Un culte thérapeutique au Portugal

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Les bruxos sont des thérapeutes traditionnels au Portugal. Cette étude ethnographique est consacrée à la session: un culte thérapeutique réunissant des centaines de personnes dans un entrepôt près de Porto. La session est cet endroit unique où le destin et les morts, Moïse et le Christ, la surprise et le temps convergent dans l'art de soigner. Il s'agit donc de décrire les conditions et les modalités de l'activité thérapeutique qui s'y déroule.

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Date de parution 01 juillet 2006
Nombre de visites sur la page 203
EAN13 9782296153356
Langue Français

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À Sofia
Introduction Ce livre est un essai de description et d'analyse d'une cérémonie collective que je pourrais qualifier, bien que très approximativement, de culte de possession. Cette cérémonie se déroule dans une localité proche de la ville de Porto, au Por-tugal. Elle est centrée autour d'unmédium oubruxo en état de transe, sur lequeldescendent les esprits de personnes décédées, voire de personnes vivantes. Comme on le verra, l'orientation du culte, sa raison d'être majeure et explicite, est d'abord thérapeutique. Cette orientation prend du sens dans un contexte symbolico-idéologique com-plexe, lequel, malgré l'originalité de la cérémonie, s'enracine profondément dans la culture locale. Nous pouvons y relever quelques dimensions qui sont, en elles-mêmes, interdépen-dantes : le catholicisme, la culture populaire, la culture religieuse populaire et labruxaria — un complexe culturel centré autour des figures de labruxa (féminin) et dubruxo (masculin). C'est cette dernière dimension, sujet de mes recherches entre 1994 et 2002, qui m'a amené à m'intéresser à ce culte. Étant donné sa centralité dans la cérémonie dont nous allons nous occuper, je ne peux avancer sans d'abord expliciter sommairement quelques-uns de ses traits les plus importants. 1 La désignation de «bruxo» ou «bruxa», péjorative, n'est naturellement pas assumée par lesbruxosCeux-ci eux-mêmes. se disent souvent «médiums», surtout parce que beaucoup
1  Une traduction possible de ces deux termes, en français, serait respectivement « sorcier » et « sorcière », mais je l’écarte en raison de la grande spécificité de ce qu’ils désignent en portugais.
d'entre eux ont fréquenté des centres spirites. Cependant, ils ne s’attribuent pas une désignation univoque (circonstance signi-fiante que je ne peux analyser ici), raison pour laquelle j'utilise néanmoins le mot «bruxo». Lebruxoest, d'abord, celui qui, dit-on, « devine les choses ». On va le consulter pour différentes raisons : des maladies que les médecins n'ont pu soigner, ou même diagnostiquer ; des ma-laises de toutes sortes, dont on soupçonne parfois qu'ils sont dus à l’esprit d'un mort ou à un envoûtement («bruxedo» ou «fei-tiçariaune malchance persistante ou une affaire de justice») ; qui ne marche pas ; une relation amoureuse où les intentions de l'autre sont suspectes, etc. Lesbruxos ont un (ou plusieurs)guide(s) («guia») : c’est l’esprit d'un mort, parfois d'un saint, qui est censé les orienter et servir de relais avec le monde des esprits, c’est-à-dire des morts. Certainsbruxosfont toute la consultation en état de transe. C'est alors leguidequi se manifeste dans leur corps et qui conduit les événements. Leguide peut « appeler » l’esprit d'un mort qui hante le client pour que le premier s'explique devant le second, voire appeler l’esprit d'un vivant responsable d'un envoûtement. D'autresbruxos ne sont pas possédés par leurguide pendant la consultation, mais ils lui attribuent l’essentiel de leur activité. On dit d’une personne tourmentée par un esprit qu’elle a un 1 encosto:. La symptomatologie ou les signes sont très variés cela va des objets qui bougent tout seuls à la maison à des com-portements bizarres, en passant par des syndromes qui semblent relever d'une maladie bien définie, mais qui ne trouvent pas de confirmation dans les analyses médicales. Il s'agit, dans ce cas, d'une maladie dont l’esprit responsable souffrait quand il était en vie. Certains esprits reviennent pour demander de l'aide (pour qu’on allume des bougies ou qu’on participe à des messes à leur intention, pour qu’on acquitte une promesse à un saint qu'ils n'ont pas pu satisfaire de leur vivant, etc.), parce qu'ils n'ont pas
1  Littéralement : « appui ». Par ce nom, on désigne à la fois la catégorie étiologique et celui — un esprit — qui « s’appuie » sur la personne atteinte.
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trouvé lapaixdans l'au-delà. Ce sont lesbons esprits. Lesmau-vaisne reviennent que pour troubler les vivants. Dans ce cas, le bruxo prescrit des fumigations («defumadouros») dont les cendres devront être jetées dans de l'eau courante. Parfois, des rites dans des chapelles s'avèrent nécessaires. Quelques concepts apportent du sens aux pratiques et aux interprétations. Parmi ceux-ci, les plus importants sont, de pair avec la notion d’encosto, déjà évoquée, les concepts d’esprit faible/esprit fort, decorps ouvertde et mal d'envie («mal de inveja»). La personne avec unesprit faible est particulièrement vul-nérable aux esprits et aux envoûtements, tandis que l’esprit fortn'est pas affecté. La personne aucorps ouvertencore plus est vulnérable que celle à l’esprit faible; elle peut expérimenter des crises de possession complètes et exhiber des capacités divina-toires (de pair avec des symptômes d’encosto, mais plus in-tenses). Parfois, lebruxo pourrafermer le corpsde la victime. D'autres fois, l’unique option de la victime sera de devenir elle-mêmebruxa oubruxo. La possession sauvage deviendra alors contrôlée et médiatisée par leguidepersonnel. Ce sera surtout le cas si la personne a lecorps ouvertdepuis la naissance. Lemal d'envie, qui ne se distingue pas de façon tranchée du mauvais œilmau olhado») dont on peut aussi entendre parler sur le terrain, est le malheur causé par un envieux (un voisin, un parent, un ami même), qui n'est pourtant pas conscient des con-séquences de ses sentiments. Ce mal peut aussi être traité, de même que l'envoûtement («bruxedo» ou «feitiçaria») ou l’en-costo, avec des fumigations, ce qui établit, implicitement, une certaine ressemblance de fonctionnement ou de moyen de trans-mission entre ces différents types d'influences. Pour terminer, j’aimerais signaler un couple de concepts dont la différence structure fortement le domaine qui nous intéresse : il s'agit de la distinction entre lesmaladies spirituellesles et maladies de médecin. Cette distinction, qui ne pose pas de problème dans son principe, ne permet pourtant pas de classer les symptômes ni même les syndromes a priori ; c'est toujours par sa capacité divinatoire que lebruxocensé trouver le est diagnostic. La plupart desbruxoslimitent au traitement des se
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problèmes spirituels ou, en tout cas, des situations qui peuvent être influencées par leurs pouvoirs spécifiques. Cependant, quelques-uns s'occupent également desmaladies de médecin, qu'ils soignent, le plus souvent, avec des médicaments qui relèvent de l'herboristerie. Dans ce cas, il est fréquent qu'ils possèdent une herboristerie où ils donnent les consultations et où les clients achètent les médicaments prescrits. Bien qu’il soit très incomplet et simplifié, ce tableau de l’actuel complexe culturel de labruxarianord du Portugal au nous donne le contexte indispensable à la compréhension de la 1 cérémonie dont nous allons nous occuper . D'une façon très générale, il témoigne de la présence et du fonctionnement, dans la culture portugaise, de catégories pratiques de possession, d'agents et d'influences magiques, aussi bien que de l'orientation thérapeutique de leur usage et, donc, de leur sens. De ce fait, nous verrons que les caractéristiques idéologiques et pratiques du culte dont traite ce livre sont en continuité avec la culture magico-religieuse populaire. Cependant, une différence fondamentale sépare ce culte de l'ensemble phénoménal de labruxariaau nord du Portugal : pré-cisément le fait qu’il se présente sous la forme d’une cérémonie collective et (dans une certaine mesure) publique, tandis que la plupart desbruxos donnent des consultations privées dans la plus grande discrétion. Lebruxodirige — en fait, c'est plutôt le qui guide,l’esprit2 qui dirige — la cérémonie, M. José , donne aussi des con-sultations conventionnelles dans son herboristerie. La session sessão») — c'est le nom par lequel les participants désignent la cérémonie — et les consultations fonctionnent ensemble, étant donné qu’il est souvent conseillé aux consultants d'aller à la ses-sion et que les participants de celle-ci peuvent être encouragés à
1 Bien que le complexe culturel de labruxariasoit présent dans le tout le pays, avec de plus ou moins grandes variations dans les pratiques et les conceptions, la description que j’en donne correspond essentiellement à ce que l’on peut trouver dans le nord du Portugal. Cf. Montenegro (2005) pour de plus amples informations et une analyse de la bruxariaen tant que système thérapeutique. 2  Afin de protéger, dans la mesure du possible, l’anonymat des personnes mentionnées dans ce livre, leurs noms et prénoms ont été remplacés par des pseudonymes.
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