Une géographie populaire de la Caraïbe

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L’ouvrage propose une réflexion critique à la fois sur la géographie et sur la région caribéenne comme elle a trop souvent été enseignée et décrite. Pour ce faire, cet espace est appréhendé à la fois dans sa globalité et dans le détail, au travers de nombreuses études de terrain menées par l’auteur durant les dix dernières années (Suriname, Haïti, Cuba, etc.). Le géographe Romain Cruse rejette ici d’emblée le mythe de la neutralité en sciences humaines, qui amène trop de chercheurs à décrire le monde qu’ils étudient du point de vue des classes moyennes occidentales. Fort des années passées dans les quartiers pauvres et les villages de pêcheurs de Trinidad, de la Dominique ou encore de la Jamaïque, il choisit volontairement d’adopter le regard des classes populaires caribéennes – regard à la fois inspiré des observations sur le terrain et fondé sur un travail de recherche minutieux dans les bibliothèques universitaires de la région. La Caraïbe ainsi décrite n’est donc ni un éden touristique, ni un modèle de libre-échange, ni une région de forte croissance économique. On découvre plutôt des sociétés profondément divisées selon des clivages ethniques et sociaux hérités du colonialisme, des bidonvilles abandonnés derrière des décors de carte postale, la manipulation des masses par les élites locales et les investisseurs étrangers, et un regard différent sur la condition caribéenne contemporaine. Une condition qui se nourrit d’un environnement particulier, d’une histoire singulière et de traits démographiques propres tels que la créolisation et le pluralisme.
INTRODUCTION

LA GEOGRAPHIE POPULAIRE : NOTRE GEOGRAPHIE
LA GEOGRAPHIE POPULAIRE EN QUERELLE AVEC L’HISTOIRE OFFICIELLE
UNE APPROCHE CARIBEANOCENTREE
UNE GEOGRAPHIE DE TERRAIN
OBJECTIFS ET ORGANISATION DE L’OUVRAGE
PREMIERE PARTIE : LA CARAÏBE
CHAPITRE 1. QU’EST-CE QUE LA CARAÏBE ?
1. UNE « CARIBEANITE » DEFINIE DE L’EXTERIEUR
1.1 S’Y RETROUVER PARMI LES TERMINOLOGIES
1.2 LA CARAÏBE ET LES CANNIBALES
1.2.1 QUI ETAIT CANNIBALE DANS LA CARAÏBE ?
1.2.2 QUI FUT MANGE DANS LA CARAÏBE ?
1.2.3 CANNIBALISME ET IMPERIALISMES
1.3 OU SE TROUVENT LES LIMITES DE LA REGION CARAÏBE ?
2. QUI SE PERÇOIT COMME CARIBEEN ?
2.1 UNE QUESTION DE POINT DE VUE
2.2 LES CUBAINS ET LES AUTRES LATINOS CARIBEENS
2.3 LES ANTILLAIS DES DOM FRANÇAIS
2.4 IDENTITES MULTIPLES
2.5 LA CARAÏBE DE GOOGLE
3. UNE CARAÏBE OU DES CARAÏBES ?
3.1 LES WEST INDIES
3.2 LA CARAÏBE INSULAIRE
3.3 LA GRANDE CARAÏBE
3.4 LA CARAÏBE POLITIQUE DES REGROUPEMENTS REGIONAUX
3.5 UNE CARAÏBE EN CERCLES CONCENTRIQUES
4. CONCLUSION
CHAPITRE 2. L’ENVIRONNEMENT CARIBEEN
1. GEOLOGIE CARIBEENNE SIMPLIFIEE
1.1 L’APPARITION DU BASSIN CARIBEEN AU CŒUR DE LA PANGEE
1.2 LA PLAQUE CARIBEENNE ET LA FORMATION DE L’AMERIQUE CENTRALE
1.3 LES PETITES ANTILLES
1.3.1 ANTILLES VOLCANIQUES
1.3.2 ANTILLES CALCAIRES
1.3.3 CAS PARTICULIERS
1.4 LES GRANDES ANTILLES
1.5 LE PLATEAU DES GUYANES
1.6 L’INFLUENCE DE LA GEOLOGIE SUR LES SOCIETES CARIBEENNES
2. LES CLIMATS CARAIBEENS
2.1 LES FACTEURS CLIMATIQUES UNIFORMES A TRAVERS LA REGION
2.2 LES FACTEURS REGIONAUX CREANT LES SAISONS
2.3 LES FACTEURS LOCAUX GENERANT DES MICROCLIMATS
2.4 L’INFLUENCE DE FACTEURS COMPLEXES
2.5 LES OURAGANS CARIBEENS
3. LES GRANDS MILIEUX NATURELS DE LA CARAÏBE ET LEUR ETAT DE CONSERVATION
3.1 CLASSIFICATION
3.2 LE ROLE PROTECTEUR DES MANGROVES
3.3 LE CORAIL
3.4 LA DEFORESTATION ET SES ENJEUX
3.4.1 LA RESPONSABILITE DES COLONS EUROPEENS
3.4.2 LA RESPONSABILITE DES FIRMES MULTINATIONALES, EN
ASSOCIATION AVEC LES GOUVERNEMENTS LOCAUX
3.4.3 LA RESPONSABILITE DE LA POPULATION LOCALE
3.4.4 LE CAS PARTICULIER DE HAÏTI ET DE LA REPUBLIQUE DOMINICAINE
3.4.5 LES PARADOXES DU CAS PORTORICAIN : QUAND LES
INDUSTRIES POLLUANTES SONT BONNES POUR L’ENVIRONNEMENT
3.4.6 LE CAS DE LA GUADELOUPE
4. CONCLUSION
DEUXIEME PARTIE : LES CARIBEENS
CHAPITRE 3. LE DEPORTE AFRICAIN DEVIENT AFRO-CARIBEEN
1. LES DEPORTES
2. LES FILS DE CHAM ?
3. ESCLAVE SUR LES PLANTATIONS
4. RESISTER
4.1 LE MARRONNAGE A LA JAMAÏQUE
4.2 MARRONS CONTRE CREOLES EN HAÏTI : LES NON-DITS DE LA
REVOLUTION HAÏTIENNE
4.3 LE MARRONNAGE DANS L’IMMENSE INTERIEUR DU SURINAME
4.4 LES MARRONS DE LA DOMINIQUE
5. LA COMPLEXITE DES ALLIANCES : L’EXEMPLE DES BLACK CARIBS
6. DITS ET NON-DITS DE L’ABOLITION DE L’ESCLAVAGE
7. LE BASCULEMENT HISTORIQUE : L’AFFIRMATION DU « NOUS » AFRO-CARIBEEN
CHAPITRE 4. LES CARIBEENS D’ORIGINE NON-AFRICAINE
1. INDIENS DANS LA CARAÏBE
1.1 DERRIERE LA MIGRATION DES COOLIES
1.1.1 LES PLANTEURS A LA RECHERCHE DE NOUVEAUX ESCLAVES : LES COOLIES
ÉCONOMISER ET RENTRER
LE RECRUTEMENT ET LE DEPART DE CALCUTTA
DU CONTRAT AUX CONDITIONS DE VIE DES TRAVAILLEURS INDIENS SUR LES PLANTATIONS
LES HINDUSTANIS DU SURINAME
LA PETITE MINORITE DES INDIENS DE LA JAMAÏQUE
LES INDO-TRINIDADIENS
LA REFONTE DU SYSTEME DES CASTES
LES GROUPES MINORITAIRES
LES CARIBEENS D’ORIGINE EUROPEENNE
LES BLANCS CREOLES CHRETIENS
LES JUIFS
LES TOURISTES
LES ARABES DU LEVANT
LES RESCAPES DU GENOCIDE AMERINDIEN
LES ASIATIQUES NON INDIENS
LA CHINE ET LA CARAÏBE
LA MIGRATION DES HAKKAS : TOUJOURS PLUS AU SUD
LE TRANSPORT
SUR LES PLANTATIONS
SORTIR DES PLANTATIONS
LES EMEUTES ANTI-CHINOISES A LA JAMAÏQUE
LE RENOUVEAU DE LA PRESENCE CHINOISE DANS LA CARAÏBE
LES JAVANAIS
LES MIGRATIONS CONTEMPORAINES
LES VAGUES D’IMMIGRATION CONTEMPORAINE VERS LA CARAÏBE
L’EMIGRATION VERS LE NORD ATLANTIQUE
LES MIGRATIONS REGIONALES POUR CEUX QUI N’ONT PAS LES MOYENS D’ATTEINDRE LE NORD
MIGRANT DANS SON PROPRE PAYS
CHAPITRE 5. LA POPULATION CARIBEENNE CONTEMPORAINE : REPARTITION, COHABITATION ET (SUR)VIE ECONOMIQUE
REPARTITION SPATIALE DE LA POPULATION CARIBEENNE
REPARTITION REGIONALE
REPARTITION DE LA POPULATION AU SEIN DES TERRITOIRES CARIBEENS : LA PREDOMINANCE DES VILLES
LA VILLE CARIBEENNE TYPE : DE PLANTAPOLIS A PORT-AU-PRINCE
UNE VILLE CARIBEENNE CARICATURALE : PORT-AU-PRINCE
HISTOIRE DE LA VILLE, EVOLUTION DE SES FONCTIONS, DE SES QUARTIERS, ET EXPLOSION DEMOGRAPHIQUE
DENSITES
LA COURSE-POURSUITE ENTRE RICHES ET PAUVRES
LES PROBLEMES LIES A L’HABITAT URBAIN A PORT-AU-PRINCE : FRAGILITE, INFORMALITE, DESTRUCTURATION ET PRECARITE
LA DETERMINANTE DU GROUPE ETHNIQUE
TROIS CARAÏBES : LA CARAÏBE HISPANIQUE CLAIRE, LA CARAÏBE NOIRE, ET LA CARAÏBE INDO-CREOLE
GROUPES ETHNIQUES ET CLASSES SOCIALES : L’INERTIE DES ETHNOCLASSES ET DE LEURS ESPACES RESPECTIFS
PLURALISME OU CREOLISATION?
CREOLE, LANGUES CREOLES, CREOLITE ET CREOLISATION : LE SENS DES MOTS
PLURALISME ET SEGREGATION
DE QUOI VIT-ON DANS LA CARAÏBE CONTEMPORAINE?
LA DISPARITE DES REVENUS MOYENS DANS LA CARAÏBE
L’ECONOMIE CONTEMPORAINE CARIBEENNE : DE « BOOTSTRAP » AU PLAN AMERICAIN
LES ACTIVITES ECONOMIQUES DANS LA CARAÏBE CONTEMPORAINE : LOGIQUE DE CULTURE, LOGIQUE MINIERE, LOGIQUE D’OPACITE ET LOGIQUE DE RENTE
DES ECONOMIES STRUCTURELLEMENT DESEQUILIBREES
POUR UNE ANALYSE RATIONNELLE DE L’ECONOMIE CUBAINE
CONCLUSION
CHAPITRE 6. CULTURES CREOLES
LANGUES CREOLES
QU’EST-CE QUE LE CREOLE?
GEOGRAPHIE DU CREOLE
ÉCHELLE REGIONALE
ÉCHELLE FINE
ÎLES CREOLES SIMPLES
ÎLES CREOLES COMPLEXES
CREOLE CONTESTE ET CREOLE DOMINANT
LES FRONTIERES ENTRE CREOLE ET LANGUE COLONIALE
CONCLUSION : UNE LANGUE VIVANTE
CROYANCES, RELIGIONS ET SPIRITUALITES CARIBEENNES
LES LOAS HAÏTIENS DU VAUDOU, DES DIEUX CREOLES?
BOB MARLEY ET LES RASTAS DE LA JAMAÏQUE : ENTRE UNIVERSALISME ET AFRO-CENTRISME
LES MUSIQUES CREOLES ET LEUR RAPPORT AU POUVOIR DANS LA CARAÏBE
DYNAMIQUE DE LA MUSIQUE CARIBEENNE
KOMPA-DIREK ET KOUDYAY EN HAÏTI
LE SLACK JAMAÏCAIN ET LE PARTI CONSERVATEUR
LE CALYPSO TRINIDADIEN EST-IL RACISTE? MUSIQUE ET POLITIQUE A TRINIDAD
CONCLUSION
CONCLUSION

Sujets

Livres
Savoirs
Religions et spiritualité
Amérique du Sud
Colon
Environnement
Géographie
Musique
Politique
Reggae
République dominicaine
Sociologie
Tourisme
Kingston
Guyane
Climat
Haïti
Suriname
Amérique centrale
Volcan
Francophonie
Porto Rico
Esclavage
Fidel Castro
Antilles
Grandes Antilles
Géographie humaine
Corail
Mangrove
Bob Marley
Diaspora
Classe sociale
Dreadlocks
Bidonville
Hispaniola
Port-au-Prince
Impérialisme
Canne à sucre
Conquête
Amérindiens
Habitat
Dominique
Kompa
Offshore
Coolie
Topographie
Colonialisme
Négritude
Édouard Glissant
Walter Rodney
Dany Laferrière
Migration humaine
Migration
Raphaël Confiant
Patrick Chamoiseau
Plantation
Hydrographie
Marron
Levantin
Révolution haïtienne
Créole
Trinidad
Konpa
Vaudou
Croisière
Linton Kwesi Johnson
Identités
Exil
Duvalier
René Depestre
Noir (homonymie)
Pluralisme
Békés
Paradis fiscal
Identité
Howard Zinn
Ségrégation
Espace Caraïbe
Bobo Ashanti
Colonisation
Industrie minière
Christophe Colomb
Cuba
Émancipation
Duvaliérisme
Or
Diversité
Che Guevara
Marronnage
Hugo Chávez
Aimé Césaire
Cannibalisme
Martinique
Histoire
Créoles
Guadeloupe
Essaï
Jamaïque
Rasta
Operation Bootstrap
Jamaica Kincaid
Iles
Hindustani people
Comunidad del Caribe
Latinos
Mines
Movimiento rastafari
Sociologie, société et politique

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2014
Nombre de visites sur la page 28
EAN13 9782897122034
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0202 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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UNE GÉOGRAPHIE POPULAIRE
DE LA CARAÏBE
Romain Cruse
Collection EssaiMise en page : Virginie Turcotte
Maquette de couverture : Étienne Bienvenu
Photos de couverture et à l'intérieur : Romain Philippon
Correction et révision : Claude Rioux et Catherine Hurtubise
eDépôt légal : 3 trimestre 2014
© Éditions Mémoire d’encrier et Romain Cruse, 2014


Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
Bibliothèque et Archives Canada
Cruse, Romain,
1982Une géographie populaire de la Caraïbe
(Collection Essai)
ISBN 978-2-89712-202-7 (Papier)
ISBN 978-2-89712-204-1 (PDF)
ISBN 978-2-89712-203-4 (ePub)
1. Géopolitique - Caraïbes (Région). I. Titre.
F2183.C782 2014 320.1’209729 C2014-940218-X

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À Fred,
honneur et respect,
à François,
et à sa patience,
à Christelle et Lovely,
Sando et Yohan,
le sourire du quotidien,
à Marie-Nicole et Polo,
l’enseignement de la résistance,
à Romain,
le roi du contre-jour,
à Rico,
et son saxophone,
à ma filleule Najila,
et à ses parents Oba et Nashell
à Keyvan et Djanie…




Di daakes paat a di night
a when diay soon light
C’est au plus noir de la nuit,
que le jour se lève
Proverbe jamaïcain
Pati pa rivé
Partir ne veut pas dire qu’on est arrivé
Proverbe créole
En vain dans la tiédeur de votre gorge mûrissez-vous
vingt fois la même pauvre consolation
que nous sommes des marmonneurs de mots.
Des mots? Quand nous manions des quartiers de monde,
quand nous épousons des continents en délire,
quand nous forçons des fumantes portes,
des mots, ah oui, des mots!
Mais des mots de sang frais,
des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles
et des paludismes et des laves et des feux de brousse,
et des flambées de chair, et des flambées de villes…
Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous!
Aimé Césaire, Cahier d’un retour au pays natalINTRODUCTION
Je suis un fils des Caraïbes, mes fleuves sont l’Amazone, l’Orénoque et le
Mississippi!
Mes terres sont des volcans!
Honte à ceux qui disent qu’il s’agit d’une Méditerranée, la Caraïbe est autre chose,
c’est des continents explosés, c’est des croûtes terrestres qui se tordent, des
volcans qui ruminent et une gerbe d’océans!
Près de cinq millions de kilomètres carrés d’une vie explosive!
1Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes

La géographie a été pratiquée depuis des temps immémoriaux par l’homme pour organiser
les activités de la vie quotidienne : habitation, chasse, pêche, cueillette, agriculture,
spiritualité… Les sociétés amérindiennes de chasseurs-cueilleurs étudiées par Pierre
Clastres dans l’Amazonie connaissent ainsi parfaitement la répartition des plantes
nourrissantes et aménagent les environs pour leur permettre de croître ; ils sont en fait bien
2plus que de simples cueilleurs . De même, dès le début, l’agriculteur pense et organise
l’espace qu’il cultive en fonction de la qualité des sols, de l’ensoleillement, des plantes à
associer ou non et en fonction de bien d’autres critères géographiques. Le chasseur connaît
et répertorie les territoires des différents animaux et leurs migrations journalières et
saisonnières. En fonction de son mode de vie et de son organisation de l’espace
géographique, l’homme décide s’il enterre ses morts devant chez lui, s’il les brûle ou bien s’il
emporte leurs ossements dans ses déplacements. De même, il implante le camp ou le
village en fonction d’une lecture géographique déterminante de l’espace. L’homme est un
être géographique : ses conditions de vie sont et ont toujours été intimement liées à son
analyse de l’espace.
Les géographes « préhistoriques », ceux qui précèdent la période que les historiens
savent lire, celle de l’histoire écrite, doivent transmettre les connaissances géographiques
de l’espace à leurs descendants. L’anthropologue Richard Price a montré à travers son
étude des Noirs marrons du Suriname que la toponymie, les noms que l’on donne aux lieux,
peut être une façon de conserver et de transmettre l’histoire et la géographie dans une
3société sans écriture . À l’autre bout de l’échelle des climats, chez les Inuit de l’Arctique, on
considère ceux parmi les chasseurs qui maîtrisent la géographie complexe de ces régions
où les boussoles sont inutiles (le pôle magnétique est trop près) et où la lecture des astres
est souvent impossible (il fait jour pendant six mois) comme les « vrais hommes »,
c’est-à4dire les « hommes du territoire ». Certaines légendes disent même que les esclaves qui
avaient la connaissance de la géographie secrète du chemin de retour vers l’Afrique ne
5mangeaient pas de sel de leur vivant pour pouvoir faire ce voyage à leur mort … Dans ce
type de sociétés sans écriture, la connaissance géographique pouvait se transmettre par
bien d’autres moyens : objets gravés, contes ou bien plus simplement une transmission
directe aux enfants par la pratique des activités au côté des adultes, c’est-à-dire par
imitation. La connaissance géographique n’est ni une invention européenne qui remonterait
aux Grecs (à qui on ne se lasse pas de tout attribuer) ni une découverte récente à l’échelle
de l’humanité. Il est vrai par contre que, du point de vue européen, avec les Grecs, les
Romains et les Égyptiens, la géographie va devenir non seulement une science, mais elle
va surtout devenir une science coloniale. La « découverte » du géographe accompagnera de
près la conquête, à tel point que les deux termes sont parfois utilisés comme synonymes
dans l’historiographie européenne (la « découverte de l’Amérique »). Une science
géographique de tradition coloniale est née autour du bassin méditerranéen et s’y est
6développée en parallèle de l’émergence et de l’expansion du capitalisme . Depuis les
années 1970 et la dernière grande vague de décolonisation qui a directement concerné
l’Europe, des géographes ont cependant commencé à déterrer les travaux d’Élisée Reclus
(1830-1905) et à réfléchir à une géographie « postcoloniale », c’est-à-dire en rupture avec la
tradition coloniale de la discipline.La géographie populaire dont nous ouvrons la voie avec cet ouvrage se positionne sur
cette ligne de fracture. Dans la Caraïbe, l’acte de rupture le plus important, historiquement
7parlant, fut le marronnage . Nous choisissons donc de baptiser cette géographie populaire
dans le sang, par un acte symbolique de marronnage. Nous confions le soin de ce baptême
au poète martiniquais Aimé Césaire :
Tué… je l’ai tué de mes propres mains… Oui : de mort féconde et plantureuse… c’était la
nuit. Nous rampâmes parmi les cannes à sucre. Les coutelas riaient aux étoiles, mais on se
moquait des étoiles. Les cannes à sucre nous balafraient le visage de ruisseaux de lames
vertes […]. C’était un soir de novembre… et soudain des clameurs éclairèrent le silence.
Nous avions bondi, nous, les esclaves ; nous le fumier : nous les bêtes au sabot de
patience. Nous courions comme des forcenés ; les coups de feu éclatèrent […]. Alors, ce
fut l’assaut donné à la maison du maître. On tirait des fenêtres. Nous forçâmes les portes
[…]. La chambre du maître était grande ouverte […] et le maître était là, très calme […].
J’entrai. C’est toi, me dit-il, très calme… C’était moi, c’était bien moi, lui disais-je, le bon
esclave, le fidèle esclave […], et soudain ses yeux furent deux ravets apeurés les jours de
8pluie… je frappai, le sang gicla : c’est le seul baptême dont je me souvienne aujourd’hui .
Lorsque la rupture n’était pas possible, on pratiquait l’ironie féroce à travers les contes.
Le baptême de notre géographie populaire se poursuit ainsi à travers un récit recueilli sur
une petite exploitation agricole de Moore Town, dans les Blue Mountains jamaïcaines ; un
endroit où les Marrons ont résisté aux planteurs pendant des siècles. Les arbres autour sont
chargés de grosses pommes d’eau rouges et noires. Les pierres sont couvertes d’une
mousse verte épaisse. À perte de vue, on aperçoit les jardins dominés par des arbres à pain
gigantesques, des touffes de bambous et des vallées amenant l’eau des sommets vers le
Rio Grande qui coule en contrebas. Un âne est attaché à un jacquier. Wallace Sterling, le
« colonel » de ce village de Marrons, est assis sur un sac guano. Pendant qu’il parle, il
tourne la lame de son coutelas dans la terre brune. Sa main libre tient un vieux téléphone
portable enroulé dans un sac plastique. « Tu sais, quand on découvre la machine à coudre,
on abandonne vite la couture à la main. Les contes se perdent aujourd’hui à cause de la
télévision et de la radio. Le soir, ma mère nous en racontait ». Il rit en se remémorant ses
souvenirs. Les quelques villageois présents, assis sur une branche d’arbre, ont déjà les
yeux qui brillent. « C’est un vieil esclave qui, parvenu devant le planteur, s’incline devant lui
respectueusement : “Maître, que vous êtes beau, que vous avez l’air fort, vous me faites
penser à un lion!” Le maître, suffisant : “Un lion? Tu n’as jamais vu de lion, espèce
d’imbécile, tu es né sur cette plantation…” Le vieil esclave n’en démord pas : “Oui, Maître,
vous ressemblez à un lion, un lion blanc.” Le planteur, soudain dubitatif : “Où as-tu déjà vu
un lion, toi?” Le vieil esclave : “À l’instant, Maître, juste devant l’entrée de l’Habitation, j’ai vu
un grand lion, fort et élégant comme vous-même!” Le planteur renvoie son vieil esclave à la
tâche et se dirige vers l’entrée de l’Habitation, où il tombe nez à nez avec un âne, broutant
9paisiblement … »
LA GÉOGRAPHIE POPULAIRE : NOTRE GÉOGRAPHIE
La géographie populaire telle que nous l’entendons retourne à la source de l’esprit
géographique. Elle vise à servir les peuples, non les gouvernants. Cette géographie
emprunte en ce sens à un autre poète caribéen, le révolutionnaire cubain José Martí. Elle
est notre géographie, comme Martí embrassait du regard ce qu’il appelait Nuestra América
(notre Amérique) : l’Amérique des peuples et non pas l’Amérique des gouvernants et des
firmes.
La connaissance est tout ce qui compte. Connaître son pays et le gouverner avec cette
connaissance est la seule façon de le libérer de la tyrannie […]. L’histoire de l’Amérique, des
Incas jusqu’à aujourd’hui, doit être enseignée en détail même si les archontes grecs sont
négligés. Notre Grèce doit être la priorité sur la Grèce qui n’est pas la nôtre […]. Les
hommes d’État nationalistes doivent remplacer les hommes d’État étrangers. Que le monde
10soit greffé dans nos Républiques, mais que le tronc soit nôtre .
Comme le dit un jour André Gide, « on a tant rendu à César qu’il n’y en a plus que pour
lui ». Rendons donc aux peuples ce qui leur appartient.Notre géographie doit évidemment aussi beaucoup à l’historien étatsunien Howard Zinn.
Son Histoire populaire des États-Unis débute dans la Caraïbe, à Guanahani, au cœur de
l’archipel des Bahamas :
Frappés d’étonnement, les Arawaks – femmes et hommes aux corps halés et nus –
abandonnèrent leurs villages pour se rendre sur le rivage, puis nagèrent jusqu’à cet étrange
et imposant navire afin de mieux l’observer […]. Ces Arawaks des îles de l’archipel des
Bahamas ressemblaient fort aux indigènes du continent dont les observateurs européens ne
cesseront de souligner le remarquable sens de l’hospitalité et du partage, valeurs peu à
l’honneur, en revanche, dans l’Europe de la Renaissance, alors dominée par la religion des
papes, le gouvernement des rois et la soif de richesses […]. L’information qui intéresse
11Colomb au premier chef se résume à la question suivante : où est l’or?
Howard Zinn déclara, peu avant de mourir, qu’il aimerait que l’on se souvienne de lui
12comme de l’homme qui permit aux gens ordinaires d’éprouver l’espoir et la volonté d’agir .
Zinn était un historien né à Brooklyn d’une famille de modestes ouvriers juifs. Une histoire
populaire des États-Unis (2002), son œuvre principale, constitue à la fois l’un des meilleurs
ouvrages sur l’histoire des États-Unis et une formidable introduction à ce que Zinn nomma,
sans réellement définir ce terme, l’« histoire populaire ».
Notre géographie populaire s’inspire aussi de Walter Rodney, un enfant des classes
populaires du Guyana devenu brillant professeur d’histoire à l’Université des West Indies
(UWI) de la Jamaïque. Après ses études à Londres sur le commerce des esclaves, Rodney,
n’oubliant jamais ses origines, fit rapidement entendre sa voix, à l’université et dans la rue,
en enseignant aux étudiants et aux miséreux les bienfaits du socialisme et les préceptes du
Black Power.
Cet astucieux jeune homme mit à profit ses recherches et ses aptitudes à la communication
pour jeter à la poubelle de larges portions de l’histoire de la diaspora noire, réécrivant tous
les chapitres propres à une vision blanche du monde où l’esclavage et la colonisation
constituaient la norme […]. Walter Rodney fut le premier intellectuel ayant grandi en
Jamaïque – à défaut d’y être né – à apporter ses connaissances dans les bas quartiers du
13centre-ville et à leur donner une application pratique .
Après s’être rendu à la Conférence des écrivains noirs au Canada en 1968, Rodney sera
interdit de séjour à la Jamaïque, le premier ministre Hugh Shearer ayant déclaré à son
endroit : « Je n’ai jamais eu affaire à quelqu’un qui constitue une plus grande menace pour
14la sécurité de ce pays ». Cette décision déclencha les « Rodney Riots » : un groupe
d’étudiants ferma l’université, entama une marche de protestation vers la résidence du
premier ministre et fut rejoint sur la route par les foules des bidonvilles de Kingston. Cet
octobre 1968 jamaïcain causa une dizaine de morts et des millions de dollars de dégâts aux
infrastructures.
Notre géographie populaire doit aussi au psychiatre martiniquais Frantz Fanon. Né à
Fort-de-France en 1925, et mort d’une leucémie à l’âge de trente-six ans, Fanon fut l’un des
artisans de l’indépendance algérienne. Ses analyses lient les psychopathologies qu’il relève
en Algérie sur les colons comme sur les colonisés aux maux plus généraux des jeunes
sociétés indépendantes.
Ces jeunes pays ont accepté de relever le défi après le retrait inconditionnel de l’ex-pays
colonial. Le pays se retrouve entre les mains de la nouvelle équipe, mais en réalité il faut
tout reprendre, tout repenser. Le système colonial en effet s’intéressait à certaines
richesses, à certaines ressources, précisément celles qui alimentaient ses industries. Aucun
bilan sérieux n’avait été fait jusqu’à présent du sol ou du sous-sol. Aussi la jeune nation
indépendante se voit-elle dans l’obligation de continuer les circuits économiques mis en
place par le régime colonial. Elle peut, bien sûr, exporter vers d’autres pays, vers d’autres
zones monétaires, mais la base de ses exportations n’est pas fondamentalement modifiée.
Le régime colonial a cristallisé des circuits et on est contraint sous peine de catastrophe de
15les maintenir .
Il découlera de ces analyses une réflexion sur les sociétés dites indépendantes, qui
donnera naissance au courant des post-colonial studies ; courant dans lequel s’inscrit la
géographie postcoloniale.LA GÉOGRAPHIE POPULAIRE EN QUERELLE AVEC L’HISTOIRE OFFICIELLE
Toujours à la Martinique, source d’inspiration indéniable, notre géographie s’accorde à
merveille avec « la querelle avec l’Histoire » d’Édouard Glissant. « L’Histoire (avec un grand
H) est un fantasme fortement opératoire de l’Occident, contemporain précisément du temps
16où il était seul à “faire” l’histoire du monde . » Les livres d’histoire sont-ils des livres
d’histoires? Contester l’Histoire, avec un grand H, c’est ici contester l’histoire officielle, celle
qui est invariablement remise en cause par l’étude précise et par le recentrage du point de
vue. L’Histoire, c’est Christophe Colomb qui « découvre » (en géographe?) la Caraïbe et
el’Amérique à la fin du XV siècle. L’histoire, c’est des cartes de navigation chinoises datées
edu XIII siècle qui mentionnent déjà les côtes américaines de manière relativement précise.
L’histoire, en Chine, mentionne d’ailleurs un contact avec la Caraïbe en 1421 par
17l’intermédiaire de la flotte de l’amiral Zheng He … L’histoire, c’est aussi sans doute des
contacts répétés entre l’Afrique et l’Amérique bien avant que la flotte de Colomb n’aille s’y
18échouer par le plus grand des hasards . Si l’on considère les échanges récurrents attestés
19entre la Caraïbe et le reste de l’Amérique , il faut se rendre à l’évidence : contrairement aux
histoires qu’on nous raconte, l’Europe fut sans doute le dernier continent à entrer en contact
avec cette région…
L’Histoire nous raconte aussi que les Kalinagos (aussi appelés Caribes, Karibs ou
eCanibas) rencontrés par les colons européens dans la Caraïbe à la fin du XV siècle étaient
des cannibales craints par tous les peuples voisins. Le 11 décembre 1492, alors que
Christophe Colomb visite le nord de l’« Île espagnole », il écrit dans son journal à propos des
Amérindiens qui l’« accompagnent » (qu’il a en fait kidnappés par malice sur les premières
îles qu’il a visitées) :
On arrive presque à la conviction qu’ils sont continuellement molestés par des gens plus
entreprenants qu’eux-mêmes, car il est certain que toutes ces îles vivent dans la terreur
des Canibas. Je répète donc ce que j’ai déjà dit plus d’une fois, à savoir que Caniba n’est
20autre chose que « peuple du Grand Khan » et que ce dernier ne doit pas demeurer loin
d’ici. Il doit posséder des navires, qui viennent sans doute jusqu’ici, pour faire des
prisonniers ; et comme ces derniers ne retournent jamais chez eux, on croit qu’ils ont été
21dévorés. De jour en jour nous comprenons mieux ces Indiens…
22Cette scène est aussi évoquée par le second de Colomb dans son journal . Quelques
jours plus tôt, à la vue de l’île d’Haïti (nom amérindien de l’île rebaptisée par Colomb « Île
espagnole »), celui-ci écrivait :
Les indigènes que nous avons à bord commencent […] à faire preuve d’une grande
inquiétude. Ils nous font comprendre que cette terre a pour nom Haïti et qu’elle est peuplée
d’hommes féroces et forts armés, appelés « cannibales ». Selon ce que nous croyons
interpréter de leurs longues mimiques, les habitants de cette île, qui est fort grande, partent
en expédition contre Cuba et les autres régions, s’emparent des prisonniers et les font rôtir
pour les déguster dans des festins. Nous avons trouvé cette nouvelle bien extraordinaire. Et
l’amiral, immédiatement, énonça avec gravité que ces gens devaient être à coup sûr ces
23monstres à un seul œil et à queue longue et poilue dont parlent les chroniques .
Aussi farfelues qu’elles puissent sembler, ces histoires ont visiblement servi de base à
l’historiographie officielle européenne. Des livres universitaires, des livres scolaires et des
musées (y compris dans la Caraïbe) et jusqu’aux films à succès nous montrent les
Kalinagos comme des cannibales. Or, cette histoire n’est pas seulement improbable, elle fut
surtout bien commode puisque la reine Isabelle d’Espagne, le 30 octobre 1503
donne la permission […] à toute personne sous mon commandement […] de capturer ces
cannibales pour les emmener dans une autre terre ou une autre île, nous payant la part qui
24nous est due, et ce, pour que ces cannibales soient vendus […] au profit de chrétiens .
Dès lors que l’on abandonne l’histoire officielle et que l’on donne la parole à l’historien
péruvien Hernan Horna, qui écrivit La conquête des Amériques vue par les Indiens du
Nouveau Monde, on découvre une autre perspective :
Les Canibas ont été les plus méconnus et les plus calomniés […]. Dire avec certitude
lesquels étaient des Canibas proprement dits et lesquels étaient appelés ainsi par les Blancspour justifier leur violence contre les Indiens constitue un grand problème historiographique
et interdisciplinaire. Les Canibas ont été les plus difficiles à soumettre à l’homme blanc dans
les Caraïbes. Ils ont d’abord donné refuge à des Indiens et ensuite à des esclaves africains
qui avaient échappé à la domination européenne. Malgré tout, ce furent eux les héros de la
25résistance Caraïbe .
Histoire et histoires se racontent indifféremment dans des livres écrits par des historiens
et dans des romans racontés par les acteurs de l’histoire. Phillip Baker est un Jamaïcain qui
a participé dans les années 1970 à l’épopée des gangs (posse) de Kingston aux États-Unis,
et qu’il raconte dans son roman Rasta Gang. La narration commence peu après son arrivée
à New York, en tant que jeune étudiant. Sa « querelle avec l’Histoire » se déroule dans une
salle de classe du Bronx, entre un élève jamaïcain fraîchement immigré et un professeur juif
américain, au sujet des histoires des uns et des autres :
Les yeux se sont écarquillés et les mâchoires se sont allongées de plusieurs crans […].
Jerome était debout. Il a enlevé son bonnet avant d’agiter fièrement son épaisse broussaille
de dreadlocks descendant jusqu’à la taille. Ses cheveux sont tombés le long de son corps
comme les racines d’un arbre mises à nu […]. À cette époque, voir quelqu’un porter des
dreadlocks, c’était aussi effrayant que si le diable avait descendu la rue en agitant sa
fourche […]. [Le professeur] Spielberg s’est caressé le menton, le souffle coupé par ce qui
semblait être sa première rencontre avec un Rastafarien.
Jerome a commencé :
‒ Je sais que mon apparence peut paraître étrange à beaucoup d’entre vous. Je n’ai pas
l’intention de m’en excuser […]. Mon visage reflète celui de l’oppression, je suis irréductible
et invaincu…
Spielberg l’a interrompu :
‒ Ça n’est pas l’endroit pour professer vos idéaux révolutionnaires.
Sa voix était brutale. Jerome a protesté :
‒ Quatre cents ans passés à opprimer mon peuple, et maintenant vous voulez me réduire
au silence. Mais on ne peut pas faire taire les Rastas. C’est la seule religion qui guide les
pauvres et apprenne aux Noirs à se dégager de l’oppression coloniale.
‒ La première règle de toute religion c’est de respecter son prochain.
Jerome a craché :
‒ Ce n’est pas avec les beaux sourires […] hypocrites de Babylone qu’on obtiendra le
respect. […]
‒ Babylone! (Le front de Spielberg s’est plissé. Il s’est levé, scandalisé.) Je vois mal
comment je pourrais incarner Babylone alors que mon peuple a été persécuté pendant des
années.
‒ Votre peuple? (Jerome le regardait âprement dans les yeux.) Ça n’est pas votre peuple
[…]. Les Juifs originels, c’est nous.
‒ Absolues foutaises. (Le ressentiment avait durci la voix de Spielberg.) Je suis certain que
vous découvrirez que les Juifs sont les israélites originels. Le mouvement rastafari a
démarré en Jamaïque, dans les taudis de Kingston, d’après les enseignements de Marcus
Garvey, leur prophète, et Haïlé Sélassié, qu’ils prennent pour Dieu.
Jerome a agité les mains en signe de protestation.
‒ Sang, Babylone. Que le feu et le soufre brûlent les méchants.
La classe s’est mise à hurler de rire. […]
‒ Vous êtes un jeune homme très impertinent […] et contrairement […] aux enseignements
mal intentionnés qu’on vous a prodigués, je vous assure que l’histoire des Juifs remonte à
plus de cinq mille ans…
‒ Propagande! a hurlé [Jerome] Spence. Le Juif originel, c’est l’homme noir. Abraham,
Moïse, David, et Jésus-Christ. C’étaient tous des Noirs.
La sonnerie a retenti au beau milieu de ce qui promettait d’être une discussion très chaude.
Les élèves ont foncé vers la porte, comme si une alerte au raid aérien venait de se26déclencher .
Comme le conclut Édouard Glissant, « l’histoire a son inexplorable, au bord duquel nous
27errons éveillés ». Depuis l’île voisine de Sainte-Lucie, le prix Nobel de littérature Derek
Walcott a pour sa part déclaré dans un poème : « J’ai rencontré l’Histoire une fois, mais elle
28ne m’a pas reconnu »…
La géographie populaire ne pourra donc pas se construire sur l’histoire officielle. Le jour
de décembre 1957 où lui fut remis le prix Nobel de littérature, Albert Camus déclara en ce
sens que « le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne
peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui
29la subissent […] ».
UNE APPROCHE CARIBÉANOCENTRÉE
De notre point de vue, la géographie française gagnerait à tirer plus d’enseignements de
l’approche du géographe, économiste et politologue Gérard Dussouy. Au sein de la
géographie française, il fut l’un des pionniers de la remise en cause du mythe de la
neutralité scientifique, mythe qu’il fait remonter à l’ethnocentrisme du siècle des Lumières
(dont le simple nom en disait déjà long en la matière). « Tout récit a une couleur, comme
toute théorie a un horizon qui les situe tous les deux et qui précise à priori leurs limites dues
30à la subjectivité de leur auteur . » Autrement dit, malgré toute la rigueur scientifique dont il
peut faire preuve, un chercheur ne fait que présenter, à travers ses écrits, un point de vue
argumenté ; point de vue qui dépend du positionnement de l’auteur vis-à-vis du sujet étudié.
31« Au bout du compte, tout regard sur le monde est ethnocentrique, voire égocentrique . »
C’est inévitable, le regard part d’un point de vue. Et un objet ne présente pas les mêmes
facettes selon le point de vue depuis lequel on l’observe. On peut résoudre partiellement ce
32dilemme à la manière de Dussouy (ou encore de Michel Foucher, par exemple ), en ne
présentant pas une vision géopolitique du monde, mais les visions géopolitiques émanant
des principaux centres (l’Europe occidentale, les États-Unis, le Brésil, l’Inde, etc.). Mais
l’analyse de ces visions ne peut échapper au point de vue de l’auteur. Une autre approche
partielle consiste à présenter la réalité du point de vue des différentes classes sociales.
C’est l’approche de notre géographie populaire, qui met l’accent sur la vision des plus
nombreux, en soulignant en quoi cette vision diffère de la vision des classes moyennes et
des classes aisées. Pour l’étude de la région caribéenne, nous avons combiné cette
approche avec une approche caribéanocentrée, pour contrebalancer les études
européanocentrées qui sont nombreuses sur ce sujet.
Dans la Caraïbe, notre géographie populaire est nourrie par de nombreux courants de
pensée et des auteurs évoqués plus haut (Aimé Césaire, José Martí, Édouard Glissant,
Frantz Fanon, Derek Walcott), et bien d’autres qu’on ne pourra citer ici par souci de
concision (C.L.R. James, Norman Girvan, etc.). Le prix Nobel d’économie Arthur Lewis,
33originaire de l’île caribéenne de Sainte-Lucie , est une autre influence notable. Né à
Castries en 1915, Arthur Lewis est une figure caribéenne emblématique, mais ambiguë. Son
œuvre débute sur un questionnement simple et nécessaire : alors que l’économie agricole
locale s’effondre et que la productivité agricole dans la Caraïbe est extrêmement faible,
quelles solutions envisager pour développer ses économies et réduire le chômage? En
réfléchissant sur le cas de sa région natale, Arthur Lewis sera le pionnier de l’économie du
développement. Partant d’un point de vue radicalement anticolonialiste et plutôt populaire (il
34faut sortir de la dépendance agricole et du travail domestique non productif) , Lewis
glissera malheureusement vers une promotion du système de domination néolibéral mis en
place par les États-Unis à partir de la fin des années 1940 à Porto Rico : l’industrialisation
35par invitation . Sur les conseils du prix Nobel d’économie de la région, de nombreux
gouvernements caribéens mirent en place les mesures destinées à attirer les capitaux
étrangers dès leur accession à l’indépendance – mesures correspondant exactement aux
besoins des capitalistes étrangers, notamment nord-américains, et malheureusement peu à
36ceux des sociétés locales . La Caraïbe basculait ainsi d’une dépendance à une autre.
La critique de la théorie de Lewis nous amène ici à une autre influence importante denotre géographie populaire de la Caraïbe. Il s’agit du courant universitaire gravitant autour
du New World Movement, et qui fut basé à l’Université des West Indies, entre la Jamaïque et
Trinidad. Alors que les réflexions d’Arthur Lewis lançaient le domaine foisonnant (et lucratif)
de l’économie du développement, ce groupe d’universitaires de l’UWI commença à réfléchir
au « mal développement ». Il sortit de cette réflexion la première théorie économique
« indigène » expliquant le fonctionnement de l’économie caribéenne : la théorie de
37l’économie de plantation . Les sociétés caribéennes indépendantes demeurent pour la
plupart des sociétés de plantation. Leurs économies contemporaines peuvent au mieux être
décrites comme des économies de plantation modifiées, c’est-à-dire des économies dans
lesquelles les changements sectoriels superficiels (diversification dans le tourisme ou
l’industrie) qui se sont produits depuis l’indépendance n’ont pas entraîné de changements
structurels profonds : la production se fait toujours pour le compte d’entreprises étrangères
au territoire. Il est aussi ressorti plus ou moins directement de cette école une thèse de
38doctorat exceptionnelle de la Trinidadienne Taïmoon Stewart . Grâce aux exemples très
détaillés de plusieurs pays caribéens, cette thèse démolit scientifiquement l’histoire du
« développement » telle qu’elle a été présentée par l’Occident depuis la Seconde Guerre
39mondiale . Ce travail doctoral montre comment ce développement est le fondement d’un
discours ayant accompagné une série de politiques destinées à l’enrichissement des
centres de l’économie mondiale, au détriment des pays pauvres nouvellement indépendants
– une description qui n’est pas différente de celles faites par d’anciens acteurs de ce
40 41système ou encore par les plus grands spécialistes européens .
Les influences de cette géographie populaire sont multiples et on ne saurait toutes les
citer ici. Il convient cependant d’y ajouter la source d’influence la plus déterminante : ceux
que Howard Zinn appelle les « gens ordinaires » et avec qui nous avons vécu dans les
quartiers populaires de Tunapuna (Trinidad), Bull Bay (Jamaïque), Soufrière (Dominique) et
Fort-de-France (Martinique) durant les dix dernières années. J’ai cherché ici à présenter la
géographie de la Caraïbe de leur point de vue.
UNE GÉOGRAPHIE DE TERRAIN
Surtout, cette géographie populaire n’est pas une géographie de bureau. Elle part d’un
constat, le constat appris sur les bancs de l’université que « la géographie se fait avec ses
pieds » – référence à l’indispensable travail de terrain qui fait la qualité des publications. On
sent à la lecture de la Géographie universelle d’Élisée Reclus, l’un des pères fondateurs de
la géographie française, que l’espace n’est pas pour lui une notion abstraite. Engagé au
début de sa carrière par la maison Hachette pour la rédaction de guides, « Reclus parcourt
la France, essentiellement à pied. Carnets de notes en main, il observe et dessine. Il ne se
contente pas des bibliothèques, il veut voir de ses yeux, étudier les paysages dont il doit
42 »parler . Il en va de même de sa description de l’Amérique, où il accoste en 1853 après
s’être engagé comme cuisinier sur le bateau faisant la traversée. La géographie populaire de
la Caraïbe est basée sur une approche concrète du terrain caribéen.
Observons un instant cet Européen (pantalon léger blanc, polo de marque française,
casquette) conduisant une voiture de golf sur un gazon anglais vert tendre. Autour de lui
s’étend une vue panoramique splendide sur les îles Grenadines. Nous sommes sur les
hauteurs du terrain de golf d’un resort, un hôtel tout inclus de luxe qui occupe la moitié de
l’île de Canouan. À nos pieds s’ouvre une sublime baie de sable blanc au milieu de laquelle
sont disposés de petits chalets en bois sur pilotis, reliés au rivage par des pontons construits
au ras de l’eau calme du lagon. Les teintes foncées du bois précieux se marient
merveilleusement à la couleur chaude du sable et le dégradé de bleus de la mer. Dans ces
chalets, le visiteur fortuné – au-delà d’un certain prix, le touriste devient un « visiteur » –
pourra se faire masser avec des pierres chaudes par une employée jamaïcaine ou
barbadienne. Pour le mener jusqu’à ce lieu vendu comme un éden, un pilote viendra le
chercher en avion directement à l’aéroport international de Saint-Vincent. « Il est toujours
délicat, explique un employé de l’hôtel, de peser ces passagers avant de les embarquer.
43Mais ils sont souvent très gros et les avions sont tout petits . » Ici-bas, toute chose a un
prix et le coût du transfert est proportionnel au poids du passager. Chacune des villas louéeseautour de l’hôtel a été réalisée par un designer italien. Une petite église du XVI siècle a
même été rapportée d’Italie, pierre par pierre, « pour donner un cachet à l’endroit », dit la
44brochure de l’hôtel …
De l’autre côté de la mer, dans le centre-ville délabré d’une capitale des Grandes
Antilles, les murs qui tiennent encore debout offrent un dégradé de gris, de vert et de noir
pétrole. La route est défoncée, comme si elle avait été récemment pilonnée. Des arbustes
chétifs poussent au travers des fenêtres et sur les toits de quelques bâtiments éventrés. De
jeunes hommes maigres au torse nu sont assis sur un muret. Ils fument de l’herbe en
écoutant un titre en vogue de la musique locale sur un téléphone portable. Chèvres et
cochons se disputent un tas d’ordures, débordant sur le trafic automobile nerveux et une
foule de piétons. Au bord de la route, dans l’indifférence générale, un homme est allongé par
terre dans l’eau sordide du caniveau. Le crack et la faim. À Kingston, en Jamaïque, les villas
de Beverly Hills offrent une vue imprenable sur la misère du centre-ville. Au loin, au bord de
la baie de Port-Royal, on distingue aussi nettement des nuages noirs s’élevant au-dessus du
bidonville de Riverton, qui jouxte la décharge de la ville. On y brûle des pneus hors d’usage
45pour en récupérer les câbles en acier fin . À Riverton, tout se récupère et tout se recycle :
vêtements, métaux et même les poulets que les éleveurs jettent là en cas d’épidémie. C’est
le célèbre Riverton chicken, qui se revend assaisonné et boucané sur le bord des routes.
Les restes de produits frais récupérés servent à élever des cochons. Les enfants souffrent
d’asthme à cause de la fumée, mais ils ont de quoi manger grâce à l’économie informelle de
la récupération et du recyclage. À leur entrée dans l’enceinte de la décharge, les
camionsbennes sont pris d’assaut par des hordes de jeunes qui seront ainsi les premiers à pouvoir
trier les déchets. Sur le tas d’immondices géant, baignant dans une odeur insupportable, des
abris de fortune permettent d’échapper au soleil étourdissant entre deux convois. Allongés
sur un lit d’ordures, sous des bâches récupérées sur lesquelles on peut encore lire « USAID,
from the American people », ces parias peuvent voir le soleil se refléter sur les grandes
46baies vitrées des villas cossues de Beverly Hills .
La Caraïbe, c’est avant tout une mer. Observons à présent ce père et son fils, originaires
de Floride, assis à l’arrière d’un puissant hors-bord, dans des chaises spécialement
équipées pour la pêche au gros. Le pilote du bateau est lui aussi nord-américain. Seuls les
deux garçons d’équipage sont nés dans l’île voisine de Sainte-Croix. Une profonde fosse
marine remonte au nord des îles Vierges, repoussant les eaux froides des profondeurs vers
la surface. Ce courant charrie avec lui une masse de petits poissons. C’est là qu’aiment
chasser les espadons géants. L’odyssée solitaire du vieux Santiago d’Ernest Hemingway,
qui lutta trois jours et deux nuits durant au large de Cuba contre un gigantesque marlin, est
bien loin. Le vieux manque de mourir dans cette bataille épique où ses forces le lâchent petit
à petit à mesure que le poisson géant entraîne toujours plus au large sa rustique
embarcation à voile. Il ressort de cette épopée un respect mutuel entre l’homme et la nature,
qui s’affrontent dans un combat équilibré. « Tu veux ma mort, poisson, pensa le vieux. C’est
ton droit. Camarade, j’ai jamais rien vu de plus grand, ni de plus noble, ni de plus calme, ni
47de plus beau que toi . » La partie de pêche du père et du fils sur le Lion of the Seas, au
large des îles Vierges, se joue dans un autre registre. La journée a coûté plus de 250 dollars
par personne et le capitaine conserve les prises. Les énormes moulinets dorés emportent
des centaines de mètres de fil à pêche dernier cri et les cannes en carbone absorbent les
coups de tête rageurs de l’animal. Le père tire le poisson piégé avec un rire nerveux ; le fils
prend en photographie ses bonds désespérés hors de l’eau. Les deux garçons d’équipage
attendent patiemment. L’un tient une gaffe dans sa main, l’autre se positionne discrètement
près du père et de sa canne, pour l’aider en cas de faiblesse. La glacière remplie de
bouteilles de bière résonne au rythme des lentes secousses du bateau. Les boîtes de pêche
débordent de leurres en plastique de toutes tailles et couleurs. Le frigidaire de bord garde au
frais deux bouteilles de champagne et une rangée de sandwichs épais. Le bateau est
spacieux. Les fosses sont sondées et les bancs de poissons traqués au sonar. Le tout
propulsé par deux moteurs de 300 chevaux et protégé du soleil par d’épaisses couches de
crème solaire.
Changement de décor. Nous sommes désormais à bord d’un gommier, dans le canal dela Dominique. Un oncle et son neveu, originaires du village de Soufrière, arrivent à la bouée
numéro 24, un dispositif de concentration des poissons (DCP) mis en place à une vingtaine
de kilomètres de la côte. Il a fallu plus d’une heure à l’unique moteur de 30 chevaux pour
pousser la barque jusque-là. La houle secoue l’embarcation. On s’arrête régulièrement
manger des biscuits secs et du poisson frit pour se remplir le ventre et ainsi prévenir le mal
de mer. Le temps est plutôt beau, mais le ciel est couvert. À l’horizon, un amas de nuages
épais déverse son contenu sur le relief escarpé de l’île. La lumière laisse présager une
bonne pêche. D’autant plus qu’on entend rapidement le bruit typique produit par les
nageoires des poissons volants qui planent au-dessus de l’eau. On en attrape quelques-uns
à l’aide d’une petite ligne avant de les attacher vivants sur des hameçons de la taille du
poing. La ligne en nylon épais est reliée à une cinquantaine de mètres de corde, attachée à
une bouée qui est jetée par-dessus bord. Les poissons volants sont le péché mignon des
thons. Une des bouées ne tarde pas à se dresser et partir en flèche vers le large. Le moteur
tousse immédiatement et l’embarcation se rue à la poursuite du poisson. La bouée est
attrapée au vol et rattachée à une corde longue d’une centaine de mètres. Le combat peut
commencer. Le poisson qui vient d’être piqué jette toutes ses forces dans la bataille et
plonge au plus profond du bleu de la mer, tout en tirant l’embarcation vers le grand large.
Les mains sèches serrent la corde salée. Au premier contact on estime le poids du
combattant. Première certitude, il est plus lourd que le pêcheur. Du mollet aux avant-bras,
tous les muscles de celui-ci sont contractés, donnant à son corps une pose arquée de
cavalier. Les regards graves se concentrent sur l’endroit précis où la corde disparaît,
derrière le miroir de la surface. Un mètre de pris, quinze de perdus. On recommence
inlassablement jusqu’à ramener l’animal d’une centaine de kilos à la surface, et le plus
rapidement possible à distance du harpon. Un jet précis qui fait rouler le bateau sur le côté.
Malgré un dernier départ violent, le bouillonnement rouge indique que le combat touche à sa
fin. Hissé à bord à la force des bras, l’animal est achevé d’un coup de boutou (sorte de
massue) sur le haut du crâne avant d’être calé sous un tapis de feuilles sèches de bananier.
Les pieds nus s’agitent déjà au fond du bateau et on démêle les cordages. Les thons jaunes
de cette taille chassent en groupe et il devient de plus en plus rare de tomber sur un banc.
Avec une belle pêche, la famille mangera du poisson toute la semaine. On payera aussi
l’écolage des enfants et quelques courses. Le métier reste dangereux. Le 12 juillet 2012,
48trois pêcheurs jamaïcains quittent la côte sud de leur île à la recherche de red snappers
sur une embarcation comparable. Soudain le moteur s’arrête. Malgré les nombreuses
tentatives, l’engin ne redémarre pas. Le chef d’équipage tente une réparation de fortune en
pleine mer. Mais le moteur finit par lui échapper des mains et disparaît dans les profondeurs.
Pris par les vents et les courants, le canot va dériver durant dix-huit jours avant d’approcher
des côtes du Yucatán mexicain. Là, une équipe de garde-côtes récupérera les trois hommes
49exténués . Une épopée similaire a été très médiatisée quelques mois plus tôt, en mars
2012. Un orage approche, la mer devient grise et il fait subitement sombre. Un rideau d’eau
se referme sur la mer. Le bruit des moteurs est étouffé par le vacarme de l’avalasse. Le petit
canot de pêche s’éloigne de la flottille et du bateau mère, qui porte à son bord le stock
d’essence permettant d’aller pêcher dans les hauts-fonds, très au large. Sans boussole ni
GPS, à force de chercher le bateau mère et de tourner en rond, le petit moteur du canot finit
par être à court de carburant. Lorsque le déluge cesse enfin, l’horizon est net. Aucun navire
en vue. Une longue dérive de plusieurs semaines s’ensuit. Cette fois là, seuls deux des trois
50pêcheurs reviennent vivants .
À quoi ressemble la vie d’un Caribéen moyen? Difficile de répondre à cette question tant
est grande la variété des façons de gérer la survie économique dans ces conditions. Barry
est un Trinidadien en fin de quarantaine. Son nom de famille a une sonorité espagnole, mais
sa couleur de peau le classe dans la catégorie des Indo-Trinidadiens. C’est un homme
joyeux que les difficultés quotidiennes ne semblent pas atteindre. Il a grandi avec huit frères
et sœurs dans une maison construite par son père, à Tunapuna, entre l’autoroute et la route
rapide pour les bus. Depuis le décès des parents et de deux sœurs, il vit avec deux de ses
frères dans la maison familiale. Si le mobilier se limite au strict nécessaire, on trouve par
contre des cages à oiseaux accrochées aux murs partout dans les chambres, le salon, la
véranda, dans la cour et jusque dans la douche. La porte n’a pas de serrure, les jalousieslaissent passer un courant d’air permanent, et les occupants vivent au son du chant de ces
dizaines de petits oiseaux. Le dimanche après-midi, après la longue messe matinale, Barry
pose son hamac dans la forêt du Northern Range. Avant de se reposer, il attache aux
branches d’un arbre des baguettes faites de feuilles de cocotier et enduites de la colle
blanche qui s’échappe des troncs d’arbres à pain incisés. Entre ces pièges, il dispose une
cage enfermant un de ses oiseaux. Lorsqu’un autre oiseau de la même espèce entend le
chant du captif, il vient le séduire ou l’attaquer, selon son sexe. Sautant de branche en
branche dans sa parade, il finit invariablement par poser ses pattes dans la colle. Certaines
variétés se revendent dans les animaleries pour plusieurs centaines de dollars de
Trinidadet-Tobago (DTT), la monnaie locale. Les Trinidadiens, comme leurs voisins des Guyanes,
aiment avoir chez eux des oiseaux siffleurs. On vend même, parmi les CD pirates qui
s’étalent sur les trottoirs, des disques de chants d’oiseaux qu’on joue à l’animal pour
l’inciter à chanter. Ces quelques centaines de dollars ne sont pas de trop pour compléter les
revenus d’une activité de plombier à temps plein dans une entreprise de tuyauterie la
semaine, et de manière informelle chez des particuliers le week-end. Avec les extras, Barry
achète la nourriture pour le mois. Son salaire – l’équivalent de 350 euros – est économisé
sur un compte et sert à payer l’écolage de ses deux enfants et à rembourser les emprunts
qui ont servi à acheter progressivement les équipements de base pour la maison, une
voiture d’occasion, et depuis peu une petite barque de pêche. Les étrangers réalisent
rarement que, dans ces pays, la vie n’est pas moins chère. En fait, ce qui doit être importé,
c’est-à-dire presque tout, coûte jusqu’à deux fois plus cher qu’en Europe. La pêche se
déroule le samedi après-midi, ou bien le dimanche matin quand l’appel de la côte fait oublier
les menaces de châtiment divin. Le paysage est grandiose, avec les îles de la Bouche du
Dragon qui se détachent les unes derrière les autres devant la longue ligne verte formée par
la côte vénézuélienne. Une côte qu’on approche le moins possible, car les pirates y sont
nombreux.
Patrice est Dominicais. Ne vous fiez pas à ses claquettes vert-jaune-rouge, son short en
jean large, son T-shirt et sa casquette de base-ball ; il a déjà passé le cap des cinquante
ans. Comme la plupart des Dominicais, qui descendent principalement de déportés africains
et de quelques survivants du génocide des Kalinagos, sa peau est d’un noir foncé et ses
yeux forment de longues amandes blanches. Sa tête et sa barbe sont rasées de près, ce qui
donne à ce personnage jovial l’air d’un éternel jeune homme. Dans le petit village, perché
sur un morne volcanique tombant dans la mer déchaînée du canal, tout le monde vous dira
qu’« il n’est pas d’ici, mais habite avec nous depuis très longtemps ». C’est un des rares
hommes qui n’est ni pêcheur ni agriculteur. Il loue une petite maison située tout en haut du
village, au bout d’une route qu’on remonte lentement, en faisant des zigzags pour casser la
pente. Une des chambres est occupée par sa fille, qui étudie pour travailler comme
comptable, le meilleur travail à la portée des classes populaires. L’autre chambre est
souslouée à des Haïtiens qui attendent d’avoir accumulé suffisamment d’argent pour payer le
passage clandestin vers la Martinique voisine. Le fils dort dans le vieux canapé en bois qui
trône au milieu du minuscule salon. Patrice dort à terre dans le salon, dans une vieille chaise
longue sur la terrasse, ou dans son minibus si ses forces l’ont abandonné là au milieu de la
nuit. La mère des enfants travaille en Martinique et envoie de l’argent quand elle peut. À 5 h
du matin, alors que le soleil se lève sur la baie taillée dans un cratère de volcan à demi
effondré, Patrice court jusqu’au village voisin. Puis il revient en marchant rapidement, avant
de plonger dans la mer d’huile, juste devant les cabanes de pêcheurs. À partir de 9 h, il
attend dans son minibus à proximité du terminal de croisière pour tenter d’attirer des
touristes à la journée qui n’ont pas réservé de tour. Il faut ramener ces visiteurs au bateau à
13 h, avant de tenter un extra avec les touristes qui restent quelques jours. Ceux-là payent
moins cher que les Américains du bateau. Mais des extras sont possibles, particulièrement
avec les femmes au-dessus de la cinquantaine qui voyagent seules ou entre amies. Dans
ces moments-là, Patrice ne réapparaît pas à la maison pendant plusieurs jours. Il passe
alors seulement à la sortie de l’école donner de l’argent à sa fille pour les courses. On le
reverra bientôt dans un t-shirt neuf et arborant fièrement une paire de lunettes de soleil de
marque qu’on lui a achetée dans un des magasins duty free du centre-ville, dont l’accès est
interdit aux Dominicais. Bien qu’il se serve encore de son bus comme transport collectifdurant les temps morts, il ne lui reste pour ainsi dire rien à la fin du mois, lorsqu’il a
remboursé l’emprunt pour son véhicule, payé le loyer et la nourriture. Mais sa fille peut aller
à l’école. Le garçon se débrouillera. Il connaît des rudiments de maçonnerie, comme tout le
monde, car on construit les maisons en coup de main le dimanche, entre voisins.
Ce sont ces garçons qu’on retrouve dans les rues des villages et des villes, l’œil dur et le
ventre à moitié vide. Une cicatrice sur le front garde le souvenir de jeux d’enfance trop près
d’une barrière en tôle ondulée. Travailleurs occasionnels, ces garçons constituent une proie
de choix pour les trafiquants en tout genre qui cherchent des revendeurs, et font souvent les
frais des descentes musclées de la police qui cherche des boucs émissaires. Entre ces
activités, on les retrouve à « tenir » le coin de la rue, à se défier, et à siffler les jeunes filles
qui remontent rapidement de la boutique dans leur robe de maison. Elles passent la tête
51haute sans un regard pour eux, la bouche de travers, les gratifiant au mieux d’un tchwip
sonore. Ailleurs, au contraire, on mise tout sur le garçon en espérant qu’il deviendra comme
mon ami Fitzroy, un jeune homme qui travaille dans un magasin du centre-ville la semaine,
et qui passe ses week-ends en mer pour pouvoir prendre soin de ses petites sœurs, de sa
mère, de sa femme et de son jeune enfant. Il y a bien longtemps que je ne l’ai pas vu sourire
au souffle des baleines qui passent au large et qu’on aperçoit depuis les ouvertures béantes
du salon. Les travaux sur la maison se sont arrêtés à la fin des économies, juste avant la
pose des fenêtres et l’application d’un enduit et de la peinture. Deux matelas par terre, un
canapé, une gazinière, un congélateur, un frigidaire et un tuyau d’eau dehors, pour une
famille de huit. Pour l’eau chaude, il faudra monter aux sources sulfureuses situées dans la
forêt de manguiers et de moubins au-dessus du village. Je conçois qu’il soit difficile de vivre
désespéré dans le plus bel endroit du monde. Je me demande si Fitzroy voit toujours cette
beauté, ou si l’envie de voir ailleurs, ne serait-ce qu’ailleurs dans l’île, et le désespoir sont
52déjà plus forts. Fitzroy est l’un de ces « sacrifiés vivants » que chante Bob Marley , comme
celui qu’on pousse à partir « là-bas », dans le froid, jongler entre des métiers éreintants et
sous-payés, pour renvoyer chaque mois le plus possible au pays.
OBJECTIFS ET ORGANISATION DE L’OUVRAGE
Qu’est-ce, en somme, que la géographie populaire? La géographie populaire que nous
53proposons ici, en prolongement de travaux précédents , est une géographie qui s’attache à
la description et à l’analyse des espaces (physiques, économiques, démographiques,
politiques, etc.) des sociétés du point de vue du plus grand nombre des personnes
54concernées ; c’est-à-dire du point de vue des classes populaires locales. Cette
géographie populaire ne s’adresse pas spécifiquement à un public de géographes ou à un
public « éclairé » (catégorie définie par des éditeurs visiblement influencés par l’esprit des
Lumières…). La géographie populaire s’adresse à tous les publics, en essayant de donner
aux locaux et aux étrangers, aux spécialistes et aux non-spécialistes, des informations
claires et précises, regroupées selon une méthodologie propre à la géographie et aux
sciences humaines. Dans l’esprit qui était celui d’Ernest Hemingway, sans prétendre à son
talent littéraire, cela va de soi, la géographie populaire se doit d’employer le langage le plus
simple et compréhensible possible, sans perdre en précision. Le jargon doit en être
strictement exclu quand il n’est pas utile et expliqué. Surtout, la géographie populaire est
une géographie de terrain qui parle de l’expérience concrète des classes populaires. Ce
premier ouvrage de géographie populaire sera inévitablement incomplet et partiel dans
l’accomplissement de ces objectifs, mais, espérons-le, il laissera une trace qui pourra être
suivie dans l’avenir.
Nous nous accordons avec Michel Foucault pour dire que :
si je devais écrire un livre pour communiquer ce que je pense déjà, avant d’avoir commencé
à écrire, je n’aurais jamais le courage de l’entreprendre. Je ne l’écris que parce que je ne
sais pas encore exactement quoi penser de cette chose que je voudrais tant penser […]. Je
suis un expérimentateur en ce sens que j’écris pour me changer moi-même et ne plus
55penser la même chose qu’auparavant .
L’objectif de ce livre est d’essayer de comprendre autant que de tenter d’expliquer.L’ouvrage s’organise en deux grands volets, d’importance inégale. La première partie est
consacrée à la Caraïbe, la seconde aux Caribéens, pour autant qu’on puisse dissocier le
contenant du contenu. Le premier chapitre est une esquisse étymologique : de qui et de quoi
parle-t-on quand on évoque la Caraïbe? Le deuxième chapitre plonge au cœur des
dynamiques terrestres qui ont concouru au façonnement de cette région et de ses îles, tout
en introduisant les liens entre homme et nature dans cette région à travers les aspects
climatique, topographique, etc. Les deux chapitres suivants sont consacrés aux différentes
populations qui ont été amenées à former les peuples caribéens : déportés africains,
esclaves de maison, esclaves des champs et Noirs marrons, coolies indiens et chinois,
colons européens, rescapés du génocide amérindien, Arabes du Levant… Le cinquième
chapitre s’intéresse au mélange de ces populations (de la ségrégation héritée à la
créolisation inévitable), à leurs lieux d’existence et à leurs économies de vie et de survie. Le
dernier chapitre clôt l’ouvrage en introduisant quelques réflexions sur les cultures
caribéennes : langages créoles, religions indigènes et musique locale.
1 Patrick Chamoiseau, Biblique des derniers gestes, Paris, Gallimard, 2007.
2 Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Les Éditions de Minuit, 1974.
3 Richard Price, Rainforest Warriors, Human Rights on Trial, Philadelphie, University of
Pennsylvania Press, 2011.
4 Béatrice Collignon, Les Inuit : ce qu’ils savent du territoire, Paris, L’Harmattan, 1996.
5 L’écrivain trinidadien Earl Lovelace commence son roman Salt (1996) par l’évocation de cette
coutume.
6 Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Paris, Flammarion, 1988.
7 Dans les espaces marqués par la déportation et l’esclavage des Africains, le marronnage désigne
la résistance des captifs et particulièrement l’acte libératoire de la fuite.
8 Aimé Césaire, Les armes miraculeuses, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1970.
9 Conte rapporté par le colonel Wallace Sterling, leader contemporain des Marrons de Moore Town
(Jamaïque) lors d’une interview menée par l’auteur le 6 juillet 2014.
10 José Martí, « Our America », The Cuba Reader : History, Culture, Politics (CHOMSKY, Aviva et
al., dir.), Londres, Duke University Press, 2003.
11 L’ouvrage est paru pour la première fois en anglais en 1980. Pour l’édition française : Howard
Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, Paris, Agone, 2002 ; Montréal, Lux
éditeur, 2006.
12 « Howard Zinn : How I Want to Be Remembered… », Common Dreams, 29 janvier 2010,
http://www.commondreams.org/video/2010/01/29-2
13 Lloyd Bradley, Bass Culture : Quand le reggae était roi, Paris, Éditions Allia, 2005.
14 Ibid.
15 Frantz Fanon, Les damnés de la terre, Paris, La Découverte, 1961.
16 Édouard Glissant, Le discours antillais, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 1997.
17 Gavin Menzies, 1421, The Year China Discovered America, New York, William Morrow
Paperbacks, 2008.
18 Ivan Van Sertima, They Came Before Colombus : The African Presence in Ancient America,
New York, Random House, 1976.
19 Hernan Horna, La Conquête des Amériques vue par les Indiens du Nouveau Monde, Paris, Demi
Lune, 2009.
20 Grand Khan est un titre longtemps porté par les souverains mongols de Chine et mentionné pour
ela première fois en Occident par Marco Polo. Les Européens du XV siècle croyaient, à tort, que les
khans existaient encore. On comprend ici que Colomb est toujours convaincu de naviguer à
proximité du Japon et de la Chine.21 Michel Balard, Journal de Christophe Colomb, Paris, Imprimerie nationale, coll. « Voyages et
découvertes », 2003.
22 Jean de la Cosa, Journal de bord de Jean de la Cosa, Second de Christophe Colomb. Présenté
et commenté par Ignacio Olaguë, Paris, Éditions de Paris, 1956.
23 Ibid.
24 Loi de 1503 décrétée par la reine Isabelle, citée dans Michael Palencia-Roth, « The Cannibal
Law of 1503 », Early Images of the Americas : Transfer and Invention, (WILLIAMS, Jerry et al.,
dir.), Tucson, University of Arizona Press, 1993.
25 Hernan Horna, op. cit.
26 Phillip Baker, Rasta Gang, Paris, Moisson rouge/Alvik, 2009.
27 Édouard Glissant, Le discours antillais, op. cit.
28 « I met History once, but he ain’t recognize me », tiré du poème The Schooner Flight. Disponible
intégralement en ligne : Derek Walcott, « The Schooner Flight », Poetry Foundation,
http://www.poetryfoundation.org/poem/177932
29 UQAC « Albert Camus : Discours de suède, 1957 »,
http://classiques.uqac.ca/classiques/camus_albert/discours_de_suede/discours_de_suede_texte.html
30 Gérard Dussouy, Les théories géopolitiques, Traité de Relations internationales (I), Paris,
L’Harmattan, 2006.
31 Ibid.
32 Michel Foucher, La Bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde, Paris, Éditions
François Bourin, 2011.
33 La petite île de Sainte-Lucie (160 000 habitants) a donné naissance à deux lauréats du prix
Nobel : Derek Walcott (littérature) et Arthur Lewis (économie).
34 Arthur Lewis, « The industrialisation of the British West Indies », Caribbean Economic Review,
vol. 12, 1950.
35 En simplifiant à l’extrême, le néolibéralisme naît en 1938 avec le colloque Walter Lippmann et
ses politiques sont immédiatement mises à l’essai dans la colonie étatsunienne de Porto Rico, avant
d’être appliquées dans le reste du monde au cours des années 1960 et 1970.
36 CEPAL, « Strategies of “Industrialization by invitation” in the Caribbean »,
http://www.eclac.org/publicaciones/xml/7/23587/L.68.pdf
37 Ces écrits furent récemment compilés dans : Lloyd Best et Kari Levitt, The Theory of Plantation
Economy : A Historical and Institutional Approach to Caribbean Economic Development, Kingston,
UWI Press, 2009.
38 Taïmoon Stewart, Debt Crisis in the Periphery as Continuity of the Imperialist Thesis : The
Specificity of the Industrializing Commonwealth Caribbean, Unpublished Ph.D dissertation, Saint
Augustine, Trinidad & Tobago, University of the West Indies, Institute of International Relationships,
1993.
39 Voir : Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de
Sciences po, 1997.
40 John Perkins, Les confessions d’un assassin financier, Paris, Ariane, 2005.
41 Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, op. cit.
42 Guy Hénocque, Élisée Reclus, Paris, Éditions du Monde libertaire/Alternatives libertaires, 2002.
43 Propos d’un employé du Raffles Resort lors d’une interview menée par l’auteur en octobre 2008.
44 Voir : Romain Cruse, L’antimonde caribéen, entre les Amériques et le Monde, Thèse de
doctorat, Arras, Université d’Artois, 2009.
45 Ces câbles en acier forment ce qu’on appelle les nappes sommet du pneu.
46 Voir : Romain Cruse et Fred Célimène, La Jamaïque, les raisons d’un naufrage, Pointe-à-Pitre,
Presses de l’Université des Antilles et de la Guyane, 2012.47 Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer, Paris, Gallimard, 1952.
48 Aussi appelés poissons rouges ou vivaneaux dans les territoires francophones de la Caraïbe.
49 « Jamaican Fishermen Rescued By Mexican Navy », The Gleaner, 30 août 2012,
http://jamaicagleaner.com/latest/article.php?id=39555
50 « Fishermen Home », The Gleaner, 18 mars 2012,
http://jamaicagleaner.com/gleaner/20120318/lead/lead23.html
51 Bruit produit par la pression de la langue contre les dents et qui marque, aux Antilles comme en
Afrique, le mépris pour son interlocuteur.
52 Bob Marley, Jamming.
53 Romain Cruse, Géopolitique d’une périphérisation du bassin caribéen, Québec, Presses de
l’Université du Québec, 2011.
54 Le terme de classe populaire étant relativement flou, on considérera ici qu’il englobe les 60 à
80 % de la population (ou plus dans des cas extrêmes comme Haïti) qui évoluent hors de l’emploi
stable et valorisé et dans les bas étages du salariat.
55 Daniel Defert et al., Michel Foucault. Dits et écrits, Volume I. 1954-1975, Paris, Gallimard, 1994.PREMIERE PARTIE
LA CARAÏBE1

QU’EST-CE QUE LA CARAÏBE?
On les appelait Caribs
non pas parce qu’ils mangeaient de la chair humaine,
mais parce qu’ils défendaient bien leurs maisons.
56Juan de Castellanos

Qu’est-ce que la Caraïbe? La réponse à cette question paraît simple au premier abord tant il est facile de pointer du doigt cette région sur
une carte (carte 1). Mais regardons cela plus en détail : la Caraïbe désigne-t-elle la même région que les Antilles? L’Amérique centrale, avec
ses capitales et ses grandes villes ouvertes sur l’océan Pacifique, donnant l’impression que l’isthme tourne littéralement le dos à la mer des
Antilles, appartient-elle tout de même à la Caraïbe? La Colombie, ce pays charnière décrit dans les cercles diplomatiques nord-américains
comme la « clé des Amériques », est-elle un territoire caribéen? Depuis les murailles du vieux Carthagène, ou depuis les villages de
pêcheurs de la région de Santa Marta, les pieds dans la mer des Antilles et son bleu indigo plein les yeux, la réponse semble évidemment
positive. Pourtant à plusieurs centaines de kilomètres de là, les trois villes principales du pays, Bogotá, Medellín et Cali, appartiennent
incontestablement à l’Amérique du Sud andine.
Asseyons-nous un instant sur le mur de béton long de 8 km qui borde le célèbre Malecón de La Havane. Du côté de l’avenue, les
Cadillac et Chevrolet américaines des années 1940-1950 défilent en ordre dispersé. Seuls les chromes des pare-chocs et les sièges en cuir
brillent encore. La peinture est passée, mais les moteurs tournent toujours bien. À Cuba, il n’y a pas de casse automobile. Ces pièces de
collection, qui ont plus d’un demi-siècle, sont recyclées en taxis collectifs et le plus souvent très bien conservées. Malgré l’embargo,
quelques Peugeot récentes descendent aussi du Paseo. Du côté de la mer, le regard tourné vers la Floride, de jeunes Cubains, métis à la
peau claire, sautent dans l’eau en vrillant dans les airs. Grands éclats de rire. Torses bombés. Têtes hautes. Accroupi sur un pilier, un vieil
homme à la peau noire brillante joue sur son trombone des airs connus de bolero, une musique créole caribéenne typique née à Santiago de
Cuba, dans le sud du pays. Sommes-nous ici dans la Caraïbe, alors que les habitants de La Havane se perçoivent et se décrivent
euxmêmes bien plus volontiers comme des Latinos (à l’image du bolero, aujourd’hui considéré comme latino-américain et non comme
caribéen)?
Nous jouons désormais aux dominos à Fond-Lahaye, un village de pêcheurs situé au nord de Fort-de-France, dans la commune de
Schœlcher, en Martinique. Cette anse était anciennement le lieu de résidence de quelques pêcheurs isolés. Lorsque le volcan de la
montagne Pelée est entré en éruption, en 1902, la capitale, Saint-Pierre (30 000 habitants), a été ensevelie dans le courant de la journée du
8 mai. Les populations déplacées se sont tournées vers Fort-de-France, densifiant les quartiers populaires et colonisant notamment les
pentes de Trénelle et de Citron. Schœlcher a accueilli son lot de réfugiés, et la vallée qui s’ouvre sur la baie de Fond-Lahaye est apparue
comme un endroit propice – bien que la zone soit inondable – pour implanter une bourgade encastrée entre les versants. Nous sommes un
57
vendredi soir, l’obscurité est tombée sur la mer des Caraïbes proche, dont on entend bien le souffle profond et régulier. L’odeur du varé frit
et du poulet boucané parfume la nuit. Les dominos claquent sur la table et résonnent entre les barrières de tôles ondulées. Des volées de
jurons créoles s’élèvent à chaque domino cloué. Le rhum tangue dans les verres qui sursautent sur le plastique blanc des tables. Un jeune
homme noir et musculeux est assis sur une chaise, un peu à l’écart, serein comme un lion au repos après un festin. Une adolescente mince,
58debout derrière lui, finit de tresser la moitié gauche de son crâne en corn rows . De l’autre côté de sa tête, les cheveux forment encore un
afro qui ressemble à l’auréole des saints sur les fresques bibliques. La fumée épaisse et âcre qui sort de ses narines accentue l’atmosphère
mystique du moment. Une balafre longe son œil pour finir près du nez. Sommes-nous toujours dans la Caraïbe, alors que toutes les
personnes assises ici ont un passeport dont la couverture indique « République française » et que les voisins de Sainte-Lucie et de la
Dominique les appellent « Frenchies »?
À Bull Bay, en banlieue de Kingston, à la Jamaïque, nous discutons maintenant avec des rastafariens du groupe Bobo Ashanti, sur la
plage où se trouve l’ancienne maison du célèbre chanteur Bob Marley. La température est accablante. Les géographes expliquent le
phénomène par l’effet d’abri exercé par les Blue Mountains, situées plus au nord. Selon les bobos, cette chaleur est une punition divine :
lorsqu’il est passé en campagne dans cette communauté, leur prophète Marcus Garvey aurait essuyé des jets de pierres. Même par 35 °C à
l’ombre, les bobos portent pantalon et chemise à manches longues. Leurs dreadlocks sont enroulées dans un turban noir qui remonte droit
sur leur tête. Des locks se balancent sous leur menton, jusqu’à hauteur du nombril. L’île caribéenne typique possède une côte baignée par
l’Atlantique et l’autre par la mer des Caraïbes. La Jamaïque fait exception : elle est l’une des rares îles à n’être entourée que par la mer des
Caraïbes. Ici, la plage est épargnée par les détritus en plastique ; entre les cailloux, assez peu de couches-culottes et de vieilles bouteilles.
Après les tempêtes, le bois flotté est rapidement transformé en charbon dans des fours creusés directement dans le sable. Une plage
relativement belle, malgré la proximité des quartiers miséreux de la capitale. Alors qu’il jette des galets dans la mer en parlant, l’un des
bobos reprend les vers d’un poème : « Jamaica is an island, but it is not I-land » (littéralement : « La Jamaïque est une île, mais ce n’est pas
ma terre »). « Nous sommes des Africains! »
Une charrette chargée de matériaux de construction tirée par un cheval passe à bonne allure au milieu du trafic dense des voitures
japonaises. Sur les trottoirs, entre les flaques d’eau, des centaines de vendeurs de rues proposent des copies pirates de CD et de DVD, des
59
sandales en cuir artisanales, des vêtements de contrefaçon, des hamacs brésiliens, des fruits, des boissons, de l’or, de la ganja . Nous
sommes désormais à Georgetown, au Guyana, un mètre sous le niveau de l’océan proche. Le front de mer est longé par le célèbre Seawall,
un mur en béton long de plus de 450 km qui empêche la marée de pénétrer dans la ville et dans les champs. Les habitants viennent s’y
promener en famille le week-end. Debout sur ce mur, le regard tourné vers une plage de vase en pente douce jonchée de détritus,
sommesnous encore au bord de la mer des Antilles? Le premier atlas consulté nous fera répondre par la négative ; Georgetown se situe sur la rive
est de l’embouchure du fleuve Demarara, là où une eau noire chargée de l’humus de la forêt se noie dans l’océan Atlantique vert pâle.
Pourtant, les habitants de la ville, Créoles aux origines variées (africaines, indiennes et amérindiennes), parlent une langue qui ressemble à
un mélange de patwa jamaïcain et d’anglais trinidadien.
Quittons la capitale dans un de ces minibus bondés. Laissons derrière nous les ghettos noirs de Buxton, où les jeunes ressemblent à
s’y méprendre aux ghetto youths de Kingston, à la Jamaïque. Traversons le fleuve-frontière sur une pirogue à moteur. Nous voyageons
backdoor, comme on dit sur place, sans emprunter le chemin surveillé par la douane. Comme tout le monde, ou presque. Des rizières
s’étendent à perte de vue ; nous nous trouvons désormais au Suriname, dans la région de Nickerie. Les habitants d’origine indienne
représentent plus de 90 % de la population. La révolution verte est passée par ici. En rase-mottes, de petits avions aspergent les champs de
pesticides chimiques en tous genres. Sur la route vont et viennent des moissonneuses gigantesques munies de chenilles, sortes d’hybrides
entre un tracteur agricole et un tank militaire. Les maisons des riziculteurs sont entourées de colonnes surmontées de dieux hindous en
plâtre. De petits drapeaux triangulaires aux couleurs pastel flottent sur des pics en bambou. Beaucoup ici sont endettés jusqu’au cou et le
60taux de suicide est l’un des plus élevés au monde, selon l’anthropologue Marieke Heemskerk . On met fin à ses jours en avalant des
pesticides, comme dans les régions rurales de l’Inde, où le visiteur a l’impression d’être soudainement plongé. Nous continuons sur l’unique
route pour rejoindre la capitale Paramaribo et, de là, l’intérieur du pays. Après avoir laissé derrière nous l’usine canadienne Alcoa, nous
pénétrons dans la forêt dense du plateau des Guyanes, à plus de mille kilomètres de la mer des Caraïbes. Une fois passée la nuit au milieu
d’un concert d’insectes et d’animaux, le jour finit par se lever. Il n’est pas 6 h, la brume masque encore la cime des arbres, mais le ciel
commence à s’éclaircir et des taches de bleu finissent par percer à travers le coton des nuages. On voit Brokopondo, son immensité
forestière, son lac artificiel, ses mines d’or dans lesquelles stagne une eau boueuse polluée au mercure, ses pistes de latérite rouge vif et
ses villages semés de cases en bois couvertes de toits de feuilles. De jeunes enfants à la peau noire luisante jouent au football, nus comme
au premier jour. Après un saut dans l’Inde rurale à Nickerie la veille, nous nous trouvons maintenant au cœur de l’Afrique. Du moins, c’est cequ’il semble au réveil. Dans la petite capitale du district, la totalité des habitants sont des Noirs marrons ; pas besoin du registre des
statistiques nationales pour le constater. Leurs ancêtres étaient de ceux que les colons appelaient dans la colonie néerlandaise les « nègres
salés » : les esclaves nés en Afrique qui débarquaient au port de Paramaribo, l’œil livide des horreurs du voyage et la peau recouverte du sel
des embruns. Parmi ceux qui étaient envoyés dans les plantations, certains des plus jeunes et braves s’enfuyaient. Le risque de périr n’était
pas grand-chose comparé aux tortures infligées à ceux que les esclavagistes sadiques rattrapaient. Ceux-là mouraient brûlés vifs à petit feu,
pendus à un croc de boucher par les côtes, ou encore écartelés sur la place publique devant la foule endimanchée. Ceux qui parvinrent à
reconstruire des villages et plus tard de véritables sociétés indépendantes dans la forêt surinamaise sont les ancêtres des habitants actuels
de Brokopondo. L’Afrique au cœur de l’Amérique du Sud. Dans cette région du plateau des Guyanes, nous nous trouvons à la même
distance des villes brésiliennes de Manaus et de Belem que de la mer des Caraïbes. Bon nombre des jeunes portent des dreadlocks et
parlent couramment le créole jamaïcain, qui ressemble à la langue créole qu’ils utilisent eux-mêmes. Leur histoire est comparable à celle
des Marrons d’Accompong, en Jamaïque, avec lesquels ils entretiennent aujourd’hui des liens assez étroits.
En continuant vers l’est, on traverse rapidement le fleuve-frontière Maroni, qui coupe de plus en plus artificiellement
Saint-Laurent-duMaroni (Guyane française) de sa petite sœur Albina (Suriname). On laisse derrière soi les villages saramakas proches de la frontière et les
villages amérindiens de la région de Mana. On passe le poste-frontière d’Iracoubo et la ville de Kourou, où est établie une base spatiale et
qui constitue une enclave de population blanche, pour atteindre Cayenne. Cette préfecture française est peuplée principalement de Créoles
guyanais et d’immigrants haïtiens, surinamais et brésiliens. Retrouvons-nous au milieu de la nuit dans le quartier populaire de Chicago. Nous
sommes au cœur du quartier brésilien, dans de petits bars en bois sous tôle, grands de quelques mètres carrés seulement. Les murs vibrent
au rythme de la bachata dominicaine, du dancehall jamaïcain, du zouk antillais et du konpa haïtien. La population créole guyanaise est en
e
grande partie composée de descendants de migrants des Petites Antilles attirés par la ruée vers l’or au début du XX siècle. Les liens avec
la Martinique et la Guadeloupe sont forts. Le territoire est officiellement français. La base de lancement est européenne. Le Brésil est juste
là… Sommes-nous en Europe, en Amazonie, dans les Antilles ou dans la Caraïbe?
On le voit à travers ces exemples, la question des limites de la Caraïbe n’est pas aussi simple qu’il y paraît au premier abord.
1. UNE « CARIBÉANITÉ » DÉFINIE DE L’EXTÉRIEUR
1.1 S’Y RETROUVER PARMI LES TERMINOLOGIES
L’espace que nous présentons dans cet ouvrage est appelé indifféremment en français la ou les Caraïbe(s). L’emploi du pluriel, plus rare,
sert à mettre l’accent sur la diversité de la région. L’emploi du singulier sert au contraire à souligner son unité régionale. Les géographes
attachés à la spatialisation parlent plus volontiers d’espace(s) caraïbe(s), ce qui revient au même.
Cet espace caribéen – ou caraïbe – inclut celui des Antilles, Grandes et Petites, mais ne lui correspond pas parfaitement. Où se
trouvent alors les Antilles? Et quelle est l’origine de cette dénomination?
En ce qui concerne la terminologie du mot Antilles, son origine européenne paraît attestée, bien qu’il n’existe pas de certitude quant à
l’étymologie exacte. Il s’agit assez certainement d’un exonyme, un nom imposé par l’extérieur, comme c’est le cas pour nombre d’îles
ellesmêmes, qui furent nommées par les colons européens : Trinidad, Guadeloupe, Porto Rico, Dominique, et toutes les îles qui portent des noms
61de saints chrétiens … Pour les Antilles, le géographe français Yves Lacoste parle dans son Dictionnaire de la géographie d’une dérive du
62latin signifiant « les îles d’avant ». Avant les Amériques, sur la route maritime des Européens. C’est aussi la thèse que défend Frédéric
Régent dans son ouvrage sur l’esclavage dans les territoires français. Selon lui, Richelieu aurait fait « remettre à Esnambuc et Urbain du
Roissey une commission officielle pour établir des colonies françaises aux “Ant-isles” de l’Amérique. Autrement dit, les Antilles sont les îles
63en avant du continent américain ».Cette définition ignore cependant l’existence mythologique de l’île d’Antillia (qu’on écrit aussi « Antiha » ou « Antilla »). Cette dernière
apparaît dans la représentation du monde des Européens en l’an 714 ; sept évêques espagnols, fuyant la conquête musulmane de la
péninsule ibérique, se seraient enfuis en bateau et auraient trouvé refuge sur cette île mythique. Elle apparaît pour la première fois sur une
64carte européenne en 1489 sous la forme d’un rectangle situé loin au large du Portugal . L’étymologie du terme reste aujourd’hui encore
incertaine et plusieurs hypothèses ont été suggérées. Alexander de Humbolt a discuté de la proximité du terme avec celui de l’Atlantide de
Platon. D’autres géographes y voient la corruption de noms correspondant à des îles situées au nord de l’Afrique. La seule certitude est que
65les explorateurs européens désigneront les îles qu’ils rencontreront sur la route de l’Amérique par ce terme d’« Antilles » à partir de 1516 .
Si tout le monde s’accorde à dire que les Antilles sont les îles de la mer des Antilles (mer appelée indifféremment « des Antilles » ou
« des Caraïbes »), les limites de cette région varient en fait selon les auteurs et les langues. La définition la plus courante est la plus limitée :
les Antilles seraient cet arc insulaire qui relie Trinidad à Cuba au sud, et aux Bahamas au nord. C’est aussi celle qui a le plus cours du côté
66universitaire francophone . Si l’on y regarde de plus près sur une carte, les Bahamas, les îles Turques et Caïques ou encore la Barbade ne
baignent pourtant pas dans la mer des Antilles, mais dans l’océan Atlantique. Elles sont rattachées à l’espace antillais en raison de leur
proximité spatiale, historique, culturelle, etc. Une seconde définition suggère l’ajout à cet ensemble des îles qui se trouvent au sud de la mer
des Caraïbes. Il s’agit des îles néerlandaises de Curaçao, Bonaire et Aruba, ainsi que des îles vénézuéliennes (Las Aves, Los Roques…).
Les Néerlandais et les anglophones utilisent plus volontiers cette définition. Souvent oubliées, les îles de l’ouest du bassin caribéen qui
bordent l’Amérique centrale devraient aussi être considérées comme antillaises si l’on se borne à une définition océanique. Il s’agit par
exemple des îles de la Baie ou de Cozumel.
Cet ensemble antillais est ensuite divisé en deux sous-groupes par ordre de taille : les Petites Antilles et les Grandes Antilles. Là
encore, il existe une certaine confusion entre les auteurs qui divisent Grandes et Petites Antilles selon un gradient nord-ouest/sud-est, et
ceux qui s’attachent plutôt à la taille des îles. Nous préférons cette seconde option. Les Grandes Antilles sont alors simplement les plus
grandes îles de l’archipel, situées au nord : Cuba, Jamaïque, Hispaniola (l’île que se partagent Haïti et la République dominicaine) et Porto
Rico. Les Petites Antilles sont les petites îles situées au sud-est de l’archipel, des îles Vierges à Trinidad. Le classement des Bahamas, des
Turques et Caïques et des îles Caïmans est plus problématique puisque ce sont de très petites îles situées au nord, en dehors de l’arc qui
concentre toutes les autres. À partir du moment où l’on considère que les petites îles du sud – néerlandaises et vénézuéliennes –
appartiennent aux Petites Antilles, l’éloignement des petites îles du nord que sont les Bahamas, les Turques et Caïques et les îles Caïmans
ne peut être considéré comme un problème pour cette classification. Nous les rattachons donc aux Petites Antilles.
De l’époque des navigations européennes à la voile dans la région, les Petites Antilles ont aussi gardé une division liée à l’orientation
des vents de surface venus de l’Atlantique Nord. On atteignait les « îles Au-Vent » (Windward Islands : de Trinidad à la Martinique) en se
laissant pousser par la brise (vent arrière). Plus loin, toujours en se laissant pousser par le vent, les voiliers européens atteignaient les
« Antilles sous le vent » (Windward Antilles : Aruba, Bonaire, Curaçao). Par contre, les petites îles du nord, entre la Dominique et les îlesVierges, se ralliaient face au vent, en tirant des bords (plus exactement avec un vent de côté ou légèrement de face) : ce sont les îles contre
le vent (Leeward Islands).
Pour remédier aux problèmes de la multiplicité des définitions, et en l’absence d’une typologie précise et efficace, nous suggérons le
découpage géographique suivant pour les îles antillaises (carte 2) :
– Grandes Antilles : les grandes îles des Antilles, à savoir Cuba, Jamaïque, Hispaniola (Haïti et République dominicaine), Porto Rico.
– Petites Antilles : les petites îles des Antilles regroupées en quatre catégories distinctes :
– Petites Antilles du nord : les îles Caïmans, Bahamas, Turques et Caïques. Il est possible, mais discutable d’inclure ici les Bermudes,
67parfois considérées comme caribéennes .
– Petites Antilles centrales : ensemble allant des îles Vierges à Trinidad et qu’on peut éventuellement subdiviser entre îles Au-Vent et
îles Sous-le-Vent.
– Petites Antilles du sud : Aruba, Curaçao, Bonaire et les îles vénézuéliennes.
– Petites Antilles occidentales : les îles situées le long des côtes de l’Amérique centrale comme les îles de la Baie et Cozumel.
Nous suggérons ici, pour des raisons de commodité, de différencier les Antilles que nous venons de définir (toutes les îles baignées
par la mer des Caraïbes ainsi que les îles proches) et l’arc antillais. Il est en effet pratique de pouvoir recourir à un terme pour désigner
uniquement les îles qui forment la virgule reliant Trinidad aux Bahamas et à Cuba. L’arc antillais correspond ainsi à l’ensemble des îles des
Antilles à l’exclusion des Petites Antilles du sud et de l’ouest.
Notons ici que les Caribéens anglophones emploient plus volontiers les termes « Caribbean » et « West-Indies ». Le premier, au
singulier, décrit plus généralement la région dans sa globalité (ensemble aux limites floues) quand le second, au pluriel, tend à désigner les
territoires de la Caraïbe anglophone. L’appellation « Antilles » est réservée à un usage universitaire. La terminologie d’Indes occidentales
(West Indies) – autre exonyme – renvoie aux erreurs de navigation des Européens s’étant autoproclamés découvreurs, qui avaient cru avoir
atteint le Japon en accostant à Cuba. « Mes pilotes, écrivait Christophe Colomb dans ses mémoires, dès qu’ils ont perdu de vue la terre plus
68de quelques jours n’ont plus aucune idée de l’endroit où ils se trouvent … »
En espagnol et en néerlandais, les terminologies de Caraïbe (respectivement Caribe et Caraïben) et d’Antilles (Antillas et Antillen) sont
les plus utilisées. Celles que nous employons en français dérivent d’ailleurs de la langue espagnole.
1.2 LA CARAÏBE ET LES CANNIBALES
1.2.1 QUI ÉTAIT CANNIBALE DANS LA CARAÏBE?
Le mot « Caraïbe » utilisé en français dérive de l’espagnol Caribe. Il vient lui-même de langages amérindiens : Cariba (Kariba) ou encore
Caniba (Kaniba). Les colons espagnols se serviront de ce terme pour décrire le dernier groupe amérindien à s’implanter dans la région : les
Kalinagos. Selon l’histoire bâtie sur les récits européens, à l’arrivée des conquistadores espagnols, les Kalinagos, originaires d’Amérique duSud, parachevaient eux-mêmes leur propre mouvement de colonisation des Antilles. Remontant d’île en île, ils seraient devenus les maîtres
des Petites Antilles en vertu d’une culture belliqueuse, et auraient probablement colonisé l’ensemble de la chaîne s’ils n’avaient pas été
69
bloqués par l’arrivée des Europeéns . Les populations antérieures appartenaient principalement au groupe que l’ethnologie européenne a
nommé Arawaks, qui avaient eux-mêmes colonisé l’arc antillais au détriment de peuples plus anciens. Ils furent les premiers à être en
contact avec les Européens et leur décrivirent une race de guerriers venant du sud qu’ils appelaient dans leur langage les « hommes forts »
70
ou encore les « hommes hardis » (Kanibas) . Il est probable que les Arawaks aient emprunté ce terme aux Kalinagos eux-mêmes, car ces
71
derniers l’utilisaient pour désigner un homme courageux .
Les Européens reprirent ce nom et y attachèrent une étiquette destinée à justifier la mise en servitude de ce groupe qui leur résista
farouchement. Les Caribes (ou Caribs, Karibs) auraient été des anthropophages, c’est-à-dire des mangeurs de chair humaine. Comme le
note l’un des plus grands spécialistes contemporains de l’étude des peuples amérindiens, le professeur péruvien Hernan Horna, les
72Kalinagos « ont été les plus méconnus et les plus calomniés des peuples amérindiens ». Leur culture était moderne : ils cultivaient entre
autres de nombreuses espèces d’arbres fruitiers et en vendaient les récoltes. Christophe Colomb écrira dans ses carnets que les
couvertures de coton tissées par les Kalinagos n’étaient en aucune manière inférieures à celles d’Europe. Ceux qui étaient établis en
Guadeloupe connaissaient même les outils en fer avant l’arrivée des Européens, important probablement ce minerai de la zone andine.
Surtout, aux yeux des Européens, les Kalinagos s’avérèrent rapidement de fins guerriers : ils utilisaient des pointes de flèches en fer et des
73
armures de torse en cuivre. Certains prétendent qu’ils enduisaient leurs armes du poison contenu par le mancenillier . Lorsque l’on
74
renverse la perspective, les Kalinagos « furent les héros de la résistance caraïbe ». Citons un conquistador de l’époque, Juan de
Castellanos, qui écrivit dans un moment de lucidité : « On les appelait Caribs non pas parce qu’ils mangeaient de la chair humaine, mais
75
parce qu’ils défendaient bien leurs maisons . »
La réputation d’anthropophagie qui leur a été faite s’appuie en réalité sur des éléments peu fiables. Premièrement, nous savons par
ses écrits que Christophe Colomb était parti à la « découverte » du Nouveau Monde en cherchant – entre autres choses – à prouver
l’existence de peuples anthropophages (mais aussi de sirènes, de géants, et d’autres mythes européens de l’époque). Deuxièmement, les
Européens se basèrent sur les témoignages des Amérindiens qu’ils rencontrèrent d’abord dans les Grandes Antilles ; ces groupes étaient
des ennemis notoires des Kalinagos. Selon Hernan Horna, une manière classique pour les Amérindiens de calomnier un autre groupe était
de les traiter de mangeurs d’hommes. Les Espagnols eux-mêmes désignaient comme sauvages ou cannibales tous les résistants à leur
76
colonisation . C’est sur ces bases que furent envoyés des éclaireurs européens pour étudier les mœurs de ces peuples. Ces
anthropologues et ethnologues d’avant l’heure n’étaient en rien neutres puisqu’ils étaient envoyés par l’Église catholique. L’objectif des
expéditions était, rappelons-le, de « mettre en valeur » ces territoires et donc de trouver une main-d’œuvre servile. Il était d’autant plus facile
de justifier la « civilisation » par le travail (discours identique à celui qui sera utilisé pour les esclaves africains) qu’il s’agissait prétendument
de sauvages et de cannibales. Les missionnaires chrétiens noteront ainsi avec empressement avoir observé des Karibs « boucaner » des
77restes d’ennemis morts au combat, ou encore avoir entreposé des ossements humains chez eux . Ce mythe de l’anthropophagie des
Kalinagos a été particulièrement bien conservé grâce à l’enseignement d’une histoire européanocentrée dans la Caraïbe pendant des
siècles. Hollywood et Disney se chargèrent plus récemment d’enfoncer le clou avec la série de films à succès Pirates des Caraïbes (près de
4 milliards de dollars de recettes!), qui revisite la flibusterie dans la région. Le héros Jack Sparrow, interprété par Johnny Depp, échappe de
justesse à un festin d’Amérindiens caribs pour lequel il est prévu au menu. À tel point que les derniers descendants des Kalinagos à la
Dominique expliquent aujourd’hui aux touristes qui viennent les visiter que leurs ancêtres étaient cannibales. La réalité était pourtant
probablement bien différente. Les Kalinagos brûlaient les restes de leurs ennemis pour empêcher le retour de l’âme du combattant. Comme
beaucoup de populations nomades, ils conservaient aussi précieusement chez eux les restes de leurs parents dans le cadre de rites
78funéraires, et les emportaient avec eux lorsqu’ils se déplaçaient (l’enterrement étant une tradition de sédentaires) .
Le cannibalisme présumé des Kalinagos ne fut sans doute qu’une invention de l’anthropologie européenne. L’anthropologue américain
William Arens a bien montré comment tous les peuples conquis ont d’abord été présentés comme des mangeurs d’hommes pour justifier la
guerre qui allait leur être livrée. L’anthropologie fut, avec la géographie, une science de conquête. Une science qui précéda la froide
erationalité de la colonisation. Hérodote, que les Européens aiment nommer le Père de l’histoire, parlait déjà au V siècle avant l’ère
chrétienne du peuple des « andropophages » : « Ils ont les coutumes les plus sauvages […] et ils sont les seules nations à manger de la
79chair humaine ». C’est d’eux que dérive le terme d’anthropophage, et leur sort fut rapidement scellé. Les répétitions de l’histoire des
conquêtes nous incitent à concevoir que les Kalinagos ne furent probablement pas des cannibales. Il est notable que personne n’écrivit
jamais avoir vu de ses propres yeux des Kalinagos en train de faire un repas de chair humaine, et ce, malgré la présence des Européens
edans la région depuis le XV siècle.
Si l’on voulait vider complètement le sujet, il serait bon de noter qu’il existe de nombreuses traces d’actes de cannibalisme de la part
des Européens – aucun anthropologue ne les désigne pour autant comme un peuple d’anthropophages. Un épisode remontant au premier
80
hiver de la colonisation de Boston est par ailleurs décrit par Howard Zinn dans son ouvrage de référence sur les États-Unis . À bout de
vivres et pris par la saison froide, les colons se dévorèrent littéralement les uns les autres. Pendant la conquête de l’Amérique du Sud, nous
81savons aussi que Cortés et ses hommes déclarèrent avoir mangé l’un de leurs compatriotes « jusqu’au dernier cheveu et jusqu’à l’os ».
82D’autres actes d’anthropophagie espagnole ont été documentés tout au long de la colonisation des Amériques . Des récits arabes décrivent
83aussi des cas de cannibalisme parmi les croisés européens . Le célèbre chant de marin français Il était un petit navire, plus tard converti en
chanson enfantine (!), évoque un cas de cannibalisme de survie tel qu’il fut pratiqué à de nombreuses reprises par des naufragés européens
et nord-américains. Le fameux tableau Le Radeau de la Méduse de Géricault en est un bon exemple. Dans la chanson, privé de vivres,
l’équipage tire au sort le matelot qui sera mangé. Sur un air gai, le chant de marin français va ainsi :
Il était un petit navire
Qui n’avait ja-ja-jamais navigué
Ohé! Ohé!
Ohé! Ohé! Matelot, matelot navigue sur les flots
Il partit pour un long voyage
Sur la mer Mé-Mé-Méditerranée
Ohé! Ohé!
Au bout de cinq à six semaines,
Les vivres vin-vin-vinrent à manquer
Ohé! Ohé!
On tira à la courte paille,
Pour savoir qui-qui-qui serait mangé,
Ohé! Ohé!
Le sort tomba sur le plus jeune,
Qui n’avait ja-ja-jamais navigué
Ohé! Ohé!
On cherche alors à quelle sauce,
Le pauvre enfant-fant-fant sera mangé,
Ohé! Ohé! […]
Les pratiques cannibales ont existé dans de très nombreuses sociétés humaines, en Europe (les mythes grecs y font souvent
référence…) tout aussi bien que dans le reste du monde. Comme on l’a vu plus haut, il n’existe par contre aucune preuve solide que les
Kalinagos ont été un peuple de mangeurs d’hommes, et de nombreux historiens pensent aujourd’hui, comme l’anthropologue étatsunien
84
William Arens, que ce mythe est totalement faux et tout à fait circonstanciel .
1.2.2 QUI FUT MANGÉ DANS LA CARAÏBE?En renversant la perspective, des universitaires qui étudièrent l’histoire de la Caraïbe, ou plus généralement celle du capitalisme, ont
comparé par métaphore les pratiques coloniales européennes à de l’anthropophagie : la consommation indirecte de chair humaine pour la
85
production de denrées, c’est-à-dire de l’esclave tué au travail pour que l’Europe puisse obtenir du sucre et du cacao .
On peut s’interroger, comme le fait Mimi Sheller dans son ouvrage Consuming the Caribbeanlj: qui fut « avalé » dans la Caraïbe? À
l’arrivée des Européens, les populations amérindiennes des îles ont été estimées par Bartolomé de Las Casas à plus de 3 000 000 de
personnes (même si beaucoup de chercheurs affirment aujourd’hui que ses chiffres étaient surestimés). Dès l’an 1508, ils n’étaient plus que
8660 000 – un taux d’extermination de près de 98 %. On pourrait tout aussi bien prendre l’exemple des esclaves africains. Dans une colonie
comme celle du Suriname, les plantations européennes avalèrent au moins 300 000 esclaves africains, et il s’agit cette fois d’une estimation
87basse. En 1825, les survivants n’étaient plus que 50 000 – soit une disparition d’au moins 83 % des effectifs … Lisons les textes de
88 89l’époque, l’un des plus instructifs étant le récit du soldat Gabriel Stedman , et imprégnons-nous du champ lexical utilisé . Dans le jargon
colonial européen, un travailleur africain arrivait « salé » (salted). Il venait de subir la traversée de l’Atlantique. Avant de le vendre comme
esclave, les négriers le lavaient avec de l’eau chaude mélangée à du vinaigre ou du citron, de la même manière qu’on nettoie une viande ou
un poisson avant de le préparer. Commençait alors l’« assaisonnement » (seasoning), c’est-à-dire la période durant laquelle l’esclave
nouvellement débarqué recevait une charge de travail partielle pour qu’il s’habitue progressivement à sa condition. Le planteur européen des
e e
XVII et XVIII siècles, juif ou chrétien, avait ainsi conscience de « consommer » des esclaves dans le cadre du processus de production du
sucre, du café ou du cacao.
1.2.3 CANNIBALISME ET IMPÉRIALISMES
Par un revirement caractéristique de l’histoire, les populations autochtones qui ont été « consommées » sont désormais présentées comme
des cannibales (Karibs, puis Caraïbes en ancien français). Le nom restera et désignera la mer, puis, par extension, l’ensemble de la région
et ses habitants. Il s’agit donc d’un exonyme, comme le reste des appellations ayant cours dans la région (Antilles, etc.). Sans doute
pourrait-on aujourd’hui considérer que la Caraïbe fut une région anthropophage qui avala des millions de vies humaines – amérindiennes et
90africaines – sous la domination européenne. La toponymie , par renversement de sens, prend alors de l’épaisseur. En apposant cet
exonyme de « Caraïbe », les colons européens ouvrirent leur conquête avec l’utilisation d’un champ lexical qui reflétait leur propre
cannibalisme symbolique. Pour exploiter la Caraïbe et développer l’Europe, il était nécessaire de consommer des millions d’Amérindiens,
d’Africains, puis d’Asiatiques. Ce lieu fut marqué à tout jamais par le cannibalisme du capitalisme européen. Le toponyme « Caraïbe », par
ce retournement de sens, est là pour le rappeler.
Mais si le terme « Caraïbe » lui-même date du début de l’époque coloniale européenne, son utilisation comme toponyme est beaucoup
e
plus tardive. Jusqu’à la fin du XIX siècle, il était surtout question des « îles ». Il ne s’agit pas d’une région en soi, mais de quelques
poussières d’empires européens qui débordent de la mer Méditerranée. C’est paradoxalement l’appétit colonial des États-Unis qui réunira
ces îles et leur donnera la forme d’une région particulière. Les visées impérialistes des États-Unis se manifesteront tout d’abord avec la
91théorie de l’expansion pour la survie de John Quincy Adams , selon laquelle les États-Unis, pour survivre, doivent conquérir des territoires,
à l’image de l’Europe. C’est sur cette base qu’est bâtie la doctrine Monroe (1823) : l’Afrique appartient à l’Europe, l’Amérique aux
États92 93Unis . Les premières visées expansionnistes des États-Unis se matérialiseront logiquement au plus près : la Floride, Cuba, Porto Rico …
Selon Adams, les îles de la Caraïbe étaient trop éloignées des empires européens périclitants et trop proches de l’empire montant des
ÉtatsUnis pour ne pas tomber par « gravité », c’est-à-dire naturellement, dans leur zone d’influence. Les États-Unis avaient tout intérêt à présenter
la Caraïbe comme un ensemble régional à part entière et non comme un simple archipel de territoires européens au-delà de l’Atlantique
94Nord .
1.3 OÙ SE TROUVENT LES LIMITES DE LA RÉGION CARIBÉENNE?
Maintenant que l’origine du terme « Caraïbe » est éclaircie revient la question des frontières régionales. À l’image des problèmes rencontrés
plus tôt avec les îles des Antilles, cette question semble évidente au premier abord, mais est en réalité plutôt complexe. Comme l’explique le
géographe étatsunien Thomas Bowell, « définir une région n’est pas une science exacte, car tout le monde ne s’accorde pas sur ses limites.
D’une certaine manière, les régions sont comme la beauté, elles sont dans les yeux de l’observateur ». Ces ensembles, s’ils ne sont pas
délimités précisément par un pouvoir ayant autorité, sont très subjectifs. Cela est particulièrement vrai pour la région caribéenne.
Le cœur de la région est facilement repérable : c’est l’arc antillais, région qui ne correspond pourtant pas à la définition des Antilles.
Elle se limite aux îles qui s’étendent de Trinidad, au sud, à Cuba et aux Bahamas, au nord, à travers le chapelet insulaire en forme de virgule
qui relie la région vénézuélienne du Sucre à la Floride, dans le sud-est des États-Unis. Les limites de l’ensemble sont cependant bien plus
floues, et déterminer les frontières précises de la région caribéenne implique de mettre en relation la géographie et l’océanographie, mais
aussi l’histoire, l’économie, les caractéristiques des populations et leurs perceptions personnelles de ce qu’est leur région.
En effet, nous ne pouvons pas retenir l’option facile selon laquelle la Caraïbe serait la région baignée par la mer des Caraïbes et par le
95
golfe du Mexique, comme le font les géographes français échoués à la Martinique Henri Godard et Thierry Hartog – deux rescapés d’une
géographie tropicale qui a vécu. Car, comme le montre bien la bibliographie très limitée de leur article, leur définition ne s’appuie pas sur le
débat à ce sujet qui a cours dans de nombreuses publications universitaires. Leur article ne se base pas non plus sur des critères
scientifiques autres que la définition physique du bassin caribéen (pourquoi y ajouter, d’ailleurs, le golfe du Mexique?). Depuis la parution du
numéro spécial de la revue Mappemonde sur le bassin caribéen en 2003, cette définition fait référence dans le monde francophone.
Pourtant, elle ne convient pas. D’autant plus qu’elle décrit la Caraïbe comme un « lac étatsunien » entraîné par le « moteur incontestable »
que serait Miami…
e
La Caraïbe est l’espace qui fut colonisé par les Européens à partir du XV siècle. Sa première caractéristique est le génocide des
96
Amérindiens qui l’avaient découvert et s’y étaient installés depuis environ 6 000 ans (pour les îles) . Ensuite, la région s’est distinguée par
l’établissement des plantations – principalement sucrières – qui nécessitèrent une main-d’œuvre servile pour son bon fonctionnement
économique. Tout autre système d’exploitation sucrière de la canne n’a jamais été rentable. Pour définir cette région, il faut prendre en
compte l’histoire des plantations de canne à sucre, des basses terres guyanaises jusqu’au delta du Mississippi. Car de cette « matrice »,
97
comme la nomme Édouard Glissant, est née une société particulière : la société caribéenne . C’est ainsi que le Portoricain
Gaztambide98
Geidel a pu parler d’« Afro-Amérique centrale » pour définir la Caraïbe, une région située au croisement d’une localisation historique (celle
99de l’héritage de l’esclavage des populations africaines ) et géographique (les pourtours de la mer des Caraïbes). L’universitaire trinidadien
100Lloyd Best décrivait pour sa part la Caraïbe comme le sous-ensemble sucrier au sein de l’Amérique des plantations . Ces trois piliers
intellectuels caribéens – martiniquais, portoricain et trinidadien – s’accordent donc sur une définition régionale au confluent de l’histoire et de
la géographie. Le Jamaïcain Norman Girvan, considéré comme l’un des plus grands spécialistes de la région, y compris par les Nations
101Unies, ajoute une autre dimension : l’économie actuelle de la région caribéenne a été modelée par l’héritage colonial des plantations .
C’est une économie de plantation modifiée qui fonctionne toujours au profit de métropoles étrangères, comme le stipule la théorie de
102l’économie de plantation formulée il y a quelques années par Lloyd Best et Kari Levitt . Loin d’être tractée par le moteur régional que serait
Miami selon la théorie fantaisiste de Godard et Hartog, cette région est aujourd’hui caractérisée par la domination qu’y exercent les
ÉtatsUnis et les anciennes métropoles européennes. Miami, plutôt qu’un moteur, représente symboliquement le premier frein au développement
régional. C’est d’ailleurs à Miami que furent préparés les assauts lancés contre les gouvernements populaires caribéens (Cuba, Grenade,
103Haïti, République dominicaine, Nicaragua, Venezuela…) .
Cela explique que les limites de la Caraïbe soient si difficiles à poser. Si l’on s’en tient à la définition géographique, la Caraïbe serait
composée des territoires situés sur les pourtours de la mer des Caraïbes : les îles des Antilles, à l’exception de la Barbade et des Bahamas
qui se trouvent hors de cette mer fermée, ainsi que l’Amérique centrale, qui, pourtant, tourne le dos à la région en ouvrant ses capitales
portuaires sur le Pacifique, ainsi qu’une petite partie du Mexique et des littoraux de Colombie et du Venezuela. Par ailleurs, sont exclus parcette définition des territoires excentrés comme les Guyanes, qui sont indéniablement caribéens si l’on observe leurs populations, leurs
104
cultures, leurs langues et leur histoire . Dès lors qu’on prend en compte la définition économico-historique, celle qui est liée à l’héritage
des plantations, il faut inclure le sud des États-Unis et exclure les petites îles qui n’ont jamais vraiment connu de « mise en valeur » agricole.
On le voit bien, tenter de définir les limites de l’espace caribéen est complexe et forcément partial (et partiel). La région est dans le
regard de celui qui la perçoit. Il convient alors de demander aux habitants de la région comment ils la perçoivent eux-mêmes.
2. QUI SE PERÇOIT COMME CARIBÉEN?
2.1 UNE QUESTION DE POINT DE VUE
Tout espace est défini par des contraintes extérieures : un pouvoir impose des frontières et nomme les lieux, tenant plus ou moins compte
105des aspirations populaires. Mais l’espace est aussi vécu et perçu par ses habitants . Dans la région caribéenne, cette perception de
l’espace a été analysée par la Jamaïcaine Elizabeth Thomas-Hope en relation avec la migration des travailleurs caribéens : où migrent les
Caribéens anglophones et comment perçoivent-ils le territoire vers lequel ils émigrent? Comment se construit cette perception? Notons qu’il
n’existe à ce jour aucune étude sur la perception qu’ont les Caribéens de leur propre région et la définition qu’ils s’en font.
Pour pallier ce manque, nous avons lancé entre 2010 et 2012 les premiers travaux sur cette question, dont une introduction est
106présentée dans notre Atlas en ligne . Avec l’aide de collègues de la région, nous avons demandé à des étudiants originaires de différents
territoires caribéens (Suriname, Jamaïque, Martinique, etc.) d’encercler sur une carte montrant la partie centrale des Amériques ce qu’ils
considèrent comme la Caraïbe. Ils entourent fréquemment les îles de l’arc antillais. Ils y ajoutent parfois les Guyanes, particulièrement les
étudiants du sud de la région comme les Trinidadiens, plus proches de ces espaces. Ils y ajoutent aussi relativement souvent le Belize, en
particulier les Jamaïcains, dont l’histoire coloniale et la langue sont très proches de celles de ce pays d’Amérique centrale. Les étudiants
107incluent plus rarement le reste de l’Amérique centrale, la Colombie et le Venezuela .
En complément, nous avons mené des enquêtes plus approfondies avec les étudiants auxquels nous enseignions directement en
Martinique, en Guadeloupe et à Trinidad. À Trinidad il s’agissait par exemple de faire la même enquête (entourer la Caraïbe sur une carte)
avec un échantillon plus large (plus de 1 500 personnes) qui incluait cette fois des étudiants et des personnes extérieures au campus. Un
questionnaire était aussi distribué pour affiner les résultats. Cette enquête fut conduite dans le cadre de la licence du département de
géographie de l’Université des West Indies en 2012. Cette recherche est importante, car elle montre qu’il existe peu de différences entre la
perception des étudiants et celle des non-étudiants dans le cas de Trinidad-et-Tobago. Pour plus de 60 % des personnes interrogées, la
Caraïbe est un ensemble qui comprend les îles, les Guyanes, la Colombie, le Venezuela et l’Amérique centrale, à l’exception du Mexique. La
perception la plus répandue demeure cependant celle comprenant seulement les îles des Antilles.
2.2 LES CUBAINS ET LES AUTRES LATINOS CARIBÉENS
108Le cas particulier des Cubains est intéressant et expliqué en détail dans un article du Jamaïcain Norman Girvan . Les Cubains, comme les
autres habitants des îles espagnoles des Antilles, se considèrent comme des Latinos et non comme des Caribéens. Bien qu’ils intègrent
109leurs territoires à l’espace caribéen, comme le montrent les cartes de perception des étudiants cubains , ces habitants de la Caraïbe ont
avant tout une identité sud-américaine. Ils s’identifient aux autres habitants de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale, avec qui ils
partagent la langue et avec qui la proximité culturelle est plus grande. Ils acceptent aussi, d’une certaine manière, l’étiquette que leur collent
les services de statistiques des États-Unis, pour qui les hispanophones sont des Latinos (un problème se pose alors pour les Cubains noirs,
par exemple).
Lorsque le héros national cubain José Martí envisage un mouvement révolutionnaire pour libérer son île de la colonisation espagnole,
puis de la domination des États-Unis, il développe le concept de Nuestra América, notre Amérique. Il entend par là l’Amérique des peuples
américains, en résonance avec la révolution créole menée par Simon Bolívar. Le niveau de la réflexion dépasse immédiatement Cuba et la
Caraïbe. Le regard englobe directement l’Amérique du Sud.
Dans le cas de Cuba, à une échelle plus fine, il existe une division de l’espace national entre une partie de la population majoritaire qui
se perçoit comme latina et un groupe minoritaire qui, lui, se considère (et est considérée par les autres Cubains) comme caribéen. Nous
parlons ici du cas particulier de la seconde ville du pays, Santiago de Cuba. La proportion de la population d’origine africaine est beaucoup
plus importante à Santiago (on pensera à des personnalités connues de la ville comme le chanteur Compay Segundo). Cela montre que
dans l’esprit des Cubains, et plus généralement des Antillais hispanophones, il existe un lien entre héritage africain et caribéanité. Il faut
préciser ici que, pour des raisons historiques, les territoires espagnols de la Caraïbe sont ceux dans lesquels la part de la population noire
est la plus faible de la région. Cuba compte 10 % de Noirs et la République dominicaine 11 %, contre 95 % en Haïti et 91 % à la
110Jamaïque . Les Espagnols ne colonisèrent pas ces îles pour y développer des plantations sucrières intensives. À la recherche d’or, ils
abandonnèrent une grande partie de ces territoires à l’élevage extensif géré par des migrants européens. Ce n’est qu’avec la guerre
ehispano-américaine et la reconquête coloniale de ces îles par les États-Unis à la fin du XIX siècle qu’un mouvement migratoire important
s’est amorcé. On fit alors venir des coupeurs de canne jamaïcains ou haïtiens pour compléter les maigres effectifs sur place – étant toujours
entendu par les promoteurs de la liberté que ce travail incombait aux « Nègres ».