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De la mesure

De
206 pages
Dans le monde quantique, un instrument de mesure est une entité physique qui, à la fois, interagit avec ce qu'elle mesure, et révèle une information sur ce qui arrive. Il est donc doté de "propriétés sémantiques", qui révèlent l'effet de feed-back caractéristique du système autoréflexif que constitue toute mesure ou détection quantique, et mettent ainsi au défi, sans les contredire, les principes de la logique.
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De la mesure

Du même auteur, dans la même collection Les héritiers de Leibniz, 2001

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

www.librairieharmattan.com ditfusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1(mwanadoo.Ü ISBN: 978-2-296-02433-5 EAN : 9782296024335

Jacques CROIZER

De la mesure
Qu'entend-on parfait physique?

L'Harmattan

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Paul DUBOUCHET, Pour une sémiotique du droit international, 2007. Marly BULCAO, Bachelard: Un regard brésilien, 2007. Christian SA VES, Eloge de la dérision: une dimension de la conscience historique, 2007 Bernadette GADOMSKI, La Boétie, penseur masqué, 2007. Gabriel Marcel-Max Picard. Correspondance 1947-1965, introduit par Xavier TILLIETTE et texte établi de Anne MARCEL et Michaël PICARD, 2006. Jean C. BAUDET, Une philosophie de la poésie, 2006. Gaëll GUIBERT, Félix Ravaisson, 2006. Frédéric STREICHER, La phénoménologie cosmologique de Marc Richir et la question du sublime, 2006. André AUGÉ, Mille et une pensées d'Alain, 2006. Marc DURAND, Trois lectures du Phédon de Platon, 2006. Micheline et Vincent BOUNOURE, Légendaire Mélanésien, 2006. Eustache Roger Koffi ADANHOUNMÉ, L'utopie des inventions démocratiques, 2006. Nadia BOCCARA, David Hume et le bon usage des passions, 2006. Alain TORNA Y, Emmanuel Lévinas, philosophie de l'Autre ou philosophie du Moi ?, 2006. Nadine ABOU ZAKI, Introduction aux épîtres de la sagesse, 2006.

Table Introduction L'acte de mesure en tant que teL Quelques propriétés du langage (1) Le langage comme carte du réel (2) La physique et le principe d'atomicité (3) La langue scientifique en général (4) Bornes de la science classique (5) Le langage extensionnel et la question du sens Le sens des énoncés physiques Mesure et contradiction Remarque ... Implications ontologiques pragmatique 7 15 19 19 20 21 22 25 27 45 48 51 55 55 59 63

L'omniscience (1) Préliminaire. les prédictions créatrices (2) Omniscience et transparence référentielle (3) Mesure quantique et trous noirs logiques

Chat et Démon (Laplace et Schrodinger) Bilan.Bornerle principed'extensionalité?
Remarques sur le hasard et les probabilités

67 90
93 111 127

La dernière syllabe des Annales du temps Remarque. La provenance des connecteurs logiques

Qu'entend-on par fait physique? Epilogue.Le fondementdu sensest dansles choses
Marins perdus (le pllilosophe idéal) La maladie sénile du physicalisme Notes Bibliographie

133 153
163 175 193 199

Introduction
Nous vivons aujourd'hui dans un monde que n'auraient renié ni Jérôme Bosch ni la littérature fantastique des siècles passés. Un monde peuplé d'êtres à la fois morts et vivants. Un monde où l'on peut être à la fois ici et ailleurs et communiquer instantanément au mépris de toute distance. Un monde, enfin, peuplé d'êtres dont les propriétés changent selon que nous les regardons ou non. Ce monde est celui que nous présente la physique depuis environ un siècle. Or celle-ci, suivant le paradigme dominant, devrait nous donner la connaissance de la réalité fondamentale. Selon la thèse centrale de Bohr et de l'interprétation de Copenhague, le problème majeur posé à la physique est qu'il lui est nécessaire d'employer une pluralité de langages, alternatifs et complémentaires, mais qui ne peuvent pas être associés dans un seul discours sans mener à des contradictions. De nombreuses voies ont été explorées pour élucider les paradoxes auxquels la physique quantique donne ainsi naissance. Les uns en ont conclu qu'il fallait abandonner les principes et les règles classiques de la logique et leur ont cherché une alternative. Les autres imaginent qu'il faut accorder une place à l'action d'un agent mystérieux: la conscience, qui disposerait du pouvoir d'influencer les processus physiques. Certains ne craignent même pas d'accorder un libre-arbitre aux protons et aux électrons. Par-dessus tout, on s'interroge sur la réalité. On doute qu'il y ait une réalité indépendante. On doute qu'il y ait un sens à parler d'une réalité en soi.

Il est pourtant visible qu'il faut en priorité s'interroger sur le langage: sur le problème général de la traduction des énoncés d'un langage dans un autre, sur les liens entre les mots et les choses, sur ceux enfin entre langage et discours. La physique doit de toute manière décrire les phénomènes dans un langage réaliste: prise au pied de la lettre, la science, dit Putnam [1978], implique le réalisme. Mais il faut, en effet, la prendre au pied de la lettre. En ce sens, comme toute démarche philosophique actuelle et bien fondée, la philosophie de la physique doit en scruter la grammaire et en déjouer les pièges, même lorsque cette grammaire paraît rigoureusement formalisée. Le retour à la langue usuelle, à ses objets et à ses catégories naïves, risque de n'en être que plus difficile, nous le savons. Cet essai est ainsi clairement un essai de philosophie de la logique et du langage, appliquée aux résultats de la physique contemporaine. Il y trouve des bornes étroites. Peut-être y trouvera-t-il aussi une utilité. Si la démarche suivie ici est la bonne, elle conduira en effet à nier aux problèmes rencontrés en physique une grande partie de leur apparente spécificité. Car la physique y sera comprise comme - ou réduite à - un ensemble d'énoncés, déductibles les uns des autres. Cela veut certes dire qu'ils peuvent être substitués les uns aux autres suivant une règle, salva veritate. Mais, en dehors des transformations logiques proprement dites, qui préservent la vérité sans égard à la signification, une déduction n'est pas admissible, - du moins ne nous enseigne-t-elle rien sur le monde et sur les relations entre les choses, si elle ne prend pas en compte la signification des termes, expressions et énoncés qu'elle substitue les uns aux autres. Sous quelles conditions de telles substitutions peuvent-elles donc être opérées non seulement salva veritate, mais aussi salva significatione? Sous quelles conditions un énoncé quelconque de la physique telle qu'elle se présente aujourd'hui peut-il dès lors véritablement être déduit d'un autre? Personne ne peut ignorer aujourd'hui que ces substitutions ont un prix et ne sont pas permises sans réserve ni restriction.

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Ainsi posées, les questions qui se présentent à nous pourraient effectivement retrouver un air de familiarité, et, de là, gagner en intelligibilité. Non sans mal, les obstacles rencontrés tant en logique pure que dans l'analyse du langage ordinaire ont été en partie dominés. Pourquoi n'en serait-il pas de même de ceux rencontrés par une science comme la physique? D'où pourraient-ils bien tirer un statut d'exception? Selon notre approche, par-delà les problèmes, réellement profonds eux, posés par la structure mathématique discontinue de la matière, qui donne son nom à la physique de l'infiniment petit, le problème philosophique majeur posé par la physique quantique peut en effet être exprimé ainsi: il s'agit d'une part de l'impossibilité d'assigner une valeur de vérité déterminée à certains énoncés, qui devraient pourtant en avoir une selon la pensée classique, d'autre part et à l'inverse, de l'acquisition par d'autres énoncés d'une probabilité d'être vérifiés de l, qui les rapproche étrangement du statut présumé des vérités dites analytiques: il s'agit d'énoncés qui sont vrais quoi qu'il arrive par ailleurs. Formellement, de tels énoncés ont le statut de thèses, dérivables d'un ensemble donné d'axiomes, suivant des règles. Dans le cas qui nous occupe, l'acquisition d'une telle probabilité résulte du fait que s'est produit un événement que rien en apparence ne distingue des événements empiriques ordinaires: une mesure. C'est selon nous le fait fondamental: une mesure ne peut pas continuer à être considérée comme un événement empirique tout à fait ordinaire. Nul besoin pour autant d'y voir l'œuvre d'un deus ex machina: la conscience. Nous sommes contraints à parler d'interactions entre l'acte de mesurer et ce qu'il mesure, au moins lorsque la mesure est opérée à une échelle assez petite. Le fait fondamental, dès lors, c'est qu'un acte de mesure est un acte où une entité signifie une autre. La pensée classique voudrait qu'elle puisse s'effacer derrière ce qu'elle n'aura plus vocation qu'à représenter. Mais ceci se révèle parfois impossible. On commencera alors à comprendre pourquoi nous sommes enfermés dans d'apparentes contradictions.

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Nous essayerons de montrer que ces contradictions ne sont pas logiques mais pragmatiques, ce qui est bien différent. C'est là précisément où la philosophie de la logique et du langage a de son côté opéré les progrès utiles à la clarification recherchée. La question tellement rebattue du réalisme peut et doit alors être reformulée. La réalité, c'est ce que nous donnent nos sens, mais qui n'a par soi-même aucune identité définie sans un langage et la catégorisation qu'il impose: tout peut en soi entrer dans une infinité de classes. La réalité est alors la référence de ce que nous disons de vrai à propos de ce que nous donnent nos sens, ou ce que nous en dérivons: un ensemble de contenus sémantiques. Quoi qu'il en soit, la réalité est clairement représentée dans le ou dans les langages de la physique, par les constantes qui y figurent. Le réel, à cet égard, c'est tout simplement ce qui se conserve. Les vraies difficultés tiennent donc avant tout à la notion même de contenu sémantique, isolé ou isolable en principe du contenu cognitif des énoncés, et de l'événement que constitue leur « saisie ». Le problème soulevé rejoint ici ceux rencontrés par le programme physicaliste. L'évolution même de ce programme a précisément conduit à une remise en question également profonde de la notion de contenu sémantique en soi. Il s'agit ici d'expliquer la conscience, ses états, et la causalité mentale: la possibilité apparente, pour un système capable soit de produire soit de saisir contenus et énoncés doués d'une valeur de vérité, de provoquer des effets observables. Dans ce contexte particulier, expliquer est assimilé à éliminer. Suivant l'hypothèse directrice de ce programme, les faits mentaux doivent pouvoir être exhaustivement réduits à des faits physiques. Mais si la notion de fait physique persiste, comme nous venons de le voir, à être enveloppée d'une grande incertitude, comment espérer procéder à une telle réduction? Le programme physicaliste est d'abord né dans le cadre du Cercle de Vienne, chez O. Neurath et R. Carnap!, Il repose sur l'affirmation que le contenu sémantique d'un énoncé est ce

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qu'il nous dit au sujet des données de l'observation, additionnées de ce que nous pouvons en déduire analytiquement. Il soutient ainsi essentiellement la thèse selon laquelle le sens d'un énoncé est sa méthode de vérification. Plus précisément, pour qu'un énoncé ait un sens, il faut et il suffit qu'il y ait un ensemble fini et non contradictoire d'énoncés élémentaires et atomiques d'observation tels que l'énoncé suit, analytiquement, de leur liaison par un connecteur logique de conjonction. Ce programme a reçu une première inflexion décisive avec la critique par Quine de l'opposition entre vérité analytique et vérité synthétique. Pour Carnap, non seulement les vérités logiques mais aussi toutes celles qui reposent sur la synonymie entre termes ou entre expressions, comme dans le cas de l'énoncé: Aucun célibataire n'est marié, ne sont admises par nous en vertu ni de simples conventions linguistiques ni des particularités contingentes de la psychologie humaine, mais en vertu de leur seul sens. En remettant ce dogme en question, Quine a ouvert la voie au retour du psychologisme: les contenus sémantiques des énoncés sont alors réductibles aux contenus psychologiques de notre esprit. Ils sont alors variables comme eux. Y a-t-il donc un contenu sémantique fixe et pérenne, se conservant au travers des traductions d'une langue dans une autre? Nos énoncés reçoivent leur signification des relations causales que nous avons en tant qu'êtres naturels avec notre environnement. Leur signification varie avec elles. Il appartiendra donc à la psychologie comme science naturelle d'établir les relations entre le monde, nos stimulations sensorielles, et ces significations. Plus même, selon Quine, ces dernières ne peuvent pas être des entités isolables et déterminées: deux attributions de signification incompatibles à un énoncé prononcé par un locuteur sont toujours possibles, et ceci en pleine conformité de l'une comme de l'autre avec son comportement observable. C'est la thèse de l'indétermination de la traduction. Or la psychologie telle qu'il la conçoit, sur le modèle behavioriste de Skinner, est elle-même réductible au comportement: à un donné spatial, temporel, observable.

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Comme le note P. Engel [1996], logique et sémantique cessent alors d'être à l'abri des révisions provoquées par le changement de nos connaissances empiriques. Un pas nouveau a été franchi avec l'abandon général du behaviorisme. Le programme physicaliste contemporain ne raisonne plus en termes de stimulus-réponse, mais en termes de boîte noire, avec des entrées et des sorties, entre lesquelles il y a place pour des entités intermédiaires: des processus physiques sous-tendant à leur tour des représentations mentales. Mais, avant toute chose, on voit qu'il y a ici aussi une question préliminaire: oui ou non, peut-on établir une ligne de démarcation nette entre le contenu sémantique et le contenu cognitif des énoncés, ou bien peuvent-ils être identifiés l'un à l'autre? Connaître, est-ce saisir le contenu sémantique d'un énoncé qui est vrai indépendamment de tout contexte et qui est libre de tout lien avec le fait qu'il soit l'objet d'un acte d'énonciation effective, par un locuteur quelconque? La parenté entre les problèmes rencontrés ici et ceux rencontrés par la physique quantique, lorsqu'ils sont bien posés, saute aux yeux. En physique aussi, la vraie question est de savoir quels sont les liens entre les énoncés vrais et leur contexte d'énonciation. À quoi réfèrent les termes qu'ils contiennent? L'espoir qui anime les nouvelles formes du programme physicaliste est que les représentations mentales soient réductibles à des suites de symboles, référant à des données du monde extérieur (qui soient purement référentielles), obéissant à des règles syntaxiques classiques, liées par des connecteurs logiques, et dont les transformations successives dans l'esprit soient ainsi du domaine du calculable. Ne resterait plus alors apparemment qu'à déterminer la structure des systèmes physiques qui les encodent. Mais avant même de recevoir un début de réalisation, le programme contemporain connaît visiblement des limites, - sans parler pour le moment des objections que lui opposent Searle et d'autres, qui portent sur les relations entre le physique, le syntaxique, et le sémantique.

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Ce programme vise à donner les conditions non sémantiques nécessaires et suffisantes pour qu'un système: notre cerveau et ses états, ait d'apparentes propriétés sémantiques. Dans le même temps, depuis la critique de l'opposition entre vérités analytique et synthétique, la tâche de fournir de telles conditions, c'est-à-dire d'analyser n'importe quel concept, est bien sûr devenue irréalisable: comment pourrait-on bien analyser l'expression possesseur de telle propriété sémantique en possesseur de telles propriétés physiques si on ne peut plus prétendre analyser homme célibataire en homme non marié2 ? La parenté entre problèmes que nous venons d'évoquer subsiste. Que dire alors en effet du remplacement de l'énoncé: L'objet étudié a un comportement corpusculaire par l'énoncé L'objet étudié a un comportement non ondulatoire? Sur quoi peut se fonder l'affirmation selon laquelle les expressions qui figurent dans les deux énoncés ci-dessus sont synonymes? Une telle question, admettons-le, à de quoi surprendre. Cette synonymie (et, par suite, le droit de substituer une expression à l'autre salva veri/ate et en toute innocence) n'est-elle pas scellée du sceau de l'évidence? Constatons deux choses. D'une part, lorsque, comme dans les chocs à haute énergie, on assiste à une création de particules, c'est-à-dire à une transmutation du mouvement en des objets, lorsque donc on ne sait plus distinguer les objets et les propriétés d'objets, l'heure n'est certes plus ni à invoquer l'évidence, ni à prétendre que les choses sont telles ou telles a priori ou par définition. D'autre part, la remise en question de la notion de synonymie ici est indissociable d'une philosophie holiste, c'est-à-dire de la critique de la croyance selon laquelle les énoncés pourraient se voir attribuer une valeur de vérité, pris un par un, en isolation. On voit que les grands domaines de recherche: physique et science de la cognition, rencontrent des difficultés à certains égards au moins semblables, et qu'il n'est alors pas forcément déraisonnable de leur chercher ensemble une solution: c'est ensemble ou pas du tout qu'on élucidera ce que sont les faits physiques et ce que sont les faits mentaux.

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Car nous faisons face, dans les deux cas, à des systèmes sui réflexift, qui rencontrent des effets paradoxaux de feed-back. En dernière analyse, suivant le point de vue que nous adoptons ici, c'est la notion de contenu sémantique ou de Proposition en soi, doué d'une valeur de vérité unique et déterminée en toute circonstance, qui est mise en cause par les résultats de la physique aujourd'hui. Quelles sont donc enfm les véritables relations entre les trois Royaumes: celui des faits physiques, celui des faits mentaux, et celui des contenus sémantiques? Telles sont les questions qui seront affrontées ici, et la façon dont nous leur chercherons une réponse. Les deux grands groupes d'événements théoriques du 20e s., logiques et linguistiques d'une part, physiques d'autre part, ont pu sembler être en conflit entre eux, et certains ont cru devoir renier la logique ou au moins certains de ses piliers comme le tiers exclu pour sauver les phénomènes physiques. Ce qu'on tentera de montrer ici, c'est qu'au contraire ils concordent, à condition d'accepter vraiment la soumission de la physique au langage: à condition de reconnaître qu'elle est un ensemble d'énoncés, et à condition de comprendre qu'une mesure est un acte où une entité est chargée du rôle d'en représenter une autre, sans cependant pouvoir toujours s'effacer elle-même, comme l'aurait voulu la philosophie traditionnelle représentationaliste. Si les paradoxes quantiques apparaissent pour ce qu'ils sont: à savoir des paradoxes non logiques mais pragmatiques, alors nous pourrons envisager de les neutraliser, banaliser, apprivoiser. Par là même, on évitera peut-être bien des errements, et on pourra envisager de tourner quelques pages plus ou moins heureuses de l'histoire de la civilisation en général, et de la philosophie en particulier. Avant de s'interroger sur ce qui peut faire que certains énoncés (comme celui qui porte sur l'état -mort ou vif- du chat de Schrodinger quand il n'est pas l'objet d'une observation) n'aient apparemment pas de valeur de vérité déterminée, il faut quoi qu'il en soit commencer par pousser l'interrogation sur les conditions de vérité des énoncés, en général, bien plus loin qu'on ne l'a fait jusqu'ici. 14

L'acte de mesure en tant que tel
Les êtres microscopiques acquièrent certaines propriétés définies seulement à l'instant précis où ils sont l'objet d'une mesure ou d'une détection. Leur état, tant avant qu'après elle, était puis redeviendra subitement indéterminé. En ce domaine microscopique au moins, une mesure est une interaction entre le système étudié et l'ensemble des appareils opérant la mesure. Dès lors, il est impossible, dans l'étude des processus élémentaires, de se contenter des descriptions abstraites et idéales auxquelles s'en tenait la physique classique: cette interaction est une perturbation, de même échelle que le phénomène étudié, et donc non négligeable3. Le problème consécutif est celui de l'apparente contrainte d'imposer des prédicats contradictoires à un même objet, ou d'abandonner l'idéal d'une description univoque des faits. Pourtant, qu'elle soit effectuée dans le microscopique ou dans le macroscopique, une mesure est une mesure, même si l'interaction microscopique n'est pas comparable à celle entre les objets macroscopiques de notre vie quotidienne. Il convient donc de commencer par s'interroger sur ce qu'est, en général, un acte de mesure. Qu'y a-t-il de plus courant et de plus simple? Je prends mon double mètre. Je demande à mon fils de se placer le long du mur. Je mets horizontalement le plat de ma main. J'établis enfin la correspondance approximative entre sa taille d'aujourd'hui et une certaine portion de mon double mètre. Depuis la nuit des temps, cette pratique est pour nous une pratique commune. 15

Elle consiste à établir une équivalence entre des grandeurs, comme des longueurs ou des poids par exemple. Elle demande très peu de choses: notre propre corps, nos pieds ou nos mains, peuvent y suffire. Nous pouvons aussi nous aider de quelques outils rudimentaires, comme un ruban de tissu ou une balance traditionnelle, pour y procéder. Qu'y a-t-il de moins mystérieux? Quand nous effectuons une mesure, quelle qu'elle soit, nous établissons donc une certaine correspondance, sous un rapport au moins, entre deux réalités. Nous affirmons qu'il existe une équivalence entre elles, telle que nous pourrons dans l'avenir utiliser l'une comme substitut ou comme représentant symbolique de l'autre. Voilà en quoi consiste primitivement et essentiellement une mesure: il s'agit d'établir une relation telle entre deux réalités, que l'une puisse être tenue par nous pour le représentant symbolique de l'autre. Ceci vaut, même s'il n'existe par ailleurs aucune autre relation entre elles. Le problème deviendra plus difficile, mais ne changera pas de nature, s'il doit s'avérer, comme c'est le cas ici, qu'il y a d'autres relations entre le représentant et ce qu'il représente. S'il y a une relation causale entre l'état du représenté et celui du représentant. Si ce dernier ne peut pas ne pas se représenter luimême en même temps. Bien interprété, un acte de mesure est donc un acte de représentation, où le mesuré et le mesurant jouent respectivement les rôles de signifié et de signifiant. Une entité donnée quelconque y porte une information sur une autre. Bien sûr, nous avons toutes les raisons de penser que l'acte de mesurer, dans le monde macroscopique du moins, n'influe pas, ou de façon négligeable, sur l'objet de la mesure. On juge alors classiquement que nous y avons affaire à un « donné objectif », indépendant de nous comme de cet acte. Mais ceci ne doit pas occulter le fait qu'il s'agit bien là d'un acte de représentation. Tout en représentant, l'entité représentante peut ou non se représenter elle-même. Ceci peut à soi seul engendrer des paradoxes comme ceux rencontrés ici, qui ne sont alors pas propre16

ment logiques, comme la plupart des auteurs jusqu'ici l'ont cru à tort, mais pragmatiques. En tant que tels, ils ne conduisent nullement à mettre en question la logique, mais seulement à clarifier les relations entre les représentations et ce qu'elles représentent dans le langage de la physique. Pour la pensée classique, peu importe ce avec quoi on mesure: selon elle, c'est toujours une même propriété de la réalité qui est mesurée, et on peut dès lors faire abstraction de l'instrument qui y a été employé. La physique elle-même classique repose sur ce postulat, c'est-à-dire en fait sur la croyance en l'existence d'une référence pure, indépendante de tout mode de donation de cette référence. Indépendante de ce que Frege appelait le sens des termes et des expressions. L'erreur ainsi commise est semblable à cet égard à l'erreur qui consiste à croire que les mots renvoient aux choses de façon directe, comme des étiquettes placées sous des tableaux. Telle qu'elle a été définie, l'opération de mesure peut cependant être comparée avec celle qui consiste à attribuer un nom propre à une chose. Un nom propre grammatical est en effet destiné à couper le cordon reliant un terme à un contexte donné, autant que la chose est possible. Pour reprendre l'exemple de Russell [1918], on peut baptiser John la marque de craie qui figure sur le tableau lors de la conférence d'aujourd'hui. Ce baptême permettra d'en parler demain en sachant de quoi on parle. Donc d'un côté, un tel nom propre est le substitut d'un nom propre logique ou déictique, permettant de parler hors contexte et de donner une valeur de vérité éternelle aux énoncés qui portent sur l'objet concerné, de l'autre, il s'agit d'une abréviation, mise à la place d'une description définie: la marque de craie qui figure sur le tableau. L'un devient le représentant de l'autre. L'objet physique qui prend ainsi le statut de tenant lieu: la portion de double mètre dans une mesure ou la suite de sons dans une nomination, perd ou du moins devrait perdre du même coup son identité propre, et sa participation au monde des choses elles-mêmes. Il faudrait qu'il s'évanouisse en quelque sorte, qu'il s'efface derrière ce qu'il a désormais pour fonction de 17

représenter. Selon la théorie classique représentationaliste, il signifie, mais il cesse par là même d'appartenir au monde des objets et des concepts signifiés, sauf bien sûr à être à son tour mentionné au lieu d'être utilisé. L'opération de mesure telle que nous venons de la définir ne modifie ni mon fils, ni le double mètre. Elle ne concerne que le langage, elle constitue une attribution de statut linguistique à une chose, qui devient par là un représentant, et n'interfère apparemment pas avec les événements du monde. Admettonsle. Mais ce n'est de toute façon pas le cas de la mesure d'une grandeur microscopique, qui, au contraire, interagit avec ce qu'elle mesure. On objectera bien sûr à cette mise en parallèle que la relation entre mesurant et mesuré est naturelle et non sujette à variation, à supposer évidemment que l'instrument employé soit fiable, ce qui n'est nullement le cas de la relation entre un nom propre et ce qu'il nomme, relation qui est, elle, arbitraire et variable. Une telle objection occulte l'essentiel. Car le fait fondamental, c'est que l'instrument parle. Il parle certes, lui, une langue universelle, la langue adamique, qui entretient une relation pure et naturelle avec les choses, langue dont toutes nos langues usuelles, scientifique y compris, ne sont au mieux que des traductions maladroites et approximatives. Soit. Mais, si pure et naturelle soit-elle, cette langue naturelle et adamique reste une langue. Elle remplit une fonction, non de présentation in recto, mais bien de représentation et elle est, en tant que telle, soumise aux mêmes difficultés que toute autre langue. Les 'termes' qui la composent sont chargés d'emblée de sens. Bref, que l'un soit un signifiant naturel tandis que l'autre ne l'est que par convention ne change rien au problème de fond. Car même une langue strictement extensionnelle a (ou aurait) des aspects, et n'est par suite pas libre de toute opacité.

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Quelques propriétés du langage
(1) LE LANGAGE COMME CARTE DU RÉEL

Un énoncé est une sorte de carte du réel, qui, même s'il n'est pas une copie du réel, comme le dit Bohr, obéit en quelque façon à ce qu'est le réel lorsqu'il est vrai, mais qui obéit aussi aux règles de la cartographie. Peirce demandait de distinguer entre le diagramme et l'index: jamais, disait-il, vous ne décrirez une date ou une position. On objectera sans doute qu'une carte est un diagramme montrant des localités: mais elle ne montre rien du tout, en dehors d'elle-même et de ses points et taches de couleur, sauf à celui qui a d'abord compris la loi de projection. Expressions, énoncés, théories sont donc des cartes du réel, auxquelles il manque encore le pont avec lui: une suite de symboles, à laquelle il reste à donner sens et référence. La correspondance avec le réel est toujours ouverte: il y a toujours plusieurs interprétations possibles d'une telle suite. C'est une chose bizarre, mais il faut bien en conclure que nous ne pouvons jamais dire sur quoi nous parlons. Le seul remède à ce défaut du langage, explique Prior en guise de commentaire de l'analyse de Peirce, est « d'avoir des expressions qui sont seulement semi linguistiques, leur fonction étant de faire rentrer un fragment de monde directement dans ce qui est dit» [1971]. Ce devrait être le rôle des déictiques ainsi que des noms propres grammaticaux que d'être utilisables et effectivement utilisés dans un usage purement référentiel. Reste alors à clarifier ce que sont les noms propres, logiques (les déictiques) et grammaticaux, et les descriptions définies.

Ce qui précède vaut pour tout énoncé, de toute langue, et notamment pour les énoncés de la physique. En ce qui les concerne, remarquons qu'ils ne contiennent pas de déictiques; il est très incertain que chercher à les y introduire puisse servir à les rendre plus clairs. D'une façon générale, la transformation des énoncés qui en contiennent en des énoncés non contextuels (ceux que Quine appelle des énoncés éternels) ne présente pas de difficulté, et, malgré les tentatives en ce sens, il n'y a donc pas de raison de penser que c'est ce qui est en cause ici4. Mieux vaut donc s'en tenir au plus près du discours effectif de la science, tel qu'il se présente. Au contraire, nous avons vu plus haut que l'opération de mesure pouvait être mise en parallèle avec celle qui attribue un nom propre grammatical à une chose, et demanderont donc à être examinés les noms propres grammaticaux et les expressions référentielles apparaissant dans les énoncés concernés.
(2) LA PHYSIQUE ET LE PRINCIPE D'ATOMICITÉ

Quel genre de carte du réel les énoncés de la physique, tels qu'ils doivent désormais être formulés, nous donnent-ils? La conséquence vraiment certaine de ce qu'enseignent les physiciens depuis un siècle est que la structure de certains énoncés physiques au moins, énoncés, qui plus est, qui portent précisément sur ce que nous pouvons observer empiriquement, n'est pas une structure d'énoncé atomique et qu'ils ne peuvent pas être analysés ou réduits à une suite d'énoncés atomiques, possédant chacun pour sa part une valeur de vérité déterminée en isolation. Semble y apparaître au moins un connecteur logique: un opérateur de conjonction. Car ce qu'enseigne l'interprétation de Copenhague, c'est que les énoncés concernés doivent faire mention des appareils utilisés et de la préparation ayant mené au résultat de la mesure. Il semble qu'ils doivent alors prendre la forme: L'entité a est dans l'état Pen e et t, et l'appareil de mesure b est dans l'état Q... Quoi qu'il en soit, il n'est pas correct selon cette interprétation de détacher un énoncé atomique dans la conjonction cidessus, en se bornant à asserter : 20