Un temps d'épreuves (1274-1449)

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Français
952 pages
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Description

Une collection de référence sur l'histoire du christianisme Tout au long du tome VI de l'Histoire du christianisme, consacré à la dernière partie du Moyen Âge, on décèlera les racines du monde moderne. Il est borné par deux conciles qui ont tenté de refaire l'union entre Rome et Constantinople (Lyon en 1274 et Florence en 1439).

Les deux ensembles séparés, l'Église latine et l'Église grecque, à travers la cassure et même l'affrontement, évoluent chacun de son côté. L'épisode des papes d'Avignon et le Grand Schisme d'Occident constituent également des moments majeurs et souvent dramatiques. 


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Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 1990
Nombre de lectures 50
EAN13 9782718907420
Langue Français
Poids de l'ouvrage 142 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0285€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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HISTOIR E DU CHRISTIANISME Collaborateurs du tome VI
Marie-Hélène CONGOURDEAU, chargé de recherche au CNRS.
Philippe CONTAMINE, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de
ParisSorbonne.
Bernard GUILLEMAIN, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de
Bordeaux-III.
Jacqueline GUIRAL-HADZIIOSSIF, maître de conférences à l'université de Nancy-II.
Jerzy KEOCZOWSKI, professeur à l'Université catholique de Lublin.
Charles DE LA RONCIÈRE, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de
Provence.
Michel MOLLAT DU JOURDIN, membre de l'Institut, professeur émérite à la Sorbonne.
Paul OURLIAC, membre de l'Institut, professeur émérite à l'université de Toulouse.
Francis RAPP, professeur d'histoire du Moyen Âge à l'université de Strasbourg-II.
Jean RICHARD, membre de l'Institut, professeur émérite à l'université de Dijon.
André VAUCHEZ, professeur d'histoire du Moyen Âge àé de Paris
XNanterre. HISTOIRE DU CHRISTIANISME
des origines à nos jours
sous la direction de
JEAN-MARIE MAYEUR, CHARLES PLETRI,
ANDRÉ VAUCHEZ, MARC VENARD
tome VI
UN TEMPS D'ÉPREUVES
(1274-1449)
sous la responsabilité de
MICHEL MOLLAT DU JOURDIN et ANDRÉ VAUCHEZ
avec la collaboration de
MARIE-HÉLÈNE CONGOURDEAU, PHILIPPE CONTAMINE,
BERNARD GUILLEMAIN, JACQUELINE GUIRAL-HADZIIOSSIF,
JERZY KEOCZOWSKI, CHARLES DE L A RONCIÈRE
PAUL OURLIAC, FRANCIS RAPP, JEAN RICHARD
Ouvrage publié avec le concours
du Centre national des Lettres
DESCLÉE-FAYAR D © 1990, Desclée / Librairie Arthème Fayard Avant-propos
par Michel MOLLAT DU JOURDIN
Une histoire du christianisme ou, plus exactement, des Églises chrétiennes exige,
certes, une étude approfondie de l'Église latine, mais elle postule un regard qui ne
concède pas une place subalterne aux autres branches de la famille chrétienne. C'est
donc une synthèse qu'il convenait de tenter, avec la mesure, c'est-à-dire la modestie,
imposée par une information incomplète en certains points, il faut l'avouer, et
inévitablement inégale.
L'ampleur du projet impliquait nécessairement l'extension de la période considérée
à une phase de longue durée. Celle-ci doit donc commencer à un moment où une
ébauche d'union des Églises latine et grecque a été tentée par le second concile de
Lyon (1274), et se prolonger jusqu'au temps où un effort, mieux concerté, a été fait
par le concile de Florence (1439). La restauration de l'unité interne de l'Église latine
après le grand schisme d'une part, les problèmes de survie imposés d'autre part à
l'Église grecque du fait de la prise de Constantinople par l'Islam ottoman constituaient
également les composantes d'un terminus ad quem. De plus, au concile de Florence,
les contacts qui avaient été pris avec d'autres Eglises orientales attestaient des regards
croisés, au moins par quelques personnes, de part et d'autre.
Un tel programme ne pouvait pas, raisonnablement, être réalisé par une personne
seule *. Il fallait réunir des compétences spécialisées. Celles-ci ne manquaient pas.
Parmi elles, non sans mal cependant, soit que le temps manquât à certains, soit que
la mort ait fauché quelques autres, nous avons réuni une dizaine d'auteurs d'autorité
reconnue. Que tous soient remerciés d'abord de leur esprit de collaboration amicale
dans l'élaboration de la structure du livre.
D'un accord commun, nous avons cherché à construire le livre selon des normes
1. * Le présent ouvrage doit combler une lacune dans la collection Histoire de l'Église, connue classiquement sous
les deux noms d'Augustin Fliche et de Victor Martin. En effet, le tome XI n'a jamais paru. Le chanoine Eugène Jarry
m'avait sollicité de prendre avec lui la suite d'A. Fliche pour ce volume. Sa mort doublait la peine du rédacteur
survivant. Surtout, le plan prévu pour cet ouvrage fut, en quelque sorte, « court-circuité » par l'étude remarquable
d'un autre disparu, le chanoine Étienne Delaruelle. Publiée en 1962, cette étude incluse dans le tome XIV de VHistoire
de l'Église présentait un tableau de la vie de l'Église vue de l'intérieur, qui correspondait presque directement aux
perspectives alors envisagées pour le tome XI. Il avait donc semblé raisonnable de surseoir à la publication de cet
ouvrage. Mais il paraissait nécessaire de tenir compte des conceptions nouvelles de l'histoire de l'Eglise, après le
deuxième concile du Vatican et les recherches engagées sur la voie de l'œcuménisme. De cet ensemble de circonstances
est né un livre nouveau, héritier cependant de ses prédécesseurs. (M.M.) HISTOIRE DU CHRISTIANISME 1 0
qui, à des degrés divers sans doute, correspondent aux principes hérités par les Églises
chrétiennes de Celui en qui toutes reconnaissent leur fondateur : l'espérance de l'Unité,
la tension vers la Sainteté, la vocation à l'Universalité. Trois rubriques pour les
exprimer existent dans un texte fameux : la célèbre bulle de Boniface VIII, commençant
par les mots Unam, Sanctam, Catholicam. Certes, leur auteur a été discuté et, en son
temps, cette triple formule a sans doute été utilisée à des fins différentes des notions
qu'elle invoquait. C'est de celles-ci que nous nous réclamerons en retenant que, écrites
en 1300, elles paraissent résumer certaines orientations de l'histoire de l'Église romaine
au début d'une période particulièrement contrastée. Ces contrastes sont faits d'ombres
et de lumières. C'est pourquoi les trois rubriques des articulations de l'ouvrage sont
accompagnées d'un point d'interrogation. Les historiens sont gens qui se posent des
E
questions et ne préjugent pas des réponses. Entre 1274 et le milieu du XV siècle, en
quelle mesure les chrétiens ont-ils cherché à vivre dans l'Unité, la Sainteté et
l'Universalité ? Voilà ce que nous cherchons à savoir, autant qu'à exposer des
événements, présenter des institutions, camper des personnages, sonder leur spiritualité.
L'Église grecque et celles qui s'y rattachent posaient un problème particulier.
L'exigence d'une connaissance intime et objective requérait une collaboration d'une
compétence éprouvée. Nous l'avions d'abord trouvée en J. Gouillard, mais sa
disparition prématurée et soudaine nous a, comme bien d'autres, affectés profondément
et laissés au dépourvu. Il n'est pas aisé de suppléer pareille vacance. Pour y parvenir,
notre ami très regretté Paul Lemerle nous a aidés dans toute la mesure de sa possibilité.
Nous avions espéré un concours de la part des assomptionnistes : une participation
directe ne leur a pas été possible. Mais une collaboratrice jeune d'une compétence
déjà éprouvée et attestée par des publications de qualité reconnue, Madame M.-H.
Congourdeau, est venue, avec beaucoup de bonne grâce, s'associer à l'entreprise.
C'est dire à quel point nous tenions à équilibrer du côté byzantin une œuvre visant à
présenter le corps de l'Église chrétienne sous ses aspects différents et avec leurs
nuances.
Chaque collaborateur a, de bonne grâce, apporté sa contribution au plan général,
construit de concert au cours d'amicales réunions. Chacun a écrit avec son tempérament,
son style et son orientation propres.
Un autre problème, important, était celui de l'illustration de l'ouvrage. Il ne suffisait
pas de réunir une documentation simplement esthétique. Des historiens ne peuvent
s'en tenir à ce point de vue. Pour eux, l'information iconographique constitue une
part importante de la documentation, car, spécialement en pareille matière, elle
exprime la profondeur et les nuances de la spiritualité. La signification des icônes, la
sensibilité d'un Fra Angelico, la charge catéchétique aussi des fresques des églises
rurales, toutes frustes qu'elles soient, suffiraient à le démontrer. Que soient remerciées
les personnes qui ont su constituer nos dossiers iconographiques ; il fallait de leur
part, non seulement comprendre, mais sentir, les questions soulevées en ce livre. Ce
disant, je voudrais nommer Mme D. Rigaux et Mlle F. Guillot.
La contribution cartographique, pour être d'un ordre différent, participe à
l'intelligence de l'ouvrage. La carte contribue efficacement à traduire visuellement ce
qui, parfois, est dilué en de longs développements. M. R. Jannot a su fort bien 11 AVANT-PROPOS
comprendre les pensées des auteurs et, en les fixant dans l'espace, en faire valoir la
portée.
En bref, outre la gratitude du coordinateur de l'ouvrage, les auteurs ont largement
droit à celle de leurs lecteurs. Il nous reste à formuler le souhait que ceux-ci et les
utilisateurs de leur travail accueillent favorablement un livre dont le but unique est de
présenter aussi exactement que possible les Églises qui, à la fin du Moyen Âge et de
par le monde, ont, sous des aspects divers, maintenu et illustré le nom « chrétien ». Introduction
par Michel MOLLAT DU JOURDIN
Le second concile de Lyon (1274)
Sans être au premier plan de l'histoire de l'Église, le second concile général tenu à
E
Lyon en 1274 associa les circonstances du déclin du « beau XIII siècle » avec les
données^de certains problèmes essentiels de la vie religieuse de l'Occident à la fin du
Moyen Âge. Ce double caractère sous-tend la formule « Année charnière. Mutations
et continuités » appliquée à ce concile à l'occasion du colloque international qui, en
1974, a commémoré, à Lyon et à Paris, son septième centenaire. Sans sacrifier à la
notion vaine d'« époque de transition », cette expression invite à chercher les racines
de l'évolution de l'Église latine vers des situations complexes, parfois contradictoires.
Parmi celles-ci, on observera : l'affirmation triomphante du pouvoir pontifical, bientôt
contestée par les prétentions conciliaires ; la perception croissante de l'identité de
l'Église romaine ; l'impossibilité de l'union des Églises et la ruine irréparable de la
croisade ; l'aspiration à une régénération spirituelle malgré un besoin atonique de
réformes. Le concile de Lyon sert ainsi de préface à deux siècles d'histoire, jusqu'à la
veille du temps des réformes.
1. LA DÉCISION DE GRÉGOIRE X
Pourquoi un concile en 1274 ? et pourquoi à Lyon ? La réponse résulte des
circonstances ; elle est éclairée par l'évocation des conciles antérieurs : Lyon I en
E
1245, Latran IV surtout en 1215, sans oublier ses trois prédécesseurs du XII siècle
(1123, 1139, 1179). La réforme ecclésiastique, la ré-union des Églises latine et grecque,
la croisade constituaient un programme constamment à reprendre. Au troisième quart
E
du XIII siècle, les composantes ont changé. La chute de l'Empire latin d'Orient et la
restauration de Michel Paléologue, l'affaiblissement latent des principautés franques
de Palestine et de Syrie, l'échec et la mort de Saint Louis devant Tunis, les vélléités
du prince Édouard d'Angleterre, les espoirs d'ouverture d'un « second front » sur les
arrières de l'Islam grâce à l'aide escomptée des Mongols, tout cela imposait à
l'Occident une adaptation de son attitude. Le développement des ordres mendiants
correspondait à une ambiance d'aspiration spirituelle favorable autant à la prolifération
de courants difficilement contrôlables qu'à l'essor de dévotions authentiquement
orthodoxes comme celle du Corpus Christi. Plus urgente encore était la nécessité des
réformes intérieures de l'Église. L'application des décrets de Latran IV sur les plans HISTOIRE DU CHRISTIANISME 14
Tombeau du pape Grégoire X. Arezzo, cathédrale (ph. Alinari). INTRODUCTION 15
sacramentel et pastoral était loin d'être complète, notamment sur le plan disciplinaire,
1
à propos des bénéfices . Le problème le plus criant concernait la tête même de
er
l'Eglise. Grégoire X le savait mieux que personne, ayant été élu le 1 septembre 1271,
au terme d'un conclave de vingt-sept mois, à Viterbe. Les cardinaux, impuissants à
dominer leur division en partisans et en adversaires de Charles d'Anjou, frère de
Saint Louis et roi de Naples, et à ce titre vassal du Saint-Siège, avaient recouru à la
voie du compromis ; une commission, formée de trois cardinaux de chaque tendance
finit par proposer un clerc, qui n'était pas encore prêtre ; absent d'Italie, il était à
Acre auprès du prince Édouard d'Angleterre, alors en pèlerinage. Tedaldo Visconti,
né à Plaisance en 1210, était connu seulement pour avoir été chanoine de Lyon,
archidiacre de Liège et parce que Saint Louis avait souhaité sa compagnie à Tunis en
1270. On appréciait, peut-être, qu'il n'eût pas été mêlé aux intrigues italiennes. Qui a
2
proposé son nom ? Peut-être saint Bonaventure .
Les conditions de cette élection enseignèrent à l'élu que le souverain pontificat
exigeait de se tenir à distance des intrigues politiques, et de s'imposer au Sacré Collège.
Fort naturellement, le nouveau pape plaça donc la réforme de l'Église au premier
plan de son programme d'action, auprès des problèmes de l'Orient qu'il quittait. Il
prit son temps, à dessein peut-être, pour gagner Rome. Après avoir été ordonné
prêtre, il y fut couronné, sous le nom de Grégoire X, le 27 mars 1272, et, sans
attendre plus de quatre jours, le 31 mars, il dévoila son projet de réunir un concile.
Un an plus tard, une lettre à l'archevêque de Sens (13 avril 1273) révélait sa décision
de le tenir à Lyon, préféré à Montpellier, ville à laquelle il avait également songé.
Le choix de Lyon n'était pas insolite, puisque cette ville avait accueilli le concile
3
précédent . Les relations personnelles de l'ancien chanoine ont pu jouer en faveur de
cette ville qui, écrit-il en avril 1273, offre la « plus grande commodité ». Les facilités
d'accès convergeaient de tous les horizons vers le carrefour de la Saône et du Rhône,
débouché des cols alpins et des routes d'Allemagne et d'Espagne. Traditionnellement,
Lyon était un centre de rassemblement de croisés ; cela devait compter pour Grégoire
X. Dans une chrétienté repliée sur l'Occident du fait des circonstances politiques, la
vallée du Rhône devenait une zone de rencontres et de possibilités de gouvernement j
à Lyon en 1245 et 1274, à Vienne en 1311, à Avignon pendant soixante-quinze ans. À
Rome, près des tombeaux apostoliques, battait le cœur de la chrétienté ; mais Lyon
tint le rôle de centre nerveux. Aux commodités, Lyon joignait la sécurité et la liberté.
C'était, en droit, une ville d'Empire, sans doute, mais excentrique et proche de céder
à l'attraction capétienne. Celle-ci, en 1274, n'était pas encore porteuse de sujétion,
mais prometteuse du maintien de l'ordre public. À Lyon, le pape pouvait se sentir
libre.
Enfin, la ville offrait des possibilités d'accueil du fait de sa prospérité économique.
1. R. FOREVILLE, Latran I, II, III, IV in Hist. Conciles œcuméniques, 6, Paris 1965. On peut suivre les avatars de
l'application des décrets de Latran IV à travers les statuts synodaux, par exemple pour la France dans les travaux de
0 . Pontal et J. Avril (cf. 1274. Année charnière, p. 565, n. 12).
2. Sur la personne et l'élection de Grégoire X, cf. L. Gatto, Il pontificato di Gregorio X, coll. Studi Storici, Ist. st.
ital. medioevo, 28-30, Rome, 1959.
3. Sur le choix de Lyon, cf. 1274. Année charnière, p. 283, 344, 486. 16 HISTOIRE DU CHRISTIANISME
Le développement de l'agglomération, peuplée (peut-être) de dix à douze mille
habitants, s'accompagnait d'un nombre notable de couvents, hôpitaux, auberges. En
y ajoutant l'hospitalité chez les particuliers, l'hébergement des participants au concile
était assuré. Ceux-ci, d'ailleurs, ne furent pas tous présents simultanément. En 1245,
Lyon avait accueilli 144 évêques. En 1274, ce fut bien autre chose.
2. CONVOCATIONS ET PRÉSENCES
La bulle d'indiction Dudum super, datée d'Orvieto le 11 mars 1273, s'adressait à
une soixantaine de prélats et chefs d'ordres. D'autres invités furent touchés, le mois
suivant (13 avril), par la bulle In litteris, également envoyée d'Orvieto. L'esquisse de
prosopographie établie en 1974 par L. Carolus-Barré comprend 217 noms, effectif
minimal, car d'après diverses sources, disparates, archevêques et évêques auraient été
500, peut-être 700, sans compter d'autres « mitrés », abbés de monastères. Le total
dépasserait le millier : 1 024 selon l'estimation d'un témoin oculaire de la célébration
inaugurale du concile. Cela ne s'était pas vu aux conciles précédents \
L'origine et la qualité des personnages conciliaires révèlent que les prélats italiens
étaient les plus nombreux (une soixantaine) avant ceux de l'Empire (34) non compris
une douzaine venue de Provence, ceux du royaume de France (32), 27 de Gascogne et
de la péninsule ibérique et 21 des Iles Britanniques. En y ajoutant les représentants
des diocèses hongrois, scandinaves et polonais, les chefs d'ordres et les délégués des
princes, le concile apparaît comme essentiellement latin et occidental. En effet, de
l'Orient franc en déclin viennent seulement trois patriarches, deux évêques et les
maîtres des Hospitaliers et des Templiers. Cette masse de Latins est composée d'une
élite aristocratique et d'une majorité de clercs séculiers. Les universités, en tant que
E
telles, brillent par leur absence, surprenante en cette deuxième moitié du XIII siècle.
Qu'elles n'aient pas été invitées, ne serait-ce pas un reflet des discussions du moment
2
et de la réserve des autorités ecclésiastiques à leur égard ? Toutefois, si les corps
universitaires n'eurent pas à Lyon II la place qu'ils conquérirent vers la fin du siècle
suivant, à l'époque du schisme, les universitaires, à titre personnel, occupèrent le
devant de la scène. Trois d'entre eux reçurent de Grégoire X une mission exceptionnelle
pour la préparation du concile : saint Bonaventure, créé cardinal, ainsi que Pierre de
Tarentaise (futur Innocent V) placé sur le siège archiépiscopal de Lyon et Étienne de
Bourbon, un spécialiste de la pastorale des exempla. Ce trio d'universitaires traduit
l'influence des frères mineurs et celle des prêcheurs du couvent lyonnais alors renommé.
Saint Thomas d'Aquin devait s'y joindre s'il n'était mort au cours de son voyage vers
Lyon. Les frères mendiants ont tenu en effet une place importante, moins en tant
qu'universitaires, car les problèmes de ce genre n'ont pas eu grande place dans les
délibérations lyonnaises, qu'en raison de leur activité pastorale. Le concile survenait
os
1. Bulles Dudum super et In litteris publiées par J. GUIRAUD, Reg. Lett. Grég. X, Paris, 1928, n 220, 307. Cf.
1274. Année charnière, p. 377-379,387- 389,393-411, 440.
2. 1274. Année charnière, p. 247 et suiv. INTRODUCTION 17
en pleine querelle des séculiers et des réguliers. Les mendiants proliféraient au-dedans
comme en dehors des grands ordres. De plus, d'importants sièges épiscopaux comme
Lyon et Rouen et des missions apostoliques délicates étaient entre leurs mains : les
relations avec l'Église grecque et les missions d'Orient.
L'influence des franciscains et des dominicains contribua à donner au concile une
autre dimension avec la présence de représentants officiels du basileus Michel
Paléologue et du khan de Perse Abagha. Fra Salimbene, témoin vivant et objectif du
concile, mais revenu de ses illusions quand il rédigea sa Chronique vers 1282-83, met
sur le même plan la délégation des chrétiens grecs et celle des infidèles mongols qui
n'avaient pourtant pas la même ampleur ni la même portée religieuse
Le 24 juin, la délégation grecque fut introduite au concile par plusieurs frères
mendiants qui, au cours des mois précédents, avaient conduit les négociations entre le
Saint-Siège et la cour de Constantinople. C'étaient, en particulier, deux franciscains,
l'Italien Jérôme d'Ascoli, futur pape Nicolas IV, auteur d'un des rapports préparatoires
au concile, et Jean Parastron, né à Constantinople et parfaitement bilingue ; avec eux
se trouvait Jean de Moerbeke, dominicain d'origine flamande, bon connaisseur de
l'orthodoxie grecque. La délégation grecque, malgré la disparition d'un grand nombre
de ses membres noyés dans un naufrage au cap Malée, demeurait importante ; elle
comptait, entre autres, le métropolite de Nicée, Théophane, J'ex-patriarche de
Constantinople Germain II, un vétéran des pourparlers avec l'Église romaine, et
Georges Akropolitès, logothète de l'empereur, son porte-parole officiel.
Le 4 juillet enfin, arriva la délégation mongole (16 personnes). Il semble, d'après
un poème contemporain en français, le Dit du Concile, que le pape ait invité plusieurs
2
princes orientaux . Que l'ilkhan Abagha y ait répondu positivement, son ascendance
chrétienne (nestorienne) par sa mère et ses liens avec la cour byzantine l'expliquent ;
de Michel VIII il avait épousé une fille naturelle. Le message qu'il adressa au pape
témoignait d'une volonté de paix avec tous les chrétiens et constituait un indice de
3
bon augure .
À cette date cependant, les travaux du concile touchaient à leur fin.
3 . UN PROGRAMM E PRÉPARÉ AVEC ATTENTION
Les intentions de Grégoire X, clairement énoncées, n'étaient pas nouvelles et se
résument en trois points : la croisade, l'union avec les Grecs, la réforme de l'Église.
L'originalité vint de la manière dont le nouveau pape prépara et mena la tâche, avec
autorité, clarté et rapidité.
La constitution préalable des dossiers n'avait pas été laissée au hasard. À l'exemple
1. Salimbene, Cronica, éd. Scaglia 1965 ; cf. 1274. Année charnière, p. 799.
2. Le texte original du Dit du Concile a été édité (avec photographie) et transposé en français actuel par J.-Ch.
PAYEN et L . CAROLUS BARRÉ in 1274. Année charnière, p. 915-966.
3. 1274. Année charnière, p. 79. HISTOIRE DU CHRISTIANISME 18
des deux ans et demi d'enquêtes, d'études, de réflexion et de négociations préparatoires
au quatrième concile du Latran, Grégoire X demanda, le 11 mars 1273, à une
cinquantaine de personnes des rapports sur des problèmes relevant de leurs compétences.
Celles-ci, patriarches et archevêques en majorité et supérieurs généraux, pouvaient en
déléguer la charge à un collaborateur ou subordonné, agissant à titre d'expert.
De ces rapports préliminaires, à peine une demi-douzaine est connue. Parmi eux,
un seul fut l'œuvre d'un séculier, Bruno de Holstein-Schauenberg, évêque d'Olmiitz
en Moravie. Grégoire X, dont il avait la confiance, venait de le charger d'une
médiation entre les rois de Bohême et de Hongrie et de le consulter sur l'opportunité
de la reconnaissance de Rodolphe de Habsbourg comme empereur. Très grand
seigneur, prince d'Empire, Bruno connaissait bien la situation interne de l'Église dans
l'Empire et en face des peuples païens (Prussiens, Lithuaniens, Ruthènes, Coumans)
qui battaient ses confins orientaux. Sa Relatio de statu Ecclesiœ in regno Alemaniœ,
datée du 16 décembre 1273 \ apporte une information d'autant plus précieuse qu'elle
semble avoir été l'unique parvenue de l'Empire à Grégoire X.
Les autres rapports connus sont tous l'œuvre de frères Mendiants. L'auteur de la
Collectio de scandalis Ecclesiœ, le franciscain Gilbert de Tournai, est celui dont les
préoccupations se rapprochaient le plus de celles de l'évêque d'Olmutz. Sur les
problèmes des ordres mendiants, la question de la pauvreté, la pratique religieuse, la
nécessité des réformes disciplinaires du clergé, nul ne pouvait mieux informer le pape
que le maître chevronné à qui revint la succession de saint Bonaventure en son
enseignement, même si sa Relatio ne fut pas, selon certains, destinée à l'enquête
2
ordonnée en vue du concile .
La note dominante des autres rapports est une attention très vive aux problèmes
orientaux. On serait tenté de rapprocher d'eux un autre mémoire présenté
antérieurement au futur pape par un dominicain, Guillaume de Tripoli, qu'il avait connu en
Orient. Ce personnage, qui avait accompagné les Polo lors de leur second voyage,
mais y avait renoncé, était un des hommes qui s'efforcèrent de connaître l'Islam. Son
De Statu Sarracenorum fait preuve d'un optimisme qui put influencer les espoirs
3
missionnaires . Cet optimisme était tempéré par le pessimisme du franciscain Fidence
de Padoue, auteur d'un des rapports préparatoires. Aux perspectives missionnaires de
Guillaume de Tripoli, il oppose son témoignage de la chute d'Antioche ; son Liber
recuperationis Terrœ Sanctœ contient un programme de reconquête militaire, seule
4
solution à ses yeux, faute d'un impossible dialogue avec les infidèles .
Au volet islamique répond le volet grec avec le rapport de Jérôme d'Ascoli. Élu
ministre général au cours du concile (19 mai 1274), il était partisan de l'union
immédiate avec les Grecs dont il connaissait assez la langue pour se passer d'interprète ;
1. M.G.H., Const. III, p. 589-594, cf. 1274. Année charnière, p. 299-301 et 449-450.
2. Éd. A. STROICK, in Archivium franciscanum historicum, 24 (1931), p. 33-62. Cf. 1274. Année charnière, p. 256
(N. 2), 298, 345.
3. P.A. THROOP, Cristicism of the Crusades. A Study of public opinion and crusade propaganda, Amsterdam,
1940.
4. Éd. par G. GOBULOVICH, Biblioteca bio-bibliografia délia Terra Santa e dell'Oriente francescano, II Qarrachi,
1913. Cf. 1274. Année charnière, p. 298, 345-346. INTRODUCTION 19
il n'échappa pas à certaines faiblesses d'information et d'interprétation des conceptions
grecques sur les sacrements et le Purgatoire. Son rapport composé hâtivement et remis
au pape dès 1273 est jugé sévèrement par les historiens ; il souffre de « myopie » (G.
Alberigo) et « n'est pas d'une parfaite exactitude théologique » (G. Dumeige) \
Il en alla autrement avec VOpus tripartitum, dont le maître-général des frères
Prêcheurs, Jean de Verceil, confia la rédaction à un de ses prédécesseurs, Humbert de
2
Romans , dont le cursus est connu notamment par sa participation à Lyon I et par
un possible voyage en Orient. À soixante-dix ans, c'était un homme d'expérience et
mesuré. Sa formation et sa tournure d'esprit le rapprochaient de Grégoire X. En ses
trois centres d'intérêt : croisade, union et réforme, l'œuvre constitue une synthèse des
problèmes posés au concile. À la différence de Guillaume de Tripoli, Humbert fonde
sur la perversité de la loi musulmane et du comportement des Sarrasins la légitimité
et la nécessité de la croisade. Plus nuancé que Jérôme d'Ascoli, il argumente en
faveur de l'union et voit les torts partagés entre frères ; « plutôt que de nous indigner,
recourons à la prière », dit-il. Humbert a l'originalité, au Moyen Âge, de s'inspirer
d'une conception historique du destin de l'Église, dépouillée cependant de joachinisme.
Ainsi, démontre-t-il l'objet essentiel de son propos, à la fois la nécessité naturelle
d'une Église hiérarchique, sous la primauté romaine, et l'urgence de réformer les
mœurs de la curie, les abus du clergé et les déviations des fidèles qu'il ne se fait pas
faute d'exposer. « Son système, écrit Cl. Carozzi, a consisté à mettre en valeur l'action
actuelle de l'Église dans son cadre institutionnel. » Cette orientation pratique secondait
les vues de Grégoire X. Elle manquait, sans doute, de bases théologiques que le pape
3
trouva chez Bonaventure et Thomas d'Aquin . Le Contra errores Grœcorum de ce
dernier, écrit une dizaine d'années avant le concile, et son Contra Gentiles auraient
trouvé au concile des oreilles attentives.
En revanche, saint Bonaventure joua un rôle fondamental jusqu'à sa mort subite, à
Lyon, dans la nuit du 14 au 15 juillet. Sans contribuer à la rédaction des rapports
préparatoires, il eut la tâche, plus lourde, de partager et sans doute de présider le
travail de la commission chargée de dépouiller l'ensemble de ces rapports, avec Eudes
4
Rigaud, archevêque de Rouen, et Paul de Segni, évêque de Tripoli . Cette commission,
cheville ouvrière du concile, veilla à l'élaboration des constitutions présentées aux
Pères et soumises à la décision pontificale. Le poids de cette tâche contribue à
expliquer l'épuisement de saint Bonaventure, sans retenir l'hypothèse d'un
empoisonnement criminel.
1. Éd. B. ROBERG, in Die Union zwischen der griechischen und der lateinischen Kirche auf dem II. Konzil von
Lyon (1274), coll. Bonner historische Forschungen, 24, Bonn, 1964, p. 229- 231. Cf. 1274. Année charnière, p. 298,
323, 345.
2. Éd. E. BROWN, Fasciculum rerum expetendarum et fugiendarum, Londres, 1690, vol. II, 185-228. Cf. 1274.
Année charnière, p. 233-236, 519, 849-861.
3. 1274. Année charnière, p. 298.
4. 1274. Année p. 414, 431 (n. 21), 432, 753, 763 (n. 2). HISTOIRE DU CHRISTIANISME 2 0
4. LES TRAVAUX DU CONCILE
La célébration inaugurale déroula sa solennité liturgique, après trois jours de jeûne,
dans la primatiale Saint-Jean le 7 mai 1274. Avec la présence du roi Jacques d'Aragon,
des ambassadeurs des rois de France, de Sicile et d'Angleterre et des représentants de
princes de l'Empire, ce fut une image de la chrétienté rassemblée autour d'un souverain
pontife presque aussi triomphant qu'Innocent III inaugurant le quatrième concile du
Latran. Grégoire X proclama l'ouverture du concile par le « cri » liturgique dont
l'auteur du Dit du Concile déclara qu'« onques si bel n'oï nus homs qui fu de mère
1né » ; puis le pape exposa l'objet de l'assemblée. Celle-ci, en soixante-dix jours, tint
six sessions (7 et 18 mai, 4 juin, 6, 16 et 17 juillet), dans l'intervalle desquelles se
2
placèrent diverses cérémonies, réunions et discours, de saint Bonaventure notamment .
L'activité du concile est connue par VOrdinatio generalis concilii Lugdunensis et
une Brevis nota, sources officielles, et par quelques chroniques. Un cérémonial
hiérarchique fut prévu pour ménager les susceptibilités des Latins et des Grecs. Dès la
3
seconde session, le pape fit approuver la constitution ZelusFidei relative à la croisade .
L'intersession du 18 mai au 4 juin permit l'élaboration de douze constitutions,
approuvées à la troisième session primitivement prévue pour le 20 mai et retardée de
dix-sept jours. Avant la quatrième session (6 juillet), il s'écoula un grand mois,
marqué par l'arrivée de la délégation grecque la veille de la Saint-Jean, puis, le jour
de la Saint-Pierre par la célébration de l'union ; prélats grecs et latins chantèrent le
Credo, en répétant trois fois la formule exprimant que l'Esprit-Saint procède du Père
et du Fils ; enfin, le 4 juillet, arrivèrent les Tartares. La cinquième session (6 juillet)
entendit une allocution pontificale suivie de la profession de foi de l'empereur byzantin
prononcée en son nom par son logothète. Contrastant avec cette affirmation d'union
au nom du basileus, les Pères latins firent preuve, le lendemain, de mauvaise humeur
contre le projet de réforme de l'élection pontificale ; Grégoire X y mit fin par la
procédure qu'on verra plus loin. D'ailleurs, il considérait achevée la tâche du concile.
La disparition de saint Bonaventure privait le pape d'un soutien précieux. Une
cinquième session (16 juillet) fut consacrée à l'approbation de treize constitutions, et
au baptême de trois Tartares. Au cours d'une ultime session, le 17, Grégoire X fit
approuver deux constitutions et, par un discours final, il donna congé à ses hôtes.
er
La promulgation des décrets fut faite le 1 novembre par la bulle Cum nuper
adressée aux universités pour que les décisions du concile figurent dans leur
enseignement. Une encyclique, Infrascriptas, notifia le tout à la chrétienté et à
l'univers. Aux vingt-huit constitutions prises avec l'approbation des Pères, trois autres
4
étaient jointes qui ne leur avaient pas été présentées .
Le bilan n'était pas négligeable. Aux trente et une constitutions promulguées s'en
1. 1274. Année charnière, p. 932 (vers 328-331).
2. Ordinatio, éd. A. FRANCHI, op. cit., p. 76-77 ; Brevis nota, éd. Mansi 24, p. 64-66. Cf. 1274. Année charnière,
p. 306 et suiv.
3. Éd. C.O.D., p. 285-290. Cf. 1274 Année charnière, p. 336 (n. 29), 463-465.
4. Potthast, n° 20951. Cf. 1274. Année charnière, p. 307 et 318. INTRODUCTION 2 1
ajoute une autre relative à la croisade, ainsi que des décisions négociées avec les
évêques pour la perception des décimes. Grégoire X semblait être parvenu à ses fins.
La priorité allait, en son esprit, aux affaires d'Orient. Le décime de la croisade
serait levé pendant six ans, sur tous les bénéfices. À cette ressource devaient s'ajouter
aumônes de pénitence, amendes pour blasphèmes, legs et offrandes déposées dans
des troncs. Royaumes et provinces ecclésiastiques étaient divisés en vingt-quatre
circonscriptions confiées à des collecteurs. Néanmoins, parmi les membres du concile,
Grégoire X rencontra quelques réticences, qui ne furent peut-être pas étrangères à la
décision pontificale de congédier les dignitaires inférieurs, immédiatement après la
deuxième session. D'ailleurs, on note avec R. Folz que le décime de 1274 contribua à
1
alimenter en Allemagne un ressentiment durable .
Bien que la croisade postulât la coopération de l'Empire byzantin contre les infidèles,
la question de l'union ne fut pas liée à celle de la guerre sainte. L'accueil fait aux
Grecs par le pape, l'adhésion sans conditions de Michel VIII, sous l'influence de Jean
2
Beccos , à la « foi romaine » sur la Trinité, le Purgatoire, les sacrements et le primat
du Saint-Siège, témoignent de la bonne foi des deux parties. Cela ressort de l'accord
sur la constitution Fideli et devota, souscrite à la sixième session. En fait, le malentendu
subsistait ; Grégoire X agissait, fort de l'assentiment de l'Église latine ; Michel VIII
était presque seul, car le clergé et les fidèles grecs récusaient la ré-union comme une
3humiliation .
La plupart des décrets du concile concernait la réforme de l'Église latine et laissa
une empreinte durable, en certains secteurs du droit canonique, sans que l'œuvre
disciplinaire et pastorale soit comparable à celle de Latran IV. Le régime bénéficiai
connut une normalisation favorable au régime des élections et à une plus sérieuse
dévolution des paroisses à des clercs âgés de vingt-cinq ans et ordonnés prêtres dans
l'année. On rappela le principe de la résidence et du non-cumul pour les évêques, les
règles de l'excommunication et la condamnation de l'usure. Deux décrets seulement
4
concernent la piété : le silence dans les églises et la dévotion au nom de Jésus .
À l'égard des ordres religieux la constitution 23 renouvela à la demande des évêques
l'interdiction faite en 1215 d'en fonder de nouveaux, exempta les Carmes et les
Augustins, supprima les autres, même les frères de la Pénitence (ou Sachets) et leurs
cent dix maisons. Pour obtenir l'insertion des Mendiants dans l'institution ecclésiale
et défendre la cause de la pauvreté, il avait fallu l'intervention de leurs meilleurs
5
avocats, tel saint Bonaventure .
Une autre décision qui reste une référence canonique jusqu'à nos jours est la
6
réglementation de l'élection pontificale par le décret Ubi periculum . Ce fut un
moment capital du concile. L'enseignement tiré de sa propre élection amena Grégoire
1. 1274. Année charnière, p. 308, 347, 472. Sur la réception des décrets de Lyon en Allemagne, observations de R.
FOLZ (ibid, p. 454-472).
2. À propos de Beccos en particulier, cf. 1274. Année charnière, p. 182-188, 205, 309.
3. C.O.D., p. 290. Cf. 1274. Année charnière, p. 180, 197-198, 310, 351.
4. 1274. Année charnière, p. 311-313, 350, 561-564.
5. p. 211-221, 428-429.
6. HÉFÉLÉ-LECLERCQ, op. cit. ; FRANCHI, op. cit., p. 93-94. Cf. 1274. Année charnière, p. 303-304, 311, 349, 412 ;
eAtti del Convegno per il VII Centenario del primo Conclave, Viterbe, 1975. HISTOIRE DU CHRISTIANISME 2 2
X à compléter Latran III (1179) qui exigeait une majorité des deux tiers des voix du
Sacré Collège. Il institua le conclave dans l'isolement absolu du monde extérieur, dix
jours après la mort du pape défunt, et, pour contraindre les cardinaux à procéder
rapidement, décida que, pendant la durée de l'élection, ils ne percevraient aucun
revenu ; après trois jours leur nourriture serait rationnée et, après cinq jours, réduite
au pain et à l'eau.
Ce décret ne fut pas accepté sans résistances par les cardinaux. VOrdinatio l'a
noté : le 7 juillet 1274, Grégoire X leur « montra une constitution qu'il avait faite au
sujet de l'élection du pontife romain, à propos de laquelle une discussion s'éleva entre
lui et les cardinaux d'abord en privé, mais devenue publique par la suite ». On
contestait la rigueur de conditions humiliantes et, peut-être, soulevait-on l'idée, naguère
formulée par Humbert de Romans, d'élargir le collège électoral.
La façon dont le pape brisa les oppositions en les fractionnant révèle sa volonté de
réforme. Les cardinaux ayant pris l'initiative d'un consistoire sans le pape et cherché
à faire pression sur des évêques, Grégoire X convoqua aussi des évêques, les mit au secret
de ses intentions, sous peine d'excommunication, et obtint d'eux, individuellement,
ratification, scellée, du projet. Par un précédent significatif, les évêques furent sollicités
par « nations ». Le pape eut le dernier mot ; la sanior pars permettait la promulgation
du décret sacro concilio approbante. Le conflit fut assez sérieux pour différer les
dernières sessions des 9 et 10 juillet aux 16 et 17. L'enjeu était important, puisque la
procédure du conclave, à une exception près, est encore en vigueur dans ses dispositions
essentielles.
Les succès de Grégoire X résultent de la rigueur de sa méthode et de l'action
efficace de la curie. Le pape avait défini les objectifs, confié le dossier des rapports
préliminaires à un groupe de travail énergique. Lui-même a fixé l'ordre du jour et
suivi de près les travaux. La chancellerie donnait forme aux textes. Des commissions
les étudiaient. Conversations de couloirs, entrevues et démarches ont occupé les
intersessions. Au besoin, le pape accéléra la procédure par son intervention directe.
La préparation des textes et des esprits permirent une approbation, sans débats
véritables. Grégoire X agit en législateur. Le gouvernement de l'Église apparaît sûr de
soi, déjà proche de l'exercice bonifacien de l'autorité et de la centralisation
avignonnaise. Cependant des épisodes permettent déjà de déceler quelques tendances :
groupement des évêques selon les « nations » comme dans les universités et, plus tard,
dans les conciles de l'époque du Schisme ; conciliabules de cardinaux préludant au
conciliarisme. Certes la question ne se pose pas encore de savoir si le concile doit être
un conseil informant le pape et confortant ses décisions, ou un rouage de
gouvernement ; mais il est possible d'en percevoir le germe.
Que fut le deuxième concile de Lyon dans l'histoire de l'Église ? Concile général de
1
l'Église latine, cela est incontestable . Par l'extension de sa représentation, il donne
une image de la chrétienté ; il semble, comme l'a exposé Jacques Le Goff , en avoir
perçu les dimensions dans une vision du monde renouvelée, en même temps que son
1. 1274. Année charnière, p. 437-448 (Y. CONGAR, « Les enjeux du concile ). INTRODUCTION 2 3
identité spirituelle et culturelle en face des « autres », c'est- à-dire les Grecs et les
infidèles
E
Peut-on appeler œcuménique, ce concile ? Il est hors de doute que le XIII siècle,
même après les événements de 1261 à Constantinople et l'ouverture des horizons
occidentaux vers les peuples mongols, ne pouvait pas concevoir l'œcuménisme à la
E
manière du XX siècle. La génération qui, avec Dante, commençait à admettre la
possibilité du salut de l'infidèle de bonne foi, ne doutait pas que l'Église romaine
possédait, seule, les clés de la Vérité. Lyon II admit les Grecs à la réconciliation des
pécheurs repentants dans le giron retrouvé de la Mère Église. Bien peu, des deux
côtés, étaient assez informés et lucides pour accepter leurs différences. Humbert de
Romans lui-même, qui, selon G. Alberigo, fit un « effort peu commun pour
comprendre le point de vue des Grecs », confondait unité et uniformité. Satisfaits
d'avoir réalisé un accord avec Michel VIII, Grégoire X et sa génération en espéraient
2
une ré-union des fidèles . Pourtant l'équivoque persistait et un vrai dialogue ne
s'instaura pas avant le concile de Ferrare-Florence en 1438-1439. Un premier pas avait
été fait par un pape appelé d'Orient sous l'effet d'une inspiration encore inexpliquée.
En juin 1274, à Lyon, centre d'écoute du monde, saint Bonaventure saluait la nouvelle
de l'arrivée des Grecs d'un emprunt au prophète Baruch (V,5) : « Lève-toi, Jérusalem,
et tiens-toi sur les sommets. Regarde vers l'Orient, et vois tes fils de prédilection venir
3
de l'Orient jusqu'à l'Occident. » .
La nouvelle Jérusalem rassemblerait-elle ses enfants comme la poule couvre ses
poussins de ses ailes. L'annonce prochaine du premier jubilé romain allait les y inviter.
Mais seraient-ils fidèles à l'idéal, alors proclamé, d'une Église, Una, Sancta, Catholica ?
BIBLIOGRAPHIE
Colloque Intern. C.N.R.S. 558 : 1274 Année charnière. Mutations et continuités (Lyon-Paris, 1974), éd. M. Hubert
et M. Mollat (recueil de 56 communications et une édition de texte), Paris, 1978, 1 008 pages). Ce recueil, dont les
contributions proviennent des spécialistes les plus éminents, nous a constamment guidés.
FLICHE, C. THOUZELLIER, Y. AZAIS, La Chrétienté romaine, Paris 1950, in Histoire de l'Église (dir. A. Fliche, V.
Martin), X.
A. FRANCHI, Il Concilio di Lione (1274) secondo la Ordinatio generalis Lugdunensis. Coll. Studi e Testi Francescani
33, Rome, 1965.
A. FRANCHI, Ilproblema orientale al concilio di Lione... in 0 Theologos, 5, Palerme, 1975.
S. GUIRAUD, Registres de Grégoire X (BEFAR), Paris, 1928.
HÉFÉLÉ-LECLERCQ, Histoire des conciles VI, 1, Paris, 1914.
E
C. LEONARDI, G. ALBERIGO et collab., Conciliorum œcumenicorum Décréta, 3 éd. Bologne (C.O.D.).
M. MOLLAT et P. TOMBEUR, Conciles œcuméniques médiévaux. Concordances. Index. Listes de fréquence. II. Les
Conciles de Lyon I et II, Paris (Sorbonne)-Louvain (CETEDOC), 1974.
J. RICHARD, La Papauté et les Missions au Moyen Âge, Rome, 1977.
H. WOLTER et H. HOLSTEIN, Lyon I et Lyon II, Paris, 1966. Coll. Hist. Conc. Œcum. 7 (dir. G. Dumeige).
1. 1274. Année charnière, p. 481-489. À propos du renouvellement de la vision du monde, on en retrouverait les
symptômes dans l'extension de la découverte européenne de l'Asie, les missions lointaines, les progrès de la navigation,
l'invention d'un type nouveau de représentation de la terre sur le portulan.
2. 1274. Année charnière, p. 337 (n. 33) et 353.
3. Ordinatio Concilii, éd. FRANCHI, op. cit., p. 76-77. PREMIÈR E PARTIE
Una? CHAPITRE PREMIER
Les cadres et les institutions
de l'Église latine
par Bernard GUILLEMAIN
L'Église romaine a implanté son organisation, du réduit musulman de Grenade
l
jusqu'à la Scandinavie et aux pays baltes, de l'Irlande jusqu'aux Carpathes . L'ordre
des Chevaliers teutoniques maîtrise les territoires prussiens avant 1283 et achète la
colonie estonienne de Tallin aux Danois en 1346. Au nord du golfe de Finlande, les
Suédois rattachent la Finlande à leur métropole d'Uppsala et poussent en Carélie où
leur avance extrême est arrêtée par les Russes en 1323. Dans l'Atlantique, l'Islande et
le Groenland tempéré, autour de Gardhar, sont les sentinelles lointaines du monde
connu. Le grand-duché de Lituanie, demeuré païen, entre dans la chrétienté grâce au
mariage de son chef Ladislas Jagellon avec l'héritière de Pologne, Hedvige, en 1386.
En revanche, le Sud-Est européen échappe aux Latins ; ils ne gardent que des
communautés marginales sur les côtes dalmates, dans le duché d'Athènes et la
principauté de Morée. Chassés de Constantinople en 1261, de leurs dernières places
de Terre sainte en 1291, ils tiennent encore des comptoirs en Crimée, des îles de
l'Égée, la Crète, grâce aux Vénitiens et aux Génois, le royaume de Chypre ; les
chevaliers de l'Hôpital Saint-Jean de Jérusalem s'établissent à Rhodes en 1308-1310.
Enfin la fantastique conquête mongole semble ouvrir à l'Église les khanats de la
Horde d'Or et de la Perse et, à l'autre extrémité de l'Asie, la Chine où aborda Jean
de Montecorvino vers 1298.
La fondation des évêchés marque la prise de possession. Là où le christianisme a
été reçu, des paroisses sont organisées. Monastères, couvents rendent témoignage à la
Trinité divine et coopèrent à l'effort d'évangélisation, toujours à reprendre. Chapelles,
hôpitaux perpétuent les intentions dévotes ou charitables.
1. Atlas zur Kirchengeschichte, sous la direction de H. JEDIN, K.S. LATOURETTE, J. MARTIN, Fribourg-en-Brisgau,
1970 : cartes générales 32, 66, 71 : nombreuses cartes consacrées aux ordres monastiques et religieux, aux communautés
canoniales ; commentaires pour chaque carte.
Une collection exemplaire de cartes illustre Y Histoire religieuse de la Pologne, sous la direction de J. KLOCZOWSKI,
Paris, 1986. Le colloque de la Commission internationale d'Histoire ecclésiastique comparée a été consacré à Y Institution
et les pouvoirs dans les Églises de l'Antiquité à nos jours, Strasbourg, 1983 (pour la fin du Moyen Âge, rapports de B.
GUILLEMAIN, « Le Pouvoir épiscopal », et de A. VAUCHEZ, « Les Pouvoirs informels dans l'Église ). 2 8 UN A ?
Les provinces ecclésiastiques en Occident avant 1450. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 2 9
I. GÉOGRAPHIE ECCLÉSIASTIQUE
1. DIOCÈSES
Les diocèses, formant autant d'Églises locales sous l'autorité des évêques, sont très
divers par leur ancienneté et leur étendue. Point de commune mesure entre les petits
territoires des évêchés de l'Italie centrale et méridionale ou de la Provence et ceux de
l'Europe du Nord, si ce n'est que partout leur chef est investi du double pouvoir
d'ordre et de juridiction (potestas ordinis et juridictionis) et qu'il porte l'anneau, la
crosse et la mitre, symboles de son autorité et de sa dignité. La création, la partition,
voire la suppression des diocèses répondent aux opportunités. Les conquêtes chrétiennes
dans les pays baltes avaient provoqué en 1233 l'envoi d'un évêque, Guillaume de
eModène, et en 1243 la division entre quatre évêchés. Au début du XIV siècle, la même
méthode est utilisée : Clément V érige Khanbaliq en archevêché, confère au frère
missionnaire Jean de Montecorvino le « soin des âmes » pour tout l'empire des
Tartares et envoie six évêques en 1307, trois autres en 1310, pour consacrer leur
métropolitain, installé dans le grand khanat, et recevoir de lui des secteurs à évangéliser
et à organiser \ Jean XXII comprend la nécessité d'instituer une hiérarchie sur l'autre
flanc de l'Asie mongole ; il crée l'archevêché du Sultanieh en 1318, y prépose le chef
de la mission, Francon de Pérouse, ordonne six suffragants auxquels, cette fois, des
2
sièges sont désignés . Ces fondations ne durèrent qu'un temps. Pour d'autres raisons,
l'évêché du Mont-Cassin ne fut maintenu que de 1322 à 1367. Mais la création de
celui de Vilno, en 1387, signifiait le ralliement de la Lituanie.
Le partage du vaste diocèse de Toulouse, amorcé en 1295 avec la création d'un
évêché à Pamiers, est accompli en 1317 avec l'apparition de cinq autres sièges (Rieux,
Lombez, Saint-Papoul, Lavaur, Mirepoix), le pape justifiant sa décision par la trop
vaste superficie et la population trop nombreuse de l'ancienne circonscription, la
difficulté de mener une action pastorale efficace et — il y insiste pesamment —, sur
3
les tentations qu'un gros revenu pouvait susciter . De 1316 à 1318, d'autres diocèses
sont démembrés : Cahors, amoindri pour Montauban ; Albi pour Castres ; Clermont
pour Saint-Flour ; Limoges pour Tulle ; Rodez pour Vabres ; Poitiers pour Luçon et
Maillezais ; Périgueux pour Sarlat ; Agen pour Condom ; Narbonne pour Alet et
Saint-Pons-de-Thomières. Onze fois sur dix-sept, une abbaye est transformée en
cathédrale. C'était la situation, sensiblement antérieure, de dix cathédrales anglaises,
qui étaient « régulières », parmi dix-sept diocèses (sans compter quatre diocèses au
pays de Galles).
E
Un effort a été fait au XIV siècle pour dessiner avec précision les frontières des
os
1. Regestum Clementis papœ V, n 2216-2221, 2300-2301, 7480-7482.
er
2. Bulle Redemptor noster du 1 avril 1318, qui s'efforce de définir les limites géographiques des archidiocèses de
Khanbaliq et de Sultanieh (publiée par C. KOHLER, Documents relatifs à Guillaume Adam, archevêque de Sultanieh,
in Mélanges pour servir à l'histoire de l'Orient latin, II, Paris, 1906, p. 482-489).
3. Decrétale Salvator noster. Voir J.-M. VIDAL, Documents sur les origines de la province ecclésiastique de Toulouse,
Toulouse, 1901 ; du même, Les Origines de la province ecclésiastique de Toulouse, Toulouse, 1908. 3 0 UNA ?
L'évêque Jean Tissendier en donateur : sculpture de pierre (restes de polychromie) provenant de la chapelle
de Rieux au couvent des Cordeliers de Toulouse (1333-1334). Toulouse, Musée des Augustins inv. Ra 552
(ph. Musées nationaux). )
LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 31
diocèses. Mais de vieux différends survivaient, comme entre Lescar et Oloron, en
Béarn. Des territoires diocésains étaient morcelés (Dol en Bretagne ; Bazas ; Pavie ;
Cervia...), ou bien filiformes, comme ceux de Faenza ou de Forli. En 1276, le siège
de Die est uni à celui de Valence. Recanati, dans la marche d'Ancône, oscille durant
un siècle entre un statut de diocèse et l'effacement, avant d'être joint à Macerata.
Mis à part ceux qui relèvent directement du Saint-Siège, les diocèses sont groupés
en provinces à la tête desquelles l'évêque de l'une des cités a titre et rang de
métropolitain ou d'archevêque. Les progrès du christianisme ont provoqué la formation
de nouvelles provinces : celle de Riga existe depuis 1255. L'ancien diocèse de Toulouse,
morcelé, devient une province à laquelle est joint Montauban. Une partie de la
province de Tarragone constitue une nouvelle province autour de Saragosse en 1318.
L'inégalité des regroupements reste flagrante : Cologne rassemble le nord-ouest de
l'Allemagne, Mayence s'étale des pays de la rive gauche du Rhin jusqu'à la Bohême
avant que Prague ne devienne métropole en 1344 ; mais la Sicile compte trois
provinces. Autour de 1400, l'Église latine est composée de 557 diocèses insérés dans
74 provinces et de 103 évêchés soumis immédiatement à Rome, sans compter les 136
sièges de l'Orient latin, irrégulièrement occupés, précaires, si ce n'est autour de Nicosie
à Chypre, de Durazzo, Dubrovnik (Raguse) ou Split (Spalato) \ Quelques observations
s'imposent. Densités contrastées : 128 diocèses pour l'Italie du Sud et la Sicile ; 86
pour l'Italie septentrionale, la Sardaigne et la Corse et 68 rattachés au pape en Italie
centrale, soit 282 pour l'Italie et ses îles. Dans l'Europe occidentale, forte de 121
diocèses, vive opposition entre le sud du royaume d'Arles, de type italien, et le
royaume de France. Dans la liste des diocèses qui sont soustraits par Rome au cadre
provincial, 12 diocèses d'Écosse, un seul (Le Puy) en France.
La dignité de primat, revendiquée par des archevêques qui prétendaient étendre leur
autorité au-delà de leurs propres provinces, n'a guère été qu'une occasion de conflits
mesquins. Devant le prélat de Bourges, Simon de Beaulieu, primat d'Aquitaine, les
chanoines bordelais ferment leurs portes en 1284. Bertrand de Got, archevêque de
Bordeaux s'intitule lui-même primat et, devenu le pape Clément V, il confirme le titre
E
à ses successeurs en 1305. Aquilée, qui depuis le VI siècle se pose en patriarcat, est
concurrencé par Grado qui ne se contente pas d'une primatie sur les diocèses dalmates
E
au XIII siècle ; en réalité les sièges sont installés respectivement à Udine et à Venise,
et cette ville recueille en 1451 le titre patriarcal.
2. PAROISSES
À la base de ces circonscriptions emboitées, la paroisse offre aux fidèles le service
ordinaire de la religion : église baptismale et cimetière, découpage de l'espace au sein
1. Essai statistique d'après H. HOBERG, Taxœ pro communibus servitiis ex libris obligationum ab anno 1295 usque
ad annum 1455 confectis, Cité du Vatican, 1949, p. 345-350 (Studi e Testi, 144). Le pointage donne dans l'ordre de
cette publication : 26 diocèses pour l'Europe septentrionale et l'Écosse, 91 pour l'Europe centrale, 21 pour l'Angleterre
et le pays de Galles, 34 pour l'Irlande, 121 pour l'Europe occidentale, 50 pour la péninsule ibérique, 86 pour l'Italie
du Nord, la Corse et la Sardaigne, 128 pour l'Italie du Sud et la Sicile, tous ces diocèses dans des cadres provinciaux.
Quoique cités selon la répartition géographique précédente, il convient de mettre à part les 103 sièges relevant de UN A ? 3 2
duquel une communauté s'individualise, direction du proprius sacerdos, doté de
ressources déterminées pour remplir son ministère (ecclesia... cum decimis et baptisterio
1
et sepulturis) . Il ne saurait être question de rappeler le passé de cette institution
E E
fondamentale. À la fin du XIII siècle et au début du XIV , la mise en place est presque
achevée. Quelques exemples suggéreront la diversité de cette réalisation.
Les 6 800 kilomètres carrés du diocèse de Genève sont partagés entre 453 paroisses
2
qui groupent 26 775 feux, soit, en moyenne, 59 feux par paroisse . Mais si dans les
régions proches des deux rives du Léman et du Rhône et dans les cluses préalpines,
une paroisse couvre 10 à 15 kilomètres carrés et compte 48 à 77 feux, dans les
montagnes le territoire paroissial se déploie sur 35 à 54 kilomètres carrés, en sorte
qu'il dessert 78 à 203 feux. Dans la riche Picardie, le pouillé de 1301 énumère 763
paroisses ; le diocèse de Bordeaux, plus vaste, mais dont un tiers de la superficie est
stérile, n'a que 390 paroisses en 1398.
Les inégalités urbaines, intéressant des paroisses dont la constitution est plus récente
que celle des paroisses rurales et n'est même pas encore parvenue à son terme, sont
plus fortes encore. À Paris, dans l'île de la Cité se pressent douze paroisses ; il y en a
treize sur la rive droite, sept sur la rive gauche, sans compter cinq circonscriptions,
3
distinctes de l'agglomération . «À côté des minuscules églises de la Cité, avec
quelques centaines de fidèles, celles de la rive droite comptaient presque toutes de dix
à vingt mille âmes quand ce n'était pas davantage. Henri de Suse, l'ancien archidiacre
de Paris promu à l'archevêché d'Embrun, pouvait constater avec une pointe d'ironie
que toute sa province ecclésiastique n'était guère plus peuplée que
Saint-Germain4l'Auxerrois. » Liège a vingt-cinq paroisses, Metz vingt-six. À Bordeaux, qui en a
5
seize , il faut distinguer dans la topographie les paroisses de la vieille cité, celles du
bourg et des quartiers nouveaux, et noter qu'elles sont attachées à la cathédrale, à la
collégiale de Saint-Seurin ou au monastère de Sainte-Croix. Mais Montpellier ou
Brème ne comptent qu'une seule paroisse. Sur les périphéries, les paroisses dépassent
la ligne des murailles et s'allongent sur le plat pays proche. Le royaume de France
doit comprendre, selon le relevé incomplet de 1328, 32 500 paroisses ; celui d'Angleterre
environ 9 500.
Les pievi (plebes) italiennes rassemblent, autour de l'église baptismale et de son
E
collège clérical, de nombreux lieux de culte. Elles sont travaillées au XIV siècle par
Rome seule. L'Orient latin est présenté en 15 provinces qui ne le couvrent qu'en partie (Dalmatie, Grèce, îles de la
Méditerranée orientale) et un total de 136 évêchés (en ajoutant Asie Mineure, Petite Arménie, rives de la mer Noire...).
1. Les circonstances historiques, les inégalités géographiques, les textes canoniques qui rendent très complexe toute
approche du phénomène paroissial sont analysées par J. GAUDEMET, Le Gouvernement local, op. cit., p. 221-318.
2. L. BINZ, Vie religieuse et réforme ecclésiastique dans le diocèse de Genève, 1.1, tableau I, p. 473-474. Le tableau
II (p. 475) met en lumière les contrastes ; 34 paroisses des régions basses ne groupent que de 1 à 14 feux mais 22
paroisses de la même zone ont plus de 135 feux.
3. Voir A. FRIEDMANN, Paris, ses rues, ses paroisses du Moyen Âge à la Révolution. Origine et évolution des
circonscriptions paroissiales, Paris, 1959, Annexe III. Topographie des paroisses de Paris d'après les rôles de la taille
E(fin du XIII siècle), p. 345-409.
4. Ibid., p. 295-296. L'évaluation chiffrée repose sur les calculs d'H. GÉRAUD mais l'on sait que seul le nombre de
feux figure dans les documents. C'est l'ordre de grandeur qui est juste. Henri de Suse a écrit entre 1250 et 1253.
5. Histoire de Bordeaux, sous la direction de Y. RENOUARD t. III, Bordeaux sous les rois d'Angleterre, Bordeaux,
1965, p. 126-127. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 33
des mouvements de dislocation qui aboutissent parfois au partage des revenus et des
pouvoirs entre les églises-succursales \ La dislocation du plou breton est antérieure ;
eles lan, les tré et surtout les loc attestent avant même le XIII siècle une nouvelle
2
géographie .
e
Les paroisses sont sous le régime du patronage. Sous l'effet de la réforme des XI et
e
XII siècles, celui-ci est souvent passé à l'évêque, à un chapitre ou à un monastère.
Pourtant, en Bretagne et en Normandie, les seigneurs laïcs conservent le contrôle de
vingt-trois à cinquante pour cent d'églises et la proportion dépasse soixante-quinze
pour cent à Gniezno et à Cracovie. Il arrive que les religieux eux-mêmes assurent le
service paroissial, que leurs prieurés soient des cures. Des églises paroissiales sont
même incorporées à une collégiale qui en détient le titre. Combattue en France, en
Italie, en Angleterre par les évêques qui s'estiment dépossédés de leurs droits, surtout
si le monastère jouit de l'exemption, cette tendance est accentuée dans les pays
3
germaniques .
Les doyens ou archiprêtres contrôlent un certain nombre de paroisses. Leur rôle
edécline au XIV siècle ; dans le diocèse de Rennes leure tombe de onze à huit.
Pourtant, dans les pays liégeois et rhénans où ils sont élus et non pas choisis par
l'évêque, ils conservent une réelle autorité. Le plebanus de la pieve d'Italie du Nord
ou du Centre peut être assimilé à l'archiprêtre. Les chapitres ruraux ou calendes
décanales réunissent les desservants autour du doyen ; ils vérifient l'application des
statuts synodaux, ils édictent aussi leurs propres règlements ; les évêques veillent à
e eleur fréquentation régulière. L'usage s'est imposé aux XIII et XIV siècles ; il atteint
lentement la Suède.
Les archidiacres, eux non plus, ne sont pas présents partout. Théoriquement
auxiliaires de l'évêque pour l'aider à contrôler le clergé et la vie religieuse dans une
partie du diocèse, ils entrent en conflit avec lui et voient leurs compétences restreintes
eau XIV siècle. Tel est le sens des solutions qui sont imposées aux puissants archidiacres
des évêchés rhénans ; mais dans les trop vastes diocèses polonais, less
résistent mieux. C'est que la dimension des circonscriptions est inégale, comme l'est
celle de toutes les institutions territoriales de l'Église latine. Bâle est divisé en onze
archidiaconés, Constance, fort vaste, n'en a que six ; Genève n'en a aucun. Le diocèse
de Lincoln a huit archidiaconés, autant que le petit diocèse pyrénéen de Tarbes. Paris
et Bordeaux ont trois archidiaconés, mais Auch en compte quatorze. À Besançon le
enombre en est ramené de quinze à cinq au milieu du XIII siècle. L'Italie — même le
Nord qui n'est pas pulvérisé en minuscules diocèses — ignore l'institution, mais non
la dignité d'archidiacre qui est la première du chapitre cathédral.
1. Pievi e parrocchie in Italia nel Basso Medioevo (sec XIII-XV), Rome, 1984, vol. I (Italia sacra, 36).
2. J.-P. LEGUAY et H. MARTIN, Fastes et malheurs de la Bretagne ducale 1213- 1532, Rennes, 1982, p. 71-72.
Plusieurs chapitres de cet ouvrage très dense nous ont fourni des exemples.
3. Le ministère paroissial des moines a fait l'objet de nombreuses controverses. La condamnation la plus nette est
exprimée par un dictum de Gratien : patet quod parrochianis ecclesiis monachi prefici non possunt (cité par J.
GAUDEMET, Le Gouvernement local, op. cit., p. 287). UN A ? 3 4
3. CHAPELLES
L'occupation chrétienne de l'espace est achevée par les chapelles. Ici ce sont des
lieux de culte qui complètent le réseau paroissial ; ils peuvent être destinés à des
hameaux ou bien se presser à l'intérieur des villes, à moins qu'ils ne soient réservés
au prince et à son entourage. Là ce sont des fondations qui, surtout après le milieu
E
du XIII siècle, assurent à des défunts choisis la célébration de messes : dans des
oratoires, des chapelles ouvertes sur les bas-côtés des églises, sur des autels, des
chapelains qui perçoivent les rentes déterminées par le fondateur célèbrent l'eucharistie
selon une périodicité variable. La multiplication des offices pour les morts dans les
dispositions testamentaires fournit tout à la fois des ressources à un clergé pléthorique
et des points fixes au culte. Seule la statistique rend compte de la popularité du
phénomène. En 1301, dans le diocèse d'Amiens, on recense trois cent soixante-dix
chapellenies (dites chanteries en Angleterre) dont deux cent quarante-trois hors de la
cité épiscopale ; le patronage laïc s'exerce pour trente-deux pour cent des cas alors
qu'il n'est que de six pour cent pour les paroisses K L'essor n'a pas suivi partout la
même chronologie ; en Angleterre, il commençait à peine avant 1300 ; il n'intéresse
E
pas encore l'Alsace au XV siècle.
4. COMMUNAUTÉS
Au quadrillage des institutions séculières se surimpose celui des établissements
communautaires dont la justification n'est point l'encadrement permanent du peuple
chrétien, mais la mise à sa disposition d'un capital de prières et d'un service
apostolique. Il ne saurait être question de retracer une histoire qui ne se sépare pas de
celle de l'Église latine ; mais il convient simplement, en mettant en avant quelques
chiffres, de donner une idée du nombre, de l'implantation et de la population de ces
E E 2
établissements entre la fin du XIII siècle et le milieu du XV .
En chaque diocèse existe un chapitre cathédral. Quatre-vingt-trois chanoines peuplent
celui de Laon, soixante-dix-sept celui de Chartres, cinquante-quatre celui de Lincoln,
cinquante-deux celui de Paris mais il n'y en a que quatorze à Nantes et douze à
Marseille. Un doyen, un prévôt sont à la tête d'une hiérarchie de dignitaires.
Les chapitres des églises collégiales ont proliféré. Le diocèse de Liège en accueille
quinze, dont sept dans la cité épiscopale. En quinze localités différentes, les chapitres
du diocèse de Cambrai additionnent trois cent soixante-douze prébendes ; ceux du
diocèse d'Amiens en comptent cent soixante-dix, dont cinquante-quatre pour la seule
cathédrale. Clément V fonde un chapitre de douze chanoines à Villandraut, un autre
de même effectif à Uzeste, dans les deux localités où s'élève le château de sa famille
et où il élit sa sépulture.
1. B. GUILLEMAIN, « Chiffres et statistiques pour l'histoire ecclésiastique du Moyen Âge », in Le Moyen Âge, 1953,
p. 355.
2. Pour tout ce qui concerne le droit des religieux et de leurs établissements, se reporter à Dom Jacques HOURLIER,
L'Âge classique. Les religieux (1140- 1378), Paris, 1974. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 3 5
Chanoines, moines, frères, dont les maisons sont innombrables, sont fréquemment
regroupés en ordres et en congrégations, dont la variété n'a pas échappé à des
évolutions d'un caractère général et dont la statistique n'est pas incapable de
1
rendre compte , à condition de préciser que des abbayes bénédictines demeurées
indépendantes, gouvernant plusieurs prieurés, ne se prêtent pas à cette récapitulation.
L'ordre canonial de Prémontré s'est répandu de préférence dans la moitié
eseptentrionale de l'Europe : peut-être a-t-il groupé dans ses circaries, au XIII siècle,
entre six cents et sept cents abbayes, dont cent cinquante-huit en Allemagne, cent
trente-cinq en France, quarante-neuf en Angleterre et en Écosse, quarante-huit en
Hongrie. Les chanoines de Saint-Ruf sont concentrés dans les provinces de Vienne et
de Narbonne (91 maisons sur 140).
Dans la famille bénédictine, l'ordre de Cluny, grâce à ses prieurés, ses abbayes
assujetties, leurs dépendances, dépasse le millier de maisons, avec forte densité à
l'ouest du Rhin et des Alpes. L'ordre de Cîteaux a sept cent quarante monastères à la
efin du XIII siècle, à travers l'Europe entière ; presque la moitié (356) est placée dans
la filiation de Clairvaux. L'ordre de La Chaise-Dieu réunit quelque quatre cent
cinquante dépendances, très serrées dans la France centrale.
L'ordre des Chartreux, principalement installé dans les montagnes, du Jura aux
Alpes de Provence, s'est peu à peu répandu dans toute la chrétienté latine. Il crée en
1355 une province d'« Allemagne supérieure » qui correspond à l'Europe du Centre
eet de l'Est. Il s'approche des villes, il y entre même au XIV siècle et le nombre de ses
2
maisons dépasse deux cents .
Les fondations hospitalières se sont multipliées : autour de Saint-Antoine de
Viennois, dont l'abbé, qui règne sur une hiérarchie de quarante-trois préceptories
générales, de deux cent dix-huit préceptories et de membres, obtient en 1297 d'être
détaché de l'abbaye bénédictine de Montmajour moyennant le paiement d'une rente
annuelle ; autour de Santa-Maria-in-Sassia, à Rome, où le siège du maître de l'ordre
du Saint-Esprit, d'origine montpelliéraine, est transféré depuis 1208, et qui voit son
eaction caritative développée dans trois cent un hôpitaux au XIII siècle, quatre cent
e equatorze aux XIV et xv ^ siècles, surtout répartis entre la France et l'Italie ; dans les
ordres de Croisiers de l'Étoile Rouge en Europe centrale et de Croisiers d'Italie ; dans
l'ordre de la Très Sainte Trinité pour le rachat des captifs (Trinitaires), dont les
1. Un essai de recensement des groupements religieux de toute nature est présenté par P.-R. GAUSSIN, L'Europe des
e e
ordres et des congrégations. Des Bénédictins aux Mendiants (vi-xvi siècle), Saint-Étienne, 1984 (Centre européen de
recherches sur les congrégations et ordres monastiques). On y trouve un résumé historique, un répertoire de 237
groupements avec une évaluation des maisons dépendantes à des époques données et des cartes qui montrent la
diffusion des principaux ordres et congrégations. Synthèse de nombreuses recherches dispersées, ce travail ne prétend
pas à l'exhaustivité ; il ne distingue, par exemple, que quelques-uns des monastères qui ont créé ou recueilli des
prieurés, le chiffre de 20 prieurés pour les hommes, celui de 10 pour les femmes servant de critère. Du coup, les
tableaux d'ensemble (groupements selon les périodes ou les pays) sont sélectifs et ne représentent que partiellement le
foisonnement des initiatives. En revanche, les chiffres que chaque notice particulière avance méritent d'être retenus.
Renseignements très complets dans le Dizionario degli Istituti di perfezione, édité à Rome depuis 1974.
e
2. La Naissance des Chartreuses, Grenoble, 1986 (VI Colloque international [1984] d'histoire et de spiritualité
e
cartusienne), notamment la 2 partie, « Expansion et tentations urbaines », p. 193-368. La chartreuse fondée près de
Prague vers 1342 sous la protection de la dynastie de Luxembourg et appelée « Hortus Beatae Mariae » exerça un vif
attrait sur la cour, l'aristocratie, les milieux universitaires ; elle fut ruinée en 1419 (ibid., p. 297). UN A ? 3 6
établissements sont organisés en treize provinces ; dans l'ordre de la Bienheureuse
Vierge Marie de la Merci (Mercédaires), où des chevaliers rejoignent les clercs et
agrandissent les États de la couronne d'Aragon jusqu'à ce que Jean XXII, en 1318,
restaure l'ordre dans sa seule vocation cléricale et charitable qui s'appuie sur
soixantedix commanderies autour de la Méditerranée occidentale. Ce cas illustre la tentation
guerrière des ordres qui, voués au service des pèlerins ou des prisonniers, furent
E
confrontés avec l'Islam. À la fin du XIII siècle, ni l'ordre des Hospitaliers de
SaintJean de Jérusalem ni l'ordre du Temple ne peuvent se justifier par la défense de la
Terre sainte, perdue en 1291, mais les commanderies qui exploitent leurs biens sont
présentes dans tout l'Occident et drainent de gros revenus. Les Hospitaliers se replient
à Chypre puis à Rhodes (1309). Les Templiers tombent dans les pièges du roi de
France et Clément V supprime l'ordre en 1312 sans le condamner. Les Hospitaliers
recueillent une grande partie de leurs possessions et les gèrent dans leurs six cents
commanderies, leurs vingt-deux grands prieurés, leurs dix-neuf bailliages. Dans les
royaumes ibériques, qui s'accommodent sans peine du voisinage du petit royaume
musulman de Grenade, les ordres militaires se maintiennent, héritiers d'une tradition
chevaleresque et pénétrés par la spiritualité cistercienne : Calatrava, Alcantara, Avis.
Original, l'ordre de Santiago reçoit des chapelains selon la règle de saint Augustin et
des chevaliers mariés et est représenté en France et en Italie. L'ordre de Sainte-Marie
des Teutoniques a été, quant à lui, attiré dès 1226 en Europe orientale par le duc
E
polonais de Mazovie ; il se consacre complètement depuis la fin du XIII siècle à la
conquête des pays prussiens ; il se taille une principauté ; en 1309, le grand maître
s'installe à Marienburg, sur la basse Vistule. Ses bailliages dépassent les limites des
contrées baltes et allemandes.
E
Avec le XIII siècle, une vie religieuse tournée vers un apostolat populaire avait
suscité une remarquable floraison de groupements dont la pauvreté était le témoignage
primordial. Le concile de Lyon, en 1274, s'emploie à réfréner et à canaliser cette
1
prolifération . Les ordres reconnus mendiants touchent à leur apogée : en 1316, les
frères Mineurs de saint François d'Assise vivent dans 1 407 couvents ; les frères
Prêcheurs de saint Dominique en 582 couvents. Les limites des provinces changent
avec le nombre et la géographie des implantations : en 1303, une province dominicaine
de Toulouse est découpée dans la province de Provence. Les Mineurs ont
trentequatre provinces. L'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel compte une centaine de
E
maisons au début du XIV siècle, celui des ermites de Saint-Augustin, fruit d'un
regroupement tout récent ordonné par le pape Alexandre IV en 1256, essaime dans
toute l'Europe. Tous ces frères, fussent-ils les successeurs de petites équipes d'ermites,
choisissent de préférence la proximité ou l'intérieur des villes ; ils apportent aux
« aspirants à la perfection » la dimension urbaine que le monachisme bénédictin
1. 1274, Année charnière. Mutations et continuités, Paris, 1977 (Colloque du C.N.R.S. à Lyon et Paris en 1974),
p. 223-229. Les frères de la Pénitence du Christ, appelés les « Sachets », ont continué à bénéficier de la générosité des
fidèles longtemps après le concile. L'ordre de la Mère de Jésus-Christ ou frères des Pies résista moins bien. Mais la
constitution Religionum diversitatem fut atténuée par la suite. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 37
1
récusait . S'adaptant à l'évolution de l'économie et de la société, ils achèvent le
quadrillage spirituel de la chrétienté.
Les établissements féminins sont apparus plus lentement : les uns, tout à fait
indépendants, les autres, groupés et se rattachant par leur inspiration, voire par leur
organisation à une formation masculine parallèle, avec laquelle les relations ont
2
souvent été complexes . Des moniales clunisiennes, cisterciennes, grandmontaines, des
chanoinesses régulières vivent dans des centaines de maisons dont le relevé demeure
inachevé. Elles s'adonnent essentiellement à la prière, à moins d'être sœurs hospitalières.
C'est vers la vie intérieure que se tournent aussi les Clarisses, les Dominicaines, les
Augustines, émules des frères Mendiants, mais ne les imitant que par leur pauvreté.
Entre 1277 et 1303, les sœurs de saint Dominique passent de 58 à 149 couvents. Les
monastères doubles, dans lesquels la communauté d'hommes est soumise à l'abbesse
de la communauté des femmes, ne sont que les témoins isolés des essais audacieux du
E E
XII siècle débutant : l'ordre de Fontevraud ne fait plus de fondations au XIV siècle ;
il passe de la règle de saint Augustin à celle de saint Benoît. Celui de saint Gilbert de
Sempringham, avec onze monastères doubles et quatorze maisons de chanoines
réguliers de Saint-Augustin, n'est pas sorti d'Angleterre. Celui de
Saint-Sulpice-laForêt y a introduit deux prieurés, mais est étroitement localisé en Bretagne et sur les
bordures.
L'occupation du sol par les maisons religieuses est impressionnante. L'exemple de
l'Angleterre fait apparaître, entre 1216 et 1350, une progression de 571 à 875
établissements : les Bénédictins en avaient 182, les chanoines augustins 153, les
Cisterciens 67, les moniales 116 au temps de Latran IV ;s réguliers, Cisterciens
et nonnes ont encore essaimé, mais surtout les Prêcheurs et les Mineurs ont ouvert
également 57 couvents, les Carmes 37, les ermites de Saint-Augustin 32, d'autres
petites congrégations 33.
5. CRÉATIONS
C'est que le renouvellement ne s'est pas tari. En 1275, Grégoire X reconnaît l'ordre
des frères du Saint-Esprit, qui est issu des groupes d'ermites attirés dans les Abruzzes
par Pierre de Morrone ; il compte alors plus de trente implantations entre le Latium
et les Pouilles ; l'élection de l'initiateur à la papauté sous le nom de Célestin V et sa
canonisation permirent à la jeune formation de se faire connaître sous le nom des
Célestins à travers plus de 100 maisons en Italie et même en France où il y en eut
quinze. Selon un processus bien connu, le rayonnement de certaines fondations suscite
une constellation de dépendances plus ou moins lointaines. Sur le modèle des fraternités
1. Enquête de J. LE GOFF, « Apostolat mendiant et fait urbain dans la France médiévale », in Annales E.S.C.,
e
1968, p. 335-352 ; contributions de C. RIBAUCOURT et J. LE GOFF, dans Les Mendiants en pays d'oc au XIII siècle,
EToulouse, 1973 (Cahiers de Fanjeaux, 8), p. 25-34, 133-140. Au début du XIV siècle, dans le royaume de France, 28
villes ont quatre couvents de frères, 23 en ont trois.
2. M. PARISSE, Les Nonnes au Moyen Âge, Le Puy, 1983 ; M. de FONTETTE, Les Religieuses à l'âge classique du
droit canon, Paris, 1967. 3 8 UNA ?
que saint Jérôme avait suscitées autour de Bethléem, des frères ou des moines ermites
de Saint-Jérôme s'organisent en Castille et en Italie, se donnent une règle de vie
austère, s'orientent vers la contemplation ; les papes les reconnaissent : ordre des
Hiéronymites, agréé en 1373, dont le premier chapitre général, en 1415, réunit les
supérieurs de vingt-cinq maisons, toutes castillanes, avant de paraître dans l'Espagne
entière ; moines ermites de Saint-Jérôme en Lombardie et à Rome (Saint-Alexis sur
l'Aventin : 1426) ; ermites de Saint-Jérôme, groupés par le Pisan Pierre Gambacorta
près d'Urbino vers 1377, approuvés en 1435 et comptant quarante-six établissements ;
ermites de Saint-Jérôme de Fiesole encore, issus de l'initiative de Charles de
Montegranelli en 1360, reconnus en 1415 et comptant quarante maisons. C'est en se
recommandant de saint Paul, premier ermite, que se forme peu à peu, au milieu du
E
XIII siècle, dans les régions isolées de la Hongrie, une congrégation d'abord guidée
par les évêques, puis émancipée de leur tutelle et bénéficiant de l'exemption à partir
de 1309 ; l'ordre dit des Paulins est encouragé par les rois angevins de Hongrie au
E
XIV siècle ; il passe en Pologne où le monastère de Jasna Gôra, à Czestochowa, est
établi en 1382 ; il reçoit l'adhésion de groupes d'ermites allemands en 1340, de
E
portugais plus tard ; il doit rassembler, vers le milieu du XV siècle, quelque cent
maisons dans lesquelles la vie de prière et de pénitence des chanoines selon la règle de
saint Augustin est conciliée avec le ministère pastoral. Sous le patronage de saint
Jérôme encore, se voulant « pauvres du Christ », les disciples du Siennois Jean
Colombini se mettent au service des pauvres après 1355 ; appelés Jésuates, surtout
actifs en Italie, ils deviennent une congrégation en 1367 ; une dépendance est ouverte
à Toulouse en 1425. Toujours en recherche de la pauvreté, des mortifications, le
mineur François de Paule soumet à une discipline impitoyable les ermites de saint
François d'Assise qui le rejoignent à Cosenza, en Calabre, en 1432 ; ce sont les « très
petits » frères, les Minimes.
La vieille observance bénédictine se rajeunit aussi : du milieu de la bourgeoisie
siennoise travaillée par le désir d'un renouveau chrétien, Bernardo Tolomei est sorti
en 1313 pour planter un monastère sur le Monte Oliveto ; l'exemple est suivi dans
l'Italie centrale ; la congrégation, dont l'abbé du premier établissement, élu pour un
an, est le chef, sous le contrôle du chapitre général, est autorisée en 1344 ; Grégoire
XI l'appelle à San Miniato de Florence et à Sainte-Marie-Nouvelle à Rome : elle
compte une centaine de dépendances à travers l'Italie.
La tradition des ordres militaires perdure dans les royaumes ibériques ; en 1317, le
roi d'Aragon, Jacques II, qui entend contrôler ce genre de milice, affecte la forteresse
de Montesa à des chevaliers et à des clercs, dispersés par la disparition de l'ordre du
Temple ; les chevaliers de l'ordre de la Merci sont intégrés en 1318, ceux d'Alfarna
en 1373.
Les aspirations masculines sont partagées par les femmes. Les Hiéronymites ont
une branche féminine dont s'occupe l'un de leurs fondateurs, Pedro Fernandez Pécha,
et qui s'établit notamment dans le monastère Saint-Paul à Tolède. Les Jésuates doivent
une congrégation d'hospitalières à la sœur de leur fondateur, Catherine Colombini.
Les oblats de Françoise Romaine, veuve de Laurent de Ponziani, reçoivent l'influence
des Olivétains auxquels elles se rattachent en 1433. Brigitte de Suède renouvelle la
tentative d'un monastère double à Vadstena en 1346 et obtient d'Urbain V l'approbation LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 39
de la règle en 1370 ; sa fille Catherine organise l'ordre du Saint-Sauveur, reconnu en
1378 ; il est représenté par une trentaine de maisons dans les pays scandinaves et
baltes, dans le nord de l'Allemagne, en Rhénanie, aux Pays-Bas, en Angleterre, et
aussi à Florence (1394) et à Rome (1396).
La vague montante des créations laisse en difficulté des ordres anciens. L'ordre des
Prémontrés n'a plus que deux cent trente et une abbayes en 1445 ; il a perdu près des
deux tiers des maisons dont il se prévalait deux siècles auparavant. Les ordres
canoniaux de Saint-Ruf, d'Arrouaise, des Croisiers tombent en décadence. Au chapitre
de 1298 de l'ordre de Saint-Victor neuf abbayes seulement sont représentées. Le
régime familial de l'ordre de Cîteaux dans lequel l'abbaye mère et ses quatre « filles »
avaient engendré toute une postérité se transforme, en 1433, en une répartition des
monastères entre provinces, propre à favoriser la dispersion. L'ordre hospitalier de
Saint-Antoine doit laisser s'échapper ses filiales allemandes, tout comme celui des
chanoines réguliers du Saint-Sépulcre, dont la maison mère a été fixée à Pérouse,
perd en 1436, les chapitres de Pologne et de Bohême-Moravie. La langueur affecte les
établissements doubles de Fontevraud et de Sempringhan. La congrégation monastique
de Saint-Benoît de Padoue, qui n'avait pas franchi les limites du diocèse, disparaît
même.
6 . CRISES ET RÉFORMES
Les secousses les plus fortes ébranlent les ordres mendiants. La querelle de la
pauvreté avait divisé les frères Mineurs presque dès l'origine. Les interprétations
données par la papauté l'exaspérèrent. Contre les Conventuels se dressèrent les
Spirituels ou Zelanti. Ils sont poursuivis comme hérétiques ; bien qu'ils aient laissé
une marque profonde sur la spiritualité des pieux laïcs de la France méditerranéenne
et de l'Italie, ils se sont réduits aux petits groupes de Fraticelles qui attendaient, dans
l'Apennin, l'avènement d'un nouvel âge de l'histoire humaine. La fuite du ministre
général Michel de Cesena, en 1327, provoque un schisme dans l'ordre ; mais il
compromet sa cause avec celle, politique, de Louis de Bavière et, tandis que les
dissidents s'abritent au couvent de Munich, le pape Benoît XII entreprend la réforme
1
franciscaine avec la bulle Redemptor Noster du 28 novembre 1336 ; il faut néanmoins
attendre plusieurs années pour que l'apaisement l'emporte. Mais le désir d'un retour
à l'idéal primitif n'est pas oublié. Sans rompre l'unité de l'ordre ni s'opposer à
l'autorité pontificale, les Observants se font une place qui leur est reconnue en 1415
grâce à la désignation d'un vicaire général et est consacrée en 1443 par l'élection de
vicaires provinciaux. Des couvents se livrent à des expériences érémitiques, comme
dans les îles bretonnes. Certains encourent des sanctions, et sont parfois sauvés grâce
à une protection inattendue, telle celle des papes Eugène IV et Nicolas V qui acceptent
les Franciscains connus sous le nom de Claréniens. Le même esprit anime les filles de
1. CL. SCHMITT, Un pape réformateur et un défenseur de l'unité de l'Église. Benoît XII et l'ordre des frères Mineurs
(1334-1342% Quarracchi, 1959. 4 0 UNA ?
E
sainte Claire ; au début du XV siècle, Colette de Corbie les rappelle à une austérité
plus grande ; elle fait partager sa résolution par des frères mineurs si bien que, du
nord de la France aux régions du Rhin, des couvents réformés accueillent les Clarisses
colettines et les Colettins.
Les dissensions qui avaient partagé les frères Mineurs ont été évitées par les autres
ordres mendiants dont les supérieurs eurent la sagesse de ne contrarier ni ceux qui
souhaitaient rester dans la continuité de la tradition ni ceux qui éprouvaient le besoin
d'une réforme. À partir du généralat de Raymond de Capoue (1388-1391), des couvents
réformés coexistent avec des couvents non réformés dans l'ordre des frères Prêcheurs
E
qui s'achemine, au milieu du XV siècle, vers la formation officielle de congrégations
réformées ayant une assise territoriale. L'ordre des Carmes admet que les Observantins
relèvent d'une congrégation particulière, dont la première est celle de Mantoue en
E
1425. Chez les ermites de Saint-Augustin, dont l'essor est étonnant au XIV siècle, les
Observants, pour ne pas être confondus avec les Grands Augustins, se font attribuer
un vicaire de congrégation sans renier l'autorité du prieur général ; leur idéal se
propage à partir de la Lombardie.
Des établissements réformés étendent leur influence sur d'autres maisons qui se
groupent autour d'eux. L'abbaye de Bursfeld, au diocèse de Minden, est rénovée par
Jean Dederoth avec l'aide de moines de Saint-Mathias de Trêves (1434) ; l'émulation
gagne plusieurs dizaines de monastères entre la Franconie et le Danemark, reçoit le
soutien du cardinal Nicolas de Cues, attire des abbayes de moniales ; une congrégation
est instituée en 1445, dont l'abbé de Bursfeld est le président ; mais, dans l'esprit
bénédictin, chaque monastère garde son autonomie. En Italie, l'initiative de rassembler
les monastères bénédictins réformés part de l'abbaye Sainte-Justine de Padoue, confiée
à Ludovico Barbo ; non sans peine, en 1438, la congrégation de l'Unité est mise sous
l'autorité du chapitre général, dont le président change chaque année ; peu à peu, les
monastères de la péninsule s'y agrègent. Dans l'ordre cistercien, à l'opposé, les
tendances centrifuges commencent à l'emporter quand une congrégation de Castille se
forme en 1434 autour de l'abbaye tolédane du Mont-Sion.
Aux Pays-Bas, les chanoines augustins de Saint-Michel de Windesheim, les frères
de la Vie commune s'unissent en une fédération de collégiales et de fraternités,
acquises à la devotio moderna et tiennent un premier chapitre général en 1399 ; cette
congrégation de Windesheim a trente-sept établissements en 1430 ; la congrégation de
Groenendaal, dont le début a été provoqué par Ruysbroeck dès 1343, fusionne avec
elle en 1412, celle, rhénane, de Neuss, en 1430.
Ainsi, les tendances qui cheminent, s'entrecroisent, s'affirment au sein des grandes
E
familles religieuses qui se sont formées jusqu'au XIII siècle s'expriment-elles dans des
congrégations dont la variété brouille tout autant la carte spirituelle que la carte
territoriale du monde des réguliers.
7. L'ARMÉE DE L'ÉGLISE
Il est bon de compter les institutions ; elles prouvent la densité et la complexité de
l'encadrement du peuple chrétien ; et comme elles sont servies par des hommes, elles LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 41
suggèrent l'abondance de milices qui y accomplissent des fonctions déterminées. Mais
combien sont-ils, ces séculiers et ces réguliers que les fidèles côtoient chaque jour, en
chaque lieu, auxquels ils ont obligatoirement recours pour recevoir la grâce divine par
les sacrements, dont ils entendent la parole, qui les entourent de leurs sollicitudes
temporelles et spirituelles, tangibles ou invisibles, et dont les biens qu'ils ont offerts,
les redevances et les aumônes qu'ils versent, garantissent les revenus ? Aucune réponse
correcte ne peut être fournie.
L'accès aux ministères passe par la collation des ordres, dont les neuf degrés sont
comparés aux neuf cohortes d'anges : la tonsure, les quatre ordres mineurs, les trois
ordres majeurs (sous-diaconat, diaconat, sacerdoce), l'épiscopat. Beaucoup de clercs
ont simplement été tonsurés, afin de bénéficier des privilèges judiciaires et fiscaux du
clergé ; ils vivent dans le monde, se marient, pratiquent des métiers, à l'exception de
ceux qui sont estimés indignes de leur consécration. Les uns sont tonsurés enfants, les
autres adultes. À Rouen, on enregistre cent tonsurés par mois. Il en est qui reçoivent
Edes ordres mineurs. À Reims, au XIV siècle, la population comprend environ dix
1pour cent de bourgeois-clercs et, en 1351, sur les quatre cents feux de la paroisse
Saint-Pierre-le-Vieil, soixante-dix sont tenus par des clercs. Impossible de considérer
de tels clercs comme des vrais serviteurs de la religion.
Les clercs majeurs sont-ils 24 900 pour les 2 200 000 habitants attribués au royaume
2
d'Angleterre en 1377 après les épidémies ? Représenteraient-ils plus de un pour cent
de la population, et par leurs parentés, seraient-ils liés à une proportion sensiblement
plus élevée de familles ? La même estimation paraît convenir à la Bretagne. Elle est
comparable à ce que l'o n entrevoit des effectifs de la noblesse, tout au moins en
3 E
France et en Angleterre . Au XV siècle, des regroupements s'opèrent : prêtres du
4
bas-chœur dans les cathédrales, fraternités sacerdotales .
Les réguliers qui, entrant dans un monastère ou un couvent de frères, y font
profession après un an de noviciat, s'astreignent à respecter une règle qui définit leurs
obligations. La liste des formations monastiques est impressionnante ; mais il faut
noter que certaines sont localisées dans une région restreinte, comme les cent dix
prieurés de Saint-Florent de Saumur, dans l'ouest de la France, ou les cent trente
dépendances de Sahagun dans le nord-ouest de la péninsule ibérique. Et, surtout,
quels effectifs peuplaient ces maisons ? Les grands monastères ne reçoivent, plus au
E
XIV siècle, les centaines de moines que l'on attribue généreusement aux abbayes du
1. P. DESPORTES, Reims et les Rémois aux xiw et xiv< siècles, Paris, 1979, notamment p. 309-310, 339-340.
2. L'Angleterre représente probablement le meilleur observatoire. Les travaux de J.-C. RUSSEL et de Dom D.
KNOWLES sont repris par J.R.H. MOORMAN, Church Life in England in the Thirteenth Century, Cambridge, 1946, et
résumés par le même auteur dans A history of the Church in England, Londres, 1953, p. 95-112.
e e
3. Ph. CONTAMINE, in La Noblesse au Moyen Âge, xi-xv siècles, Paris, 1976. Introduction p. 31-32. Le nombre
des familles nobles se tiendrait entre 1 et 2 % de la population, soit 40 000 à 50 000 familles en France ; la proportion
de 1,7 % pour l'Angleterre en 1436 englobe la nobility et la gentry. La noblesse en Castille atteindrait 7,9 % de la
population.
E
4. À partir du début du XV siècle, apparition de fraternités ou consorces d'au moins dix prêtres dans de petites
localités du sud de la France. L'effectif clérical semble s'accroître à mesure que le siècle se déroule. Les 200 paroisses
du diocèse de Toulouse fourniraient 50 prêtres nouveaux par an et ce diocèse aurait 1 500 à 1 800 prêtres (M. FOURNIÉ
et J.-L. GAZZANIGA, « La paroisse dans le midi de la France à la fin du Moyen Âge ; éléments pour une enquête », in
Annales du Midi, t. 98, 1986, p. 387-411). UN A ? 4 2
haut Moyen Âge. L'ampleur de leurs églises, de leurs bâtiments ne doit pas être la
mesure de leur peuplement. Pour les abbayes bénédictines et cisterciennes d'Angleterre,
el'effectif moyen de vingt-cinq à trente moines est proposé vers la fin du XIII siècle ; il
serait moitié moindre chez les chanoines augustins et prémontrés. Les prieurés sont
habités par moins de dix moines, souvent par deux ou trois. Les convers qui étaient
associés à leur vie religieuse et qui travaillaient pour eux, souvent dispersés dans leurs
granges d'exploitation, ne correspondent plus à l'esprit du temps. Ils sont remplacés
par des domestiques (un pour deux moines à Norwich).
Les frères Mendiants se prêtent moins mal à l'évaluation. Chez les Prêcheurs un
couvent ne peut être installé qu'avec douze frères et un prieur. On peut distinguer les
grands couvents de plus de 100 frères, puis une série de couvents moins importants :
1
dans la province de Provence où 49 couvents furent fondés entre 1215 et 1295,
Montpellier a pu réunir 120 frères, Toulouse, Bordeaux et Narbonne une centaine.
Limoges, Marseille, Avignon et Cahors 80 et la population totale des religieux
dépasserait 2 000. Dans ces conditions, les estimations globales ne sont-elles pas trop
e basses, si l'on s'arrête à 10 000 dominicains et 30 000 franciscains à la fin du XIII
e
siècle ? Au XV siècle, dans une Bretagne où l'arrivée des Mendiants fut plus tardive,
y a-t-il un frère pour 1 000 à 1 400 habitants ? Ces religieux, qui ont renouvelé la
pastorale, sont souvent ordonnés prêtres. Leurs chapelles attirent les fidèles. Mais
chez les moines aussi, depuis l'exemple clunisien, le sacerdoce s'est beaucoup répandu.
Les sacrements sont mis, en abondance, à la disposition du peuple chrétien.
L'exemple anglais, mieux discernable grâce aux sources mais comportant tout de
même une part non négligeable d'hypothèse, offrirait, autour de 1300, 40 000 clercs
ou prêtres séculiers, 16 900 religieux (7 650 moines, 3 900 chanoines réguliers, 5 350
frères mendiants), 7 000 nonnes, 1 400 hospitaliers : environ 65 000 hommes et femmes
consacrés pour quelque trois millions d'habitants. C'est à dire deux pour cent de la
population du royaume ; plus concrètement, le clergé, à forte dominante masculine,
retiendrait un homme sur vingt-six Anglais de sexe masculin, soit un adulte sur une
quinzaine. Peut-on étendre cet ordre de grandeur à l'ensemble de la chrétienté latine ?
Encore n'a-t-on pas atteint tous les serviteurs de Dieu. Étrangers à toute classification,
des ermites se nichent dans les montagnes ou les forêts ; des reclus s'enferment à
l'intérieur ou aux portes des villes. La plupart, dont l'aventure est tout individuelle,
restent inconnus. Mais l'on ne saurait oublier que la tentation érémitique a
profondément marqué certaines régions, comme la Romagne et les Marches et que la toponymie
porta longtemps le souvenir de tel ermitage ou tel reclusoir.
1. M.-H. VICAIRE, « Le Développement de la province dominicaine de Provence (1215-1295) », in Les Mendiants en
e
pays d'oc au XIII siècle, op. cit., p. 35-77. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 43
II. LES PAPES ET LEURS ÉLECTEURS
À la tête de cette armée ecclésiastique insérée dans les unités les plus variées,
l'évêque de Rome est élu selon les dispositions successivement précisées en 1059-1060,
1179 et 1274. Grégoire X a profité de la cinquième session du concile œcuménique de
1
Lyon pour publier, le 7 juillet 1274, la constitution Ubi periculum . L'élection est
remise aux cardinaux, strictement égaux entre eux bien qu'il y eût des
cardinauxévêques, des cardinaux-prêtres et des cardinaux-diacres. Ils doivent se réunir dans la
ville où le pape est mort après un délai de dix jours ; à l'intérieur de l'édifice où le
pontife défunt a résidé, ils sont enfermés à clé dans une salle — le conclave ; la
nourriture leur parvient par un guichet ; toute communication avec l'extérieur n'est
tolérée qu'avec l'accord de tous les cardinaux et à condition de se rapporter à
l'élection. La vieille coutume du ralliement unanime à un candidat per inspirationem
peut abréger la désignation, mais l'interdiction de tout arrangement entre les électeurs
n'est pas conciliable avec la recherche du compromis, expressément admise en 1179.
La majorité des deux tiers des membres présents est requise. Les magistrats de la cité,
sous peine d'excommunication, jurent de faire respecter la clôture du conclave, de
veiller à ce que les officiers qui en assurent la garde ne servent qu'un seul plat par
repas au bout de trois jours, et seulement du pain, du vin et de l'eau si un résultat
n'est pas obtenu après cinq jours. Dès 1276, Adrien V suspend ce régime contraignant,
mais Boniface VIII le reprend et l'insère dans le Corpus juris canonici.
Les précautions de Grégoire X étaient justifiées : elles tendaient à raccourcir la
vacance du siège romain, à contraindre les cardinaux à une entente, à éliminer les
pressions. Mais elles étaient illusoires. Le compromis, admis comme procédure
possible, supposait une négociation entre les représentants de partis divergents au sein
du corps électoral. La division des cardinaux en factions rivales reflétait les intérêts
différents que les papes avaient favorisés, les complaisances qu'ils avaient manifestées ;
les cardinaux se rassemblaient selon leurs origines familiales, s'estimaient les
représentants des princes du siècle qui comptaient sur eux pour faire valoir leurs intérêts. La
présence de factions dans le collège des cardinaux explique le choix des pontifes et
souvent les fluctuations de leur politique temporelle. C'est sur le renforcement de
l'autorité centrale dans l'Église que les papes et leurs électeurs se rejoignent le plus
aisément.
1. Il concilio II di Lione (1274) secondo la Ordinatio concilii generalis. Edizione del testo e note, éd. A. FRANCHI,
Rome, 1965, p. 93-94. 4 4 UNA ?
1. LA SUCCESSION DES PAPES
De la mort de Grégoire X en 1276 à celle de Grégoire XI en 1378, c'est-à-dire en
l
cent deux ans, dix-sept papes se sont succédé .
Date de Fin du
l'élection pontificat
Innocent V
(Pierre de Tarentaise. Savoyard) 21 janvier 1276 22 juin 1276
Adrien V
(Ottobono Fieschi. Génois) 11 juillet 1276 18 août 1276
Jean XXI
(Pierre de Julien ou Ispanus. Portugais) 8 septembre 1276 20 mai 1277
Nicolas III
(Giovanni Gaetano Orsini. Romain) 25 novembre 1277 22 août 1280
Martin IV
(Simon de Brie. Français) 22 février 1281 28 mars 1285
Honorius IV
(Giacomo Savelli. Romain) 2 avril 1285 3 avril 1287
Nicolas IV
22 février 1288 (Girolamo Masci. Italien) 4 avril 1292
Célestin V
5 juillet 1294 (Pietro de Morrone. Italien) 13 décembre 1294
Boniface VIII
(Benedetto Caetani. D'Anagni) 24 décembre 1294 11 octobre 1303
Benoît XI
(Niccolo Boccasini. Italien) 22 octobre 1303 7 juillet 1304
Clément V
(Bertrand de Got. Français) 5 juin 1305 20 avril 1314
Jean XXII
7 août 1316 (Jacques Duèse. Français) 4 décembre 1334
Benoît XII
(Jacques Fournier. Français) 20 décembre 1334 25 avril 1342
Clément VI
(Pierre Roger. Français) 7 mai 1342 6 décembre 1352
Innocent VI
(Étienne Aubert. Français) 18 décembre 1352 12 septembre 1362
Urbain V
(Guillaume de Grimoard. Français) 28 septembre 1362 19 décembre 1370
Grégoire XI
(Pierre Roger de Beaufort. Français) 30 décembre 1370 27 mars 1378
La durée des pontificats est inégale : trois papes se succèdent de janvier 1276 à mai
1277, Adrien V ne régnant que trente-huit jours. De 1276 à la fin de 1294, l'Église
romaine reçoit huit chefs ; elle en a neuf en quatre-vingt trois ans, de l'élection de
Boniface VIII à l'ouverture du Grand Schisme (1294-1378). Le plus long règne, celui
de Jean XXII, couvre plus de dix-huit années (1316-1334) ; un seul dépasse dix années
1. Liste officielle dans Annuario Pontificio, édité à la Cité du Vatican. Il convient de noter que le dernier pape
nommé Jean avant Jean XXI avait régné de 1024 à 1032 ; il est considéré comme Jean XIX (alors qu'il aurait dû être
Jean XVIII) ; il n'y a pas eu de Jean XX. Quant aux papes Martin, il n'y en avait eu qu'un avant Martin IV, mais on
a inclus dans la même série les deux papes Marin (882-884) et (942-946). LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 4 5
(Clément VI : 1342-1352), mais six les approchent (Boniface VIII, Clément V, Benoît
XII, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI).
La volonté de hâter l'élection n'a pas empêché des vacances de se prolonger : six
mois entre Nicolas III et Martin IV ; dix mois et demi entre Honorius IV et Nicolas
IV ; onze mois entre Benoît XI et Clément V ; vingt-sept mois entre Nicolas IV et
Célestin V ; vingt-sept mois et demi entre Clément V et Jean XXII. Ces délais ne font
que refléter des crises.
2 . ÉLECTIONS DIFFICILES
L'attitude à tenir vis-à-vis de Charles d'Anjou qui, grâce aux papes d'origine
française, Urbain IV et Clément IV, avait obtenu l'investiture du royaume de Sicile,
vassal de l'Église romaine, et en avait réalisé la conquête, divise les cardinaux dont
les principaux appartiennent à de grandes familles romaines. Innocent V est élu en un
jour mais Charles le rencontre et le rallie à ses vues sur l'Italie ; le roi est lui-même à
Rome le gardien du conclave qui choisit Adrien V. Nicolas III, un Orsini, s'efforce
de dégager le Saint-Siège de l'influence angevine, mais le Français Martin IV se
conforme aux intentions du roi de Sicile. La confusion atteint son comble en
12921294 ; les cardinaux errent des palais romains à Rieti et à Pérouse ; le roi de Naples,
Charles II, les presse de faire taire leurs disputes ; ils portent leurs voix sur le pieux
moine Pierre qui a rassemblé autour de lui des « frères du Saint-Esprit » et qui s'est
retiré sur le mont Morrone ; peut-être le saint homme a-t-il cru bien faire en évoquant
les châtiments que Dieu, courroucé, pourrait déchaîner ; il devient Célestin V ; le roi
de Sicile s'impose à lui, fait venir les cardinaux dans son royaume, à Aquila, pour le
couronnement, l'entoure de conseillers et l'installe à Naples K
La querelle de Philippe le Bel avec Boniface VIII, le procès qu'il veut intenter
devant le concile général à sa personne puis à sa mémoire, au risque de mettre en
cause l'institution pontificale, confèrent un rôle majeur au roi de France au début du
eXIV siècle. Il paraît d'abord pris de vitesse : tout divisés qu'ils soient, les cardinaux,
peut-être avertis par Charles II, ont élu, onze jours après le décès de Boniface VIII,
Niccolo Boccasini, ancien maître général de l'ordre des frères Prêcheurs, créé cardinal
en 1298 par Boniface VIII ; Benoît XI, qui ne veut pas entendre parler du concile
général quoiqu'une ambassade française lui en réclame la convocation, cherche à
désarmer les adversaires de son prédécesseur par des apaisements ; il délie le roi de
toute sentence d'excommunication qui aurait pu le frapper, il accorde une absolution
générale dont il n'excepte que Guillaume de Nogaret qu'il somme de comparaître
devant sa curie. Sa mort inopinée, le 7 juillet 1304, interrompt toute procédure. Les
2
deux factions cardinalices apparues l'année précédente se heurtent avec vivacité ; les
« Bonifaciens » qui veulent préserver la mémoire de Boniface VIII et obtenir la
1. E.-G. LÉONARD, Les Angevins de Naples, Paris, 1954, p. 182-183.
2. G. LIZERAND, Clément V et Philippe le Bel, Paris, 1910, p. 12-42, à corriger par la notice « Clemente V » par A.
PARAVICINI BAGLIANI, Dizionario biografico degli Italiani, vol. 26, Rome, 1982, p. 1-16. 4 6 UN A ?
condamnation du coup de force d'Anagni sont menés par le propre doyen du collège,
Matteo Rosso Orsini et par Francesco Caetani ; les « anti-Bonifaciens », dirigés par
le jeune neveu du doyen, Napoléon Orsini, estiment indispensable une réconciliation
avec le roi de France. La première faction est forte de huit membres, la seconde de
sept ; trois autres cardinaux, malades ou en mission, ne participent pas au conclave.
Les magistrats de Pérouse n'appliquent pas les mesures de contrainte ; les cardinaux
aménagent des pièces séparées par des tentures, font circuler des serviteurs, commandent
leur ravitaillement. Un compromis est d'abord cherché, chaque faction avançant un
nom de la faction adverse. Le doyen s'y opposa. La solution de trouver un candidat
en dehors du collège cardinalice s'imposa alors. Les Bonifaciens suggèrent l'archevêque
de Bordeaux, Bertrand de Got. Napoléon Orsini se récrie. Il est possible qu'au début
de janvier 1305 le conclave ait été interrompu.
Les tractations qui se déroulèrent pendant l'hiver de 1305 restent obscures. Elles se
nouent vraisemblablement entre le gouvernement français, Napoléon Orsini et Bertrand
de Got. S'il est avéré que l'itinéraire de Philippe le Bel n'a pas coupé celui de
l'archevêque, il est difficile de croire qu'il n'y eut pas des échanges d'émissaires entre
eux. Ce qui est sûr, c'est que l'ambassade française, qui arriva à Pérouse à la mi-avril
1305, à la grande frayeur de tous, ne manifesta aucune opposition à la personne de
Bertrand de Got ; Napoléon Orsini, qui dut recueillir des promesses, fit volte-face et,
feignant un rapprochement avec son oncle, attira trois bonifaciens dans son parti. La
maladie mit hors de cause Matteo Rosso Orsini. La majorité était inversée. Il ne
restait que quinze votants ; le 5 juin 1305, après onze mois de palabres, Bertrand de
Got recueillit dix voix ; les cinq opposants se rallièrent. L'élu, prévenu du résultat en
Poitou au cours d'une visite de sa province, regagna Bordeaux et annonça, en sa
cathédrale, qu'il s'appellerait Clément
L'intervention du gouvernement français afin de clore la vacance du Siège pontifical
après la disparition de Clément V ne fut pas guidée par un dessein politique précis
mais par le souci de mettre fin aux rivalités de trois factions cardinalices qui se
déchiraient à cause de leurs intérêts particuliers. Clément V, par la constitution Ne
2
Romani de 1311 , avait stipulé que les autorités civiles de la ville où le conclave se
réunirait pourraient user de pressions modérées pour empêcher la dispersion des
er
cardinaux. Le pape étant décédé à Roquemaure, les cardinaux se retrouvèrent le 1
mai 1314 à Carpentras où « l'audience des lettres et causes apostoliques » se tenait
alors. Il y avait vingt-quatre électeurs, mais, avec dix représentants, le clan gascon,
que le pape avait créé en distinguant ses parents et ses compatriotes, était assez
3
nombreux pour interdire une élection aux deux tiers des voix sans son agrément . Les
huit Italiens de Napoléon Orsini et les autres cardinaux, dits français ou provençaux,
pensèrent débaucher quelques Gascons en proposant Guillaume de Mandagout qui
appartenait aux pays de la langue d'oc. Et, finalement, ce fut bien un candidat de la
France méridionale qui l'emporta en la personne de Jacques Duèse, de Cahors. Mais
1. J. FAVIER, Philippe le Bel, Paris, 1978, p. 397-402.
2. Clémentines, L. I, tit. VI, c. 3.
3. G. MOLLAT, « L'Élection du pape Jean XXII », in Revue d'histoire de l'Église de France, t. I, 1910, p. 34-49,
147-166. LES CADRES ET LES INSTITUTIONS DE L'ÉGLISE LATINE 47
plus de deux ans avaient passé, marqués par l'invasion des hommes d'armes gascons
venus chercher à Carpentras le corps de Clément V, par la dispersion des cardinaux
italiens et provençaux, par la menace d'un schisme de la part des Gascons groupés à
Avignon, enfin par l'entrée en scène du roi de France, Louis X, et du roi de Naples,
Robert. Louis X dépêcha son frère, Philippe, comte de Poitiers, qui réussit à
rassembler les cardinaux à Lyon ; Robert de Naples ne cachait pas sa préférence pour
un prélat qui fût favorable à ses intérêts. La mort de Louis X provoqua la reprise du
conclave : obligé de rentrer à Paris pour assurer la régence, Philippe de Poitiers
enferma les cardinaux dans le couvent des frères Prêcheurs, le 28 juin 1316 ; le comte
de Forez leur signifia que l'Église romaine avait besoin d'un chef sans retard ;
peutêtre cinq noms — un Gascon et quatre Provençaux —, furent-ils suggérés. Napoléon
Orsini s'entremit encore ; il fit accepter le « Provençal » Jacques Duèse par ses Italiens
et quelques Gascons en sorte que dix-huit voix se portèrent sur ce prélat, le 7 août
1316. Homme de la France méridionale qui, quoique divisée entre Gascons et
Provençaux, était majoritaire dans le collège électoral, né à Cahors dans le royaume
de France, ancien chancelier du roi de Sicile, celui qui se nomma Jean XXII s'avérait
un pape d'union, d'autant mieux admis qu'on le disait âgé et qu'on le considérait
1
sans doute comme un «pape de transition» . Ce ne fut pas la seule fois dans
l'histoire de l'Église qu'un pape de ce type bouleversa les prévisions et imposa sa très
forte personnalité.
3. ÉLECTIONS RAPIDES
e eLes aléas de la fin du XIII siècle et du début du XIV ne se renouvelèrent pas avant
1378. Les cinq successeurs de Jean XXII furent élus à Avignon. Ni le roi de France
ni le roi de Naples, comte de Provence, n'avaient de raisons pour les récuser.
L'empereur qui, dans le passé, avait pesé sur les choix des évêques de Rome et avait
même suscité des anti-papes, se trouva écarté à cause des longues vacances de l'Empire
ou parce qu'un souverain comme Charles IV de Luxembourg était la créature de la
curie apostolique. Louis de Bavière, rejeté par Jean XXII, soutenu par les théoriciens
de l'État tout-puissant, par les franciscains persécutés, provoqua bien, le 12 mai 1328,
l'élection par treize délégués du clergé romain et l'acclamation par le peuple du frère
mineur, Pietro de Corbara, auquel il imposa le nom de Nicolas V. Mais
l'antipape, intronisé et couronné à Saint-Pierre du Vatican, ne put qu'improviser une
administration fantôme ; il créa neuf cardinaux ; il fut reconnu par seize évêques,
2
tous franciscains . Comprenant qu'il n'existait qu'à cause de Louis de Bavière,
Nicolas V tenta de s'émanciper ; il ne l'accompagna pas quand les Allemands quittèrent
Rome, mais, obligé de fuir, il n'avait pas de partisans, il rejoignit son maître à Pise
au début de 1329, renouvela la condamnation de « Jacques de Cahors » comme
1. N. VALOIS, « Jacques Duèse pape sous le nom de Jean XXII », in Histoire littéraire de la France, t. 34, 1915,
p. 391-630.
2. Registre de Nicolas V in Lettres communes de Jean XXII, éd. G. MOLLAT, t. VII et VIII.