Quels signes pour la foi aujourd

Quels signes pour la foi aujourd'hui ?

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La foi ne se vit jamais totalement nue car les mots que nous choisissons pour l'exprimer sont déjà des signes qui l'habillent. Dans ce livre l'auteur s'interroge sur les signes de visibilité que nous pouvons donner à la foi dons le monde contemporain. L'auteur analyse les crises, les évolutions de cette Eglise, toujours lente à adopter ses rites et ses lois aux réalités humaines des différentes époques. Il appelle l'Eglise à trouver dans la pratique de la collégialité les chemins d'une profonde rénovation, afin qu'elle puisse rejoindre les hommes dans la mutation culturelle de notre époque.

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Ajouté le 01 novembre 2004
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EAN13 9782296380349
Langue Français
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QUELS SIGNES POUR LA FOI AUJOURD'HUI?

Collection Chrétiens Autrement dirigée par Noël Hily Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est aff1I111éans les Eglises? d Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche.
Noël Hily 12, rue de Recouvrance 45000 Orléans Tel: 02 38 54 13 58

Georges Poyeton

QUELS SIGNES POUR LA FOI

AUJOURD'HUI?

L'Harmattan 5-7 ~rne de l'ÉcolePolytechnique

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

75005 Paris FRANCE

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

<Ç) 'Harmattan, 2004 L ISBN: 2-7475-7464-4 EAN : 9782747574648

Avant Propos

Les signes de l'appartenance à une religion se reconnaissent d'ordinaire dans une pratique: le musulman jeûne durant le Ramadan et désire faire le pèlerinage à la Mecque, le juif observe scrupuleusement le repos du sabbat. Le chrétien a été perçu comme celui qui va à la messe le dimanche (autrefois les étudiants catholiques de l'Ecole Normale Supérieure avaient été surnommés les "Talas": ceux qui vonT À LA messe.) Aujourd'hui le rassemblement dominical a perdu son originalité, car le langage journalistique désigne par le mot "grand-messe", tout important rassemblement politique, syndical, sportif. Jésus n'a jamais eu l'intention de fonder une nouvelle religion. Il a pratiqué la religion juive dans laquelle il a été éduqué; dans cette situation il annonce la Bonne Nouvelle et il parle du Royaume qui vient. Il ne veut pas changer la Loi, mais il veut qu'elle soit au service de l'homme, qui est plus important que le sabbat ou que le temple. Il exprime aussi son admiration envers des personnes non juives pour leur grande foi. Poser la question: "quels signes religieux pour la foi chrétienne aujourd'hui ?", c'est commencer par rappeler que la foi ne s'exprime pas d'abord par des signes religieux, mais par le comportement quotidien où les hommes s'efforcent de vivre en frères parce qu'ils ont un seul Père, Dieu, source de tout amour. La phrase de Saint Paul:"Désormais il n'y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, vous êtes tous un dans le Christ Jésus", résume cette perspective éthique. Jésus a institué le repas eucharistique et à la suite de JeanBaptiste il a envoyé ses disciples baptiser, mais au-dessus de tout il a placé le commandement de l'amour: "Comme je vous ai aimés, vous devez vous aussi vous aimer les uns les autres. Si vous avez de l'amour les uns pour les autres, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples" (Jn 13/34-35). Voilà pourquoi le témoignage de vie de la première communauté "trouvait un accueil favorable auprès du peuple tout entier" (Ac 2/47).

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Les signes sacramentels de la vie chrétienne relient les disciples à Jésus modèle de l'amour, mais qu'est-ce que les chrétiens donnent à voir de leur foi individuellement et collectivement? Le témoignage des saints et la vie de l'Èglise au service du monde offrent des réponses variées suivant les différentes situations de l'histoire Ce petit livre retrace succinctement l'histoire des sacrements et la vie de l'Église sacrement de Jésus-Christ. Il est le fruit conjoint d'une recherche historique et d'une expérience pastorale. Il voudrait aider à inventer des signes pour notre temps.

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Je remercie chaleureusement Bernard Désormière qui m'a beaucoup aidé pour la rédaction de cet ouvrage et pour sa mise en page.

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Introduction: Quels sil!nes peuvent visible la foi chrétienne?
La foi atypique des chrétiens

rendre

La foi de Jésus est unique dans l'histoire de la religion. Croire en Jésus, c'est participer à sa vie d'amour, c'est être enfants de Dieu: " à tous ceux. qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu" (Jn 1/12). Ceux qui croient en son nom seront avec lui pour toujours: "Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures (...). Je reviendrai et je vous prendrai avec moi" (Jn 14/2-3). Jésus garde la primauté de cette attitude de foi; aucun des grands spirituels de l'histoire de l'humanité n'a exprimé que Dieu était amour et qu'il communiquait cet amour aux hommes pour les diviniser. Toutes les religions s'accordent pour attribuer à l'amour entre les hommes une place prépondérante, et elles arrivent même à dire que l'amour est divin, mais seuls les chrétiens reconnaissent que la transcendance divine est présente dans l'immanence humaine par l'amour. Dieu devient humain et l'homme est divinisé. La foi des chrétiens oriente leur manière de vivre. La réflexion théologique nous permet de nous recentrer sur l'essentiel de la personne de Jésus, et tous les dogmes, toutes les pratiques religieuses, nous apparaissent comme seconds par rapport à la confiance que nous donnons à cette personne. Le mouvement intérieur d'adhésion de foi se manifeste dans la visibilité d'une manière de vivre, car il n'est pas simplement sentiment d'admiration, mais encore volonté d'imitation. La foi ne se vit jamais dans sa simple nudité, elle donne sens à notre vie et exige une cohérence entre notre conviction et notre agir. Elle s'habille aussi des vêtements de la religion, qui par des signes, des pratiques, des rassemblements, soutiennent le sentiment et l'émotion, éléments déclencheurs de la vie spirituelle. L'émotion n'est-elle pas étymologiquement ce qui met en mouvement? Le croyant ne croit pas qu'avec sa tête mais avec tout le mouvement de sa personne.

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La vie des premières communautés chrétiennes La foi des chrétiens les rassemble en communauté. Dans ses débuts, le christianisme n'était qu'un courant du judaïsme, comme l'avait été le groupe des esséniens, ou comme l'étaient encore les pharisiens ou les sadducéens. Il devint vite un groupe de croyants séparés de la communauté juive. Ces croyants se distinguaient des autres simplement en étant "assidus à l'enseignement des apôtres, à la communion fraternelle, à la fraction du pain et à la prière" (Ac 2/42). Après la ruine de Jérusalem en 70, les disciples de Jésus furent chassés des synagogues. Ils abandonnèrent alors des rites religieux importants pour Israël, comme la circoncision, et acceptèrent l'intégration des païens dans leur groupe. L'épître chrétiennes. à Diognète décrit les premières communautés

Un écrit trouvé en 1436 à Istanbul, intitulé "À Diognète" et que les critiques modernes estiment avoir été composé à Alexandrie entre 190 et 200, rend compte de la situation des chrétiens dans le monde d'alors d'une façon unique et singulièrement précise: "Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par le vêtement. Ils n'habitent pas des villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier (...). Ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république. Ils résident chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de leurs devoirs de citoyens et supportent toutes les charges comme des étrangers. Toute terre étrangère leur est une patrie, toute patrie une terre étrangère. Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leur nouveau-nés. Ils partagent la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur terre, mais ils sont citoyens du ciel (...). Ils aiment tous les hommes et tous les persécutent. On les méconnaît, on les condamne, on les tue, et par là ils gagnent la vie. Ils sont pauvres et enrichissent un grand nombre. Ils manquent de tout et surabondent en toutes choses (...). On les insulte et ils bénissent. On les outrage et ils honorent. En ne faisant que le bien, ils sont châtiés comme des scélérats (...). Ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont au monde. L'âme est répandue dans tous les membres du corps comme les chrétiens dans les cités du monde (...). Invisible, l'âme est retenue prisonnière dans le corps visible:

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ainsi les chrétiens, on voit bien qu'ils sont dans le monde, mais le culte qu'ils
rendent à Dieu demeure invisible." .
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Le chrétien est signe de la présence de Dieu dans le monde. Cette épître à Diognète est une apologie de la présence des chrétiens dans les diverses provinces de l'Empire romain: Ils ne se distinguent en rien des autres citoyens, si ce n'est par la vertu de nonviolence et de tolérance. Ils n'apparaissent pas comme les membres d'une nouvelle religion. Ils sont présentés comme l'âme du monde. Cette allégation a dû paraître présomptueuse aux contemporains de l'auteur, car l'âme du monde, pour eux, c'est la divinité. Les stoïciens et Platon avaient exprimé depuis longtemps cette conviction. En la reprenant au compte des chrétiens, notre auteur n'a pas peur de les mettre à la place de la divinité. D'où lui vient cette audace? Sans aucun doute de la parole de Jésus: "Vous êtes le sel de la terre (...). Vous êtes la lumière du monde" (Mt 5/13-14). L'auteur de cette épître a la certitude que tout amour, et plus spécialement l'amour des ennemis, est signe de la présence de Dieu, car "Dieu est amour". "Le culte invisible" auquel il fait allusion exprime cette primauté de la manière de vivre sur la célébration des rites, ainsi que l'écrivait l'apôtre Paul aux chrétiens de Rome: "Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offtir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu: ce sera un culte spirituel" (Rm 12/1). La fraction du pain, à laquelle les chrétiens participaient et rapportaient toute leur vie quotidienne, n'avait de valeur que pour la vie interne de la communauté. La discipline du secret la protégeait des regards indiscrets. Les multioles si~nes relieieux Les religions se donnent christianisme les imite. toutes de nombreux signes, le

Lorsque la conversion de Constantin permit aux chrétiens d'apparaître au plein jour, le christianisme se revêtit rapidement de signes religieux. A partir de cette époque il est perçu comme une religion parmi d'autres, même si en Occident il devient la seule religion officielle. Toutes les religions ont des lieux de culte nécessaires pour rassembler des foules: églises, temples, synagogues. Les premiers locaux qui rassemblèrent les chrétiens furent les basiliques construites sur le même plan que les édifices

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A Diognète V-VI, trad Marrou :Michel Qévenot, ''Les honnnes de la Fraternité": les

chrétiens et le pouvoir; Fernand Nathan, 1981, p.l08-110

Il

romains qui étaient utilisés pour des réunions publiques. Dans toutes les religions des réalisations architecturales remarquables ont vu le jour: cathédrales romanes et gothiques en Europe, mosquée de Cordoue, mosquée bleue d'Istanbul, mosquée des Omeyyades de Damas, etc. Toutes les religions donnent une grande importance à des villes saintes: Bénarès, Jérusalem, Rome, La Mecque. Toutes les religions célèbrent des fêtes: Rosh Hashanna, Yom Kippour, Pessah chez les Juifs; Noël et Pâques chez les chrétiens; l'Aïd ou sacrifice d'Abraham chez les musulmans. Les pèlerinages à Jérusalem, Rome, Lourdes, ou La Mecque, libèrent les participants de leurs soucis quotidiens et les remettent en route dans l'espérance. La transmission des croyances aux enfants est l'occasion de rites d'intégration: circoncision, baptême, Bar Mitzwa, profession de foi, etc. Des prescriptions alimentaires s'imposent comme des obligations: jeûne, viande casher, abstinence de viande certains vendredis, etc. Des vêtements aident à prendre une attitude différente pour la prière: l'aube blanche des prêtres, le talik, voile bleu, noir et blanc, garni de franges pour la prière juive; d'autres soulignent simplement une identité: la kippa juive ou favorisent la pudeur comme le tchador des musulmans. Des juifs pieux portent au bras gauche ou à la tête, des phylactères, petites boîtes qui contiennent des phrases de la Bible. Beaucoup de chrétiens suspendent à leur cou une petite croix. Tous ces signes extérieurs prennent souvent plus d'importance que la démarche intérieure de foi. Les rites rattachent à un groupe, ils permettent d'afficher une identité, ils sont souvent plus vivaces que les convictions intérieures, et aident parfois à retrouver celles-ci lorsque le pratiquant s'interroge sur leur sens. Le signe par excellence du chrétien c'est l'amour du prochain. Dans le Christianisme, la Réforme protestante, et spécialement l'Eglise réformée de Calvin réagirent en leur temps contre l'excès de la religiosité et le formalisme des pratiques extérieures. Ces Èglises séparées nous donnent l'exemple d'un christianisme beaucoup plus dépouillé, qui convient peut-être davantage à des tempéraments nordiques que méditerranéens; elles ont le grand mérite de nous rappeler l'essentiel, en rejoignant l'auteur de l'épître à Diognète. N'oublions pas que Jésus, sans supprimer un iota de la Loi juive, a relativisé les règles du jeûne, du pur et de l'impur, du sabbat, des serments à Dieu, et qu'il demande à l'homme pieux d'aller se réconcilier avec son frère avant de présenter son offtande à l'autel. Au légiste qui l'interrogeait sur le plus grand commandement de la Loi, Jésus répond en unissant une citation du Deutéronome à une autre du Lévitique: "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée, c'est là le grand, le premier commandement. Un second est aussi important: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. De 12

ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes" (Mt 22/37-40). Dans la parabole du Bon Samaritain (Lc 10/25-37), l'exemple que donne Jésus enseigne qu'il n'y a pas de "prochain" prédéterminé; la proximité ne s'étale pas en catégories de cercles concentriques; le secours apporté au malheureux tombé entre les mains des voleurs n'est pas le résultat de l'obéissance à un ordre de Dieu, c'est l'expression de l'inclination toute humaine à secourir autrui à partir d'un "sentir" qui n'en reste pas au sentiment. Le sens de l'humain fait du "lointain" un "prochain. "Dans ses rapports quotidiens avec ses proches, Jésus ne bannit pas l'affectif: il a des amis comme Lazare et ses sœurs Marthe et Marie, il manifeste une préférence pour Jean, le plus jeune des apôtres, et dans un geste plein de tendresse pour sa mère, ilIa lui confie avant de mourir; il exprime de l'admiration ou de l'attachement pour ceux qu'il rencontre: la Cananéenne qui vient l'implorer pour sa petite fille malade, le centurion de Capharnaüm qui lui dit son indignité à le faire rentrer chez lui, ou le jeune riche qui recherche un grand idéal; il pleure Lazare avant de lui rendre la vie.
La relation au pauvre est relation avec Jésus.

Jésus ne se cache pas derrière l'homme qui a faim ou soif, qui est nu, qui est étranger, malade ou en prison. Le chrétien comprend bien qu'il aime tous ces éprouvés d'abord pour eux-mêmes et non pour plaire à Dieu. Ils ont droit à une vie plus humaine L'expression "aimer pour l'amour de Dieu", ne peut signifier qu'aimer avec le même amour gratuit dont Dieu nous aime. Lorsque le chrétien secourt le malheureux, il aime ce "prochain" et en même temps il se met en relation avec Jésus, car Jésus lui-même est en relation avec le malheureux et il s'identifie à lui. Paul en fait l'expérience lors de sa conversion: "Je suis Jésus que tu persécutes". Jésus avait initié ses apôtres à cet amour gratuit : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement" (Mt 10/8). La croix devient le signe de ['amour désintéressé. Jésus avait dit que tout amour vrai pouvait conduire à la mort :"11 n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime "(Jn 15/13) .Ceux qu'on aime, ce sont tous ces "lointains" dont nous faisons nos "prochains"; nous sommes limités par le temps et par l'espace, et aussi par nos ignorances mais tout homme, c'est-à-dire l'homme universel, est notre prochain. L'apôtre Paul le redira à sa manière par une charte des droits de l'homme pour son époque: "Désormais, il n'y a plus ni homme ni femme, ni esclave ni homme libre, ni juif ni grec, vous êtes tous un dans le Christ Jésus".(Ga 3/8) 13

Comment les chrétiens vont-ils exprimer leur conviction nouvelle, leur identité et leur référence au Christ Jésus? Les chrétiens usèrent d'abord durant les persécutions romaines du signe du poisson, dont les lettres grecques "/chtus" sont l'abréviation des mots de la phrase: Jésus Christ Fils du Dieu Sauveur. Ensuite ils préférèrent le signe de la croix (à partir du pèlerinage en Terre sainte de sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin; on dira vers l'an 400 qu'elle y a découvert la véritable croix du Christ). L'image de la croix est alors placée sur les édifices où les chrétiens se rassemblent, aux carrefours des routes, dans les maisons, elle est portée, pendue autour du cou ou aujourd'hui à la boutonnière du veston du prêtre. La croix est le signe par excellence du chrétien. La croix par son pieu vertical est signe d'un amour qui vient de plus loin que nous, qui vient du "Dieu Très Haut", et par ses bras horizontaux, elle embrasse tous les humains de l'est à l'ouest ou du nord au sud. A sa vue les chrétiens se rappellent de la vie de Jésus et du don total de son amour en sa mort; ils affIrment très tôt que dans cette mort Jésus a dévoilé le mystère de Dieu pour nous: Dieu Père dont Jésus est l'image, lui qui nous communique l'Esprit et qui nous conduit à lui. Le contenu de cette foi est résumé par le signe de la croix tracé sur le corps et les paroles qui l'accompagnent. Le signe de la croix est un rappel, une expression d'identité et d'engagement, mais il ne relie pas, en profondeur et collectivement, à la réalité du Christ ressuscité: il n'est pas un sacrement. La croix demeure un signe héraldique, comme l'étoile de David à six branches chez les Juifs, ou le croissant de lune signe de résurrection sur la tombe des musulmans. Il en va autrement du geste de la Cène que l'on nomme aujourd'hui "Eucharistie". Lorsque les chrétiens se réunissent pour faire mémoire (anamnèse) de la mort et de la résurrection du Christ, ce n'est pas simplement pour évoquer le passé et puiser force et courage à l'exemple du Maître (comme dans la dévotion du chemin de croix), c'est pour se nourrir de sa vie en répétant ses paroles et ses gestes, comme il le leur a demandé. Aperçu sur le développement du thème de ce livre. Dans ce livre nous commencerons par réfléchir sur l'Eucharistie, qui est le plus grand et le plus important des sacrements. Nous verrons ensuite comment l'Eucharistie fait l'Eglise, qui dans un sens large peut être dite sacrement du Christ, et nous prendrons connaissance de ce que cette Eglise est devenue institutionnellement au cours de l'histoire et comment elle a créé des sacrements nouveaux dans l'esprit du Christ. Nous regrouperons sous le vocable sacrements de la miséricorde le baptême14

confIrmation, la pénitence et l'onction des malades. Enfm nous aborderons le sacrement du mariage prototype de toute reconnaissance des différences dans l'amour et celui de l'ordre qui reconnaît la responsabilité des ministères dans la communauté ecclésiale. L'histoire de la pratique de ces signes nous invitera à relativiser nos préoccupations rituelles dans un monde qui change et qui a surtout besoin de mieux découvrir le sens de l'humain et l'espérance dont nous pouvons être les témoins.

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I-Un siGne incontournable:

le Geste eucharistiaue

Jésus n'a pas voulu créer une religion nouvelle pour relier les hommes à Dieu. II reprend le repas pascal que les Juifs célébraient annuellement pour commémorer leur sortie d'Égypte et rendre grâce à leur Dieu libérateur. Ce repas était un rite familial d'une grande importance; il supposait le rite sacrificiel des agneaux au temple, mais il n'était pas à proprement parler un rite religieux où les prêtres officiaient. Dans le repas de la Cène, Jésus veut d'abord relier ses disciples à lui-même, et par lui au Père. Il leur manifeste le désir qu'ils continuent après lui de vivre son attitude de service et d'amour désintéressé, au risque de leur vie. C'est pour cela qu'il leur lave les pieds et qu'il leur dit: "ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi" (Jn 13/15). Ensuite prenant le pain et le vin, il leur dit une phrase semblable: "Faites ceci en mémoire de moi" (Lc 22/19). Le dernier geste de Jésus renvoie à sa mort et à sa résurrection. Il n'est pas un simple rite familial nouveau, il renvoie à l'Esprit de Jésus qui est Esprit d'amour et de service. Jésus, qui n'est pas prêtre du temple dans la lignée d'Aaron (He 7/11), veut se donner lui-même en nourriture à ses amis, car il leur est impossible de construire le Royaume par leurs seules forces humaines. Jésus ne rejette pas la religion juive et ses rites. Dans l'esprit des prophètes, il oriente sur la vérité et l'authenticité de la vie quotidienne; il "accomplit" l'attitude d'intériorité demandée par eux, dans sa relation à Dieu Père. Il demande à ses disciples de continuer à faire de même. Le rite de la Cène est un geste totalement nouveau, bien que Jésus l'invente en continuité avec le repas pascal. Il est donc le sacrement par excellence, on peut même dire le seul sacrement de la vie chrétienne, dont découlent tous les autres. Il concerne d'abord Jésus lui-même qui y exprime toute la profondeur de l'amour de Dieu pour les hommes en vivant lui-même: le don de sa vie librement: "Ma vie nul ne la prend, mais c'est moi qui m'eii~ dessaisis" (Jn 10/18). Il concerne ensuite ses disciples car c'est avec eux que Jésus inaugure ce geste: "rai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous." (Lc 22/15)

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La Cène du Jeudi Saint

Le souvenir historique de la Cène
La Cène est-elle le repas pascal? Que s'est-il vraiment passé quelques jours avant la mort de Jésus? Jésus a-t-il mangé la Pâque juive avec ses disciples ou a-t-il tout simplement participé à un repas dans l'atmosphère de la Pâque juive? Luc semble bien rapporter le déroulement du repas pascal en mentionnant deux coupes; Matthieu et Marc parlent peut-être d'un simple repas pris dans l'atmosphère de la Pâque juive. Les historiens en discutent, et il est bien difficile de trancher. Quoi qu'il en soit, les évangélistes ont relié leur foi pascale à la fête de Pâque juive pour expliquer que Jésus, "agneau qui enlève le péché du monde" (Jn 1/29), par sa mort librement acceptée et vécue dans l'amour, dépasse et rend caduques tous les sacrifices du temple. Lorsque Paul écrit la première épître aux Corinthiens où il mentionne le repas du Seigneur (1 Co 11/17 et ss), nous sommes vers les années 54-57 lorsque Matthieu et Marc écrivent leur Evangile nous atteignons les années 65-67; Luc vient un peu plus tard vers les années 70, et Jean, le plus tardif vers les années 95-100. Ce qui est important pour eux 24, 37, 47, ou 60 ans après les faits, ce n'est pas la fidélité à l'événement historique, mais la signification du geste et de la parole de Jésus - "Faites ceci en mémoire de moi" - dont ils gardent une mémoire active, puisque les communautés chrétiennes célèbrent depuis longtemps l'Eucharistie. Qui était présent à ce repas ? Dans les récits évangéliques de la Cène du Seigneur le mot "disciples" revient très souvent: Dans le passage de la préparation de la Pâque, il est mentionné trois fois en Mathieu (ch. 26), 4 fois en Marc (ch. 14), une fois en Luc, complété par la désignation de Pierre et Jean; Jean emploie aussi le même mot dans le récit du lavement des pieds (ch. 13). Lorsque Jésus "se met à table" le nombre indéterminé des "disciples" se précise: "avec les douze disciples", pour Matthieu; "avec les douze" pour Marc; "et les apôtres avec lui" pour Luc. Doit-on en conclure que les commensaux se réduisaient aux apôtres? Qu'il n'y avait pas de femmes, ni Marie, ni Marie de Magdala? Après l'Ascension de Jésus, les Actes nous rapportent qQè les apôtres se retrouvent dans la "chambre haute" sans doute cette "pièce du haut, vaste et garnie" (Lc 22/12) où les disciples avaient préparé le repas 18

pascal avec "quelques femmes dont Marie la mère de Jésus et avec les frères de Jésus" (Ac 1/14). Dans le langage évangélique, le mot disciple désigne tous ceux et celles qui font confiance à Jésus. Jésus dit aux Juifs qui avaient cru en lui: "si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, vous reconnaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres" (Jn 8/31). Les douze apôtres font partie des disciples et les représentent tous dans leur démarche de foi. Suivant la façon d'affIrmer que seuls les douze étaient présents à la Cène, ou de suggérer que peut-être d'autres disciples étaient présents, on donnera une interprétation restrictive ou large à la parole de Jésus: "Faites cela en mémoire de moi. En effet n'oublions pas qu'il y a dans l'Église un enseignement qui rattache à cette parole l'institution du sacrement de l'ordre. La signification symbolique du pain et du vin. "Dans l'Ancienne Alliance, le pain et le vin sont offerts en sacrifice parmi les prémices de la terre, en signe de reconnaissance au Créateur. Mais ils reçoivent une nouvelle signification dans le contexte de l'Exode: Les pains azymes qu'Israël mange chaque année à la Pâque, commémorent la hâte du départ libérateur d'Égypte. Le souvenir de la manne du désert rappellera toujours à Israël qu'il vit du pain qui est la parole de Dieu. (cf. Dt 8/3). Enfin le pain de tous les jours est le fruit de la Terre promise, gage de la fidélité de Dieu à ses promesses. La "coupe de bénédiction" (1 Co 10/16), à la fm du repas pascal des Juifs, ajoute à la joie festive du vin une dimension eschatologique, celle de l'attente messianique du rétablissement de Jérusalem.1 Divergences dans les récits du Nouveau Testament. Le récit de Luc parle à deux reprises de la coupe (Lc 22/17-18 et 20). Probablement la première coupe appartient-elle à la description par Luc du repas pascal ordinaire (Lc 22/15-18). Dans le repas pascal juif, la bénédiction d'une première coupe avait lieu dans la préparation, avant la bénédiction des herbes amères; elle correspondait à l'apéritif de nos repas festifs séculiers. La seconde coupe était bénie après la bénédiction et la fraction du pain azyme, et avant la manducation de l'agneau pascal. Cette seconde coupe de Luc, précédée par le pain (Lc 22/19-20), correspond à celle mentionnée par Matthieu, Marc, Jean et Paul.

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1 Catéchisme de l'Eglise Catholique 1992 N° 1334 19

Deux traditions différentes

se complètent.

Si nous comparons les paroles de Jésus prononcées sur le pain et le vin, nous distinguons:

Pour les paroles sur le pain: Matthieu: "Prenez, mangez, ceci est mon corps"

Marc: "Prenez, ceci est mon corps' Luc:
"Ceci est mon corps donné pour vous"

Paul: "Ceci est mon corps qui est pour vous" Pour les paroles sur le vin: Matthieu: "Buvez en tous, car ceci est mon sang, Le sang de l'Alliance, versé pour la multitude, pour le pardon des péchés. " Marc: "Ceci est mon sang Le sang de l'Alliance versé pour la multitude" . "Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous". "Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang."

Luc: Paul:

Les versions matthéenne et marcienne des paroles sur le pain expriment une identité entre "ceci" et "mon corps", dont le sens est donné par celui qui prononce les paroles et les gestes qui les accompagnent. Les paroles sur la coupe accentuent le sens rédempteur de la mort annoncée et étendent son effet à la "multitude". Les versions lucanienne et paulinienne des paroles sur le pain soulignent l'aspect rédempteur: "mon corps... pour vous" Les paroles prononcées sur la coupe insistent sur la notion de "Nouvelle Alliance" qui évoque aussi l'Ancienne. L'Exode nous raconte que cette Ancienne Alliance fut conclue dans le sang des taurillons par Moïse qui aspergea le peuple avec ce sang. Le peuple s'engagea en disant: "tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous l'entendrons"(Ex 24/7).

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Cette Alliance continue d'être vécue tout au long de l'histoire de

ce peuple: Josué, dont le nom signifie "Dieu sauve", la renouvelle à la suite de Moïse; elle atteint sa perfection en Jésus, mais elle continue de se vivre tout au long de l'histoire des hommes, car l'Alliance nouvelle, comme l'Alliance ancienne, demande l'adhésion du peuple croyant. Le Christ n'est pas mort à notre place, mais à notre profit. La parole: "faites ceci en mémoire de moi" ne concerne pas seulement ceux qui président le rite, mais tous ceux qui y participent. Elle est aussi porteuse d'une dimension eschatologique: elle est la réalisation du salut pour tous jusqu'à la fin des temps. Le rituel des prières eucharistiques en Occident n'a pas retenu cette différence de traditions. Il a réduit les deux phrases à un parallélisme identique:

- "Prenez

et mangez-en tous,. ceci est mon corps livré pour vous".

- "Prenez et buvez-en tous car ceci est la coupe de mon sang, sang de l'Alliance Nouvelle et éternelle, qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés".

Cette réduction risque de masquer la signification profonde de ce sacrement, signification que nous allons développer maintenant. Le "corps" signifie la personne. Lorsque Jésus dit:"Ceci est mon corps livré pour vous", le mot "corps" ne renvoie pas à l'élément physique de la personne opposé à l'âme ou à l'esprit, mais il désigne la personne tout entière. Mon "corps", mon "sang", c'est "JE" livré pour vous. Jésus présent au milieu de ses apôtres ne voulait pas exprimer qu'il se dédoublait pour exister en même temps sous l'aspect de pain et du vin; une telle perspective n'aurait eu aucun sens pour les apôtres. Une mauvaise compréhension entraîna plus tard certains à penser que les chrétiens seraient des anthropophages ou plutôt des "théophages" (mangeurs de Dieu), ce qui rejoindrait les rites du "manger sacré" de certaines tribus où le "manger" dans une cérémonie rituelle produit magiquement la participation à la divinité. Jean, au chapitre 6 de son Evangile, mêle les réactions de certains païens de l'époque aux paroles du Christ lors de la multiplication des pains: "Comment celui-ci nous donnerait-il son corps à manger ?" (Jn 6/52). Jésus répond à cette objection: "C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien" (Jn 6/35). Dans tout ce récit Jésus se présente comme nourriture pour les hommes: "Je suis le Pain de vie" (Jn 6/35). Ses auditeurs n'entendent le mot vie que dans le sens 21

biologique, alors que l'homme est plus qu'un corps. Il est corps "animé". L'âme en chacun est selon le corps auquel elle correspond, et les aspects de l'âme sont ceux du corps. De même que le corps a besoin de se nourrir, l'âme a besoin d'alimentation spirituelle et sa nourriture spirituelle (le Christ) va passer par tous les sens du corps: vision, audition, gustation; manger, boire, écoute de la parole de Jésus. Présence réelle mais pas matérielle. Le pain et le vin sont signes du don de l'amour du Christ en sa mort; la manducation des disciples les met en relation directe avec Jésus; le fait de manger et de boire symbolise leur union avec Jésus. Il s'agit bien d'une présence réelle, non pas matérielle, mais symbolique. La réalité d'une présence n'est pas liée à une proximité physique: l'enfant malade à l'hôpital est aussi présent au cœur de sa mère que son frère pour qui elle prépare le biberon à la maison. Lorsqu'un ami vous invite à boire l'apéritif ou à déjeuner à sa table, il vous offre ainsi son amitié; le boire et le manger sont signes de son désir d'accueil et de la médiation de sa personne qui sollicite une relation de plus d'intimité avec vous. Le "JE" du Christ est divin. Le Christ dépasse ce désir de relation des amitiés humaines. Lorsqu'il dit "JE SUIS", " le "Je suis" du Christ est du côté du "JE suis" qui est le nom divin lui-même en son abîme inaccessible, et ce nom nous devient proche en cet homme nommé Jésus que je connais quand je me fais proche de tout homme" écrit Maurice Bellet, qui ajoute: "Ce «Je» du Christ eucharistique est unique, aussi unique que l'unique sans comparaison, sans référence, et il est en chacun de nous la plus forte puissance de dire Je"l. Il semble bien que les disciples aient eu beaucoup de difficultés à comprendre et à accepter cette relation à Jésus qui exigeait d'eux une complète conversion: "Cette parole est rude, qui pourrait continuer de l'écouter?" (Jn 6/60). Saint Paul, après le bouleversement survenu au chemin de Damas, pourra dire : "Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi" (Ga 2/20).
Jésus communique sa vie divine et fait de nous des" fils".

Les évêques des premiers siècles, ceux qu'on appelle "les Pères de l'Êglise", l'ont compris ainsi. Saint Cyrille de Jérusalem écrit au 4ème siècle: "En goûtant, ce n'est pas du pain et du vin que vous goûtez, mais la

1 Maurice Bellet, "la chose la plus étrange" Desclée de Brouwer, 1999 22