Science et ontologie

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Puisque notre appréhension du monde présente une diversité irréductible mais organique, l'expérience scientifique se développe sur un tout autre terrain que ne l'admet la vulgate, en particulier sur un usage radicalement transformé de la perception. La connaissance scientifique est la cartographie générale et rigoureuse du monde tel qu'il peut se percevoir ; tout cela et rien que cela.

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Ajouté le 01 janvier 2010
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EAN13 9782296241190
Langue Français
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INTRODUCTION

Les nécessités de l’édition ont imposé de répartir une
exploration coordonnée en quatre volumes. Si chaque volume est
axé sur un thème propre et consistant, sa compréhension n’est pas
possible indépendamment de la lecture attentive des autres, en
particulier du premier. Comme cette investigation s’écarte
massivement de la tradition, tant dans sa manière de procéder que
dans ses résultats, il n’est pas possible de résumer l’acquis des
volumes précédents. Toutefois, la préface du premier volume
dessine la perspective d’ensemble ; il peut être utile de s’y reporter.

Dans ce troisième volume, il s’agit de caractériser en quoi peut
consister la conduite active et raisonnée de l’expérience, ce qui en
est modifié et utilisé des formes communes, les conditions de cette
conduite et les formes que peut prendre cette conduite suivant les
domaines et les formes d’expérience commune à partir desquelles
elle opère.
Comme c’est un principe constant qu’il ne peut y avoir de point
de départ absolu ni de table rase, l’investigation se développe à
partir du modèle des sciences de la nature. Je pense avoir de
sérieuses raisons d’en conclure d’abord à la diversité des formes
d’expérience contrôlée, ensuite à la distinction radicale entre
science et ontologie et à l’impossibilité pour la première de dire le
monde tel qu’il est.
Ici la notion de phénomène trouve toute sa portée.

Chapitre I

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

L’habitude nous fait opposer l’activité consciente avec ses
résultats à ce que nous appelons ordinairement expérience, celle-ci
caractérisée croit-on par le fait qu’elle précéderait cette activité
consciente, serait la source de tout ce que cette activité pourrait
contenir de significatif et serait la garantie de sa validité objective.
Certes, Kant avait bien montré que ne peut se présenter à la
conscience que ce qui est construit selon ses conditions, mais le
résultat de cette construction formait l’expérience et n’en restait
pas moins une donnée immédiate pour la conscience effective, le
travail formant la connaissance effective étant postérieur et se
distinguant de l’expérience. Construite, sans doute, mais
antérieurement à l’activité consciente et s’en distinguant,
l’expérience, conforme en cela au sens commun, est conçue comme
pure donnée, rejetant toute construction consciente hors d’elle,
sans qu’il soit nécessaire d’attribuer cette activité de construction et
de contrôle à une entité distincte du monde – un “moi“ - mais en
en faisant cependant une sphère de nature tout à fait distincte de
1
ce que présenterait l’expérience . Dans ces conditions, envisager
que toute forme de connaissance (légitime ou non) est expérience,

1
Cette dualité commande toute la problématique de la compréhension du
monde :comment appréhender l’accord entre deux sphères posées
d’entrée de jeu comme hétérogènes? À première vue, il n’en est pas de
même pour Kant puisque l’activité scientifique ne ferait que retrouver
dans l’expérience ce que l’activité transcendantale y aurait déjà mis.En
faitil n’en estrien ; le caractère historique des formes pures montre que ce
que Kantsuppose comme structuretranscendantale appartient, dumoins
tel quel, aujeudumonde. Toutefois cetargumentintroduitle doute plutôt
que la décision. Par contre,toutce qu’entraîne la supposition de la chose
en soi dérive de considérations étrangères à la considération de
l’expériencetelle qu’elle se présente, ce que, précisémentil s’agitici
d’inventorier.

8

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

appartenantde parten partà l’expérience, appelle justification et
élucidation.
Aulieudonc de se précipiter à examiner fondement,
signification etdifficultés de la seule forme reconnue actuellement
comme connaissance authentique :l’activité scientifique, nous
avons à chercher d’une partce qui nous amène àtraitertoute
forme de connaissance comme forme spécifique d’expérience,
d’autre partquelles sontnos exigences légitimes pour reconnaître
qu’une forme d’expérience accède aurang de connaissance. Qu’ily
aitdiversité dans les modes d’expérience ne présente aucune
difficulté de principe puisque nous avons euà distinguer déjàtrois
formes d’expérience, ce qui est une donnée de fait.
Dans ce chapitre, à la différence des précédents etdes suivants,
on ne doitpas suivre la démarche consistantà suivre les
découpages etcaractérisations reçus car il s’agitde savoir ce qui
permetde cerner ce qui faitque nous pouvons reconnaître qu’une
forme de connaissance estconnaissance. Ne disposantque d’une
seule forme actuellementindiscutable etprisonnier dupréjugé
assezgénéral selon lequel cette forme seraitla seule possible, nous
avons à examiner lestraits minimauxd’une connaissance possible
à partir des exigences minimales qu’on puissetirer de ce qui est
déjà acquis.
Nous aurons aussi de même àtrouver si etcommentnous
pouvons connaître l’homme dans ce qu’il a de spécifique etaussi à
trouver en quoi peutconsister cette forme de connaissance qui
tente de savoir non seulementce que c’estque savoir mais
commentcette forme se situevis àvis detoutes les autres formes
d’activité humaine et vis àvis dumonde,une partaumoins de ce
qu’on appelle philosophie.ITOUTE TENTATIVE DE CONNAISSANCE
EST EXPÉRIENCE

Letitre de ce chapitre n’estpas anodin car on auraitpu
l’intituler “expérience construite“, suivanten cela le préjugé
traditionnel. Or les chapitres précédents ontmontré que les formes
déjà abordées étaientaussi construites bien qu’inconsciemment.
On ne peutdavantage avancer “expériencevolontaire“ car d’une
partl’attention dans la perception, le choixde ce qui estexprimé et
de la manière dontc’estexprimé, le choixdes préoccupations
comportent une part volontaire. De même dans le langage, si le
fonctionnementdusystème estinconscient, la mise en œuvre est

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

9

suffisammentconsciente. Le faitqu’une partie considérable en soit
inconsciente n’estpas dirimantdans la mesure où une part tout
aussi considérable estégalementinconsciente dans letravail de
2
constitution des connaissances . Par contre le faitque cetravail soit
accompagné d’un effortde contrôle suffisammentexplicite et
continudistingue les formes que nous allons aborder des
précédentes, même s’il peut yavoir occasionnellementen celles-ci
quelque élémentde contrôle, partiel etlocal. Certes, le contrôle
suppose activité consciente,volontaire, formant une expérience
explicite, mais c’est une norme régulatrice dontil estdouteux
qu’elle soitjamais entièrementsatisfaite.
Toutceci reste à justifier.

a) Ladualité traditionnelle
Si nous considéronstoute forme de connaissance, oudumoins
toutce qui se présente commetel (légitimementounon), deux
traits inséparables s’imposent: d’une partle mode de
fonctionnementde l’activitéthéorique estdifférentdetoutes les
autres formes d’activités etdetous les processus que nous
3
trouvons dans le monde; d’autre partcette activité eststrictement
localisée dans certaines régions dumonde qui appartiennent
entièrementà ce monde. Le faitque l’activité de ces régions (les
hommes) soitspécifique ne suffitpas à placer ces régions hors et
en face dumonde. La question estalors de savoir commentcette
activité s’articule sur les autres modes de fonctionnementdu
monde. Pour le dire autrement, la connaissance n’estpas en face
dumonde, elle se présente commeune manière de se présenter du
monde opérée par des régions dumonde (les hommes), régions
constituées, pour la majeure partaumoins, de la même manière
quetoutes les autres régions et, entantquevivants, de la même
manière que les autresvivants. Ce que cette activité a de spécifique
renvoie d’abord à ce que cette région a de spécifique, non pas hors
dumonde mais constitué sur la base de ce monde : il estalors peu

2
Partgénéralementrefoulée parce qu’elle ne paraîtpas pertinente, parce
que, aussi, ce seraitdérangeantpour l’idéologie d’une science qui serait
pure raison, mais partindéniable
3
La question de savoir s’il leur estirréductible, entotalité ouen partie,
reste ouverte.

10

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

probable que ce qu’il peut yavoir de spécifique soitséparable des
autres modes de fonctionnement, à fortiori incompatible.
Toutefois, s’il s’avère que l’activité de connaissance présente
une ouplusieurs dimensions spécifiques etque ces dimensions
sontarticulées sur celles plus générales constituantle monde, il est
probable que cela nous entraîne à reconsidérer ce qui constitue le
monde, en particulier à ne pas se borner à chercher l’articulation
ducôté de ce que nous présente la seule forme de connaissance
4
reconnue dans le passé récent. Toutefois, il fautcommencer par
examiner cette forme pour en dégager ce qu’elle peutavoir de
significatif.
D’autre part, si l’activité de connaissance appartientaumonde
etne sauraitêtre imaginée hors de la sphère de l’expérience,
réciproquement, ce qui estréputé le partenaire immédiatde
l’activitéthéorique, c’est-à-dire l’expérimentation, estlui-même
construit, aumoins dans la forme reconnue jusqu’à présent,
c’est5
à-dire scientifiquQe .ue la perception commune soitconstruite
antérieurementà sa saisie consciente, n’a plus à être établi ; qu’elle
dépende aussi de l’intérêtetde l’attention qui restructure le
spectacle en le hiérarchisanta été montré précédemment; mais la
perception dont use le chercheur estloin d’être identique à la
perception commune. De même le langage n’estconscientque
dans sonusage local etson fonctionnementenveloppetoute
pensée explicite, mais l’usage scientifique lui impose des
contraintes qui le modifient, en faisantnon pasune autre langage
maisunusage différentdes autres.
En effet, cela même sur lequel le chercheurva opérer,tantpour
découvrir que pourtester etcontrôler, comporteun ensemble
d’interventions dontla portée estsoitignorée, bien que leur
intervention soitconsciente dans son application, soitlargement
sous-estimée. En premier lieu, seule lavision opère etnon
l’ensemble de la perception, choixqui résulte de la pratique

4
Ainsi, s’il estloin d’être exclude chercher le corrélatcérébral des
opérations intellectuelles, rien ne nous autorise à réduire l’articulation
possible à cette sphère puisque, déjà, les opérations scientifiques doivent
aussi s’articuler sur ce que perception etlangage ontde spécifiques. Or ces
derniers sontaussi des rapports aumonde,tenantdumonde.
5
Ilyaura à rechercher, symétriquement, le domaine etla forme de
construction corrélatif des autres formes de connaissance envisageables.

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

11

historique etn’a jamais été faitni justifié explicitement, choixdont
le résultataccompagne consciemment toute observation mais
ignoré dans sa généralité etpar suite dans sa signification. En
second lieu, ce qui est vun’estjamais le résultatde la simple action
d’un phénomène brutsur l’œil mais celui de l’action d’une
situation qui estconstruite à la fois intellectuellementet
physiquementetqui n’a de sens qu’en fonction de cette situation.
On oppose habituellementobservation etexpérimentation mais
cela netientque lorsqu’on persiste à imaginer qu’on perçoit
spontanémentla seule portion duspectacle considérée comme
intéressante, laquelle peut, physiquement, être indépendante de
l’action de l’observateur. Cela masque deuxpoints aveugles
connexes : d’une parton ignore qu’il fautchoisir non seulementla
partie duspectacle qui estretenue mais ce qui dans cette partie est
retenucomme significatif, d’autre parton ignore que cela n’est vu
tel quevuqu’en fonction duspectacle, c’est-à-dire de la situation
liantl’observateur à son objet, situation qui dépend de
l’intervention dece dernier.
Pour prendreune situation aussi simple que possible, où
l’intervention de l’observateur semble nulle, ces actions structurant
le corrélatde l’interprétation apparaissentclairement:
l’astronome/astrologue babylonien mesurantla position d’un
astre selon sa hauteur angulaire etson orientation ne modifie bien
évidemmentpas les positions respectives de laterre etde l’astre.
Cependant, le faitde se placer àtel moment(jour etheure
significative pour l’interprétation), entel lieu, en prenant tels
repères (le nord etl’horizon en l’occurrence), enusantd’un
instrumentgradué ( si rustique soit-il), produit une situationtelle
quevue qui seraitdifférente s’il se plaçaitàun autre endroit, enun
autre moment, avecune préoccupation différente,usantd’un
appareil différent. Bref, la situationtelle quevue conditionne ce
qui estsignificatif dans le spectacle, situation qui estproduite par
l’observateur.
Il découle de cette activité consciente etcontrôlée, aumoins
dans sa particularité adaptative, que s’yajouteune autre forme
encore d’usage contrôlé de la perceptl’ensemble desion :
perceptions etdes commandes qui gouvernentles gestes etactions
pour produire cette situation. Il n’ya alors qu’une différence de

12

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

degré dans l’intervention de l’observateur
d’observation oud’expérimentation.

selon

qu’on

parle

b) Unmême monde
Ainsi, ni l’activité constructive ni l’intervention consciente et
contrôlée ne peuventdistinguer, sinon dans la spécificité de leur
mise en œuvre (avec leur conséquences), la dimension
d’expérience sur laquelle opère la constitution de connaissance, ce
qu’on pourraitappeler “contenu“, etla dimension d’expérience en
quoi consiste cette constitution, c’est-à-dire l’élaborationthéorique.
En quoi donc peuventrésider leur rapport?
Le premier pointdonton ne peutsous-estimertoute la portée
estleur appartenance aumême monde. Nous avons déjà souligné
dans le premier chapitre que la supposition d’un monde “en face“
etautre que “ce qui connaît“, oudumoins radicalementautre que
cette représentation elle-même,tantdans son contenuque dans les
traits constitutifs qui en font une représentation, est très
insuffisammentsoutenue par les erreurs des sens comme par la
multiplicité des doctrines. Toutce qu’on peuten déduire estque
des rapports entre des parties dumonde ainsi que, éventuellement,
entre des modes d’existence peuventêtre partiels, multiples,
imparfaits. Bien plus, on peuten déduire qu’ils le sontetque cette
distance entre les régions etentre les formes d’expérience est un
des aspects de ce qui marque ce monde, à savoir la distance detout
àtout; distance qui ne peutcependantêtre assimilée à la pure
séparation. Ainsi, la distance elle-même comporte degrés et
variétés.
Trois raisons suffisentà justifier que notre connaissance, de
même quetoute forme d’expérience, appartientaumême monde
quetoutce qui peutse présenter danstoute forme d’expérience.
En premier lieu, lors même que les rapports sontminimes ou
conflictuels nous netrouvons jamais danstoutce qui peutse
présenter aucune région dumonde ni aucune forme d’expérience
qui soitradicalementétrangère à aumoins quelque autre, a fortiori
étrangère àtoute autre sous peine de ne pouvoir jamais être saisie.
Ce n’estpas seulementdans la consistance duspectacle perçu,
consistance qu’on pourraitattribuer à la seule activité de ce qui
perçoit, ni dans la consistance rationnelle que construitla
représentation scientifique, consistance que certains attribuentà la

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

13

seule exigence de l’“esprit“, c’estd’abord à l’expérience physique,
corporelle de l’interaction que noustrouvons que rien ne se
présentetel qu’il n’yauraitaucune espèce d’interaction possible
entre certaines régions etque, cependant, ces régions pourraientse
présenter dans l’expérience, c’est-à-dire n’être pas étrangères à
cette région qui perçoit.
Certes, on ne pourra jamais affirmer dans l’absoluqu’il ne peut
yavoir de réalité radicalementétrangère à la nôtre, car nous
aurionsun pointdevue surplombantqui nous permettraitd’avoir
accès à l’une comme à l’autre de ces sphères età leur hétérogénéité
radicale, mais cela ne peutconcerner notre question car cette
sphère radicalementétrangère demeurerait. par là hors de notre
atteinte. C’est une suppositionvide. Supposerun “esprit“ d’une
nature radicalementdifférente de celle dumonde relève de cette
supposition car celui-ci n’atteindraitjamais que lui-même. Le fait
que se présententen lui des “impressions“ paraissant venir d’un
extérieur ne peutprouver qu’u: qne choseu’il ne seraitpas
transparentà lui-même. En outre, cetespritontologiquement
séparé dumonde devraitêtre indépendantde ce monde pour
communiquer avec d’autres entités de son ordre, donc sans
langage.
La seconde raisontientà ce quetoutce que noustrouvons dans
l’activité formantl’expérience n’estpas séparable de ce qui se
présente dans cette expérience. Non seulementla région
percevante faitpartie duspectacle mais la structure duspectacle
dépend inséparablementde ce qui se présente etde l’insertion
active de cette région (cf Vol. I, Ch II) donnant une figure
spécifique à ce qui se présente. Mieuxencore, l’examen des
processus physiques constituantnotre perception montre la stricte
appartenance de la partphysiologique dupercevantà la structure
dumonde perçu. Ce qui distingue la partpropre aupercevant, ne
relevantpas dumode d’existence de la structure dumonde perçu
telle que saisie sous le mode scientifique, estle mode d’existence
propre auperçu tel que perçu, irréductible auprécédentdans son
mode mais non dans son contenu.
Si le percevantappartientaumonde entoutce qu’on peuten
6
saisir, si ce qu’on peut trouver de spécifique dans son activité

6
C’est-à-dire distinctdufonctionnementphysiologique.

14

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

relève d’un mode de saisie distinctde celui de ce que nous
présente le processus physiologique etsi ce dernier estle résultat
de l’activité de le région percevante, si cette activité estce que nous
avons à élucider mais qui, entantqu’activité de saisie par cette
région, saisitle monde selonun mode d’existence distinct, si, de
plus cette activité estinséparable de la perception etde son mode
d’existence, on nevoitpas commenton pourraitintroduire à
l’intérieur de la région opérantla saisie dumondeune scission,
rendantradicalementinaccessible le monde selon sa propre nature.
Latroisième raison estque des éléments dumondetel qu’il se
présente interviennentdans la formation de nos connaissances.
C’estreconnu, généralementpour les disqualifier pour ce qu’on
suppose pures suppositions illégitimes (ce qui estparfois justifié
mais reste à examiner cas par cas), à savoirtoutce qu’on exclutde
l’activité scientifique, mais doitaussi être reconnuà l’intérieur de
cette dernière. Préoccupations personnelles, idéologiques,
financières, etc. interviennentmanifestementdans la formation des
connaissances scientifiques aussi bien que dans les autres
tentatives de connaissance. Cette intervention montre
l’appartenance directe de ces activités aujeudumonde.
La question n’estpas de savoir si cette intervention existe mais
de mesurer son importance sur plusieurs points :toutd’abord,
quel son degré cas par cas? ensuite, est-elle forcément
perturbatrice eten quensoi ?uite encore, en quoi concerne-t-elle,
pour chaque forme envisageable, la modalité de connaissance ou
bien son contenu, oules deux? enfin, participe-t-elle à la
constitution de cette connaissance dans son contenuetses
processus, dans sa portée ontologique oudans sa portée
idéologique ?
Toutefois, sitoute forme de connaissance, oumêmetoute
prétention à la connaissance, appartientaumonde, il ne s’ensuit
pas qu’elle soitentièrementréductible auxprocessus que la
représentation scientifique, par exemple, nous montre comme
constituantle fonctionnementdumonde. De l’appartenance au
même monde ne résultentpas le monomorphisme de la saisie du
monde ni l’uniformité de l’expérience.

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

15

En admettantque le monde a par lui-même – indépendamment
7
detoute sorte d’expérience –une manière d’existle faier propre,t
quetoute forme d’expérience appartientaumonde, n’entraîne pas
que ces formes soientidentiques oumême seulementsemblables à
la manière d’exister dumonde. Toutce qu’on peutenvisager est
que, si le monde comporteune consistance complète,toute
manière d’exister propre àune région ouàun mode d’existence
doits’articuler sur la manière d’exister dumonde. Cependant,
pour l’instantaumoins, cette consistance complète dumonde
demeureun postulat. Par contre, à proportion oùil serait vérifié,
l’articulation entre les régions etentre les modes d’existence qui le
constituentdevraitêtre égalementcomplète. Mais cela nevautque
pour les formes oumanières d’exister etnon nécessairementpour
leurs réalisations concrètes si on entend par articulation accord,
absence de conflits etde destructions. Ainsi latectonique des
plaques obéitentièrementauxlois physiques etaurésultatdujeu
des forces cosmologiques ayantformé latce n’eserre :tpas
seulementle remplissage par les sédiments, la montée des
montagne neuves, mais égalementleurusure, lestremblements de
terre, les perturbations detoute sorte etleur impactsur l’ensemble
dujeude la surfaceterrestre,ycompris les conditions de lavie
humaine qui sontconformes aujeu, réalisantcette manière
d’exister.
Lorsqu’il s’agitd’expérience, la face physiologique aumoins
relève de la même articulatles hallion :ucinations, les “erreurs
d’optique“, relèventautantdufonctionnementducouple
récepteurs – cortexque les perceptions jugées “vraies“. Mais,
dirat-on, les exemples précédents relèventde la relation causale et un
coup démolissant unvisage estaussi conforme aujeude la nature
qu’une caresse. Lorsqu’il s’agitdugenre d’expérience dontnous
attendons qu’elle nous présente quelque chose dumonde “tel qu’il
est“, aumoins sousun certain biais, nous avons affaire àune sorte
de rapport totalementdifférent. Si la cerise estbien le fruitdu
cerisier etlavapeur d’eaule résultatde l’élévation detempérature,

7
Bien que plus lourde, l’expression “manière d’exister“ estpréférable aux
terme de nature oud’essence, pour ce que ces derniers comportentde
charge historique, etne peutpas non plus être équivalentàtoute forme
s’exprimantentermes de corps de propriétés oude dispositions, pour ce
que ces notions ontégalementde problématique etde limité.

16

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

les premières ne “représentent“ en rien les seconds. Dansune
représentation cybernétique de la perception, le faitqu’un robot
apporte correctementla réponse programmée àun élémentde la
situation extérieure, n’implique pas qu’il aitquelque chose de
ressemblantà ce que nous appelonsune “image“ de la situation,
mais seulementqu’une chaîne causale a été établie entre la
réception d’un certaintype de configuration d’un fluxlumineuxet
8
une action mécaniquNoe .tre figure basale de la connaissance sous
toutes ses formes envisageables comporte que notre “étatde
conscience“ soitconforme à “ce que dontnous avons conscience“
sans modifier ce dernier.
La représentation physiologique de la perception montre sans
douteun enchaînementassurantl’articulation fiable entre des états
dumonde etdes états ducerveau, mais nous avonsvuque ces
états ducerveau, bien que corrélés, ne pouvaientpas être
identiques auperçu tel que perçu, parce que leur mode d’existence
estdifférent, parce que le second “occupe“un espace distinctdes
premiers etparce que leur mode d’écoulementestdistinct. La
question estalors de comprendre l’articulation entre ces modes. Si
le monde estconsistant, nous sommes assurés d’une juste
articulation entre les divers modes constituantles diverses formes
d’expérience, mais cela ne garantitpas que le jeueffectif réaliseun
accord completet un accord bien formé. La première etdécisive
raison estque la mise en œuvre est toujours locale (tantdans
l’extension dumonde que dans son écoulement) etpartielle. La
secondetientà la complexité des expériences qui ne sontjamais
monomorphes puisqu’elles consistenten l’articulation de plusieurs
modes d’existence etsontl’opération d’une région complexe,
l’homme, dontl’intégration estpour le moins en devenir.
En considérantmaintenantces formes que nous appelons
connaissances (etsans préjuger de leur légitimité pour ne
considérer que leur manière d’exister), cette stratification ou
intrication des modes estencore plus poussée. Pour en rester à la
forme reçula connaissance sciene :tifique, la perception sur
laquelle elle s’élève estdéjà complexe ; s’yajoute les interventions,
à la fois motrices etconceptuelles relevées plus haut. Comme

8
L’interposition d’algorithmes d’apprentissage etd’élaboration ne faitque
complexifier le processus sans en changer la nature causale.

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

17

activité humaine, elle estégalementprocessus cérébral, relevantà
la fois des conditions générales de ce dernier mais dans deszones
différentes de celles de la perception : ceci ouvrantla question des
rapports entre les opérations constituantl’une etl’autre : problème
physiologique mais donton ne peutrepérer les corrélats cérébraux
que dans l’exercice de ces deuxformes d’expériencetelles que
nous en avons conscience. Nous avons donc alors à considérer
l’articulation entre des deuxfaces conscientes de la pensée
scientifique entre elles etavec la face physiologique.

c) Aucuneconnaissance n’est purement contemplative
Il peutsembler abusif etpolémique de se demander si la
connaissance laisse intacte son objet, comme la figure
traditionnelle le postule assezgénéralementalors que la
connaissance scientifique se construità partir d’un ensemble
d’activités pourune partaumoins purementphysiques, qu’elle se
pose (explicitementdepuis Descartes) comme entreprise de
maîtrise de la nature, qu’elle sevérifie par des manipulations
physiques, etqu’elle doitla reconnaissance publique de savalidité
9
à l’efficacité qu’elle donne sur la nature . Cependant, il n’en reste
pas moins qu’on estime que savalidité intrinsèque serait
indépendante de son impactsur la nature etque la signification de
cette prise reste massivementinexplorée. Cependantsi nous
considérons l’intrication de l’homme etde ses activités dans le
monde etl’intrication de la dimension consciente soustoutes ses
formes avec ses activités, on ne peutsoutenir que la connaissance
laisse le monde indemne, etceci pas seulementpar les
“applications“ qu’on en dérive.
Si nous ajoutons que nous avons à envisagertoutes les formes
de connaissance déjà essayées, sans même en exclure d’autres qui
pourraientse présenter plustard, l’impactque ces formes
pourraientavoir amplifie le domaine d’investigation etrenforce
l’obligation de recherche.
Les questions dérivantde cette constatation, outre qu’elles
concernentd’abord la nature de cetimpact, relèventd’une partde
l’impacten retour que ces modifications dumonde peuventavoir

9
Même si les résultats de cette efficacité peuventsetrouver évalués
négativement.

18

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

sur les connaissances respectives, d’autre partde l’impacten
10
retour de chaque connaissance sur les autUnres .traitcommun à
toutes les formes d’impactsur le monde eten particulier sur les
conditions de lavie humaine estla dimension d’évaluation avec
toutes ses conséquences pratiques qui modifientle monde,
dimension qui relève d’untoutautre ordre que la saisie de ce qui
se présentetel quel, puisqu’il s’agitde mesurer – pour le dire
grossièrementpour l’instant– ce qui se passe par rapportà ce
qu’on suppose devoir se passer.
Sitoutce que nous pouvons atteindre dumonde estexpérience,
c’est-à-dire forme consciente d’interaction, il semble que ce qu’est
le monde indépendammentde ces interactions nous soit
inaccessible. Cependant, sitoutes ces formes etleur interaction
appartiennentaumême monde età proportion oùcelui-ci a
quelque consistance, le jeude leur articulation réciproque atoute
chance d’apporterun éclairage substantiel sur la manière d’être du
monde. Il n’estpas superflud’insister ici sur le faitqu’unetelle
investigation se déroulantentièrementà l’intérieurdes formes
d’expérience etde leur articulation autorise, oumieuxappelle,une
ontologie réaliste qui n’a rien de métaphysique, dumoins ausens
reçuà savoir latentative d’atteindreun arrière-monde.

II LE TERRAIN DE CONSTITUTION
Enfermés dans l’illusion que l’unité de la raison entraîne
nécessairementl’uniformité de son fonctionnement, on croitqu’il
ne peut yavoir qu’une seule manière légitime de formerune
11
connaissance . De cetteuniformité supposée découle l’intérêt
exclusif apporté d’abord auxnormes, ensuite auxconditions pour
ysatisfaire, découle par là l’uniformité de ces normes etdes
conditions pourysatisfaire, dumoins dans leurtraits les plus
fondamentaux.

10
Certes, l’étude détaillée detoutes ces interventions croisées relèvera de
l’histoire etde la sociologie de la connaissance, mais nous avons àtrouver
d’abord les formes propres de ces interventions entantque rapportdes
modes d’existence caractérisantchaque forme d’expérience.
11
Ceci, quelle que soitla diversité des méthodes, lavariété des procédures
etdes domaines.

L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

19

C’estmettre la charrue avantles bœufs. Entreprise entièrement
compréhensible dans l’effortde dégager la connaissancevraie de
la simple opinion etdans la découverte de méthodes sûres et
efficaces, la connaissance scientifique émergente a dûdélimiter
progressivementson propre domaine mais n’a sule faire qu’à
12
l’intérieur de l’image globale d’une connaissanceudoncniforme ,
en lutte aussi contre ce qui prétendaitêtre identiquement
connaissance. C’estaunom de la manière donton étendaitles
normes scientifiques etles conditions pour les satisfaire àtoute
forme de connaissance possible qu’on a été amené à disqualifier
toute autretentative, non seulementpassée mais àvenir.
Prisonnier de ce modèle, il n’ya jamais eud’investigation
explicite etsystématique des conditions constitutives d’une
connaissance possible eton atransforméune situation de faiten
critère absolu, décidantde ce qui estconnaissance envertude son
caractère scientifique, excluantce qui n’ysatisfaitpas et
condamnantdestentatives légitimes, celles quivisentles activités
spécifiquementhumaines par exemple, àtenter d’ysatisfaire en
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apparence, ce qui ne peutque les paralya donc à seser. On
décider enfin à chercher avant toute chose ce qui faitqu’une forme
d’activité peutprétendre à la connaissance, sans imposer
arbitrairementdes critères dontl’universalité estseulement
postulée.
Dans cette situation nouvelle, manque le fil directeur, fil qu’on
ne peut trouver que dans ce qui commande ce à quoiva être
suspenduetoute activité effective pour pouvoir prétendre au titre
de connaissance légitime. Si les conditions de réalisation
dépendentdes normes, celles-ci dépendentà leurtour de ce qu’on
vise lorsqu’on prétend connaître. C’estcettevisée, oucetensemble
devisées, de droitetde faitque nous avons à clarifier en premier
lieu. L’habitude nous pousserait, dansun étatd’espritkantien, à
chercher en premier lieuquelle ouquellesvisées peuventêtre
légitimes etquelle peutêtre la source de cette légitimité, mais,
outre la quasi certitude de retomber dans le piègetraditionnel, ce

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Dontl’arbre cartésien est une expression jamais efficacementdémentie
13
Il n’estpas question ici d’essayer de redonner le label de connaissance à
des activités humaines qui ontfaitla preuve de leurvanité oumême de
leur nocivité, mais on ne peut trancher sans examen etcas par cas de cette
vanité.

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L’EXPÉRIENCE CONTRÔLÉE

seraitsupposer connuce qui estprécisémenten question. On est
alors mené à anticiper àtitre de principes heuristiques quelques
propositions sur ce que pourraitêtreune connaissance, compte
tenude ce que nous avons pudéjà remarquer dans les sortes
d’expérience déjà parcourues.
Comme le langage ordinaire estcondition de saisie
communicable detoute sorte d’expérience etbien qu’il intervienne
dans la structure de chacune, cette aptitude àtous lesusages età
satisfairetoutes lesvisées ne peutnous servir ici de guide. On se
bornera donc à la confrontation entre perception etpensée
commune en cherchantce qui leur manque pour formerune
connaissance authentique. On ne sauraitcependanten attendre
plus que des suggestions car on peutentirer seulementà quelle
sortes d’attentes ces sortes d’expériences répondent, commentelles
yrépondentetquelles sontleurs limites par rapportà des attentes
qui les dépassent.
Ces dernières peuventêtre envisagées de plusieurs manières.
Toutd’abord ilya celles qui sontconsidérées comme légitimes,
ensuite ilya celles qui sontconsidérées (indépendammentde la
manière donton essaie d’yrépondre) comme illégitimes ; ensuite il
ya celles donton estime que leur réponse relève d’autre chose que
de la connaissance , enfin celles qu’on n’a pas encore envisagées
parce qu’elles ne sontpas encore apparues dans l’histoire
humaine. Danstous les casune difficulté rédhibitoire semble
manifeste :pour pouvoir déceler ces attentes, apprécier leur
légitimité etdéterminer de quelle sorte d’activité elles peuvent
attendre leur réponse, il faudraitque nous ayons suffisamment
établi ce qui estprécisémenten cause : la nature de la connaissance
car, si nous ne savons pas ce que c’estque savoir ni quelle(s)
forme(s) il peutprendre,toute position sur les points précédents
seraitarbitraire.
Ce serait vrai si lavariété des formes possiblesvenaitd’une
diversité radicale des attentes. Si, aucontraire les attentes
envisageables sontmodulées par les domaines abordés mais en
vertud’uneviséeunique commune on peutespérer dégager des
formes déjà apparuesune première figure de cetteviséeultime,
figure qu’ilyaura à corriger etcompléter lorsque l’examen de
quelque forme spécifique l’exigera. Cette première figure estle
principe heuristique que nous cherchons.Pour cela nous aurons à