d’un pareil cas d’amnésie ? Un Alzheimer ?
37




Mes yeux me tourmentent. Et je sais pourquoi. Parce
que je ne cesse de les interroger et qu’ils sont incapables
de me répondre. Ils ne se souviennent de rien, ni d’avoir
ri, ni d’avoir pleuré. Ils ne se souviennent pas d’avoir été
des yeux de fillette, des yeux de jeune fille, des yeux
d’amoureuse. Ils ne se souviennent pas d’avoir été
embrassés. Ils ne se souviennent pas d’avoir admiré. Ils ne se
souviennent d’aucun orage. Ce sont des yeux morts. Je
promène dans les rues des yeux morts.

Mon corps est à l’avenant ; son histoire est perdue ; ce
n’est qu’une mécanique qui mange, excrète et qui sent
naturellement mauvais. Tout ce qu’il secrète, élimine,
suintements et fluides, pue. Et j’habite ça !

Dans cette cage nauséabonde je suis enfermée près
d’une machine détraquée que je ne sais pas remettre en
marche, dont le fonctionnement échappe aux prétendus
spécialistes. (Ils comptent sur le hasard, un choc, une
rencontre qui la remettrait en branle !)

Je souffre de ma mémoire comme on souffre d’un
membre amputé. J’ai mon passé en permanence sur le bout de
la langue. Du moins je veux le croire. Je fais des efforts
mentaux désespérés pour en saisir quelque chose, une
forme, une couleur, un commencement, un rien. Je ne
cesse pas d’espérer ; je n’arrête pas de désespérer. Je
renonce et recommence. Je suis seule dans mon désert
près de ma mécanique en panne. Si, au moins, je savais
que quelqu’un m’y cherche… Un fils ?

38 À Saint-Jean-de-Dieu il y a une vieille qui perd la tête.
Elle ne sait plus qui elle est, où elle est, ni ce qu’elle fait.
On rit d’elle ou elle agace ou on lui parle comme à une
crotte de chien.
Je suis semblable à cette vieille…

Mais ils sont tous mes pareils. Tous, Froggie et les
autres croient savoir d’où ils viennent parce qu’ils ont des
parents. Qu’on les interroge : dès leur arrière-grand-père
ils perdent leur lignée. Elle s’est enfoncée dans la nuit de
l’oubli. D’un film qui compte des milliards d’images ils
n’en voient que trois, à peu près claires, de leur famille :
son présent, son passé récent, son futur immédiat et de ces
trois images ils tirent l’impression de connaître le film en
entier ; elles les rassurent !

Ils sont trop occupés à fabriquer des gosses pour s’en
rendre compte. Ils se font un devoir, une gloire de
transmettre la vie sans savoir ce qu’est la vie.

Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Questions
indécentes pour des gens qui tirent leur raison d’être des peurs
qu’ils ont surmontées, de leur aveuglement volontaire et
de l’absurdité de leurs divisions.

Frenchie ne fait pas exception ; elle se fiche des débuts
de l’humanité, ne s’interroge pas sur sa propre nature. Il
lui suffit d’avoir eu une enfance ! On lui a torché les
fesses ; on l’a langée, embrassée, protégée ; on lui a tout
expliqué, école, catéchisme. Plus rien à redouter ! Plus de
craintes ! Tout est clair !
On l’a applaudie quand elle a choisi d’être infirmière.
On l’a félicitée pour sa générosité. On l’a aveuglée,
anesthésiée. On lui a administré à titre préventif un traitement
proche de celui qu’elle administre à ses agonisants : Pas
d’angoisse ! De l’aspirine ; du valium, de la morphine et
39 dans les ultimes minutes, des mensonges caressants et des
embrassades-rendez-vous…
Moi, pas d’enfance, pas d’adolescence. Je n’ai jamais
eu vingt ans, ni trente, ni quarante. J’arrive tout juste au
monde. Je vis dans un sac de peau avec une personne qui
m’est totalement inconnue. Et vous me laissez seule avec
elle ! J’ai peur de vous.

Fils, dont je ne sais même plus le nom, où es-tu ?
40





— Docteur Marshall, vous m’avez chargé de percer une
énigme. Mission accomplie. Lady Kimberley n’est pas
Lady Kimberley.
— Qui est-elle ?
— Elle n’en sait rien elle-même. Vous ne l’ignoriez
pas. Pourquoi m’avez-vous fait marcher ?
— Ne vous emballez pas ! Jusqu’à ce jour elle nous a
interdit de divulguer son infirmité. Elle refuse même que
la police placarde sur les murs de la ville un avis de
recherche avec portrait… Nous ne la contrarierons en
aucune façon afin de favoriser le retour de sa mémoire si
la mémoire doit lui revenir… Vous avez remporté un réel
succès. C’est un premier pas. Cependant le mystère de son
identité reste entier et l’angoisse qu’elle en ressent risque
de détériorer de façon irréversible ses fonctions mentales.
Mais, indiscutablement, le fait qu’elle se soit confiée à
vous est très encourageant. Il ouvre un espoir.
Racontezmoi sans rien omettre la conversation que vous avez eue
avec elle. Nous aviserons ensemble des suites à lui donner.
* * *
— Lady Kimberley, il faut vous débarrasser de ce nom
tout juste bon pour une actrice ! Un nom est important. Il
détermine la personnalité. Quelle vie espérez-vous
commencer sous un nom aussi peu crédible ?
Les employées de l’hôpital ne le prennent pas au
sérieux. Elles se chuchotent que vous êtes bizarre.
Donnezleur un prénom chrétien en pâture en attendant de
récupérer celui de votre baptême et vous constaterez leur
41 changement d’attitude. Voulez-vous que nous le
choisissions ensemble ?

Calendrier en main, j’énumère un à un les prénoms des
saintes que les Églises honorent : Lucy, Alice, Agnès,
Ella, Prisca, Maureen, Jane… Je l’oblige à les répéter après
moi. J’escompte que le prénom sous lequel elle a été
connue lui paraîtra plus familier que les autres, plus aisé ou
plus agréable à prononcer. Elle collabore docilement.
L’usage australien abrège la plupart des prénoms : Sue
pour Suzanne ou Betty pour Elizabeth. Je ne connais pas
tous ces raccourcis. Je l’interroge. Elle répond sans trop
hésiter : Beverley-Bev ; Florence-Flo ; Katherine-Kate ;
Peggy-Peg… La liste s’épuise…
Yvonne ? Sa voix s’altère. Yvonne… Yvonne ? Elle
caresse les syllabes. Mon Dieu, Mon Dieu, aidez-nous ! Un
effort ! Lady Kimberley. ! Yvonne, est-ce Yvy ? Oui !
Oui ! Yvy ! Êtes-vous Yvy ?
Très long silence…

— Vous avez trébuché sur Yvy ; aimez-vous ce
prénom ? Yvonne ? Cherchez ! Vous brûlez.

Elle secoue la tête, navrée.
Je range mon calendrier. Encore un échec. J’essaie de
cacher ma déception.
— Voulez-vous qu’on vous appelle Yvonne ?
— Non. Choisis-moi un prénom qui te plaise. Je
l’aimerai.
— Merilee !

Elle est étonnée, ferme les yeux…

— Est-ce qu’il me va ?
42 — Comme un gant ! Vous avez triste mine ; il est gai !
Vous êtes austère ; il chante ! Exactement ce qu’il vous
faut ! Vous l’adoptez ? Merveilleux !
Maintenant, hum, vous avez le droit de remercier votre
marraine. Cela se fait, Merilee !

Ses lèvres pâles daignent me sourire. Je l’étreins. Nous
nous embrassons.

— Mieux que ça !

Nous nous étreignons à nouveau. Je la secoue un peu :
Merilee tu te nommes ! Merilee tu n’es pas encore !
Merilee tu seras !
* * *
La nouvelle s’est répandue à tous les étages de
SaintJean-de-Dieu. Lady Kimberley était une amnésique. Lady
Kimberley n’est plus. Merilee s’est remémoré son
prénom ! On est soulagé. On la félicite. On félicite le Docteur
Marshall qui n’en est pas spécialement ravi. On l’accuse
de modestie ; un comble !

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Miss France ?

Je le mets « au parfum » (dernière parole de
l’inspecteur Froggy) :

— J’ai cherché à vous en parler ces jours derniers mais
vous vous étiez évaporé. Votre secrétaire était si heureuse
de votre absence que j’en ai épouvé de la peine pour vous.
— Vous êtes très charitable mais la joie de Rhian avait
une autre raison. Sachez que, jeudi, à Sydney, je me suis
vu décerner l’honneur de défendre vos intérêts personnels
en ce pays. Je suis désormais votre protecteur.

43 (M’aurait-il épousée sans que je le susse ?)

— Depuis jeudi je suis Consul de France !
— Vous ne savez pas un mot de français !
— Rhian le parle couramment. Elle vous expliquera
dans votre langue que, de ce jour, sans changer de bureau,
elle remplit, le matin, les fonctions de secrétaire médicale
et, l’après-midi, celles de secrétaire de consulat, pour vous
servir.
— Merci, j’ai acquis la nationalité australienne depuis
belle lurette (vingt-trois mois moins quelques heures) !
— Moralement il est dans mes nouveaux devoirs de
veiller sur vous. Vos soucis ne trouveront pas de meilleur
auditeur.
— Cela tombe bien. J’ai une requête à vous adresser
concernant une ressortissante australienne…
— Votre Merilee ? J’aimerais en discuter, hors de ces
murs, au restaurant par exemple. Êtes-vous libre ce soir ?
— Moi, je rêvais de réunir le petit, tout petit monde de
Merilee : le sergent Shipway, Mayra et Dick Vella, vous et
moi. Un médecin, un consul, un représentant de l’ordre
public, deux grands cœurs et une obscure infirmière. Ce
n’est qu’un noyau, mais qui se vanterait d’avoir trouvé
mieux autour de son berceau ? Quant au lieu de réunion, il
est tout indiqué : chez les Vella ; la décence ne permet pas
qu’on les convoque ailleurs.

La réunion s’est prolongée jusqu’à une heure du matin.
Nous avons fêté la nouvelle dignité du Docteur Marshall ;
le sergent Shipway a évoqué le travail des hommes de
police dans l’Outback au début du siècle ; Dick ses nuits
dans le bush à l’époque où il traçait des routes ; Mayra
s’est remémoré quelques épisodes de sa vie en Égypte au
temps où elle était lectrice d’une riche anglaise. Je n’ai pas
chanté ma Normandie (C’est pourtant le pays qui m’a
donné le jour). Le champagne m’avait tourneboulée. En
44 outre j’étais gênée par le regard du sergent Shipway et le
sourire de Mayra.
Le regard du sergent disait :

« Un toubib aussi empressé autour d’une infirmière ;
une infirmière aussi libre avec son toubib : histoire
connue ! Pas besoin de dessin ! »
Le sourire de Mayra tenait un langage semblable, plus
attendri en sa forme. Il n’a pas manqué de m’influencer
puisque, à une heure du matin, j’ai repoussé l’invitation du
toubib-consul à prolonger notre conversation dans une
boîte de nuit. Le courage qu’il m’a fallu ! J’adore danser.

Nous avons malgré tout étudié le cas Merilee.
Parole avait été donnée au sergent. Les explications de
Merilee en salle de police, embarrassées ou décousues ou
contradictoires, l’avaient amené à penser qu’elle cachait la
vérité ou qu’elle perdait la tête. Une amnésique, c’est une
cliente peu fréquente dans un commissariat. Les gens de
sac et de corde, les ivrognes dessoûlés, les prévenus en
cravate perdent automatiquement la mémoire de leurs
méfaits devant un uniforme, mais une véritable amnésique,
jamais il n’en avait reçu.

Il nous avait résumé son interrogatoire :

« Cette photographie était-elle bien à elle ? Ne
l’auraitelle pas ramassée sur un trottoir ? Dans un autobus ? Un
magasin ? Oui ? Je vais vous ramener à votre domicile ;
indiquez-moi le chemin… Où ? À Box Hill, chez vous !
Où se trouve Box Hill ? Enfin quoi, connaissez-vous
Melbourne ? Non ?… Pas de problème ! Nous allons nous
promener ensemble. Dès que vous reconnaîtrez votre
quartier, votre rue, avertissez-moi, nous nous arrêterons. »

45 Il avait sillonné lentement des kilomètres de rues.
Après quoi, ayant décidé de recourir à un médecin, il
s’était dirigé vers Saint-Jean-de-Dieu.

L’enquête allait redémarrer maintenant que cette pauvre
dame consentait à la diffusion de son portrait dans les
lieux publics, les journaux et sur les écrans de télévision.
Jusqu’à présent on avait été limité. Les services avaient
alerté les consignes des gares ferroviaires et routières, les
aérogares, les dépôts de bus, en vue de récupérer des
bagages éventuellement abandonnés. En dépit du temps déjà
écoulé, on gardait l’espoir que ces recherches aboutissent ;
encore que… une amnésique pose ses valises n’importe
où… en pleine nature aussi bien. Ils sont oubliés jusqu’à
ce qu’un promeneur bute contre… comme les cadavres
dans les affaires criminelles.

Les listes de personnes portées disparues n’avaient rien
donné non plus mais c’était idem : il y a des disparitions
non signalées et des disparitions tardivement
découvertes… La photo de McTurney n’avait pas été plus bavarde.
Un gars de ce nom a tenu un garage à Fitzroy Crossing.
Un dingue de la moto. A couru des compétitions à
Bendigo, à Rockhampton, à Perth, dans toute l’Australie et il a
disparu à son tour.
Ah, si Madame Merilee retrouvait rien qu’un petit bout
de mémoire, on percerait le mystère en un temps record !

Le pronostic de Monsieur le Consul à ce sujet était
réservé. Une amnésie capable d’effacer d’un seul bloc un
passé de cinquante années était pour lui – et pour ses
collègues – une première. Les examens n’avaient décelé
aucune anomalie cérébrale. Ils se perdaient en conjectures
quant à ses causes. Elle ne résultait pas d’une agression
physique. Pas d’éraflures ni traces de coups ou d’injection.
Elle était d’ordre organique ou psychologique.
46 D’ordre psychologique : émotion violente, peur ou joie
dévastatrice. Un choc contraire provoquerait-il la
guérison ? Rien de moins sûr… Le désordre de la mémoire
pouvait être l’aboutissement d’une lente et longue torture
mentale…
D’ordre organique ? En dépit des avancées récentes de
la science médicale, le fonctionnement du cerveau restait
un mystère. Américains et Japonais avaient ouvert la voie
à l’étude des structures cérébrales, des neurones, de leurs
liaisons, de leurs échanges ; les perspectives étaient
éblouissantes mais sans retombées pratiques applicables à
notre amie…
Si nous sommes réunis ici ce n’est pas pour un constat
d’échec. Sans abandonner l’espoir de rendre à Merilee sa
vie passée, nous devons parer au plus pressé et le plus
pressé est de lui donner une vie dans le présent : un statut
social, des activités régulières, un domicile personnel et
une indépendance économique. Ses conditions actuelles
sont aliénantes ; elles menacent sa personnalité.
Elle a fait sous les auspices de Miss France, de Mayra
et de Dick un pas considérable. Pour vous, par affection,
elle a accepté de devenir Merilee. Mais être Merilee,
qu’est-ce que cela signifie ? C’est un coup de cœur et c’est
beaucoup ; c’est le moteur d’un devenir à inventer, à
concrétiser dans le quotidien. Comment ?
En aidant Merilee à trouver un emploi, une maison,
d’autres amis, des activités culturelles. Pour nous Merilee
est un grand bébé qu’il faut armer et orienter. Nous avons
la responsabilité de créer une femme adulte.

— Notre maison lui est ouverte, avait glissé Mayra.
— La question d’un domicile personnel est importante.
Votre amie souffrirait d’être assistée, avait rétorqué
Marshall. Choisir une maison, en payer la charge, est essentiel
pour sa rééducation telle que je l’entends…

47 La mousse de champagne m’éclatait en bulles dans la
tête. Elle endormait le sergent qui n’osait ouvrir davantage
son col de chemise. Au contraire elle réveillait les jeunes
énergies de Dick qui approuvait vigoureusement chaque
proposition du médecin.
Mayra n’avait pas vidé sa coupe, ne perdait rien du
débat et souriait à tous.
Le monde partait insensiblement à la dérive et moi
avec. Néanmoins j’ai retenu l’essentiel des décisions
prises ce soir-là : Mayra, Dick et moi devions poursuivre
l’étude des comportements de Merilee, noter ses désirs,
ses attirances, ses répulsions, ses gestes suspendus, à
chaque moment de la journée, à sa toilette, à table, à
l’intérieur, à l’extérieur, devant les vitrines, face aux
animaux…, afin de reconstituer sa personnalité acquise et
délimiter les champs de mémoire que l’amnésie n’avait
pas atteints.
Elle semblait n’avoir rien perdu de son vocabulaire ;
son langage véhiculait des renseignements sur ses
origines. Il avait déjà, lui, quelques idées sur ce point. Il ne
nous les livrait pas, par crainte de nous influencer ; nous
devions procéder à notre propre récolte…
Nous aurions aussi à enregistrer ce qui relevait de la
mémoire des muscles. Savait-elle, par exemple, aller à
bicyclette ? Monter un cheval ? Jouer au tennis ?
Conduire ? Taper à la machine ? Coudre ? Broder ?…

Ceci se passait un été à Melbourne. Un printemps,
plutôt. Les matins étaient encore froids, bien qu’à Melbourne
les températures ne soient pas des repères fiables.

Au printemps suivant Merilee est employée à la réserve
animalière de Healesville. Elle vend des tickets à l’entrée,
des souvenirs à la sortie. Elle renseigne les visiteurs, se
laisse photographier, un koala dans les bras, ou prend des
photos d’enfants parmi les kangourous. Elle loue dans
48 Healesville un studio neuf. Elle rend de fréquentes visites
à Mayra et Dick qui la gâtent. Je me suis attachée à elle
comme à une sœur aînée qui aurait été enlevée à son mari
et à son fils, malade, exilée en pays étranger. Extrêmement
fragile.

De sa vie antérieure elle garde une vergeture
abdominale. Marshall lui a confirmé, après examen, qu’elle est la
séquelle d’une grossesse. Il l’a aussitôt mise en garde.
Attention ! Une grossesse n’est pas une naissance. Les
fœtus ne viennent pas tous à terme. Un certain nombre
meurent avant la naissance.

Quelles horreurs ne lui avait-il pas chantées ! Elle est
mère ; son instinct ne la trompe pas ! Aucune puissance au
monde ne lui arrachera cette conviction. Et son enfant est
vivant ! Elle le retrouvera ! Elle l’affirme avec une si
froide assurance qu’elle me persuaderait de la chose si je
ne percevais pas en elle une exaltation inquiétante.

— Quel âge me donnes-tu ? La cinquantaine ? Soit !
Calcule avec moi. Cet enfant, comme la plupart des mères
je l’ai mis au monde entre vingt et trente ans. Il a donc
entre trente et vingt ans. Il est plus grand que sa mère ;
cela ne te surprendra pas ! Une fille ? Certainement pas. Je
ne la sens pas. C’est un costaud terriblement charpenté qui
n’a peur de rien ni de personne. Il te plaira, ne sois pas
jalouse. Tu verras ! Tu verras !
Elle se complaît alors à filer des rêves roses, à imaginer
une vie familiale à trois ou à quatre s’il est déjà marié,
hypothèse qu’elle ose à peine formuler de peur de me
gêner. La minute suivante elle se livre à des travaux
divertissants ou à une séance de lèche-vitrines ou à une
promenade dans les Dandenongs. Nous partons bras
dessus, bras dessous, alertes de la langue et l’œil critique. Le
médecin-consul m’interrogerait en ces moments-là sur
49 l’équilibre de sa patiente que, mentant à peine, je le
rassurerais par les deux mots les plus australiens qui soient : no
problem (Sir) !

D’autres fois, elle s’inquiète :

— Ne me cherche-t-il pas ? Pourquoi tarde-t-il tant ?
Pourquoi ne remue-t-il pas le ciel et la terre pour me
retrouver ?
A-t-il cessé de m’aimer ? Me fuit-il ? Ai-je été une
mauvaise mère ? Quel drame nous a séparés ? Qui l’a
détaché de moi ?
Peut-être poursuit-il ses études à l’étranger ? Peut-être
continue-t-il à m’écrire à notre domicile ? Mon silence ne
peut que l’alerter ; il prendra des nouvelles auprès de nos
voisins, nos amis, notre famille — qui n’a ni voisins ? ni
amis ? ni famille ? Mais que savent-ils de moi ces voisins,
ces amis ? Ai-je une famille ? Ai-je averti quelqu’un de
mon départ et de ma destination ? Peut-être me croit-on
morte ?… Non ! Mon fils est revenu au pays ! Et il
enquête… Peut-être est-il déjà à Melbourne ? Il se rendra à
la police. Il suffit d’attendre… Encore un peu… Est-il
gravement malade ? Dis-moi Frenchie, est-il malade ?
Lorsqu’elle m’interroge de cette façon, j’ai peur pour sa
raison. Nos promenades à la campagne se raréfient. Elle
préfère se mêler à la foule ; elle dévisage tous les jeunes
hommes correspondant à l’image qu’elle s’est formée de
son fils ; elle interpelle ceux dont les traits offrent une
ressemblance avec les siens.
Elle n’ignore pas que j’ai eu pour Marshall ce que les
commères de mon village natal appelaient une faiblesse,
ce qui fut en fait une expérience libre et volontaire.
Expérience négative pour lui, positive pour moi en cela qu’elle
m’a débarrassée du trouble que me provoquaient ses
assiduités. Il m’a doctoralement expliqué que la nervosité,
l’émotion, la peur ruinent souvent le plaisir d’un premier
50 rapprochement. Il a galamment célébré mes beautés
cachées, s’est engagé à réveiller en moi la Belle au Bois
Dormant et à en faire la plus heureuse femme du monde.
(Causez toujours grand homme aveugle !) Il s’est lassé de
m’importuner et il est retourné puiser dans le vivier de
l’hôpital des poissons qui lui tendent le bec. Je ne manque
pas d’être informée de ses prises ; il y veille !
Ma confidence n’a pas troublé Merilee. Sa vie sexuelle
antérieure ne la tourmente pas ; ses sens sont apaisés.
A-telle été mariée ?

— Je suis capable d’avoir choisi un homme pour faire
ce que tu as fait avec le Docteur Marshall, toi pour rien ;
moi pour avoir un enfant. Cet homme est aussitôt sorti de
ma vie ; à coup sûr il ignore qu’il est père ! Je ne compte
pas sur lui pour me rendre ma mémoire…

Une année, c’est dix ans, vingt ans, quand on attend
aussi désespérément. Les recherches de la police n’ont pas
encore abouti ; aucune étincelle n’a jailli dans la nuit de
Merilee.
51





La vie dans mon appartement est devenue intenable.
Dès la tombée de la nuit j’entends des courses furtives,
des grignotements, des couinements, des dégringolades,
des chutes, des bousculades, des protestations, des
colères. J’ai posé des pièges à souris. J’ai acheté des ratières.
En vain. J’ai interrogé les locataires du dessous et du
dessus. Ils m’assurent ne rien comprendre à mes ennuis. Ils
dorment fenêtres ouvertes et n’ont constaté aucune
intrusion de rongeur. Leurs nuits sont silencieuses…
Je doute de leur sincérité car maintenant leurs voix
étouffées se mêlent au sabbat quotidien qui se tient chez
moi. J’ai craqué, à deux heures du matin. Avec mon balai
j’ai cogné au plafond. Le tapage a cessé pour reprendre
peu après. Alors, à bout de patience, je me suis déchaînée
contre le plafond. Ce grand type, Tim, est descendu en
pyjama. Il était furieux. N’empêche que sa présence m’a
rassurée. Je l’ai remercié. Il s’est calmé. Nous avons bu
un café ensemble et avons bavardé en voisins. Je lui ai
parlé de mon fils. Il sera heureux de faire sa
connaissance !
Le tapage a repris quelques nuits plus tard. Des êtres
escaladent les murs extérieurs en s’aidant des treillis de
bois qui les décorent. Ils tambourinent sur les vitres. Je me
cache sous mon oreiller. Le tapage dure des heures. Le
matin, je ne tiens plus debout.
Tim étant absent je me suis plainte au concierge :

— Ce sont des opossums !
— Des opossums ! Nous en avons de plusieurs espèces
à la réserve. Croyez-moi, même la nuit, je sais les
reconnaître ! Non ! Ce sont des ombres qui utilisent les treillis
52 comme échelles. Des êtres informes et, si vous voulez le
fond de ma pensée, ce sont des gnomes ! Voilà !
— Quels treillis ?

J’ai tendu le bras pour les lui montrer. Il n’y avait plus
de treillis !

— N’y a jamais eu de treillis sur ces façades !

J’ai quitté la place sans un mot car je les ai vus ces
treillis. Ils n’y sont plus ? Pardi, on les a décloués ! Un
complot est monté contre moi ; le concierge en est ; je suis
visée !… Je ne fuirai pas !
* * *
Mon fils s’est dressé dans le noir. J’ai hurlé ma joie
comme une démente. Mon fils ! Il m’a prise dans ses bras
et m’a soulevée de mon lit comme une plume. Il est vrai
que j’ai beaucoup maigri. Tout de même, il est costaud !

— Tu me reconnais ? m’a-t-il demandé.
— Oui…

C’était difficile à dire. Mon cœur l’avait reconnu ; je
serais allée à lui dans une foule, les yeux fermés.

— Non ! Tu ne me reconnais pas ! Il riait de mon
embarras. Regarde-moi mieux. Je suis Steve !

J’ai crié et j’ai pleuré.

— Steve ! Pardon ! Je t’avais oublié.

C’est alors que les gnomes à capuchons ont envahi ma
chambre. Il en surgissait de partout, des hordes entières.
Ils voltigeaient au travers des murs et du plafond en
pro53 duisant des vibrations douloureuses. Steve s’est penché à
mon oreille, m’a chuchoté quelque chose que je n’ai pas
compris. Je craignais que ma tête n’éclate ; j’ai étouffé
jusqu’à l’aube.

Dans la journée je suis à peu près tranquille sauf que
ma collègue Margaret me regarde bizarrement. Elle brûle
de savoir à qui je pense. Je ne lui parle pas de la visite de
Steve qui n’est pas réapparu.
Chaque soir, j’expédie mon dîner et me fourre au lit
d’où il viendra me tirer avec la force prodigieuse de ses
grands bras.
Je ne sais ce qui le retient là où il est. Je m’endors en
l’adorant et des cauchemars me réveillent. L’un d’eux,
particulièrement fréquent me cloue de terreur :
Dans une église mal éclairée une inconnue voilée pose
un bébé sur mes genoux. Nous ne sommes que trois, la
mère, l’enfant et moi. La main du bébé est glacée. Je saisis
l’un des ses minuscules doigts ; il se détache dans ma
paume, puis un autre, puis tous. Qui, au plus sombre de la
nef, gémit si lamentablement ?
L’enfant n’est plus qu’une tache pâle sur mes genoux ;
sa tête s’enfonce dans une brume épaisse au ras du
pavage ; on ne distingue que le trou noir de sa bouche. La
mère est une statue. Je me lève en sueur. Je n’ai pas rêvé ;
la plainte n’a pas cessé. Je l’écoute, les yeux ouverts.
L’enfant n’est certainement pas loin. Je cherche ses doigts
dans mes draps ; je les ai égarés.

Coïncidence ? Dans la boutique où nous accueillons
les visiteurs, Margaret me parle de son unique enfant
(J’ignorais qu’elle en eût un et qu’il fût mongolien !)
Qu’a-t-elle en esprit ? Je lui fais peur ; malgré cela, elle
me répète la même phrase avec insistance : « Il faut
porter sa croix ! »

54 Une nuit, elle me rend visite. Elle s’est approchée en
catimini. Quand je prends conscience qu’elle est là, près
de moi, elle me poignarde à coups de paroles :

— Ton fils est mort !
— C’est faux !
— Mort, te dis-je ! Mort !

Elle choisit pour me narguer l’heure où les lions
rugissent dans la réserve. Ils m’avertissent. Lorsque dans
l’obscurité de ma chambre je devine sa silhouette
incertaine, je ne bronche pas ; je la laisse glisser jusqu’à moi et
je l’immobilise soudain de mes yeux qu’elle ne peut
supporter. Elle tire sa pèlerine sur son visage. Trop tard ! Je
la transforme en une petite vieille, une nabote, une naine
minuscule, pas même une fillette. Elle se ratatine avant de
se mettre à dériver au loin. Bientôt elle n’est plus qu’une
tache noire, un point, plus rien.
J’ai gagné mais bien que lasse jusqu’à la moelle des os
je résiste au sommeil car je sais Steve trop délicat pour me
réveiller.

Au travail Margaret porte un masque tragique ; elle
m’adresse à peine la parole. Cependant elle n’abdique
pas. Elle renouvelle ses attaques nocturnes. Une fois elle
m’a surprise endormie. Elle avait ouvert sur moi un grand
parapluie d’ombre. Je me suis débattue.

— Je sais qui tu es ! Apprends, Margaret, que tu ne
peux rien contre celle qui lutte pour sa vie !

Elle a tenté de résister à mon regard. Inutilement ! Elle
s’est désintégrée.

De jour, au parc, j’ai provoqué une explication :

55 — Où t’es-tu promenée cette nuit ?
— Dans mon lit.
— Sous ton grand parapluie ?

Maintenant qu’elle se sent percée à jour, j’aurai pitié
d’elle. Je lui parlerai de façon à lui montrer que je lui
pardonne, tout en continuant à la surveiller discrètement.

Un backpacker s’est présenté au guichet de Margaret.
En cachette, il m’a fait un clin d’œil. Joie démente ! Je me
suis collée à son côté et à voix basse :

— Je savais bien que tu n’étais pas mort !

Il a jeté un regard autour de lui et n’a pas répondu.
J’ai compris qu’il était suivi et qu’il voulait garder
l’incognito. Alors j’ai examiné plus attentivement les
entrants. Beaucoup étaient des policiers en civil ! Aux
trousses de Steve !
Margaret les a repérés aussi bien que moi et elle ne l’a
pas dénoncé ! Nous sommes réconciliées !
56





Monsieur le Consul m’a convoquée dans son bureau
pour m’informer des nouvelles singulières qui lui sont
parvenues d’Healesville. Le manager de la réserve
animalière a pris la peine de l’avertir en personne que, par ses
propos et ses comportements, notre « protégée » perturbe
son personnel. Le concierge d’un immeuble municipal a
attiré l’attention de la police sur une locataire qui présente
des signes de déséquilibre mental…

Je suis allée enquêter sur place à l’insu de l’intéressée.
J’ai laissé le numéro de téléphone des Vella au concierge,
un brave homme que j’ai réussi, sans peine, à ranger aux
côtés des amis de Merilee. Du manager de la réserve j’ai
obtenu qu’il rassure son personnel et qu’il m’accorde une
quinzaine de jours pour me permettre d’intervenir auprès
de notre protégée en concertation avec le Docteur
Marshall.
En conséquence j’ai imaginé cent moyens, aussi
mauvais les uns que les autres, de confesser Merilee sans la
heurter. Finalement c’est Merilee elle-même qui me
délivra de cette préoccupation.
57


Qui suis-je ?



Sur une pente des Dandenongs où je lui avais fait
goûter un miraculeux Gewurztraminer, alors que je disais des
niaiseries, elle m’interrompit :

— Te rappelles-tu cette histoire d’hypnose que tu m’as
racontée dans les Jardins de Melbourne, un jour comme
celui-ci ?
Je retins mon souffle.

— Je veux me soumettre à cette épreuve.
— La médecine utilise l’hypnose à des fins
thérapeutiques. Ce fut une mode à une certaine époque. Depuis elle
en use modérément. On a mentionné des effets
indésirables. Je me renseignerai si vous y tenez.
— Ma décision est prise. Je veux savoir ce qu’il y a
dans mon sac. Et le plus tôt sera le mieux. Je m’asphyxie.
Trouve-moi quelqu’un de capable. Pas un charlatan.
— Je ne crois pas que les hypnotiseurs abondent dans
les pages jaunes de l’annuaire ; je vais m’adresser à notre
Consul.

À la demande de Merilee les séances d’hypnose ont eu
lieu à Box Hill chez les Vella, en leur présence. J’y ai
assisté. Elle ne se serait pas livrée à un praticien inconnu
sans être entourée par nous. Cet inconnu, un certain
Docteur Green, a limité à un quart d’heure la durée des
interrogatoires. Nous les avons enregistrés. Je pourrais les
recopier les uns au bout des autres. Par souci de cohérence
j’en ferai une synthèse aussi fidèle que possible. D’une
fois à l’autre Green a été amené à répéter certaines
questions pour obtenir des réponses plus précises ou pour les
59 recouper. Lui-même a parfois manqué d’inspiration. Bref
si je recopiais bout à bout ces enregistrements mon texte
serait bourré de redites et inutilement lourd.
Merilee n’a eu connaissance de ses révélations qu’à la
fin de la dernière épreuve. Épreuve est le mot adéquat car
tous les présents ont eu conscience que la patiente
allongée sur un divan peinait à extraire d’inconnaissables
limbes ce qu’on va lire. Nous étions suspendus à son
souffle lent, à ses hésitations, à sa voix monocorde, à son débit
aussi incertain qu’une eau sans pente au milieu des sables.
Je l’entends encore :

Maman se lève très tôt. Le lit que ma petite sœur et moi
partageons avec elle n’est pas un vrai lit. Il est fait de
planches et de branches posées sur des billots. Des feuilles
bourrées dans de la toile à sac forment le matelas.
Pardessus nous tirons une ou plusieurs couvertures durant les
nuits froides.

Maman attend mon père. Je la suis dehors. Debout
sous les she-oaks (casuarinas), tournée vers le point de
l’horizon où le soleil va se montrer, elle frissonne. Je serre
contre mes cuisses ma chemise trop courte. L’eau est
gelée au fond du seau. Maman remue ses lèvres. Je ne
manifeste pas ma présence. Le ciel devient rouge. Elle
m’empoigne, me soulève, mon visage contre son visage.
Elle pleure. Dans ma tête, avec acharnement je me
répète : « Il est mort ! » Je voudrais qu’elle m’entende et en
même temps j’ai peur qu’elle m’entende…

— Qui est mort ? demande Green avec une douce
insistance. La patiente, perdue, finit par souffler : Je ne sais
pas…
(La première séance s’arrête là.)

Nous sommes heureuses ensemble, rien que nous trois.
Pourquoi Maman se désole-t-elle ?
60