Théologie et bioéthique dans la société

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Professeur de philosophie et de théologie à Innsbruck et à Munich, Karl Rahner (1904-1984), est l'une des grandes références et l'un des inspirateurs de la pensée théologique en dialogue avec la société séculière et pluraliste, pendant la période du concile de Vatican II (1962-1965) et pendant la période qui l'a précédée. Ce livre propose une analyse de son oeuvre dans une perspective bioéthique.

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Ajouté le 01 novembre 2009
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EAN13 9782336272672
Langue Français
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PREFACE
GenevièveMédevielle, S. A.
Professeuràl’Institut CatholiquedeParis
Théologien moralistelibanaischerchantàcomprendrel’impact de la foi
chrétienne surl’agiréthique au cœur d’unesociété moder nepluralisteet
multiconfessionnelle Edgard El Haiby achoisid’étudier lestextesdéjà
anciensdeKarlRahnersur l’automanipulationdel’homme comme point de
départdesaréflexionméthodologique. Se donner comme tâched’attirer
l’attentionnon seulementsur un grandnom de la théologiedogmatique
comme le futKarlRahnermaissurlaquestion contemporainede
l’appréciation éthique de l’automanipulationdel’Homme,telaété le projet
original et fécond de la très bellethèse soutenuepar Edgar d El Haibydevant
1un jury de théologiensdel’InstitutCatholique de Paris.C’est le fruit
légèrementremanié de ce travailacadémiquequiest offert icidanscet
ouvrage quimérited’êtresalué.Les productions théologiques de ce type et
de ce niveau quicherchent àréfléchir une méthodologieenéthique
théologique, dèslorsquecelle-cidoitpouvoiropérer untravailde
discernement surlarecherche bioéthique, sont suffisamment raresenFrance
pour qu’on ne manque pas l’occasion de signaler cellesqui s’engagent dans
cette voie.
Mettre en œuvre un telprojetenréférenceàKarlRahnerreprésenteu n
choixvigoureux et judicieux car il permetdefocaliser l’attentionsur le lie n
quipeutexisterentre dogmatiqueetéthiqueà une époqueoù lesthéologiens
moralistesdes différentesconfessions chrétienness’efforcentàtravailler de
telle sortequeleurs singularitésconfessionnelles ne deviennent pas une
clôtureouunenfermement.Sibienqu’un des signes des tempsmodernese n
théologiemorale, c’estqu’il devient difficilede vérifiersinos options
dogmatiques,nos choix confessantscatholiques,orthodoxes ou protestants
ontencoredel’importancepournos prises de positionséthiques.E n
1
Ce texte estlefruit d’une thèseprésentée pour l’obtentiondugrade de Docteure n
Théologieà l’Institut CatholiquedeParis (FacultédeThéologie et de Sciences Religieuses,
Cycledes Etudesdu Doctorat),sousladirectiondeMadame le ProfesseurGeneviève
MEDEVIELLE,sousletitre de : KarlRahneretl’automanipulationdel’homme.Pour une
méthoded’éthique théologiquedansla recherchebioéthique,octobre 2008.8 Préface
privilégiantsouvent une certaine universalité chrétienne,onseprivede
penser dans quelle mesure notrerapportà une confession de foiparticulière
estdéterminantpourrendrecomptedenotre agiréthique. Et,cefaisant,il
semble bien quenos divergences soient plusliées àdes méthodes de
raisonnement éthiquedifférentes etàdes manières de noussituer au sein de
l’éthiquecommunicationnelle séculièrequ’àde véritablesdivergences
confessionnellestranchées.
En choisissant undogmaticien de la stature de Karl Rahner qui, malgré
des écritsd’accèsdifficile,avaitlesouci pastoral desconséquences de la
dogmatique surla vie pratique ainsiqu’un soucidedialogue avec le monde
contemporain et celuidelascience,EdgardElHaiby peutchercherà fonder
une véritable réflexiondethéologien préoccupé par la chosemorale. Ainsi,
surlethème de l’automanipulation de l’hommequi connaîtunregai n
d’actualité grâce aux débatsbioéthiques engendréspar lesrecherchessur le
génomehumain et surles nouvellespratiques de manipulationsgénétiques,
l’auteurest en mesure d’articulerundiscoursthéologique et éthiqueàpartir
d’uneanthropologietoujoursendialogue avec l’actecréateur et sauveur de
Dieu.
Cetteétude estencoreà saluer car elle permetderendrejusticeàtoute
unepartiedel’œuvre de Rahner rarement abordée pour elle-même. En effet,
si on ne compte plus le nombre d’articles,d’ouvrages et de thèses publiées
surl’œuvre de ce grandthéologien,aucunethèse n’avaitencoreétudiéses
écritssur l’automanipulationdel’homme et développé la richesse
proprement théologique et éthique du concept d’automanipulation chez
Rahner.Alors même quelapenséedeRahnera pu être interprétéecomme
une descontributionscatholiques lesplusrichesetles plusintéressantes du
tournant anthropologique en théologie, la thèsed’EdgardElHaiby permet
d’en mesurerlaféconditéauplanéthique.
L’enquêteetlaréflexionmenéesà traversces pagesprennentà bras le
corpslecontraste entredeux contributionsdeRahner.Lapremière,
développéedanslaconférencedu25septembre 1965 acceptantd’idéed’une
manipulation de l’homme parl’homme et la secondearticulée dans l’article
de 1967, consacrée au casprécisdelamanipulation génétiquequilarefuse.
C’estcecontraste qui mène EdgardElHaibyàdévelopper la cohérence
théologiquedeRahner,àendévoilerles clés herméneutiques etàdécrirede
manièrecréativelastructure généraledu discernement éthiquechez Rahner.
L’entrepriseétait pourtant difficile, car l’automanipulationest un conceptPréface 9
latéraldel’œuvre rahnérienne. L’étroitesse de la masse documentaire a
contraintl’auteurà fairedroitàunlarge exposé de la pensée de Rahner -
théologiedelacréation, christologie, théologiedelagrâce, philosophiedela
connaissance et thèses ontologiques-età développerdetrèsbonnespagessur
laphénoménologiedelaconsciencemoralechezRahner.
Cettebrèveprésentationqui ne veutpas mordre surladécouverte d’un
texte dense auraatteintsontermeetsonbutavec l’ajoutd’undernier mot. Ce
sera pour dire qu’on se réjouitgrandementde voirun telouvrage publiépar
unthéologien fort éloignédel’universculturel allemand de Rahner,car rares
sont aujourd’hui lesouvragesdontlaréflexionest de nature si proprement
épistémologique et programmatique pour fonder l’intervention du théologien
moraliste dans le débatpublic en bioéthique. Parce qu’elle esttraverséed’u n
croire,l’éthiquechrétienne,commetémoignage où se décidelaquestionde la
véritédel’homme devantDieu, sans réduire, annulerouremplacer les
motivations éthiques lesplusnoblesqu’on peut déployer dans le champdela
bioéthiqueséculière, doit pouvoirréfléchir très rigoureusement àsa
spécificité,àsaméthodologie,àson discernement.Semettreàl’école de
Rahner dans cettetâche, ne suppose pasdesesentirliépartoute sa pensée.Il
fauttenir compte du contexte quia changé depuis Rahner.Semettreàson
école comme l’atenté de le faireEdgardElHaiby,c’est prendreunmaître
comme compagnonderoute très inspirantpourrépondreaux grandes
questionsthéologiquescontemporainesenosantécriresaproprepartition.Dédicace
«…Mon cœur asaigné, carvousnepourrezêtre
libresque si le désirmêmedeliberté devientpour vousune
attelleetsivouscessezdeparlerdeliberté comme d’un but
et d’unaccomplissement.
Vousserezlibres, pleinement,lorsque vosjoursn’étant
pas délivrés de tout souci et vosnuits de toutepeine,vous
saurez, avectoutes cesrestrictions encerclant vos
existences, vous élever au-dessusd’elles, nuset
affranchis… »
(GibranKhalilGibran: Le Prophète. Laliberté)
Je rends grâceà Dieusanscesse au sujet…
… de tous celles et ceux qui m’avaientencouragé et soutenutout
au long de ce parcours…
… d’unemanière directeouindirecte…
… visibleouinvisible…
…ecclésiale, académique…
…collégiale ou amicale…
… surtout,jerends continuellementgrâce à Dieuausujetdema
femme Hanane qui,par sonamour inlassable et sa patience
mûre,mérite d’êtrecosignataire de cette démarche…
… que mesenfants aussi,Sam Samuel, Gaëlle et Raël, trouvent
icil’exaucementdeleurs prières et la force d’unepromesse
libre et responsable…Introduction générale
La réflexionéthiquecontemporaine estconfrontéeàdes nouveaux
problèmestoujourspluscomplexes dus d’unepartà la généralisationd’u n
pluralisme dans lesdiscours éthiques età undéveloppement sans précédent
des sciences de la vie et destechniques de pointe dans le domainemédical et
biologique. L’hyperspécialisation de cesquestionsrisquedebriserla
cohérenceinterne desprincipes et des normes des s ystèmes éthiques
traditionnels et de transformerainsi la place du théologien moralistedansles
débatspublics.Cedernier,enentrant dansledébat surl’éthique appliquée
2procédurale, comme l’exprimebienDenis Müller,nesetrouve-t-il pas
acculéà une certaineévacuationdes normes fondamentalesdesadiscipline?
ème
En effet, dèsladeuxième moitié du XX siècle,et, d’unemanière plus
ème
aiguë,à l’aube du XXI siècle,lethéologiensetrouvedansune conjoncture
culturelle où il est, de parsa vocationmêmeetcomme depuis toujours,
appeléàtémoigner,danslemonde,entantqu’hommedefoi et d’Eglise.
Cependant, le mondedanslequel il estappeléà accomplirsatâche
aujourd'hui, se profiledeplusenpluscomme unrègne de la rationalité
scientifique et technique. En effet, l'homme actuelsetrouvedotéd’unsavoir
scientifiqueet d’un arsenaltechnique quilui permettent de maîtriserd’une
manièretoujours plusample,non seulement son environnement,maisaussi
sa propre réalitéindividuelle.Les horizons ouverts par lessciences de la
génétiquehumainesemblentêtreparmi lesparoxysmes de cette maîtrise
complexeetgrandissante. De plus,cettemaîtrise, d’ordretechnique et
biomédical,faitirruptiondans une sociétéoùl’homme prendconscience,
d’unemanière toujours plus profonde, de la responsabilitééthique, vis-à-vis
de soi-même ainsiquedes générationsfutures, comme caractéristique
foncière de sa propre identité.Cependant,cetteprise de conscience s’élabore
dans uncontexte pluralisteoù la divergencedes fondements,des définitions
et des méthodes de cette responsabilité risquedelaneutraliser avantmême
qu’onpuisse la mettre enœuvre d’unemanière efficaceetsignificative. C’est
2 Cf.Denis MÜLLER: «Modification du rôle desthéologien(ne)s et desEglises dans
l’espace public», in L’Ethique protestantedanslacrise de la modernité. Généalogie,
critiqueet reconstruction,Paris/Genève:leCerf/Labor et fides, 1999,p.25-60.14 Introductiongénérale
justementdanscecontexte quedes comitésdebioét hiqueémergentoù le
3théologienestappeléàcollaborerentantquepartenaire .
1. Une question:l’apportdelathéologieàla
réflexionéthique surlamaîtrisedelagénétique
Homme parmiles hommesdansle monde, chrétien dans l'Eglise,
théologien pourlemonde et pourl'Eglise, situéalors au croisement de sa foi
vivante et de lasécularisationascendante au seinde la communauté humaine,
le théologien se trouveappelé de par sonidentitépropreà s’interroger :
Comment fonder une maîtrise responsabledelagénétique vis-à-vis de la
dignitéhumaine?Comment articulerles véritésdessciencesavec la véritéde
la foi? Comment rendre intelligible untémoignage de foidans unlangage
accessibleaux autres croyants,aux incroyants ou,toutsimplement,aux
autres «croyants autrement»?Comment prendreplace et comment gérer
sonpartenariat au sein de la réflexionetdela discussionpluralistedela
bioéthique? Comment procéder pourmaintenir ouvertes lesavancées
prodigieuses des sciences génétiquesà l’appelgratuit et inébranlable du salut
réel et transcendantal de l'homme? Bref,quel peut être l’apport de sa
théologieà la réflexionéthiquesurlamanipulation génétique? C’estdans
cette tensionpositiveetconstructivede l’interrogation que le théologien est
amenéà être d’unepartà l’écoutedumonde et,d’autre part,àscruter le
mystèredelafoique l’Eglise doittransmettreà ce monde.
Dans cette optique, le théologien ne tardepas de remarquer que
l’Organisation des NationsUnies pour l'éducation, lascience et la culture
(UNESCO) reflètedéjàl’acuitéetlaprécaritédecette prisedeconsciencede
la communauté internationale concernant la responsabilité de l'homme
vis-àvis de la maîtrise de la génétique humaine. En effet, l’UNESCOsouligne à
plusieurs reprises queles décisions concernant lesquestionséthiques
engendrées par la médecine, lessciences de la vie et lestechnologies quileur
sont associées«peuventavoir unimpact surles individus, lesfamilles, les
4groupesou communautéset surl’humanitétoutentière ».Danscesens, cette
organisation internationale estconvaincuequelabioéthiquea unrôlecapital
àassumer dans leschoix qu’il convient de faire, face aux problèmes
qu’entraîne le développement scientifiqueettechnologiquedansledomaine
de la biomédecine.Par sesrecherchesetses interventions, l’UNESCO
3 Ibid.
4 Organisation desNations Uniespourl’Education, la Science et la culture (UNESCO) :
Déclarationuniversellepourlabioéthiqueetles droits de l'homme,19octobre 2005,
Préambule.Introductiongénérale 15
voudraitalors contrib ueràlapromotion du respectdeladignité humaineet à
5la protectiondesdroitsde l’homme .
Le théologien sait aussiquecesouci quihabitelaplushaute instance de
la communautéinternationaleenmatière d’éducation, de scienceetde
culture, se traduitpar l’incessantencouragementàundialogue continusur les
questionsdebioéthiqueentre toutesles parties intéressées et au sein de la
6sociétédansson ensemble.Cedialogue s’annoncesousune double
dimension. Undialoguepluridisciplinaire,toutd’abord,où« toutdevrait être
fait pour utiliserles meilleuresconnaissances scientifiques et méthodologies
disponiblesen vue du traitement et de l’examen périodique des questions de
7
bioéthique».Undialoguepluraliste, ensuite, qui«devrait être engagéde
manièrerégulièreentre lespersonnes et lesprofessionnelsconcernésainsi
8quelasociété dans sonensemble».Ils’ensuitque lesEtats devraient
«favoriser surcesujet undébat largementouvertsurleplaninternational,
assurant la libreexpression desdifférentscourantsdepenséesocioculturels,
9religieux et philosophiques ».Afind’encadrer ce dialogue constructif et
évolutif de la bioéthique, l’UNESCO invitedoncà développerles moyenset
leslieux de formation, d’informations, de débats et de prisededécision.
C’estdanscecontexte,qui ne dépasse paspourlemomentl’ordre
10
procédural, quesontpromusles comitésd'éthique dans lesquelsle
théologienestinvitéà assumersonpartenariat.
5 Ibid.,art. 2.c.Cettedéclarationintègreetgé néralisedes principesetdes orientationsquiont
étédéjàémis parl’UNESCOdepuisson Acteconstitutif adopté le 16 novembre1945, en
passant parla DéclarationUniverselledes Droits de l’Homme,10 décembre1948, et par
toutesles autres déclarations,recommandations et conventionstraitantdirectement o u
indirectementdes droits promouvantetdéfendant la dignitédel'homme dans le domaine de
la bioéthique.Encequi concerne l’encadrementdes questions éthiques engendrées parla
maîtrise de la génétiquehumaine, nousrenvoyonsplusspécialement aux déclarations
spécifiques en la matière:UNESCO: Déclaration universelle surlegénomehumainetles
droits de l'homme,11novembre1997 et UNESCO : Déclarationinternationalesur les
données génétiques humaines,16octobre 2003.Voiraussi, dans notrebibliographie,la
partie concernantlestextesréférentielsdel’encadrementjuridiquedugéniegénétique.
6
UNESCO :Déclaration universelle pour la bioéthique et lesdroits de l'homme,19octobre
2005,art. 2.e.
7
Ibid.,art.18.
8 Ibid.
9 UNESCO : Déclarationuniversellesur le génomehumainetles droits de l'homme,11
novembre1997,art. 21.
10 SelonMarie-HélèneParizeau,«le terme« comité d'éthique» désigneplusieurs typesde
structuresadministratives chargées de mandats diversenbioéthique».Onendistinguedeux
genresdecomitésd'éthique:national(dépendantd’une instancenationale ou supranationale)
et local(dépendantd’uneinstance locale telqu’unhôpital, une université,etc.):cf.
MarieHélène PARIZEAU: «Comitéd'éthique»,inG.HOTTOIS;J.-N. MISSA : Nouvelle16 Introductiongénérale
Bien plus, nousdevonssouligner, dans notremilieu particulier et
11singulier de théologien moraliste libanais ,lecontexte pluralistepropreau
Libanmarquépar le confessionnalismeetlecommunautarisme. En fait,les
questionsd’ordre éthiqueengénéral, et bioéthique enparticulier, n’ysont pas
àtraiter seulementdans le cadred’une sociétépluraliste dont le ‘contrat
social’est fondés urune assise sécularisée. Mais ces questions sontàtraiter
au sein d’unesociété pluraliste interreligieusedontlagestion estf ondée sur
unpactede‘vivre ensemble’instituantune constitution fondamentalement
communautariste.C’est donc dans ce contexte concretque le théologien
moraliste quenoussommesest invitéàaborder lesproblèmes de la
bioéthiqueetdelamanipulationgénétiquehumaine.
D’un autre côté, le théologien estappeléàdiscerner en fonction de la
positionàlafoisprofondémentbienveillante et nécessairement critiquede
l’Egliseàl’égarddel'homme génétique et de sa maîtrise du monde. L'Eglise
estbienveillante toutd’abord,parce qu’elle se reçoit dans le mondeetqu’elle
reçoit le mondecomme undon de Dieu CréateuretSauveur. Enabordantles
questionscruciales concernant l’identité et la vocationdel'homme et de la
famille humaineainsi que cellesconcernant l’activitédel'homme dans
l’univers, le théologien sait en effet,avec la déclaration explicitedu
deuxième Concile de Vatican,que l’Egliseconsidère que le caractère
religieux de sa mission estsouverainement humain et quela« réciprocitédes
services quesontappelésà se rendre le peupledeDieu et le genrehumain,
12dans lequel ce peupleest inséré,apparaîtraalors avec plusdenetteté» .
Cetteréciprocité, loin d’être illusoire, estfondée, nonseulement
logiquement, mais surtoutthéo-logiquement, sur une visiond’«une juste
13autonomie desréalitésterrestres» .
Il s’ensuit de cette réciprocitéque l’Egliseassume doublementsacharge
missionnairedanslemonde scientifiqueetgénétique. Lethéologien suit avec
attention l’effort que fait l’Eglise pour êtreàl’écoutedumonde scientifique.
Il se félicite alorsdes organismes spécifiques que l’Egliseainstaurés – tels
14
que l’académiepontificale des sciences et l’académiepontificale de la vie –
encyclopédiedebioéthique. Médecine,environnement,biotechnologie,Bruxelles: DeBoeck
Université,2001,p.191-196.
11
L’auteur de cette réflexionétant d’unpays, le Liban, où les éléments communautaristes,
chrétiens et musulmans, et confessionnalistes, dix huit confessions, s’enchevêtrent au cœur
même de la Constitution nationale et deslégislationsinstitutionnellesdiverses,y compris
cellesconcernantla bioéthique.
12«Constitutionpastorale surl'Eglisedanslemonde de cetemps. Gaudiumetspes»7déc.
1965, in Concile œcuménique VaticanII,n°11§3.
13 Ibid.,n° 36.
14 L'Académie pontificale desSciencesases racines dans l'Académie desLincei quiaété
fondée àRomeen1603 comme la première académiescientifiquedanslemonde.Introductiongénérale 17
pour se mettre,d’une manièreadaptée,àl’écoutedes grandes questions
philosophiques,culturelles, sociales,politiques queposeau mondele
développement desscienceset deleursapplications.
Cependantlethéologien veilleaussiàlamission profondément critique
de sonEgliseà l’égarddumon de. Il sait qu’ellel’est tout d’aborddansson
insistanceàcomprendrelemonde comme créé par Dieu etàcomprendre
15l'homme, tout homme,comme crééàl’image de Dieu .Or, et c’estune
véritable question,comme l’asoulignéeDenis Müller, en entranten
bioéthique, le théologien moralistese voitsouventobligédelaisser les
convictionsdelaf oiauregistreprivépour n’aborderlesproblèmesqued’une
manièreprocédurale.Nousconstatons alors qu’ilyapourlethéologien
moralisted’aujourd'huiune urgencedereprendrelaquestionde laplace de la
foidansl’appréciationéthique de certainesactions,particulièrementencequi
concerne la manipulation de l'homme quandladogmatiquenousapprend une
anthropologietoujoursendialogue avec l’actecréateur et sauveur de Dieu.
Voilà donc notrequestion,onl’auracompris,posée dans touteson ampleur,
elle estfondamentalementépistémologique.
2. Un auteur:KarlRahner
16
Pourquoidès lorss’occuper du dogmaticienKarlRahner ?Arrêternotre
choix surluidemande explication. S’en tenirà un dogmaticien, quiavaitle
L'Académie desLinceiaacquis unereconnaissanceinternationale, maisn'apas survécuàla
mort de sonfondateur, Federico Cesi.En1847, le Pape PieIXrétablil'Académiepontificale
de la Nouvelle Lincei.LePapePie XI renouvelle et reconstituel'Académie en 1936, et lui
donneson nomactuel. Quantàl'Académiepontificale pourlaVie,elleaété instituée parle
papeJean-PaulIIpar le motu proprio«VitaeMysterium»le11 février 1994.Toutenrestant
indépendante,ellea pour vocationdetravaillerenrapport étroit avec le Conseilpontifical
pourlapastorale desservices de la santé. Elleareçu pourmission « d'étudier[…] la
promotionetla défensedela vie,d'informer[…] lesresponsablesdel'Eglise[…], ainsi que
de former,danslerespect du magistèredel'Eglise,à une culture de la vie»(cf.lepremier
article de sesstatuts). Cf.GérardMEMETEAU: « ‘VitaeMysterium’.Présentationde
l'AcadémiePontificale pourla vie », in JournalInternationaldeBioéthique, vol.9,1998, p.
41-58.
15
Le théologien estamenédoncàcontribuer,commelesoulignelePapeBenoît XVI,depar
sonapprochethéologiquemême, aux questions épistémologiques et éthiques queposentles
recherches de la vérité du mondeetdel'homme.Cf. Benoît XVI,Pape:«Laphilosophie et
la théologieau secours de la science.Discoursà l’assembléeplénièredel’Académie
pontificale desSciences,6 nov. 2006»,i n LaDocumentationCatholique, 2374,fév., 2007,
p.158-160;texte original anglaisdansl’OsservatoreRoman o,6-7novembre2006.
16 Les écrits surKarlRahner(mars1904 – février 1984) ne manquentpas.Nouse n
énumérons quelques unsàtitreindicatif:Pour une approche biographiqueetsystématique,
cf.Ch. MULLER; H. VORGRIMLER : KarlRahner,Paris:Fleurus, 1965,191 p.;Karl18 Introductiongénérale
souci pastoraldes conséquences de la dogmatiquesurla vie pratique,
présente l’avantage de focalisernotre attentionsur la placedelathéologiee n
éthiqueappliquée.Mais, il convient de remarquer queles prises de position
de K. Rahner sont déjà anciennes.Ilconvient aussideremarquer quela
bioéthique n’avaitpas encore unegrandeplace dans lesdébatspublics. En
effet, la bioéthique, en tant que disciplineindépendante,n’était
qu’embryonnairequand Rahner vivaitsapleineféconditéintellectuelle et
théologique. Par conséquent, ilnoussembleimportantdenoter quenotre
travailneconsistepas à démontrerqueRahnerformeensoi la solution
théologique pour répondre aux questionnementsrelevés par l’évol ution
technoscientifiquedansledomaine biomédical en général.Nousnenous
occupons pasnon plusde valider avec luides positionséthiques ultimes
concernant la maîtrise de la génétiquehumaine. Mais nous visonsplutôtà
vérifierl’imbricationfondamentale entrelapenséeéthiqueappliquée sur un
objetdelascience et lesfondementsthéologiques et dogmatiquesquifondent
cettepensée.
Dans ce sens,notre propositiond’aborder Karl Rahnerchercheàélaborer
17 18unparadigme pour la réflexiond’éthique théologique dans le contexte
LEHMANN:« Karl Rahner », in R. VANDERGUCHT;H.VORGRIMLER, dirs.: Bilan
de la théologieduXX°s.,Paris:Casterman,1970,p.836-874;KarlH.NEUFELD :
«Rahner, Karl», inDictionnaire de spiritualité,t.XIII, Paris: Beauchesne,1988, p. 45-48.;
Joseph DORE: «KarlRahner»,i n Catholicisme.Hier. Aujourd'hui. Demain,Paris :
Letouzey et Ané, 1990,col.445-456;RosinoGIBELLINI : Panoramadelathéologieau
XXesicècle (trad. de l’italienpar JacquesMIGNON), Coll. «Théologies», Paris: Cerf,
1994, p. 253-270;Bernard SESBOUE: KarlRAHNER,Coll.«Initiations aux théologiens,
Paris: Cerf, 2001, 203 p. Pour uneapprochecritique, cf.VincentHOLZER: LeDieu Trinité
dans l'histoire.Ledifférend théologique Balthasar -Rahner,Coll. CogitatioFidei, 190,
Paris: Cerf,1995,476 p.;Yves TOURENNE : La théologiedudernier Rahner.«Aborder
au sans-rivage ». Approchesdel’articulationentre philosophie et théologiechez« le dernier
Rahner »,Coll. CogitatioFidei,187, Paris: Cerf,1995,461 p.;Richard BROSSE : Jésus,
l’histoire de Dieu.Historicité et devenir:deuxnotions clés de la théologiedeK.RAHNER,
Coll.«StudiaFriburgensia, Nouvelle série»,82,Fribourg:Editions Universitaires, 1996,
313 p. Pour une présentationdesabibliographieenlanguefrançaise, nousrenvoyonsà la
bibliographieétablie parBernard SESBOUE, ed., dans K. RAHNER: Delapatience
intellectuelleenverssoi-même,Conférencedonnéeau Centre Sèvresle11avril1983,suivie
d’une bibliographiefrançaisedesesœuvresetd’unesélectiondeses écrits originaux lesplus
2
importants, Coll.Travaux et conférences du Centre Sèvres, 2,Paris:Médiasèvres, 1990,71
p. PourlacorrespondanceentreleschapitresconstituantlesEcritsthéologiques (Français)et
les Schriften zurTheologie,nousrenvoyonsà la grille comparativefigurant dans notre
Annexe 3.
17 Précisons toutdesuite quenotre travail viseà ébaucher,àpartirdel’analyse de la pensée
rahnérienneenmatière d’éthique,unparadigme dela méthoded’éthique théologique dans la
discussion bioéthique et ne considèrepas l’éthique rahnérienneensoi comme
paradigmatiquepourl'éthiquethéologiquedanscette discussion.Etceci pourau moinsdeux
raisons. Tout d’abord, parceque la partie desarguments rahnériens contre la manipulatio nIntroductiongénérale 19
complexeoùs’imbriquent lesdifférentes dime nsionsépistémologi que,
herméneutique, pastorale et politiquedelamaîtrisedelagénétiquehumaine.
Un paradigme quisefonde justementdanscequenousappelleronsladouble
ouverture herméneutiquedelarationalité de la scienceetcelle de la
Révélationdans une sociétépluraliste.Dans ce sens notrethèse voudraitse
proposer comme paradigme méthodologique pour touteapproche d’éthique
théologique.
L’avantage de prendreuntel dogmaticien consiste danslefait qu’il a
traité,à plusieursreprises,des questionstouchantlaréalité de l’agir éthique
pourlecroyant. Aussi sestravaux pourront-ils se prêter de faço n
particulièrementfructueuseà notrequestionnement.Rahners’occupa en effet
des constituants fondamentaux de la moralité tels quelaliberté et la
responsabilité, la connaissance et la conscience,lafaute et le péché,le
pardon,lasituationcomplexeetconcrète, la loi universelleetles normes
générales,etc.Ilenanalysa lesfonctions,les articulations, lesgrandeurs et
leslimites suivantmaintes approchesthéol ogiques tellesquecelle
fondamentale,sacramentaire,liturgique et pastorale.Ila aussitraité
explicitement, entreautres,des questionsquiportentsurlamanipulation de
l'hommepar l'homme et surl’automanipulation génétique. Cesderniers
textesconstituentassurément le pointfocal de notreanalyse et le fil
conducteurdenotreétude.
Larencontreavec Rahner nousintéresse principalement donc pourfonder
la posturedel’éthicienthéologien dans un débatbioéthique concernant la
maîtrise de la génétiquehumaine. Nouscroyonspouvoirdéchiffrerdans ses
travaux,etnotamment dans la manièredontiltraitel’automanipulationde
l'homme, une possibilité de proposer une approche théologiquedel'éthique.
Nousajouterons queconsacrer une thèseà KarlRahnerà partirdecette
génétiqueest en soiplutôt une invitationthéologiquesereineàdes étudesscientifiques,
psychologiques,sociologiquesetpolitiquesbeaucoupmoins qu’elle ne peut se fondere n
elle-même ou même être considérée comme fondementpourl’éthique appliquéedansson
effort de jugement concret. Surtoutquecette invitationest en fait fondéesurlamanière de
considérer et de définirl’essencedel'homme selonune approche fondamentale de
l’anthropologiethéologique et donc aussi selonlathéologie.D’autantplusque,etc’est la
deuxième raison,ladéfinitionetladélimitationdu conceptetdes techniques de la
manipulation génétiqueont beaucoupévoluédepuis lesréflexions de Rahner:cf. notre
Annexe5.Cependant ceci ne retrancheriendelafécondité épistémologiqueet
herméneutique de la méthoderahnérienne dans l’élaborationd’unparadigme de l'éthique
théologique. Nous auronsàrevenir plus amplementsur l’aspect paradigmatique de notre
recherche. Voirnotretroisième chapitre.
18 Pour une présentationcritiquedel'histoiredelathéologie morale,deses méthodes et de
sesapproches, nousrenvoyonsà Josef-Georg ZIEGLER: «Théologie morale», in R.
VANDERGUCHT;H.VORGRIMLER, dirs.: BilandelathéologieduXXe siècle,Vol.1,
Paris: Casterman,1970,p.520-568.20 Introductiongénérale
question,c’est rendre justiceà touteune partiedes on œuvre rarement
abordée pourelle-même.
Personne n’ignore que Rahner futune grande figure dogmatiquequi
traversa Vatican II mais aussi une figure quifut traverséepar ce gran d
Concile.Comme nous l’avonsdéjàsouligné plus haut,notre recherchese
situedanslesillage du dialogue entrel'Egliseetlemonde,tel qu’il se doit
pourlathéologieàtraverstoute la tradition, mais surtouttel quececia été
profondément relevédansledeuxième ConciledeVatican,plus
spécifiquementdanslaConstitution pastorale surl'Eglisedanslemonde de
ce temps. NousreconnaissonsenRahner, et cecin’a nulbesoind’être
démontré, une figure traverséepar lesgrandssoucisquipréoccupaient
l’esprit desPères au moment de la préparationetdes discussionsdes
multiplesschémas du Concile, précisémentcequiest connu comme le
19
schéma XVII, devenu XIII préparant Gaudium et spes .Rahnernesubissait
pas passivementles débats enflammésdansles commissionspréparatives et
lesséances plénières. Mais il étaitpleinementengagé, directement, en
préparantses propresschémas ainsiqueses interventionscritiques,et
indirectement, en tant qu’expertconseillé de plusieursfigures éminentesdu
Concile.Voicipourquoinousabordonsicisa pensée sur unsujetsesituantau
croisement de l’interdisciplinaritéetdupluralisme de ce tempsparce que
nousnoustrouvonséduqués et habitéspar le même souci quia constituéla
constitution pastorale de Vatican II. Rahner lui-même témoigne de cette
doubletraversée, surtoutencequiconcerne le souci centralde la placeetdu
rôle de l'Eglise dans le mondequandilsoutientqueleConcile «n’apas été
un amas arbitraire d’épisodes et de décisions,maispossède, danstousses
événements pris isolément, une cohésion intérieure essentielle », et qu’il « a
19
En effet, aprèsavoirété,non seulement éloignédes travaux préparatifsdu Concile, mais
aussicensuré parune interdictiond’écrire, K. Rahner futl’une desautoritésthéologiquesdu
Concile.Toutd’abord grâceà la grande diffusion de sa pensée qui contribuaàpréparer
l’environnement théologique et herméneutique du Concile.Ensuite parcequ’il réussitavec
d’autres, tels que Y. Congar,E.Schillebeeckx,J.Ratzinger, H. Kung,àfaire éclaterdes
schémas soigneusement préparés etàpénétrer dans undomainethéologiqueplusdégagé.
Rahner étaitalors comptécommeconseillépourplusieurs cardinaux,F.König et J. Döpfner,
et beaucoup d’autresPères du Concile.Cf. Karl LEHMANN : op.cit., p. 841. Pour une
approche historique de l’influencedes idées théologiquesdeRahnerdansl’élaborationdu
schéma préparatif de la Constitution pastoralesurl'Eglisedanslemonde de ce temps,
«Gaudiumetspes », l’on peut consulteravec profitles différentesparties de la volumineuse
référencedeGiuseppe ALBERIGO, dir. : Histoire du Concile VaticanII(1959-1965),5
tomes, Version françaisesous la directionde Etienne Fouilloux, Paris: Cerf,1997,
spécifiquement:t.2:p.488-509;t.3:p.65et441-456;t.4:633-648, etc.Introductiongénérale 21
étéengerme la première autoréalisationofficielle de l'Eglise en tant
20qu’Eglise mondiale[sic] » .
Rahner décrivit lui-même la formedelathéologiedel’avenir,touten
précisantses réserves par rapportàlaprédictiondecet avenir,comme étant
celle d’uneEglisemondiale, c'est-à-diresocialement et culturellement
21indéterminée, et nonrégionale .Cette Eglisesera une Eglise de diaspora qui
devra s’affirmer d’elle-mêmepar sa propre forceetsaproprethéologiedans
unmonde neutreetlaïcisé,pourrecourirà la description la plusavantageuse
de cet environnement.Nouspouvonsdécouvrirdanssaperceptiondela
théologiedel’avenir quatre caractéristiques fondamentales: une théologie
pluraliste,toutd’abord, au sein de laquelle jaillira encore plus la richesse de
l’universalité de l'Eglise. Unethéologiemissionnaireetmystagogique,
ensuite,oùcen’est plus la base sociologique quiappuiera lesprisesde
positionsthéologiques, mais surtout, comme il se doit,c’est la foi, fondée
dans les – mais aussifondatricedes – expériences,convictionsetdécisions
personnelles et collectives,quianimera profondément la théologie. Une
théologieactualisante,aussi, où la traditiondel'Eglisedoitêtre
22démythologisée .Danslesensoù lathéologiedoittransposer et verbaliserla
foichrétienne de manièrequel'homme concretactuelpuisseeffectivementla
recevoir. Unethéologie plustranscendantale,enfin,danslesensoù elle
mettraplusclairementen valeurlerôledu sujetdansnotre savoirobjectif, y
comprisdanslesavoiracquispar le canaldelafoiet delathéologie.
Rahner semble donc être travaillépar une interrogation fondamentale
concernant l’accueil et l’accomplissementdumessage de la foichrétienne
dans la vie personnelle concrète et dans la vie de l'Eglise dans le monde. Et
c’estcette interrogationfondamentalequi l’aguidéàtraverssaméthode
théologique,mêmesicette dernière n’ajamaisfait, en soi, l’objetd’une
présentation systématique comme on pourrait rencontrerchez d’autres
20
K. RAHNER:« Interpretazione teologicafondamentale delconcilio Vaticano II », in
Nuovisaggi.8: Sollecitudine perla Chiesa,Rome, 1982,p. 343-361,cité dans Giuseppe
ALBERIGO, dir. : op.cit.,t.5,p.757.
21
K. RAHNER:« L'Eglise responsabledu monde» (1982), in Le courageduthéologien.
Dialogues publiéspar PaulIMHOF et Hubert BIALLOWONS (trad. parJean-Pierre
BAGOT), Coll.Théologies, Paris:Cerf,1985,p.65-68.
22 Rahner exprime ce qu’ilentendpar cette notiondedémythologisationreprise de
Bultmann:ils’agitdepouvoiretdedevoirexprimer dans le langage d’une philosophie
existentielle le contenu du christianismeetdesaBonne Nouvelle biblique. On sait par
ailleursque l’auteur se distancieà la foisdeBultmannetdeHeideggerencequi concerne
l’interprétation de la notionde« philosophie existentielle ». Cf.K.RAHNER: «Dialogue
interdisciplinaire et langagedelathéologie»(1981), in Le courage du théologien, op.cit.,p.
213-214.22 Introductiongénérale
23
théologiens .A la findeson parcours,lorsdeson entretienautourdesa
carrièredethéologien,Rahner refusait,bienqueson profil de renommée
internationale prouvelecontraire,d’êtreconsidéré comme un savanten
théologiescientifique:
«[…]j’aitoujoursfaitdelathéologieen vue de la prédication, en
vuede la pastorale. […]Jenesuispas un savantetjene veux pasl'être,
je voudraissimplementêtre unchrétienquiprend au sérieux so n
christianisme, quivit sansgênedanslemon deactuelet qui,àpartirdelà,
se laisse posertel ou telproblème, puis u n autreetencore unautre,
24auxquelsilréfléchit » .
Unequinzaine d’années avant, et quandnotre auteur baignaitencoredans
le souffledel’Esprità Vatican II, ilprésenta,avec E. Schillebeeckx,laraiso n
d’être de la nouvelle revue internationaledethéologiequ’ils venaientde
fonder,Concilium,enyexprimant la même intention,quoique d’unemanière
plus ‘scientifique’. En effet, nousy trouvonssaconception d’unenouvelle
perspectivethéologiquequi s’avèrenécessaireà quiconque fait figure, dans
l'Eglise et danslemonde,d’unhomme d’actionéclairé par la foi :
«Disons qu’elle […Concilium]prend soninspirationdans l’Ecriture
et dansl’HistoireduSalut,etqu’ellealecourage, avec autantde
modestie que de hardiesse,des’attaquer àdes problèmesposés par
la ‘condition humaine’ actuelle,etdepartirdenotre situationpour
23 L’on pourrait croire queles Ecrits théologiques (ET) de Rahner fontpendant,du côté
catholique, àla Dogmatique de Karl Barthsanspourautantavoirlamême visée
systématique.D’unautre côté,noussoulignons que son œuvre semble partir d’une intuitio n
commune avec l’un desgrandsthéologiens systématiquescatholiques, soncompagnon du
commencement, Hans UrsVon Balthasar,bienqueleurs cheminsherméneutiqueet
méthodologiquesesontdivergéspar la suite. En effetilest toujours utile de rappeler que
l’Essaid’une esquisse de dogmatiqueaété élaboréencommunavec H.U. von Balthasar
avantladeuxième guerre mondiale,cf. Schriftenzur Theologie 1, 1954:cf. ET,t.4,noten°
1, p. 26. Nousadoptonsici la thèseselon laquelle estannoncée la continuité entrel’Esquisse
d’une dogmatique de Rahner (élaboréeen 1939, éditéedans Schriften zurTheologie,1,1954
et dans ET,t.4)avec so n Traité fondamentaldel a foi.Par ailleurs,ilnoussemblequela
placeoriginale de cet «Essaid’une esquisse de dogmatique»etdel’« esquisse d’une
dogmatique» dans le premier volume des Schriften zurTheologie,confirmelathèse de K.
Neufeld concernant leurportéeprogrammatiquereprise ou plutôtcouronnée parle Traité
fondamentale de la foi (TFF):cf. Karl H. NEUFELD: «Somme d'une théologie, somme
d'une vie.Le Traité fondamental de la foi de Karl Rahner», in NouvelleRevue Théologique,
106, 1984, p. 817-833.Surlaplace du TFFdansl’œuvre rahnériennecf. aussi Christophe
THEOBALD:« Notesbibliographiques Karl Rahner, Traité fondamentaldelafoi », in
Etudes,359,1983,p.551-555.
24 K. RAHNER:« La carrièred’unthéologien»(1980), in Lecourage duthéologien, op.cit.,
p.172-173.Introductiongénérale 23
chercher le chemin d’unemeilleure intelligencedelaParoledeDieusur
25l'hommeetsurlemonde actuels» .
En fait,enabordantl’œuvre de Rahner,nousreconnaissons la cléde
lecture quepropose Karl Neufeld et selonlaquelle ce quiimportait surtout
pourluiétait «d’élaborer uneconceptiond’ensembledelathéologie, de
tracer uncadreoù insérerlestravaux particuliers,desefaire une idéeglobale
de l’entreprisethéologique vouluepar notretemps afinde détermineràquelle
26tâcheilseraitpersonnellementappelé » .C’est cetteintuition principale de
se préoccuper d’ «inclure l’existencechrétienne dans la réflexiondela
27foi» quinousstimule aussidans notrechoixde visiter le corpusrahnérien.
Parailleurs, vul’intérêt épistémologique que portenotre rechercheautant
pourlathéologiequepourlascience,notre choix estaussiaffirmé pour une
raison d’ordreméthodologique.Enempruntantceque Heidegger ditdela
28philosophieface aux sciences ,nousproposons formulernotreintérêt
comme suit:c’est en sauvegardantl’identitépropredelathéologiecomme
frayantunchemin versl’essence même de la pensée de l’être que cette
théologiepourrait assumersa vocationcritiqueetéthique vis-à-vis des
29sciences du faireetdu savoir-fairepourêtre .Dans ce sillage, Rahner nous
25
Karl RAHNER;EdwardSCHILLEBEECKX:« Unenouvelle revueinternationale de
théologie. Pourquoi?Aquis’adresse-t-elle?»,i nConcilium,t.1,1965, p. 6.
26
Karl H. NEUFELD: op.cit., p. 819. C’estjustement dans ce sens que dèsses premiers
écrits Rahner cherchaità établir une connaissancedeDieu et de l'homme et de leurrapport
mutuel:K.RAHNER: Appels auDieudusilence.Dix méditations (original1938, trad.par
P. KIRCHHOFFER),Mulhouse:Salvator, 1966, 129p.et L'hommeàl’écoute du Verbe.
Fondementsdelaphilosophiedelareligion (original1937, publié en allemanden1941,
trad.par Joseph HOFBECK) avec la collaborationdeJean-Baptiste METZ,Paris:Mame,
1968,327p.
27 Karl H. NEUFELD: op.cit., p.820.
28 L’analyse critique delapenséeetdelaméthodephilosophiqueheideggerienne dans le
mondedela technè nous éloigneradel’objectif de notrerecherche. Seulementnous
constatons queson renouvellement d’une approche existentielledanslemonde de
l’effervescencepositiviste dessciences et la transpositionrahnérienne de quelques éléments
de cetteméthodeappuient,mais sansaucunedépendanceàl’égardde Heidegger,notrechoix
de Rahner.
29
Sans réduireaucunement la théologieà la philosophie, mais en affirmant, comme
l’exprime avec justesse Hans Waldenfels,que« la philosophie estinévitable en théologie»,
nouseffectuonscet emprunt susmentionnéà partir de ce queHeideggera écritdansla Lettre
surl’humanisme:«Cette manièredecaractériserlapenséecomme theôria,etla
déterminationdu connaîtrecommeattitude«théorétique», seproduitdéjààl’intérieur d’une
interprétation« technique» de la pensée. Elle est une tentativederéactionpourgarder
encoreàlapenséeune autonomieenfacedel’agiretdufaire.Depuis,la« philosophie» est
dans la nécessité constantedejustifierson existencedevantles«sciences». Elle pense y
arriver plus sûrement en s’élevantelle-même au rang d’unescience. Mais cet effort est
l’abandondel’essencedelapensée ». Cette dernièresignifiepourHeideggerl’engagement24 Introductiongénérale
paraît aussi une autoritédelatranspositi ondelaméthode heideggérienne
dans le mondedelathéologie. Rahner ne niepas l’influencedela
méthodologie, mais seulement la méthodologieheideggérienne sursapropre
méthodologiethéologique. Il présente lui-même cet emprunt heideggerien
comme uneméthode d’approche et nonpas commeune doctrineparticulière.
Ils’agit pour luid’ :
«un procédéou d’uneméthode d’approche surlabasedelaquelleo n
n’examineplusdes données dogmatiquescomme des donnéespurement
évidentesquiémaneraient de sources positives,mais en se donnantla
peined’enfaire unesynthèse.Onaccueille lesdifférentes propositions
dogmatiques et on lesramèneà des principes fondamentaux.Decette
façon, on établit une constructionintrinsèquement cohérentede vérités
dogmatiques.L'homme moderne devient ainsicapabledepercev oir
l’ordreetl’harmoniedes vérités mystérieusesdel'Egliseetdu
christianisme. Il ne se contente plusderecevoir une collectionde vérités
et de jugements variés(dont rend compte Denzinger) sans plus y
réfléchir.Ilchercheplutôt unfildirecteur –sisimple soit-il – pourmettre
de l’ordredans le volumineux matériau du dogme chrétien.S’il y
parvient,ilsetrouvealors en état de comprendre lesautres vérités
30comme desconséquencesmanifestesdelapenséededépart» .
Il s’ensuit que, pour Rahner, la théologiescientifique estauplus haut
31degrékérygmatique, et inversement .L’interrogation fondamentale qui
habitait donc Rahner et quisemblelemener sur uncheminautrequeceluide
la systématique, nousinterpelle aussi dans notrechoix de le suivre surle
chemin de l’analyse éthique de la maîtrise de la génétique. Nousconstatons
que Rahner s’esttrouvéengagé, nonseulement de fait maisaussidedroit,sur
le terrain de la contextualitéthéologique. Unecontextualitéquiest devenue
32
sonpartenairedansl’élaboration de sa méthodet héologique .Letournant
«par et pourla vérité de l'être».Cf. Martin HEIDEGGER: Lettresur l’humanisme,Paris :
Aubier,1957,p. 29; 27, cité parHansWALDENFELS : Manueldethéologiefondamentale
(original1985,trad. parOlivierDepré,revueetcorrigé parClaude Geffré), Coll. Cogitati o
Fidei,159,Paris:Cerf,1990,p.88.
30
K. RAHNER:«Unthéologienau travail» (1965),i n Le courage du théologien, op.cit., p.
37.
31 Rahner considèreque puisqu’ilyaunkérygme, il faut égalementqu’ily ait réflexionsur
lui, et c’estcelaqu’ilappelle« théologie».Lekérygmesedistinguealors de la théologie,
mais il n’en existe pasmoins unerelationréciproqueentre lesdeux:K.RAHNER:«U n
théologien autravail»(1965), in Le courageduthéologien, op.cit.,p.42-43.
32 Il serait peut-êtreutile de préciserexplicitement que notreapprochen’est ni de l’ordrede
la théologiefondamentaleensoi,nidel’ordredehistoiredela théologiefondamentale, sino n
nousaurionseuàanalyserles concepts et lesénoncés de Rahneràlafoisdu pointde vuede
leurinsertion dans la traditionthéologique, ainsiquedu point de vuedeleurconfrontatio nIntroductiongénérale 25
anthropologiqueetlathéologietranscendantale expriment bien la dialectique
entreson interrogation fondamentale surl’accueil du message chrétien et le
contexte complexedanslequel ce message estentendu par l'homme de ce
temps. Cette dialectiqueentre l’anthropologieetlathéologie se traduisaitpar
sa thèseselon laquellel’anthropologieest considérée comme le premiermot
de la christologie et la christologiecomme le derniermot de
33l’anthropologie .Voici ce quinousparaîttrèsimportant pourchercheret
exposerlaméthode théologiquedeRahneretdecomprendrelapossibilité de
34
sonapplicationà traverslastature de l’éthiquethéologique dansla
recherchebioéthiquedansune sociétépluraliste.
critique avec d’autresthéologiens éminents. Voir parexempleà ce sujetVincentHOLZER:
LeDieu Trinité dans l'histoire.Ledifférend théologiqueBalthasar-Rahner,Coll. Cogitati o
Fidei, 190,Paris:Cerf, 1995, 476 p. Notreétude n’est pasnon plus d’ordreanthologique où
nous devrionschercherà analyserl’évolution, lesrévolutions et pe ut-être ce quequelques
unsn’hésitent de voirsouslatension descontradictions dans la pensée de l’auteur. Voir par
exempleRichard BROSSE : op.cit., 313 p.;Yves TOURENNE : La théologiedudernier
Rahner.«Aborderausans-rivage ». Approchesdel’articulationentre philosophie et
théologiechez« le dernierRahner »,Coll.CogitatioFidei,187,Paris:Cerf,1995,461p.
33 Rahner considéraitaussiqu’«iln’yapluspourlechristianismedethéologiequinesoit en
même temps, sans mélange et sans séparation, une anthropologie»: K. RAHNER :
«Humanismechrétien»(original 1967,trad. parR.GivordetH.Bourboulon),i n Ecrits
théologiquesX,Coll.Textesetétudesthéologiques,Paris:DescléeDe Brouwer,1970,p.51.
Nouspouvonsconsulteravec pr ofitl’étude de C. HERINCKX où il situel’apport rahnérie n
surlesrapportsraison-foi et nature-grâce dans le grand mouvementdurenouvellement de la
théologieface aux profondesmutations survenues dans lesdifférentsdomainesdelaculture
et du savoir, notamment en philosophieete n sciences humaines.ChristopheHERINCKX :
«Les rapportsraison-foi et nature-grâcechez Karl Rahner.Une relationd’inclusion
réciproque»,i nEphemeridesTheologicae Lovanienses,2002,4,p.410-437.
34 Notrechoix d’adopterleconceptd’éthique théologiquen’arienderépulsifparrapportaux
autrestelsquethéologiemorale,moraledelafoi,etc.Il voudraittoutsimplementrefléteràla
fois notreconvictionépistémologiqueetnotre attitude éthique. En fait,malgrélajustesse de
la distinctionentre plusieursniveaux dans l’architecturedelapenséeetdela vie éthique,
tellesque la métaéthique,l’éthique générale et l’éthique appliquée, d’uncôté, et malgré la
subdivisiondidactiqueentre le côté théoriquedel'éthiqueetlecôtépratiquedelamorale,
d’unautre côté,nousconsidérons,par convictionépistémologique,qu’il y aune
complémentaritéorganiquenécessaireentreéthiqueetmorale, quelsquesoientlesaccents et
lesapproches herméneutiques de cesdeux sphères d’articulationdes fondements,des
réflexions et desgestions de l’agir humain. Quantàl’attitudeéthique,nousconsidérons que
le conceptmoral,bienque sa portée soit incluseobligatoirementdansleconceptd’éthique,
risquederefléterencore une certaine interprétation moralisante, comme s’il s’agissait d’u n
systèmedéductif fermé. Ceci relève, nonseulement de sontrajet historique, mais aussi
malheureusement desapproches idéologiquesàson égard. Notreattitude éthiquepropose
donc d’adopter le conceptd’éthique théologique afin de confirmer, en théologien,notre
volonté de dialoguedanslecontexte pluralisteoù la bioéthiquenousinterpelle. En effet, u n
théologien ne peutnepas être habité parlaprofondeexpérience quianime l'Eglise, depuis
lesefforts scolastiquesetl’apport thomiste,sur la possibilitédeconcilierles instances de la
raison et cellesdelafoi (Jean-PaulII: Foi et Raison.Lettreencyclique Fides et Ratioaux26 Introductiongénérale
De plus, noussommesinter pelléspar l’ouverture dialogique et
prospectivequi constitueune donnée stabledel’approche théologique
rahnériennedelascience. En effet, faceàl’évolutiondel’opinion publique à
l’égardduchristianisme et au développement actueldes sciences,laméthode
de Rahner se révèlepromotricededialogue. Il ne s’agit justementpas d’une
apologétiquedestyle ancien quirépondà la provocationdu mondeactuel.
Au contraire, loin de se retirerdans undiscours dogmatiqueetsystématique
quis’adresserait aux seulschrétiens solidementconvaincus, Rahner s’occupe
àtraduireson devoirmissionnaire en proposant« le renouvellement de la
théologiecomme théorieplausible et acceptableàl’intérieur du mondetel
qu’il estetcomme instrument de formationpourla générationnouvelle des
théologiensetdes chrétiensqui exigeque l’on se concentresur
35l’essentiel » .C’est danscette perspectiveque nous considéronsque la
rigueurépistémologiquedeRahnerainsi quesonattitude paisible et sereineà
l’égarddel'h omme de scienceconstituentdes jalons profonds pour un
théologiendans le débat bioéthique.
Enfin,Rahnerest,par l’intentionde sathéologiemême, lethéologienqui,
tout en insistanttoutd’abord surson appartenanceà la grande traditio n
catholique, en défendantensuitelaméthode théologiquecontretout
réductionnismepositiviste et en affirmantenfin l’unitéintrinsèque de sa
théologieavec le magistèredel'Eglise,aconçu sa théologieàpartird’une
conceptionouverteàl'homme contemporain,dans une sociétépluraliste,
jusqu’àl’accueil de l’athéisme apparent. L’originalitédesathéologie réside,
pourlui, dans le fait que« la volonté salvifique universelledeDieu,quia
priori englobeetsupportetoute l’humanité et sonhistoirespirituelle et qui
débouche surl’immédiatetédivineetsur l’autocommunicationdeDieupar la
36grâce » ,constituelepoint de vueleplusfondamentalde sathéologie. Grâce
àcetteinsistancesur l’immédiatetédel’autocommunicationdeDieu, d’une
part, et grâceàson ouverture dialogiquecontinueavec le mondeetles
chrétiensdebase, d’autre part, Rahner semble pouvoirconstruireune
approche théologiqueà la fois verticale et horizontale.Verticaledanslesens
d’uneapproche théologique fondamentale et kérygmatique où estprise en
évêquesdel'Eglisecatholique surles rapports entrelafoi et la raison,1998). Cette
expérience seraitàlabasedenotre confiancedepouvoirdialoguer avec le mondepluraliste
et sécularisésanssesentircontraints, comme le disait E. Sgreccia,«à remettre en questio n
ouàdiminuernotre foi que nous n’imposonsàpersonnemaisquenouspouvonsproposerà
chacunavec de bonnesraisons»:Elio SGRECCIA:« Bioéthique, génétiqueetdiagnostic
prénatal»(trad. de l’italienpar Robert Hivon), in Manuel de bioéthique.Les fondements de
l’éthiquebiomédicale,Canada:Wilson&Lafleurltée, 1999,p.70.
35 Karl H. NEUFELD: op.cit., p.832-833.
36 K. RAHNER:« L’horizon d’une pensée théologique»(1982), in Le couragedu
théologien, op.cit.,p.228.Introductiongénérale 27
compte l’essencesubjectivedetoute expériencedela foi. Horizontale,dans
37le sens d’uneapproche théologique pratique où sont honorées les
dimensionspastorale et missionnaire.
3. Délimitationdusujet
Apartird’untel auteur,ilnoussem ble pouvoiradopter une perspective
systématique, afin que nouspuissionstoutd’abordétudier,àtraversles fibres
multiplesd’une pensée suffisamment tissée du pointde vue théologique ce
quifonde une position éthiqueengénéral,etdepouvoirconjuguer,ensuite,
ce fondementà unematière bien déterminée de l’actionhumaine:la
manipulation génétique. Dans ce sens notrerecherche ne traitera pas les
conceptsthéologiques et métaphysiques de Rahner poureux-mêmes.Mais
elle lestraiteraplutôt pourles conséquencesdesathéologiepourlamorale
fondamentale dans sa doubleapproche épistémologiqueetherméneutiquede
la véritéduBien, d’unepart, ainsique pourses conséquences, du pointde
37 Ce n’estpas le lieudecernerniles définitions,niles problématiques ni lesméthodes
diversesdes théologies pratiques. Nous nous contentons tout de même d’entracer ici,àla
suite de Jacques Audinet, lesindices de bases. Ce dernierenprésente une typologieentrois
titres: théologies pratiques empiriques,critiques et fondamentales, cf.Jacques AUDINET:
«Ladiversité pratiquedes théologies », in JosephDORE, dir. : Le christianismeetlafoi
chrétienne.Manueldethéologie. Introductionà l’étude de la théologie,Vol. 2,Paris :
Desclée,1992,p.521-547.Audinet, en présentantlathéologiepratiqueselon DonBrowning,
souligne que« la médiationentre lesdiversdomaines estassuréepar le conceptde
«phronèsis»ousagesse pratique,ouraison pratique.[…] La sagesse pratique conduità
l’interprétation deschoseshumaines,à partir de points de vuetoujours situés,enrelation
avec unehistoirequi n’estpas l'histoire positiviste,mais bien l'histoire vivante quianom
tradition, et permetàl'êtrehumaindesesituer dans l’action. Unetelle sagesse estrequise
nonseulement parletravail pastoral,mais de fait partoutletravailmêmedelascience
contemporaine, en particulier dessciencesdel'hommeetdela société. Ellesaussinepeuvent
se justifierqu’enrendant compte de leursprésupposés, c'est-à-direens’inscrivantdansune
tradition, et en explicitantlefondement desinterprétationsqu’ellesmettenten œuvre»:
Ibid.,p.525-526, où AudinetciteDon BROWNING:«Methodsand Fundationfor Pastoral
Studies in theUniversity.Conférencedonnéeau ColloquedeOttawa»,inM.VISSCHER,
ed.: Lesétudespastorales àl’Université. Pastoral studies in theUniversity.Settings
perspectives,methodes et praxis,Ottawa:Acten Press, Pressesdel’Université d’Ottawa,
1990.Considérant unautrepoint de vue, celuideNorbert Greinacher, Audinetrenvoieaussi
àl’approchedecedernier quitrouveque la mission de la théologiepratique est
« d’interrogercontinuellementl'Eglisesur sesoriginesetdelaconfrontersanscesse avec la
pratiquedela vie moderne. S’appuyantsur le sens critique,lathéologie pratiqueapour
fonctionde vérifierl’actuelagirdel'Eglisedanslasociété et d’étudier si cet agir répond
d’une part àsaproprelogique chrétienne, et d’autrepartà la situationhistorique du
moment ». Cf.Norbert GREINACHER:«Lathéologie pratiqueentantquethéorie critique
de la praxis ecclésiale dans la société. Conférence donnéeau Collo que d’Ottawa », in M.
VISSCHER, ed.: op.cit.,cité parJ.AUDINET : op.cit.,p.529.28 Introductiongénérale
vue de l’électiondécisionnelle, pourlamoralesectorielle et pour une
meilleure compréhensiondesapositionenverslamanipulation génétique,
d’autre part. La première sériedeconséquencesjustifiera ainsi une méthode
d’éthique quineselaissepas vider,au nomdelaméthode procédurale,deses
fondements et de soncontenu théologiques au sein du débatbioéthique. La
deuxième sérienousaideraà établir unensembledecritèreséthiques qui
devraient gouvernerlediscernement moral, des points de vuepastoralet
politique,àproposdelamanipulationgénétique. Pourtant, commedisait Karl
Lehmann:
«Une réflexionthéologiquecomme celledeRahnernepeutpas
séparer enelle«méthode»et«conten u»d’une manièresimple:nil’u n
ni l’autre n’ajamaissaraisond'êtrelui-mêmeseulement.Etsicette
œuvre théologiqueatoujoursquelque choseàdire, c’estpour la seule
raison queles vraiesquestionssoumisesàladiscussionetles inévitables
problèmesnepeuventpas se distinguer de la pensée concrète
personnelle. Sans doute le pointde vueexprimé,«couchésurlepapier»
avec la fraîcheur de la rosée, dès qu’iljaillit d’uneréflexionà l’œuvre,
sera-t-ilsouventassez heurtéau pointde vuedu style;néanmoins,c’est
presque toujours unepenséeclairequi se fraieunchemin.C’est pour
cetteraisonqueKarlRahnerpeutêtredifficile àcomprendrepour
beaucoup, mais qu’ilreste toujours accessible pour celuiqui se donnela
38
peinedepenseravec lui» .
C’està cetteinvitationdepenseravec lui, et nonpas de présentersa
pensée, quenousferonsallusionàtraversnotrerecherche. Sinonnousaurons
nous-mêmestrahi le noyau de la pensée rahnériennequise voulait toujours
comme un appelà la réalisationdel’espritdansses prises de conscience
inlassablement maïeutique. Nousprésentonsles résultatsdenotre recherche
entroisétapes.
Quiconqueabordeles deux textesrahnériensconcernant
l’automanipulationdel'homme,découvre un contrasteentre sonacceptatio n
principielle de cette automanipulation et sonrefusdeson applicationdans u n
cas déterminédelamanipulation génétique. Néanmoins, en approfondissant,
dès notrepremierchapitre, le contexte de l’émergencedelaréflexio n
rahnérienneetenanalysant de près lesstructuressystématiques de sestextes,
nous démontrerons que ce contrasten’est qu’apparent. Le
refuss’avèreluimême fondédansl’intelligibilité foncière de sonacceptatio n qui, de par ses
fondements,peutconduireà des positionsprudentes, voire même,à des
oppositionsinéluctables.
38 Karl LEHMANN : op.cit.,p.848-849.Introductiongénérale 29
Or, untel jugement négatifà propos d’une certainemét hodede
manipulation génétiquenepeutêtrenicompris ni évaluéendehorsdes clés
herméneutiques rahnériennes.Ilfautalors tracer le chemin quimènedes
fondements christologiques et anthropologiques àlaconceptionéthique
d’uneessencenormativedel'homme. En traitant l’évolutionde
l’automanipulationhumaine,nousnoustrouvonsavec Rahner au cœur de
nouvellesdonnées pourtraiter une question appartenant de loinàlatradition
39
théologique. En effet, l’intervention surlanaturebiologique de l'homme
40
pose la questiondel’ingérence de l'homme dans les‘affaires de Dieu’ .Par
conséquent,reconnaître l’initiativepremière du Créateuretchercherdans
cetteperspectiveàcomprendreetà fairecequiest bien pourl'homme
39 La manièreselon laquelleRahnertraitelaquestiondunatureletdu surnaturelnoussemble
utile afin de revisiterdes problèmes déjà soulevés surplusieurs pistes d’ordre
anthropologique et/ouéthique.Toutd’abord,parce que cette dime nsion organiquede
l’existencehumainerenvoiedanslaplupart desécolesphilosophiquesà ce qu’onpeut
désigner parleconceptdenature. De plus,parce qu’on vadanslaplupart descas (ceci est
tout au moins vraipourlathéologie catholique)jusqu’à donner une placefondamentaleàce
que l’on désignepar la ‘loi naturelle’pourlafondationdelamorale.Par conséquent,bie n
que, enregardantdeplusprès, plusieurs sont lesdifférencesàdisti nguerdansl’interprétatio n
de ces deux concepts,selon les écolesetles contextesconcrets, l’ambiguïté n’estpas
dissipée (Sur l’ambiguïté de ce conceptonpeutseréféreràl’article fortintéressant de P.
COLIN: «Ambiguïtésdumot ‘nature’», in Le Supplément. Revued'éthique et théologie
morale,81, mai1967, p. 251-268 (Texte reproduit dans Revued'éthique et de théologie
morale.LeSupplément,Numéro hors sériecinquantenaire, janvier1998,p.191-208). Au
moment,par exemple, où le conceptdenature voudrait souligner lescomposantes
universellesinnées dugenrehumain,lesrecherches génétiques viennent révéler l’inscriptio n
de la singularité dans la réalité organiquemêmedechaqueindividu.Du pointde vuedela
scienceanthropologique, ceci obligeà menerencoreplusloinlaréflexionconcernant le
ra pport entrelanatureetlaculture (Onpeutdéjà soulignerl’apport dessciences soci
oanthropologiquesàcet égard. Cf.J.JULLIEN:« Nature et culture.Droit naturelou droit
culturel? », in Le Supplément. Revued'éthique et théologiemorale,78,
sept.1966,p.482502 (Texte reproduit dans Revued'éthique et de théologiemorale. Le Supplément,Numéro
hors sériecinquantenaire, janvier1998,p.103-123)). Les retombéessurlaréflexionéthique
ne seraient pasmoins fondamentales:ils’agirait du fondement de l’égalitédes hommes, du
respect de leurdignité dans la mesure où celle-ci s’incarneindéniablement dans une
corporéité singulière. Notrerecherches’occupera donc,surlefonddecebouleversement,
d’établirdes critèresafind’articuler la dimensionbiologiqueetladimensionexistentielle
d’une éventuellenaturehumaine.
40
June GOODFIELD: Playing God, Genetic Engineeringand theManipulationofLife,
NewYork:Harper& Row,1977, XV+ 218 p.;Ruth F. CHADWICK:« PlayingGod », in
Cogito, Autumn,1989, p. 186-193 ;Ted PETERS: «PlayingGod andGermline
Intervention»,i n TheJournalofMedicineand Philosophy, 20 (4), 1995, p. 365-386;Alle n
VERHEY:« PlayingGod'and InvokingaPerspective»,i n TheJournalofMedicineand
Philosophy, 20 (4),1995,p. 347-364;LisaSowle CAHILL:« PlayingGod.Religious
SymbolsinPublic Places », in TheJournalofMedicineand Philosophy, 20 (4),1995,p.
341-346;Thomas CAVANAUGH:« PlayingGod"and Bioethics»,i nChristianBioethics,
vol.8, 2,2002,p.119-124.30 Introductiongénérale
constitue unpoint crucial pourlethéologien en généraletspécifiquement
pour l’éthique théologique. Il s’ensuit que, avec le nouveausavoiretles
possibilitésd’actionque nous procuredorénavantlagénétique, le théologien
estinvitéà aborderàfrais nouveaux une question crucialequia déjà occupé
une placenon négligeable dans la tradition. Ceci nousincombe aussilatâche
de démontrer comment l’interprétation de la Révélationchrétiennedans une
visionà la fois évolutiveet unitivedu mondeprocure uncadre
d’interprétation év olutivedelaresponsabilité biomédicale dans le contexte
pluraliste de la bioéthique. Voicicequi validen otredémarchequinousfera
traverser, dans undeuxième chapitre,lesassisesrahnériennesdelathéorie de
la connaissance, sa perceptionthéologiqueetcosmologiquedelacréation, sa
définition de la nature concrète de l'homme ainsique l’appréhension de la
plénitude de l’assomption et de la réalisationdecette nature dans
l’Incarnationdu Verbe. Cette démarche soulignera et retiendra aussil’unicité
transcendantaledel'homme ainsiquesasolidaritécollectiveetcosmique,
toutes lesdeux fondéesdansson essenced’être ouvertpar et au
MystèreDieu.Lepremieraboutissementdecettedémarcheconsisteraà appréhender
l’automanipulation comme un existential permanentdel'homme et à
concevoirl’autocommunicationdeDieucomme fondementtranscendantalde
cetteautomanipulation.
Un deuxième aboutissement nouspermettra d’adopter,dansnotre
troisièmechapitre, l’acceptatio n rahnérienneprincipiellede
l’automanipulationdel'homme et d’aborder adéquatement sa manièrese
positionnerpar rapportàlamanipulation génétique. Pourcefaire,ilfallait
analyser, tout d’abord, l’approche de la structure généraledu discernement
éthiquechez Rahner pourpouvoircomprendre, ensuite, l’enracinement deses
critères quiguideront l’évaluationdel’éthicité de la manipulation génétique.
Parcequelefondement queconstituecette autocommunicationdeDieu dans
l’essencedel'homme et la place qu’y occupe la dimensionmatérielleet
spatio-temporelle,fontdecette essence une référence normative
insurmontableetirréductible.Par conséquent, lesimbrications,au profit de
cetteessencenormative, entrelaliberté et la conscience, entrel’individuetla
communauté,entre lesnormesgénérales et lesimpératifsconcrets, font de la
conscience et du discernement moral unlieu et untemps théologiques
inobstruables de l’automanipulation.C’est danscecadreque nous aurons
doncàcomprendrel’approche rahnériennedel’éthicité de la manipulation
génétique. Ce troisièmechapitrenouspermettradoncdesoutenirlelie n
fondamentalentre l'herméneutiqueanthropo-théologiquedeRahner et le
discernement éthique. Nousproposons cettethèse sous la formed’une
interprétation tétraédrique de l’existentialsurnaturel. Nousy démontrerons
comment l’articulation entrel’expériencetranscendantale,l’optio n
fondamentale et l’instinct global de la raison et de la foiconstitue leIntroductiongénérale 31
référentielradical de toute décision responsable. Nousy repérerons aussiles
critères fondamentaux de l’évaluationdel’éthicitédel’automanipulationde
l'homme.
Notre exposé sera couronné, en conclusion,par deux momentsclés. Le
premierindiquera, sous formed’orientation pr ogrammatique, quelquespistes
de recherchesurlesquelles l’éthique théologique devrait s’investirafinde
développer sesméthodesderéflexionetd’intervention en milieu bioéthique.
Le deuxième détermineraquelques jalons épistémologiques afin de guider le
théologiendansce développement complexeetprogressif.
4. Les excursus et lesannexes: indication
méthodologique
Nousavonssuffisamment expriméquenotre recherche évoluaitsuivant
undouble volet:celuiquidéveloppe la constructionherméneutique,
théologiqueetéthique, de la position rahnérienneàproposde
l’automanipulationdel'homme et celuiquipropose uncadreépistémologique
de l’éthiquethéologiquedansledébat bioéthique.
Or cecinécessitait l’élaborationdeplusieursdossierssupplémentaires
sans lesquelsquelquesaffirmations traversant notreétuderisquentdeparaître
hâtives, voire incohérentesetinfondées.Danscesens, la présentationcritique
du contexte scientifique et théologique desthéoriesdel’évolutionetle
compromis théologiqueeffectuépar Rahneràleurégardnoussemblent u n
arrière-fond clépourlacompréhension de la pensée rahnérienneàproposde
l’automanipulationde l'homme dansune visionévolutivedu monde.
Aussilaprésentationscientifiquedu géniegénétiqueetles efforts
d’encadrementbioéthique àleurégards’avèrentindispensables pour
défendre la nécessité des jalons épistémologiques déduitsdelaméthode
rahnérienne. Cependant, l’insertiondetellesprésentations risquaient
d’alourdir le texte et de déraillerlelecteurdes principaux objectifs de la
recherche. Parconséquent, nousavonspréféré lesrenvoyeràlapartiedes
excursusetdes annexes toutenindiquantleur utilité et leurlienorganique
avec notreanalyseennotesdebasde page.
D’autresappareils d’analyse et de synthèse, tels queles figuresde
synthèseetles tableaux,ont étéaussiclassésenannexes.Ils visaientà
corroborernos affirmations etàrendrenos synthèsesplus visiblesetmieux
opérationnelles.CHAPITREPREMIER
1. Lamanipulationdel'homme.
Les contours scientifiques et théologiques
d’unenouvelleproblématique éthique
Lesréflexions de Rahner surl’automanipulationdel'homme émergent
dans uncontexte historiqueetcultureloù se démultipliaient lescontroverses
scientifiquessur l’origine de la vie et de l'homme ainsiquesurlesens
anthropologique, philosophiqueetthéologiquequiendécoule.Enréalité,son
approche de la question éthiqueconcernant la transformationdel'homme par
l'homme, dépend tout d’aborddel’approche onto-théologiquedu statutde
l'hommedevantDieu et dans la nature.Or, cettedernièredépendà sontour
de l’approchescientifique de la vie,desonorigineainsique de sonhistoire.34 Lamanipulation del'homme.Contoursscientifiques etthéologiques
1.1. Contextedel’émergence de laréflexion
rahnériennesur l’automanipulation
Poursavoir«si l'homme doitsemanipulerlui-même et dans quelle
41directionparmi toutescellesquisontpossibles » ,ilfauttoutd’abord
préciser l’image que l’onadel'homme,deson origineetdeson identité
ontologique.Cependant,les registresoùl’oncherche lesdélimitations de
cetteimage de l'hommenesemblentniobligatoirement univoques nitoujours
complémentaires. Au contraire, ils peuventseprésenter plutôtcomme
42conflictuels, voire contradictoires .Eneffet, silesprésentationsscientifiques
basculent entreleshypothèsescréationnisteset leshypothèsesévolutionnistes
concernant l’originedela vie et de l'homme,l’approche anthropologique
afférenteàchaquehypothèsedéterminelamanière dont le principe
d’automanipulation vaêtreappréhendé et conditionneainsi l’évaluatio n
éthiqueàson égard. Ainsi, en adhérant aux hypothèses évolutionnistes où la
transformation traverse toutel’histoireducosmos, de la vie et de l’humanité,
l’automanipulationpourrait êtreadmise, nonseulement en tant que
possibilité, mais aussientantquedevoir. En revanche, en adoptant les
hypothèses créationnistes où l’on coupe courtà toutepossibilitéde
transformationd’uneespèceenune autre, et où l’on privilégieune taxinomie
rigide et stable,signe d’une volonté métaphysique inébranlable,
l’automanipulationseraitconsidéréecommeuneatteintegraveàcettevolonté
métaphysiqueet une contradictioninterne de la vocationdel'homme.
Parailleurs,faudrait-il parler, en matièred’évolution, d’hypothèse
scientifiqueou de conclusionsdémontrées et approuvées?Etmêmeenla
présence des conclusionsscientifiques,sommes-nousacculésà réduire
l’imagedel'homme et le sens de sa vocationàceque la sciencee n
détermine?Autrement dit, quel estlestatutépistémologique qu’occupe la
scienceetcomment intégrerses apportsà la démarche de
41 Il s'agit iciassurément de la questionprincipale quiguide l’interventiondeRahnerdansle
domaine de l'éthique théologique concernant l’automanipulationdel'homme.Cf. K.
RAHNER:« La manipulationdel'homme parl'homme.Réflexionthéologique»,i n Ecrits
théologiquesXII.Problèmes moraux et sciences humaines,Coll. Textesetétudes
théologiques,Paris:DescléeDe Brouwer/Mame,1970,p.123.
42 Voir notreexcursus surles théories de l’évolutionetleurs interprétationsphilosophiques:
Excursus1.La manipulationdel'homme.Contoursscientifiques etthéologiques 35
l’autocompréhensionde l'homme sans hypothéquer celle-ciniidéologiser
celle-là?
La notion d'évolutions’avèredonc, pour Rahner, un élémentinextricable
43du discours complexesur la nature et la création .Ilest presque
réciproquement impossibled’aborder la question de la créationsansaborder
44la question de l’évolutio n .C’est ce que note Christophe Théobald en
soulignant le lien intrinsèque entrelepoint de départ de l’intelligencedela
foiau Dieucréateur et la question de l’actiondel'homme dans la sociétéet
dansl’univers. Mais Rahner considèrequelaquestion théologique
concernant l'automanipulationdel'homme ne se pose adéquatementqu'après
une écoute objectivedu savoirfournipar lessciences impliquées. Or, cette
compréhensionetcette maîtrise de la problématiquescientifiquedela
manipulation sont beaucoup plus complexes que ne l’ontimaginées« les
45auteursdufameuxschéma 13 de VaticanII» .
Déjà lors du Concile,Rahneravaitadressé des critiques au schéma de
Zurich soulignant le manque d’unedistinction adéquate entreles dimensions
naturelle et surnaturelle de l'homme, ainsiqu’entrel'Egliseetlemonde.Il y
soulignait aussilanécessitéderéhabiliter le rôle de la conscience morale au
46sein de l’imbricationcomplexedes sphèrescollectives et privées .Rahner
critiquait aussi l’esprit excessivementoptimiste du schéma,qui finissaitpar
43 Lesimbrications et même lescontroversesà propos de l’origineetdel’évolutiondu
mondenesontpas minimes quecesoitparmi lesnaturalistesou parmiles philosophes et les
théologiens. Cf.Jean-Michel MALDAME:«Evolutionetcréation.Lathéorie de
l’évolutio n:ses rapports avec la philosophie de la nature et la théologiedelacréation»,i n
Revuethomiste,96, 1996,p.575-616. MichaelDENTON: L'évolution, unethéorie en crise
(trad. de l’anglais parNicolas BALBO),Coll. Champs 228, Paris: Flammarion, 1992, 385
p.;RosineCHANDEBOIS : Pour finir avec le darwinisme,Montpellier:Espaces, 34, 1994
;Jacques ARNOULD: Lescréationnistes,Coll.«Bref» n° 52,Paris/Montréal: Cerf/Fides,
1996, 128p.; Christoph THEOBALD,etalii. : L'universn'est pas sourd. Pour un nouveau
rapportscienceset foi,Paris:Bayard,2006,388p.
44
Nouspouvonsconsulteravec profitla« carte»deréponsesquenousdresse Christoph
Théobald et sescollaborateursàproposdes essais desscientifiques surle« sens»de
l’univers(I. Newton, A. Einstein,W.Heisenberg, C. Lévi-Strauss, S. Weinberg, J. Monod,
F. Jacob, P. TeilharddeChardin,F.Capra,T.XuanThuan et B. d’Espagnat):Christoph
THEOBALD,etalii.: L'univers n'est pas sourd. Pour un nouveaurapportsciencesetfoi,
Paris: Bayard, 2006, p.255-312.
45 K. RAHNER:«Lamanipulationdel'homme parl'homme… », op.cit., p.124.
46 Cessuggestions critiques rahnériennes semblent être honorées,assurément aprèsavoir
subies la purgedes discussionsetdes élaborations conciliaires, dans le texte finaldela
«Gaudiumetspes», op.cit.,n° 8§2;n°16.36 Lamanipulation del'homme.Contoursscientifiques etthéologiques
occulter la réalitédu mal dans le mondecontemporain,ou celle de la
47souffrance et de l’injustice, et enparticulierleproblèmedelapauvreté .
48
Depuis sonessaisur l’hominisation de 1956, particulièrementdans la
partie concernant l’enseignement officiel de l'Eglise surl'homme parrapport
àlathéorie scientifique de l’évolution, Rahner cherchaità approfondirla
recherchethéologiqueface aux nouvellesdonnées de la science. Ilexaminait
dans ce texte lesdéclarations officiellesdel'Eglisesurles principes
fondamentaux quigèrent la relation entrela doctrine révélée et la
connaissanceséculière. En se référantàlabulleApostolici regiminis du Pape
49
LéonXau cinquième Conciledu Latran ,à l’encyclique Qui pluribus du
50 51
PapePieIX et àDeifilius du premierConcile du Vatica n ,ilytraitait de la
47 Cf.Giuseppe ALBERIGO, dir. : op.cit.,t. 3,p.451-453.Rahnersoulignait aussi dans ses
critiquesunsujetquiaétéparmilespluscontroversés:celuidelacompétencedel'Eglisesur
desquestions spécifiques telqueleproblèmedu rapportentre le magistère et la conscience
individuelle.Cequinousparaîtenharmoniesuffisante avec le développement desdeux
articlesrahnérienssur l’automanipulation où sont soulignésleproblèmeirréversibledu mal
et la distance irréductibleentre lesnormesobjecti ves et la conscience personnellee n
situation.
48 K. RAHNER:« DieHominisationals theologische Frage»,inP.OVERHAGE;K.
RAHNER : Das Problem derHominisation- überden biologischenUrsprung des
3 1 2
Menschen,QuaestionesDisputatae12-13,Freiburg:Herder, 1965 (1956,1958 ), p. 13-90,
trad. en anglais parW.T.O’HARA:K.RAHNER: Hominisation. TheEvolutionaryOrigin
of Man asaTheologicalProblem,QuaestionesDisputatae, 13,New York:Herderand
Herder,1965,120.
49 LEON X: «Apostoliciregiminis»du19décembre1513 surl’immortalité de l’âme
ème èmehumaine(5 Concile du Latran,8 session), in Joseph HOFFMANN (éd. Française) :
Symboles et définitions de la foicatholique,(trad.del’édition allemande:Heinric h
37eDENZINGER; PeterHUNERMANN, 1991 ), Paris: Cerf,1996,dorénavant: Denzinger.
Fr., 1440-1441,où il estdit que«puisquela vériténepeutaucunement êtrecontraireàl a
vérité,Nousdéfinissonsdonccommeétantcomplètementfaussetouteassertioncontraireàla
véritéde la foi éclairée…»:Denzinger.Fr.,1441.
50 PieIX:«Quipluribus»du9 novembre1846 surl’erreurdurationalisme,i n Denzinger.
Fr., 2775-2786,où il estdit que«même si la foi estau-dessusdelaraison, il ne peutjamais
existerentre ellesaucundissentimentréel, aucundiscorde, puisquetoutesdeux découlent
d’uneseuleetmêmesourcedevérité immuableetéternelle…»:Denzinger.Fr., 2776.Cette
assertionest reprisepar le décret de la Sacrée Congrégationdel’Index du 11 juin 1855,cf.
Denzinger.Fr.,2811.
51
«Constitutiondogmatiquesurlafoi catholique.Dei filius », ConcileœcuméniqueVatican
I,1870,ch.4:«Mais bien quelafoi soit au-dessusdelaraison,ilnepeutjamaisyavoirde
vraidésaccord entrelafoi et la raison,étant donnéque c’estlemêmeDieuqui révèleles
mystères et communique la foi,etquiafaitdescendredansl’esprithumainlalumière de la
raison:Dieu ne pourraitsenierlui-même,nile vraijamais contredire le vrai…»cf.
Denzinger. Fr., 3017. Rahner renvoieaussiàd’autresréférences officielles:cf. Denzinger.
Fr., 3287-3288, 3423 ss, 3543-3547.Ilsignale parailleurs desdocumentsquicondamnent
lesscientifiquess’arrogeantledroit de définirlaraison comme magistèreultime,mêmesi
ceci contreditla véritédelaRévélation: cf. Denzinger. Fr., 2829, 2858-2859, 3484-3486.
D’autres documentsconsistentàpréciserles directives de l'Eglise adressées aux théologiensLa manipulationdel'homme.Contoursscientifiques etthéologiques 37
relation entrelascienceetlathéologie, entrelafoi et la raison,et,
spécifiquement,delarelationdel’évolutionengénéral et de l’hominisatio n
52enparticulier .
Lesenjeux épistémologiques et dogmatiques de la théologiedela
créationqui préoccupent Rahner depuis lesannées50 et l’apparitionde
l’encyclique Humani generis,ainsi queleurs retombées éthiques,sesituent
53danscettehistoirelongue quiremonte auxeffetsde la constitutionDei filius
du premierConcile de Vatican lorsqueson enseignement rencontrele
développement scientifiquedu mondemoderne.Danscette constitution on
54
assistaità uncertain équilibreentre «les deux ordresdeconnaissance» ,
celuidelaraisonetcel uidelafoi.Maiscet équilibrenetarde pasàêtremis
en difficultépar lesacquis dessciences,par le travailhistorico-critiquesur
lespremiers chapitresdelaGenèseainsi quepar lesphilosophies
existentialistes. Comme l’écrit Théobald,l’historique de la théologiedela
créationest « le lieu où peut s’élaborer,à partird’une connaissancecroyante
intimement liéeà l’action, un discours de sens surlaplace de l'hommedans
55la nature » .
traitant avec lessavants catholiques et lesrésultatsdeleurs sciences,tel quelalettredePIE
IX:«Tuas libenter»du21décembre1863,Denzinger.Fr.,2875-2880.
52 Il estaussi nécessairedeconstater queles interventions de Rahner surl’automanipulatio n
de l'hommes’inscriventdanscecontexte de rechercheetdediscussion théologiquesautour
de l’évolutionetdel’hominisation, que l’auteur alimentedepuis1950 avec l’apparitionde
l’encyclique Humani generis de PieXII. Dans ce cadre, sesécrits surles problèmes du
monogénismeetdel’hominisation, où il cherchaitàapprofondirlarecherchethéologique
face aux nouvellesdonnées de la théoriedel’évolution, forment sans aucundoute un arrière
fond insurpassablepourlacompréhension de sesréflexions théologiques et éthiques sur
l’automanipulationdel'homme.
53Nousnenousoccuponspasicidetoutel'histoiredelathéologiedelacréation.Ceserait u n
dépassement disproportionnel de notreobjet de recherche. Nousnouscontentonsdonc de
stigmatiserles problématiquesdecettethéologieselon l’èreoùbaigne Rahner d’une manière
plusou moinsdirecte.Pour une présentationplusample, lesréférences ne manquent
nullement.A titre indicatif, nousrenvoyonsau condensé remarquable de Luis F.
LADARIA:« La créationdu ciel et de la terre»,inB.SESBOUE,dir.: L’homme et son
salut. Histoire desdogmes,t.2,Paris:Desclée, 1995,p. 25-88,avec sesindications
bibliographiquesparpériodehistorique.
54«Dei filius»,Op.cit.,ch.4,Denzinger. Fr.,3015.
55 Pardiscoursdesens, l’auteur entend,d’une part,l’exigence de vérificationpraxéologique,
« danslamesure précisément oùilselieàl’actio n»fondéesurle«mandatdonnéàl'homme
de se soumettrelaterre », et, d’autrepart, l’exigence de l’ouverture transcendantale, dans la
mesure oùcediscours « se veutoffred’énergiepour uneaction créatriceblesséeetdébordée
parcequiladépasse». Christophe THEOBALD:« La théologiedelacréationenquestion.
Un état deslieux,i nRecherches de ScienceReligieuse, vol.81,4,1993,p.641.38 Lamanipulation del'homme.Contoursscientifiques etthéologiques
1.1.1.Lathéologiedelacréation selon Vatican I
Pourcomprendreavec Rahner la thèseque le dogmedelacréationn’est
pas seulement unarticle de foimais en même temps «une véritéd’ordre
56naturel» ,ilfautnoter d’abordque la constitution Dei filius du Vatica n
premierdéduit du dogme une affirmationformellesurles rapportsentre la
raison ou,plusparticulièrement,laconnaissance scientifique, et la
connaissance de la foi. Là est, selonTheobald, le véritable acquis du Concile
de 1870 quiexplicitelafonctionrégulatriceou formelle du dogmeau profit
d’unearticulationcorrectedes différentesdisciplines profanes et
57théologiquesdans le débatinterdisciplinaire .
58En se référantàPinard, Théobald souligne que l’enjeu ultime de la
théologiedelacréationdanslesillage de VaticanI consisteàdéfinir les
rapportsentrelessujetsquiserencontrent surlabasedecette« croyance»e n
la création, c'est-à-dire entrel'Egliseetlasociété,au niveau de sa
métaphysique, de sa morale et de sa théodicée. Au plan métaphysique, il
s’agit de l’introductiondelanotiondela dépendance.«Si Dieu produit les
êtresensoi,toutest Dieu;s’illestire du néant,ils sont autrechose queluiet
souverainement dépendantsdelui ». La deuxième positionest, selonl’auteur,
la seule solution non-contradictoire du problème desorigines: «ildevient
(alors)juste de dire qu’il [Dieu] estlepremiermot de la science ». Au plan
moral, l’idée de la créationpermetdepréciserlanotiondedépendancepar
celle de « l’obligation morale»: «Quepeut-il rester de l'éthique, si,e n
supprimant la distinctiondeDieu et du monde, on supprime en fait le
législateursouverai n,l’individualité dessubstances, la liberté,l’immortalité
personnelleetlasanction? ». Auplande lathéodicéeenfin, la dépendance se
traduit par«leculteetlareligion».Cette importance capitaledu dogmede
la créationn’est pas pour rien dans la guerre qu’on luidéclare.La réductio n
du dogmedelacréationau statutde praeambula fidei –préambule de la
59
foi – et de« véritérationnelle»est donc toutàfaitcapitaledansl’équilibre
de la théologiedu ConcileVatican I. Elle semble donnerà l'Eglise une pierre
d’attentepoursaproclamationdelafoi et elle luipermetsimultanémentde
dénoncerles diversesnégations de la créationcomme destructricesdela
sociétéhumaine.
56 Henry PINARDdelaBoullaye: «Création»,i n Dictionnaire de Théologie Catholique
(DTC),1908, col.2034-2201, spécifiquementcol.2197.
57 ChristopheTHEOBALD:« Lathéologiedelacréationenquestion», op.cit.,p.618-620.
58 ChristopheTHEOBALD:«Lathéologie de la créationenquestion», op.cit., p. 620.Les
citationsrenvoientàHenryPINARDdela Boullaye:« Création », op.cit., col. 2197-2198.
59 Voirnotrenoten°71.La manipulationdel'homme.Contoursscientifiques etthéologiques 39
1.1.2. L’évoluion, la science et l’encyclique « Humani
generis »
60Dans sonencyclique Humani generis de 1950,enstigmatisantles
opinions quimenacent deruinerles fondementsdeladoctrinechrétienne,et
cecidanstrois champsderetentissement, le pape PieXII vient rendre le
dialogueavec la sciencenouvelle encore plusdifficile.Après avoircritiqué,
parmiles erreursthéologiques,lerelativisme dogmatique quis’opposeàla
valeurabsoluede véritédes formulesdogmatiques,etaprèsavoirfait, dans la
partiephilosophique, l’apolo gie de la raison humaineetdelaphilosophie
perennis contre le réductionnismephilosophique de l’existence, de la volonté
et des affections,lepape aborde le rapport entrelafoi et lessciences
positives:labiologie, l’anthropologieetles scienceshistoriques.
Parmiles erreurs scientifiques quimenacent la doctrine chrétienne,c’est
l’évolutionnismequi se voitcondamné. En prenantpositionface au monisme
absoluainsi qu’au matérialisme dialectique quisepropagentà partird’une
approche évolutionniste, PieXII critiqueceux quiprétendent, sans prudence
ni discernement,que le systèmeévolutionnistes’étendàl’origine de toutes
choses.L’encyclique condamne alorslaconception monisteetpanthéiste
d’ununiverssoumisàuneévolutioncontinueetdélié deDieu.
«Lesfaussesaffirmationsd’untelévolutionnismeselon lesquellesse
trouverejetétoutcequiest absolu,certain,immuable,ont ouvertla voie
àune nouvelle philosophieaberrantequi,rivalisantavec l’ « idéalisme»,
l’ « immanentisme»etle«pragmatisme»,a reçu le nom
d’«existentialisme»,étant donné que, négligeant lesessences
immuablesdes êtres, elle s’intéresse seulementà l’ « existence» de
chaquechose.A cela s’ajoute un faux « historicisme»qui,s’attachant
aux seuls événements de la vie humaine, renverse lesfondementsde
toute véritéetdetoute foiabsolueencequiconcerne tant la philosophie
61quelesdogmeschrétienseux-mêmes » .
60 PieXII:«Lettreencyclique Humani generis surcertaines opinions faussesquimenacent
de ruiner lesfondementsdeladoctrinechrétienne»12 août1950,i n La Documentation
catholique,47, 1077, 1950,col.1153-1168; Denzinger. Fr., 3875-3899.Pourdes
présentations globalesdel’encyclique Humani generis et desdiscussionsqu’elleasuscitées,
cf.Camille MULLER: L’encyclique « Humani generis» et les problèmes scientifiques,
Louvain:Nauwelaerts,1951;J.LEVIE:«L’encyclique Humani generis», in N.R.T.,72, 8,
1950.
61 PieXII:« Lettreencyclique Humani generis…», op.cit.,Denzinger.Fr.,3878.40 Lamanipulation del'homme.Contoursscientifiques etthéologiques
De là,lepape inviteà faire une distinctionsincèreentre les vérités
scientifiquesetles hypothèsesafindebienfonderl’i nterprétationscientifique
àlalumière de la véritédelafoi.Enréalité,ilnes’agitpas de refuserles
découvertesscientifiques, mais il faut,selon l’encyclique,les accueillir avec
beaucoup de prudence et de précaution. C’estpourquoi,
«lemagistèredel'Eglisen’interditpas unedoctrinede
l’«évolutionnisme », pour autantqu’elle étudiel’origine du corps
humain àpartird’une matièredéjàexistanteet vivante – car la foi
catholiquenousordonne de maintenirqueles âmes so ntcréées
immédiatementpar Dieu –,dansl’étatactuel des disciplineshumaineset
de la sainte théologie, soit l’objetderecherchesetdediscussions de la
partdes savantsdesdeuxdomaines,detelle sorteque lesraisonsde l’une
et l’autre opinion, pour ou contre,soient examinéesetjugées avec le
sérieux nécessaire, avec modérationetmesure,dès lors quetousseront
prêtsà se soumettre au jugement de l'EgliseàquileChrista confié le
mandat d’interpréterauthentiquement lesEcritures et de protéger la
doctrine de la foi. Cetteliberté de discussioncependant,certainsla
transgressent avec audace en faisantcomme si cetteorigine du corps
humainàpartird’une matièredéjàexistanteet vivante avaitdéjàété
établie de façonabsolumentcertainepar des indicesqu’onatrouvés
jusqu’icietpar lesraisonnements tirésdeces indices, et comme s’il n’y
avaitriendansles sources de la Révélationdivinequi, dans ce domaine,
62
impose laplusgrandemodérationetlaplusgrandeprudence » .
63Mais si leshypothèses scientifiques ne sont queconjecturaleset, de
plus,s’opposent directementouindirectementàladoctrinerévélée par Dieu,
leur acceptationpar la doctrine catholique ne pourrait d’aucune manièreêtre
possible :
62
Ibid., 3896.
63
Il faut souligner qu’enfait, en 1996,après près d’un demi-siècledelaparution de
l’encyclique Humani generis de PieXII, le Pape Jean-PaulIIdéclareque« de nouvelles
connaissances conduisent àreconnaîtredanslathéorie de l’évolutionplusqu’une
hypothèse…»: Jean-PaulII: «L’Eglisedevantles recherches surles origines de la vie et
sonévolution. Messageàl’Assemblée plénière de l’Académie pontificale desSciences» 22
octobre1996, in LaDocumentationCatholique,n° 2148,1996, p. 951-953,spécialementp.
952. Nous signalons dèslorsque lorsquenous percevonsune évolutiondansl’épistémologie
du réel noussommesinvitésaussiàrecevoirune évolutiondansl’herméneutique de ce réel.
Le théologien,faceaux nouvellesdonnées scientifiquesnepeutsecontenter d’u n
concordismeà la carte,maisilest invité au sein de l’Egliseà reprendreà fraisnouveaux les
éléments fondamentaux de la foi et de lespurifier desdécantations mythiques appartenant
aux culturesafférentes, afin de réinterpréter, avec la force même de cette foi, la vérité, le
sens etla vocationdelacréation.La manipulationdel'homme.Contoursscientifiques etthéologiques 41
«Mais lorsqu’ils’agitd’une autre opinionconjecturale,à savoirde
ce qu’on appellelepolygénisme, lesfilsdel'Eglisenejouissent pas de
pareille liberté.Les fidèleschrétiens en effetnepeuventpas embrasser
cette opiniondontles tenantssoutiennent,oubienqu’ilyaeusur terre,
aprèsAdam, deshommes véritablesquinedescendant(sic)
[descendaient] pas de luipar générationnaturelle, comme du premier
pèredetous,ou bien qu’Adamdésigne unemultitude de premiers pères ;
on ne voitpas en effetcomment une telle conception peutêtreaccordé e
avec ce queproposent lessources de la véritérévélée et lesactes du
magistèredel'Egliseau sujetdu péchéoriginel, lequel procède du péché
véritablement commis parl’unique Adam,etqui [,]transmisàtouspar
64génération,setrouveenchacuncomme luiétant propre » .
Ce quinécessite attentionicipour notrepropos, c’estque dansles années
50 le rapport de l'Eglise avec la science se fait dans lesrapportsentre la foiet
laraisonet entrelathéologiedelacréationetlesthéoriesévolutionnistes.
Concernant le rapport foi-raison,l’encyclique n’envisagepas le caso ù
une véritéthéologique et unecertitude scientifique s’opposeraient
radicalement.Pourceluiquicroit au Dieuunique, une pareille vraie
contradictionest aprioriimpossible. En effet, si une telle opposition
apparaissait entre une véritéthéologiqueet une conjecture scientifique, cette
dernièreseraitévidemment unpostulatinacceptable. Il estclair icique
l’encyclique estencontinuitédirecte avec la constitution Dei filius de
VaticanIselon laquelle la foietlaraisonnesontjamaisendésaccord.Il
s’ensuit que touteconclusionscientifiquequi contreditladoctrinedelafoi
estfausseetdoitêtreproscrite.A l’inverse,lorsque lesrésultats scientifiques
semblent pouvoirêtreprisencompte, intégréspar le discours théologique, la
plus grande prudences’imposeparce qu’ils’agitd’hypothèses.Prudence
signifie icirecherchessupplémentairesetdiscussionsentre lesdifférentes
parties.Celles-ci doiventêtresérieuses, modérées et mesurées de la partdes
scientifiques,quidoiventêtre« prêtsà se soumettre au jugement de l'Eglise à
quileChrista confié le mandat d’interpréter authentiquement lesEcritures et
65de protéger la doctrine de la foi» .
Concernant lathéologiedelacréationetlesthéoriesévolutionnistes,nous
constatons qu’en condamnant lessystèmes évolutionnistesaumêmetitre que
l’existentialisme, l’encyclique ne fait pasdedistinctionsauseindes théories
scientifiquesévolutionnistes.Etbienqu’ellesauvegarde unecertainemarge à
larecherchescientifique, elle ne semblepasluireconnaîtreune indépendance
64 PieXII:« Lettreencyclique Humani generis…», op.cit.,Denzinger.Fr.,3897.
65 Ibid., 3896.42 Lamanipulation del'homme.Contoursscientifiques etthéologiques
méthodologiquesuffisante,surtoutlorsquecelle-cipourrait conduireà des
conclusionscontrairesà la doctrinede la foi.
1.1.3.Lathéologiedelacréation et la théologie de
l’action au Vatican II:articulation entre science,
théologie et éthique
LestextesduConcile VaticanIIscelleront lestransformations en œuvre
dans la théologiedelacréationdepuis Humani generis.Avec Theobald,nous
66pouvonsretenir troistextesmajeurs du deuxième Concile de Vatica n :la
67constitution dogmatiquesurlaRévélationdivine ,laconstitution pastorale
68surl'Eglisedanslemonde de ce temps et la déclaration surlaliberté
69religieuse .Laconstitution dogmatique Dei verbum réintègretoutd’abord,
et dès le débutdeson premierchapitre, la création, soussaforme
70
christologique ,danslerécit biblique.Elle remplace ainsil’ancienne
distinctionentre nature et surnature par celle de création, conservationet
71 72
ouverture et relègueles praeambula fidei duDei filius àlafin duchapitre.
66
ChristopheTHEOBALD:« Lathéologiedelacréationenquestion», op.cit.,p.620-625.
67
«Constitution dogmatiquesurlaRévélationdivine. Dei verbum»18novembre1965,
ConcileœcuméniqueVatican II.
68«Gaudiumetspes»,op.cit.
69 «Déclarationsurlaliberté religieuse. Dignitatishumanae»7décembre1965, Concile
œcuménique VaticanII.
70 «A propos de la nature de la Révélation»,nouslisonsdanslepremierparagraphed u
premier chapitredeDei verbum, intitulé«LaRévélationelle-même»: « IlapluàDieu[…]
de se révéler en sa personne et de faireconnaîtrelemystèredesa volonté grâce auquel les
hommes,par le Christ,leVerbe fait chair, accèdentdansl’Esprit-Saint, auprès du Père et
sont rendusparticipants delanaturedivine. Dans cette RévélationleDieuinvisibles’adresse
aux hommes en sonimmense amour[…].Pareilleéconomie de la Révélationcomprenddes
événements et desparoles intimement unis entreeux,desorte que les œuvres, réalisées par
Dieu dansl’histoire du salut, attestentetcorroborentetladoctrineetlesens indiquéspar les
paroles, tandisque lesparoles publient les œuvresetéclairent le mystèrequ’elles
contiennent. La profonde vérité quecette Révélationmanifeste,surDieu et surlesalutde
l'homme,resplenditpournousdansleChrist,quiestàlafoisleMédiateuretlaplénitude de
toutela Révélation»:«Dei verbum», op.cit.,n°2.
71 «Dieu,quicréeetconservetoutes choses parleVerbe,donne aux hommesdansles
choses créées untémoignage incessant surlui-même; voulant de plus ouvrirla voied’un
salutsupérieur[…]»: «Dei verbum », op.cit.,n°3.
72«LesaintConcilereconnaîtque« Dieu,principeetfin de touteschoses, peutêtreconnu
avec certitude parlalumière de la raison humaineà partir deschosescréées»;mais il
enseignequ’ondoitattribueràlaRévélation« le fait queleschosesqui dansl’ordredivinne
sont pasdesoi inaccessiblesàlaraison humaine, peuventaussi,danslaconditionprésente
du genrehumain, êtreconnues de tous, facilement,avec une fermecertitude et sans aucunLa manipulationdel'homme.Contoursscientifiques etthéologiques 43
La constitution pastorale Gaudium et spes développe particulièrement, tout
en tenant compte de la différenciationdes rationalités modernes, une
73véritable théologiedelacréatio n .Sur l’ancien terraindelamétaphysique,
de la morale et de la théodicée, exploité dans la constitution Dei filius du
premierConcile de Vatican,ladéclaration Dignitatis humanae vient
introduirelaliberté da nslerapport de dépendance entrelanature humaine et
la vérité. Elle engage ainsi unnouveau type de relation entrel'Egliseetla
société.
Parces troistextesmajeurs,leConcile scelle officiellementdes
transformationsdéjàenactedans la théologiedelacréation. Il s’agit tout
d’aborddu tournantanthropocentriquedelathéologiedelacréationqui
s’organise désormaisautourdelanotiondeliberté,saredéfinitio n
théologique dans l’ensemble du mystèrechrétie n et sa position nouvelle
parmiles praeambula fidei.Ilfautremarquer lesrapprochementsentre une
telle inscriptionofficielle des transformationsdelathéologiedelacréationet
le schème selonlequel fonctionnait la théologiedeKarlRahner.Eneffet, dès
sonesquissed’une dogmatique, dans la partieconcernant la théolo gie
fondamentale,nouspouvonsrepérer l’articulation de la problématique de
l’essenceavec la problématique de l’existence. Ainsi que dans la partiedela
dogmatiquespéciale, le mystèredelacréationest abordé àpartirde
74
«l'homme (etson monde) en tant quenature surnaturellement finalisée» .
Quantàlaliberté,elle se trouveinvestie d’un rôleàlafoisontologique,
théologiqueetéthiquedanslaconceptiondeson anthropologie
transcendantale.
DansGaudium et spes, le tournantanthropocentriqueseconfirmedès so n
premierchapitre: «Croyantset incroyants sont généralementd’accord surce
point:toutsurterredoit êtreordonnéàl'homme commeàson centre etàson
75sommet» .Cette affirmationest fondée dans la foiselon laquelle l'homme
estcréé imago dei.Dansuncontexte d’affrontement entrel’approche athéeet
l’attitude croyante,leConcile ne consentpas qu’« unlientropétroitentre
l’activitéconcrètedel'homme et la religio n»puisse être un«dangerpour
76
l’autonomie deshommes, dessociétésetdes sciences » .LeConcile défend
plutôt une conceptiondelarelationentre la créature et le Créateur. Une
mélanged’erreur»(cf. Dei filius, op.cit., Denzinger. Fr., 3004-3005)»: «Dei verbum »,
op.cit., n° 6. Les praeambulafidei signifient lespropositions et lesconnaissances préalables
àlafoi,susceptiblesd’êtreatteintespar l’exercicede laraisonnaturelle.
73 Notamment dans le troisièmechapitredelapremièrepartieintitulé:L’activité humaine
dansl’univers, in «Gaudiumet spes », op.cit.,n°33-39.
74 Cf.K.RAHNER: « Esquissed’unedogmatique», inEcritsthéologiques IV,Paris:DDB,
1966, p. 38ss.
75«Gaudiumetspes»,op.cit.,n°12.
76 Ibid.,n° 36.