Sur la nature du feu aux siècles classiques

-

Français
264 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Les idées les plus importantes qui ont germé dans la tête des savants et des amateurs de physique ou de chimie en France aux XVII et XVIIIe siècles sur la nature de la matière, sur celle du feu et sur les sensations de chaud et de froid sont exposées dans cet ouvrage. On y voit s'opposer des conceptions héritées de l'Antiquité et d'autres qui sont dans leur verte jeunesse. Aristote, Paracelse, Gassendi, Descartes, Newton, Stahl, Lavoisier et beaucoup d'autres sont évoqués ou s'expriment.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336338712
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

SUR LA NATURE DU FEU AUX SIÈCLES CLASSIQUES
Robert Locqueneux
Les idées les plus importantes qui ont germé dans la tête des
savants et des amateurs de physique ou de chimie en France aux
e eXVII et XVIII siècles sur la nature de la matière, sur celle du feu
et sur les sensations de chaud et de froid sont exposées dans cet
ouvrage. Ces idées sont replacées au sein des visions du monde SUR LA NATURE DU FEU
qui leur donnent sens et eurent leurs heures de gloire. On y voit
AUX SIÈCLES CLASSIQUESs’opposer des conceptions héritées de l’Antiquité et d’autres qui
sont dans leur verte jeunesse. Aristote, Paracelse, Gassendi,
Descartes, Newton, Stahl, Lavoisier et beaucoup d’autres sont
évoqués ou s’y expriment. En s’abstenant de porter un regard Réflexions des physiciens & des chimistes
rétrospectif sur le passé qui inciterait à chercher le camp des
vainqueurs, c’est une histoire très humaine qui est contée ; elle
met en scène les confl its des uns et des autres, mais n’oublie pas
ces savants qui, hors de toute querelle, cultivent l’éclectisme.
Cette histoire se clôt sur l’opposition entre les chimistes
stahliens et Lavoisier, qui voit la victoire très provisoire du
newtonianisme en France sous l’Empire.
Nous invitons le lecteur, historien des sciences ou honnête
homme, à entrer dans cette ronde : il y trouvera des leçons de
physique et de chimie ; il verra comment, en un même moment
de l’histoire, on peut interroger la nature avec diverses grilles
interprétatives pour tenter d’expliquer quelques phénomènes
(ici ceux qui touchent au chaud et au froid).
Robert Locqueneux est professeur émérite à l’Université de
Lille 1 (membre du laboratoire SCité). Ses recherches et son
enseignement ont d’abord concerné la mécanique quantique,
la thermodynamique classique et la mécanique statistique ; il a
publié de nombreux articles de chimie quantique. Il s’est ensuite
tourné vers l’histoire des sciences, a fondé le Centre d’histoire
des sciences et d’épistémologie de l’Université de Lille 1 et est
l’auteur de nombreux articles d’histoire de la physique, ainsi
que de huit ouvrages. Préface de Bernard Maitte
Illustration de couverture :
photographie de Philippe Dubedat.
27 €
ISBN : 978-2-343-02466-0
SUR LA NATURE DU FEU AUX SIÈCLES CLASSIQUES
Robert Locqueneux















Sur la nature du feu
aux siècles classiques
Réflexions des physiciens & des chimistes















Acteurs de la Science
Fondée par Richard Moreau, professeur honoraire
à l’Université de Paris XII
Dirigée par Claude Brezinski, professeur émérite à l’Université de Lille

La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs
de l’épopée scientifique moderne ; à des inédits et à des réimpressions de
mémoires scientifiques anciens ; à des textes consacrés en leur temps à de
grands savants par leurs pairs ; à des évaluations sur les découvertes les plus
marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions

Roger TEYSSOU, Une histoire de la circulation du sang, Harvey, Riolan et
les autres, Des hommes de cœur, presque tous…, 2014
Karl Landsteiner. L’homme des groupes sanguins, édition revue et
augmentée, 2013.
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes sanguins,
édition revue et augmentée, 2013.
Michel Gaudichon, L’homme quelque part entre deux infinis, 2013.
Roger Teyssou, Paul Sollier contre Sigmund Freud. L’hystérie démaquillée,
2013.
Gérard Braganti, Histoire singulière d’un chercheur de campagne.
L’invention de l’exploration cardiaque moderne par Louis Desliens,
vétérinaire, 2013.
Jean Louis, Mémoires d’un enfant de Colbert, 2012.
Elie Volf, Michel-Eugène Chevreul (1786-1889). Un savant doyen des
étudiants de France. Des corps gras et de la chandelle à la perception des
couleurs, 2012.
Roger Teyssou, Gabriel Andral, pionnier de l’hématologie. La médecine
dans le sang, 2012.
Yvon Michel-Briand, Aspects de la résistance bactérienne aux antibiotiques,
2012.
Roger Teyssou, Charcot, Freud et l’hystérie, 2012.
Djillali Hadjouis, Camille Arambourg, Une œuvre à travers le monde, 2012.
Jacques Marc, Comment l’homme quitta la Terre, 2012.
Georges Mathieu, La Sorbonne en guerre (1940-1944), suivi de Journal de
la Libération de Versailles, 2011.
Norbert Gualde, L’épidémie et la démorésilience, 2011.
Jean-Pierre Aymard, Karl Landsteiner. L’homme des groupes sanguins,
2011.
ePierre Pageot, La santé des Limousins et des Périgourdins au XIX siècle,
2011.
Yves Delange, Conversation au bord de la Sorgue : Jean-Henri Fabre et
Louis Pasteur, 2011.
André Audoynaud, D’un pays à l’autre. Chroniques d’un médecin colonial,
2011.

Robert Locqueneux



























Sur la nature du feu
aux siècles classiques
Réflexions des physiciens & des chimistes
















Préface de Bernard Maitte























































































Du même auteur

Histoire de la Physique, collection "Que sais-je ?",
Presses Universitaires de France, Paris, 1987
* Traduction allemande d'Andreas Kleinert,
«Kurze Geschichte der Physik» (édition revue et augmentée),
Göttingen, Vanderhoeck et Ruprech à 1989
* Traduction portugaise de Cascais Franco
«Historia da Fisica» (édition revue et augmentée),
aux éditions Europa-America (Portugal), 1989
Préhistoire et histoire de la thermodynamique classique,
une histoire de la Chaleur, Société française d’histoire
des sciences et des techniques, diffusion Blanchard, Paris, 1996
André-Marie Ampère, encyclopédiste et métaphysicien,
en collaboration avec Myriam Scheidecker,
EDP Sciences, Les Ullis, 2008
Henri Bouasse, un regard sur l’enseignement et la recherche,
diffusion librairie scientifique et technique Albert Blanchard, 2008
Henri Bouasse, réflexions sur les méthodes
et l’histoire de la physique, L’Harmattan, Paris, 2009
Histoire des idées en physique,
Société française d’histoire des sciences et des techniques & Vuibert,
Paris, 2009
Histoire de la thermodynamique classique, de Sadi Carnot à Gibbs,
Belin, Paris, 2009
Science classique & théologie, Vuibert Adapt-SNES, Paris, 2010





























© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02466-0
EAN : 9782343024660
« L’histoire des sciences est en même temps celle des travaux, des
succès & des écarts de ceux qui les ont cultivées ; elle indique les
obstacles qu’ils ont eu à surmonter, & les fausses routes dans lesquelles
ils se sont égarés ; elle ne peut dès-lors manquer d’être très-utile à ceux
qui veulent suivre la même carrière »
Macquer, “Discours préliminaire sur l’origine et les progrès de
la chymie”, Dictionnaire de chimie, 2de édition, 1778. Préface
Peu d’ouvrages s’intéressent à ce moment crucial du passage de la
conception du Feu comme élément à la naissance de la thermodynamique.
Robert Locqueneux, qui nous a déjà donné une belle histoire de celle-ci,
comble avec ce nouvel et important ouvrage une grande lacune. Son
« Histoire des théories du feu », donne les grilles intellectuelles qui
permettent, à chaque époque, d'interpréter les phénomènes où le chaud et le
froid, dont la matière est le siège, sont impliqués. Elle peint les contextes, les
présupposés, les œuvres des hommes, intégrées dans leurs visions du monde,
leurs efforts pour donner naissance à des systèmes physiques ou chimiques
continûment remis en causes. Ces différents moments ne sont pas seulement
centrés sur les exemples connus et ici approfondis (les théories de la matière,
de Descartes, ou de Newton), mais aussi sur celles de Malebranche, Privat de
Molières, Euler et quelques autres, qui corrigent et perfectionnent la théorie
de la matière et, par voie de conséquence, la théorie du feu de Descartes.
Robert Locqueneux n’a pas non plus oublié les idées de s’Gravesande, ni
celles de Boerhaave : toute l’Europe savante ne s’est-elle pas un moment
tournée vers l’Université de Leyde pour apprendre la physique ainsi que la
chimie et la médecine ? La science est ainsi montrée comme une œuvre
collective, comme pensée vivante sur le monde que les débats, les
controverses, les différences fécondent. Pour nous faire comprendre ces
problématiques où les frontières de nos actuelles disciplines les uns ou les
autres étant sensés constituer le monde n'existent pas, où les sens des mots
attachés aux concepts différent, l’auteur a choisi de nous donner des textes
significatifs de ce que l'on peut, à différentes époques raisonnablement et
contradictoirement penser des phénomènes où le chaud et le froid
interviennent. Ces textes sont insérés dans l'histoire elle-même, la
complètent, l'illustrent, montrent à la fois comment, à chaque époque, s’écrit
la science, comment le discours scientifique modèle la façon de penser du
temps, de même que la façon de penser du temps agit sur le discours
scientifique. Cette manière de faire amène le lecteur de surprise en surprise :
einterpréter le chaud et froid au XVII siècle ne peut se faire sans s'interroger
dans le même temps sur le sec et l'humide, sur les quatre éléments
earistotéliciens ou sur les trois éléments paracelsiens,. Au XVIII siècle,
Nollet en vient à penser chaleur, lumière et électricité comme un même objet
diversement perçu ou modifié, à l’époque même où la plupart des chimistes
français sont séduits par le phlogistique que Stahl a introduit dans la chimie
allemande. A la fin du siècle, Lavoisier substituera le calorique au
phlogistique, passant d’une matière du feu à une autre, chacune d’elles étant
féconde un temps. En voulant ainsi donner une idée juste de l'état des
connaissances en physique et de la chimie aux différents moments de leur
histoire, Robert Locqueneux met en scène des conflits et montre que
7 7diverses interprétations peuvent parfois être faites d'un même phénomène,
sans que les connaissances du temps permettent de les départager. Il donne
des leçons de physique lorsqu'il détaille certains épisodes de l'histoire : par
exemple, dans l'étude de la capacité des gaz pour la chaleur, il met en
évidence le fait que les physiciens peuvent manipuler un concept sans voir
qu'il en englobe plusieurs, qu'il faudrait distinguer. Il décrit à égalité les
différentes tendances qui s'affrontent en une époque : celles qui
rétrospectivement ont marqué l'évolution vers nos modernes théories comme
celles qui ont conduit à une impasse ; celles qui ont été oubliées et celles qui
se sont révélées - beaucoup plus tard - fécondes...
Mais faire de l'histoire des sciences, c'est aussi s'intéresser aux publics
auxquels étaient destinés les articles, les livres, les lettres. Il ne faut pas
perdre de vue que la chimie est, le plus souvent, une affaire de
métallurgistes, de médecins et de pharmaciens, qu'en physique
expérimentale et en chimie, la distinction entre monde savant et public
cultivé n'est guère pertinente : elle ne le deviendra qu’avec le triomphe
ecomplet de la physique mathématique. Au XVIII siècle, par exemple,
Nollet, dans ses Leçons de physique expérimentale, veut à la fois dispenser à
ses lecteurs une formation physicienne, leur inculquer différents modes de
raisonnements, les initier aux diverses pratiques de laboratoire, leur donner
une somme de connaissance. Son texte touche aussi, avec succès, les « gens
du monde », les publics des salons, les lettrés. Pour tenir compte de la variété
des auteurs qui contribuent ainsi à la réflexion, Robert Locqueneux n'a pas
ehésité à nous présenter ces amateurs, intervenant jusqu'au milieu du XIX
siècle dans le débat des idées, ces apprentis apothicaires devenus de grands
scientifiques. Il n'a pas mis de cloison entre les mémoires scientifiques
originaux et des ouvrages destinés alors à un public cultivé. Ne nous
étonnons pas d’y rencontrer une grande dame, la Marquise Du Châtelet, et
un grand poète, Voltaire. La première a tenté d’introduire la philosophie de
Leibniz en France, le second y fut l’un des propagateurs de celle de Newton.
Cette leçon d'histoire nous montre que l'évolution des idées en science est
toujours faite, à toute époque, de continuités et ruptures. On peut, par simple
commodité, diviser la physique du feu et de l'énergie en deux parties : avant
et après les œuvres des Lavoisier et Laplace. Mais Lavoisier et Laplace sont
des héritiers, des partisans de la matérialité du feu : voici la continuité ; leur
théorie des états de la matière s'ouvre vers de nouveaux développements :
voici la rupture. Tels Janus, ils sont, à la fois, tournés vers le passé et
l'avenir.
L’ouvrage de Robert Locqueneux nous est précieux, puisque, je me
répète, la période qu’il étudie est celle, cruciale, qui voit la disqualification
du Feu en tant qu’élément pour en faire autre chose. Les idées nouvelles qui
s’énoncent alors déclinent le « jeu des possibles » portées par les différentes
8conceptions (du monde, de la physique, de la chimie) qui s’opposent à
l’époque étudiée et vont permettre l’émergence de la thermodynamique. Ce
livre est indispensable à qui veut comprendre que la science est une œuvre
collective, nourrie des débats qui l’animent.
Bernard Maitte
Professeur émérite, Laboratoire SCité, Université de Lille 1.
9 Chapitre premier
Penser la nature et les effets du feu à l’aube du
Grand Siècle, ou du feu dans la physique
aristotélicienne & dans la chimie paracelsienne
_______________________
eComment un physicien du XVII siècle appréhende-t-il les processus
naturels ou violents tels : la fusion de la glace ; l’évaporation de l’eau ;
l’échauffement ou le refroidissement d’un corps ; les transformations du fer
au feu de la forge, sous le marteau et à la trempe ; le brouillard qui tombe et
la brume qui monte du sol ; etc. ? tout sujet qui, de nos jours, relève de la
thermodynamique. Pour répondre à cette question, il faut que nous sachions
ce que ce physicien met sous les termes de mouvement ; de matière, celle du
feu, de l’eau… et de qualités telles : la chaleur et la froideur. C’est ce que
nous entreprenons d’exposer ici. Pour ce faire, la Physique ou science des
1choses naturelles de Scipion Dupleix , un ouvrage d’enseignement du
eXVII siècle, nous servira de guide ; nous avons choisi cet ouvrage, comme
nous aurions choisi les cours de physique de Bruhat pour connaître l’état de
la physique expérimentale dans les années 1930 et 1940. Nous l’avons aussi
choisi, comme nous choisirons les Elemens de chymie de Maître Jean
Beguin parce qu’ils furent tous deux publiés en français et, qu’ainsi, ils sont
lus par des “gens du monde” passionnés de science comme par les
professeurs et les savants eux-mêmes. Les œuvres de Dupleix et de Beguin
se situent dans un monde qui change, au passage de la Renaissance au
Grand Siècle.
ePendant plus de la première moitié du XVII siècle, le corpus
philosophique de l'enseignement des collèges est puisé dans l'œuvre
d'Aristote, il comprend la logique, la métaphysique, la physique et l'éthique.
Un cours de physique est un exposé de la physique d'Aristote pris dans le
traité Physique ainsi que dans les traités Du Ciel, des Météorologiques, De

1 Scipion Dupleix [ou Du Pleix] naît à Condom en 1569 et y meurt en 1661 ; son père, Gui
Dupleix, avait servi dans les troupes du maréchal de Montluc qui l’employa à la défense de
Casteljaloux. Scipion Dupleix fut lieutenant particulier de Condom, il publie en 1602 Les lois
militaires touchant le duel. Il est à la cour de Marguerite de Valois à Usson et vient avec sa
suite à Paris en 1605 où elle le fit Maître des requêtes de son hôtel. Il donne en 1619 ses
Mémoires des Gaules, et la même année, devient l’historiographe de Louis XIII, il écrit alors
son Histoire de France. Il sera aussi nommé Conseiller du roi. Philosophe, il publie, en 1603,
La physique ou sciences des choses naturelles et, en 1610, La métaphysique ou science
surnaturelle, un ouvrage qui, signe des temps, traite entre autres choses des bons et des
mauvais anges.
11la génération et de la corruption et De l'âme. Ainsi Dupleix, qui ne déroge
pas à la tradition, a-t-il bâti son cours de Physique ou science des choses
naturelles sur le modele de la physique d'Aristote et de ses interpretes les
1plus signalez , nous suivrons le plan de cette œuvre parue en 1603 et
rééditée une vingtaine de fois jusqu'en 1645, en laissant de côté ce qui est
trop étranger à notre propos.
D'entrée il convient de définir la physique d’Aristote : La physique ou
science naturelle, c’est celle qui nous donne une claire et parfaite
intelligence [du livre du monde], c’est l’interprete et le truchement de la
nature […] dans les preceptes de la physique on peut voir, distinguer et
deceller toutes les choses corporelles qui sont en la nature, avec leurs
mouvemens, changemens, qualitez et proprietez remarquables.

I. Mouvements, c’est-à-dire changements
1. Les conditions d’intelligibilité du mouvement
La physique d’Aristote est la science de l'être naturel, c'est-à-dire de celui
qui porte en lui un principe de mouvement ou de repos. Ici, Aristote et les
aristotéliciens voient une difficulté : la science ne peut estre que des choses
éternelles et nécessaires [or] le corps naturel est le vray et propre object de
la physique [et ces corps] sont tous mortels et corruptibles en quelques
façons aussi ne convient-il pas de ne s’arrêter qu’aux seuls objets des sens
externes et ne voyant en eux rien de permanent et d’immortel en conclure
qu’il n’y a point de science. Mais si nous relevons plus haut la conception
de nos entendemens nous jugerons bien qu’en la continuelle succession des
choses singulieres les universelles et communes natures se conservent et
s’eternisent. Car bien que chasque homme, chasque animal, chasque plante,
meure et perisse avec le temps : si est-ce pourtant que la commune et
universelle nature des genres et especes, comme l’homme, l’animal, la
plante, ne laisse pas d’estre : se conservant et perpetuant en la succession
des autres qui naissent, et se produisent journellement au monde. Or c’est
des universelles et communes natures que traicte la Physique, non pas
individus et choses singulieres.
Ainsi, puisque le mouvement est un fait communément constaté, il
convient d'établir les principes qui le rendent intelligible : pour rendre
compte du mouvement, il faut distinguer : 1) une matière, un substrat, qui
subsiste sous le changement sinon il ne pourrait y avoir qu'une succession
discontinue d'êtres différents, 2) une forme que le mouvement réalise dans la
matière et qui est véritablement la cause, c'est-à-dire le principe interne, du
changement, et 3) la privation de la forme qui est le point de départ du
mouvement. Dupleix emploie la métaphore suivante : quand d'un grain de
semence s'engendre une plante, la matiere, c'est le grain, lequel est apte à

1 Dupleix, Physique…, p. 68, 91, 95, 96, 118, 119, 187, pour les passages cités.
12recevoir la forme de la plante, et de ceste faculté ou aptitude naturelle
provient la forme de la plante : cela neantmoins ne se peut faire que par la
privation de la precedente forme du grain. Et en ceste sorte se transforment
et engendrent toutes les choses naturelles, excepté le seul homme, duquel la
forme [l'âme] est divine. Dupleix note qu’il y a une grande différence entre
ces trois principes. Car la matiere et la forme qui entrent en la composition
et bastiment de la chose engendrée sont principes essentiels d’icelle : mais
la privation, qui n’est autre chose que la cession, l’absence, et le
deslogement de la forme precedente pour en introduire une autre, est un
principe seulement accidentaire, neantmoins aussi requis à la generation
que les autres deux : par ce que si la matiere n’estoit privée de sa forme
precedente, nulle autre forme n’y pouvant succeder, la place estant encore
occupée, rien ne s’engendreroit au monde.
2. La puissance et l’acte
Pour surmonter la contradiction entre la permanence de l'être et son
mouvement, Aristote suppose encore que l'être ne peut venir du non-être et
en déduit qu'il faut que l'être ne soit pas un, mais qu'il soit diversement : en
puissance et en acte : l'être en acte, réalisé, actualisé, ne vient pas du
nonêtre mais de l'être en puissance ; le mouvement n'est possible que parce que
l'être est un en acte mais, multiple en puissance. Le mouvement est donc,
selon l’adage scolastique, l'acte de ce qui est en puissance en tant qu'il est
en puissance, Dupleix énonce ces termes plus simplement : le mouvement
est un progrez et acheminement de ce qui n'est pas en la nature, mais qui y
peut estre. Par exemple la transformation d'un œuf en un poulet […]. Ainsi
le mouvement ne peut-il être l'actualisation d'une puissance puisqu'il ne peut
jamais être tout à fait un acte ; il est un processus qui, allant d'un
commencement à un terme, ne peut être séparé en parties, sinon par la
pensée. Par anticipation, notons ici que le mot acte traduit le mot grec
energeia, lequel sera repris par Rankine, le mot énergie désigne alors ce qui
conserve son actualité au travers des changements. La puissance et l’acte
inspireront à Rankine l’idée de distinguer en mécanique, l’énergie
potentielle de l’énergie actuelle ; plus tard, cette dernière sera nommée
énergie cinétique. Une fois donnée la définition de la physique d’Aristote,
science de l’être naturel qui porte en lui la cause de son mouvement et de
son repos et posés les principes et les concepts qui rendent intelligible le
mouvement, nous pouvons exposer quelles sont les diverses sortes de
mouvements, leurs causes et les choses qui sont requises pour en rendre
compte.
3. Des diverses sortes de mouvements et de leurs causes
De ce que les choses sont en perpétuel mouvement, il importe de définir
les diverses sortes de mouvements. Aristote distingue quatre espèces de
mouvements, le mouvement selon l'essence de l'être est génération et
13corruption, selon la qualité, altération, selon la quantité, croissance et
1décroissance, et enfin, selon le lieu, mouvement local : […] le mouvement
n’est pas seulement entendu le remuement de quelque chose d’un lieu en un
autre : mais aussi changement en la substance, qui est generation et
corruption : en la quantité, qui est l’accroissement et diminution : en la
qualité, qui s’appelle alteration. Le repos n’est autre chose que l’arrest et
2cesse du mouvement.
En outre le mouvement est pensé comme allant d'une extrémité à l'autre,
lesquelles les latins appellent “terminum a quo”, et “terminum ad quem”,
c'est à dire, l'extremité d'où procède le mouvement, et l'extremité à laquelle
tend le mouvement. Dans sa Physique, Dupleix multiplie les exemples, nous
n'en retiendrons qu'un : Quand le mouvement procede d'une qualité à la
qualité contraire, les deux contraires qualitez sont les deux extremitez, et
l'un et l'autre mouvement (quoy que contraire) est appellé […] du mot
commun d'alteration : comme quand une chose est refroidie, ou une froide
échauffee, le froid et le chaud sont les extremitez et contraires qualitez.
C'est pourquoy tous les deux mouvemens sont tres-bien attribuez à la
qualité, puis qu'ils se font d'une qualité contraire à l'autre.
Puisque tout être naturel ou artificiel, immobile, donc réellement en acte,
est le terme d'un mouvement, les diverses causes qui l'ont posé dans l'être
doivent être exprimées avec des concepts qui rendent intelligibles à la fois la
permanence de l'être et son mouvement. Ces causes sont, selon Aristote, de
quatre sortes : 1) matérielle, l'airain est cause de la statue ; 2) formelle,
l'agencement des parties d'un objet, le rapport de deux à un de l'octave ; 3)
motrice l'agent est cause de ce qui est fait, le sculpteur de la statue ; 4)
3finale, car toute chose est faite en vue d'une fin . Le philosophe persan
Avicenne élabore le concept de causalité efficiente et Thomas d'Aquin
assimile la causalité motrice d'Aristote à une causalité efficiente et consacre
4la confusion des deux concepts . Dupleix, quant à lui, attribue simplement
5les quatre causes : efficiente, matérielle, formelle et finale à Aristote et
marque la relativité des différentes causalités : les causes peuvent estre
reciproquement causes les unes des autres. Ainsi l'exercice est la cause

1 Les philosophies mécanistes et atomistes qui cherchent à ramener les qualités sensibles à la
figure et au mouvement d’objets qui échappent à nos sens, ne retiendront que le seul
mouvement local.
2 Dupleix, Physique, p. 178, 196, pour les passages cités.
3 Aristote, Physique, II 3, 194, b24-195 a2.
4 E. Gilson, “Pour l'histoire de la cause efficiente”, in Etudes médiévales, Paris, Vrin-Reprise,
1983.
5 La philosophie cartésienne ne retiendra que la cause efficiente, laquelle y prend une forme
plus précise : “Chaque chose ne change (d'état) que par la rencontre des autres” ; alors que,
plus près de nous, la physique des principes ne retiendra que la cause formelle, mais ici les
causes sont traduites par des relations mathématiques.
14efficiente de la santé : et la santé est la cause finale de l'exercice, c'est à
1dire la cause pour laquelle on fait l'exercice .
4. Ces choses qui “sont requises au mouvement”
Dupleix précise que cinq choses sont requises au mouvement qui, parce
qu’il est une chose imparfaite, ne peut parvenir à sa perfection sans l’aide et
intervention de quelques autres choses : lesquelles sont cinq en nombre, à
sçavoir le moteur ou la chose mouvante, le mobile ou la chose meuë, les
deux bouts ou extremitez du mouvement, l’un duquel il procede, et l’autre
auquel il finit et atteinct sa perfection, et outre tout cela le temps pendant
lequel se faict le mouvement. Par exemple, quand l’eau est eschauffée par le
feu, le moteur c’est le feu : le mobile c’est l’eau : le bout ou extremité où
commence le mouvement, c’est la froideur : l’autre bout ou extremité où
finit le mouvement, c’est la chaleur : car par ce mouvement, c'est-à-dire par
l’eschauffement il faict changer la froideur de l’eau en chaleur : et le temps
pendant lequel l’eau a esté eschauffée c’est demy-heur, une heure, plus ou
moins, et autant qu’il en faut pour la perfection du mouvement.
A la vérité le cours des choses naturelles est aussi viste que le temps
mesme : car le temps n’est autre chose que la mesure d’iceluy […].
Ainsi tout mouvement naturel est perçu comme un processus irréversible
qui amène un corps d'un équilibre perdu sous l'effet d'une violence à un
terme dans lequel un équilibre est enfin retrouvé : chute d'une pierre,
refroidissement d'un corps, cicatrisation d'une plaie...

II. Des éléments, ou des premières pièces des choses naturelles
Selon Aristote, qui sur ce point suit Empédocle, il suffit de quatre
éléments pour rendre compte des choses naturelles : la terre, l’eau, l’air et le
feu. Aristote trouve diverses raisons à ce choix. L’une de ces raisons, nous
le verrons, est fondée sur la théorie du mouvement naturel et s’inscrit dans
une vision géocentrique du cosmos et ne peut être comprise que grâce à elle.
1. Des concepts nécessaires à la description du cosmos aristotélicien
Avant de traiter des éléments et de leur place dans le monde, il convient
d’esquisser brièvement l’organisation du monde, ce qui ne saurait se faire
que si le lieu, le vide, l’infini et le temps ont été définis. Selon Aristote, le
lieu est la surface prochaine, immobile du corps qui encerne et contient un
autre corps, une définition que Dupleix juge obscure et difficile et qu’il
commente ainsi, en invoquant l’autorité d’Avéroes : Par la surface
prochaine le Philosophe [Aristote] entend la surface interieure du corps
contenant, laquelle environne et touche de tous costez le corps contenu,
cette surface, ce lieu est immobile, ce qui veut dire que, si le corps contenu

1 Dupleix, Physique, p. 143, 199, 200, 173, 249, 283, 284, pour les passages cités.
15se meut, il change de lieu. Le monde est quant à lui, contenu en sa propre
surface supérieure comme en son lieu naturel : Le plus haut des Cieux est
finy et borné par sa propre surface [laquelle est sphérique] et
circonference, […] le plus haut des Cieux borne et contient tous les autres
corps du monde, et toutesfois n’est pas borné ny contenu d’aucun autre
corps, ains [mais] de la seule surface et circonference, qui suffit pour le
rendre infini. En outre, imaginer un espace indéfini au-delà de cette surface,
un espace où un géomètre pourrait tracer des lignes et des courbes, ne serait
que pur phantasme ! Dupleix affirme : il n'y a rien au dessus de plus haut
des cieux, et quand je dy rien, c'est moins que de dire un espace vuide,
d'autant que le vuide […] presuppose une faculté de recevoir en soy
1quelque corps, et rien ou neant est la privation de toute chose .
Dupleix distingue le lieu qui enveloppe le monde et les cieux : je dy donc
que les Cieux ne se meuvent point localement, et ne changent point de lieu,
d'autant qu'ils tournent seulement […] dans la bordure et le contour de leur
Sphere. Pour Aristote et pour les penseurs médiévaux, le temps c’est le
nombre ou (pour mieux dire en François) la mesure du mouvement et repos
des choses naturelles, selon ce qui va devant et apres, il en résulte que le
temps est coextensif aux événements du monde ; ce que Dupleix traduit en
écrivant que : le temps n’estant autre chose que la mesure de la durée des
choses mortelles et perissables, il a commencé avec icelles à la creation du
monde, et finira avec elles à leur embrasement ou renouvellement du
monde.
2. La cosmologie aristotélicienne
Cette cosmologie, qui emprunte à celle d'Eudoxe, suppose que le monde
est en un lieu fini, borné par la première sphère, la sphère des étoiles fixes.
Dans le traité Du ciel, Aristote sépare le monde en deux, sublunaire et
supralunaire ; pour ce faire, il considère que l'expérience, c'est-à-dire
l'observation constamment répétée, conduit à considérer comme un fait
acquis que les mouvements des corps célestes sont éternels et invariables
donc mathématisables, tandis que ceux du monde sublunaire sont finis et
tout simplement qualitatifs, car la matière manifeste quelque appétence pour
la forme qui n'est pas susceptible d'être mathématisée ; paraphrasant
Aristote, Dupleix rapporte : La matiere appelle et desire la forme comme la
femelle le masle, pour monstrer l’imperfection de la matiere sans
l’accouplement de la forme. Aristote admet un principe de mouvement de
caractère dynamiste selon lequel Tout mû est nécessairement mû par autre
2chose , un corps mû d'un mouvement naturel se meut selon son appétence,
c'est-à-dire selon sa nature, laquelle est un moteur intérieur, tandis qu'un

1 Ib., p. 270, 256, 257, 294, 295, 285, 134, pour les passages cités.
2 Aristote, Physique, VII, 241, b 24 et VIII, 259, a 30.
16corps mû par violence subit l'action d'un moteur qui lui est étranger et
contigu, lequel est, lui-même, mû par nature ou par un autre...
Dans cette cosmologie, la terre, immobile et sphérique, occupe le centre
de l'univers ; autour d'elle, sont répartis en couches concentriques l'eau, l'air
et le feu, chacun en son lieu naturel, la sphère du feu limitant le monde
sublunaire. Au-dessus de la sphère immobile du feu, on trouve différentes
sphères homocentriques, animées de mouvements circulaires uniformes qui
sont les seuls mouvements auxquels la perfection puisse être attribuée ; ces
mouvements sont aussi les seuls qui, n'ayant pas de contraire, sont éternels.
Les mouvements des sphères permettent de rendre compte des mouvements
de la lune et du soleil mais aussi des “astres errants” que sont les planètes.
Le mouvement circulaire des corps célestes implique une nature particulière
de ces corps, une constitution différente de celle des corps du monde
sublunaire, et met en jeu un cinquième élément impérissable, l'éther. Aux
mouvements circulaires et éternels du monde supralunaire, Aristote oppose
les mouvements finis du monde sublunaire : ces mouvements sont contraires
lorsqu'ils vont vers des termes contraires (le haut ou le bas, la santé ou la
maladie...) et des mouvements contraires ne peuvent être composés. De la
contrariété des mouvements naturels du monde sublunaire découle
l'existence dans ce monde de mouvements violents.
3. Des éléments ou premières pièces des choses dans le monde
sublunaire
Selon Aristote, les mouvements naturels des corps vers le centre et vers
l'extrémité du monde sublunaire découlent de qualités contraires : le lourd et
le léger absolus incarnés dans les deux éléments terre et feu ; du caractère
absolu de ces qualités découle la nécessité de qualités intermédiaires : le
lourd et le léger relatifs qui doivent être attribués à l'eau et à l'air. Dupleix
suit Aristote, il pose que l’une des raisons de l’existence des quatre éléments
est prise des quatre divers mouvements directs : Car il y a un mouvement
simplement et absoluëment en haut, qui est tout propre au feu : un contraire
mouvement simplement et absoluëment en bas, qui est tout propre à la
terre : et d'ailleurs un mouvement en haut non pas simplement et
absoluëment comme celuy du feu, mais seulement au respect d'autruy, qui
est propre à l'air au respect de la terre et de l'eau : et au rebours un
quatriesme mouvement qui est en bas non absoluëment et simplement
comme celuy de la terre, ains seulement au respect d'autruy : lequel
1convient à l'eau au respect du feu et de l'air .
Telle qu'elle apparaît, cette physique devrait conduire à un monde
sublunaire formé de couches sphériques homogènes de terre, d'eau, d'air et
de feu, d'où tout mouvement, donc toute vie, serait exclu ; mais, au contact
des sphères célestes, la sphère du feu s'échauffe, provoquant des

1 Dupleix, Physique, p. 362, 364, 375, 376, 379, 380, 366, 367 pour les passages cités.
17mouvements violents dans les parties supérieures du monde sublunaire,
lesquels se propagent jusqu'à la surface de la terre et rompent en
permanence la tendance naturelle des éléments au repos.
Il est une autre manière d’établir l’existence des quatre éléments
terrestres qui, ne prenant pas en considération le lourd et le léger, n’est pas
lié à la vision géocentrique du cosmos. Dans le traité De la génération et de
la corruption et dans les Météorologiques, Aristote part des données du plus
fondamental de nos cinq sens, le toucher et des qualités contraires les plus entales qu’il nous révèle : le chaud et le froid, le sec et l’humide. Les
éléments sont obtenus en associant deux par deux, à des degrés divers, des
qualités qui ne sont pas contraires : le feu est extrêmement chaud et
modérément sec, l’air est extrêmement humide et modérément chaud, l’eau
est extrêmement froide et moyennement humide, la terre est extrêmement
sèche et moyennement froide. Il n’y a pas d’autres combinaisons puisque les
contraires refusent de se laisser accoupler. Suivant Aristote, Dupleix
pense : que tout ainsi qu'il y a quatre qualitez premieres, le chaud, le froid,
le sec et l'humide : de mesme il faut qu'elles ayent chacune leur propre
suject. Or est-il qu'elles ne peuvent estre plus propres à aucun autre subject
qu'aux quatre corps simples que nous appellons Elemens à sçavoir le chaud
au feu, le froid à l'eau, le sec à la terre, l'humide à l'air. Il faut donc dire
qu'il y a quatre elemens, non plus ny moins. Mais si l’existence des trois
éléments terre, eau et air semble évidente, il n’en est pas de même pour le
feu : Mais quoy ? qu'est-il besoin de plus ample preuve pour les trois
elemens les plus proches de nous, veu que ce sont les objects ordinaires de
nos sens quoy qu'ils ne soyent pas en leur pureté et simplicité elementaire ?
Nous marchons tous les jours sur la terre : nous vaguons et voguons sur
l'eau, et en usons en mille façons : nous humons l'air en respirant et
poussant au dehors celuy qui est desja eschauffé pour en attirer d'autre qui
nous refraischisse, autrement nous estoufferions dans quelques minuttes de
temps. Pour le regard du feu, il y a plus d'apparence de revoquer en doute
qu'il soit element que les autres trois, parce que celuy que nous avons ç'à
bas n'est point elementaire, ains materiel : et que nous ne pouvons voir ny
percevoir le feu elementaire par aucun de nos sens exterieurs, encore moins
que l'air à cause de sa pureté, rareté et simplesse. C'est pourquoy il en faut
rendre des preuves particulieres.
4. Du feu élémentaire et du feu matériel
Selon Dupleix, qui suit Aristote, il convient de distinguer le feu
élémentaire, invisible et n’embrasant pas la matière, du feu matériel qui est
lumineux et rendu brûlant par la matière grossière qui le nourrit ; voilà un
point de vue qui aura une longue vie : il faut bien, si l’on veut affirmer que
le feu est présent partout, qu’il soit tel que l’on ne puisse déceler sa
présence. Le feu élémentaire étant invisible, il convient de montrer la
nécessité de son existence. Si nous nous arrêtons aux éléments dont
18l’existence ne peut être mise en doute : la terre, l’eau et l’air ; sachant que la
terre qui est extrêmement sèche a un contraire très humide qui est l’air ;
l’eau qui est extrêmement froide doit avoir un contraire qui est extrêmement
chaud, afin que l’équilibre de la nature ne soit rompu, il y a donc dans la
nature un élément extrêmement chaud, et cet élément, c’est le feu. Il y a
d’autres raisons à l’existence du feu, celle-ci en est une : il faut qu’il existe
dans la nature un élément extrêmement léger sinon la terre qui est
extrêmement lourde précipiterait les mixtes vers le bas : cet élément ement léger, ce ne peut être que le feu. Ainsi, Dupleix a-t-il mis en
évidence quatre qualités premières : le chaud et le froid, le sec et l’humide ;
il reste à montrer que d’autres qualités tactiles peuvent être ramenées à
celles-ci. Ces qualitez-là sont appellées premieres, parce que toutes les
autres qualitez remarquables qui sont és elemens dependent d’icelles,
comme la legereté, la pesanteur, la rareté, la grosseur, la dureté, la
molesse, l’aspreté et la rudesse […], la douceur […] Car selon que les
susdites qualitez premieres sont predominantes en quelque corps, ces autres
qualitez s’y rencontrent. D’ailleurs ces quatre qualitez premieres sont aussi
appellées agentes, parce que par le moyen d’icelles les elemens agissent les
uns contre les autres. Et quoy que par mesme moyen ils patissent aussi, si
est-ce qu’elles ont pris leur denomination de la faculté la plus noble : car
l’action est plus propre que la passion, celle-là representant la forme et
celle-cy la matiere.
Les éléments sont obtenus par la combinaison deux par deux de ces
qualités en excluant les combinaisons des qualités contraires : ainsi le feu se
définit par l’association du chaud et du sec ; l’air, du chaud et de l’humide ;
l’eau, du froid et de l’humide ; la terre, du froid et du sec. Chaque element a
en soy deux de ces qualitez que nous avons appellées cy-devant premieres et
agentes, mais à divers degrez. Car l’une est au souverain degré […] et à
l’extremité, et l’autre moderée et relaschée. Ainsi le feu qui est au dessus de
tous les elemens est extrémement chaud et moderément sec : l’air qui suit
est extrémement humide et moderément chaud : l’eau qui est au dessous de
l’air est extrémement froide, et moyennement humide : la terre qui est au
dessous de tous les elemens, est extrémement seche ou aride, et
moyennement froide. Laquelle disposition des Elemens est fort considerable
en ce qu’ils sont estalez en l’univers avec un si bel ordre que l’une extremité
n’est jamais joincte à l’autre, afin qu’elles ne s’entreheurtent pas trop
rudement, et que de tel conflict ne s’ensuive leur ruyne et destruction
entiere, ainsi il y a entre les deux extremitez contraires une qualité comme
neutre qui les empesche de se choquer. Ains l’air avec son humidité extréme
fait barriere entre le feu et l’eau, dont l’un est extrémement chaud et l’autre
extrémement froid : et de mesme l’eau avec son extréme froideur est placée
entre l’air et la terre, dont l’un est extrémement humide, et l’autre
extrémement aride et seiche.
19Dupleix doit enfin répondre aux objections de ceux qui nient l’existence
du feu, pour deux raisons, parce qu’on le verrait et parce qu’il brûlerait les
Cieux et les corps inférieurs : A la premiere donc je dis qu'il ne s'ensuit pas
qu'il n'y ait point de feu elementaire de ce que nous ne le voyons pas. Car
nous ne voyons pas mesme l'air qui est plus proche de nous à cause de sa
tenuité, rareté et simplesse : comment est-ce donc que nous verrons le feu
qui est beaucoup plus esloigné de nous, et d'ailleurs beaucoup plus rare,
pur, et simple que l'air ? Que si on me repart que le feu est lumineux, et par
consequent plus visible que l'air, j'ay ma replique preste : c'est que ceste
consequence est aussi impertinente que la precedente : d'autant que les
Cieux sont beaucoup plus lumineux que le feu elementaire, et si pourtant
nous ne les voyons pas. Et d'ailleurs que le feu elementaire n'est pas
lumineux à la façon de nostre feu materiel, lequel est visible par le moyen
de la matiere grossiere de laquelle il se nourrit : mais le feu elementaire qui
est tres-pur et tres-simple entre les elemens est exempt de telle splendeur
grossierement visible et visiblement grossiere, ainsi qu'enseigne doctement
Averroës. A l'autre objection je respons que pour plusieurs raisons le feu
elementaire ne peut embraser ny les Cieux ny les corps inferieurs.
Premierement parce que (comme j'ay desja dit) il est extremement pur, rare,
et simple, et partant moins apte à brusler. Car tout ainsi qu'une piece de fer
chauffée et rougie à la flamme du feu, est beaucoup plus chaude que la
flamme mesme, à cause de la solidité de la matiere : de mesme ce feu
materiel, à cause de la matiere grossiere de laquelle il se nourrit, est beaucoup
plus bruslant que l'elementaire. En second lieu parce que les Cieux ne sont
point passibles du feu, estans composez d'une matiere tres-pure, exempte de
telles passions et impressions.
5. Des transformations des éléments
Dans un mixte, les éléments peuvent se transformer les uns dans les
autres lorsque des qualités contraires se combattent et que l’une l’emporte
sur l’autre ; seule reste alors la matière première sous-jacente, substrat
inconnaissable en soi qui assure la permanence des êtres sous le passage
d’une forme à une autre. Un changement portant sur une qualité d’un
élément le transforme aisément en un élément voisin : le feu devient air… ;
un changement portant sur les deux qualités le transforme, mais
difficilement, en l’élément éloigné : le feu peut devenir eau et l’air, terre… ;
une autre transformation est possible, dans laquelle deux éléments qui n’ont
aucune qualité commune en donnent un autre en perdant chacun l’une de
leur qualité : le feu et l’eau ensemble peuvent devenir soit la terre soit l’air.
Ainsi, Aristote peut-il rendre compte de diverses transformations, telles
celles de la terre en eau, en air ou en feu, etc. vous admettrez facilement
qu’une petite quantité d’eau sera facilement tournée en feu par une grande
201quantité de feu, etc. . Dupleix reste fidèle à la pensée d’Aristote en assurant
que dans les mixtes, les éléments ne peuvent que se mêler ou se transformer
les uns dans les autres : Il est […] certain, et le Philosophe mesme
l'enseigne, que les Elemens se peuvent tous changer et transformer l'un en
l'autre, voire mesme ceux qui ne symbolizent en aucune qualité, et sont
contraires en leurs deux qualitez, comme le feu en eau, et l'eau en feu: l'air
en terre, et la terre en air. Car puis que la nature leur a donné leurs
qualitez agentes pour se rendre les autres semblables en agissant (car ce
qui agit n'agit que pour se rendre semblable le suject patient) il n'y a point
de doute que selon les forces et vigueur de l'un agissant contre l'autre il ne
2se le rende semblable .
6. Des éléments et des corps mixtes
Ajoutons encore que, chez Aristote, ces éléments ne se présentent jamais
à l’état pur et que, dans la nature, nous n’observons que des mixtes ; dans un
mixte, les qualités des éléments mêlés s’altèrent réciproquement et c’est une
forme différente [c'est-à-dire des propriétés différentes] qui s’offre à
l’observation.
Ici, selon Dupleix, les opinions sont hésitantes, l’une suppose quoique
diversement que les formes des elemens demeurent au mixte. L’autre […] à
sçavoir que les formens ne demeurent point au mixte, ains
seulement leurs qualitez ou vertus, et que pour le regard de leurs formes
qu’elles se corrompent en mesme temps qu’ils se meslangent. Ainsi Dupleix
montre-t-il qu’Aristote lui-même a été tour à tour séduit par ces deux
opinions contraires, qui enseigne en termes tout expres en sa Physique que
“les elemens sont la matiere des corps mixtes, tout ainsi que les lettres sont
la matiere des syllabes”. Or c’est chose trop manifeste que les lettres
demeurant lettres comme auparavant, entrent en la liaison et composition
des syllabes. Il faut donc que de mesme les elemens entrent et demeurent en
la composition et meslange des corps mixtes ; et dans De la génération et de
la corruption, il nous enseigne en termes assez clairs sur ce suject que les
vertus des elemens sont au mixte. Or leurs vertus sont proprement leurs
qualitez. Ce ne sont donc pas leurs formes.
[…] C'est assez disputé sur ce suject. Je diray seulement afin d'instruire
les moins subtils, que quand nous disons que les elemens entrent en la
composition du mixte, il ne faut pas entendre que le mixte soit basti de

1 Cédons à la tentation de l’anachronisme, la plupart des phénomènes évoqués par Aristote et
ses disciples sont, de notre point de vue, des réactions chimiques ou des changements de
phases ; autrement dit, pour ces derniers, des phénomènes dont l’étude relève de la
thermodynamique ; nous sommes donc dans notre sujet. Mais notre point de vue suppose une
certaine connaissance de la structure de la matière et des différents états de la matière.
L’histoire dans laquelle nous sommes entrés nous permettra de mesurer la distance qui sépare
les perceptions ancienne et contemporaine de ces phénomènes.
2 Dupleix, Physique, p. 395, 402-404, 407, 408, pour les passages cités.
21grosses pieces d'iceux entassez les unes sur les autres, ny aussi qu'à petites
et menuës parcelles ils soyent attachez et liez ensemble comme les
homœomeries (c'est à dire parcelles semblables) d'Anaxagoras, ni comme
les atomes et petits corps indivisibles d'Epicure et Democrite : mais bien en
sorte que les extremitez de l'une soyent concurrentes avec les extremitez des
autres et se confondent, broyent et meslangent si bien ensemble (comme j'ay
dit cy-dessus des couleurs) que ce ne soit plus qu'une mesme chose
continuë, voire mesme qu'il soit impossible qu'en la moindre parcelle on
recognoisse la forme d'un element sans toutes les autres trois, non pas
seulement, mais uniment et conjoinctement : et ce avec un accord des
qualitez discordantes et contraires, lesquelles estant bien assorties,
assaisonnées et attrempées par une vertu esgale en leur action et passion se
maintiennent en un mesme suject. Ce que la nature sçait d'autant mieux
faire que l'industrie humaine : laquelle neantmoins meslange des choses qui
ont leurs qualités contraires, les assaisonnant et corrigeant les unes par les
autres comme l'on void la meslange du vin et de l'eau, des onguens,
medecines et plusieurs autres telles choses. Et tandis que ces qualités
elementaires sont bien assorties et proportionnées sans que l'une ait prise
sur l'autre, le sujet se porte bien : l'une surmonte l'autre, il est alteré et
malade : l'une perdant et esteignant l'autre, il faut de necessité que le sujet
vienne à se perdre et s'esteindre.
Nous n’allons pas quitter Dupleix sans évoquer le rôle qui peut être
attribué au feu dans la fin du monde, un sujet qu’il aborde dans sa
Métaphysique, un traité qui, comme sa Physique connu plusieurs éditions de
1610 à 1645.
Selon Dupleix, parmi les diverses opinions touchant la fin du monde, il
en est une qui le séduit, elle dit que les corps mixtes ou meslez (excepté les
humains) seront consumez et aneantis par le feu : mais qu’au demeurant le
Monde sera seulement purgé et renouvellé, et qu’apres ceste purgation et
renouvellement il sera plus accompli et perfectionné que devant, et mesme
1sera rendu immuable et impassible . Si cette opinion a la faveur de notre
auteur, c’est parce que l’Ancien Testament nous enseigne que le monde ne
perira point quant à la substance et quant à son estre […] mais qu’il y aura
un renouvellement du monde. Car si le monde estoit aneanti, où seroient les
corps des hommes qui doivent ressusciter pour se rejoindre à leurs ames ?
Sur la nature du feu par lequel le monde sera embrasé et purgé Dupleix
imite la modestie de saint Augustin qui dit que nul ne peut rien sçavoir que
par la revelation du S. Esprit ; ce qui ne l’empêche pas de donner l’opinion
de ceux qui se sont enhardis de dire que ce sera du feu elementaire qui a
son cercle entre celuy de la Lune et celuy de l’air, lequel sortant de sa place

1 Dupleix, Métaphysique, p. 191, 192, 198, 199, 202, pour les passages cités.
22naturelle fondra sur les corps inférieurs et les consumera. D’autres encores
ont voulu dire que le Soleil dardera ses rayons fort serrez et flamboyans au
milieu de l’air, où c’est que comme dans un creux miroüer d’acier
s’engendrera un feu tres-aspres duquel les corps inferieurs seront
1embrasez .
III. L’introduction des principes paracelsiens dans les sciences du
eXVII siècle
A l’aube du Grand Siècle, lorsque Dupleix écrit sa Physique, la pratique
de la chimie a porté quelques atteintes à la théorie des éléments d’Aristote.
Paracelse voit ces quatre éléments, inaccessibles par la pratique du
laboratoire, comme des réceptacles, ils sont comme les quatre mères,
sources élémentales dont chacune imprime son sceau spécifique sur les
2substances telle l’eau sur les métaux et les corps fusibles . Paracelse y
ajoute trois principes chimiques : le soufre qui est le principe de la
combustibilité et de l’oxydabilité, le mercure, de la fusibilité et de la
volatilité et le sel, de la résistance au feu, de la fixité, de l’irréductibilité à la
combustion, les deux premiers étant un héritage de l’alchimie ; des principes
qu’il ne faut pas confondre avec les produits communs de même nom. Mais,
eau début du XVII siècle, la chimie est un art qui n’est que très
médiocrement répandue même parmi les savants.
Il est en effet un art, une science pratique, où les quatre éléments
d’Aristote ne sont plus guère convaincants, c’est la chimie. Suivons un
3contemporain de Dupleix, Maître Jean Beguin publie les Elemens de
Chymie, en latin en 1612 et en français, en 1615, c’est le premier cours de
4chimie de langue française . Beguin commence par donner une définition

1 Ceux de mes lecteurs qui seraient étonnés de voir l’influence de la religion sur les sciences
et penseraient que Dupleix a une pensée qui, en son temps, est archaïque, peuvent s’en
dissuader en consultant mon ouvrage : Science classique et théologie, Paris, Vuibert,
AdaptSNES, 2010.
e e2 Robert Halleux, « Matière », in La science classique, XVI -XVIII siècles, Blay et Halleux
éd., Paris, Flammarion, 1998.
3 Jean Beguin (1550-1620) fut le médecin d’Henri IV et l’aumônier de Louis XIII. Il a
voyagé en Allemagne et en Hongrie, où, en 1611, il visita les mines d’or et d’argent de
Schemnitz afin de s’instruire plus parfaitement en la connaissance des minéraux. Les œuvres
de Scipion Dupleix et de Maître Jean Beguin se situent dans un monde qui change, au
passage de la Renaissance au Grand Siècle.
4 Dans l’article historique qu’il consacre à la chimie dans l’Encyclopédie, Venel considère
que, sous l’influence de Paracelse, la chimie philosophique est sortie du sein de la médecine
où sont encore [en 1753] le plus grand nombre des artistes, les vrais gens de métier. Venel
présente Beguin comme un des disciples de Paracelse, bien que chez lui les références à
Paracelse sont très discrètes ; en fait Les élémens de chymie de Beguin sont inspirés de
l’Alchemia que Libavius a publié à Francfort en 1597, et que considérer que la chimie n’a été
23de la chimie : La chymie est un art qui enseigne, a dissoudre les corps
mixtes naturels : Et les coaguler estants dissouls, pour faire des
1medicamens plus agreables, salubres & asseurez . Celle-ci se distingue de
la physique, laquelle est une science qui, en tant que telle, se contente de la
seule contemplation et connaissance des corps mixtes : L’object de la
Chymie, est le corps mixte & composé, non en tant que mobile, car en cette
considération il appartient à la Physique : mais en tant qu’il est soluble &
coagulable.
En se référant à Aristote, Beguin considère que tous les arts et sciences
se fondent sur des principes qui leur sont propres, dont la connaissance est
difficile puisque ces principes se tiennent tousjours au plus interieur de
l’object, cachez aux sens, & cogneus de la seule nature, ne pouvant au reste
paroistre que par la resolution & analogie de l’object […]. Selon Beguin,
qui s’inspire toujours d’Aristote, chaque science et chaque art a ses propres
principes et deux arts ou sciences peuvent avoir pour object une mesme
matiere, ou un mesme object materiel, mais non pas le considerer, selon
mesmes principes propres, & intrinseques, & sous une mesme formalité, &
qu’eux advoüent, que la Chymie est un art different de la Physique, & de la
Medecine : Il faut par conséquence qu’ils tiennent avec nous, qu’elle doit
avoir d’autres principes propres & intrinsequesz, formellement constitutifs
de son object. Et pour faire voir par exemple ceste theorie, je diray que le
Physicien, le Medecin & le Chymiste peuvent bien traitter d’un mesme
corps, mais diversement considéré, & selon divers principes. Car le
Physicien le contemplera comme naturel, & capable de mouvement & de
repos, à raison des principes Physiques & constitutifs du corps naturel
entant que naturel (qui sont la matiere & la forme [et sa privation]) parce
qu’en ceste maniere il est son object. Le Medecin considerera le mesme
corps entant qu’il est capable de recevoir santé, ou de la causer, examinant
iceluy par les premiers principes qui causent ou destruisent la santé,
assavoir par les 4. premieres qualitez froid, chaud, sec, humide, qui
constituent le temperament du corps, d’où resulte la santé ou la maladie. Et
le Chymiste le considerera encore en sa façon, sçavoir entant qu’il se peut
résoudre & coaguler : & qu’il a plusieurs vertus en son intérieur, qui
peuvent estre manifestees par art, & rendues plus utiles, & d’autant que le
Mercure, le Souphre, & le Sel, sont les principes qui rendent le corps mixte
soluble & coagulable, & les racines de ses vertus internes, ou les vrayes

que l’art de préparer des médicamens plus agréables, plus salutaires et plus surs est dans la
tradition de la chimie paracelsienne. Dans ce même article de l’Encyclopédie, Venel indique
une autre branche de la chimie, la métallurgie, qui contribue elle aussi à faire de la chimie un
art plutôt qu’une science et qui, elle, ne doit rien à Paracelse, le De Re Metallica d’Agricola
en est l’ouvrage le plus connu.
1 Beguin, Les Elemens de chymie, p. 1, 2, 32 - 34 , 42-44, 48, pour les passages cités.
24substances Chymiques, c'est-à-dire les principes qui soutiennent &
substantent toutes les vertus & accidens internes du composé.
Ainsi, Beguin va-t-il chercher les principes de la médecine et de la
physique chez Aristote, tandis qu’il emprunte les principes de la chimie à
l’œuvre de Paracelse, non sans s’accorder quelques libertés avec l’un et
avec l’autre. Beguin met en garde le lecteur : que ces trois principes obtenus
par la résolution chimique des corps mixtes naturels ne sont pas comme ceux
qui se vendent ès boutiques des marchands.
Voyons ce que sont pour Beguin ces trois éléments : Le Mercure est
ceste liqueur acide, permeable, penetrante, etheree, & trespure, de laquelle
provient la nourriture des corps ; le sentiment & mouvement, les forces &
couleurs & le retardement de la vieillesse. On le compare à l’air, parce
qu’aisément il s’altere à la moindre chaleur & s’envole, & à l’eau parce
qu’il ne peut estre facilement contenu en ses propres termes : mais
seulement par d’autres.
Le Souphre est ce baume doux, oleagineux, & visqueux qui conserve la
chaleur naturelle des parties, & qui est l’instrument de toute vegetation,
accroissement & transmutation, l’origine & la source de toutes les odeurs,
tant bonnes que mauvaises. On le compare au feu à cause qu’il s’enflamme
aisément, comme tous autres corps huileux & resineux […]
Le Sel est ce corps sec & salé, qui empesche la corruption du mixte, qui
a des admirables facultez de dissoudre, coaguler, nettoyer & evacuer,
duquel depend la solidité en toutes choses, la determination, les saveurs, &
une infinité d’autres vertus. »
Pour compliquer les choses, Beguin suppose qu’aucun de ces trois
principes n’est si seul et si simple qu’il ne tienne quelque peu des autres :
Car le Mercure contient une substance sulphuree & une saline. Le Souphre
une substance saline, & une mercurielle, & le Sel une substance sulphuree
& une mercurielle. A ces trois principes, auxquels Beguin attribue des
facultés médicinales et que, pour cela, il qualifie d’actifs, il ajoute deux
éléments qui, dépouillés de toute faculté médicinale, sont passifs et ne
servent aux principes que de vestement & d’escorce. L’un est une terre, il
est sec comme terre sableuse et cendre lavée, il n’a d’autre vertu que
1dessechante et emplastique se pouvant facilement changer en verre ;
l’autre est une eau, un phlegme insipide et sans odeur, il est humide et a
pour seule vertu d’humecter sans la moindre faculté médicinale. En outre,
Beguin pense que les principes actifs de la chimie ont une nature moyenne
entre le corps et l’esprit, qu’ils ne sont ni l’un ni l’autre mais qu’ils

1Emplastique, Terme de pharmacie. Il se dit des médicamens visqueux, comme les mucilages,
le blanc d’œuf, etc. (Dictionnaire de l’Académie, 1802).
25