L'Héritage de Charles Darwin dans les cultures européennes

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238 pages
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La parution de L'Origine des espèces a été un évènement majeur. Les théories sur l'évolution et la sélection naturelle ont boulversé les sciences du vivant, mais aussi la littérature, la linguistique, les sciences de la communication, jusqu'au music-hall et aux études sur les comptines enfantines. Ce livre permet de voir le dialogue entre le grand naturaliste et des auteurs majeurs comme Marx, Freud ou Carlyle.

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Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 69
EAN13 9782296810518
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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L'héritage de Charles Darwin dans les cultures européennes
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55111-4 EAN : 9782296551114
Sous la direction de Georges Letissier et Michel Prum
L'héritage de Charles Darwin dans les cultures européennes
Ouvrage publié avec le concours de lUniversité de Nantes et de lUniversité Paris Diderot
Collection Racisme et eugénisme
LHarmattan
Collection Racisme et eugénisme dirigée par Michel Prum
La collection « Racisme et eugénisme » se propose déditer des textes étudiant les discours et les pratiques dexclusion, de ségrégation et de domination dont le corps humain est le point dancrage. Cette problématique du corps fédère les travaux sur le racisme et leugénisme, mais aussi sur les enjeux bioéthiques de la génétique. Elle sintéresse à toutes les tentatives qui visent à biologiser les rapports humains à des fins de hiérarchisation et doppression. La collection entend aussi comparer ces phénomènes et ces rhétoriques biologisantes dans diverses aires culturelles, en particulier laire anglophone et laire francophone. Tout en mettant laccent sur le contemporain, elle nexclut pas de remonter aux sources de la pensée raciste ou de leugénisme. Elle peut enfin inclure des ouvrages qui, sans relever véritablement de létude du racisme, analysent les relations entre les différents groupes dune société du point de vue de lethnicité.
Parmi les trente ouvrages déjà publiés dans la collection :
Amélie Robitaille-Froidure,La Liberté dexpression face au racisme(2011) Florence Binard, Bénédicte Deschamps, Lucienne Germain, Didier Lassalle et Michel Prum (dir.),Identités et cultures minoritaires dans laire anglophone (2010) Claude Carpentier et Émile-Henri Riard (dir.),Vivre ensemble et éducation dans les sociétés multiculturelles(2010) Amandine Ducray,Les Sitcoms ethniques à la télévision britannique de 1972 à nos jours(2009) Cécile Perrot, Michel Prum et Thierry Vircoulon,LAfrique du Sud à lheure de Jacob Zuma(2009) Michel Prum (dir.),La Place de lautre(2010) Michel Prum (dir.) :Ethnicité et Eugénisme(2009) Michel Prum (dir.) :Race et corps dans laire anglophone(2008) Michel Prum (dir.) :La Fabrique de la « race »(2007) Michel Prum (dir.) :Changements daire(2007) Michel Prum (dir.) :De toutes les couleurs(2006) Michel Prum (dir.) :LUn sans lAutre,(2005) Catherine Ukelo,Les Prémices du génocide rwandais(2010)
Introduction
Georges Letissier et Michel Prum
Ce volume rassemble une sélection de communications qui furent présentées lors dun colloque organisé à Nantes, au musée des sciences naturelles, les 3 et 4 avril 2009, à loccasion du bicentenaire de la naissance de Charles Darwin (12 ème février 1809) et du 150 anniversaire de la parution deLOrigine des espèces (le 24 novembre 1859). Cette double commémoration se prêtait en effet à un moment déchange entre spécialistes de disciplines différentes pour permettre dévaluer lhéritage que le grand naturaliste anglais a laissé aujourdhui en e Europe. Aucun penseur né au XIX siècle, en dehors de Freud et Marx, naura peut-être autant marqué le paysage intellectuel que celui qui a rompu avec le créationnisme mais aussi le lamarckisme pour définir le rôle de la sélection naturelle dans lévolution des êtres vivants. Aujourdhui sa pensée continue dêtre vivement attaquée, tant par la droite néo-conservatrice américaine, qui lui reproche son matérialisme athée et son rejet de tout « dessein intelligent », que par des penseurs de gauche qui lui imputent la responsabilité du darwinisme social. En Europe, de nombreux ouvrages et articles scientifiques consacrés au darwinisme et à lévolution continuent de sortir chaque année, sans parler de la couverture médiatique (journaux, télévision) qui fait écho aux récentes polémiques.
Cet ouvrage entend témoigner de la diversité des pistes danalyse ouvertes par le darwinisme dans des domaines aussi variés que lhistoire des idées, la philosophie, les sciences de la communication, les sciences cognitives, la civilisation et la littérature. Comme un hommage rendu au naturaliste, dont il célèbre moins la mémoire quil ne salue lactualité inscrite dans la durée, ce recueil dessais souvre et se clôt par un texte en langue anglaise ; le premier est quasi contemporain de la publication deLOrigine des espèceset convoque une figure tutélaire de lépoque victorienne : Thomas Carlyle, le dernier analyse une fiction récente  elle date de 2004  et fait intervenir une romancière contemporaine, Jeanette Winterson, que tout séparea prioride limage solennelle, investie dautorité, de ceux que lon appelait à lâge de la reine Victoria des « sages » ; le sage de Chelsea en loccurrence. Entre Carlyle et Winterson, deux dates, 1874 et 2004, et entre les deux, toute laventure du savoir, ayant souvent partie liée avec la création et linvention, artistique et scientifique, et que les différents essais contenus dans ce volume déclinent, à partir de champs disciplinaires différents mais complémentaires. e La réception de Darwin au XIX siècle, en empruntant des sentiers non balisés, et néanmoins intellectuellement féconds, fait dabord lobjet dune série de trois essais. Pour commencer, un rapprochement plutôt inattendu entre Carlyle et Darwin, par lintermédiaire de Tyndall est proposé parDavid H
Sorensen. Cest John Tyndall, physicien connu notamment pour ses travaux sur la stérilisation, qui permet léchange didées entre ces deux intellectuels victoriens que le lecteur nimagine guère entrer lun avec lautre dans une conversation spontanée. Tyndall, tout en étant acquis aux théories darwiniennes, devait demeurer sa vie durant admiratif de Carlyle, pour sa part très critique à légard deLOrigine, coupable selon lui de porter atteinte à ce quil y a de plus élevé en lhomme : le sentiment moral. Sorensen, en sappuyant sur des citations de Tyndall, montre comment celui-ci parvient à concilier deux figures majeures de lépoque victorienne, en suggérant que leurs théories respectives, plutôt que de sexclure mutuellement, se complètent et pourraientin fine sarticuler lune avec lautre. Selon Tyndall, Carlyle dans son entreprise daffranchir létude de la nature des dogmes religieux serait déjà proto-darwinien. En outre, sa conviction quune énergie centrale agit sur lunivers physique, et quelle peut recouvrir différentes formes et subir différentes métamorphoses, apparenterait une fois encore Carlyle à lauteur deLOrigine. Sans passer sous silence les zones dombre qui viennent assombrir la pensée historique de Carlyle  en particulier ses propos dévastateurs à lendroit des Indiens dAmérique ou encore des esclaves noirs, propos résolument anti-darwiniens, ainsi quil convient de le souligner  Sorensen rappelle que les liens réciproques étroits qui se tissent entre ces deux penseurs, notamment lintrication étroite entre raison et imagination, sont de nature à fournir un antidote contre toutes les dérives à venir du spencérisme, dulaisser-faire économique, et de nos jours encore, du créationnisme. Lhéritage de Darwin est préparé par laccueil réservé à son uvre à travers la traduction. A cet égard, Clémence Royer, première traductrice de Darwin en français, et auteur dune préface pour lédition deLOriginede 1862, offre un exemple tout à fait symptomatique du phénomène de la réception. Marc Guillaumiedémontre, citations à lappui, comment Royer dans son entreprise de transmission de la pensée de Darwin à un lectorat francophone, ne fait à la vérité que passer à côté de celui-ci, de manière pour le moins paradoxale. Darwin, au fond, ne fait quoffrir à cette républicaine anticléricale, dont les positions idéologiques ne se comprennent que dans le contexte hexagonal dune France coloniale, divisée entre le clergé et les laïcs, autant de prétextes pour enfourcher ses chevaux de bataille préférés, au nombre desquels la dénonciation de léglise catholique, taxée dobscurantisme, ou encore linévitable mais nécessaire abandon des disgraciés de la nature au nom de la marche vers le progrès dune humanité saine et régénérée. Cette altération de la pensée de Darwin, sous la plume dune intellectuelle qui entendait pourtant faire connaître Darwin au public français, va venir constituer toute une batterie de clichés pseudo-scientifiques que reprendront les auteurs de ce genre littéraire connu sous lappellation de fiction préhistorique (FP). À travers un parcours synthétique des procédés narratifs et des thématiques de prédilection de la FP e du XIX siècle à nos jours, Guillaumie évoque lopportunisme intrinsèque dune forme littéraire obéissant à un cahier des charges bien défini. Volontiers anti-raciste, écologiste, ou encore féministe aujourdhui, la FP était violente, et e ouvertement raciste au XIX siècle. Ainsi ce genre en peu particulier, dans
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lespace de la littérature francophone du moins, offre-t-il une modulation à la thématique de lhéritage darwinien en ce sens quil se met en place à partir dun imaginaire qui nest quune forme dévoyée, à la fois réductrice et outrancière, de la pensée darwinienne. Cest probablement en réaction à la publication de la traduction de LOrigine des espècespar Clémence Royer, que Louis Figuier fit paraîtreLa Terre avant le délugeen janvier 1863, inaugurant ainsi ce qui allait devenir un genre à part entière : lHistoire (populaire) de la vie. Vulgarisateur de théories scientifiques passé à la postérité, Figuier combat lévolutionnisme de Darwin e parce quil y voit le risque dun retour aux transformistes des débuts du XIX siècle : Jean-Baptiste Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire.Richard Somerset dans son chapitre expose la manière dont Figuier sy prend pour invalider les thèses transformistes au sein de son ouvrage. Ce dernier introduit, en guise dillustration à son propos toute une série de « scènes idéales » qui sont comme autant de tableaux marquant les étapes successives de lhistoire de la terre, mais qui nentretiennent entre eux aucun lien de continuité. Cette succession de planches iconographiques discrètes et séparées les unes des autres vient sintercaler dans un récit se déployant selon une double logique narrative, avec dun côté une trame égrenant les grands événements du développement de la vie, et de lautre, et indépendamment de ce premier niveau, des évocations minutieuses des conditions spécifiques à chaque époque. Ainsi par ce subterfuge narratif Figuier parvient-il à écarter toute éventualité dune seule force unique qui porterait avec elle le cours du temps. Somerset distingue lorientation empiriste de Figuier de lapproche évolutionniste dun Camille Flammarion, autre vulgarisateur de lépoque et dont le gradualisme abstrait serait davantage redevable au transformisme idéaliste quau matérialisme naturaliste darwinien. Enfin, Somerset confronte le texte en français de Figuier à sa traduction en anglais en montrant à quel point il importe pour le premier de proposer un plaidoyer à lencontre des théories évolutionnistes, et pour ce faire de mêler les références aux Écritures à létude empirique de la nature, alors que dans le contexte de lépoque victorienne, la dimension spirituelle et morale intervient à un autre palier du récit que les renvois aux phénomènes matériels, quelle surplombe et encadre en quelque sorte. Alors quen français le texte de Figuier est avant antiévolutionniste, dans sa version anglaise il semble principalement répondre à la nécessité, culturellement établie, de transmettre un message moralement responsable, tout en livrant une étude scientifique  fût-elle de vulgarisation.
Marx et Engels qui séjournèrent en Angleterre dans la seconde moitié de leur vie sont contemporains de Darwin. Cest bien connu, Marx a luLOrigine et dans une lettre à Engels souvent citée, il affirme que louvrage de Darwin constitue le fondement historico-naturel de son approche matérialiste de lhistoire. Cependant, ainsi quÉdouard Pacaudle montre, cette compatibilité entre darwinisme et marxisme devait être dénoncée plus tard par Marx lui-même, au motif que la théorie darwinienne ne serait en fait que la transposition dans le monde naturel de lidéologie concurrentialiste et éliminationniste qui
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prédominait dans la société victorienne. Une telle vision délétère offrait une e illustration cynique dubellum omnium contra omneshobbesien dans un XIX siècle de surcroît pleinement persuadé du bien-fondé des théories malthusiennes. Cest précisément dans cette tension entre adhésion et dénonciation quil convient dapprécier lhéritage darwinien au sein du marxisme. Le chapitre de Pacaud se resserre autour du marxisme occidental, par contraste avec le marxisme oriental ou la tradition classique. Alors que les premiers marxistes établissent une distinction entre un Darwin scientifique, compatible avec la pensée de Marx, et un Darwin idéologue et bourgeois qui sy oppose, cest progressivement le refus inconditionnel détendre à la sphère sociale la lutte pour la vie dans le monde naturel qui caractérise une lecture marxiste de Darwin. Cette affirmation dune discontinuité radicale et absolue entre le monde naturel en général et les sociétés humaines sera partagée par les marxistes de la tradition classique et par le marxisme occidental. Il semblait donc quil fallût corriger le darwinisme pour le rendre cohérent avec le marxisme. Inversement, dans les années quatre-vingt, au moment où le marxisme est en crise, cest son incompréhension du darwinisme qui se retrouve dénoncée, de sorte que cette fois-ci la nécessité se fait jour de le corriger dun point de vue darwinien. Enfin, en labsence de toute prééminence dun système de pensée sur lautre, Pacaud montre comment la compatibilité entre marxisme et darwinisme a pu être repensée dune part à travers leffet réversif de lévolution, exposé par Patrick Tort, et, dautre part, grâce aux analyses épistémologiques de G.A. Cohen qui met en évidence lexistence dexplications fonctionnelles, de type darwinien, dans le matérialisme historique, où larticulation entre structure et superstructure ne saurait être réductible à une explication causale unique. Lascendant de la pensée de Thomas Hobbes, en particulier sa théorie du corps politique, sexerce sur Darwin et Freud, par lintermédiaire de philosophes comme D. Hume, I. Kant et J.S. Mill. Il existe un héritage darwinien chez Freud, essentiellement de lanthropologie, telle quelle est présentée dansThe Descent of Man (La Filiation de lhomme). Une même logique évolutionniste se retrouve chez Darwin et Freud ; pour le premier la sélection choisit au terme de son parcours la civilisation, en favorisant les instincts sociaux et le sentiment de sympathie altruiste, alors que pour le second laccès à la civilisation est permis par lÉros, la pulsion de vie, dont la finalité consiste à rassembler des individus isolés et à promouvoir laptitude pour la culture par un retournement de légoïsme en altruisme. Cependant, ainsi que Lilian Truchonle suggère, lanthropologie de Darwin et celle de Freud présupposent dans le premier cas lancrage dans les instincts, et dans le second, le refoulement originaire. Le lien généalogique entre létat primitif et létat de civilisation, pouvant être symbolisé par la torsion du ruban de Möbius, fait quà tout instant et quand les conditions se trouvent rassemblées, lun peut se retourner en lautre. Freud lui-même ne percevait-il pas dans la foule comme la réapparition possible de la horde primitive ? En effet le retour à la violence du parricide originaire ne peut jamais être totalement exclu. Il est susceptible
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