La pêche à Mayotte
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Description

Dans le contexte de la départementalisation de Mayotte, la pêche artisanale de cette île a longtemps été négligée et est restée ainsi archaïque malgré l'importance de son rôle du point de vue social, culturel et économique. Le présent ouvrage plaide pour un dépassement des représentations souvent simplistes opposant systématiquement les intérêts de la pêche artisanale et industrielle et montre comment ces deux segments ont intéret à travailler ensemble pour une meilleure prise en compte de leurs préoccupations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2011
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296464100
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA PÊCHE À MAYOTTE Entre archaïsme et postmodernité
Olivier BUSSON
LA PÊCHE À MAYOTTE Entre archaïsme et postmodernité
Préface de Mansour Kamardine
À Solal et Sasha
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54745-2
EAN : 9782296547452
Préface
Mansour Kamardine est élu maire de la commune de Sada à 23 ans, devenant alors le plus jeune maire de France. Candidat malheureux aux législatives de 1993 et de 1997, il devient député en 2002. Conseiller général du canton de Sada, Vice-Président du conseil général, il est battu aux législatives de 2007, puis aux cantonales de mars 2008.
Il reste un artisan majeur de la départementalisation de Mayotte et un ardent défenseur des professionnels de la pêche mahoraise. Lors de la conférence de St Denis de mars 2006 sur la coopération régionale dans l’Océan Indien, il a interpellé avec vigueur les pouvoirs publics sur la nécessité pour Mayotte de bénéficier de retombées économiques minimales liées à l’activité de pêche industrielle des thoniers européens qui se déploie dans les eaux bordant l’île. Ce fut le point de départ d’un mouvement de fond tendant à rétablir un équilibre entre la pêche industrielle européenne et la pêche artisanale mahoraise.
Pouvait-on rendre meilleur hommage à Mayotte et à ses forçats de la mer qui risquent parfois leur vie pour nourrir notre île et nos enfants? On a entendu dire parfois que les Mahorais n’étaient pas des marins, comme si être marin était une qualité innée, que l’on a ou pas, définitivement.
Il y a une Histoire, certes ; un passé, soit. Beaucoup plus riches l’une et l’autre d’ailleurs dans le domaine maritime qu’on ne le croit encore trop souvent.
Mais n’est-ce pas précisément notre rôle de ne pas nous résigner à l’immuabilité et d’interroger les causes objectives qui font que la pêche mahoraise n’est pas ce qu’elle devrait ou pourrait être ?
Car, j’en suis convaincu, c’est un métier d’avenir pour qui veut bien regarder la réalité en face. Les besoins alimentaires de la population ne cessent de croître et il n’est pas viable, ni sur le plan économique, ni d’ailleurs d’un point de vue environnemental de tout importer du monde entier alors que l’on a une richesse immense à la portée de notre main.
Sait-on que l’on consomme à Mayotte d’importantes quantités de thon pêchées à deux coups de rames de la côte par des navires industriels qui débarquent leurs captures aux Seychelles où elles sont mises en conserve et envoyées en métropole pour ensuite revenir à Mayotte par conteneurs pour y être enfin consommées ? Entre sa capture et son retour à Mayotte sous forme de conserve, le poisson aura vu son prix multiplié par dix ! N’est-ce pas là un gâchis environnemental pour la planète et un gâchis économique pour Mayotte qui a longtemps laissé échapper ces richesses qui profitent ainsi à d'autres ?
Depuis peu, la situation évolue et l’auteur y a eu son rôle pour impulser un mouvement de fond qui se prolonge à travers cet ouvrage. Un rapprochement salutaire est en cours entre la pêche mahoraise et la pêche industrielle. Il doit se poursuivre avec l’embauche progressive de Mahorais sur les thoniers senneurs et des escales plus fréquentes de navires à Mayotte.
Nos poissons, ce sont nos emplois. Mais il faut aussi savoir attirer les jeunes vers ce métier difficile. Pour les convaincre de franchir le pas, les rémunérations doivent être attractives, les formations être de qualité et avoir lieu dans un environnement et dans des locaux modernes qui donnent envie d’y travailler. Les jeunes doivent y apprendre à bien pêcher, mais aussi durablement, dans le respect de la ressource pour que notre lagon et nos eaux continuent à être notre « garde-manger » pour les générations futures. Les conditions de vie à bord doivent être dignes et les marins ne doivent pas risquer leur vie à chaque fois qu’ils prennent la mer.
« A la mer, tout se tient », nous rappelle le poète grec contemporain Yannis Ritsos dans Les Vieilles femmes et la mer 1 : « Tout ce que nous avons appris - bien appris - c'est cela : la mer ne se coupe pas en tranches, comme le pain, ne se partage pas, entière elle est, entière elle te veut, entière elle te prend, entier tu luttes avec elle, et tu la gagnes ou la perds tout entière... Entière est la mer, et de même la vie, elle ne se partage pas ; entière tu la reçois et tu la donnes, entière elle reste - et la mort même n'y peut rien - sa faux ne peut la morceler ».
Le chemin est encore long pour que nos pêcheurs disposent également d'infrastructures portuaires leur facilitant le travail au débarquement et l'avitaillement, mais aussi d’un véritable régime de protection sociale et d’une véritable représentation professionnelle spécifique comme leurs homologues ultra-marins ou métropolitains.
Mais ce défi ne nous effraie pas : la départementalisation fut un combat de longue haleine. Le développement économique endogène de notre île doit être notre prochain défi. Il ne pourra s’appuyer que sur les richesses immenses -mais pas infinies- de notre mer nourricière. Ayons enfin une véritable ambition maritime pour notre île, résolument tournée vers l’avenir !

Mansour Kamardine
1 RITSOS, Yannis . Les vieilles femmes et la mer . Éditions Fata Morgana. 1978, 88 p.
Introduction
Mayotte, 101 ème département français
À l’heure où Mayotte accède, après des années de combat politique 2 , au statut de département et région d’outre-mer, cette île de l’Océan Indien, terre française en Afrique, sort peu à peu d’une certaine indifférence dans laquelle l’a longtemps laissée la métropole.
La plus australe des îles de l’archipel des Comores, que peu de nos concitoyens savent encore vraiment situer sur une carte, fait en général parler d’elle lorsqu’un kwassa-kwassa, frêle esquif rempli de candidats à l’immigration clandestine originaires d’Anjouan, chavire emportant des dizaines de vies.
Si la question de l’immigration est en effet un problème politique majeur de l’île, elle ne doit pas occulter le formidable potentiel de développement de ce bout de terre française encore trop dépendant des flux financiers publics (à hauteur de 45% du produit intérieur brut –PIB- local).
Or, le principal atout de Mayotte est maritime 3 . Le développement endogène de l’île passe à l’évidence par une meilleure exploitation des richesses de la mer que ce soit pour développer le tourisme nautique, les énergies renouvelables (hydroliennes par exemple), et naturellement l’aquaculture et la pêche pour alimenter une population en forte croissance.
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(source : Cahiers de l’Outre-mer, n°248 octobre-novembre 2009 )

(source : Cahiers de l’Outre-mer, n°248 octobre-novembre 2009 )
Une dimension maritime essentielle
La dimension maritime de Mayotte se donne à voir immédiatement. Située au sud-est de l’archipel des Comores à moins de 40 milles (70 km) d’Anjouan, entre Madagascar et le Mozambique, Mayotte est l’île volcanique de l’archipel la plus anciennement formée (environ 8 millions d’années).
Ses massifs, peu élevés –son point culminant, le Mont Bénara, se dresse à 660m-, sont beaucoup plus érodés que ceux de Grande Comore par exemple, où le volcanisme du Karthala est toujours actif.
Des témoignages de cette origine sont toujours visibles à Mayotte avec le cratère du Dziani et le cirque de Cavani. Elle explique le découpage particulier du littoral de Mayotte, constituée de deux îles principales (Petite-Terre et Grande-Terre), de nombreux îlots (une trentaine), de baies profondes bordées de mangroves, de caps et de presqu’îles.
Sa forme particulière lui a valu le surnom d’Hippocampe.
L’ensemble est entouré d’une barrière de corail de 160 km de long entrecoupée d’une dizaine de passes. Cet espace maritime particulier, le lagon, est l’un des plus grands au monde, avec une surface de 1500 km².
Mayotte est insérée en outre dans un espace régional composé d’autres îles : Madagascar, les Comores, les Seychelles, Maurice, La Réunion, les Glorieuses, notamment. La mer se fait ici à la fois frontière et espace de communication et d’échanges indispensables.
Le peuplement originel de l’île, qui se serait fait par voie maritime entre les Vème et le VIIIème siècles, est d’origine bantoue. Le commerce se développe notamment avec Madagascar. Puis, les invasions arabes apportent la culture swahilie et la religion musulmane.
Ces points restent caractéristiques encore aujourd’hui de l’identité de la population mahoraise. La population est majoritairement (à 95%) musulmane (on compte 250 mosquées à Mayotte) : le droit coutumier s’applique aux Mahorais ayant conservé leur statut personnel. Certains litiges civils relèvent donc de la justice cadiale et la polygamie reste une pratique courante bien qu’interdite pour les jeunes hommes en âge de se marier au 1 er janvier 2005.
Le shimaoré, dialecte dérivé du swahili, reste davantage parlé que le français, surtout au sein des populations de pêcheurs.
Les Européens débarquent à Mayotte vers le XVème siècle et utilisent Mayotte comme point de ravitaillement sur la route des Indes. La fin du XVIIIème et le début du XIXème sont des périodes troubles faites de razzias malgaches, de guerres de succession et de pillages. Le 25 avril 1841, pour écarter le danger d’attaques extérieures, notamment comoriennes, le sultan d’origine malgache Adriantsouli cède l’île de Mayotte à la France. Mayotte devient alors un protectorat français.
La France étend ensuite son protectorat aux autres îles des Comores. L’ensemble accède au statut de territoires d’outre-mer (TOM) en 1946. Mais Mayotte fait l’objet de mesures de rétorsion de la part des autres îles, notamment de Grande Comore.
En décembre 1974, un référendum sur l’indépendance des îles des Comores est organisé : le décompte des voix île par île démontre que Mayotte souhaite, seule, rester dans le giron de la République. Ce choix est confirmé massivement en février 1976 lors d’une nouvelle consultation.
Depuis lors, plusieurs lois 4 ont réaffirmé l’ancrage de Mayotte dans la République française : enfin, le 29 mars 2009 la population s’est prononcée à plus de 90% en faveur de l’adoption du statut de département français.
Il reste que la démographie de Mayotte ressemble à celle des pays de la zone : une population très jeune -60% de la population a moins de 20 ans-, en plein essor -l’accroissement annuel moyen de la population est de 6%-; et assez pauvre puisque 92% de la population vivent en dessous du seuil de pauvreté métropolitain.
Les habitants se sont naturellement tournés vers la mer pour y puiser leur nourriture. Dans ces conditions, la pêche, notamment vivrière, est un moyen simple et peu coûteux de se nourrir.
La mer est même en fait la principale source de richesse de l’île : avec une zone économique exclusive (ZEE) de près de 74 000 km², potentiellement, la pêche est la première ressource de l’île avec 7000 tonnes de poissons pêchés par an par des navires français et espagnols et exportés dans le monde entier. Le chiffre d’affaires moyen annuel réalisé grâce à la pêche au sein de la zone économique exclusive de Mayotte est d’environ 10 M€.
La zone économique exclusive (ZEE) de Mayotte et le canal du Mozambique

La zone économique exclusive (ZEE) : définition, origines, éléments de droit de la mer
Longtemps a prédominé en droit le principe de liberté des mers. Puis, s’est développée l’idée d’une appropriation possible des mers : par la bulle papale du 4 mai 1493 (Alexandre VI) et le Traité de Tordesillas du 3 juin 1494, l’Espagne et le Portugal se partagent les mers.
S’amorce alors la célèbre controverse entre Grotius (1583-1645), favorable à la liberté des mers, et John Selden (1584-1654) favorable à sa patrimonialisation.
Le premier l’emporta provisoirement ; puis, la découverte de l’étendue des richesses des mers (richesse halieutique, pétrole etc…) a conduit les états à étendre leur emprise sur les espaces maritimes à proximité des côtes.
Le point de départ de cette évolution est la Déclaration du président des États Unis, Harry Truman, en septembre 1945, affirmant unilatéralement les droits de son pays sur les ressources du sol et du sous-sol du plateau continental.
En réaction, les états non pourvus de plateau continental, comme le Chili, le Pérou, l’Équateur, revendiquent alors des droits identiques sur une zone de 200 milles au large des côtes : c’est la Déclaration de Santiago (1952).
Des négociations sont alors ouvertes dans le cadre des Nations Unies pour définir le droit; mais les conflits d’intérêts entre les pays en voie de développement et les pays industriels qui ont seuls les moyens d’exploiter les ressources situées en profondeur bloquent le processus.
Les discussions ne reprennent qu’à la fin des années 70 et aboutissent à la signature de la Convention de Montego Bay, le 10 décembre 1982. Cette convention internationale détermine un « dégradé de compétences » pour les États disposant d’une façade maritime allant des eaux intérieures, sur lesquelles l’État côtier a des compétences élargies de police, à la haute mer, où il n’en a plus, en passant par les eaux territoriales, la zone contiguë et la zone économique exclusive (ZEE).
Comme son nom l’indique, la ZEE, qui s’étend jusqu’à 200 milles (360 km) des côtes d’un pays donne au pays riverain des droits exclusifs d’exploitation économique, et notamment en matière de pêche.
En France, la Convention de Montego Bay est applicable depuis 1996.
La France dispose, grâce notamment à son outre-mer, de la ZEE la plus importante au monde avec 11 millions de km², derrière les États-Unis.
La ZEE de Mayotte : un cas spécifique
Lorsque l’extension à 200 milles des côtes d’une ZEE se heurte à la ZEE
d’un autre État, ce qui est le cas d’îles voisines dont la distance est inférieure à 400 milles et appartenant à des Etats différents, ces deux États se mettent d’accord par une convention internationale pour tracer la frontière entre les deux ZEE. En général, c’est la règle de l’équidistance qui est retenue. Ainsi, la France a-t-elle signé de telles conventions avec la quasi-totalité des pays avec lesquels elle dispose de frontières maritimes (par exemple, accord du 4 janvier 1982 avec l’Australie).
La revendication récurrente de l’État des Comores sur Mayotte et celle de Madagascar sur certains îlots du sud du Canal du Mozambique ont empêché les parties de signer une telle convention. Toutefois, en pratique, c’est bien le principe de l’équidistance qui est appliqué.
C’est d’ailleurs ce principe qui est retenu dans le cadre des négociations en cours en mai 2010 au sein de l’Union africaine pour délimiter les frontières maritimes entre les Comores, la Tanzanie et le Mozambique.
Schéma résumant le « dégradé de compétences » exercées en mer par les États côtiers selon la convention de Montego Bay

Un formidable potentiel peu exploité et mal connu
Pourtant, le formidable potentiel de la pêche mahoraise n’est pas optimisé ; il est d’ailleurs totalement méconnu : la pêche locale ne bénéficie d’aucune infrastructure portuaire pour l’avitaillement en gasoil, en essence ou en glace, ni pour le débarquement du poisson, qui se fait bien souvent à même le sol
L’image que l’on peut avoir spontanément de la pêche mahoraise est la pêche en pirogue, au djarifa (c’est-à-dire la « pêche au drap ») ou la pêche à pied, c’est-à-dire une pêche traditionnelle, a priori peu productive si on la compare aux chalutiers métropolitains. Elle a par ailleurs une dimension sociale et culturelle (pirogue, djarifa).
Elle peut être perçue a priori comme « durable ». Loin des mécanismes de marché qui poussent les pêcheurs métropolitains à jeter par-dessus bord, à peine capturés, des tonnes de poissons de taille commerciale insuffisante, pour éviter que ces captures ne ponctionnent le quota, la pêche locale ne prélèverait que le strict nécessaire pour nourrir la famille ou le village.
Mais cette image est en fait une caricature. On qualifie d’ailleurs souvent d’informel ce que l’on ne connaît pas. Car la pêche à Mayotte est loin de se résumer à la petite pêche artisanale.
Tout d’abord, la pêche industrielle (voir encadré pour la définition) des thonidés qui se déroule aux abords de Mayotte n’a jamais été considérée comme partie intégrante de la pêche mahoraise, alors même qu’elle prélève une ressource, qui, bien que par essence migratrice, se situe en partie dans les eaux de la ZEE de Mayotte.
Il est ainsi très surprenant, en parcourant les trop rares rapports portant sur la pêche mahoraise de constater qu’il n’y est jamais fait mention de l’existence, au large de Mayotte, d’une pêcherie industrielle. Tout se passe comme si on ne voulait pas la voir alors même que les pêches réalisées à Mayotte sont stratégiques et décisives pour la pêche thonière industrielle française, et que les cinq thoniers senneurs les plus récents et modernes de la flotte de pêche française (les Drennec , Trevignon , et Franche-Terre, Manapany et Bernica ) sont immatriculés à Mayotte. En outre, toute la flottille européenne (environ une cinquantaine de navires) vient pêcher 4 mois par an dans la zone économique exclusive (ZEE) de Mayotte.
Ensuite, l’idée que la pêche traditionnelle est sans effet sur la ressource doit être fortement nuancée. Certes, les rejets sont faibles ou inexistants, et les quantités pêchées par une pirogue ne peuvent rivaliser sérieusement avec celles des thoniers senneurs industriels. Pour autant, la forte augmentation de la population et la multiplication du nombre de pirogues ou de barques légères conduisent à un dépeuplement évident des fonds. En clair, la pêche en pirogue est peut-être « durable » lorsqu’il n’y a que quelques unités sur l’eau, mais ne l’est plus nécessairement quand plus d’un millier de pirogues sortent presque tous les jours dans le lagon.
Le problème est que ces représentations souvent erronées sur la pêche ont contribué longtemps à cantonner la pêche artisanale à un statut ‘archaïque’, selon un raisonnement en deux temps. Un : on réduit la pêche à Mayotte à la pêche artisanale en occultant la réalité d’une pêche industrielle mal connue sur l’île. Deux : on en déduit qu’il n’est pas nécessaire de moderniser la pêche locale car globalement elle s’autorégulerait sans menacer la ressource tout en considérant que sa modernisation accélérerait l’épuisement des fonds.
Inversement, la pêche industrielle souffre d’une image largement négative : la puissance des navires, la dimension des filets (senne tournante), les moyens engagés (hélicoptères, satellites) pour repérer les bancs de thons peuvent parfois donner le sentiment d’un pillage des ressources. Mais l’espèce la plus pêchée, le listao, est, selon les meilleurs scientifiques spécialistes du sujet, largement à l’abri d’une surexploitation des stocks. Par ailleurs, cette pêcherie est très encadrée et la pêche thonière ne doit pas être réduite à la pêche au thon rouge, ni à la pêche aux requins, qui sont en effet des espèces en situation plus ou moins marquée de surexploitation. Ensuite, il convient de ne pas faire l’amalgame non plus entre des pratiques des différentes flottilles car elles varient beaucoup selon qu’elles sont européennes ou asiatiques.
On est là au cœur d’une problématique déjà soulevée par le sénateur Philippe Marini dans son rapport sur les politiques publiques maritimes, dans lequel il dénonce le «manque d’informations (qui) affecte le processus de décision et d’évaluation» 5 car il existe en effet un lien direct entre la méconnaissance d’un secteur, la faiblesse de données statistiques sur le secteur et sa situation.
Ce gouffre entre la pêche réelle et ses représentations, lesquelles ont pu guider l’action parfois, est révélateur du fait que la pêche est davantage considérée comme une activité sociale, voire culturelle, que comme une activité économique. Comme si, à Mayotte, la pêche ne devait pas progresser (c’est-à-dire ne devait pas être atteinte par le progrès) pour contenter l’idée dominante que l’on se fait de la pêche sur une île comme Mayotte, qui n’est finalement qu’une déclinaison du mythe du « bon sauvage », tel qu’il apparaît dans la littérature européenne au début du XVIIIème siècle 6 .
Outre que ces représentations peuvent être problématiques en elles-mêmes, fondées sur des préjugés, elles ont eu pour effet de laisser largement à l’abandon un secteur pendant des années, écarté de la marche générale de l’île vers le progrès et conduisant de fait à une augmentation des événements de mer (naufrages, dérives au long cours) et à un épuisement des ressources.
On assiste donc au télescopage entre une image : celle d’une pêche traditionnelle « durable » face à une pêche industrielle par essence destructrice et d’une réalité, à savoir, une « petite » pêche qui peut s’avérer dangereuse (pour l’homme et la ressource) et une pêche industrielle pas forcément aussi prédatrice qu’on l’imaginerait.
Cette vision sommaire, qui, dans l’imaginaire, peut faire penser au combat de David contre Goliath 7 , a conduit à une double négation de l’Autre, ne permettant pas des rapprochements pourtant essentiels et salvateurs pour ces deux pêcheries.
Cette image commune explique en partie le retard pris dans le développement de la pêche mahoraise alors qu’il convenait de travailler à ce que la pêche industrielle bénéficie davantage à l’économie locale; et elle l’explique bien davantage que « l’archaïsme » supposé des pêcheurs mahorais ou leur soit-disant aversion « naturelle » pour la mer 8 , alors qu’ils ont au contraire souvent démontré leur courage et leur volonté de ne pas être exclus du progrès.
Pêche artisanale, pêche industrielle : quelles définitions ?
Tout au long de l’ouvrage, il sera question d’un côté de la pêche artisanale, de l’autre, de la pêche industrielle. Cette commodité ne doit pas exclure une explicitation de ce choix.
En droit français, l’entreprise de pêche artisanale est la société de pêche dont 100% des droits sociaux sont détenus par un ou des pêcheurs qui sont embarqués sur le ou les navires dont la société est propriétaire (article L 931 du code rural et de la pêche maritime). Le critère retenu est donc l’embarquement de l’armateur.
La Commission européenne tend quant à elle à considérer comme artisanale la pêche effectuée à partir d’embarcations de moins de 12 mètres.
La définition même de ces types de pêche est devenue un enjeu fort dans le cadre de la révision en cours de la politique commune des pêches car les politiques qui s’appliqueront à l’un ou l’autre pourront être notablement différentes.
Certains préfèreront utiliser les termes de pêches côtières et de pêches hauturières, qui pourraient tout à fait convenir dans la majorité des cas à Mayotte, sauf quand les pêches artisanales sont « lointaines », comme c’est souvent le cas.
Pour Mayotte, le critère de l’embarquement du propriétaire n’est pas pertinent car la plupart des propriétaires d’embarcations ne sont pas embarqués; ce ne sont pas pour autant des entreprises de pêche industrielle.
Le critère de la taille du navire ne paraît pas non plus tout à fait adapté, car cela reviendrait à considérer que des palangriers de 13 m pourraient être considérés comme industriels, ce qui ne correspond pas à l’acception commune du terme.
Il est préférable de se rapprocher de la définition donnée par la FAO et donc de privilégier un faisceau d’indices : pourra être considérée comme industrielle une activité de pêche effectuée à partir de navires d’une longueur supérieure à 24 m, effectuant des pêches hauturières, appartenant à des sociétés et disposant d’une logistique importante leur permettant par exemple de changer d’océans selon la stratégie.
A contrario, une pêche artisanale peut s’entendre communément comme étant une pêche effectuée à partir de petites embarcations à proximité relative des côtes.
Les notions employées ici ont simplement pour objet de décrire le plus objectivement possible les deux segments présents à Mayotte.
On fait souvent le reproche aux économies ultra-marines d’être administrées et dépendantes des flux publics ; Mayotte le serait sans doute moins si elle avait pu bénéficier a minima des conditions négociées par l’Union européenne auprès des pays africains côtiers dans le cadre des accords de partenariat économique.
En ignorant largement la pêche industrielle, on n’a pas vu que la solution du développement de la pêche locale pouvait aussi venir d’elle.
Inversement, les armements industriels ont longtemps ignoré Mayotte et n’ont jamais véritablement prêté attention au vivier de marins potentiels habitant Mayotte, alors qu’ils n’envisageraient pas de travailler au large du Sénégal sans embaucher des marins de ce pays. A tel point que ce sont souvent des marins originaires de l’Afrique de l’Ouest qui travaillent sur les thoniers pêchant dans le Canal du Mozambique.
Cette ignorance mutuelle n’a fait qu’augmenter les rancœurs et notamment le sentiment chez les pêcheurs artisans qu’ils étaient bien peu considérés.
Au moment où la piraterie se développe dans l’ouest de l’Océan Indien, réduisant de fait une bonne partie des zones de pêche traditionnelles de la flotte industrielle, la pêche dans le Canal du Mozambique devient encore plus stratégique, restant la seule zone à peu près sécure. Il est alors essentiel que les armements industriels prennent conscience qu’ils doivent absolument davantage associer à leur économie les populations riveraines de leurs zones de pêche.
Un sujet inédit
Au moment où Mayotte accède au statut de département d’outre-mer, il était important de faire un point sur un pan essentiel et structurant de son économie : la pêche.
En effet, le sujet est inédit, malgré l’existence de quelques études très parcellaires. L’émergence de Mayotte est récente : dans les années 80, Mayotte ne compte encore que 50 000 habitants, essentiellement concentrés sur Petite-Terre et le chef-lieu Mamoudzou, soit à peine plus qu’une ville comme Angoulême ou Beauvais. Depuis, la population de Mayotte a été multipliée par 4…En outre, la seule pêche vraiment visible à Mayotte n’a longtemps été qu’une petite pêche traditionnelle à partir de pirogues en bois destinée à l’autoconsommation. Il n’y avait donc pas d’étude par défaut quasiment d’objet d’étude. Les dernières décennies sont venues bouleverser cet ordre apparent.
La première mutation, invisible dans un premier temps pour Mayotte, est le développement dans les années 80 d’une flotte de thoniers industriels européens qui vient pêcher dans les eaux très poissonneuses de la zone économique de Mayotte. Cette évolution majeure passe quasiment inaperçue car les thoniers n’ont aucun lien économique avec l’île.
La deuxième mutation majeure concerne l’arrivée et la multiplication dans les années 90 des embarcations légères en polyester motorisées qui permettent aux pêcheurs d’aller pêcher toujours plus loin et donc aussi de croiser en mer cette flottille impressionnante de thoniers.
La troisième mutation est politique : en 2000, le tournant est pris d’une départementalisation qui nécessite l’application à Mayotte d’une réglementation étoffée encadrant la pêche et la sécurité maritime, à laquelle le secteur échappait en partie jusqu’alors. A partir de 2000, le chemin est pris d’un alignement toujours plus étroit sur les normes nationales, jusqu’à la départementalisation de l’île prévue au 31 mars 2011.
Il était donc essentiel tout d’abord de mettre un terme à l’absence d’ouvrages sur la pêche mahoraise mais aussi, dans un contexte où les représentations ont une influence forte sur le réel, d’adopter un point de vue qui se veut le plus objectif et le plus nuancé possible tenant compte des représentations avec lesquelles chacun fonctionne plus ou moins consciemment et qui peuvent inhiber ou ralentir l’action ; chacun pouvant être prisonnier d’images parfois caricaturales.
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La pêche artisanale a souvent été cantonnée à une activité rudimentaire. La modernité est restée l’apanage de la pêche industrielle. La pêche à Mayotte est aujourd’hui propulsée dans la post-modernité avec la création en janvier 2010 du parc naturel marin de Mayotte, créant de fait un ensemble d’interdépendances nécessaires entre deux segments de pêche qui s’ignoraient largement jusqu’alors.
La pêche à Mayotte est aujourd’hui en phase de mutation rapide: la pêche artisanale reste dominée par son caractère rudimentaire et archaïque, bien qu’en voie de modernisation (première partie). La pêche industrielle, quant à elle, bien que bénéficiant des dernières technologies la rendant hyper-productive, est une activité étroitement encadrée (deuxième partie). Il reste que ces deux pêcheries s’ignorent encore largement alors que leur survie respective réside précisément dans leur rapprochement (troisième partie).
2 BUSSON, Olivier. Mayotte, 101ème département français : un modèle pour une république renouvelée ? in Revue de Droit Public (n°3/2010).
3 BUSSON, Olivier. La mer : menace ou seul espoir de développement pour Mayotte ? in Revue Maritime de novembre 2010.
4 Notamment : lois du 24 décembre 1976, du 11 juillet 2001 ; loi constitutionnelle du 28 mars 2003 ; loi du 21 février 2007.
5 MARINI, Philippe. La politique maritime et littorale de la France : enjeux et perspectives. Rapport sur les actions menées en faveur de la politique maritime et littorale de la France. Annexe 5. La pêche. Paris, Assemblée nationale, Sénat. Office parlementaire d’évaluation des politiques publiques. 1998, 165 p.
6 Par exemple : La Hontan, Louis Armand de Lom d'Arce (1666-1716 ; baron de). Dialogues de M. le baron de Lahontan et d'un sauvage, dans l'Amérique : contenant une description exacte des moeurs et des coutumes de ces peuples sauvages ; Avec les voyages du même en Portugal et en Danemarc .... 1704. 222 p.
7 Samuel I, 17, 4.
8 De tels propos ont pu être tenus à l’occasion du Grenelle de la mer qui s’est tenu à Mayotte en 2009.
Première partie - Une pêche artisanale globalement archaïque quoiqu’en voie de modernisation
La pêche artisanale, assez ignorée en fait, est surtout caractérisée par des pratiques traditionnelles plutôt rudimentaires (I). Elle n’en connaît pas moins depuis peu un mouvement certes encore embryonnaire mais réel de modernisation (II).
Chapitre 1 - Une pêche artisanale mal connue, voire ignorée, caractérisée par des pratiques traditionnelles plutôt rudimentaires
L’image que l’on peut avoir assez facilement de la pêche mahoraise est celle d’une pêche traditionnelle, plutôt vivrière et rudimentaire (A) qui serait par essence durable (B). On verra que le second point reste à interroger.
A. Une pêche traditionnelle mal connue plutôt rudimentaire
La pêche mahoraise est mal connue et a trop longtemps été ignorée (1).
Dominée par des embarcations rudimentaires (2), ou pratiquée à pied lors des grandes marées (3), elle est le fait souvent de marins ‘informels’ non répertoriés, peu structurés, et peu formés (4).
1. Pêche informelle ou pêche mal connue ?
Souvent, la pêche artisanale mahoraise est définie par son caractère « informel ». Il est vrai que la pêche métropolitaine est très encadrée, soumise à des quotas, des déclarations de captures, des tailles minimales de captures, des maillages minimum ; les marins sont quant à eux répertoriés étroitement dans le cadre du rôle d’équipage qui permet le suivi des embarquements et le respect des conditions relatives à la détention des brevets et donc à la qualification des marins.
À Mayotte, le principe de spécialité législative, qui a prévalu jusqu’en 2007 et selon lequel seuls s’y appliquent les textes nationaux qui en font la mention expresse, a écarté de fait une bonne partie de l’arsenal réglementaire encadrant l’activité de pêche. En outre, Mayotte n’est pas, comme La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyane, une région ultra-périphérique (RUP) au regard de la réglementation européenne mais un pays et territoire d’outre-mer (PTOM), mentionné dans l’annexe II du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE) et régi par les articles 198 à 204 de ce même traité. Cela implique que la réglementation européenne, particulièrement étoffée en matière de pêche, ne trouve pas à s’y appliquer.
Il en résulte que le cadre réglementaire applicable n’exigeait pas un encadrement strict de la profession. En métropole, on ne s’improvise pas marin : il faut préalablement suivre une formation maritime dans un établissement reconnu et agréé par l’État, puis obtenir un brevet, réussir également un examen médical effectué par un médecin spécialisé (le médecin des gens de mer), cotiser au régime de sécurité sociale des invalides de la Marine (l’ENIM), signaler à l’administration chaque embarquement etc…
A Mayotte, le régime de sécurité sociale spécifique des marins ne s’applique pas non plus ; or, c’est un mécanisme puissant de suivi de l’activité des marins, qui implique notamment que la liste des marins habilités à naviguer soit établie et tenue à jour (c’est « le rôle »).
Du côté des embarcations, l’absence jusqu’à une période très récente d’une véritable administration de la mer à Mayotte a fait perdurer des pratiques hors normes. Normalement en effet pour des raisons de sécurité, une embarcation ne peut prendre la mer sans que sa construction n’ait fait l’objet d’un suivi qui doit se traduire in fine par la délivrance d’un titre de navigation qui l’autorise à naviguer. Il est alors possible de procéder à son immatriculation, et donc à son enregistrement.
Ce travail n’a été engagé que très récemment : l’encadrement de la flottille de pêche reste donc encore imparfait du fait du poids des habitudes et des traditions.
On le voit, le cadre réglementaire applicable à Mayotte n’a pas permis pendant longtemps d’assurer un suivi étroit du secteur de la pêche, et lorsque ce cadre juridique existait (réglementation relative aux qualifications requises ou à la sécurité des navires, notamment), il n’a pu se mettre en place que très progressivement, laissant ainsi perdurer des situations parfois étonnantes.
Il reste que l’absence d’encadrement strict et rigoureux de la profession a conduit à sa méconnaissance. Ponctuellement, le Conseil général de Mayotte a conventionné avec l’Ifremer afin de réaliser des études intéressantes et tenter de quantifier le nombre de pêcheurs, d’embarcations, ainsi que les quantités pêchées. Mais aucun suivi n’a été fait sur le long terme. Certaines études présentent de telles faiblesses méthodologiques qu’il ne nous a pas paru opportun de les citer ici.
Or, cette méconnaissance affecte le processus de décision publique : on ne peut prendre en compte, encadrer et moderniser que ce que l’on connaît. Du coup, la méconnaissance même du secteur qualifié d’« informel » a pu légitimer paradoxalement l’absence de politique de soutien et de modernisation du secteur.
Malgré cette faible connaissance statistique de la pêche artisanale, il reste possible d’en décrire les principales caractéristiques qualitatives (techniques de pêche) et de donner quelques ordres de grandeur.
2. Une pêche traditionnelle rudimentaire
Le paysage de la pêche mahoraise est d’abord marqué par les pirogues : c’est à la fois la pratique la plus ancienne, la plus visible aussi parce que les pêcheurs utilisant cet engin restent en général dans le lagon à proximité de la côte. Plus récemment, dans les années 90, des barques en polyester motorisées ont fait leur apparition.
Compte tenu des forts marnages (4 mètres en moyenne) et de l’existence de vastes platiers s’étendant sur plus de cent mètres à partir de la ligne de haute mer, la pêche à pied est également très présente, dont la pêche traditionnelle au djarifa est une déclinaison.
a. La pêche à partir d’embarcations: pirogues et barques en polyester
Les pirogues
La pirogue utilisée à Mayotte est une pirogue monoxyle taillée en général dans le tronc d’un manguier et dont la stabilité est assurée par un seul balancier et mue à l’aide d’une pagaie. Parfois, un moteur hors-bord de faible puissance (15 CV) est ajouté.
La plupart des pirogues font entre 2 mètres et 5 mètres de long et sont armées par un, deux ou trois pêcheurs maximum.
Cette construction rudimentaire en fait un engin de pêche accessible à tous et à moindres frais.
Pour le néophyte, son maniement n’est pas aisé car le balancier crée une résistance qui fait tourner naturellement la pirogue sur elle-même du côté du balancier ; sa pratique requiert donc un bon équilibrage de la répartition de la force de propulsion.
La pirogue aurait été importée de l’aire polynésienne ou indonésienne au moment d’expéditions en provenance de ces zones.
Elle se distingue de la pirogue malgache en général mue par la poussée vélique, notamment dans la région voisine de Mahajunga, même si la pirogue à voile a connu ses heures de gloire également à Mayotte (cf iconographie).
La technique de pêche la plus utilisée

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