Notion de sacré

Notion de sacré

-

Livres
274 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le substantif sacré est d'apparition récente, mais sa définition toujours aussi problématique. Le sacré s'incruste dans le religieux, mais peut-il se transporter ailleurs sous peine de déchoir ? Car la croyance est constitutive de l'essence du sacré. Le sacré est-il autre chose qu'un reflet objectivé d'une croyance, prise au sein d'une société donnée, en accord avec une affectivité ?

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 septembre 2008
Nombre de lectures 230
EAN13 9782296207462
Langue Français
Signaler un abus

La notion

de sacré

Aperçu critique

<9L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06470-6 EAN : 9782296064706

ROBERT LLOANCY

La notion

de sacré

Aperçu critique

L'HARMATTAN

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Michel PIQUET, Le philosophe & la bibliothèque. Études de
mœurs scolaires, administratives voire intellectuelles, lonel BUSE, Du Logos au Mythos, 2008. 2008.

Manthos SANTORINEOS, De la civilisation du papier à la
civilisation du numérique, 2008. Adrian NIT A, La Métaphysique du temps chez Leibniz et Kant, 2008. Michel FA TT AL, Aristote et Plotin dans la philosophie arabe, 2008. François BESSET, Penser l 'Histoire ou L 'Humain au péril de l 'Histoire, 2008.

Dominique NDEH, Religion et éthique dans les discours de
Schleiermacher. Essai d'herméneutique, 2008. Sébastien BUCKINX, Descartes entre Foucault Roger TEXIER, Descartes physicien, 2008. et Derrida, 2008.

Philippe SOUAL et Miklos VETO, L'Idéalisme allemand et la
religion, 2008. Bruno MUNIER, Idéologies, religions et libertés individuelles, 2008. Marie-Noëlle AGNIAU, Médiations du temps présent. La philosophie à l'épreuve du quotidien 2,2008. Christian SALOMON (Textes réunis et présentés par), Marey,
penser le mouvement, 2008. Xavier ZUBIRl, Structure dynamique de la réalité, 2008.

"J'ai fidèlement suivi la trace des moissonneurs et glané les épis de blé, beaux et moins beaux"

Maïmonide (1138-1204). (Épître au Yémen)

"De même que, par nature, tous les hommes désirent connaître la vérité, il y a en eux un désir naturel d'échapper à l'erreur et de la réfuter quand ils en ont la faculté"

Thomas d'Aquin. (1225-1274) (L'Unité de l'Intellect)

"Ce qu'il y a de plus grand au monde, c'est la liberté souveraine de l'esprit [...] jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit toujours rester en éveil et une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensée"

Jean Jaurès (1859-1914) (Discours à la Chambre des députés 1895)

Avant-propos

Le sacré ressortit au domaine du religieux. Cette affirmation, personne ne saurait la récuser. Le sacré n'a de sens qu'en relation avec le religieux. Là encore, chacun pourra en convenir. Néanmoins, l'usage commun de ce mot témoigne que son application à des domaines échappant à la religion est une constante. Qu'est donc le sacré? Cette légitime interrogation, chacun devrait la poser dès le départ d'une réflexion sur cette notion. Qu'est-ce qui le constitue en tant que sacré? Là encore, il conviendrait de répondre à cette question de principe. Cet essai a pour but d'inciter à la réflexion et de tâcher de répondre à ces questions avec le plus de clarté possible. Parmi les penseurs du sacré, il est fréquent de trouver un grand nombre d'ecclésiastiques (quelle que soit, par ailleurs, la "chapelle" à laquelle ils se rattachent) et un plus grand nombre encore de ceux qui, tout en ne revendiquant pas une appartenance sacerdotale, se rangent pourtant sous une bannière ecclésiale (peu importent l'Église, la croyance et le système religieux auquel ils adhérent). Que ceux qui ont la charge d'administrer le sacré le fassent en toute conscience et se comportent en fonctionnaires zélés, il n'y a rien à redire à cela. Ils ne font que remplir le rôle dévolu à leur fonctionl. Par contre, que ceux qui revendiquent le monopole de la gestion du sacré, veuillent aussi accaparer, comme une conséquence logique de leur pratique, celui de l'analyse objective, de la réflexion critique, de la visée rationnelle, il y a là une charge
1

J'emprunte l'expression ''fonctionnaires du sacré" à l'ouvrage de WUNENBURGER (Jean-Jacques).Le Sacré.Paris, P.U.F., 2001.Collection Que sais-je 7, 128 p.

trop lourde pour la leur laisser entièrement. Il y va surtout de la responsabilité de ne pas laisser s'immiscer dans la recherche, des problématiques résultant d'un engagement idéologique préalable. Pierre Bourdieu, dans un texte court mais dense, au titre fort évocateur, Sociologues de la croyance et croyances de sociologues], fait état de cette difficulté. Ce texte explicite avec beaucoup de clarté, les réserves énoncées ci-dessus. Ces quelques passages, les plus représentatifs, exposent la conception du sociologue:
"Y a-t-il une sociologie de la croyance ?.. La sociologie de la religion telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, c'est-à-dire par des producteurs qui participent à des degrés divers au champ religieux, peut-elle être une véritable sociologie scientifique? Et je réponds: difficilement; c'est-à-dire à condition seulement qu'elle s'accompagne d'une sociologie scientifique du champ religieux. Une telle sociologie est une entreprise très difficile; non que le champ religieux soit plus difficile à analyser qu'un autre

(bien que ceux qui y sont engagés aient intérêt à le faire croire)
mais parce que, quand on en est, on participe de la croyance inhérente à l'appartenance à un champ quel qu'il soit (religieux, universitaire, etc), et que, quand on n'en est pas, on risque premièrement d'omettre d'inscrire la croyance dans le modèle..., deuxièmement d'être privé d'une partie de l'information utile [...] "Si le problème se pose avec une acuité particulière dans le cas de la religion, c'est que le champ religieux est, comme tous les champs, un univers de croyance, mais dans lequel il est question de croyance. La croyance que l'institution organise (croyance en Dieu, dans le dogme, etc) tend à masquer la croyance dans l'institution et tous les intérêts liés à la reproduction de l'institution. Cela vaut d'autant mieux que la frontière du champ religieux est devenue floue ... et que l'on peut croire être sorti du champ sans en être réellement sorti. [...] "L'intérêt qui est lié à l'appartenance est associé à une forme de connaissance pratique, intéressée, dont est dépourvu celui qui n'en est pas. Pour se protéger contre les effets de la science... ceux qui
I ln, BOURDIEU 231 p. (Pierre).-Choses dites.- Paris, Éditions de Minuit, 1987.-

8

en sont tendent à faire de l'appartenance la condition nécessaire et suffisante de la connaissance adéquate. [...} "mais en s'enfermant dans l'alternative du partial et de l'impartial, de l'intérieur intéressé et partisan et de l'extérieur neutre et objectif, du regard complaisant, voire complice, et de la vision réductrice, on ignore que l'incroyance militante peut n'être qu'une inversion de la croyance. [...} "Le danger est grand de produire une sorte de science édifiante, vouée à servir de fondement à une religiosité savante, permettant de cumuler les profits de la lucidité scientifique et les profits de la fidélité religieuse. [...} "[il ne faut pas} oublier que, même chez les défenseurs d'une religion épurée de tout ritualisme, dont les sociologues de la religion sont très proches sociologiquement, et chez ces sociologues eux-mêmes, la fidélité religieuse s'enracine (et survit) dans des dispositions infraverbales, infraconscientes, dans les plis du corps et les tours de la langue, quand ce n'est pas dans une diction et une prononciation; que le corps et le langage sont pleins de croyances engourdies" (p. 106-111).

Les précautions prises par l'auteur, la méthode qu'il esquisse, les garde-fous qu'il instaure, tout cela mérite notre attention. C'est pourquoi il est bon de placer ce texte si dense, dès le départ, dans l'avant-propos, comme en exergue, voire comme un avertissement contre toutes sortes de dérives toujours possibles dans ce domaine broussailleux à souhait. C'est pourquoi aussi, concernant les croyances, on doit s'octroyer le droit d'intervenir, sans revendiquer nullement un monopole d'analyse ni une exhaustivité d'inventaire, encore moins une virginité idéologique totalement illusoire et impossible à atteindre. Ce droit, nul n'a la prérogative d'en priver quiconque. On comprendra alors pourquoi, en dépit de ce que d'aucuns pourraient objecter, nous prendrons les références, non parmi les théologiens ou assimilés, mais parmi les auteurs des sciences humaines: sociologues, ethnologues et anthropologues, linguistes, mythologues,... Comme tant d'autres, nous aurions pu prendre nos références dans le vaste corpus des 9

phénoménologues du sacré, de Schleiermacher à Julien Ries, en passant par van der Leeuw, Eliade et tant d'autres. Le choix, car c'est un choix, s'est fait autrement. Un mot encore, cet essai porte comme sous-titre: aperçu critique. Il a son importance. Aperçu indique qu'il n'est nullement dans nos intentions de donner de la notion du sacré un traité qui se voudrait exhaustif ni d'en épuiser la substance. Plus modestement, il témoigne que le propos vise simplement à donner un éclairage sur des notions trop souvent laissées dans l'ombre. Quant au mot critique, il garde ici son sens originel et ses références au mot examen, ainsi qu'au mot jugement. Il s'inscrit en ligne directe dans le sillage de Kant lorsqu'il écrit, que la critique a comme résultat: "un libre et public examen" (préface à la première édition de la Critique de la raison pure). Soulignons le mot libre. Il est plus qu'essentiel, il est capital. Ainsi, par ces termes se trouve exposé le seul critère de cette entreprise, ambitieuse aux yeux de certains, modeste tout autant que limitée, en ce qui nous concerne. Encore sur le sacré, dira-t-on! Tout n'a-t-il pas déjà été écrit, et d'abondance? Que reste-t-il à en dire? Il faut être sûr de soi et bien présomptueux, dans un pareil domaine, pour espérer dire du neuf, pour énoncer des choses qui n'auraient été dites par personne ou estimer émettre des idées qui auraient pu échapper à de grands et beaux esprits. Une telle objection peut, à tout instant, être faite. Qu'on ne considère ce qui va suivre que comme un modeste essai d'une pensée dont on je peux affirmer qu'elle n'appartient qu'à moi, en dépit des audaces ou les outrances que l'on voudra bien y trouver, et que je demande, par avance, de bien vouloir excuser. Le mot "excuser" est peut-être hors de propos, car je n'entends blesser personne, quelles que puissent être et la rugosité et la véhémence de mes affirmations. Personne ne doit se sentir contraint à suivre les conséquences de mes affirmations, lesquelles demeurent totalement personnelles. Ce que je demande en revanche, la seule chose que je revendique, c'est la possibilité d'exposer ma pensée, la liberté pleine et entière de jugement; le reste, les conséquences dont il a été question, il appartient à moi seul de les assumer jusqu'au bout. 10

Introduction

La notion de sacré, fort difficile à cerner il est vrai, est parmi celles, sans doute, ayant opposé une très grande résistance à tous ceux qui ont essayé de l'examiner. Devant toute tentative d'approche, on dirait qu'elle a plaisir à s'esquiver, à se dérober, telle une goutte de vif-argent sur une plaque de marbre. Cette notion semble résister, en particulier, à tout essai cohérent de définition. Il y a là un domaine où il est bien difficile, voire impossible, d'avoir une "idée claire et distincte", selon la règle cartésienne. Face au sacré, la plupart des esprits semblent tétanisés, leur capacité de réflexion annihilée, leur sens critique anesthésié. Ou alors, c'est l'inverse qui se produit; en présence du sacré certains ressentent une espèce de transe, entre le délire et l'extase, à la limite de la possession, ce que Kant appelait
"l'enthousiasme" .

Le sacré attire, il fascine, il sidère. Est-il possible de prendre du recul dans une confrontation avec le sacré? Doit-on se laisser engluer dans les rets qu'il déroule, comme pris au piège par le chant de Sirènes malignes? Quel est le "malin génie" qui cherche à nous perdre dans les artifices de ses subterfuges? Essayons de rompre ce charme, tentons une approche plus réaliste et plus féconde que le simple acquiescement béat, l'acceptation résignée, l'admiration effrénée ou le ravissement hébété. L'abord du sacré a toujours été entaché d'idées subjectives, collatérales, ayant eu pour effet immédiat de vicier la recherche entreprise, en important dans l'étude de cette notion des idées préconçues. Nous croyons penser le sacré, en fait, c'est le sacré qui pense à travers nous. Nos idées relatives au sacré sont bien plus le reflet de nos croyances inaperçues ou inavouées que le résultat d'une recherche objective, passée au crible de la

réflexion et de la critique. Comme le dit P. Bourdieu, il y a dans la façon d'aborder le sacré" des croyances engourdies" 1. On pense le sacré auquel on croit, après seulement, on affirme avoir réfléchi sur son essence. C'est une illusion. On ne voit pas que cette essence n'est que le reflet d'une croyance préalable. C'est une illusion redoublée. En matière de sacré, assertion vaut affirmation, et affirmation vaut démonstration. Ici, il n'est plus question de raisonner, mais seulement de résonner, de se comporter comme une caisse de résonance qui ne produit pas elle-même les sons, mais amplifie seulement ceux qu'elle reçoit dans le champ vibratoire où elle est placée. Cette métaphore est fort utile et très éclairante. En effet, avec le sacré, nous entrons en résonance par sa médiation, avec tout un univers de sens englobant une grande partie des comportements humains insérés dans une société donnée, le tout accompagné d'un arrière-fond historique et culturel d'une amplitude insoupçonnée. Il est une autre difficulté inhérente au sacré même. Celui-ci semble immédiatement compréhensible, ne présentant aucune difficulté d'approche. Nous-mêmes, nous nous sentons proches de lui. Cette proximité partagée procure une impression de transparence ontologique, d'immédiateté donnée à notre conscience, selon la formule de Bergson. Là encore, cette impression est une illusion. Cette chose immédiatement donnée se dérobe à notre conscience, un voile d'incompréhension se lève entre le sacré et nous, dès lors que nous cherchons à en déterminer les modalités. C'est le paradoxe du sacré. Plus nous pensons pouvoir le saisir, moins il se laisse déterminer par notre pensée. La transparence que nous estimions immédiate devient alors un obstacle paradoxalement dressé entre le sacré qui nous fait face et la conscience que nous pouvons en avoir. Reprenons ici les termes de cette dialectique par laquelle Jean Starobinski rend compte, d'une façon on ne peut plus magistrale, de la pensée et de la conduite de Jean-Jacques Rousseau: la

I Voir le texte dans l'avant-propos

ci-dessus.

12

transparence et l'obstacle1. La transparence étant, elle seule et par elle-même, cause de l'obstacle qu'elle engendre. C'est pourquoi, considérant cette dimension paradoxale du sacré, sachant qu'il ne saurait constituer une "donnée immédiate de la conscience", nous entreprenons cette étude en souhaitant qu'elle soit la plus analytique possible. Tel qui est difficile à contenter en toute autre chose, ne se satisfaisant pas de la première explication venue, dès lors qu'il est question du sacré ne pousse pas plus loin son investigation. Le cas le plus extraordinaire, dans l'histoire de la pensée, est celui de Blaise Pascal. Afin de contredire l'adage scolastique "la nature a horreur du vide", comme on le pensait à l'époque à la suite d'Aristote, Pascal multiplie les expériences. Il fait effectuer l'ascension du Puy-de-Dôme à son beau-frère affublé d'un tube de Torricelli rempli de mercure2. Lui-même répètera l'expérience, en variant les liquides, la forme du tube, les lieux. Après seulement, il affirmera comme démontré que, dans la nature, le vide a une existence bien réelle. Toutefois, s'agissant d'envisager les "vérités" de la religion, ce qui est le plus sacré pour lui, ce même Pascal tremblera, frissonnera, se jettera à genoux, griffonnera avec une hâte incompréhensible et fort inhabituelle, sur un parchemin, le résultat de son extase, puis l'enfermera, tel un talisman secret et personnel, dans la doublure
1

STAROBINSKI (Jean).- Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l'obstacle, suivi de sept essais sur Rousseau.- Paris, Gallimard, 1971.- 457 p. 2 On oublie trop souvent que cette expérience fut suggérée à Pascal par Descartes, selon les dires de ce dernier: "c'est moi qui l'ai avisé, il y a deux ans, de faire cette expérience, et qui l'ai assuré que, bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais point du succès"(lettre à Carcavi du Il juin 1649). La lettre au même du 17 août est encore plus explicite. Descartes se félicite de ce que l'expérience ait eu lieu et qu'elle ait confirmé ses idées: "j'avais quelque intérêt à le savoir, à cause que c'est moi qui l'avais prié, il y a deux ans, de vouloir la faire, et je l'avais assuré du succès, comme étant entièrement conforme à mes principes, sans quoi il n'eût eu garde d'y penser, à cause qu'il était d'opinion contraire" (TIll, p. 930). Dans la suite du texte, toutes les références aux œuvres de Descartes seront données selon l'édition suivante, à la diligence de Ferdinand Alquié: DESCARTES (René).- Œuvres philosophiques.- Paris, Ed. Garnier, 19631973.- TI, 823 p; T. II, 1148 p; TIll, 1152 p. 13

de son manteau. Le fruit de cet enthousiasme fébrile ne sera trouvé, dans cette cachette, qu'après sa mort. Est-ce là, un effet de "l'esprit de finesse" ? Car on ne peut invoquer ici cet "esprit de géométrie" dont il s'était si bien servi dans ses découvertes scientifiques. Il est vrai que ce même Pascal pouvait affirmer: "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas". Le sacré, effectivement, est plus du domaine du cœur que de la raison. Pascal est là, fort à propos, par une expérience patente, l'experimentum crucis pourrait-on dire, pour démontrer le mouvement en marchant. Dans la présente étude, contrairement à Pascal, il faut se placer sur le plan de l'analyse rationnelle. Aucune garantie n'est donnée que cette recherche, à son tour, ne va pas tomber dans les mêmes travers dénoncés chez autrui. Il y a quelque présomption à espérer éviter les pièges dans lesquels sont tombés de si grands esprits. Il doit y avoir bien des illusions à se croire naturellement immunisé contre les dangers inhérents à cette recherche. Néanmoins nous ne suivrons pas Régis Boyer, dans l'introduction à son étude sur L'expérience du sacré], lorsqu'il écrit: "Bien entendu, on pourra toujours débattre d'abondance sur le contenu exact à donner au terme Sacré. Ce n'est pas expressément le propos des pages que voici" (p. 5556). Cette absence de détermination de la notion ne le gênera pourtant pas pour en disserter abondamment, dans les dix-sept pages de son étude. Comment, sans savoir, au départ, "le contenu exact à donner au terme sacré", en ignorant ce qu'est sa nature, peut-on décrire "l'expérience du sacré" ? Arrêtons-nous à ce mot "expérience". Dans ce cas précis, que signifie exactement ce terme? De quel genre d'expérience s'agit-il? Y at-il eu expérimentation, mise en pratique d'une méthode expérimentale? Il semblerait opportun, voire nécessaire, de clarifier cette notion d'expérience qui paraît, dans ce contexte, particulièrement floue. Cette désinvolture surprend, le terme est faible. Que penser de celui qui dirait: "je ne sais pas ce qu'est
1 ln Traité d'anthropologie du sacré, sous la direction de Julien Ries, Vol. l, Les origines et le problème de l'homo religiosus.- Paris, Tournai, Louvain-LaNeuve, Desclée de Brouwer, 1992.- 358 p. 14

l'astronomie, je n'en connais pas la nature exacte, mais je vais quand même en parler d'abondance, sur dix-sept pages" ? Ah, si seulement on avait encore Molière lorsqu'il moquait les médecins ridicules, ou l'ironie de Descartes pour congédier "ceux quifont profession de savoir plus qu'ils ne savent", selon la formule du Discours! (T.I, p. 576).

Où IL EST QUESTION DE DÉFINITION Avant de définir le sacré, il est sans doute opportun de dire ce qu'il faut entendre par définition. On pense habituellement que définir est une opération aisée, qu'il suffit d'ouvrir un dictionnaire et de recopier, en toute candeur, une phrase ou deux données sous son autorité référentielle. Tout le monde procède ainsi, surtout si l'on est pressé. Pourtant, dire ce qu'est l'acte de définir est une chose bien malaisée. Dans le dictionnaire philosophique de Lalande\ en lisant les six pages occupées par l'entrée "Définition", on s'aperçoit que les choses sont loin d'être aussi simples et immédiatement évidentes. Définir, première et fondamentale opération de la logique, est une démarche des plus délicates. Il y faut beaucoup plus de soin et bien moins de désinvolture. Qu'appelle-t-on définir une notion? Cette question, anodine en apparence, est placée en exergue, parfois de façon seulement implicite, parfois clairement explicitée, dans les Dialogues de Platon. Ils débutent toujours par cette interrogation: qu'est réellement la chose dont on parle? Dans l'Euthyphron dont le thème est la piété, sentiment spécifiquement religieux, Socrate s'adresse à son interlocuteur, pour une fois conciliant et débonnaire, en ces termes: "S'il en est ainsi Euthyphron, ne nous faut-il pas examiner encore une fois si c'est une bonne définition" (Euth. : 9,ei. Relevons l'expression encore unefois.
1

LALANDE(André).- Vocabulairetechniqueet critique de la philosophie.-

Paris, P.U.F., 1962.- 1323 p. 2 Les citations de Platon seront données dans la traduction de Léon Robin, des Œuvres Complètes.- Paris, Gallimard, 1959.- Vol. I, XXI et 1380p. Vol. II 1671 p..- Bibliothèque de la Pléiade.

15

Très souvent, en effet, dans les Dialogues, Socrate, alias Platon, introduit une bifurcation, une nouvelle piste, une nouvelle orientation dont on explorera la fécondité, ou, plus sûrement, la stérilité, la caractéristique aporétique. Ainsi Socrate dialoguant avec Hippias s'exclame: "Il y a des chances que ce ne soit pas, comme nous en jugions tout à l'heure, la mieux réussie de nos définitions... ; des chances ... qu'elle soit, si cela se peut, plus ridicule encore que ces premières définitions... " (Hip. Ma). 297 d). Dans les dialogues, on a souvent l'impression qu'on nous promène de définition en définition. D'une définition de départ imparfaite, vers la recherche d'une autre qui serait plus à même de définir la notion examinée. On trouve même, chez Platon, une définition de la définition, car il a bien perçu la nécessité d'une telle démarche. Voici ce qu'il écrit au sujet du sophiste, mais le propos peut se généraliser à tout ce qui, dans chaque Dialogue, est objet de discussion: "Il faut te mettre en quête de ce qu'il peut bien être et donner par la parole une claire description de sa nature" (Soph. : 218, b). Tous les mots de cette courte phrase sont importants, on ne saurait faire mieux pour synthétiser la pensée. Platon indique que ces paroles doivent donner une description de la "nature" de ce dont on parle. Cela suppose l'absence de faille entre les mots choisis et utilisés d'une part, et la "nature" de la chose sur laquelle va porter la définition d'autre part. Il doit donc y avoir une adéquation entre l'être d'une chose ou sa nature, et les mots qui l'expriment. Définir, c'est mettre en cohérence une essence clairement conçue et une suite de mots permettant d'en rendre raison. C'est un acte essentiellement normatif mettant en conformité le langage avec les exigences de la pensée logique. Comme il a été dit, il serait difficile de faire mieux que Platon pour donner une définition de ce qu'est une définition. Regrettons cependant que ces citations ne soient pas souvent données, dans l'explicitation de l'essence de la définition. Ainsi le dictionnaire de Lalande, à l'entrée signalée, fait remonter la réflexion sur le mot définition à Aristote, oubliant fort placidement que le Stagirite n'était pas le premier en ce

16

domaine et que son maître à l'Académie avait déjà approfondi la question. Pour Aristote: "la définition est un discours qui explique ce qu'est une chose, qui exprime l'essence d'une chose"l. Il n'y a rien de nouveau par rapport à Platon. Ailleurs, Aristote précise: "la définition concerne l'essence et la nature d'une chose,,2. Si donc, revenant à notre sujet après cette digression, nous appliquons au sacré ce qui vient d'être énoncé, nous dirons que définir le sacré, ce sera énoncer, à l'aide de mots, ce qui en constitue l'essence, ce qui exprime sa nature. En somme, définir le sacré c'est expliciter ce qui fait que le sacré est sacré. Or cela ne peut se faire au départ de la réflexion, mais seulement après l'examen minutieux de l'essence ou nature du sacré à définir. On le voit donc, comme il a été dit, définir n'est ni anodin ni immédiat. C'est surtout un acte positif et indispensable. Comme l'affirme justement La Logique de Port-Royal, la définition est "un remède à la confusion qui naît dans nos pensées et, dans nos discours, de la confusion des mots" (1re partie, Ch. XII). Cette double confusion ne peut se résoudre que par une double cohérence, celle de nos pensées entre elles et celle des mots qui les explicitent. Étant donné ce qui précède, interrogeons-nous. Pour ce qui concerne la définition du sacré, celle-ci se réfère-t-elle à une réalité sous-jacente; ou bien n'est-elle que la signification donnée au mot sacré en conformité avec une idée préexistante? Dans le premier cas, la définition du sacré exprime cette essence qui se love au sein de la réalité, appelons cela, le réalisme du sacré. Dans le deuxième cas, la définition du sacré ne fait qu'énoncer une détermination sémantique à propos de cette même réalité, c'est le nominalisme du sacré. Nous retrouvons ici la longue querelle séculaire qui, au Moyen Age, divisa profondément les esprits entre les Réalistes et les Nominalistes: la Querelle des Universaux. En somme, le sacré est-il une chose réelle ou un simple mot se référant, de façon plus ou moins lointaine, à une réalité supposée? Nous verrons,
I

2

ARISTOTE.- Seconds Analytiques, II, 10, 93b 28.
Id et ibid. II, 3, 90b.

17

par la suite, que cette question si banale, à première vue oiseuse, est en fait déterminante. Elle révèle le cœur même de toute réflexion sur le sacré. Cela dit, il faut éviter de tomber dans l'impasse où tombe Mircea Eliade lorsqu'il écrit dans Le sacré et le profane! : "La première définition que l'on puisse donner du sacré, c'est qu'il s'oppose au profane" (p. 14). N'en déplaise au brillant et prolixe essayiste du fait religieux, il n'est guère possible de définir le cercle en disant que c'est ce qui l'oppose au carré, car cela ne dit rien concernant la nature du cercle, ni sur celle du carré, même si, sans conteste, cette opposition est bien réelle. On ne saura rien sur la lumière aussi longtemps que l'on se satisfera de dire que c'est ce qui s'oppose aux ténèbres; ou de la maladie, que c'est l'opposé de la santé; ou encore de la vérité, que c'est ce qui s'oppose à la fausseté. Constater une telle opposition est un truisme, tout à fait étonnant chez un esprit réputé clairvoyant. Une opposition, en effet, ne saurait tenir lieu de trait essentiel pouvant intervenir dans une définition. S'agissant d'une opposition entre deux choses, ou entre deux notions, définir l'une en l'opposant à l'autre ne suffit pas, si l'on n'a pas défini la deuxième, celle précisément à quoi on oppose la première. Bref, une telle pratique relève bien plus du cercle vicieux que de la saine démarche logique. Mircea Eliade annonce une première définition, on attendrait au minimum une deuxième, Of, celle-ci ne viendra pas, elle ne viendra jamais. Ainsi, à sa suite l'exemple venant de si haut! - on dissertera d'abondance sur le sacré sans jamais l'avoir clairement défini. On se satisfera de l'opposer au profane, pensant ainsi l'avoir défini avec suffisamment de pertinence. Le même travers se retrouve dans le livre de Caillois: L'homme et le sacré. Celui-ci écrit dans l'avant-propos: "Au fond, du sacré en général, la seule chose qu'on puisse affirmer valablement est contenue dans la définition même du terme:

ELIADE (Mircea).- Le sacré et le profane.- Paris, Gallimard, 1965.Collection Idées.- 187 p. 18

1

c'est qu'il s'oppose au profane" (p. 17( Là encore, on se dispense de définir le terme de sacré, en constatant son opposition au profane. Cette seule constatation est conçue comme constitutive de la définition, sans autre forme d'examen. C'est prendre beaucoup de libertés avec la rigueur qu'impose le raisonnement. Dans la suite de cet essai, il faudra se garder de tomber dans ce même travers. Avant de définir le sacré, il conviendrait donc, au préalable, d'analyser le plus intensément qu'il est possible la nature de ces choses que l'on dit sacrées. Dans un premier temps, toutefois, il est non moins indispensable de bien cerner ce vocable de sacré, de bien repérer le champ sémantique dans lequel il se situe et s'articule. C'est ce que nous allons étudier à présent, en essayant de remonter, par une sorte d'archéologie linguistique, à l'étymologie même du mot. Cette démarche devrait être considérée comme nécessaire et justifiée. On ne saurait passer outre.

CAILLOIS (Roger).- L'Homme et le sacré.- Paris, Gallimard, 2002 (1950).250 p. 19

1

PREMIÈRE PARTIE

A) RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES SUR LE MOT "SACRÉ"

1) RETOUR SUR L'ÉTYMOLOGIE

a) Étymologies

latines

Selon le Dictionnaire étymologique de la langue française!, le mot français "sacré" provient de l'adjectif latin: sacer, sacra, sacrum. Le mot sacer, d'après le Dictionnaire des racines des langues européennei, provient de la racine [sac], qui porte en elle "l'idée de sacré" (sic !). Cette racine a donné en latin tous les mots dérivés de [sac] délimitant un même champ sémantique: sacrarium (sanctuaire), sacramentum, sacerdos, sacrificare, sacrificium, sacrilegus. La traduction est inutile tant ils sont évidents. Le Dictionnaire étymologique de la langue latine3 corrobore ces indications. Pour sacer, ce dictionnaire indique, dans un long article: "sacer appartient au monde du "divin" et diffère essentiellement de ce qui appartient à la vie courante des hommes... et désigne celui ou ce qui ne peut être touché sans être souillé, ou sans souiller,. de là le double sens de sacré ou maudit". L'article se poursuit par l'analyse des nombreux dérivés de ce mot composant la même famille, comme indiqué ci-dessus. Ainsi, au sens propre, ce mot s'applique uniquement au culte dû à un dieu, à ce qui est divin. Il acquiert par la suite le sens de contrainte, d'obligation, enfin
1 BLOCH (Oscar) & WARTBURG (Walther von).- Dictionnaire étymologique de la langue jrançaise.- Paris, Presses Universitaires de France,

2 GRAND SAIGNES D'HAUTERIVE (R.).- Dictionnaire des racines des langues européennes.- Paris, Larousse, 1948.- XIV et 363 p. 3 ERNOUT (Alfred) & MEILLET (Alfred (sic)).- Dictionnaire étymologique de la langue latine.- Paris, Klincksieck, 2001.- XIX et 833p. Signalons au passage une erreur concernant le prénom de Meillet, ce n'est pas Alfred, mais Antoine, comme le confirme le catalogue de la Bibliothèque Nationale de France, que chacun pourra consulter. 22

1986.- 7èmeédition, XXXVI et 682 p.

celui d'inviolabilité. Ces trois dernières déterminations sont essentielles pour la compréhension du sens du vocable "sacré". Comme il se doit, ce dictionnaire indique: "ce qui est sacrum s'oppose à ce qui est profanum". Émile Benveniste, dans ses recherches relatives à l'indoeuropéen 1, signale pour sacré: "une situation linguistique originale, absence de terme spécifique en indo-européen commun, d'une part" (T.H, p. 179), ce qui explique qu'entre le mot grec désignant le sacré et l'adjectif latin, il y a solution de continuité. Mais ajoute l'auteur, on constate une "double désignation dans beaucoup de langues (iranien, latin, grec), d'autre part" (Ibid.). Ainsi, il y aura deux séries de mots afférents à la même notion, pour nous en tenir aux langues les plus familières, en grec, nous aurons hagios et hieros ; en latin, sacer et sanctus. L'enquête étymologique de Benveniste éclaire les connotations des termes historiques et vise à préciser la structure d'une notion conduisant à poser, dans la préhistoire, une notion à double face: d'une part, une face positive, "ce qui est chargé de présence divine", par conséquent "ne doit pas être souillé" comme le notait aussi le dictionnaire de Ernout et Meillet; d'autre part, une face négative, "ce qui est interdit au contact des hommes", ou selon ce même dictionnaire, "ce qui ne peut être touché sans souiller". Cette bipolarité est essentielle pour bien comprendre le sacré. Elle est dans les mots, mais plus encore, elle est dans les idées et surtout dans les actes qui s'y réfèrent. Il conviendra, dans la suite de cet exposé, de tenir le plus grand compte de cette bipolarité présente au cœur même de la notion de sacré. Les conclusions de l'étude de Benveniste mériteraient une mention plus approfondie, en particulier la distinction en grec entre les deux mots souvent traduits par sacré: hieros et hagios (T II, p. 192-205), ou en latin, les deux mots sacer et sanctus (Ibid. p. 187-192), qui ont donné en français: sacré et saint. On passe parfois d'un de ces mots à
1 BENVENISTE (Émile).-Vocabulaire des institutions indo-européennes,.Paris Éditions de Minuit, 1969.-Tome I, Économie, parenté, société, 373 p.; Tome II, Pouvoir, droit, religion, 340 p.

23

l'autre sans aucune logique. Ainsi la traduction latine de la Bible par Jérôme, appelée La Vulgate, s'intitule: Biblia sacra. Ce qui donne en français, sainte Bible, au lieu du titre attendu: Bible sacrée. b) Étymologies grecques

Dans ce qui précède, il a été fait allusion à la langue grecque. L'étude de Benveniste y incitait tout particulièrement, même si le mot français Sacré ne procède pas du grec et n'a aucune parenté avec les mots utilisés dans cette langue. Il n'est cependant pas superflu de se pencher sur l'expression du sacré en grec. Le dictionnaire de référence en ce domaine est celui de Chantrainel. N'entrons pas dans les détails d'une argumentation certes intéressante, mais quelque peu confuse et embrouillée, peu utile pour notre propos. Il existe deux séries de mots présentant parfois des variantes locales ou dialectales. Il y a, comme on l'a vu ci-dessus, la série des mots ayant pour base commune: hagios, variante hagnos, ou même parfois hagos, "ces mots forment un groupe que l'on étudiera en prenant le verbe hazomai, comme point de départ". Ce verbe signifie, "éprouver une crainte respectueuse, souvent avec une nuance religieuse". Ainsi, hagios signifie "saint, consacré... ce mot exprime l'interdit religieux que l'on respecte... suivant un usage qui s'explique par l'ambivalence du sacré, et peut occasionnellement signifier maudit". Soulignons dès à présent les lignes de force des significations attachées à ce mot et constituant son noyau sémantique: il s'agit toujours de crainte et de respect à l'égard des dieux. Notons également une bipolarité identique à celle du latin: le respect absolu, mais aussi le maudit et l'exécré. Quant à hagnos, ce mot "qualifie les divinités..., sert à exprimer la pureté... Le mot a pris aussi le sens de chaste, "non souillé" de sang... enfin, tardivement, il est employé pour désigner la rectitude, la probité des magistrats ou
CHANTRAINE (Pierre).- Dictionnaire Étymologique de la Langue Grecque, Histoire des Mots.- Paris, Kliencksieck, 1999.- XVIII p et 1447 p. 24
I

des fonctionnaires. Le mot s'éloigne ainsi franchement de son doublet hagios". Le mot hagos, quant à lui, signifie "consécration, d'où le plus souvent malédiction... ce mot désigne le sacré pris en mauvaise part, en tant qu'il est une possession, un interdit religieux qui frappe les coupables... Tous ces mots s'associent aisément à la famille d'hagios. Ils présentent clairement la notion du sacré sous l'aspect d'un interdit, et comportent en outre une ambivalence du sacré qui apparaît dans le latin sacer". Dans ce complexe de sens, nous retrouvons l'idée de pureté, d'absence de souillure, mais aussi celui de source de souillure. Une deuxième série de mots grecs a pour point de départ hieros : "le sens général est "sacré", qui relève des dieux et non des hommes... il exprime la force extraordinaire, la puissance accordée par les dieux... D'une manière générale, hieros exprime ce qui appartient aux dieux ou vient d'eux, ce qui manifeste une puissance surnaturelle ou merveilleuse des dieux [...]. Le grec moderne a gardé hieros "sacré", distinct de hagios (saint)... ". Ce rapide survol de l'étymologie grecque est néanmoins fort instructif. Certes aucun des mots par lesquels cette langue se rapporte au sacré n'est intervenu dans la création du mot français "sacré", venu, comme on sait, en ligne directe du latin, notre langue conserve néanmoins une kyrielle de mots dérivant du grec. Ainsi hagios a donné hagiographie, hagiographe, hagiologie. Hieros, quant à lui, a doté plus richement le vocabulaire savant de notre langue dans laquelle on trouve bien des mots qui en dérivent: hiérarchie, hiérarchiser, hiérarque, hiératique, hiérodule, hiéroglyphe, hiérogrammate, hiérophante, hiérologie (langage sacré ou mystique), hiéromanie (délire sacré). On le voit, la liste est longue. La deuxième raison, plus fondamentale sans doute, c'est qu'aucun des mots grecs n'a réellement le sens de "séparé". Les nombreuses citations du dictionnaire de Chantraine réfèrent toujours les mots grecs hieros et hagios, non à ce qui serait séparé, mais plutôt à ce qui a un rapport immédiat, voire un contact, une contiguïté relativement à un dieu, par un domaine réservé. Les sens

25

propres de ces deux mots ne sont jamais exclusifs d'un autre domaine tel que le profane. Dans l'ouvrage de Julien Ries 1, on trouve d'utiles et nécessaires compléments relatifs à ces étymologies grecques et latines, de la page 115 à la page 162. Retenons de cette recherche ce qui semble particulièrement utile pour mener à bien l'enquête qui nous motive au sujet du sacré. A été volontairement laissé dans l'ombre tout ce qui concerne le sacré dans les traditions sémitiques. Cela n'a pas semblé utile pour l'examen de la notion de sacré. Ces traditions n'interviennent pas dans la détermination du sens de ce mot dans notre langue ni dans la signification de cette notion. Le lecteur curieux trouvera les analyses nécessaires concernant l'expression du sacré en hébreu et en arabe, ainsi que dans les traditions sumériennes et babyloniennes, dans ce même ouvrage, de la page 177 à la page 210. Il pourra s'y reporter avec le plus grand profit. Retenons cependant de cette brève enquête étymologique que le sacré est ce qui se rapporte au divin, avec la force et la puissance qui en émanent, la déférence qui lui est due, à quoi s'ajoute l'idée de pureté. Constatons aussi, selon Georges bataille, qu'il y a, paradoxalement, "la part maudite" du sacré, source de souillure et d'impureté. Malgré la brièveté de cette étude sur les étymologies du mot "sacré", il est temps de passer à l'étude de la notion elle-même, par l'examen de son contenu sémantique à travers différents dictionnaires.

1

RIES (Julien).- Les Chemins du sacré dans l'histoire.- Paris, Aubier, 1985.-

277p.

26

2)

LES DIFFÉRENTS

SENS DU MOT "SACRÉ"

Le Dictionnaire de Paul RobertI répertorie six sens pour le mot Sacré, répartis entre les deux sens originaux révélés par l'étymologie et les études d'Émile Benveniste: celui de réservé au divin et celui de "maudit". Le premier groupe considère le sacré en tant qu'il "appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable (par opposition à ce qui est profane) et est l'objet d'un sentiment de révérence religieuse", par extension, un deuxième sens vient s'ajouter pour désigner ce qui est "relatif à des choses ou à des personnes sacrées; qui appartient au culte, à la liturgie". Dans un troisième sens, dérivé et récent (1640), fort éloigné du sens originel remontant au latin, le mot sacré désigne: "dans un sens moral et religieux, ce qui est digne d'un respect absolu, qui a un caractère de valeur absolue". Dans le langage populaire, toujours enclin aux hyperboles, c'est ce sens qui est le plus utilisé. Son usage est si fréquent qu'il envahit toute la notion du sacré. Ainsi parlera-t-on des "droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme", du "devoir sacré", du "caractère sacré de la personne humaine"; de "l'amour sacré de la Patrie". Par contamination analogique, ce mot désigne ce qui doit être respecté avec un sentiment calqué sur le religieux. Par extension, on dira même: "son sommeil, c'est sacré f". Le qualificatif sacré devrait être réservé aux deux sens primitifs, le troisième, outre l'aspect hyperbolique qu'il manifeste, n'a qu'une valeur métaphorique. Sa présence multipliée dans le langage courant a l'inconvénient de semer la confusion dans les idées, ce qui est fort préjudiciable au bon fonctionnement de la réflexion. À trop utiliser un mot dans des
1 Le Grand Robert de la langue française.- Paris, Le Robert, 1985.- 9 volumes.

27