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Pour une ecclésiologie trinitaire dans la postmodernité et la mondialisation (Tome 1)

De
267 pages
Dans une démarche historique, herméneutique et théologique, l'auteur reprend cinq siècles d'ecclésiologie, en analysant les grandes figures, hommes de l'ombre, mais théologiens engagés et combatifs, qui ont marqué, dès la grande réformation de l'Eglise jusqu'à Vatican II, les débats sur la nature de l'Eglise et sa mission dans le monde.
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Pour une ecclésiologie trinitaire dans la postmodernité
et la mondialisation

Augustin

Ramazani

Bishwende

Pour une ecclésiologie trinitaire dans la postmodernité et la mondialisation

TOMEI

De R. Bellarmin à Y. Congar

L' Harlllattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com d iffusi on. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06078-4 EAN : 9782296060784

REMERCIEMENTS
A la fin de ce long parcours de recherches en théologie, je tiens à remercier toutes les institutions, chrétiennes et civiles, toutes les personnes, hommes et femmes, qui m'ont soutenu et encouragé jusqu'au bout de ma thèse. Mes remerciements s'adressent d'abord à tous les professeurs de l'Université de Strasbourg que j'ai pu connaître et rencontrer dans les différents séminaires, ateliers, cours et journées doctorales. Je reste reconnaissant pour ce qu'ils m'ont transmis comme connaissance théologique et culture scientifique mais surtout comme méthodes de recherche et outils de travail, sans oublier 1'humanité comme un 'savoir vivre', un 'savoir être', un 'savoir faire', bref, comme un 'art' à entretenir dans la relation et la collaboration entre professeurs et étudiants au sein des équipes de recherche. De façon particulière, je remercie mon directeur de thèse: Michel Deneken, doyen de la faculté de théologie catholique de l'Université des Sciences humaines de Strasbourg, qui m'a accompagné tout au long de mon parcours universitaire. Il m'a appris à travailler dans la liberté et la persévérance. Si je suis allé jusqu'au bout de mes recherches, c'est parce que les trois premières années de mes études à Paris, j'ai bénéficié d'une bourse de la Conférence des évêques allemands (Missio Aachen). Je leurs adresse mes remerciements pour leur soutien financier. Je profite de cette même occasion pour dire 'Merci' aussi à la section 'Afrique' de 'Missio Aachen' de l'Institut de Missiologie dirigée par Marco Moerschbacher pour m'avoir payé deux voyages d'étude en République Démocratique du Congo et en Côte d'Ivoire. Ces voyages de recherche, ainsi que les colloques, auxquels j'ai participé, sur «Statut et identité des laies en responsabilité pastorale» (Kinshasa, 2004), et «Evangélisation, Théologie et Salut en Afrique. Des prêtres noirs s'interrogent 50 ans après (1956-2006)>> (Abidjan, 2007), ont été pour moi une occasion d'ouverture, de rencontres, de convivialité et d'encouragement dans mes recherches. A Paris, durant ma formation universitaire, j'ai rencontré deux prêtres remarquables et bienveillants, qui m'ont encouragé et soutenu dans la rédaction de ma thèse. Il s'agit du Père Jésuite Pierre Vallin qui n'a pas hésité à me prodiguer des conseils pour la recherche. Et à partir de ses remarques critiques, j'ai pu constituer le premier corpus de ma thèse en théologie. Et le Père Guy de Christen, prêtre du Prado, qui a corrigé tous 7

mes manuscrits et m'a soutenu financièrement en vue de poursuivre la recherche et de la conduire jusqu'au bout. Je le salue, d'heureuse mémoire, et je me recommande à ses prières. Qu'il repose en paix auprès du Seigneur et que nos entretiens, nos échanges vécus avec lui dans la discrétion et la simplicité sur cette terre des hommes, se poursuivent autrement de façon spirituelle et mystique. Je ne saurai oublier, en dehors de mes études, le réconfort et le soutien humain que Madame Lillian Hasenknopf m'a apporté durant mon séjour à Paris. Je lui exprime mes vives reconnaissances pour tout. Mes remerciements s'adressent au 'Service des prêtres étudiants étrangers' plus particulièrement au P. Salmon le Gagneur et au P. Philippe Simon Barboux et aux 'Œuvres pontificales missionnaires' (OPM), de la Conférence des évêques de France pour le soutien tant spirituel que matériel que j'ai pu bénéficier durant ma formation universitaire et au moment de la recherche. Ma thèse en théologie ne pouvait aboutir sans la participation de leur service. Dans le même sens, je remercie ceux qui s'occupent des archives aux OPM et au séminaire des missions des Pères spiritains à Chevilly-Larue, à la Bibliothèque sainte Geneviève de Paris, à la Bibliothèque Jean Vernon de l'Institut Catholique de Paris, à la Bibliothèque de l'Université et de la ville de Strasbourg, à la Bibliothèque de l'Université saint Paul d'Ottawa et à la Bibliothèque de l'Université Laval de Québec, à la Bibliothèque de l'Université Harvard (USA) pour leur gentillesse et accueil. Ils m'ont toujours ouvert leurs archives avec grande joie et beaucoup d'amour. Je ne saurai oublier mes amis du Centre Universitaire 'Lumen Vitae' de la rue de Washington (Bruxelles) qui m'ont invité à intervenir dans leur centre de formation théologique, catéchétique et pastorale sur l'ecclésiologie africaine de 'Famille-de-Dieu'. Les échanges et les débats avec les étudiants prêtres, religieux, religieuses et laïcs africains, furent d'une grande richesse et fécondité théologique, spirituelle et pastorale. La joie de mes étudiants a été davantage une émulation dans la poursuite de la recherche et une confirmation que la nouvelle ecclésiologie constitue un enjeu sur le devenir des Eglises en Afrique. A ma famille éprouvée par la disparition de mon cher Père Anzuluni Bitangaza Christophe, de ma chère Maman Yabiba Mukosakwabo, et de mon frère aîné Bagambani Bitangaza Clément et à tous mes amis congolais, africains, français, suisses, belges, européens, canadiens, afroaméricains et américains, je dédie ce travail.

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INTRODUCTION

GENERALE

Dès la sortie de la deuxième guerre mondiale (1945), une littérature religieuse abondante, annonçait la dégénérescence du catholicisme comme chrétienté occidentale, féodale et bourgeoise. En même temps, l'urgence s'imposait d'une nouvelle configuration du christianisme beaucoup plus moderne, moins féodal, libre, fraternel, égalitaire, fondée sur les valeurs évangéliques et proche des structures démocratiques de nos sociétés modernes. Déjà en 1943, les abbés Henri Godin et Yvan Daniel, jeunes prêtres en ministère à Paris, tous deux aumôniers fédéraux de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) considérèrent la France, pays de mission? En Mai 1947, Emmanuel Mounier alerta l'opinion par rapport à l'agonie du christianisme d'une part et d'autre part, les publications de la sociologie religieuse initiées et conduites par le professeur Gabriel Le Bras et le chanoine Fernand Boulard, décrivirent, dans une finalité pastorale, les Problèmes missionnaires de la France rurale. Dans cette ambiance de déceptions et de crises, d'aspiration au changement et de renouveau, le cardinal Emmanuel Suhard, archevêque de Paris, se refusa à un évanouissement du christianisme en se posant la question de l'Essor ou déclin de l'Eglise? (1947). Cette littérature religieuse abondante, bien avant l'annonce de Vatican II, fut une contribution majeure dans une Europe en reconstruction. Parce qu'elle permettait de mieux comprendre les crises auxquelles le christianisme était affronté en vue de scruter les signes de temps dans le but d'entrevoir son avenir. Aujourd'hui, quelques décennies après Vatican II, nous sommes presque dans la même situation, de refondation politique et éconon1ique d'une Europe démocratique et de crise profonde, de remise en cause, de défection du christianisme. Une littérature religieuse abondante, depuis les événements de mai 1968, annonce la décomposition du christianisme et ses effets dévastateurs, dans notre contexte ultra moderne caractérisé par les phénomènes de la sécularisation, l'ostracisme des médias, la religiosité populaire, la désinstitutionalisation de grandes Eglises, la mondialisation et ses conséquences, le poids de I'histoire. Théologiens et intellectuels croyants se posent de plus en plus la question de l'agonie ou du renouveau du christianisme. En 1977, en pleine crise suscitée par la jeunesse, une décennie après la clôture du concile, l'historien Jean Delumeau se demande si le christianisme va-t-il mourir? Devant la montée progressive et inquiétante de la sécularisation, le grand philosophe Marcel Gauchet met en garde contre le désenchantement du monde
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(1985). Le christianisme «religion de la sortie de religion» n'est-il pas en train de dégénérer en édifiant une société laïque fondée sur les valeurs de société moderne? N'allons-nous pas, dans la perspective de Mgr Hyppolite Simon, vers une France païenne (1999)? Par le christianisme en accusation (2000) de I'historien René Remond, la déchristianisation n'est-elle pas une dynamique de l'histoire, un état de fait dans notre société post-chrétienne ? Daniel Hervieu-Lèger, dans son livre sur le Catholicisme, la fin d'un monde (2003), parle carrément de « l' exculturation » du catholicisme français contemporain. Selon elle, le catholicisme est sorti du champ social, il ne fait plus aujourd'hui partie des références communes de l'univers français. A côté de ce courant qui sonne l'alarme sur les conséquences et les dérives d'une sécularisation suicidaire, l'écrivain américain Peter L. Berger rejette les théories de la sécularisation. Avant lui, Gilles Kepel, dans son ouvrage publié en janvier 1991, sur la Revanche de Dieu, ne s'était-il pas posé la question: Pourquoi Dieu est-il de retour? C'est surtout Peter L. Berger en évoquant Le Réenchantement du monde (2001) qui parlera du réveil du religieux au cœur de la modernité. Un certain mariage, une symbiose se laisse découvrir entre modernité et religion. Par opposition à Nietzsche et à l'athéisme contemporain, Frédéric Lenoir soutient fortement que Dieu n'est pas mort. Le Réenchantement du monde se présente sous sa plume comme les métamorphoses de Dieu. La nouvelle spiritualité occidentale (2003). Dans sa rigueur philosophique et sociologique, il soutient que le sacré prend de nouveaux visages, se métamorphose au contact de l'ultra modernité caractérisée par le grand bouleversement, les mutations religieuses profondes jamais connus par I'homme dans I'histoire de I'humanité. Depuis, existe une publication abondante sur le devenir du christianisme dans notre monde moderne et ultra moderne!. S'agit-il de la fin du catholicisme occidental, frappé de plein fouet au cœur de son identité singulière? Les crises actuelles du christianisme ne remettentelles pas en cause toute légitimité à son discours sur Dieu, sur I'homme, sur la vie en société, sur la nature (D. Hervieu-Léger) ? S'agit-il de la fin d'un monde: la chrétienté bourgeoise, féodale, occidentale encore latente et dominante dans le christianisme? Au milieu de ces interrogations et

1 Plusieurs intellectuels catholiques aujourd'hui se préoccupent de l'avenir du Christianisme. Ils se posent la question: Le christianisme a-t-il encore de l'avenir dans notre société contemporaine?

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inquiétudes des savants contemporains, W. Kasper2 et J. Ratzinger3, actuel pape sous le nom de Benoît XVI, s'appuient sur le discours que J. B. Metz, prononça au moment de quitter sa chaire de l'Université Münster, pour affirmer que la crise qui affecte l'Eglise dans le monde de ce temps est une crise du fondement, elle est une crise de Dieu. Dieu est devenu un concept vide pour beaucoup de nos contemporains, sur le plan de la foi comme sur le plan de la praxis ecclésiale. «Des paroles de ce genre dans la bouche du créateur de la théologie politique doivent nous rendre attentifs. Elles nous rappellent tout d'abord à juste titre que le concile Vatican II ne fut pas seulement un concile ecclésiologique, mais que, d'abord et surtout, il a parlé de Dieu et cela non seulement à l'intérieur de la chrétienté mais en s'adressant au monde; il a parlé de ce Dieu ~ui est le Dieu de tous, qui les sauve tous et qui est accessible à tous» . La crise dans la période ultramoderne ne serait-elle pas aussi une crise de I'homme en quête du sens de son existence? Si la crise que nous connaissons aujourd'hui, est, entre autre, une crise de fondements théique et anthropologique, ne serait-il pas opportun de repenser la foi en tenant compte de I'héritage culturel de la modernité et de l'ultra modernité? N'est-il pas légitime de regarder le christianisme en face et de se dire: serait-il possible d'envisager le renouveau du christianisme à la lumière d'une théologie de l'Eglise nourrie des Ecritures saintes et fidèle à la foi des origines? Autant de questions que l'ecclésiologie ne peut éluder. Notre étude s'inscrit dans la continuité de ce débat soutenu par nos contemporains théologiens et intellectuels croyants ou incroyants afin de
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KASPER W., Le mystère de la sainte Eglise. Un rappel ecclésiologiqueau soir

d'un siècle de l'Eglise L'Eglise à venir. Mélanges offerts à Joseph Hoffmann, Paris: Cerf, 1999, p. 311. «On se trouvera d'accord avec J.B. Metz qui a attiré l'attention sur le fait que la crise actuelle de l'Eglise est en réalité une crise qui concerne Dieu. Un renouvellement de la vie spirituelle et une réflexion à frais nouveaux sur le caractère de « mystère» qui est propre à l'Eglise, sur sa dimension spirituelle et mystique, sont d'une grande urgence aujourd'hui, s'agissant de l'Eglise dans ce troisième millénaire qui commence ». 3 RATZINGER J., L'Ecclésiologie de la Constitution conciliaire Lumen gentium DC 2 avril 2000, n° 2223, p. 303. Texte italien dans l'Osservatore Romano du 4 mars. Partant du discours de Johann Baptist Metz au moment de quitter sa chaire de Münster, J. Cardinal Ratzinger montre que « la crise qui a frappé le christianisme européen, n'est plus en tout premier lieu ou au moins exclusivement, une crise ecclésiale [.. .J. La crise est plus profonde; elle n'a pas en effet ses racines seulement dans la situation de l'Eglise elle-même: La crise est devenue une crise de Dieu ». 4 Ibidem, p. 304.
Il

donner, au milieu de tant d'autres réponses, une réponse théologique aux crises qui affectent le christianisme aujourd'hui. Comme le concile Vatican Ils' est voulu conscience de renouveau en vue de donner réponse aux crises de l'après guerre; nous sommes persuadé et même convaincu que les chances et l'avenir du christianisme, dans un contexte ultra moderne, rejetant les dogmes et la métaphysique, se trouve dans son essence même. Nous concevons le christianisme comme une «tradition vivante et dynamique» de renouveaux perpétuels. Le Dieu de Jésus Christ est un Dieu en devenir au cœur de notre histoire, il est un Dieu vivant qui pourrait même se raconter aux jeunes générations de chaque époque, de chaque culture, de chaque civilisation. Il est un Dieu dont la plénitude de vie se répand sur le monde, sur tous les hommes, sur l'Eglise. Ce Dieu en venue historique par la médiation salvifique de son Fils, habitant les cœurs des croyants grâce à l'action de l'Esprit sanctificateur, fait de notre existence, de la vie du monde et de l'Eglise, une nouveauté constante, un rajeunissement permanent. Il est un Dieu qui, à partir de la résurrection de son Fils, s'oppose à tout ce qui est: Décadence, Déclin, effondrement, mort, ruine. Il n'est pas comme le Dieu tout puissant des philosophes et des savants, ce n'est pas le Dieu horloger de Voltaire. Le Dieu qui s'est révélé dans 1'histoire des hommes en Jésus Christ n'est pas un monarque solitaire vivant au-delà des cieux sans aucun rapport avec 1'homme et son existence terrestre. Il est un Dieu Vivant, proche de 1'homme, qui vient lui demander de devenir son partenaire dans son projet d'humaniser le monde. Ce Dieu vit en luimême la dialectique de l'unité et de la différence, de l'identité et de l' altérité. Voilà pourquoi, ce Dieu, il est un Dieu de 1'histoire, capable d'aimer et d'entrer en relation. Il est l'Inconditionné qui s'est déterminé à créer un être à son image avec lequel il peut entrer en relation, qui peut susciter une communauté d'amour parce qu'en lui-même, il est communauté d'amour5. Dans cet esprit, la réinterprétation herméneutique de saintes Ecritures, de la tradition patristique, du magistère, en dialogue contant avec le conditionnement socio-historique, politique, économique et culturel de notre monde moderne, se veut une tâche qui doit s'accomplir de façon permanente en vue du rajeunissement perpétuel de l'Eglise de Dieu. Dans notre monde moderne, le christianisme a encore de beaux jours devant lui car il est en mesure de déployer une extraordinaire capacité d'évolution, de renouveau, d'innovation, de créativité, d'invention, bref de révolution. La réinterprétation
Cf. SESBOÜE B., Croire. Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXIème siècle, Paris: Droguet et Ardant, 1999, p. 420s. 12
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herméneutique du christianisme se veut un effort de lecture des signes de temps dans la perspective de Vatican II, d'explication et de compréhension de notre époque mais aussi de réappropriation de ce qui fait son identité et sa vitalité à travers les âges et les siècles. Une telle démarche ne peut être que collective et œcuménique, revenant à la responsabilité de toutes les Eglises chrétiennes, parce que le chemin du renouveau est tension eschatologique vers Dieu, à travers un chemin balisé par d'autres, et parcouru avec les autres de même tradition chrétienne que nous et d'autres traditions religieuses connues par I'humanité en marche vers Dieu. Dans cette perspective, nous avons intitulé notre thèse: L'ecclésiologie trinitaire. De R. Bellarmin à ~ Congar. Crises et renouveau dans la réception de Vatican II. Mais pour la publication, nous avons donné à notre ouvrage un autre titre beaucoup plus simple: Pour une ecclésiologie trinitaire dans la postmodernité et la mondialisation. Dans cette nouvelle orientation de l'ouvrage, nous avons subdivisé la thèse en deux volumes: le premier se veut une mise en perspective historique (I). Et le deuxième volume se conçoit comme une réinterprétation du texte de Vatican II en vue de sa réception (II). En recourant au paradigme de la postmodernité, nous voulons souligner que ce n'est pas seulement le chaos et le relativisme qui caractérisent cette époque, c'est aussi et surtout la légitimité et la reconnaissance du pluralisme des vérités théologiques selon le contexte particulier de chaque Eglise continentale et le respect de la diversité des valeurs éthiques au sein de notre monde moderne. Par contre, la mondialisation est un état de fait de notre conscience historique que notre 'monde à nous " est un monde postmodeme. Elle met aussi en valeurs les interractions humaines et sociales. Grâce à la mondialisation, notre monde est désormais un monde relié avec soi, avec autrui et avec Dieu, nous sommes reliés les uns les autres. Personne n'a le droit de vivre de façon isolée. Donc, nous montrerons comment l' ecclésiologie trinitaire et œcuménique, dans notre contexte postmodeme et mondialisé, peut renouveller l'Eglise historique de Dieu situé dans chaque continent. Parce que la postmodemité vient mettre l'accent sur la diversité de la vérité. De ce fait, la vérité théologique ne peut désormais se passer de la contextualité, tenant compte de chaque culture et des réalités locales. La mondialisation, par contre, au-delà de ses cauchemars, apporte une nouvelle donne dans l'espace ecclésial, que la Trinité Sainte ne peut plus se comprendre seulement à partir du paradigme de la communion mais aussi à partir de celui de la relation, de l'interrelation, de l'intercommunion, de l' intercommunication, de l'interconnexion, de la 13

réciprocité relationnelle et de la communion interpersonnelle, caractérisant toutes relations humaines mais aussi révèlant le mystère profond de la périchorèse des personnes trinitaires. L'ecclésiologie trinitaire se présente dans notre recherche comme projet théologique dès la grande Réformation de l'Eglise (1). De R. Bellarmin à Y. Congar, chemin qui a conduit l'Eglise à Vatican II, l'ecclésiologie catholique s'est affermie et elle est devenue une réalité de foi (2). De ce fait, le concile a réalisé un tournant herméneutique qui devrait maintenant se concrétiser dans l'intelligence et la pratique de la foi ecclésiale (3).

1. L'ecclésiologie

trinitaire comme projet théologique

De la Genèse à l'Apocalypse et même chez les Pères de l'Eglise de l'Orient et de l'Occident, la Tri-Unité se veut un buisson ardent qui donne sens à l'existence humaine et à sa destinée dans le monde. Depuis Vatican II, le retour aux sources scripturaires et patristiques de notre foi, aurait d'abord permis à l'Eglise de découvrir que la Tri-Unité est le chef d' œuvre et le fondement du témoignage chrétien dans le monde d'aujourd'hui. Dans sa méditation théologique sur la Constitution Dogmatique «Lumen Gentium », B. Forte est arrivé à la conclusion: La Trinité Sainte est l'origine, la forme, la destination de l'Eglise, en marche dans I'histoire des hommes6. Le rattachement de l'Eglise au mystère de la Trinité serait devenu de plus en plus incontournable, il a été favorisé, depuis presque un demi siècle, par plusieurs raisons fondamentales. Avec Vatican II, les théologiens ont acquis une conception renouvelée de la Révélation et de la sotériologie. La Révélation se présente pour nous aujourd'hui comme « auto-révélation de Dieu» (K. Barth), comme « auto-communication de Dieu» (K. Rahner) à l'homme dans l'histoire. Elle est, de ce fait, une histoire entre le Dieu Tri Unité en venue historique à travers son Fils et I'homme ouvert au mystère transcendant. C'est en Jésus-Christ que le salut est offert à l'homme une fois pour toute, ce salut, avant d'être transhistorique, est d'abord historique et en régime chrétien, ce salut historique se veut aussi eschatologique. L'eschatologie est cette énergie, cette force, cette puissance dunamis issue de l'événement pascal, permettant à l'homme de s'approcher, grâce à l'Esprit saint, du mystère christique et de s'ouvrir à la transcendance de Dieu. Elle est principe de transcendance au cœur de l'immanence, dans la vie existentielle de tout chrétien et dans ses activités qui le guide comme
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FORTE B., L'Eglise icône de la Trinité, Paris: Médiaspaul, 1985. 14

un gouvernail vers l'avenir en Dieu, en lui permettant de garder l'espérance, sans se noyer dans les dérives du devenir historique. Ce salut eschatologique commence d'abord par l'entrée du Verbe de Dieu dans I'histoire des hommes à travers l'incarnation et pâques. Ensuite, il s'inscrit dans l'histoire évangélisatrice de l'Eglise depuis la pentecôte des Nations, et se poursuit dans l'histoire, ici et maintenant, lorsque les hommes s'engagent, à transformer le monde et leur vie à la lumière de l'Evangile, dans l'attente de l'accomplissement définitif du Royaume de Dieu. En effet, « la vision trinitaire de Dieu commande une anthropologie [. ..] une conception de I'homme. L'homme est à l'image de Dieu. Croire que Dieu est une communion de personnes aboutit à affirmer que l'homme est fait pour la communion, qu'il ne se réalise pleinement que dans la rencontre d'êtres distincts et différents de lui, avec lesquels il tente l'aventure d'une communion [. . .] Le désir d'amour et de communion qui habite tout homme a pour origine la Trinité Sainte» 7. En outre, il devient de plus en plus difficile à l'Eglise de rester indifférente face aux multiples problèmes qui remettent en question le sens de la vie, la valeur et la dignité de la personne humaine. La complexité des problèmes éthiques, se pose avec acuité à l'Eglise, dans les sociétés post modernes. Tous les problèmes éthiques du monde d'aujourd'hui doivent être traités à la lumière de notre foi: Dieu TriUnité révélé en Jésus-Christ: source et accomplissement de tout. Parce que le contenu de la morale est organisé par la logique de la vie trinitaire. La rencontre du christianisme avec les autres cultures de I'humanité fait de plus en plus prendre conscience, enfin, de la communion diversifiée et de la diversité réconciliée. L'histoire révèle clairement que le christianisme occidental n'est que l'une des réalisations historiques, bien contextuelles et incarnées du christianisme mondial. Les assises des synodes continentaux de fin du siècle, pour l'Afrique (1994), pour l'Amérique (1998), pour l'Asie (1998) et l'Océanie (1999), pour l'Europe (1999), autour du pape Jean-Paul II, mettent en évidence la vitalité et l'enracinement du christianisme dans d'autres cultures de I'humanité. Le christianisme est devenu polycentrique et son expansion dans les cultures humaines manifeste sa catholicité. Cependant, l'universalité de et dans l'Eglise n'est pas uniformité, confusion ou
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CONGAR Y. et PUYO J., Une vie pour la vérité. Jean Puyo interroge le Père

Congar. Les interviews. Paris: Le Centurion, 1975, p. 195. Cf. THEVENOT X., Compter sur Dieu. Etudes de théologie morale. Paris: Cerf, 1992, 315p. Idem, Une éthique au risque de l'Evangile. Entretiens avec Yves de Gentil-Baichis, Paris: Desclée de Brouwer, Cerf, 1993, p. 85s. 15

fédération d'Eglises hétérogènes, mais communion dans la diversité des Eglises locales. En fin de compte, la vision d'une unité dans la diversité réconciliée est fondée sur le fait que l'Eglise est construite d'après l'image du Dieu Trine; elle est pour ainsi dire une icône de la Trinité (LG 4).

2. De R. Bellarmin à Y. Congar, chemin vers Vatican II
Nous avons focalisé notre attention sur la période qui va de R. Bellarmin à Y. Congar. Ce choix ne signifie pas que les périodes antérieure à R. Bellarmin ou postérieure à Y. Congar ne soient pas dignes d'intérêt. Ces périodes présentent aussi des richesses abondantes pouvant aider à mieux comprendre l'évolution de l' ecclésiologie catholique et la réalité de l'Eglise. 1. Cependant, le choix de notre étude s'impose, d'abord, parce qu'il va d'un concile à un autre, du concile de Trente au concile Vatican II. Ce passage montre les déplacements qui se sont opérés dans l'Eglise grâce à la convocation de plusieurs conciles: Trente, Vatican I, Vatican II. Malgré la préférence du magistère pour une ecclésiologie juridique romaine, la période choisie montre qu'un vent de renouveau au XIXème siècle inauguré par Mahler et l'école de Tübingen en Allemagne était en cours sans succès apparent. 2. Le choix de cette période, ensuite, intéresse à la fois I'historien et le théologien, parce qu'il fait référence au premier ecclésiologue catholique R. Bellarmin qui fit œuvre systématique à Y. Congar celui qui, au XXème siècle apparaît comme la référence ecclésiologique. Malgré l'influence d'une certaine théologie juridique soutenue par l'école romaine et le poids de l'infaillibilité pontificale, les théologiens ne baisseront pas les bras, ils continueront à réfléchir sur le renouveau de l'ecclésiologie catholique dans la fidélité à la tradition scripturaire et patristique afin de faire face aux différentes crises dans l'Eglise. Dès la Réforme, R. Bellarmin et Y. Congar, ont, d'une façon considérable, marqué l' ecclésiologie moderne et contemporaine dans sa quête du renouveau. 3. Ce choix manifeste, enfin, la trajectoire prise par l'ecclésiologie catholique dès la Réforme et surtout après le concile de Trente. Celle-ci s'est éloignée de plus en plus de la tradition patristique et médiévale en devenant apologétique et contre la Réforme. Les déplacements opérés par Vatican II peuvent être considérés comme un véritable

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tournant ecclésiologique : de l'Eglise société, on est passé à l'Eglise communion et peuple de Dieu. Quelle est l'originalité théologique de R. Bellarmin et d'Y. Congar en ecclésiologie ? R. Bellarmin, fut, en son temps, ce théologien, qui semble avoir essayé de rattacher l' ecclésiologie au mystère de la foi, l'Eglise au Christ. Bien qu'il n'y parvienne pas, son effort se voulait de purifier l'ecclésiologie de l'esprit apologétique. Malgré tout, les historiens le considèrent comme l'un de plus grands controversistes de son temps, et le marteau des hérétiques. Y. Congar, quant à lui, est un grand ecclésiologue contemporain d'abord pour avoir été témoin actif de tous les débats théologiques du XXème siècle. Il est parmi les théologiens qui ont stimulé et encouragé une démarche œcuménique et historique en ecclésiologie. Il s'est énormément investi dans le dialogue œcuménique avec les autres Confessions chrétiennes. C'est ainsi qu'il a opéré un véritable déplacement de l' ecclésiologie contemporaine, en réalisant de façon harmonieuse un équilibre entre la christologie et la pneumatologie. Il a ramené l' ecclésiologie à son fondement: le Christ et l'Esprit, en montrant clairement que l'Eglise, en sa vie et même en sa source, est le fruit de deux missions divines celle du Verbe de Dieu en tant que fondement permanent de l'Eglise historique et visible, et celle de l'Esprit qui donne vie et fait croître l'Eglise en tant qu'elle est corps du Christ.

3. Tournant herméneutique par Vatican II

de l'ecclésiologie opéré

Si nous voulons élaborer une théologie, un tant soit peu ouverte sur les réalités du XXIème siècle, il convient d'adopter une démarche herméneutique en ecclésiologie. Le tournant herméneutique s'est opéré dans 1'histoire de l'Eglise à partir de la grande réformation de l'Eglise au XVIème siècle par Luther, Calvin, Zwingli. La réforme protestante ne pourrait être interprétée comme un détail ou un accident ecclésial et théologique dans l'histoire du salut et le devenir du monde. A côté d'une Eglise visible et juridique considérée comme véritable, les réformateurs visaient beaucoup plus la profondeur spirituelle et mystique. Le tournant herméneutique s'affermira à Vatican II parce que les Pères conciliaires, n'ont pas hésité d'interpréter la tradition scripturaire et patristique, ni de revenir aux sources de notre foi afin d'opérer un vrai déplacement herméneutique en vue de retrouver la dimension spirituelle et mystique de l'Eglise. Les théologiens contemporains devraient rester fidèles à l'esprit inauguré par Vatican II. Il s'agit de réfléchir théologiquement et 17

de façon critique sur la nouveauté qui peut advenir dans une rencontre corrélative entre la foi évangélique originelle et les défis du présent. L'ecclésiologie catholique ne peut être pertinente qu'en acceptant de dialoguer avec la parole de Dieu, tout en tenant compte de son interprétation dans I'histoire; de dialoguer avec le monde de ce temps et ses courants de pensée humaine, philosophique, scientifique, religieuse etc. Bref, si nous voulons rester fidèles à la confession de foi trinitaire et renouveler les institutions tridentines et médiévales, l'Eglise se doit d'adopter des catégories, des méthodes et des approches nouvelles, ainsi que des institutions adaptées au temps et à 1'histoire. Dans notre étude, nous créerons, un espace «herméneutique de dialogue» entre les différents théologiens: catholiques, protestants et orthodoxes, auxquels nous ferons recours et entre les diverses disciplines théologiques formant un tout cohérent afin de répondre aux exigences d'une ecclésiologie critique et œcuménique. Si «la Trinité est la grammaire et la somme de tout le mystère chrétien du salut [.. .], alors, il y a objectivement une «périchorèse » des divers traités dogmatiques qui traitent tous de la totalité sous un aspect déterminé »8. Nous pensons que les disciplines théologiques devraient s'organiser et fonctionner comme dans une structure périchorétique d'interactions et de relations. Au cœur de cette structure, l'ecclésiologie trouverait une place de choix et qu'on ne veuille la considérer comme un chapitre de la dogmatique. Il n'y a pas d'ecclésiologie qui ne s'appuierait sur la dogmatique trinitaire, sur l'éthique, sur la pastorale, sur la liturgie eucharistique etc. Comme dans une structure, nous nous appuierons sur des paradigmes ecclésiologiques dont on ne peut comprendre le sens sans interaction avec d'autres paradigmes théologiques. Mais aussi nous ferons ressortir les multiples relations et interrelations trouvées dans la vie du Dieu chrétien qui s'est révélé dans I'histoire comme Père, Fils et Esprit saint. Dans cette perspective, nous nous plaçons dans la ligne d'B. Jüngel qui pense que l'essence de Dieu qui est Amour, est essentiellement constituée par des relations, et en pensant relations en rapport ontologique avec la nature de Dieu, il les pense vraiment comme appartenant à l'existence divine. La problématique de la relationalité dans la doctrine trinitaire lui est chère9.
KASPER W., Le Dieu des chrétiens. Traduit de l'allemand par Morand Kleiber, Paris: Les Editions du Cerf (Col. Cogitatio Fidei), 1985, p. 448, 450. 9 JÜNGEL E., Dieu mystère du monde. Fondement de la théologie du Crucifié dans le débat entre théisme et athéisme. Traduit de l'allemand sous la direction de Hort Hombourg, T. II, Paris: Les Editions du Cerf (Cogitatio Fidei 3èmeédition), 1983, p. 236s. Cf. LABBE Y., Essai sur le monothéisme trinitaire, Paris: Les Editions du Cerf (Coll. Cogitatio Fidei), 1987, 206p. Le traité sur le monothéisme trinitaire se fonde sur 18
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Notre étude est, enfin, constituée de trois grandes parties: La première partie est intitulée la dogmatique trinitaire contemporaine: problèmes, enjeux et défis de l' ecclésiologie. Dans cette partie, nous pensons mettre en évidence l'argument théologique selon lequel les symptômes des crises dans l'Eglise aujourd'hui, se révèlent d'abord dans la désarticulation entre la dogmatique trinitaire contemporaine et l'ecclésiologie contemporaine. L'ecclésiologie ne peut se couper de sa source, la dogmatique trinitaire, qui lui fournit ses principes théologiques. Comme l' ecclésiologie ne peut se passer de la pratique ecclésiale sinon elle devient desséchante et inféconde. Nous sommes convaincus qu'une réflexion théologique sur l'Eglise ne peut être pertinente qu'en rapport avec le mystère de la foi. «Pas de renouvellement de l'Eglise sans renouvellement de la foi» 10. De la dogmatique trinitaire vers une ecclésiologie eucharistique, l'enjeu théologique sera de réfléchir sur le déplacement que peut connaître l'ecclésiologie dans son dialogue avec les autres disciplines théologiques. Les théologies trinitaires de K. Barth, de K. Rahner, de J. Moltmann et de H. U. Balthasar se présentent comme un enjeu capable d'enrichir l'ecclésiologie contemporaine mais aussi comme un défi disposant à la distanciation et soutenant notre critique face à certaines affirmations théologiques très dogmatiques afin de trouver des pistes pratiques pour mieux renouveler les institutions ecclésiales. La deuxième partie: l'ecclésiologie dans l 'histoire. De R.Bellarmin à y Congar: Renouveau et diagnostics des crises, se donne comme projet de faire la relecture de I'histoire en traversant les différentes doctrines ecclésiologiques depuis R. Bellarmin jusqu'à Y. Congar en vue de comprendre l'enracinement et le déploiement historiques de la pensée théologique sur l'Eglise. La relecture de I'histoire passe pour un vrai exercice historique et théologique afin de diagnostiquer les différentes crises que l'Eglise a connues dans son parcours depuis la Réforme du XYlème jusqu'à nos jours, comment les théologiens et le magistère y ont fait face pour le rajeunissement permanent de l'Eglise. Dans ce parcours historique, où nous sommes tenu à faire œuvre d'historien, nous avons subdivisé cette partie en deux grandes périodes: la première période c'est celle qui montre l'évolution historique de l' ecclésiologie de R. Bellarmin au concile Vatican I. Cette première sous partie est marquée par un effort de renouveau, qui trouvera ses lettres de créance au concile Vatican TI,
la réciprocité des relations trinitaires entre le Christ et l'Esprit saint en vue de dégager l'intelligence de la foi sur le plan œcuménique et pratique. 10KASPER W., art. cil., p. 311.
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inauguré par Mahler et ses partisans en Allemagne, par le cardinal Newman en Angleterre, et par le théologien orthodoxe russe: Khomiakov. La deuxième sous partie dresse le tableau de l'évolution historique de l'ecclésiologie de Vatican I à Y. Congar. Ce dernier dans la préparation du concile Vatican TI, poursuivra du côté catholique en collaboration avec les partisans de la « nouvelle théologie française» H. de Lubac, Jean Daniélou, L. Cerfaux et d'autres théologiens européens, M.-D. Koster, O. Semmelroth, E. Schillebeeckx, K. Rahner, Charles Journet, le renouveau amorcé par Mahler. Les mêmes efforts de renouveau se manifestent aussi dans les Eglises orthodoxes avec N. Afanassieff et son ecclésiologie eucharistique, protestantes avec K. Barth et son ecclésiologie de l'événement. Dans une démarche historique, nous situerons chaque théologien dans son époque, nous veillerons à bien présenter de façon rigoureuse et critique la pensée de chacun, en montrant clairement sa nouveauté par rapport à son époque et en tenant compte de l'actualité théologique. La troisième partie que nous avons intitulé: Crises et renouveau, conditions de l'Eglise dans l 'histoire, cherchera à faire le point sur I'histoire de 5 siècles d'ecclésiologie en présentant le caractère permanent de crises et de renouveau dans l'Eglise. De Bellarmin à Congar, nous avons constaté avec regret que l'Eglise, dans son parcours historique, est toujours en crise. Dès la Réforme, des efforts ont été déployés par les théologiens et le magistère en vue de faire face aux différentes crises pour le renouveau de l'Eglise. Cela pousse à affirmer en vertu de I'historicité que l'Eglise ne peut échapper à la crise, et ne peut éviter de se renouveler sans cesse. Elle est ecclesia semper reformanda. Elle est une Eglise en crise historiquement, qui vit de la crise mais aussi est toujours renouvelée de l'intérieur par l'Esprit Saint. C'est sa condition historique du déjà et du pas encore parce que l'Eglise du Saint-Esprit est marquée par les péchés des hommes. Et là où les péchés abondent, la grâce surabonde. Dans une dialectique de crise et du renouveau, l'histoire des ecclésiologies de R. Bellarmin à Y. Congar donne à l'Eglise de Dieu, la nette conscience de vivre continuellement le mystère pascal, à l'image de son Seigneur. L'Eglise vit dans un processus dialectique permanent de mort - résurrection, de l'abaissement kénotique et de l'exaltation, du vieillissement et de rajeunissement. Etant dans I'histoire, l'Eglise s'oriente vers sa perfection eschatologique dans l'attente de son accomplissement définitif en Dieu, quand «Dieu sera tout en tous» (ICo 15,28).

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PREMIERE PARTIE LA DOGMATIQUE TRINITAIRE CONTEMPORAINE PROBLEMES, ENJEUX ET DEFIS DE L'ECCLESIOLOGIE
Est-il réellement possible que l'ecclesia de Trinitate entraîne des crises dans le développement et 1'histoire du christianisme contemporain? Et pourtant si les Pères conciliaires à Vatican lIant fait un retour aux sources scripturaires patristiques de notre foi, c'était pour renouveler et réformer l'Eglise de l'intérieur, non pas pour l'exposer à la crise. D'où viennent les crises qui affectent l'Eglise aujourd'hui, et pourtant l' ecclésiologie contemporaine semble s'être réconciliée, au concile Vatican II, avec les mystères de notre foi: Dieu Tri-Unité? Avant toute chose, précisons d'abord nos concepts théologiques. Tout au long de ces deux volumes, nous parlerons de« l'ecclésiologie trinitaire », en se référant à la pensée théologique sur l'Eglise avant la séparation de l'Orient et de l'Occident. Parler de l' ecclésiologie trinitaire, c'est faire référence à l' ecclésiologie eucharistique dans son rapprochement explicite avec le mystère de la communion trinitaire de Dieu révélée dans sa plénitude au sein de tout rassemblement eucharistique local. Dans une célébration eucharistique locale, les croyants participent et communient pleinement à la vie divine, circuit d'amour existant entre le Père, le Fils et l'Esprit. Cette participation à la vie divine implique des conséquences pratiques sur le plan de la vie et de l'existence des croyants. Ils sont davantage responsabilisés dans leur vocation chrétienne et leur mission de l'annonce de l'Evangile, à vivre la grâce de la communion trinitaire dans leur vie chrétienne mais aussi à devenir des êtres de relation et de communion pour un monde nouveau, d'amour, de justice, de paix, de solidarité. Nous, chrétiens, images de la Tri-Unité et communiant à l'unique corps du Christ, nous sommes appelés à former un seul corps, une seule famille, à devenir un peuple d'espérance tourné vers l'avenir, et cela dans le respect de nos diversités culturelles, raciales, de nos sensibilités humaines. Il ne s'agit pas de gommer nos différences, mais de les vivre à l'image de Dieu Père, Fils et 21

Esprit comme source et modèle de tout amour et de toute communion. «C'est précisément dans l'union conjugale, dit O. Semmelroth, que l'homme est d'une manière toute particulière l'image du Dieu Trine, en qui l'union féconde des deux premières Personnes produit son fruit, c'est-à-dire la troisième Personne. Ainsi donc, le mariage humain est à la fois image de la Trinité et image de l'Eglise» Il. Les crises qui affectent l'Eglise aujourd'hui sont d'origine historique. Elles se manifestent dans la quête permanente de l'intelligence de la foi à travers I'histoire. Par rapport à la lumière de la foi, les théologiens ne se sont guère accordés sur la place de l'Eglise au sein du mystère divin de salut. Pour les uns, l' ecclésiologie est un chapitre de la christologie et de la sotériologie (Schmaus). Pour d'autres, l'ecclésiologie est un chapitre de la pneumatologie (Pannenberg). D'autres enfin, considèrent l'ecclésiologie comme la clef de voûte, le centre de toute la dogmatique théologique (Tillard) capable de renouveler et de réformer toute la doctrine chrétienne. L'absence de consensus sur la place de l'ecclésiologie au cœur de la dogmatique théologique, sur la relation ontologique entre l'ecclésiologie et la dogmatique théologique, a donné lieu à une diversité d'opinions et des tendances théologiques sur l'Eglise susceptibles d'engendrer des crises au sein des communautés croyantes. «Il n'en demeure pas moins que la place de l'Eglise dans l' œuvre salvatrice de Dieu demeure une question ouverte dans le dialogue œcuménique, où les uns accordent à l'Eglise et à ses médiations une importance que d'autres ne sauraient partager (cf. Birmelé 1986). Ces approches différentes entraînent des ecclésiologies divergentes qui conduisent certaines traditions chrétiennes à se considérer comme étant la seule expression véritable de l'Eglise, corps du Christ» 12. Grâce au ressourcement biblique et patristique de la théologie systématique, Vatican II a pu réaliser un tournant ecclésiologique en retrouvant les intuitions théologiques des réformateurs protestants du 16ème siècle, mais aussi de Mahler et de Congar. Au moment de l'ouverture du concile, la dogmatique s'éloignait de plus en plus de l'apologétique. Elle n'avait plus comme tâche première la défense apologétique de la foi contre les réformateurs et les hérétiques, ou comme à Vatican I, à affirmer le pouvoir du pape mais elle était maintenant au service de l'explicitation du mystère de la foi chrétienne
SEMMELROTH O., L'Eglise Sacrement de la Rédemption. Traduit de l'allemand par Dom Germain Varin, O. S.B., Paris: Ed. Saint-Paul, 1953, p. 216. 12BIRMELE A., Ecclésiologie, Dictionnaire critique de théologie, Paris: PUF, 1998, p. 360. 22
Il

afin de la rendre audible pour nos contemporains. Par ailleurs, la relation entre la dogmatique et les autres disciplines de la théologie plus particulièrement l'ecclésiologie n'était pas évidente, faute d'une épistémologie systématique de la pensée théologique. Les disciplines théologiques n'étaient pas considérées comme formant un univers organique de foi au sein duquel la dogmatique constituait la clef de voûte, capable d'informer les autres branches de la théologie et d'affermir la corrélation entre elles. Raison pour laquelle, dans le premier chapitre intitulé Horizon théologique et anthropologique du tournant ecclésiologique, nous présenterons d'abord les différentes théologies trinitaires qui ont directement ou indirectement permis au concile de réaliser un tournant ecclésiologique considérable dans 1'histoire de l'Eglise. Ce tournant peut être attribué, sur le plan de la théologie systématique catholique, à K. Rahner et H.U.v. Balthasar. K. Barth et J. Moltmann, bien qu'ils appartiennent au courant des Eglises issues de la Réforme du XIVème siècle, leurs théologies trinitaires ont surtout contribué à renouveler la théologie systématique contemporaine. Nous avons choisi de façon particulière Karl Barth pour avoir affirmé de façon absolue la primauté de l'action de Dieu sur le monde, dans l'Eglise, dans les sacrements, dans la vie de tout homme, croyant ou incroyant. Le théologien dominicain français Y. Congar, la théologienne francoontarienne Elisabeth J. Lacelle, spécialiste de K. Barth attestent que si l'Eglise catholique a connu le renouveau de la Parole de Dieu, c'est sans doute grâce au mouvement liturgique qui a précédé Vatican II, grâce à l'exégèse biblique et aux travaux bibliques mais aussi grâce en partie à K. Barth qui a redécouvert le sens de la Parole comme acte de Dieu. Pour ce dernier une théologie de la Parole devait rester ouverte aux impossibles possibilités de l'irruption libre de Dieu dans l'histoire humaine, telle qu'attestée dans l'événement de la mort et de la résurrection de JésusChrist. «Réagissant à ce qu'il considérait comme un « anthropocentrisme» dans les théologies dites naturelles et culturelles qui dominaient le protestantisme au début du XXème siècle, Barth a replacé Jésus-Christ au centre de la théologie. Pour être honnête avec l'ensemble de son œuvre, il faut dire que sa christologie ne replie pas sur Jésus Christ mais, plutôt, ouvre Jésus-Christ sur Dieu (sa théologie trinitaire) et sur l'ensemble de I'histoire humaine et cosmique, concrète et universelle (sa théologie de la réconciliation). Dans le IVème volume de la Dogmatique, cela est remarquable. Il y traite davantage de l'Esprit saint à l'œuvre dans le monde. Mais il le disait lui-même, il n'a pas pu achever. Il souhaitait que d'autres poursuivent, commençant encore une fois par le commencement attesté en Jésus-Christ tourné vers l'avenir, 23

vers le Dieu qui vient, dans sa venue (in seinem Kommen) »13.Ensuite la dogmatique, devenant une « science» et une « sagesse» au service de la foi, a permis à l'ecclésiologie de se renouveler, de se réformer. Vatican II représente un exemple concret d'une tentative de déplacement d'une ecclésiologie christocentrique à une ecclésiologie trinitaire sous l'influence des études bibliques et patristiques plus particulièrement de la théologie trinitaire renouvelée par le recours à la tradition de l'Eglise. Dans le deuxième chapitre De la dogmatique trinitaire vers une ecclésiologie trinitaire et pneumatique, nous montrerons le déplacement opéré par les travaux bibliques et patristiques, par le Conseil œcuménique des Eglises, mais aussi l'apport de la dogmatique trinitaire sur l'ecclésiologie contenporaine. Malgré le renouveau ecclésiologique de Vatican II, la période post conciliaire nous révèle des crises qui continuent d'affecter l'Eglise aujourd'hui. Vatican II est un événement providentiel de grâce, un point de départ dans le renouveau de l'Eglise. L'action de l'Esprit saint, qui agit et conduit l'Eglise aujourd'hui, laisse envisager, enfin, pour l'avenir une ecclésiologie eucharistique dans une perspective trinitaire et pneumatique, capable de dynamiser les communautés des croyants. Nous proposerons, dans le troisième chapitre, les tâches actuelles de l' ecclésiologie trinitaire.

LACELLE E. J., Karl Barth, Penseurs et apôtres du XXème siècle, Paris: Fides, 2001, p. 443. Cf. aussi CONGAR Y. - M. et PUYO J., Une vie pour la vérité. Jean Puyo interroge le Père Congar. Les interviews. Paris: Le Centurion, 1975, p. 49. Cf. MÜLLER D., Karl Barth, Paris: Cerf, 2005, p. 177. Pour Müller, «Barth prend en effet consciemment le contre-pied de Schleiermacher qui avait repoussé le traité sur la Trinité à la fm de la doctrine de la foi (comme le fera également Paul Tillich dans sa Théologie systématique). Mais il ne faut pas se tromper sur le geste de Barth. Il sait parfaitement que le dogme trinitaire représente le terme de l'élaboration systématique du concept de révélation, à un certain moment de I'histoire de la théologie chrétienne. S'il commence néanmoins par la Trinité, c'est parce qu'il entend redéployer la vérité du résultat dont ce dogme est le témoin. C'est donc un acte réflexif, faisant du terme de la recherche le point de départ de la doctrine, qui le conduit à commencer par la révélation du Dieu Trinitaire ». 24

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PREMIER CHAPITRE HORIZON THEOLOGIQUE ET ANTHROPOLOGIQUE DU TOURNANT ECCLESIOLOGIQUE
A. K. BARTH, Le Dieu de Jésus-Christ se révèle comme Trinité dans l'histoire
La Dogmatique ecclésiastique de K. Barth, son œuvre principale, est traversée par la conception trinitaire de Dieu. Le Dieu de Jésus-Christ se donne comme la seule vérité objective du monde et des humains. Il ne peut être connu que s'il se révèle lui-même à l'homme. Dans la Parole de Dieu, c'est Dieu lui-même, dans son unité indissoluble et dans son inaltérable diversité, qui se révèle. « Selon le témoignage biblique de la révélation, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul et même Dieu dans l'unité de leur essence, et ce seul et même Dieu est le Père, le Fils et le Saint-Esprit dans la différence de ses personnes » 14.Le Dieu de la Révélation se révèle comme le Kurios, le Seigneur. Dieu lui-même, est le révélateur, la révélation et le révélé.

1. Le Deus revelatus est le Deus absconditus : La Révélation comme fondement de la doctrine trinitaire
Au début de ses études à Berne, K. Barth, était attiré par le courant de la théologie libérale15 inspirée par Hegel et Schleiermacher. Pour parler de Dieu, ce courant partait de l'homme et de son expérience. Dans sa confrontation avec le professeur Harnack, son ancien maître, K. Barth, accuse la théologie scientifique protestante de s'être éloignée de l'objet
BARTH K., Dogmatique. Vol. 1er: La Doctrine de la Parole de Dieu. Prolégomènes à la Dogmatique. T. 1er,Genève: Ed. Labor et Fides, 1953, p 14. 15La théologie libérale aurait contribué à la naissance et au développement du modernisme et à l'affirmation du Social Gospel (l'Evangile social) en Amérique du Nord. «Les caractéristiques de la théologie libérale étaient: l'adhésion rigoureuse à la méthode historico-critique et à ses résultats; la relativisation de la tradition dogmatique de l'Eglise, et en particulier de la christologie; une lecture surtout éthique du christianisme ». GIBELLINI R., Panorama de la théologie au XXème siècle, Paris: Cerf, 1994, p. 18-19. 25
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de la théologie, la Parole de Dieu. Ainsi, il prône le dépassement de la théologie libérale qui, au nom de sa méthode historico-critique, exige une révision dogmatique et une relativisation de la christologie. De la théologie libérale, K. Barth et R. Bultmann, après la première guerre mondiale, deviendront les représentants de la théologie dialectique. Ce nouveau courant de théologie soutient que Dieu, le Tout Autre (c'est le Dieu absconditus), n'est accessible qu'à travers sa Révélation. Cette théologie dialectique est appelée communément une « théologie de la crise» parce qu'elle conçoit Dieu comme jugement de l'humain, comme krisis de l'humanité des humains. «Nul chemin ne conduit de l'homme à Dieu: ni la voie de l'expérience religieuse (Schleiermacher), ni la voie de l'histoire (Troeltsch), mais pas davantage une voie métaphysique; le seul chemin praticable va de Dieu à I'homme et il se nomme Jésus-Christ »16. L'intuition barthienne exprime mieux l'écho de l'Evangile: «Personne n'a jamais vu Dieu; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé» (Jn 1, 18). Dans son effort de ramener la théologie à son objet spécifique: la Parole de Dieu, K. Barth, demande, d'une part, de supprimer la formule de Dieu comme le « Tout Autre» de la théologie dialectique, qui mettait l'accent sur la transcendance de Dieu par rapport au monde et à l'homme. « Dieu est Dieu, il n'est pas le monde; et le monde est le monde, il n'est pas Dieul7. D'autre part, il exclut l'analogia entis18(l'analogie de l'être) qui est un effort d'accéder à Dieu par la voie de la philosophie métaphysique (contre les théologies thomistes et scolastiques). Seule la Révélation de Dieu en Christ est la voie royale et autorisée pour saisir Dieu, pour parler de Dieu. «Nul ne connaît qui est le Fils, si ce n'est le Père, ni qui est le Père si ce n'est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Lc 10, 22). Seul le chemin de l'auto révélation de Dieu, chemin de la foi (l'analogia fidei), peut conduire l'homme à connaître Dieu, à l'aimer et à le servir. «Il appartient à la nature de Dieu d'être inconnaissable à I'homme. Bien entendu: inconnaissable dans son
16Ibidem, p. 20. 17Ibidem, p. 31. 18« La théologie ne peut être comprise comme une entreprise de type philosophique (philosophie), développant une connaissance « naturelle» de Dieu, partant de l'analyse du monde ou de la condition humaine pour remonter à l'être; elle ne vaut qu'en tant que recherche portant sur l'autocompréhension de la foi à la recherche de sa propre intelligence. La théologie ne peut certes parler de Dieu qu'en usant d'analogies, mais celles-ci ne peuvent relever que du domaine de la foi (analogiafidei) et non de l'être ». LACOSTE J.-Y. (Dir.), Dictionnaire critique de théologie, Paris: P.D.F. - Quadrige, 1998, p. 145. 26

essence révélée. C'est précisément le Deus revelatus qui est le Deus absconditus, le Dieu auquel ne conduit aucun chemin, vers lequel on ne peut jeter aucun pont, dont on ne peut rien dire et dont nous n'aurions absolument rien à dire s'il ne nous rencontrait comme le Deus revelatus, comme le Dieu qui se révèle lui-même. C'est seulement lorsqu'on a compris cette conception biblique que l'on peut saisir toute la portée de l'affirmation: Dieu se révèle, c'est-à-dire Dieu prend forme »19. Enfin, comme il existe, dans sa pensée, une nouvelle relation de la révélation et de I'histoire, I'histoire devient le prédicat de la révélation, K. Barth souligne aussi une corrélation entre la Révélation de Dieu et la foi de I'homme. La Révélation est un événement historique. Dieu se révèle historiquement aux hommes concrets. Et cette communication de Dieu à I'homme transforme I'homme jusque dans sa vie intime. Par ce fait, l'existence de certains hommes, dans certaines situations, se renouvelle profondément de telle sorte qu'ils ne peuvent que suivre Dieu, que lui répondre, sans prétendre le saisir, ni dans son voilement, ni dans son dévoilement2o.

2. Dieu se révèle comme le Kurios (le Seigneur)
Si la Révélation est la racine et le fondement de la doctrine trinitaire, cette dernière commande toute la dogmatique. La dogmatique de Karl Barth est non seulement fondée sur l'analogie de la foi en Dieu Tri-Unité mais aussi sur une concentration christologique. Dieu s'est révélé en Christ fait chair comme Seigneur (Kurios). Jésus-Christ, Parole de Dieu, est la réalité objective de la Révélation et de sa connaissance. JésusChrist nous révèle vraiment Dieu et nous réconcilie avec lui. Déjà au début de son œuvre théologique, K. Barth affirme qu'« une dogmatique ecclésiastique doit être christologique dans sa structure fondamentale comme dans toutes ses parties, s'il est vrai que son seul critère est la Parole de Dieu révélée, attestée par l'Ecriture sainte et prêchée par l'Eglise, et s'il est vrai que cette Parole de Dieu révélée est identique à Jésus-Christ. Une dogmatique qui ne cherche pas à être dès le début une christologie se place sous un joug étranger et est bien près de cesser d'être un service de l'Eglise [...]. La christologie doit occuper toute la place en théologie [.. .]. La christologie est tout ou elle n'est rien »21.
19

BARTH

K., Dogmatique. Vol. 1er: La Doctrine de la Parole de Dieu.

Prolégomènes à la Dogmatique. T. 1er, p. 26. 20Ibidem, p. 35. 21 BARTH K., Dogmatique III, Genève: Ed. Labor et Fides, p. 114.

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Dieu se révèle comme le Seigneur, racine de toute la doctrine trinitaire, signifie que le Dieu unique qui se dévoile tout en se voilant, qui se révèle tout en se communiquant, n'est pas seulement Dieu le Père, il est aussi Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit. Les missions du Fils et du Saint-Esprit manifestent la seigneurie et la souveraineté de Dieu dans sa révélation. «Etre le Seigneur, c'est être Dieu tel qu'il se révèle. Agir comme le Seigneur, c'est agir comme Dieu le fait dans sa révélation. Et avoir un Seigneur, c'est pour l'homme recevoir ce que Dieu lui donne, lorsqu'il accepte sa révélation [...]. Sans la révélation, 1'homme ne sait pas qu'il y a un Seigneur, qu'il a un Seigneur et que Dieu est ce Seigneur. Par la révélation, il le sait. La révélation est la révélation de la seigneurie de Dieu; c'est ainsi qu'elle est révélation de Dieu »22.

3. Dieu est la révélation, le révélé et le révélateur
Bien que K. Barth rejette le «Dieu Tout Autre », il lui serait difficile de se dégager de la théologie dialectique parce qu'il en est l'un des initiateurs. Toute sa dogmatique ecclésiastique est traversée par la théologie dialectique: la distance qualitative infinie entre Dieu et l'homme et l'impossibilité «naturelle» pour l'homme de rejoindre Dieu. Et même sa théologie trinitaire reste marquée par la dialectique de la triplicité du Dieu unique. Le Dieu qui se dévoile dans sa Parole est à la fois la révélation, le révélateur, le révélé. Il est à la fois sainteté, miséricorde, et amour. Il est Créateur, Réconciliateur, et Rédempteur. Chez K. Barth, la Croix, la Résurrection et la Pentecôte manifestent une triple venue répétitive de Dieu lui-même, selon les formes différentes de ses propres «manières d'être ». Malgré son herméneutique trinitaire, il maintient toujours l'unicité du sujet divin qui se révèle. «L'heure de la Croix atteste la venue de Dieu le Père Créateur; comme Seigneur de nos existences, il se cache en dénonçant le péché d'autosuffisance de 1'homme. Lors de la Résurrection, le même Dieu caché se dévoile comme Dieu le Fils en son œuvre de Rédemption des péchés. Depuis la Pentecôte, le même Dieu vient encore par l'envoi de son Esprit, comme Celui qui se communique à 1'homme en son œuvre de libération 23. Autrement dit, « c'est Dieu lui-même qui se révèle à la fois comme le

BARTH K., Dogmatique. Vol. 1er: La Doctrine de la Parole de Dieu. Prolégomènes à la Dogmatique. T. 1, p. 12. 23LAFONT AINE R., Quand K. Barth et H.Urs von Balthasar relisent le de Trinitate de Thomas d'Aquin NR. T 124 (2002), p. 533. 28

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