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Un Islam militant en Afrique de l'ouest au XIXe siècle

De
480 pages
"Vous êtes comme des infidèles, buvant et mangeant l'injustice, et vos chefs violent la loi de Dieu en opprimant les faibles..." Dans une Afrique de l'ouest tourmentée par plus de deux siècles de traite des esclaves, pouvoirs traditionnels et administration coloniale collaboraient à une surexploitation des moins nantis. Le terrain était dès lors favorable à une prédication pour un ordre social plus juste. Le mouvement umarien, nourri aux principes de rigueur et d'équité de la Tijaniyya, s'affirmait comme une réponse à l'incapacité des pouvoirs traditionnels à satisfaire les exigences de liberté et de justice de leur base sociale, et un refuge face à la dilution de la foi, dans un espace politique où la présence française était déjà facteur majeur d'évolution. L'horizon religieux, politique et social que Saïku Umar désignait ainsi à ses contemporains inspira de nombreuses générations de lettrés arabes en Afrique de l'ouest.
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RACINES DU PRÉSENT Collection dirigée par Alain Forest

Dans la Collection Racines du Présent

Christian BOUSQUET,Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM, Le travail inégal. Paysans et Salariés Sénégalais face à la crise des années 30. Chantal DEscoURS-GATIN, Hugues VILUERS, Guide de Recherches Bibliographie, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU, Aux origines des Tiers-mondismes. France (1919-1942). Albert AYACHE,Le mouvement sur le Vietnam. en

Colonisés et anticolonialistes

syndical au Maroc (1919-1942), tome 1.

Jean-Pierre PABANEL, Les coups d'État militaires en Afrique noire. «Connaissance du tiers-monde-Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (x/xe.xxe siècles). 2vol. Ahmet INSEL, La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WOND]I, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte-d'Ivoire. A.P. ÛLOUKPONA-YINNON, « Notre place au soleil» ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQUENET, Le Sénégal et le Front populaire. SEKENE MODY ClSSOKO, Contribution Sénégal, des origines à 1854. B. CAHSAI, E.e. WILUAMSON, Erythrée: à l'histoire politique du Khasso dans le Hautun peuple en marche (x/xe. xx' siècle).

0. GoERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). ].P. CHAGNOLLAUD,Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Wafil RAouF, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Ruben DM NYOBE, Le problème national kamerunais. Alain RUSCIO, Vien Bien Phu vu de France. Francine GoDIN, Bénin 1972-1982. La logique de l'État africain. e. COQUERY-VIDROVITCH,A. FOREST,]. WEISS, Rébellions-révolution 1965. Marc-H. PIAULT, La colonisation: rupture ou parenthèse? au Zaire, 1963-

MADINA LY-TALL

UN ISLAM MILITANT EN AFRIQUE DE I.:OUEST AU XIXe SIÈCLE
La Tijaniyya de Saïku Umar Futiyu contre les Pouvoirs traditionnels et la Puissance coloniale

Publié avec le concours de l'ACCT et de l'IFANjCheikh Anta Diop

ACCT IFAN/CHEIKH Anta Diop Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

AGENCE DE COOPÉRATION CULTURELLE ET TECHNIQUE
Égalité, complémentarité, solidarité

L'Agence de coopération culturelle et technique, organisation internationale créée à Niamey en 1970, rassemble des pays liés par l'usage commun de la langue française à des fins de coopération dans les domaines de l'éducation, des sciences et des techniques et, plus généralement, dans tout ce qui concourt au développement des États membres et au rapprochement des peuples. PAYS MEMBRES Belgique, Bénin, Burundi, Canada, Comores, Centrafrique, Côte-d'Ivoire, Djibouti, Dominique, France, Gabon, Haïti, Haute-Volta, Liban, Luxembourg, Mali, lIe Maurice, Monaco, Niger, Nouvelles Hébrides, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo, Tunisie, Vietnam, Zaïre.
ÉTATS ASSOCIÉS Cameroun, Guinée-Bissau, Laos, Mauritanie.

GOUVERNEMENTS PARTICIPANTS
Nouveau-Brunswick, Québec.

Les opinions exprimées ainsi que les orthographes des noms propres et les limites territoriales figurant dans le présent document n'engagent que les auteurs et nullement la position officielle et la responsabilité de l'Agence de coopération culturelle et technique.

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-0534-7 ISSN :0757-6366

Transcription

Nous avons essayé de nous conformer au système de transcription des langues nationales en vigueur dans un grand nombre de pays africains. Ainsi, e se prononce é, les consonnes doublées sont celles qui sont fortement articulées (géminées), et les voyelles doubles transcrivent des voyelles longues. Nous avons également adopté des graphies actuellement consacrées telles que le u pour le ou français, le c pour le th (comme dans tiens en français), le j pour dj (comme dans dieu), le fi pour gn (comme dans pagne) ; le x est assez proche du r grasseyé comme dans la jota espagnole ou le ach-Iaut en allemand. Pour aider le lecteur accoutumé à l'ancien système, tous les mots écrits selon cette nouvelle transcription ont été soulignés.

Avant-propos

Lorsque nous nous sommes engagée, il y a une quinzaine d'années, à la découverte de Umar Ibn Saïd, plus couramment appelé Saiku Umar au Futa Tooro sa patrie, le mouvement qu'il avait initié, sa personnalité, avaient déjà suscité divers discours et réflexions, qui ordonnaient autant d'images contradictoires du personnage. Les premiers, structurés autour de thèmes comme le fanatisme, l'intolérance, la soif de la guerre, étaient véhiculés, à la suite de Faidherbe, par une historiographie d'inspiration coloniale qui faisait de cette grande figure de l'islam, un imposteur, un aventurier, ennemi irréductible des Français. A l'inverse, la prise en charge de son souvenir par le mouvement nationaliste naissant, inscrivit le mouvement omarien dans la perspective de reconstruction d'une identité bafouée, ouvrant ainsi la voie à une légitime héroïsation après les indépendances. Quelques années plus tard, les discussions s'enrichissaient de contributions comme celles d'Yves Saint-Martin, de Fernand Dumont et plus récemment de David Robinson, pour ne citer que les plus importantes. Saiku Umar était avant tout un homme de foi, qui inscrivait toute son actiol1 dans la perspective islamique. Sans cette dimension philosophique on ne saurait comprendre l'homme politique, notamment dans ses relations avec les Français. En reprenant le dossier umarien en 1972, sous la direction du regretté Yves Person, notre ambition était essentiellement d'apporter un éclairage interne à ce grand édifice. En 1982, au lendemain de la disparition brutale d'Yves Person, le professeur Jean Devisse accepta de poursuivre la direction de nos travaux. Nous l'en remercions très sincèrement, car si l'histoire politique n'intéressait déjà plus les esprits brillants, celle des grandes figures semblait vouée aux oubliettes. Mais l'histoire de l'Afrique au sud du Sahara était et reste si jeune, qu'à vouloir la priver des jeux qui ont fait la joie de toutes les enfances, on risque d'en faire un adulte déséquilibré. Si la biographie, comme genre, est parfaitement maîtrisée dans les pays développés, les pays sous-développés en général, et ceux de l'Afrique noire encore plus, accusent dans ce domaine, comme dans tant d'autres, un retard qui nous impose des étapes, le suivisme aveugle pouvant s'avérer suicidaire, ici, comme ailleurs. Nous pensons donc que l'histoire politique doit garder encore longtemps 7

une place entière (et non un strapontin) dans l'historiographie africaine, ce d'autant plus que, souvent incompréhensible en dehors des phénomènes économiques et sociaux, elle donne toujours l'occasion de mener en ces domaines des investigations fructueuses. Ainsi, la seconde révolution musulmane toorodo dirigée par Saiku Umar est-elle inséparable de l'histoire économique et sociale de la Sénégambie, autant que de son histoire politique. Au lendemain du Traité de Paris de 1815, la France ruinée, qui venait de perdre les plus intéressantes de ses colonies, porta toute son attention sur le Sénégal qui, avec ses terres alluviales, pouvait bien remplacer la Louisiane! De simple comptoir de commerce, le Sénégal devait devenir une colonie agricole, avec tout ce que cela pouvait signifier comme conséquences pour les populations autochtones: expropriations, fourniture de main-d' œuvre, en un mot sujétion. Le Fuuta et ses riches terres du Waalo étaient au premier chef concernés par ce projet. Nation la plus forte et la mieux organisée de la région, ce pays sortait de l'expérience des premières années de gestion de la révolution musulmane qui renversa la dynastie des Denianke dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Cependant, une interprétation trop rigoureuse de la loi coranique pendant les dernières années du long règne de l'Almaami Abdul Kadri avait fait glisser le pays vers un régime autoritaire, pendant que l'exportation de la révolution hors des frontières du Fuuta, par la situation de conflit permanent créée avec les voisins, avait favorisé l'émergence d'une aristocratie guerrière (les princes sans culture) principale bénéficiaire, avec certains marabouts, de la redistribution des terres du Waalo. Le Fuuta sombra progressivement dans un système dominé par les intrigues, qui détermina, en même temps qu'un certain recul de la foi, le recours fréquent des différents partis à l'arbitrage militaire des Bambara du Kaarta. L'entreprise umarienne peut être comprise comme un mouvement de remise en cause de ces trois hégémonies: les Bambara, les princes sans culture et les chrétiens. Ailleurs, dans le Sudan Central, les couches dirigeantes des mouvements
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islamiques, à l'instar de celles du Fuuta]allon, du Fuuta Bundu et du Fuuta Tooro,

avaient répondu un temps aux aspirations qui les avaient engendrées, mais avaient fini par s'enliser dans l'exercice du pouvoir, y perdant de leur pureté et générant des situations d'exploitation qui rappelaient par certains côtés les ordres antérieurs. Saiku Umar qui se présentait comme le continuateur des illustres devanciers, fut perçu, partout, comme un rival dangereux. La vieille Kadriyya, confrérie dominante dans tous ces États, y était trop fortement compromise dans les déviations pour pouvoir être une idéologie de changement, et ce n'est pas un hasard si la Tijaniyya qui aura vocation à jouer ce rôle se développa en Mauritanie concomitamment avec l'émergence de Saiku Umar au Fuuta. Ce nouvel ordre suufi et les principes fondamentaux de l'islam (tel celui du jihad) ne pouvaient pas ne pas retenir notre attention, mais n'étant pas spécialiste de ces questions, nous n'en avons fait qu'une présentation propre à favoriser une appréhension correcte des enjeux et des motivations. De même il importait de nous arrêter sur les écrits du Shaykh lui-même, de ses disciples, de l'école de Sokoto, pour bien saisir le cheminement de pensée et la réflexion profonde qui permettent de déterminer avec précision les positions théoriques et la logique des événements du côté umarien. Le gros de nos efforts a ainsi porté sur l'examen de cette relation fondamentale entre Foi 8

et Politique dans les constructions étatiques du XIXesiècle, vues au travers de l'entreprise umarienne de fondation d'un État musulman libéré à la fois de l'emprise de la puissance coloniale française et de celle des pouvoirs traditionnels, musulmans ou non. L'horizon politique et social nourri aux principes de la Tijaniyya, que Saïku Umar désigna à ses contemporains constitue l'essentiel de. cette thèse dont un des moments forts est la réévaluation, à la lumière de cet engagement, des relations du marabout avec l'espace de l'hégémonie française. La confrontation avec les pays où dominaient les religions traditionnelles est caractérisée par la rapidité des succès remportés par le marabout sur des États qui paraissaient aussi puissants que le falonkadugu, le Kaarta ou le Segu ce qui, au-delà des qualités militaires de leur initiateur pose le problème de la fragilité des structures en place. Cette position privilégiée de la guerre comme moyen d'expression du mouvement umarien rend incontournable l'exposé des batailles. Le risque en est évidemment de plonger dans l'événementiel tant décrié par certaines écoles historiques. Sans nier l'importance de l'analyse structuraliste, on peut néanmoins se demander si l'événement est suffisamment maîtrisé en Histoire d'Afrique; cellelà devant s'appuyer sur celui-ci, si à vouloir toujours élaborer des structures, elles ne risquent pas d'être parfois hâtives, et enfin si analyses structurales et descriptions ne devraient pas encore coexister pendant longtemps en Histoire d'Afrique. Ces différentes préoccupations ont modelé la nature des sources explorées, la démarche interne suivie faisant tout naturellement une place spéciale aux traditions.

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Les traditions

Elles revêtent ici souvent un caractère officiel; mais même dans ce cas, confrontées à d'autres sources, elles peuvent encore apporter un éclairage nouveau. Nous nous sommes efforcée, chaque fois que cela était possible, de rendre compte de témoignages plutôt informels, à caractère général, et de témoignages locaux. Cette mémoire populaire du passage du Shaykh dans tel ou tel village est encore très vivante aussi bien au Fuuta Tooro, au Fuuta fallon, qu'au Bundtt, au Kaarta, au Segu ou au Masina. L'épopée umarienne est également celle des peuples de toutes ces régions de l'Afrique de l'ouest. Nous l'avons revécue en 1981 et en 1982 dans tous ces pays. Nous y avons interrogé une centaine d'informateurs de valeur très inégale. Les détenteurs de versions dignes d'intérêt sur l'ensemble de la geste umarienne se font de plus en plus rares. Les spécialistes de tel ou tel aspect de l'épopée sont plus nombreux. Cependant, c'est dans les souvenirs familiaux jalousement conservés que l'on trouve les informations les plus originales. Dans la première catégorie d'informateurs, nous ne pouvons pas ne pas citer quelques noms d'érudits: d'abord Ceerno Muntaga Tall, le Khalife de la famille de Sai"leu Umar. Il vient de terminer, en arabe, deux volumineux ouvrages sur le marabout et ses enfants. Leur publication est attendue avec un grand intérêt par tous ceux qui s'intéressent à l'épopée umarienne. L'interview qu'il nous a accordée le 17 mars 1987 nous a permis de déceler en lui à la fois un 9

fin connaisseur des écrits de Saiku Umar, et par moments, un esprit critique assez poussé. Tapsiru Ahmadu Abdul Niagan, imam à NJum, allie lui aussi, un réel esprit critique à une bonne connaissance de l'œuvre du marabout, pour lequel il éprouve par ailleurs une profonde sympathie. El Hajj Ahmad'u Ibrahima Datt, en plus du grand intérêt qu'il portait à l'épopée umarienne, avait été également en contact avec l'administration française, ce qui faisait de lui un interlocuteur particulièrement intéressant pour nous. Ahmadu Weidu Nodi, descendant de Musa Salif, le célèbre gawlo de Saiku Umar, allie heureusement une maîtrise de la culture islamique à celle de la tradition héritée de son grand-père. Il fait partie de la classe des grands awlube, qui livrent leur connaissance telle qu'ils l'ont apprise. Dans cette même catégorie, mais sur les bords du Niger, en l'occurrence, se classe Malamin Sumunu, un garanke de Segu, qui manie avec aisance l'histoire traditionnelle de Saiku Umar, celle du Kaarta et celle du Masina. Nous pourrions allonger les commentaires sur les informateurs de talent de la deuxième catégorie, que nous avons rencontrés: Boubou Sall à Podor,
Mamadu Jah à Pikine, Samba Seck à Dakar, Ahmadu Râ à Nioro, Ceerno Madani

Tall à Segu, Koreisi Agibu Saiku Umar à Banjagara, Umar Gange à Halwar, Demba Jawando Bokum à Dakar. Quant aux témoignages d'intérêt local, et par là même saisissants, le lecteur en trouvera la liste dans les «sources et bibliographie ». Que tous ceux qui ont accepté de nous livrer une partie de leur connaissance trouvent ici l'expression de notre profonde gratitude. Nous avons également conswté diverses collections recueillies, d'une part par des devanciers comme Yaya Wane, Ceerno Haadi Tall, les professeurs Oumar Bâ et David Robinson, et d'autre par des étudiants dont nous avons dirigé les travaux de Maîtrise: lbrahima Barry, Abdow Aziz Diallo, Saada Diarra, Mamadou Diawara. Enfin, diverses traditions, bien que publiées de longue date, n'en sont pas moins encore eXploitables, et les fonds Brévié et Gaden, conservés au département d'islamologie (salle des manuscrits) de l'IFANjCh A. Diop sont toujours intéressants à conswter. Ces reflets internes de l'épopée umarienne sont complétés par les écrits du marabout lui-même, de ses disciples, et les ouvrages de référence de l'islam.

o Les sources

musulmanes

Elles sont fondamentales, à notre avis, à la compréhension des enjeux et des motivations du côté umarien. Il nous a paru en conséquence intéressant de cerner le personnage à travers son œuvre actuellement disponible. C est ainsi qu'une place toute particulière a été faite au « Rimah », ouvrage doctrinal, qui hisse son auteur au rang des grands penseurs du monde islamique. Il était également important d'avoir une connaissance directe des ouvrages de base de l'école de Sokoto afin d'évaluer l'influence de celle-ci sur Sai"kuUmar. Des écrits de disciples, comme ceux de Shaykh Yerkoy Talfi furent parallèlement mis à profit pour une meilleure appréhension de l'action du maître. Enfin, on ne peut voguer sur de tels océans sans se servir du guide 10

irremplaçable qu'est le Coran. Nous nous référons à la traduction admirable qu'en a faite le cheikh Si Hamza Boubakeur, Recteur de l'institut musulman de la mosquée de Paris. Toutes ces sources internes (mémoire vivante ou écrits de musulmans), si elles" sont essentielles pour donner une âme, manquent malheureusement souvent de repères chronplogiques indispensables à une histoire moderne. C'est pourquoi les sources archivistiques continuent d'occuper une grande place dans ce travail. Celles du Sénégal (Archives de l'ancienne AOF) viennent largement en tête.

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Les Archives Nationales du Sénégal

Si le fonds. ancien, qui porte témoignage. des premières relations entre la communauté musulmane organisée en Etat du Fuuta et la colonie française du Sénégal, recèle des dossiers indispensables à la compréhension de la genèse du mouvement umarien, c'est surtout à partir des années 1815, à la reprise de possession, que nous plongeons dans les documents d'un réel intérêt: Correspondance générale des gouverneurs (Arrivée et Départ). Opérations militaires, Délibérations des Conseils d'Administration de la colonie du Sénégal, Comptes rendus de missions, Notices, Monographies, Rapports politiques, Traités conclus avec les chefs locaux, etc. Les articles du «Moniteur du Sénégal et Dépendances », hebdomadaire créé par Faidherbe, viennent compléter utilement la version française des événements; surtout que la plupart des articles de fond anonymes émanaient du gouverneur lui-même. Parce qu'aux Archives du Sénégal certains dossiers étaient incomplets, pendant que d'autres manquaient, nous avons été amenée à consulter minutieusement celles de la section outre-mer des Archives Nationales de Paris.

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Section outre-mer des Archives Nationales de Paris

La correspondance entre le Gouverneur de Saint-Louis et le Ministre de la Marine à Paris (Arrivée et Départ) y est sensiblement plus étoffée. D'autres dossiers, Sénégal et Dépendances II (Mémoires, Publications, Exposés), Sénégal et Dépendance IV (Expansion territoriale) renferment des documents tout à fait révélateurs de la volonté de Saiku Umar de mener une guerre totale aux Français tant dans le Haut Sénégal, qu'au Fuuta et dans les pays wolof. Ces documents d'archives, à quelques déclarations personnelles du marabout près, ont cet inconvénient majeur d'émaner, tous, des autorités de Saint-Louis ou de leurs agents dans le Haut Sénégal et ailleurs; cependant une confrontation des différents niveaux d'information (de la dépêche du Commandant du Poste de Médine à celle destinée par le Gouverneur au Ministre de la Marine) permet de pallier quelque peu les conséquences de cette unicité de lieu de production.

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Relations

de voyages et autres études présentant

un caractère de source

Elles sont nombreuses, généralement connues, mais elles offrent toujours une possibilité de relecture. Nous renvoyons là également le lecteur à la bibliographie, où figurent celles qui sont les plus utiles à notre sujet. 11

Nous ne saurions passer sous silence d'autres apports, de toute nature, qui ont permis à ce travail de voir le jour. D'abord celui de notre mari, qui n'a jamais cessé de nous encourager, de nous assister, de nous assurer un cadre familial chaleureux, favorable à un travail de création. Le professeur Devisse, toujours disponible mais très exigeant, nous a fait dévier de certains sentiers faciles. Ce travail doit beaucoup à ses critiques, toujours amicales. Enfin, il est difficile sinon impossible de mener à son terme une thèse de Doctorat d'État sans un certain soutien matériel. L'Institut Fondamental d'Afrique noire Cheikh Anta Diop a été à ce titre pour nous une structure de tout premier ordre. Nous ne saurions suffisamment remercier son directeur, le Professeur Abdoulaye Bara Diop, de la sollicitude que nous avons toujours rencontrée auprès de lui. Nous sommes également très reconnaissante au Ministre de l'Éducation nationale, le Professeur Iba Der Thiam et à la Fondation Léopold Sédar Senghor, d'avoir facilité, chacun dans son domaine, la finalisation de nos travaux. Nous ne pourrions clore ce chapitre des remerciements sans évoquer diverses autres contributions dont la spontanéité nous a particulièrement touchée: celle d'une part de nos collègues du département d'Histoire de l'IFANjCh A. Diop, les professeurs Oumar Kane et le père Roger De Benoist, et celle, d'autre part, d'Abdoulaye Bathily, Mohamadou Kane, Madior Diouf, tous professeurs à la Faculté des Lettres. La collaboration de Messieurs Khadim MBaché, chef du département d'islamologie à l'IFANjCh A. Diop, Mamadou Ndiaye, chef du département d'enseignement à l'Institut islamique de Dakar et Ahmadou Sokhna Ndao, enseignant dans le même Institut, nous a été en outre d'un apport précieux. Nous n'oublions pas également la contribution certes plus modeste, mais combien efficace de divers agents techniques de l'IFANCh A. Diop (photocopieurs, dessinateurs, secrétaires, etc.). Sur ce registre, une mention spéciale revient à Madame Awa SaIl de la Faculté des Sciences, qui a parachevé le travail de dactylographie avec un réel dévouement.

Dakar, avril 1988

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PREMIÈRE PARTIE

LES ANNÉES DE FORMATION

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Un espace de violence

On ne saurait aborder le mouvement umarien dans ses rapports avec la colonie du Sénégal - une grande aventure qui suscite encore beaucoup de passions - sans décrire l'espace physique et humain qui rend intelligible les conflits multiples qui ont opposé ces deux puissances: les terres du Waalo, les mécanismes de la traite - tant celle du bas que celle du haut du fleuve l'intérêt stratégique et économique du Xaso, du Bundu, théâtres des luttes les plus âpres. Dans cette présentation géographique, nous nous limitons aux seuls éléments directement éclairants pour notre propos, de récentes études régionales nous dispensant d'entrer dans certains détails de géographie physique. Ce qui nous mène à n'esquisser qu'un décor, une rapide présentation des ancêtres des acteurs du XIXesiècle.

1.LE FUUTA TOORO, UNE ZONE DE PASSAGE OBLIGÉ ENTRE LE BAS ET LE HAUT SÉNÉGAL
Le Fuuta commençait à Dagana et s'étendait sur environ 600 kilomètres sur la rive gauche du fleuve Sénégal; l'occupation de la rive droite, consécutive à la forte pression maure, se limitait à quelques villages; entre Kaedi et Gumel. Le marigot de Ngerer, près du village de Dembakane, en était la limite d'avec le Gajaaga.En contact avec divers peuples, les waalo-waalo à l'ouest, les Soninke et Bundunke à l'est, les Maures au nord et les wolof au sud. Le Fuuta se présentait comme un espace charnière entre les mondes noir et arabo-berbère, caractérisé par son morcellement physique.

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PRINCIPAUTÉS

DU FUUTA

Le pays se composait de trois grands ensembles - le Tooro à l'ouest, le Fuuta proprement dit au centre, le Damga à l'est - présentant d'importants particularismes locaux qui en faisaient de véritableS principautés, avec une nette hégémonie du Fuuta central sur les entités extrêmes, hégémonie battue en brèche par moments à la faveur de l'émergence de fortes personnalités, surtout dans le Tooro. Ainsi, le prestigieux Elimaan Bubakar Kan du Dimar marquera pendant longtemps la scène politique du Fuuta, éclipsant non seulement le Lam-tooro affaibli par la sécession des Halaybe sur son flanc oriental, mais également l'Almaami de tout le Fuuta. Le Fuuta central devait son privilège à la fois à ses vastes terres du Waalo et à sa position centrale qui en avait fait, de tout temps, le lieu des rencontres pour les grandes décisions, dans un espace politique où chaque prince était jaloux de son indépendance. La province du Laaw, initialement intégrée au Tooro, bascula elle aussi progressivement vers le centre. Le Fuuta oriental, quant à lui, zone d'implantation traditionnelle des Denianke et de leurs protégés, les Sebbe-kolyaabe, s'est trouvé marginalisé au lendemain de la révolution de 1776 et morcelé en deux entités, le Ngenaar et le Damga. Plutôt qu'un État unifié, le Fuuta se présentait comme une sorte de fédération dans laquelle le chef fédéral, l'Almaami, était élu par de grands dignitaires, à l'intérieur de la couche sociale toorodo. Les charges de ces électeurs, les vrais maîtres du pays, et toutes celles de l'administration provinciale restaient héréditaires. L'Almaami n'était qu'un jouet entre leurs mains et il était démis de ses fonctions dès qu'il ne leur convenait plus. Le pays était gouverné sous le régime de la loi coranique, et le moindre petit village avait son imam qui faisait souvent en même temps fonction de chef politique et judiciaire; seules les grandes affaires étaient portées devant l'Almaami qui ne percevait que la moitié de la dîme collectée par les chefs de village. Mais plus que l'Almaami, qui n'était que le chef théorique de tout le pays, c'était le fleuve Sénégal qui étàit le véritable trait d'union entre toutes ces principautés, une sorte de mère nourricière.
. lE FLEUVE SÉNÉGAL ET SES PASSES DIFFICilES

De Dembakane à la mer, le Sénégal, libéré de ses berges encaissées, s'étalait en une large vallée que sa crue annuelle achevait de modeler. Au Fuuta, cette vallée s'étirait sur plus de 500 kilomètres, parsemée d'îles dont les plus importantes étaient l'île à Morphil, formée par le bras du Due entre Podor et Salde, et les îles de Todde et de Reffo plus en aval, à la frontière occidentale du Fuuta. Les terres de l'île à Morphil étaient particulièrement riches des éléments fertilisants de nombreux marigots et ruisseaux. Les pluies abondantes des mois de juillet, août et septembre ajoutées à la crue d'amont y provoquaient un débordement fertilisant. Sa pente très faible déterminait de nombreuses branches secondaires et imprimait à son cours un tracé sinueux qui l'obligeait à s'attarder au Fuuta. La décrue, aussi lente, s'y échelonnait de septembre à janvier, transformant les deux rives en un véritable jardin: ce sont les riches 17

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terres du Waalo dont le contrôle a déterminé toute l'histoire du Fuuta. Elles produisaient, presque sans soin, mil, maïs, coton, indigo 1. Dans les parties les plus basses ou dans les bras morts, les eaux de la crue stagnaient pendant toute la morte saison sous forme de mares ou même de petits lacs, comme celui de Kieu, entre les villages de Galloya et de Mbollo, ou celui de Yarinauna, entre Ogo et wurosogi. Toutes ces eaux contribuaient à maintenir la nappe phréatique assez haute, même pendant la saison sèche, de sorte qu'il suffisait de creuser de petits puits au fond des cuvettes pour l'atteindre. L'étiage était atteint aux mois de mai et juin; à cette époque le fleuve pouvait se traverser à gué en de nombreux endroits et des bancs de roches ou de sable apparaissaient en plusieurs points du lit2, rendant la navigation difficile. A partir de janvier déjà, le fleuve devenait impraticable aux gros bâtiments pour lesquels l'accès du Haut Sénégal était ainsi limité. Ces passages malaisés étaient judicieusement mis à profit par les populations du Fuuta dans les conflits qui les opposaient aux traitants de Saint-Louis. Il en existait plusieurs dans le Tooro (à wuroardo près de Moktar-Salam, à Sarpoli, à Alibiram, à Mbarobe, à Boki), dans le Laaw où, outre la célèbre passe de Kasga, se trouvaient le banc de sable de Wurogande en aval et le banc rocheux de Juudejaabe en amont. Le passage de Kasga très redouté des traitants, était souvent, comme le rapp()rte Anne Raffenel, le théâtre de nombreux incidents:
« Le village, très étendu et très peuplé, était par sa situation, d'autant plus dangereux pour nos navires, qu'un banc de sable mis à see au retrait des eaux, et placé précisément en face, obligeait celles de nos embarcations qui descendaient alors le fleuve à décharger à terre leurs marchandises. De là, des détournements et des vols journaliers commis au préjudice de nos traitants par les gens de Casga, excités dans leur passion naturelle du vol par la vue des objets qu'on était obligé de confier momentanément à leur garde3. » Ce n'était pas un hasard si Salde, point de paiement des coutumes de l'Almaami, se touvait être un de ces passages dangereux. Dès que les eaux commençaient à baisser, le banc de sable qui y barrait le lit du fleuve, obligeait comme à Kasga, les navires à décharger leurs cargaisons, les mettant ainsi à la merci des populations. Ailleurs, à Uduru et à Kundel, le passage était souvent rendu impossible par les habitants qui obstruaient, à l'aide de madriers ou de pierres, la passe étroite laissée par le banc de sable, quand ce n'était pas le courant qui le déplaçait et le rendait imprévisible. Mais le passage le plus dangereux du Fuuta était sans contexte celui de Risga dans le Dimar, surnommé Cachot par les traitants. Le rétrécissement du lit du fleuve, ses berges escarpées et bordées de grands arbres, de Richard Toll à Podor, étaient autant d'atouts exploités par les populations pour tirer sur les navires sans être vues, à partir de trous creusés le long des berges ou simplement
1. Pour plus de détails sur ces terres du Waalo, essentiels pour la compréhension de l'histoire du Futlta, voir également O. Kane, 1986, t. I, pp.9 à 23. 2. C'était le moment que les Maures choisissaient pour razzier les villages du Fuuta ; un des gués qu'ils empruntaient se trouvait à Lunge;, non loin de R;sga. 3. A. Raffenel, 1846, p. 37.

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des buissons, très épais dans tout le Dimar. L'île de Lamnao, un peu plus loin, présentait les mêmes dangers. Mais les rapports entre le Fuuta et Saint-Louis n'étaient pas que d'hostilité, et en temps de paix ces mêmes passages difficiles, en favorisant l'arrêt des navires, faisaient fonction généralement d'importants points d'échanges. Grand producteur de céréales (mil, sorgho, maïs), le Fuuta n'était pas en effet pour la colonie de Saint-Louis qu'une simple zone de passage, mais également un partenaire commercial non négligeable; c'était lui qui fournissait la quasi-totalité de l'alimentation de la population noire de Saint-Louis et des captiveries de Gorée. On y cultivait en outre beaucoup de tabac, un peu de coton et d'indigo et on y pratiquait un riche élevage de bestiaux et de chevaux. La pêche occupait, dans chaque village des bords du fleuve, une partie importante de la population. D'une façon générale, les habitants du Fuuta avaient la réputation d'être de gros travailleurs et leur pays celle d'être très productif. Outre les grandes escales, les villages les plus importants étaient Fanay dans le Dimar et Matam dans le Ngenaar. Très peuplé et très riche en mil, en poisson sec et en nattes, le village de Fanay était très commerçant: les navires des traitants s'y arrêtaient très souvent pour se procurer ces produits. Matam jouait le même rôle à l'autre bout du pays. En échange de leurs produits, les habitants prenaient aux traitants de la guinée, du sel, des fusils, de la poudre, des pagnes de couleur, de l'ambre, etc. Ces transactions appelées petite traite, étaient devenues un besoin pour les uns et les autres. Il n'en demeurait pas moins, pour les négociants de Saint-Louis, qùe la Grande traite, c'était celle qui se faisait dans le haut du pays. Et c'est justement là que le mouvement umarien se montra le plus menaçant.

II. LE HAUT SÉNÉGAL AUX XVIIeET XVIIIe SIÈCLES: UNE HISTOIRE MARQUÉE PAR L'HÉGÉMONIE PULLO-BAMBARA ET L'ÉTABLISSEMENT DES EUROPÉENS
Le Haut Sénégal est caractérisé par un relief différencié, fait de hauts plateaux, de collines et d'une multitude de cours d'eau qui se jettent dans le fleuve Sénégal. Si plateaux et collines, par les minerais qu'ils recélaient (or, fer), ont fait la richesse d'États comme le Bambuk et le Gajaaga,ils étaient impropres à toute occupation humaine. Celle-ci se concentrait, de ce fait, dans les vallées des fleuves (Sénégal, Falémé) dont les crues alimentaient par endroits une agriculture prospère, comme au Bundu. D'une façon générale, les zones basses offraient en outre des voies de passage qui faisaient du Haut Sénégal un carrefour, malgré son relief tourmenté. Le haut bassin du Sénégal a été, de longue date, un pâle d'attraction intégré dans le circuit économique des États nigériens. Déjà sous l'empire du Ghana, un des axes commerciaux les plus importants le reliait à la haute vallée du Niger. Avec l'arrivée des Européens sur la côte, cet axe. se prolongea jusqu'à 20

la Gambie, en traversant le Bambuk et le Bundu ; ce fut le fameux chemin des esclaves des XVIIeet XVIIIesiècles. A la fin du XVIIIe et au début du XIXesiècles, le Haut Sénégal présentait une multitude de petits États guerriers, soumis tous, à des degrés divers, à l'hégémonie du Kaarta ou à celle du Fuuta Tooro : le Gajaaga, le Gidimaxa et le Xaso, dans le bassin du Sénégal, le Bambuk et le Bundu, dans celui de la Falémé.

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LE GAJAAGA, ENTRELA CÔTE ET LE SUDAN NIGÉRIEN

Le Gajaaga ou pays des Gajaa (les Soninke de l'ouest), a connu dans sa longue histoire, de nombreuses modifications tant dans ses limites que dans sa composition ethnique ou dans son climat. C est vers le IXesiècle que les Bacili, refoulés de Sokolo (Suwala des Bambara, Soxoro des Soninke), dans la vallée du Niger, s'implantèrent dans ce pays, attirés, entre autres, par les relations d'échange qui s'étaient établies avec le monde musulman du nord. Fort ingénieux, ils en devinrent très vite les maîtres incontestés\ et lui insufflèrent une nouvelle dynamique qui en fit, un moment, la plaque tournante de tout le Haut Sénégal. Il englobait dans son extension maximale le ]omboxo et le Gidimaxa au nord, le Bundu et le Bambuk au sud, et s'étendait le long du fleuve jusqu'au Felu'. Cette puissance ne survécut pas aux grands moments de la traite négrière, et au début du XIXesiècle, le Gajaaga était réduit à sa plus simple expression: une bande de terre sur la rive droite du Sénégal, du marigot de Ngerer à Kefiiu. Le chef, qui portait le titre de Tunka, était le plus âgé des Bacili. Il avait un représentant dans chacune des deux principales provinces, avec résidence à Tiyabu dans le Gwey, à l'ouest, et Maxana dans le Kammera, à l'est. Au plan des structures sociales, le Gajaaga se présentait comme une société fortement hiérarchisée par plusieurs siècles d'intenses activités commerciales et où dominaient nettement classe dirigeante et marchands, parmi lesquels les marabouts formaient une entité importante. Ceux de Dramane, particulièrement actifs dans le commerce des esclaves, étaient les plus puissants. Néanmoins sur le plan religieux, malgré cette vieille tradition islamique entretenue à Dramane et à Gunjuru, les Bacili du Kammera notamment étaient au mieux des musulmans tièdes. A l'ombre de ces riches marchands et de ces guerriers qui leur servaient de clientèle, les groupes socio-professionnels (griots, forgerons, cordonniers) se développèrent tandis que la traite négrière participait à l'accroissement considérable des esclaves. Au centre de la pyramide, la masse des hommes libres, petits commerçants et agriculteurs pour la plupart. Pays de collines et de hauts plateaux, le Gajaaga n'était pas en effet comme le Fuuta, celui de grands domaines agricoles. Néanmoins les rives du Sénégal et les vallons permettaient là aussi des cultures de mil, de maïs, de coton, d'indigo, de tabac, Avec ce dernier produit, les Soninke du Gajaaga se procuraient traditionnellement auprès de leurs voisins manding, de l'or qu'ils échangeaient avec les Maures de la rive droite contre du sel et des chevaux.
4. Sur ces siècles obscurs de l'histoire du Gajaaga, voir A. Bathily, 1985, qui a fait une brillante synthèse de toutes les versions de la tradition son;nke qui étaient déjà connues et les a enrichies d'autres recueillies par lui-même. 5. Ch. Montei!, 1915, p. 356.

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Cependant, ce qui faisait l'intérêt du Gajaaga,c'étaient surtout les produits qui lui venaient du Sudan nigérien, 01', esclaves et ivoire, qui ont attiré, très tôt, les Européens, installés sur la côte. Le contrôle de ce commerce fut la question majeure à laquelle fut confrontée l'administration de Saint-Louis, d'André Bcüe à Faidherbe. Avec le développement de la traite européenne toutes ces structures subirent de profondes modifications, entraînant une désagrégation du royaume du Gajaaga.En effet, l'ampleur des transactions et la multiplication des points de paiement des coutumes, en y émiettant le pouvoir, le rendit vulnérable aux visées hégémoniques des deux grandes puissances qui avaient émergé dans la région, le Fuuta Tooro à l'ouest et le Kaarta à l'est. Le pays se trouva impliqué dans les nombreux conflits qui opposèrent, au début du XIxe siècle, ces deux antagonistes, par partisans interposés; il fut complètement ruiné, le pouvoir central effrité, et la Falémé, zone de contact entre les deux provinces du royaume, ne tarda pas à devenir une vraie frontière entre des frères ennemis: le Gwey, compris entre le marigot de Ngerer et le confluent de la Falémé était plutôt tourné vers ses voisins du Bundu et du Fuuta Tooro, tandis que le Kammera, qui s'étendait de la Falémé à Kefiiu, près des chutes du Felu, était sous l'emprise du Kaarta. Au-delà du Felu, le Xaso, tiraillé entre la colonie de Saint-Louis, le Bundu et le Kaarta, avait subi le même processus dissolvant.

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LE DÉMEMBREMENT

DU XASa

A la fin du XVIIe et au XVIIIesiècles le Xaso était la première puissance du Haut Sénégal. Il s'étendait sur la rive droite du Sénégal, du Kammera à la confluence du Baling et du Baule, et son emprise s'exerçait sur tous les États voisins; le Bambuk, le Gajaaga et même une partie du Fuuta.

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Les grands moments du Xaso

L'origine du Xaso remonte aux migrations des Fulbe aux xve et XVIesiècles, en quête de pâturages et de zones de sécurité, par suite de l'occupation du Sahel, d'abord par les Tuareg, ensuite par les Songhay. Ils ne pouvaient mieux trouver que les rives du Sénégal, toujours verdoyantes. Les premières colonies venues du Baxunu se fixèrent au sud du Tomora, sous la protection de cette importante communauté manding. Ayant fait souche, ils ne tardèrent pas, selon le schéma classique des migrations lulbe, à être suivis d'autres migrants, au point de constituer, deux siècles plus tard, une menace sérieuse pour le pouvoir .local. Celui-ci, affaibli par le démembrement du vieil empire du Mali, fut anéanti au XVIIe siècle par ces nouveaux venus qui, en épousant les femmes du pays, en avaient aussi épousé la langue et les mœurs. Vers la fin du siècle, ce petit État pullo-manding s'imposait déjà à ses voisins, comme le témoigne le père Labat dans sa « Nouvelle Relation de l'Afrique occidentale ».
« L'île ou presqu'île de Cassou n'a guère plus de six lieux dans sa plus grande largeur, et environ soixante de longueur. C'est un pays grand et abondant bien cultivé et extrêmement peuplé. Le prince qui le gouverne est puissant, riche et fort respecté de ses 22

sujets et de ses voisins. La plupart des rois des environs, sans exception, même celui de Galam lui sont tributaires... On ne sait son étendue du côté du nord que très imparfaitement; mais on est assuré qu'il s'étend du côté du sud jusque dans les pays de Godova et de Giaca, et que les Mandingues de Bambouk et de Tambaoura sont ses tributaires, supposé qu'ils ne soient pas réellement ses sujets6. »

Sega Dua, le chef du pays, par une judicieuse politique d'alliance avec les uns (Bundu, Gajaaga) et une lutte implacable contre les autres (les Manding du Bambuk) réussit à hisser le Xaso au rang d'arbitre dans tout le Haut Sénégal. Il était bien servi, il est vrai, par la position stratégique de son pays, zone de passage des caravanes d'or et d'esclaves du Sudan nigérien, et qui passait luimême pour avoir dans son sous-sol « quantité de mines d'or, d'argent et de cuivre, si riches et abondantes que ces métaux sont presque sur la superficie de la terre» 7. Sega Dua sut également bien exploiter l'attrait que son pays exerçait sur les directeurs des comptoirs français de Saint-Joseph et de Saint-Pierre pour consolider sa position, tant sur le plan économique que stratégique. Mais avec l'intensification de la traite des esclaves, le Haut Sénégal, haut lieu de ce commerce, était devenu un pôle d'attraction pour tous les esclavagistes de l'intérieur de l'Afrique, notamment les Bambara qui passaient pour être les plus grands producteurs d'esclaves. Leurs interventions vers l'ouest ne cessèrent de se multiplier sous les successeurs de Sega Dua, pour le grand malheur du Xaso et de tous les peuples du Haut Sénégal. Attiré par les riches plaines du ]omboxo et également dans le souci de s'éloigner de ces «Barbares» de l'est, le Xaso primitif glissa progressivement vers l'ouest. Ainsi fut fondé Kuniakari par Demba Sega, fils de Sega Dua et son troisième successeur. Ce souverain, dont le règne fut immortalisé par le séjour que fit dans son pays Mungo Park en 1796, est considéré par les Xasonke comme le plus grand de leurs monarques8. Ce fut lui en tout cas qui leur donna leur extension maximale. Il sut notamment contenir la pression masasi et assurer une certaine prospérité à son pays par le contrôle des routes de caravanes venant à la fois du nord et de l'est. Mais déjà à la fin de son règne, les Soninke, contre lesquels se fit cette expansion, commençaient à relever la tête; le Gajaaga soutenu par l'Almaami du Fuuta Tooro menaçait d'entrer en guerre tandis que sur sa frontière orientale le Xaso ne pouvait éviter les retombées de l'invasion du Kaarta par l'armée de Segu. A l'intérieur, la famille royale était très divisée et la succession de Demba Sega s'annonçait d~fficile; l'aîné de ses fils, Dibba Sambala, né hors mariage, était fortement contesté par le plus âgé de ses fils légitimes.

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La période de déclin

C'est dans cette atmosphère de crise que disparut Demba Sega en février 1796; le pays sombra dans une guerre civile qui dura Sept ans, la branche illégitime, les descendants de Dibba Sambala, bien que vainqueurs, ne réussirent
6. R.p. Labat, 1728, t. III, pp. 292-293. 7. Idem p.293. 8. S.M. Cissoko, 1986, pp. 129 à 140.

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pas à refaire l'unité du Xaso morcelé en autant de principautés qu'il y avait de lignages. Il devint une proie facile pour les Masasi qui annexèrent toute la rive droite. Il faudra attendre Hawa Demba (1808-1838), un des fils de Dibba Sambala, pour voir s'amorcer une tentative de restauration de la nation xasonke, en s'appuyant sur le commerce français et l'alliance du Bundu. Mais les Masasi étaient devenus trop puissants dans la région; Hawa Demba ne réussit à se constituer sur la rive gauche, entre la frontière du Kammera et Médine, qu'un petit royaume auquel, par son génie personnel et l'appui logistique des Français, il conféra beaucoup de prestige et de considération. Le nouveau Xaso restait toujours la zone de passage des caravanes qui venaient aussi bien du ]afunu, du Kaarta, que du Segu et du Wasulu, et de là, elles se rendaient soit vers les comptoirs français du Gajaaga, soit vers la Gambie. Dans la lutte constante engagée entre Français et Anglais pour le contrôle du commerce du Sudan, Médine occupait donc une position stratégique importante. Le pays offrait en outre des possibilités agricoles non négligeables, avec les riches plaines qui s'étendaient de ce village à la frontière du Gajaaga. Mais, peuple essentiellement guerrier, seuls les esclaves cultivaient au Xaso, et la puissance d'un individu s'y mesurait au nombre de ses esclaves. Les princes, les descendants des différentes branches de la famille royale, n'avaient d'autre activité que la guerre, considérée comme la principale source de richesse. Ils se faisaient la main en razziant des villages pendant la saison des cultures, quand tous les hommes valides étaient aux champs9. Sur le plan religieux, bien qu'en contact de longue date avec les ]axanke et les musulmans du Bundu, les Xasonke n'étaient pas musulmans dans leur grande majorité et la pression de leurs nombreux chefs était doublée de celle d'un nombre considérable d'idoles, qu'il fallait toutes honorer. Chaque vieux, en mourant, en grossissait le nombrelO. Au début du XIXesiècle, le Xaso se présentait donc, malgré l'énergie de Hawa Demba, comme un pays faible, éclaté en une multitude de principautés indépendantes les unes des autres, parmi lesquelles les plus importantes étaient : sur la rive gauche, le Dembaya (autour de Médine), le Logo (du Felu à Dinguira), le Natiaga (de ]iamu à la frontière du Bambuk) ; sur la rive droite, le ]omboxo (autour de Kuniakari), le Kulu (de la frontière du Gidimaxa au niveau de Médine), le Kontiega (autour de Kanamakunu), le Dingira, (sur les bords du fleuve, un peu au-dessus de Médine) et le Tomora. Depuis la disparition de Demba Sega, le pays s'était transformé en un champ d'intrigues dont l'enjeu principal était le contrôle du commerce du Haut Sénégal, avec une intervention étrangère constante, d'abord les Masasi, ensuite les Français et plus tard les Toorobe. Chez leurs voisins du Bambuk, ce sont également les ingérences étrangères qui ont fait le malheur du pays.

9. Ch. Montei!, 10. Ch. Montei!,

1915, p. 322. 1915, pp. 141 à 144;

voir

aussi

S.M. Cissoko,

!986,

p. 195.

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LE BAMBUK

OU LE MALHEUR

D'ÊTRE

RICHE

EN OR

Zone de contact avec le Bundu, le Gajaaga,le Xaso et même le lalonkadugu, il avait une étendue territoriale assez considérable et était, du fait de ses mines d'or, âprement convoité par les chefs de tous ces pays. D'une façon générale, de l'empire du Mali à l'empire Toorodo, tous les grands États qui ont vu le jour dans le Sudan occidental, ont eu comme préoccupation de contrôler cette importante source d'or. La colonie française du Sénégal .ne fit pas exception à la règle. Du XVIIe au XIXesiècles, ce fut l'un des' soucis majeurs de l'administration de Saint-Louis. Le premier Français qui réussit à percer le secret, jalousement gardé, des mines du Bambuk, fut un traitant de Saint-Louis, Compagnon, envoyé par le directeur de la Compagnie du Sénégal, André Brüe. Celui-ci, qui en était à son second séjour dans ce pays, avait. compris que tout l'avenir de Saint-Louis résidait dans le Haut Sénégal et il était revenu décidé plus que jamais à en intensifier l'exploitation. Les richesses du Bambuk occupaient la première place dans ce projet. Pendant 18 mois, de 1716 à 1717, usant à la fois de la ruse et de la corruption au moyen de cadeaux, Compagnon parcourut le pays et en visita plusieurs mines. La direction de la compagnie, à Paris, était acquise à l'établissement de deux comptoirs sur la Falémé, l'un à Kainura, aux portes des mines (le fort SaintPierre), et un second qui, pour avoir le maximum d'efficacité, devait êtte ambulant. Cependant, la situation financière de la Compagnie ne lui permit pas de prendre de si gros risques, et André Brüe dut quitter le Sénégal, en 1720, sans avoir pu réaliser ce projet qui lui tenait tant à cœur. Mais l'idée en était lancée et, périodiquement, elle était reprise durant toute la première moitié du XVIIIe siècle jusqu'à l'occupation anglaise de Saint-Louis en 175811. Bien avant cette date, les Anglais avait pris l'habitude d'envoyer des courtiers au Bambuk et l'obsession de les y devancer se retrouve dans toutes les sources françaises du XVIIIe siècle. Et pourtant, moins portés vers la politique d'établissement loin de la côte, les Anglais ne semblent pas avoir tiré de la suprématie qu'ils venaient d'acquérir un profit autre que celui d'assurer le libre commerce avec leurs comptoirs de Gambie. Au lendemain du traité de Paris, quand la France reprit possession du Sénégal, la fièvre était plutôt à la colonisation agricole, de sorte qu'il fallut attendre le gouvernement de Bouet-Willammez (1843-1844) pour voir renaître l'engouement pour les mines du Bambuk. Il est vrai que la fermeté avec laquelle les Bambukai défendaient l'accès de leur pays et son climat meurtrier pour les Européens n'avaient pas encouragé la reprise des explorations. Les Bambukais avaient toujours tenu à se réserver jalousement le monopole de l'extraction de leur or12 qui leur servait de monnaie d'échange, pour se procurer sel, tabac, bétail, cotonnades, armes et bien souvent des produits vivriers de première nécessité. Pays montagneux, le Bambuk offrait en effet peu de possibilités à l'agriculture. Cette activité bénéficiait d'ailleurs de peu de
11. M. Ly-TaU, 1981, pp. 41 à 45. 12. Les Manding du Bambuk ont toujours défendu avec la plus grande énergie l'accès des mines d'or. A défaut d'une réeUe puissance. militaire, ils avaient réussi à faire croire à de nombreuses superstitions qui protégeaient leurs abords. Les différents explorateurs envoyés de Saint-Louis pour reconnaître les différentes mines d'or, ont tous eu du mal à se faire conduire dans ces zones.

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considération chez les Manding en général13; les Bambukais ne faisaient pas exception. L'orpaillage était l'occupation noble par excellence, même si les méthodes d'extraction restaient rudimentaires. La production n'a jamais insufflé un grand essor du pays; elle assurait juste le minimum à la plupart des orpailleurs. En dehors de l'orpaillage, les hommes aimaient s'adonner à la chasse, à celle des éléphants notamment, qui fournissait outre leur chair très appréciée, l'ivoire qui représentait avec l'or, l'essentiel de leurs échanges traditionnels avec le Kaarta, et, à partir de là, avec les grands marchés du Sudan nigérien. Toutefois, depuis l'installation des Français dans le Haut Sénégal, les Bambukais avaient pris l'habitude de conduire leurs caravanes vers Bakel et, zone de passage, ils tiraient en outre un profit considérable de celles, nombreuses, qui transitaient par leur pays:
« Les caravanes ne traversent ce pays qu'au moyen de sacrifices qui doivent se renouveler à chaque station. Après avoir acheté leur sécurité par un cadeau, elles sont conduites jusqu'aux limites d'un village voisin, où l'opération recommence, heureuses quand elles ne rencontrent pas quelque bande de pillards apostés souvent par celui dont elles ont acheté la protection. Les Bambukai, farouches et méchants, tuent les voyageurs et pillent leurs marchandises sous le moindre prétexte14. »

De l'autre côté de la Falémé, le Bundu également devait sa prospérité à sa position au carrefour des routes de Caravanes.

. LE BUNDU : UNE

POSITION

STRATÉGIQUE

IMPORTANTE

Après leurs grandes migrations du XV.siècle, les Fulbe tentèrent une certaine stabilisation au siècle suivant, à la faveur du vide politique laissé par le démembrement des Empires du Mali et du Songhay. Si dans le delta du Niger, ils furent évincés par les Bambara, les grands vainqueurs dans cette lutte pour l'héritage des empires médiévaux, ils enregistrèrent plus de succès dans le Haut Sénégal et sur les plateaux des pays jallonke, où d'importantes colonies fulbe s'implantèrent durablement, ébauches des futurs États du Fuuta lallon, du Xaso et du Bundu. Les traditions font remonter l'origine de ce dernier pays à un marabout toorodo Malik Sy, qui, après l'échec de la révolution musulmane de Nasr-alDin et la violente répression qui l'a suivie, se réfugia au sud-est du Fuuta et fonda, vers la fin du siècle, dans l'angle occidental formé par le Sénégal et la Falémé, le premier État théocratique au sud du Sahara. L'absence auparavant de toute structure politique organisée dans ce territoire qui se trouvait dans la mouvance du défunt Empire du Mali et qui, à cette époque dépendait du Tunka du Gajaaga,favorisa l'établissement pacifique des réfugiés du Fuuta. Le Tunka, qui ne semblait pas attacher un grand intérêt à cet arrière pays, ne mit, dans un premier temps, aucun frein à l'expansion des nouveaux venus. Mais
13. Dans les pays mandjng de la haute vallée du Niger, ce mépris pour le travail agricole, chez les hommes, était compensé par la grande ingéniosité des femmes dans ce domaine, alors qu'au Bambuk, hommes et femmes s'adonnaient essentiellement à l'orpaillage. 14. F. Carrère et P. Holle, 1985, p. 169 et 170.

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il ne tarda pas à s'en repentir, car le Bundu devint très tôt le refuge de divers peuples, fuyant, qui la domination denianke, qui celle des Masasi. Toorobe du Fuuta,]awara, Xasonke vinrent ainsi se mettre sous la protection de la nouvelle autorité musulmane. L'intensification de la traite atlantique au XVIIIe siècle, accrut considérablement le poids stratégique du Bundu. Il était traversé par le fameux chemin des esclaves, reliant le Sudan nigérien aux comptoirs anglais de Gambie, que les Français voulaient dévier vers leurs établissements du Gajaaga.L'Almaami du Bundu devint le chef le plus influent du Haut Sénégal. Pays peu étendu (il était limité au nord par le Sénégal, au sud par le Dentillia, le Tenda et le Wuli, à l'ouest par le Fuuta Tooro et à l'est par le Bambuk), mais très peuplé et très fertile, le Bundu était le grenier du Haut Sénégal. Mungo Park qui y a séjourné à la fin du XVIIIe siècle avait été impressionné par l'ardeur avec laquelle ses habitants s'adonnaient à la fois à l'élevage et à l'agriculture; ce qui leur assurait un niveau de vie beaucoup plus élevé que celui de leurs voisins manding15.Ils produisaient beaucoup de mil, de mais, d'indigo, de coton. Avec les redevances prélevées sur ces cultures et les nombreuses taxes auxquelles étaient assujetties les caravanes qui traversaient le pays, l'Almaami du Bundu était le chef le plus opulent de la région. Le système politique (une sorte de monarchie absolue et héréditaire) le rendait encore plus puissant. Mais le mode de succession institué, selon la tradition, par Malik Sy lui-même et qui voulait que ce fût chaque fois le plus âgé des Sisibe (descendants de Malik Sy) qui devînt Almaami, en ne portant que des vieux à la magistrature suprême, multiplia les cas de vacance du pouvoir. Par ailleurs les cadets auxquels le système ne laissait aucune chance d'accéder au pouvoir étaient portés à violer la règle de succession. Un autre germe d'instabilité politique provenait de la division de la famille royale en deux branches rivales, celle de Kusan et celle de Bulebane. Malgré tout, le Bundu était au début du XIXesiècle, l'État le plus puissant du Haut Sénégal et sa pression s'exerçait tant sur les Manding du Bambuk que sur ses anciens hôtes du Gwey. Son emprise sur ses voisins fut accentuée par les relations privilégiées qui s'établirent entre ses chefs et les Européens entraînant à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXesiècle, une véritable ruée vers le Bundu, à la fois des Anglais et des Français, chacun voulant mettre l'Almaami dans ses bonnes grâces afin de l'amener à diriger les caravanes vers ses comptoirs. La traite et ses implications multiples étaient devenues les éléments déterminants de la géopolitique de la Sénégambie, et son appréhension indispensable à la compréhension du conflit qui opposa les autorités de SaintLouis à Saïku Umar.

III. TABLEAU HISTORIQUE DE LA COLONIE DE SAINT-LOUIS ET DE SES ACTIVITÉS
Les marchands normands (Rouennais et pieppois surtout) fréquentaient déjà depuis longtemps les côtes de la Guinée d'où ils rapportaient or, ivoire,
15. M. Park, 1980, p. 85.

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poivre, etc., quand, sous l'impulsion donnée aux entreprises commerciales par le Cardinal de Richelieu, ils obtinrent, en 1633, le monopole du trafic sur les côtes du Sénégal, du Cap vert à la Gambie. Constitués en compagnie privée, ils chargèrent en 1638 un des leurs, Thomas Lambert, de bâtir une habitation au Sénégal. Ce fut le premier établissement de Saint-Louis. Mais construit trop près de la mer, il fut détruit à deux reprises, et ce fut seulement en 1659 qu'il fut implanté dans une île, son emplacement actuel. La politique de soutien aux entreprises coloniales fut poursuivie par Colbert et en 1667-1668, les établissements français du Sénégal s'agrandirent de Gorée et d'Arguin et, plus tard, de Rufisque, Joal et Portudal. Mais les compagnies privées auxquelles le gouvernement français les concédait avec des attributions très étendues (comme celle de lever des soldats, de déclarer la guerre ou la paix) se montraient souvent très gourmandes et cherchaient à prospérer trop facilement, sans aucun investissement dans le pays. Ainsi la compagnie des Indes occidentales, chargée de l'exploitation de ces établissements par Colbert en 1664, arma, dès la première année 45 vaisseaux, et n'ayant plus rien pour mettre en valeur ses territoires, fit faillite dès 166716.Il faut attendre la fin du siècle, avec la première direction d'André Brüe, pour voir s'élaborer une politique d'ensemble, en vue d'une eXploitation rationnelle des établissements du Sénégal. Saint-Louis n'étant qu'un entrepôt pour les marchandises qui venaient de l'intérieur, André Brüe se mit, dès son arrivée en 1697 en devoir de prendre contact avec les partenaires commerciaux de la Compagnie qu'il dirigeait. Il remonta le fleuve la même année, s'entretint avec le chef du Fuuta de l'intérêt que les uns et les autres auraient à l'établissement de comptoirs de commerce dans le pays. L'objectif majeur était pour lui l'établissement dans le Haut Sénégal afin d'avoir un accès direct au commerce du Sudan nigérien et notamment à celui de Tombouctu, dont un séjour prolongé à Tripoli lui avait révélé toute l'ampleur et que le Sénégal et ses affluents devaient lui permettre de contrôler. Mais il se heurta, dans cette entreprise, à la résistance déterminée des marabouts de Dramane, les intermédiaires traditionnels de ce commerce.
. LES DEUX DIRECTIONS D'ANDRÉ BRÜE OU LA MISE EN PLACE DE LA POLITIQUE D'EXPLOITATION DU SÉNÉGAL

Dans l'ombre des préoccupations de la Compagnie de Paris se profilait la rivalité entre les nations européennes d'une part (les Anglais établis en Gambie vers 1661 devenaient des concurrents dangereux) et, d'autre part, celles-ci et les Maures, les partenaires traditionnels du commerce du Sudan. Même les intermédiaires manding et soninke étaient perçus comme des freins à l'extension du commerce de Saint-Louis.

16. P. Cultru,

1910,

p. 55.

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D Conflits d'intérêt entre intermédiaires africains et Compagnie française : le fort Saint-Joseph attaqué à deux reprises Le directeur de la Compagnie française voulait traiter directement avec Tombuctu, sans aucun intermédiaire. Pour cela, des employés, parmi les plus habiles et les plus expérimentés devaient suivre les marchands qui se rendaient périodiquement dans cette ville et, par le biais de services qu'ils pouvaient leur rendre dans le domaine de la médecine ou de la botanique, s'infiltrer parmi les populations visitées et s'assurer ainsi une parfaite connaissance de leur paysl7. Mais malgré toute l'énergie qui fut déployée jusqu'au départ d'André Brüe du Sénégal en 1720, les reconnaissances n'avaient pas dépassé les chutes de Guina, et les contacts pris avec les différents chefs du Gajaagaau cours du voyage qu'il y fit en 1698 avaient juste abouti en 1700, à la construction entre Maxana et Dramane, d'un gros village de marabouts marchands, d'un fortin, le fort SaintJoseph qui, bâti trop près du lit du fleuve, fut emporté par la première crue. Situé non loin de Gunjuru, cette grande escale des caravanes d'or et d'esclaves reliant le pays bambara et Tombuauà la Gambie, le fort Saint Joseph avait

vocation d'intercepter le trafic que les Anglais faisaient dans le pays18 ; il fut
donc reconstruit. Cependant, les marchands du Haut Sénégal n'entendaient pas du tout se faire évincer de ce commerce dont ils avaient été les intermédiaires, des siècles durant. Même les marabouts de Dramane, qui avaient pourtant bien accueilliAndré Brüe en 1698, espérant tirer profit des relations qui s'établiraient entre eux et la compagnie, étaient inquiets de la tournure que prenaient les événements. Ils commençaient à comprendre que tous les bénéfices étaient pour la Compagnie qui, de surcroît, cherchait à accéder directement au commerce du Sudan nigérien. Ils devinrent dès lors l'âme d'Une véritable campagne antifrançaise qui fut organisée dans tout le Haut Sénégal"où selon le Père Labat, des émissaires envoyés en divers endroits « débitaient partout que nous étions les gens dangereux qui couraient tous les quartiers du monde où il y avait du profit à faire, qui s'insinuaient' avec adresse et. qui n'épargnaient ni présents ni promesses pour gagner les esprits' et nous établir, mais que quand nous l'étions une fois et qu'on nous. avait donné le loisir de faire des créations et de nous fortifier, nous levions lè masque et qu'en nous rendant maîtres des lieux où nous étions nous en réduisions les peuples dans une servitude insupportable» 19. Pour accréditer davantage les mauvaises intentions des agents de la Compagnie; les mêmes, émissaires faisaient. circuler une lettre qui aurait été envoyée du Màroc et qui déVoilaitla connivence franco-marocaine ; des troupes maures devaient s'adjoindre..à, la ,garnison française pour, occuper ,le, pays et réduire les populations-au ,travail.forcé des' mines. Les,résultatsdecettecampag(}enesefirent pas attendre; Le fort fut attaqué en décembre 1702,'à la faveur de l'affaiblissement de sa-défense par des travaux de démolition" avec une telle énergie que.sesoccupants, réduits à l'impuissance,
17. Conscients du danger que-xeprésentait pour eux l'accès direct des Frànçais au commerce du Sudan nigérien, les marchands! mantling sollicités refusèrent de fournir un guide. à l'agent de la compagnie. (Père Labllt, 1728,.t.lV',ipdO). 18. Cettepolitique.avait été perçue par cerœins prédécesseurs d'AndréB1'Üe, mais c'est avec lui qu'elle fut systématisée. 19. Père Labàt, 1728, t. IV, p. 23.-, 30

furent contraints de l'évacuer de nuit, se tenant bien au milieu du fleuve, afin
d'échapper aux flèches empoisonnées de leurs poursuivants
20.

André Brüe était, à l'époque, rentré en France où il avait été sollicité à la direction générale de la Compagnie. A son retour en 1714, sans tirer toutes les leçons de la révolte de 1702, il s'attela à mettre à exécution ses projets d'expansion dans le Haut Sénégal et même au-delà. Le fort Saint-Joseph fut reconstruit et un nouveau fortin implanté à Kainura, sur les bords de la Falémé, aux portes des mines du Bambuk. Obsédé par la concurrence anglaise et désireux de faire réaliser de gros bénéfices à sa compagnie, fût-ce de façon déloyale, il dépassa les limites que ses intérêts mêmes lui dictaient. Malgré les réticences bien connues des Manding du Bambuk à faire visiter les régions des mines à des étrangers, il y envoya, nous l'avons vu, en 1716, un agent qui, aussi astucieux fût-il, ne pouvait cacher l'objet de sa visite. Et puis au fur et à mesure que le temps passait, le directeur de la compagnie se comportait en vrai maître du pays. En juillet 1718, il ordonna au commandant du fort Saint-Joseph de mettre le feu au village d'un chef qui n'était pas satisfait des coutumes qui lui avaient été payées21,suscitant la consternation au sein de la population dont la colère ne cessa de monter jusqu'à une nouvelle explosion en 1722. Le comptoir fut à nouveau saccagé et un traitant de la compagnie tué. La réaction de Saint-Louis fut très brutale dès que le niveau des eaux le permit: le village de Maxana fut pillé, les troupeaux enlevés, les populations réduites à l'esclavage et les cases livrées aux flammes. La compagnie qui n'entendait pas quitter le Haut Sénégal voulut ainsi, par la terreur, réduire ses populations au silence. C'était déjà la politique de fermeté à l'égard des peuples récalcitrants, dont André Brüe fut également un précurseur. Or, si la plupart des chefs du Sénégal, à cette époque, étaient favorables à l'établissement de rapports de commerce avec les Européens, pour le bénéfice qu'ils pouvaient en tirer eux-mêmes, ces transactions devaient satisfaire à deux conditions: elles devaient se faire sans occupation du pays et les marchands étrangers devaient s'acquitter d'une sorte d'impôt qu'on avait pris l'habitude d'appeler coutumes. C'était une sorte de taxe sur le droit de commerçe dans les Etats et qui entraînait la protection des chefs, en cas de besoin. Ceux-ci tenaient en général au respect rigoureux du montant et de la composition des coutumes et dès qu'une coutume était payée une fois, son interruption entraînait toujours un conflit avec le bénéficiaire. Elles étaient évaluées en barres de fer, en aunes de guinée bleue ou rouge, en toile deRouen, en eau-de-vie et diverses pacotilles (miroirs, couteaux,etc.). Celles qui étaient payées au Satigi du Fuuta se composaient de toiles de coton blanches et noires, de quelques morceaux d'écarlate et de serge, de la laine filée et teintée, du corail, de l'ambre jaune, des barres de fers, des pièces d'argent, des chaudières en cuivre, de l'argenterie, de l'eau-de-vie, du sucre22.
20. Père Labat, 1728, t. IV, p. 24. 21. Idem, pp. 78-79. 22. En 1785 un nouveau traité signé avec le pouvoir toorodo modifia sensiblemenrJes coutUmes du Fuuta qui se composaient, en vertU de ce traité d'un coffre ferré, de 28 pièces de guinée, 500 pierres à fusil, '50 piastres, 100 balles de plomb, 60 onces d'ambre, 40nGes de corail, 8 fusils de traite, 64livresde poudre. Le paiement se faisait à Sa/de et donnait parfois lieu à des abus: les navires y étaient artificiellement retenus et pendant toute leur présence ils subvenaient à la nourritUre de certains dignitaires du. pays (E Carrère et P. Holle, 1855, pp. 132-133).

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Il faut noter que ces dons ne se faisaient jamais à sens unique, un chef africain digne de ce nom ne recevant jamais sans donner en contrepartie (le Satigi Sire Tabakali qui reçut André Brüe en 1697, offrit à la compagnie trois bœufs gras de la meilleure espèce). Les coutumes, dès cette époque, étaient source de conflits entre les chefs africains et la direction de la Compagnie française qui les jugeait «onéreuses et honteuses» et s'en acquittait avec beaucoup de mauvaise grâce. En 1698, André Brüe avait décidé unilatéralement de supprimer celles traditionnellement payées au village de Gilde et il était entré en conflit, pour les mêmes raisons avec le nouveau Tunka du Gajaaga, Tunka Bukari, à qui il avait refusé de payer ses droits, malgré les avis concordants recueillis dans différents villages sur la déposition de son prédécesseur, après lui avoir fait dire « qu'il passerait, ferait son commerce et repasserait malgré lui et que s'il lui faisait la guerre il saccagerait son pays et le ferait bientôt se repentir de sa témérité »23. Avec le Tunka déchu, qui manifestement n'avait pas accepté sa nouvelle situation et continuait à entretenir une armée et espérait revenir au pouvoir, André Brüe se montra aussi intransigeant et, face à la menace de perturbation du commerce que brandissait son adversaire, il lui fit dire « qu'il irait et viendrait sur la rivière comme bon lui semblerait et que s'il lui faisait la moindre insulte il avait des forces suffisantes pour saccager son village, le prendre lui-même
et renvoyer captif aux îles de l'Amérique
»24.

Nous voyons donc que toutes les méthodes chères aux coloniaux du XIXesiècle avaient été déjà expérimentées à la fin du XVIIeet au début du XVIIIe siècles et si nous nous sommes attardée si longuement sur l'administration d'André Brüe c'est qu'il fut en tout point un inspirateur de Louis Faidherbe. Quand il quitta le Sénégal en 1720, les Français avaient reconnu le cours du Sénégal jusqu'à Guina et celui de la Falémé jusque vers Senudebu, et par l'intermédiaire des marchands qui s'y rendaient, ils avaient, du royaume bambara de Segu et du commerce de Tombuctu, des renseignements assez précis. Mais les successeurs immédiats d'André Brüe n'avaient ni son énergie ni sa passion et, de surcroît, la compagnie elle-même s'était engagée dans une nouvelle aventure, celle du Mississipi.

o

La politique d'André BTÜe sous ses successeurs

Dans un premier temps, le Sénégal fut délaissé et le comptoir du Gajaaga manquait chroniquement de marchandises, à tel point qu'il fut déserté par les marchands manding et soninke qui lui préférèrent les comptoirs anglais de Gambie où les prix étaient en outre plus intéressants. Les répercussions d'une telle politique dans les colonies à cultures d'Amérique où la demande en maind'œuvre ne cessait d'augmenter furent assez désastreuses pour la compagnie des Indes pour susciter de sa part un effort de reprise en main du Haut Sénégal. Il s'agissait, comme toujours, d'évaluer le plus précisément possible la richesse en or du Bambuk et de prendre des dispositions pour intercepter le chemin des chaînes de captifs. Mais les résultats des enquêtes menées pourtant
23. Père Labat, 1728, t. III, p. 321. 24. Idem, p. 332.

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sur place par le directeur de la colonie, Levens, et le Commandant du fort SaintJoseph, charpentier, étaient tout à fait contradictoires. Le spécialiste en métaux, dépêché en 1730 par la compagnie pour les départager, qui n'avait aucune expérience du pays, ne réussit qu'à s'attirer l'hostilité à la fois des Bambukais et des agents de la Compagnie. Il finit par tomber dans un guet-apens des chefs Soninke où il trouva la mort en décembre 1732, entraînant un nouvel intermède dans la fièvre de l'or. Il n'a duré que dix ans. En 1738, le nouveau directeur de la compagnie au Sénégal, un ancien de Saint-Louis, Pierre Félix-Barthélémy David, fit ressortir les dossiers du Bambuk et, par un voyage à Paris, réussit à capter une nouvelle fois l'intérêt de ses supérieurs. Entre-temps, la situation avait sensiblement changé dans le Haut Sénégal: l'intensification de la traite atlantique et l'habitude des coutumes avaient conduit à une montée de la tension entre les différents États. La pression du Xaso, notamment, se faisait de plus en plus forte sur ses voisins, le Bambuk particulièrement. Les postes fortifiés français contre lesquels on se soulevait quelques années seulement plus tôt, étaient maintenant perçus comme des sources de protection contre le voisin. Aussi David réussitil, sans peine, à construire un établissement aussi bien dans le Xaso, près de l'emplacement actuel de Médine, que dans le Bambuk à Farabanna. La compagnie était à nouveau acquise à l'exploitation des mines. Même la guerre de succession d'Autriche et la désorganisation qui affecta le commerce français dans le Haut Sénégal pendant cette période ne réussirent pas à entamer cette détermination. Elle survécut également à la guerre de sept ans malgré l'occupation de Saint-Louis par les Anglais à partir de 1758. Mais tous les efforts déployés furent vains tant que Saint-Louis restait contrôlée par les Anglais. La politique. française au Sénégal fut donc profondément marquée par les idées d'André Brüe, de la fin du XVIIesiècle jusqu'au milieu du XVIIIesiècle. Construction de comptoirs fortifiés au Fuuta et dans le Haut Sénégal, extension vers le Niger, exploitation des mines d'or du Bambuk, politique de fermeté dans les relations avec les populations indigènes, toutes ces idées-forces furent reprises, un siècle plus tard par Louis Faidherbe, dans un contexte plus favorable aux visées françaises. La confrontation avec Saïku Umar qui opérait dans le même espace géographique était donc inévitable. Mais avant cette grande remise en cause, les Français, au Sénégal, eurent d'abord à souffrir des assauts répétés de leur rivale de tous les temps, l'Angleterre.
. LA RIVALITÉ FRANCO-ANGLAISE, UN FAIT CONSTANT DE L'HISTOIRE DU

SÉNÉGALDU XVIIe AU XIXe SIÈCLES o Première phase: l'occupation de l'embouchure de la Gambie par les Anglais et l'installation des Français dans le Haut Sénégal: lutte pour le contrôle des chemins des esclaves Depuis l'établissement des Européens (les Portugais essentiellement) dans l'embouchure de la Gambie, cette partie de la côte était reliée au circuit économique du Sudan nigérien. Périodiquement, les caravanes partaient des marchés de Kaaba, Bamako, Sinsani et, contournant les derniers contre-forts 33

des Monts manding, se dirigeaient vers les royaumes manding de la côte. Là, elles échangeaient leurs marchandises (des esclaves essentiellement, de l'or, de l'ivoire, de la cire, des peaux) contre des armes à feu, des munitions, du sel, des tissus, de la verroterie, de l'eau-de-vie et diverses pacotilles. Depuis l'installation des Français à l'embouchure du Sénégal, une partie de ces échanges se faisait avec Saint-Louis. Dans un premier temps, les marchands rouennais et dieppois pouvaient se contenter des services des intermédiaires soninke qui leur portaient à Saint-Louis, une ou deux fois par an, les marchandises dont ils avaient besoin. En s'établissant vers 1661 à l'embouchure de la Gambie (dans le fort Saint-James) les Anglais portèrent un coup sévère au commerce français au Sénégal. Plus souples dans leur système, ils ne tardèrent pas, malgré la grande distance, à s'assurer la préférence des marchands d'esclaves, par les prix qu'ils leurs proposaient et par la qualité de leurs marchandises. Pour réaliser des bénéfices importants, les agents des compagnies françaises étaient dès lors obligés de se porter eux-mêmes dans le Haut Sénégal, zone de passage des caravanes. Le contrôle des pistes empruntées par cellesci fut l'objectif majeur de leur politique dans cette région pendant tous les XVIIe et XVIIIe siècles. Les guerres métropolitaines étaient toujours mises à profit par les uns et les autres pour s'assurer une certaine suprématie sur les côtes ouest africaines. C'est ainsi que la première action d'André Brüe en arrivant au Sénégal fut d'organiser, par rétablissement des comptoirs d'Albreda et de Gereges, l'implantation du commerce de sa compagnie dans le secteur occupé antérieurement par le fort Saint-James dont la France venait de s'emparer à la faveur de la guerre de succession d'Espagne. Les Anglais qui avaient récupéré leur position en 1699 se vengèrent en perturbant le commerce français à Joal et Portudal. La compagnie française, très gênée par les prix élevés des esclaves en Gambie, souhaitait vivement arriver à un accord sur cette question, mais malgré un échange d'émissaires et le déplacement d'André Brüe lui-même, en février 1700, il n'y eut aucune entente, les Anglais espérant par cette surenchère ruiner définitivement leurs concurrents25.S'ils ne parvinrent pas tout de suite à ce but ultime, ils réussirent au moins à gêner l'expansion commerciale française dans le Haut Sénégal jusqu'en 1758, date à laquelle ils s'emparèrent de Saint-Louis et de Gorée à la faveur de la guerre de sept ans.

D Deuxième phase: l'occupation de Saint-Louis et de Gorée par les Anglais: ruine du commerce français en Afrique Occidentale
C'était tout le commerce français en Mrique Occidentale qui était menacé par la perte de ces deux entrepâts26 qui faisaient de la France l'un des grands fournisseurs de l'Europe en gomme, et des Antilles, en esclaves. Les Anglais, quant à eux, étaient beaucoup plus soucieux d'éliminer les Français de la route caravanière vers la Gambie que d'occuper le Haut Sénégal. Ils ne firent rien pour remplacer leurs rivaux dans le Gajaaga.Le fort Saint-Joseph resta inoccupé, mais pour bien couper l'accès du Haut Sénégal par le fleuve, ils détruisirent le relais fortifié de Podor. Même à Saint-Louis, ils ne pratiquèrent qu'une simple politique de présence,
25. Père Lagat, 1728, t. IV, pp. 274 à 302. 26. J. Machat, 1906, p.77.

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aucun effort financier ne fut consenti pour entretenir les locaux dont ils avaient hérité. Sachant leur occupation précaire, ils pratiquèrent plus une politique de destruction de. l'influence française qu'une volonté d'implantation. On laissa le commerce du Gajaaga péricliter lentement, mais sûrement; les anciens comptoirs français vides, les marchands n'y venaient plus; ils allaient désormais grossir les rangs de ceux qui, malgré tous les efforts déployés par les compagnies françaises, restaient fidèles à la route traditionnelle qui les.menait en Gambie. Détruites, également, étaient les ambitions des compagnies françaises dans les régions aurifères du Bambuk. Nous comprenons dès lors l'acharnement avec lequel les négociateurs de la Paix de Paris, dès 1762, essayèrent de convaincre leurs partenaires anglais de leur restituer Saint-Louis et Gorée, c'est-à~direle Sénégal. Mais les comptoirs de Gambie avaient trop souffert de la présence française dans le Gafdaga.Aussi les Anglais qui jusqu'au dernier moment. se tenaient informés des mouvements français dans la Falémé et le Bambuk, ne voulurent rien entendre. Ils tenaient à rester les maîtres sans partage des comptoirs et de la navigation du fleuve. Les négociateurs français, devant cette détermination, furent obligés de se contenter de Gorée qui leur fut restituée en 1763. La présence française .en Afrique Occidentale était complètement désorganisée, réduite qu'elle était, à des comptoirs isolés, sans cohésion aucune. Le gouverneur de Gorée, toujours pris par le mirage de l'eldorado nigérien, voulait rétablir, même par terre, la liaison avec les régions des mines; mais la prépondérance anglaise en Afrique Occidentale était trop forte et le gouvernement français trop soucieux d'éviter des complications avec ses adversaires d'hier. Aucune tentative sérieuse ne fut faite en direction du Haut Sénégal jusqu'à la reprise de Saint-Louis, en 1779, à la faveur de la guerre que l'Angleterre menait contre ses.colonies d'Amérique. o Troisième phase: restitution de Saint-Louis et de Gorée à la France, mais pressions anglaises pour l'abolition de la traitèdes esclaves

Pendant une décennie les compagnies françaises tentèrent de restaurer leur suprématie d'àntandans le Haut Sénégal. Cependant, trop soucieuses de réaliser des profits immédiats, elles ne consentirent pas à engager les investissements nécessaires à la remise en état de leurs comptoirs et,.en 1786, les esclaves du fort Saint-Joseph dont les murs avaient. été à peine relevés, se révoltèrent, assassinèrent le commandant de la place et s'enfuirent avec les marchandises. C'était la troisième<foisque le fort Saint-Joseph était attaqué. Il fut définitivement abandonné. Ala veil1~des bouleversements' de '1789, le commerce français dans le Haut Sénégal était donc des plus. précaires. La révolution et les mouvements abolitionnistes:anglais ,achèvèrent. de le désorganiser. En France,.malgré les-idées généreuses de la Révolution, la traite des esclaves fut considérée ,pendant longtemps comme la clé de voûte du système colonial. Les mkmies furent bien déclarées partie intégrante de l'empire français en juin 1789,' mais des -restrictions les exclurent du bénéfice' des idées de liberté et d'égalité 'de la' nouvelle constitution qui, dans ce domaine, resta hésitante. La suppression de l'esclavage décrétée par la convention resta sans effet; il fut remplacé au Sénégal par les « engagements libres ». Rien n'avait en fait changé 35

pour les Africains et le Premier Empire revint très vite sur cette abolition toute théorique. La colonie franç~ise de Saint-Louis, en perdant tout soutien de la Métropole qui connaissait de graves difficultés économiques, croupit dans la misère et les caravanes qui arrivaient dans le Haut Sénégal continuaient vers la Gambie où le commerce anglais, par contre, s'était enrichi de nouveaux comptoirs comme celui de Pisanie27. Depuis la perte des colonies d'Amérique, l'esclave noir avait cessé d'être un élément fondamental dans l'économie britannique, qui avait par contre un grand besoin de consommateurs pour son industrie en plein essor. Quelques comptoirs isolés sur la côte ne suffisaient plus; il fallait pénétrer le plus possible à l'intérieur du pays, connaître les habitudes de consommation des populations, en susciter de nouvelles. Ainsi s'explique la grande course vers l'intérieur de l'Afrique organisée à partir de la dernière décennie du XVIIIe siècle par le gouvernement anglais, avec le concours d'associations apparemment philantropiques comme l'Association africaine pour l'exploration scientifique de l'Afrique. L'objectif visé n'avait pas changé: le contrôle du commerce du Sudan nigérien. Les missions furent organisées avec une grande détermination, que ni la mort de Houghton dans des conditions mystérieuses, ni les nombreuses difficultés rencontrées par Mungo Park, Gray et Dochard ne purent entamer; ce qui leur assura une nette avance sur leurs rivaux français. Ceux-ci, de leur côté, dès la reprise de possession du Sénégal se lancèrent dans la course, en envoyant Mollien à la découverte des sources du Sénégal, de la Gambie et du Niger, avec instruction ferme de remonter ce fleuve jusqu'à son embouchure, en envenimant chaque fois qu'il le pourrait l'animosité que les populations manding semblaient nourrir à cette époque pour les Anglais28. Les Français, établis à Saint-Louis, avaient donc pris l'habitude de considérer, depuis le XVIIe siècle, la vallée du Sénégal et son arrière pays comme leur zone d'intervention exclusive, où ils ne pouvaient tolérer l'ingérence d'aucune autre puissance, quelle qu'elle fût. Celle incarnée par Sai"ku Umar n'était pas plus admissible que celle des Anglais, et dans les deux cas l'enjeu était le même, protéger le commerce des traitants français dans le haut comme dans le bas du fleuve.
. LA TRAITE FRANÇAISE LE LONG DU FLEUVE SÉNÉGAL

Jusqu'au début du XIXesiècle le Sénégal était perçu dans la politique coloniale française comme un simple comptoir de commerce dont les activités, le long du fleuve, se résumaient à la traite des basses escales et à celle du Gajaaga. La gomme et les esclaves faisaient la force de ce commerce. La France s'était ainsi hissée au rang de grand fournisseur de l'Europe du premier produit tandis qu'il pourvoyait à toute la demande de la Louisiane en esclaves et servait de relâche aux grands négriers du golfe de Guinée. A côté de ces produits de base, le Sénégal fournissait les maisons commerciales de Bordeaux et de Nantes, devenues les principales bénéficiaires de ce trafic, en or, ivoire, peaux, cire, assurait aux habitants indigènes de Saint-Louis le mil nécessaire à leur
27. Mungo Park y séjourna 5 mois en 1795, avant de poursuivre son voyage. Sur la route qui devait le mener au Bum/u, il rencontra de nombreuses caravanes qui se rendaient vers les comptoirs anglais. 28. P. Marty, pp. 58 et 60.

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alimentation et recevait, en contrepartie, de la guinée, des cotonnades, de l'ambre, du corail, des armes, des munitions, de la quincaillerie, du sucre, de l'eau-de-vie, des verroteries et diverses autres pacotilles. Ce trafic était, jusqu'à la révolution française, le monopole de compagnies privées qui pesaient de tout leur poids sur les prix et arrivaient ainsi à faire des bénéfices considérables au détriment des commerçants indigènes. Ce système, favorable essentiellement aux grands négociants qui pouvaient seuls se regrouper en associations monopolistes, fut aboli par l'Assemblée constituante, mais ce ne fut pas pour longtemps; le nouveau système libéral fut souvent remis en cause, surtout dans la traite du Gajaaga,parce que jugé par les traitants de nature à les affaiblir face à leurs partenaires indigènes29.Dans les basses escales, plus proches de Saint-Louis, le système monopoliste ne réussit plus à s'imposer, les échanges s'y faisaient toujours dans une atmosphère de grande tension et de tricherie.

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La traite du bas du fleuve, un commerce immoral

Avec l'essor, en Europe, de l'industrie textile et d'activités secondaires, comme la confiserie et la pharmacie, la demande de la gomme ne cessa de s'accroître; celle qui se traitait dans les basses escales était la plus recherchée. Elle fut pendant longtemps la principale richesse de la colonie du Sénégal qui en était devenue l'un des plus grands fournisseurs. Les partenaires de ce commerce étaient, dans le bas du fleuve, les Maures Trarza et Brakna et les tribus maraboutiques des Darmankur. Chacune de ces nations avait son marché d'échange ou escale, fréquenté uniquement à cette occasion. L'escale des Darmankur se trouvait à 96 kilomètres de Saint-Louis; celle des Trarza, encore appelée escale du Désert, était à quatre kilomètres plus loin; enfin celle des Brakna, surnommée escale du coq, était à 200 kilomètres de Saint-Louis, non loin de Podor. La récolte se faisait pendant la saison sèche quand, sous l'action conjuguée de la chaleur et des vents d'est, les acacias, dont les peuplements étaient nombreux dans le désert mauritanien, se fendillaient et laissaient échapper des gouttes de gomme, recueillies par les esclaves des Maures. La traite débutait en général au mois de février, au retrait des eaux d'inondation, et se prolongeait jusqu'à la fin du mois de juillet, sous la surveillance d'un ministre du chef de la tribu et du commandant d'un bâtiment de guerre de Saint-Louis, qui portait le titre de commandant des escales. Ce commerce donnait lieu à toutes sortes d'abus de part et d'autre, la loi générale, pour les traitants de Saint-Louis comme pour les Maures, étant de tirer le plus grand profit de l'autre. Ainsi, outre les coutumes consenties par l'administ~tion de Saint-Louis aux chefs des tribus maures pour favoriser et protéger ce commerce, et celles qui étaient payées par chaque navire propor29. Dix compagnies monopolistes s'étaient succédées au Sénégal de 1664, date de la création de la Compagnie des Indes occidentales, à 1791, date de la suppression du commerce privilégié par un décret de l'Assemblée constituante. Elles avaient fait, dans l'ensemble, des bénéfices très importants, même si la malhonnêteté et l'incompétence de certains directeurs et de leurs agents avaient parfois réduit la portée de ces bénéfices (voir, sur les vices de l'Administration de ces compagnies P. Cultru, 1910, pp.l02, 113, 166, 194, 207, 249; A. Delcourt, 1952;pp. 131 à 138; Ch. Beeker et Martin, Mémoires d'Adanson sur le Sénégal et l'île de Gorée (article à paraltre dans le Bulletin de l'(FAN.).

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tionnellement à son tonnage, les traitants subissaient, de la part de leurs partenaires beaucoup d'autres contraintes, comme par exemple l'obligation de nourrir, pendant toute la durée des transactions tous les membres de la caravane dont ils voulaient acheter la gomme. Les traitants de leur côté se rattrapaient en trichant sur les dimensions du kintar, sorte de cuve en bois qui servait à mesurer la gomme. Déjà au XVIIe siècle, sa capacité variait d'une escale à l'autre; elle était de 400 livres à l'escale des Dar:mankur,de 350 livres à celle des Trarza, et André Brüe se vante, par des manipulations, de l'avoir portée à 700 livres. Ces pratiques ne firent que s'amplifier au siècle suivant, faisant de la traite des basses escales un commerce où l'on rivalisait de ruse et de tricherie30. La gomme était payée en guinée, toile de coton teinte généralement en bleu indigo, fabriquée en Inde, dont Français et Anglais avaient tenté, en vain, d'imposer une imitation. Il y avait deux catégories de traitants: ceux qui travaillaient à leur compte et se procuraient la guinée au prix de Saint-Louis et les mandataires des négociants de la capitale de la colonie, eux-mêmes représentants de maisons de commerce métropolitaines, qui en recevaient directement. Dans les escales, ceux-ci étaient nettement plus favorisés, surtout dans le système libéral où la concurrence était très fortë. Finalement les grands bénéficiaires de ce trafic qui donnait lieu à de nombreuses contestations étaient les maisons bordelaises et les chefs des Tribus maures. On retrouve encore de nos jours, chez certains commerçants sénégalais, les mentalités nées de ce commerce immoral. Dans le haut du fleuve, la situation était à peu près la même, avec cette différence, qu'étant d'accès difficile, le commerce y avait toujours été le quasimonopole des mandataires des négociants.

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La traite de Galam : un facteur de régression du Gajaaga

A la hausse des eaux, les basses escales fermées, les traitants remontaient vers le Gajaaga. Les risques du voyage et la rigueur du climat étaient tels que les négociants européens préféraient y envoyer plutôt des intermédiaires africains, avec lesquels ils traitaient, souvent à forfait, les esclaves livrés à SaintLouis. Car la traite des esclaves, comme celle de la gomme dans le bas du fleuve, était bien l'objet essentiel du voyage au Galam, considéré pendant longtemps

comme la «terre promise des acheteurs de nègres

»32.

Ceux qui venaient des

30. La malhonnêteté la plus spectaculaire des Annales de la traite est certainement celle à laquelle se sont adonnés les commis d'André Brüe à l'escale de Goret, sur le territoire du Satigi du Fuuta, en échangeant l'eau de mer entrée dans leur barque contre du lait, comme le rapporte le Père Labat. «Les femmes des environs s'étaient imaginées que l'eau que l'on tirait de la sentine de la barque, par le moyen de la pompe, avait une vertU merveilleuse pour guérir les maux d'yeux... Un chirurgien nommé Béranger présidait à ce négoce, et empêcha, par ses remontrances que le Général ne leur fit donner gratis cette liqueur puante. Brüe eut un jour le plaisir de voir cet Esculape contester gravement avec une Négresse sur la quantité qu'elle voulait avoir pour le lait qu'elle avait apponé et comme ils ne purent s'accorder, parce que le chirurgien tenait son eau fort chère... La Négresse fut contrainte d'emprunter de ses voisines la quantité de lait qu'on lui demandait pour avoir la quantité d'eau dont elle croyait avoir besoin ». 31. Chaque traitant usait de toutes sortes de faveurs pour attirer les caravanes. Les Maures devenus méfiants, ne se laissaient plus entraîner par ces maîtres de langues, sortes d'interprètes; ils se donnaient le temps de comparer les offres qui leurs étaient faites et mesuraient même leur gomme à l'avance pour ne pas se faire voler. 32. P. Cultru, 1910, p. 261.

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pays bambara étaient les plus recherchés.. Au début. du XVIIesiècle déjà, le Père Labat en faisait l'appréciation suivante: «Je sais que le commerce avec les Mandingues ne peut lui (la compagnie) fournir que des nègres bambat:'a; mais on peut dire que ces captifs sondes meilleurs hommes de toute l'Mrique pour le travail, ils sont robustes, d'un naturel doux, ils ne manquent: pas d'esprit; et comme il semble que la nature leur a donné la servitude en partage, le travail qui y est attaché ne leur fait pas de peine, ils aiment leurs maîtres, sont obéissants et ne sont point sujets à s'enfuir, à se révolter ou à se désespérer comme ceux qui viennent
des côtes de la mine et de quelques autres lieux33. »

La traite se faisait toute l'année. La petite traite de juillet à octobre, pendant la période des hautes eaux; un. grand nombre d'embarcations, de. dimensions diverses, remontaient le fleuve, disposant de moins de deux mois pour faire leurs transactions. La grande traite se faisait pendant la saison sèche par les agents des postes fortifiés qui y' stockaient esclaves et autres produits du pays, en attendant la montée des eaux pour les acheminer à Saint-Louis. Toutes ces marchandises étaient évaluées en barres de fer, la monnaie généralement employée dans les échanges avec les El1ropéens. C'était.l'équivalent de la guinée du bas du fleuve, avec cette différence que la barre de fer n'était qu'une monnaie de compte; chaque marchandise avait son équivalent en barres de fer, de sorte que les paiements étaient faits en barres de tabac, de sel, d'eau-de-vie, etc34. Ce commerce fit de grosses fortunes, surtout au XVIIIe siècle, et comme dans le bas du fleuve, les premiers bénéficiaires en furent les négociants bordelais35. Au début du XIXesiècle, la traite, dans le bas comme dans le haut du fleuve, se présentait comme une grande aventure qui contribuait à enrichir toujours les mêmes. Si les gros négociants, souvent représentants des maisons commerciales de la Métropole où ils se procuraient directement les marchandises, faisaient des bénéfices importants, les petits traitants, par contre (habitants métis ou noirs de Saint-Louis), qui achetaient les mêmes marchandises sur place finissaient presque toujours par se ruiner; et du côté des partenaires indigènes de ce commerce, on. n'a pu enregistrer ni chez les Maures, ni chez 'les Fulbe ou chez les Soninke et Mandig, un quelconque signe de croissance économique. Au contraire, toutes les tentatives d'évaluation dans ce domaine n'ont pu conclure qu'à un bilan négatif. Même des chantres de la vocation civilisatrice de la colonisation, comme Anne Raffenel, ne purent que regretter amèrement les vices de la traite qui, au lieu d'être un facteur de progrès n'a fait que développer l'immoralité chez les rioirs36. Tel était l'héritage des relations de la colonie du Sénégal avec les peuples riverains du fleuve de même nom. Cet héritage pesa de tout son poids au
33. Père Labat, 1728, t. IV, p.85. 34. L'utilisation de la barre comme monnaie est en rapport avec l'importance qu'avait le fer (qui servait à la confection des armes et des outils) chez les Africains, quand les Européens commencèrent à avoir des relations d'échanges avec eux (cf. Jean Baptiste Durand 18.02, t. l, ,p. 222). 35. Dournaux Duperé, 1871, p. 57 ; sur l'évaluation de la traite du Galam aux XVII' et XVIII' siècles, voir A. Bathily, 1985, pp. 384 à 443. 36. A. Raffenel, 1856, t. II, pp.87, 88, 243. Pour Abdoulaye Bathily, la traite n'a engendré que régression économique et sociale, 1985, t. II, pp.444 à 497.

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XIX' siècle quand, de simple comptoir de commerce géré par des compagnies privilégiées, elle voulut étendre son emprise, tant sur le fleuve que sur les principaux axes commerciaux du Haut Sénégal, engendrant des conflits multiples qui préparèrent le terrain au succès enregistré par la seconde révolution toorodo.

40

2.

Crise politique et religieuse émergence du mouvement

au Fuuta umarien

et

Le Fuuta Tooro, patrie d'Umar Saïdu, était une vieille terre musulmane. Son islamisation remontait au moins à la première moitié du XIesièclel. Voisin des Iodalla, le Tekrour avait été très fortement touché par le prosélytisme entrepris sur une grande échelle par Abdallah ben Yaasin, et le pays fut durablement imprégné de cet islam militant, pour y avoir participé au moyen de contingents militaires. Dès lors, la religion musulmane ne quitta jamais le Fuuta, même si elle a pu enregistrer, à la faveur notamment de la chute de l'Empire Songhay et du démembrement de ce qui restait de l'Empire du Mali, un certain recul. Le XVIIe siècle, singulièrement, fut une période troublée pendant laquelle les convictions religieuses de la classe dirigeante furent ébranlées par la grande chasse à l'esclave qui venait de s'instaurer. Ainsi, s'il semble que les Denianke, héritiers de la vieille tradition d'islam de cour2 des empires médiévaux en ont conservé des survivances, ils ne passaient pas moins, aux yeux des adeptes des thèses rigoristes du grand réformateur Al Maghili, très nombreux dans le Sudan occidental depuis son séjour au Songhay sous l'Askia Mohammed (les zawaya, berbères d'origine sanhajienne, descendants des Almoravides étaient de ceux-là), pour de mauvais musulmans, et même des mécréants, car, sous des apparences musulmanes (respect des prières, du jeûne, paiement de la zakat), ces fournisseurs d'esclaves s'adonnaient à des pratiques anti-islamiques, comme le pillage des biens de leurs sujets musulmans ou la spoliation de ceux des orphelins. L'ampleur déjà prise par la traite négrière avait créé, dans tous les États impliqués dans ce commerce, une situation d'insécurité et d'immoralité. Ainsi, dans le sud mauritanien, la tribu guerrière des Hasan, qui connaissait une ascension fulgurante depuis le XIVesiècle, s'imposa à ses voisins Zawaya, tribu maraboutique, au point de la soumettre à un tribut, suscitant au sein de ces héritiers des guerres religieuses almoravides, une violente réaction qui prit

1. 0. Kane, 1986, t. I, p. 383 à 387 la fait remonter plus loin, entre la fin du IX' et le début du x' siècle. 2. 0. Kane, 1986, t. I, p. 382, s'élève contre cette notion et développe la thèse selon laquelle l'islamisation de War-Jaabi, par exemple a suivi et non précédé celle de la population. Le débat est à nouveau ouvert et nul doute que la question suscitera de nouvelles recherches.

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l'allure d'un véritable jihad; les Hasan, qui opprimaient les musulmans et

spoliaient leurs sujçts,étaient assimilésà des infidèlçs 3.
Le mouvement connu sous le nom dç guerre des marabouts ou de mouvemçnt de Nasr-al-Din (du nom de celui qui en a été le leader) partit du sud mauritanien, gagna, entre 1673 et 1677, le Fuuta, le waalo, et le Kayor. Dans tous ces pays <:>ù se faisaient déjà sentir les çffets dissolvants de la traite
négrière, aucune solidarité n'existait plus entre la masse de la population opprimée et pressurée et l'aristocratie en placç. Le mouvement y fut donc largement suivi et tous les chefs déposés. Au Fuuta, le Satigi Sire Tabakali dut, pour sa part, se réfugier dans le Gajaaga

d'où, avec l'aide des Hasan, il entreprit la reconquête de son pouvoir. Ailleurs, comme au lf/aalo, ce furent les agents de la compagnie française du Sénégal, qui affichaient une nette préférence pour les chefs traditionnels comme partenaires économiques, qui furent actifs dans la lutte contre le mouvement. Finalement vaincu par cçtte conjonction des chefs traditionnels et de l'administration de la colonie du Sénégal, il laissa néanmoins une empreinte durable dans la conscience des musulmans du. Fuuta et des grands centres islamiques de Pir et de Koki. Son idéal de justice et de retour à un islam orthodoxe enflamma à nouveau, un siècle plus tard, l'élite musulmane du Fuuta. Cette première révolution Toorodo de 1776, générée à la fois par les excès du pouvoir denianke et la volonté hégémonique des Maures, marqua profondément la génératioh de Umar Futiyu. Toujours en guerre contre leurs nombreux ennemis, de l'intérieur comme de l'extérieur (les Maures notamment) il attirait sur le Fuuta la vengeance de ceux~ci.Les butins et les razzias.représentaient, avec les lourds tributs en nature sur les cultivateurs et les éleveurs, la majeure partie des ressources de l'État. La population, réduite à la misère, devenait de plus en plus sensible à la prédication des Toroobe. Les princes denianke eux-mêmes, s'ils n'étaient pas de bohs musulmans, se montraient, tout comme les rois bambara de Segu ou les Damel du Kayor, assez tolérants avec les marabouts et, pour bien les contrôler, n'hésitaient pas à leur consentir d'importantes concessions foncières, contribuant ainsi, avec la proxirnitédes grands foyers du Kayor et de la Mauritanie, à l'émergence d'une élite considérable, érudite et militante, dont le sens de la justice et de la générosité contrastaient profondément avec le comportement quotidien des Denianke. Le parti musulman ne tarda pas ainsi à se renforcer par haine à la fois des [)emianke et des Maures dont la pression était devenue intolérable. Souvent sollicités par les princes demianke pour résoudre des conflits internes, ils étaient devenus .les vrais maîtres du pays, faisant et défaisant les Satigi, chaque nouvelle nomination leur rapportant un tribut, en plus du muudo horma (estimé à 5kilos d'or) que le Fuuta leur payait annuellement. A partir de 1743, avec le règne de Satigi Sule NJaïU, le régime devint si tracassier qu'il s'aliéna même la sympathie des chefs traditionnels, entraînant la révolte des Toorobe, soutenus par les Sebbe-kolyaabe, les anciens alliés des Demianke. Suleïman Baal et ses condisciples réussirent ainsi, sans grande
3. O. Kane, 1986, t. l, p. 460 ; J. Boulègue, 1986, p. 381 à 408 ; voir également sur cette guerre dite

des marabouts, B. Barry, 1971, p. 564 à 589.

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difficulté, à renverser les Demianke et à instituer un système électif sur la base de critères de savoir, de piété, d'honnêteté et de désintéressement : «1) Choisissez un homme savant, pieux et honnête qui n'accapare pas les richesses de ce bas monde pour son profit personnel ou pour celui de ses enfants; 2) Détrônez tout imam dont vous verrez la fortune s'accroître et confisquez l'ensemble de ses biens ; 3) Combattez-le et expulsez-le s'il s'entête; 4) Veillez bien à ce que l'imâmat ne soit pas transformé en une royauté héréditaire où seuls les fils succèdent à leurs pères; 5) Choisissez toujours un homme savant et travailleur; 6) Il ne faut jamais limiter le choix à une seule et même province; . 7) Fondez-vous toujours sur le critère de l'aptitudé »

Le respect scrupuleux des fondements de cette nouvelle charte sous l'Almaani Abdul Kadri (1777-1807) fit du Fuuta un espace de démocratie relative et d'une certaine prospérité. Le traité du 13 mars 1785 fixant les conditions du commerce avec les Européens était très avantageux pour l'État toorodo dont l'autorité se trouvait considérablement renforcée par les coutumes fort élevées payées à la fois par l'administration de Saint-Louis et par les traitants. En 1790, tous les pays Wolof (le Waalo, le lolof, le Kayor) lui payaient tribut. Cependant la persistance d'une situation conflictuelle avec les voisins favorisa l'émergence d'un groupe de guerriers qui, s'ils étaient braves à la guerre, répondaient moins aux critères des idéaux de la révolution musulmane, notamment à ses critères d'instruction et de moralité. Ils avaient fini néanmoins par se rendre indispensables dans l'appareil d'État. Trois d'entre eux, Ali Dundu du Booseya, Ali Sidi du pays Yirlaabe, et l'Elimaan Rinjaw (tous, du Fuuta central), chargés de la perception des impôts, étaient devenus des personnages très influents de l'entourage de l'Almaami dont ils n'hésitaient pas à contester les jugements trop rigoureux. D'une façon générale, avec le recul des dangers intérieurs, nombreux étaient ceux qui souhaitaient le retour à une plus grande souplesse dans la conduite des affaires du pays. Le Fuuta était las des guerres et de l'application stricte de la loi coranique. Les notables n'attendaient qu'une occasion pour se débarrasser de l'Almaami Abdul Kadri, et avec lui de son système jugé trop ngoureux. A cette contestation intérieure de l'État théocratique se greffaient des menaces extérieures très graves, celle de la colonie de Saint-Louis à l'est et celle des Bambara masasi à l'ouest.

4. El Hadj R. Mbaye, 1973, p.47.

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I. DOUBLE PRESSION INTERNE ET EXTERNE: LES]AAGORDE, LA COLONIE DE SAINT-LOUIS ET LES MASASI
L'occasion que certaines personnalités du Fuuta guettaient pour renverser le régime se présenta en 1796, avec la campagne malheureuse du Fuuta dans le Kayor, où le jeune Damel, Amari Ngone, s'était rebellé contre la domination musulmane. L'Almaami vaincu et fait prisonnier pendant trois mois, les dignitaires du Fuuta central (le Booseya, le Yirlaabe-Hebiaabe), Ali Dundu en tête, le déclarèrent indigne de rester Almaami et lui trouvèrent un remplaçant, en la personne d'Abdul Sire Lamin, plus connu sous le nom de Moktar Kudeje. Des personnalités aussi marquantes que l'Elimaan Rinjaw, l'Elimaan Hammadi Bukkari, le Ceerno Amar Sabbe d'Agnam-Siwol, le Ceerno Molle AhmaduMoktar Mamadu, Sire Ali Sidi de Mbolo Ali Sidi, avaient pris part au complot. Au retour d'Abdul Kadri du Kayor, ils firent appel contre lui à une coalition armée du Kaarta et du Bundu. Auparavant, l'administration de Saint-Louis qui voulait, elle aussi, profiter de la position de faiblesse dans laquelle se trouvait l'Almaami Abdul pour lui imposer des traités beaucoup moins avantageux que celui de 1785, avait pris contre le Fuuta de nombreuses mesures d'intimidation, avec la complicité, semblait-il, de l'Alkati Mboolo Tapsiru Sawa Kudi, acquis à l'opposition à Abdul. Devant la fermeté avec laquelle elles furent accueillies par la majorité des chefs du pays, le gouverneur de Saint-Louis, Blanchot, organisa deux expéditions contre le Fuuta, en septembre 1804, et août 1805. Si la première, menée sous forme de razzias, fut pour la colonie un succès, de par le nombre de villages détruits et de butin en captifs ramenés, il n'en fut pas de même pour la seconde, contre laquelle le Fuuta avait eu le temps de se préparer. Le village de Fanay,principal objectif de l'expédition, fut défendu avec détermination, et la troupe de Saint-Louis mise en déroute, laissant beaucoup d'armes et 2 pièces de canon sur le terrain. Le chef de l'expédition, blessé, en mourut peu après. Ce désastre amena le gouverneur de la colonie à ouvrir des négociations avec l'Almaani Abdul. Elles n'avaient pas encore tout à fait abouti quand celuici succomba, en 1807, sous les coups conjugués des Bambara et de ses coreligionnaires du Fuuta central et du Fuuta Bundu.

. L'APRÈS BDUL A KADRIINSTABILITÉ :
GORDE

POLITIQUE ET POUVOIR DES JAA~

Alors que tous les grands marabouts du pays avaient été consultés pour l'élection d'Abdul Kadri, au lendemain de sa disparition, les dignitaires du Fuuta central, qui l'avaient renversé, ne tardèrent pas à s'imposer comme seuls électeurs des Almaami suivants; ce fut le début du système du jaagorgal. L'assassinat de l'Almaami Abdul par les Bambara, avec la complicité de certains dignitaires du Fuuta central, n'a pas manqué d'indigner la grande majorité des marabouts, qui se détachèrent de Moktar Kudeje. L'Almaamiyat fut confié à la famille Baal de Boode, dans le Tooro, dont était issu Ceerno Suleiman. Cela ne dura que l'année de la mort d'Abdul Kadri. Dès 1808, Yusuf 45

Sire Ly de laaba fut porté au pouvoir par Ali Dundu, originaire du même village. Dès lors, ce fut une lutte d'influence entre la famille Baal et le protégé du célèbre laagorgal de laaba. Elle dégénéra en une véritable guerre civile en 1812, Ali Dundu ayant fait appel aux Maures Brakna pour obtenir l'éviction de Bokar Lamin Baal et son remplacement, en mars 1813, par Yusuf Sire Ly. Le Tooro, le Laaw et le Yirlaabe s'étant rangés du côté de l'Almaami déchu, une confrontation armée les opposa au Booseya, Hebbiyaabe et Ngenaar. La guerre civile ne prit fin qu'au mois de mai, avec l'enlèvement et la déportation, au Bundu, de Bokar Baal par les Brakna. Dès lors l'idéal de justice et de démocratie des premières années de l'Almaamiyat s'était éclipsé, la réalité du pouvoir, sur le plan national étant entre les mains des grands électeurs, les jaagorde, qui s'étaient érigés en véritables potentats. Pour éviter le retour à un pouvoir central trop fort et trop personnel, à l'image de celui d'Abdul Kadri, certaines familles trop puissantes furent exclues de l'Almaamiyat, comme nous l'a expliqué Tapsiru Ahmadu Abdul Niagan: « L'Almaamiyat fut introduit par Suleiman Baal qui mourut deux ans après son implantation. Il fut remplacé par Almaami Abdul qui appliqua un islam pur et dur. "LAlmaamiyat devint ensuite temporel avec le système de l'élection de l'Almaami par certaines familles. A la fin, n'étaient élus que ceux qui étaient de familles modestes. C'est pourquoi il n'y a jamais eu d'Almaami natif du Toom, car le Tooranke pouvait refuser d'être destitué. C'est pourquoi également il n'y eut jamais d'Almaami dans les familles d'Elimaan Rinjaw, de Ceerno Molle. On cherchait souvent un savant, un noble assez aisé pour le nommer Almaami, car on pouvait le destituer sans suites. Telle était la politique de l'Almaamiyat5. » Aussi, chacune des familles électrices aspirait-elle à faire nommer son protégé afin de détenir la réalité du pouvoir. Toutefois, en théorie du moins, même à cette époque, plusieurs familles participaient à l'élection de l'Almaami: les Kan de Daabiya, les Ly de Ciloit, les Râ de Mbolo Ali Sidi, les A C de Rinjaw et les Aan de Pete, toutes, du Fuuta central. C'est cette province, à forte majorité toorodo, qui avait payé le plus lourd tribut au succès de la révolution musulmane et c'est elle également qui avait le plus bénéficié, en guise de récompense, des gratifications de l'Almaami Abdul Kadri. Il s'y était ainsi créé une caste de grands dignitaires, à charge héréditaire, aussi riches que courageux. Parmi eux, les laagorde de Daabiya, de Cilon et de Mbolo Ali-Sidi, tous du Booseya, étaient les plus puissants, et seuls leurs candidats avaient une chance d'être élus. Aussi, tous les prétendants recherchaient-ils leur appui par le jeu des alliances, ou de la corruption: « Ceux qui voulaient être élus Almami devaient payer très cher aux électeurs; seuls les très riches pouvaient être élus; les élections se faisaient au milieu du plus grand désordre, les uns votaient pour A, parce qu'il était le plus rich~, les autres pour B, parce qu'il était leur parenté, le troisième pour C qui leur avait fait des promesses,

5. Tapsiru Ahmadu

Abdul Niagan, interview

du 3 mai 1981.

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enfin les quatrièmes pour D, leur protecteur et leur appui, même quand ils avaient commis des crimes6. »

L'autorité d~ l'Almaami était, dans ces conditions, nulle. Pour se maintenir, il était obligé de composer avec les grands électeurs qui, réunis en une sorte de conseil, avaient la possibilité de contester ses décisions, de le déposer et même, dans certains cas, de le condamner à more. Il s'ensuivit une grande instabilité politique. En 10 ans (de 1810 à 1820), 10 Almaami se sont succédés, dont certains n'ont régné que quelques mois. Tous les prétextes étaient bons pour les déposer, les grands électeurs ne se souciant que de leur clientèle, .comme en témoignent les traditions recueillies par le capitaine Steff :
« Certains Almamys ont été licenciés parce que leur fortune était épuisée et qu'ils ne pouvaient plus payer leurs partisans ou les soutenir; d'autres surveillés par des fortes têtes du parti opposé, ont été renvoyés à la première faiblesse. Des Almamys démissionnèrent parce qu'ils ne peuvent faire accepter leur justice et qu'aucun parti ne veut exécuter leurs sentences. Les faibles payent de leurs deniers et de leur travail, même de leur vie, .la protection intéressée des familles puissantes qui les aident en cas de procès ou d'accidents. » Les marabouts, piliers de l'État théocratique à ses débuts, étai~nt maintenant absents du pouvoir central. Leur contrôle continuait néanmoins à s'exercer dans les provinces qui étaient les sièges du pouvoir réel. D'après un témoin d'époque, le capitaine de vaisseau Dupont, commandant du poste de Bakel en 1819, « chaque petite province a son chef auquel elle obéit, le roi n'existe que pour la forme, il ne peut rien faire en politique sans consulter les principaux chefs qui mènent les affaires comme ils l'entendent »9. Les provinces extrêmes comme le Tooro et le Damga vivaient presque en marge de l'Almaamiyat. Même celles plus proches, le Laaw, le Ngenaar, ne se sentaient pas toujours concernées par les luttes d'intérêts des grands dignitaires du Fuuta central. Les différentes provinces avaient fini par être tout à fait autOnomes les unes des autres, et leurs chefs n'obéissaient pas toujours à l'Almaami: «Les maîtres locaux, grands marabouts et gros propriétaires fonciers, étaient de véritables souverains de fait. Loin de dépendre de l'Almami et obéir à ses décisions, ils jouaient au contraire le rôle d'exécutifs locaux de droit, dont les pires agissements laissaient l'Almami le plus énergique absolument désarmé, si ce n'était plutôt avec sa bénédiction... Comment ces États n'avaient-ils pas fait de l'Almami le chef d'une anarchie camouflée en fédération, qui avait pour objectif combien ambitieux d'unir des intérêts très divergents JO.»

6. Capitaine Steff, 1913, p.61. 7. A. Raffenel, 1846, p.261. 8. Capitaine Steff, 1913, p. 61. 9. Capitaine de Vaisseau Dupont, 10. Yaya Wane, 1%9, p. 15.

commandant

de Bakel, notice sur le Sénégal, écrite en 1821.

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Le Fuuta-Tooro de l'après Abdul Kadri se présentait donc comme un ensemble de principautés, à l'intérieur desquelles toutes les charges étaient héréditaires; du chef de village au chef de canton; seul l'Almaami, dont le pouvoir s'était rétréci comme une peau de chagrin, était élu au sein du groupe toorodo. Tous ces chefs locaux bénéficiaient de vastes terres du waalo dont l'exploitation leur assurait des revenus considérables. Ainsi la théocratie avait progressivement glissé vers une oligarchie. Cette stratification à l'intérieur du groupe social toorodo fit perdre à celui-ci sa solidarité. Le seul lien qui subsistait entre ses différents membres n'était plus que le sentiment d'une forte appartenance à la même religion. L'implantation profonde de l'islam fut certainement l'acquis le plus durable de la révolution de 1776, le moindre petit village ayant été doté d'une mosquée dont l'imamat faisait souvent office de juridiction de base. Seuls les délits graves étaient déférés auprès du cadi de la province. Le Coran était la loi suprême du pays, même si des divergences surgissaient quant à son interprétation, et de nombreuses écoles, réparties dans tout le pays, eh diffusaient renseignement. Les sanctions étaient celles prévues par l'islam; elles étaient en général sévères, mais par un jeu subtil de compensation, les délinquants riches ou de bonne famille échappaient toujours à leur rigueur. La société du Fuuta reposait, en effet, sur une grande inégalité à double fondement, matériel et héréditaire. Après l'ouverture du groupe social toorodo, à la faveur du mouvement révolutionnaire dont les principaux artisans furent cooptés, elle s'était refermée à nouveau en une sorte d'aristocratie politicoreligieuse, se consacrant essentiellement à la diffusion du savoir et laissant aux castes inférieures (Seebe, Subalbe, Maacuube) le soin de subvenir aux besoins de la communauté. Les plus aisés parmi les marabouts étaient généralement propriétaires de grands domaines et vivaient des rentes de leurs terres. Mais il serait erroné de penser que ce groupe social était homogène. Au contraire, le développement du laagorgal et l'accaparement des privilèges par ces grands dignitaires y avaient accentué une certaine stratification et il n'était pas rare de voir des marabouts modestes vivre des revenus qu'ils tiraient de leurs champs qu'eux-mêmes ou leurs talibé cultivaient. Né des idées généreuses enfantées par le mouvement qui avait renversé le régime oppressif des Denianke, l'Almaamiyat s'enlisait donc dans une lutte d'influence entre une poignée de familles, plongeant le pays dans une crise par ailleurs fortement accentuée par les visées expansionnistes de la colonie française de Saint-Louis.

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LE POIDS

DE LA PRÉSENCE

FRANÇAISE

DANS

LE FLEUVE:

LE GRAND

PROGRAMME FUUTA

DE COLONISATION

AGRICOLE

ET LE CONFLIT

AVEC LE

Malgré les remous de la révolution de 1789, la France avait maintenu sa présence au Sénégal et, plusieurs mois de l'année, ses navires de commerce, en route pour le Gajaaga traversaient le Fuuta où ils s'approvisionnaient en . mil. Depuis 1785, le nouvel État musulman avait codifié la pratique de ces échanges par un traité qui, nous l'avons vu, lui était assez favorable: les chrétiens tolérés parce que payant les coutumes assimilées à la taxe de 48