Un Pasteurien sous les Tropiques

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Français
234 pages
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Description

Pendant quatre décennies, l'auteur, médecin biologiste pasteurien, luttera contre les grandes endémies tropicales en collaborant avec les autorités et les populations locales qu'il a toujours su estimer et dont il a toujours su se faire apprécier. Il affrontera des épidémies (fièvre jaune, choléra, dengue hémorragique...) et conduira des recherches dans les domaines de la parasitologie, l'arbovirologie et la rétrovirologie. Il a sillonné l'Afrique de l'Ouest, de Dakar au Ténéré et de Tombouctou à Cotonou, et fut Président de l'Institut Pasteur à Nouméa et à Cayenne.

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Date de parution 01 janvier 2006
Nombre de lectures 255
EAN13 9782296424005
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Un pasteurien sous les tropiquesActeurs de la Science
Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur
les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des
réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes
consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des
évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la
Science.
Dernières parutions
André AUDOYNAUD, Le docteur Schweitzer et son hôpital à
Lambaréné,2005.
Jean PERDIJON, Einstein, la relativité et les quanta ou D'une pierre
deux coups, 2005.
Jacques VERDRAGER, L'OMS et le paludisme. Mémoires d'un
médecin spécialiste de la malaria, 2005.
Christian MARAIS, L'âge du plastique, 2005.
Lucienne FÉLIX, Réflexions d'une agrégée de mathématiques au XX"
siècle, 2005.
Lise BRACHET, Le professeur Jean Brachet, mon père, 2004.
Patrice PINET, Pasteur et la philosophie, 2004.
Jean DEFRASNE, Histoire des Associations françaises, 2004.
Michel COINTAT, Le Moyen Age moderne: scènes de la vie
quotidienne au XX"siècle, 2003.
Yvon HOUDAS, La Médecine arabe aux siècles d'or, 2003.
Daniel PENZAC, Docteur Adrien Proust, 2003.
Richard MOREAU, Les deux Pasteur, le père et le fils, Jean-Joseph
Louis Pasteur (Dole, Marnoz, Arbois), 2003.
Richard MOREAU, Louis Pasteur. Besançon et Paris: l'envol, 2003.
M. HEYBERGER, Santé et développement économique en France au
XIX" siècle. Essai d'histoire anthropométrique (série médicale), 2003.
Jean BOULAINE, Richard MOREAU, Olivier de Serres et l'évolution
de l'agriculture moderne (série Olivier de Serres), 2003.
Claude VERMEIL, Médecins nantais en Outre-mer (1962-1985),
2002.
Richard MOREAU, Michel DURAND-DELGA, Jules Marcou
(18241898) précurseur français de la géologie nord-américaine, 2002.
Pierre PIGNOT, Les Anglais confrontés à la politique agricole
commune ou la longue lutte des Britanniques contre l'Europe des
Pères fondateurs, 2002.Jean-Paul Moreau
Un pasteurien sous les tropiques
(1963-2000)
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE
Espaee L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina FasoL'Hannattan Hongrie
Fac. Sciences. Soc, PoL et Adm. Via Degli Artisti, IS 1200 logements villa 96Konyvesbolt
BP243, KIN XI 10124 Torino 12B2260 Ouagadougou 12
KossuthL. u. 14-16
Université de Kinshasa RDC IT ALlE BURKINA FASO-1053 Budapestwww.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan!@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2006
ISBN; 2-7475-9778-4
EAN ; 9782747597784Fais ce que dois
(Maxime médiévale)
A tous les miens, en particulier aux
chromosomes ;fX de 4 générations,
Anna, Germaine, Armelle et
AnnGaëlle, qui me sont tant affectionnésPrologue
Si le destin frappe trois coups, alors sans conteste ces trois
coups ont tinté pour moi un jour d'été 1946. Garçonnet de
bientôt dix ans, vif et entreprenant, j'ai profité, ce jour là, de la
marée basse matinale pour labourer la grève à la recherche de
petits vers marins en vue d'une partie de pêche programmée
pour le début de l'après-midi. A l'heure dite, je m'affairais sur
la cale avec un attirail bricolé par mes soins tandis que ma
mère, assise sur le sable d'une crique attenante, en profitait pour
avancer son tricot, un œil sur la maille et l'autre sur sa
marmaille. En peu de temps, une petite friture s'entassait
dans mon panier d'osier. Près de moi, un monsieur d'un âge
respectable, armé d'un équipement de spécialiste, s'escrimait
sans franc succès. Intrigué par mon rendement, il s'enquit de
mon secret et bientôt sa ligne, amorcée avec mes petits vers,
consentit à lui donner satisfaction. A l'heure du bain, je le
quittai avec les salutations d'usage et rejoignis ma mère qui ne
manqua pas de m'interroger sur la petite scène qu'elle avait
observée avec discrétion. Elle conclut ses commentaires par
cette remarque: Tu sais, ce monsieur est un grand savant de
l'Institut Pasteur. Je ne l'ai su que plus tard, ce monsieur
distingué n'était autre que Georges Girard qui avait dirigé
l'Institut Pasteur de Tananarive de 1922 à 1940 et qui, avec son
collaborateur Jean Robic, originaire de Pontivy, avait mis au
point en 1932 un génial vaccin contre la peste à l'aide d'une
souche de bacille vivant atténuée. Il avait acquis une élégante
maison de vacance dans ma petite ville de Port-Louis, à la fois
port de pêche et station balnéaire appréciée d'une certaine
bourgeoisie citadine.
7Né d'un père et d'une mère obscurs (Natus obscuro patre et
matre de la grammaire Petitmangin), je n'avais aucune chance
de suivre les traces d'un personnage aussi éminent. Mon
père, charpentier de marine à l'arsenal de Lorient, effectuait à
cette époque des travaux en scaphandre pour renflouer les
navires coulés dans le port de Bordeaux pendant la guerre. Ma
mère, quant à elle, officiait, depuis 1930, derrière le guichet de
la poste de notre petite ville dont elle connaissait tous les
résidants mais aussi, bien sûr, les heureux possesseurs de
résidences secondaires. Gratifiés de tels parents, les enfants de
ma génération ne dépassaient guère le stade des études
primaires. Ma chance fut d'avoir une mère hors du commun et
un père consentant.
Mon grand-père maternel, matelot sur un dragueur de mines
pendant la Grande Guerre, fut blessé accidentellement à la
jambe au cours d'une manœuvre et dut être évacué sur l'hôpital
maritime de Brest où il décéda brutalement, sans doute d'une
embolie, le trois octobre 1918. La condition de ma grand-mère
blanchisseuse, veuve avec deux enfants, aurait pu donner
matière à un roman de Zola. Toutefois, une association de
dames de la bonne société lorientaise eut à cœur de se
préoccuper du sort des petites orphelines de guerre. Ma mère,
montrant des dispositions pour les études, put ainsi les
poursuivre jusqu'au brevet supérieur, niveau rarement atteint
par les jeunes filles de cette époque. Concomitamment, elle prit
des leçons de violon au conservatoire municipal et étudia, en
autodidacte, l'histoire des arts et plus particulièrement de la
peinture.
Ce que les dames de l'association lui avaient offert, ma mère
voulut que ses enfants puissent aussi en bénéficier, en dépit des
lourds sacrifices à consentir. Mes deux sœurs aînées furent des
pionnières émérites en décrochant des mentions très bien au
premier et au second bac avant de briller en faculté. Je fis moins
d'étincelles mais j'étais passionné par les sciences naturelles.
Après un premier bac littéraire, je voulus tout naturellement
m'orienter vers un second bac en Sciences expérimentales.
Hélas, le collège confessionnel de Lorient ne proposait pas cette
option et ma mère refusait obstinément de m'inscrire au lycée
8d'Etat car le professeur de philosophie y affichait un marxisme
militant. Le programme de biologie humaine de la classe de
philosophie décida de ma vocation pour la médecine humaine.
Pour mes parents, cette se traduisit par un troisième
rejeton dans le supérieur et donc de nouveaux sacrifices
financiers. Après le certificat de Physique-Chimie-Biologie de
la faculté des Sciences de Nantes, je suivis le conseil de ma
sœur aînée en faisant ma première année de médecine à l'Ecole
annexe du Service de Santé de la Marine à Brest. Adepte des
petits boulots d'été, c'est en rentrant de décharger un thonier
pour le compte d'un mareyeur que mes parents m'annoncèrent
l'heureuse nouvelle: j'étais reçu au concours d'admission à
l'Ecole Principale du Service de Santé de la Marine et des
Troupes Coloniales de Bordeaux, plus communément connue
sous le nom de Santé Navale. J'ai intégré cette école le 15
octobre 1956, la veille de mes 20 ans.
Dès l'année suivante je m'orientais vers la biologie
tropicale en intégrant le laboratoire de parasitologie de la
faculté avec le titre « prestigieux» de préparateur. Après ma
thèse de microbiologie parasitaire, j'ai suivi en 1962
l'enseignement, en tous points remarquable, dispensé par les
professeurs de l'Ecole d'Application du Service de Santé des
Troupes de Marine au Pharo à Marseille. Tous ces
enseignants avaient derrière eux plusieurs années de pratique
des différentes spécialités de la médecine en milieu tropical.
J'ai tout particulièrement apprécié les cours d'épidémiologie
et les travaux pratiques de microbiologie. Ainsi lesté, je
devais pouvoir gagner mon premier poste sous les tropiques.
Nonobstant mon ardent désir de parfaire ma formation de
médecin biologiste en préparant les CES ad hoc, je me
devais de me conformer aux règles en vigueur et accepter
une affectation de trois ans en tant que praticien généraliste
soit dans le cadre de l'armée soit hors cadre. Ce n'est qu'à
l'issue de ce service rendu que nous pouvions être autorisés à
poser notre candidature pour les concours d'assistanat en
médecine, chirurgie, biologie et autres spécialités.
A la sortie du Pharo, les médecins lieutenants des Troupes
de Marine étaient affectés dans des postes outre-mer, en milieu
9urbain ou en brousse, dans les anciennes colonies françaises,
indépendantes depuis 1960. La plupart étaient détachés au
ministère de la Coopération où ils œuvraient en position
horscadre mais un nombre non négligeable se retrouvait dans des
positions très variées. C'est ainsi qu'avec l'un de mes bons
camarades, je me suis retrouvé affecté au Dépôt des Isolés des
Troupes de Marine de Marseille pour servir au titre de
l'assistance technique militaire à l'armée malgache comme
médecin-chef de la place de Majunga. Un grand ancien
m'affirma (et il avait raison) : C'est un poste en or.
Depuis peu, la compagnie aérienne Air France commençait
à concurrencer les compagnies maritimes pour acheminer les
fonctionnaires vers leurs postes outre-mer, en première
classe comme sur les bateaux, privilège qui sera aboli en
1972 . Je reçu mes billets d'avion avec une grande émotion.
Jamais je n'avais ressenti aussi intensément la grandeur de
la noble devise de l'Ecole de Santé Navale: Mari transve
mare hominibus semper prodesse (Sur mer et au-delà des
mers toujours être utile aux hommes).
101
Parasitologie en terre malgache
(1963-1966)
Premiers contacts
Dans le Boeing 707 qui, le 14 juin 1963, me transférait dans
l'hémisphère sud, j'eus pour voisin un charmant sexagénaire
malgache qui engagea la conversation. Petit à petit, en me
questionnant habilement et en finesse, il connut mes tenants et mes
aboutissants, tout en ne parvenant pas à dissimuler complètement
un léger sourire d'amusement qui commençait à m'intriguer quand
il s'exclama: Mais alors, vous allez servir sous mes ordres! C'est
à ce moment que je réalisai la ressemblance du général Gabriel
Ramanantsoa avec son frère, médecin colonel chef du service
d'Ophtalmologie de l'hôpital militaire Michel Lévy à Marseille.
Lui ayant présenté mes respects, ce fut à mon tour de l'intriguer en
lui confiant: J'ai la mission de vous remettre une lettre
personnelle de mon beau-père. Après lecture de la missive, ce fut
au général de s'exclamer: Ainsi, vous avez épousé lafille de mon
vieux camarade de promotion. Nous étions à Saint-Cyr en 1923-24
et nous avons servi ensemble à Tananarive en 47-48.
Ma présentation officielle au chef d'Etat-major de
l'Armée malgache eut lieu le lendemain. L'entretien fut tout
à fait cordial, tout en respectant un certain formalisme
11hiérarchique des plus naturels. J'eus le loisir de pouvoir
apprécier la finesse de ses analyses. Il me brossa un tableau de
sa vision d'une démocratie malgache paisible et égalitaire,
susceptible d'assurer la coexistence des 19 ethnies du pays, la
dix-neuvième étant constituée des zanatany, c'est-à-dire des
Européens nés et établis dans la Grande Île. Il émit en outre le
souhait de voir son pays entretenir des liens d'amitié fraternelle
avec l'ancienne métropole dont mon affectation, au sein de
l'Armée malgache naissante, était un témoignage concret.
Mes entrevues officielles avec le général commandant les
troupes françaises stationnées à Madagascar et avec le médecin
colonel français, chef du Service de Santé de l'Armée malgache
furent courtoises mais sans originalités. Toute autre fut ma
visite à l'Institut Pasteur de Tananarive, niché dans un océan
de verdure exotique au lieu-dit Ambatofotsikely, c'est-à-dire
« petite pierre blanche », indubitablement celle dont je marquai
ce jour particulier qui me remettait en mémoire une certaine
partie de pêche d'un après-midi ensoleillé d'août 1946. Le
médecin colonel Edouard Brygoo, directeur de l'établissement,
m'accueillit avec une bienveillance certes un peu hautaine mais
empreinte d'une indéniable curiosité de bon aloi. Que venait
faire dans ce temple de la Science ce petit médecin lieutenant
sans recommandation? Je lui exposai mon parcours, mes
centres d'intérêt, mes ambitions et alors Jupiter descendit de
l'Olympe. L'expertise naturaliste et parasitologique du docteur
Brygoo se concrétisait par des publications de grande
renommée. Il eut à cœur de me parler des activités de son
institut et de me présenter à son plus proche collaborateur,
le médecin commandant André Dodin, sous-directeur.
L'enthousiasme de ce dernier me transporta. Sa vaste et
profonde culture scientifique, son imagination fertile et
originale, sa vision prophétique de l'avenir des sciences
m'ébranlèrent profondément. The last but not the least, il me
fit part de ses projets pour aider les jeunes camarades,
dispersés dans l'île, qui souhaitaient préparer le concours
d'assistanat de biologie.
Toutes formalités accomplies, je pouvais rejoindre mon
poste de Majunga, situé à 600 km au nord-ouest de la capitale.
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OCEAN INDIEN
MADAGASCAR
13A ma grande surprise, une imposante délégation de camarades
m'accueillit à l'aéroport d'Amborovy, dans une ambiance de
sympathie chaleureuse.
Le contexte géographique
J'ai pris conscience de l'univers exotique qui m'entourait
en arrivant à Majunga. J'étais dans un autre monde. La Grande
Île, séparée du continent africain depuis l'ère tertiaire, avait
évolué pour son propre compte. Ici pas de grands fauves, pas
de singes mais des lémuriens, primates archaïques
attendrissants, pas de serpents venimeux mais cependant des
crocodiles guettant les imprudents. En fait, les représentants
les plus dangereux de la faune étaient les moustiques, les
mollusques et les rats, tous impliqués dans la propagation de
maladies endémiques sévères.
Madagascar n'a pas de préhistoire. Peu avant l'an mil, des
navigateurs venant d'Indonésie ont accosté les rives
estafricaines et se sont mêlés aux populations locales qui ont
adopté leur langue malayo-polynésienne si musicale. Ensuite,
c'est ensemble qu'ils franchirent le canal de Mozambique. Dans
les années 1960, l'île comptait un peu plus de six millions
d'habitants, majoritairement christianisés (environ un tiers de
catholiques et un cinquième de protestants). En milieu rural, le
culte des ancêtres dominait, impliquant le famidihana ou
retournement des morts.
L'exploitation de la nature procurait du bois (palissandre,
ébène, bois de rose) et des fibres végétales (raphia et jute). La
production majeure était le riz, en particulier le riz de luxe à
grains longs ou vary lava. Les cultures de consommation et
d'exportation étaient variées: café, vanille, girofle, sucre,
cacao, tabac dont du Maryland. Environ neuf millions de têtes
de zébus alimentaient des industries du froid et de conservation
qui fournissaient, entre autres, le corned beef des rations de
l'Armée française. Aux industries alimentaires, il faut ajouter la
production de savon, cotonnades, bière, cigarettes, ciment, cuir
et papier. Toutefois seulement dix pour cent de la population
14active était salariée. La grande masse rurale et périurbaine
vivait en économie de subsistance et très peu de la vente de
leurs productions. Les plantations et les petites entreprises
étaient majoritairement entre les mains des Européens et le
commerce entre celles des Indiens et des Chinois.
Au référendum d'autodétermination de 1958, le oui l'avait
emporté à 77 pour cent, sous l'impulsion d'un enseignant
originaire de la Côte Ouest, Philibert Tsiranana, fondateur du
PSD, le parti social démocrate. Tsiranana fut élu président de la
République et il engagea des négociations qui conduisirent son
pays à l'indépendance en 1960. Sur les plateaux, l'AKFM, parti
majoritaire d'opposition plus radical dans son anti-colonialisme,
était dirigé par une élite protestante.
La ville de Majunga étalait ses avenues modernes, bordées
de flamboyants, et ses quartiers traditionnels sur les rives de
l'Océan Indien, à l'embouchure de la Betsiboka qui, née sur les
plateaux, charriait de riches alluvions. Bougainvilliers et
frangipaniers ornaient les jardinets des villas. Le soir, à l'heure
du couchant, les épouses des commerçants indiens ou karana se
promenaient en saris chatoyants sur la corniche. Une forte
communauté comorienne fournissait une abondante main
d'œuvre et régnait en maître sur les secteurs de la pêche et du
cabotage sur des boutres de style zanzibarite.
A Majunga, il n'y avait pas de supermarché et les produits
locaux tenaient le haut du pavé en dépit des escales foraines
irrégulières de paquebots et de cargos et de l'aterrissage
hebdomadaire d'un Boeing d'Air France. Pas de télé, pas de
radios facilement audibles, des magazines français obsolètes une
fois par semaine et pourtant l'ennui n'avait pas droit de cité.
Le contexte professionnel
La province de Majunga, l'une des six provinces de l'île,
avait à sa tête un secrétaire d'Etat, délégué du gouvernement
central, qui coiffait les préfets et sous-préfets, tous affiliés au
parti social démocrate. Le chef de la province était secondé
par un conseiller technique français et tous les chefs de
15bureau de l'administration provinciale étaient des coopérants de
l'Assistance Technique. Les responsabilités du service de santé
étaient confiées à des médecins et pharmaciens militaires
français coopérants. Ici et là, toutefois, officiaient des médecins
et des pharmaciens malgaches, issus des écoles du pays. Au
sein de l'Université de Madagascar, créée en 1960, la jeune
faculté de médecine et de pharmacie offrait depuis peu aux
étudiants des cursus identiques à ceux de l'ancienne métropole.
Quelques-uns de mes camarades étaient affectés en
brousse dans des circonscriptions médicales vastes comme
des départements. Dans des conditions matérielles et
psychologiques difficiles, ils accomplissaient un travail
admirable incluant la médecine curative et préventive,
l'obstétrique, la chirurgie osseuse et viscérale et bien sûr, jour et
nuit, les urgences pendant les trente mois de leur séjour. Les
« évasanes» ou évacuations sanitaires n'étaient autorisées
qu'au compte-goutte et d'ailleurs bien souvent impossibles à
mettre en œuvre. Je tiens ici à saluer leur courage, leur
enthousiasme, leur esprit de sacrifice, sans oublier que ces
qualités étaient largement partagées par leurs épouses.
La direction et la responsabilité des différents services de
l'hôpital de Majunga relevaient de camarades plus anciens,
médecins, chirurgiens ou assistants des hôpitaux, à une
exception notable près, le laboratoire de biologie médicale qui
bénéficiait de la compétence de deux pharmaciens malgaches.
L'infirmerie de garnison qui m'incombait, proche de
l'hôpital et incluse dans l'enceinte du camp militaire, occupait
le point culminant de la ville, le Rova, équivalent madécasse
de l'oppidum romain. Les bâtiments, datant de Gallieni,
étaient bien ventilés, dotés de murs épais et entourés de
varanga ou vérandas ombreuses, gardiennes d'une fraîcheur
toute relative.
Ma clientèle se composait des militaires d'un bataillon
d'infanterie, des gendarmes des différentes brigades ainsi que
d'un escadron mobile stationné près de l'aéroport d'Amborovy
et enfin des pionniers d'une compagnie du Service Civique
en charge de créer de nouvelles rizières à une centaine de
kilomètres de Majunga.
16Les officiers du bataillon étaient des nationaux, anciens
de l'Armée française, mais ceux de la Gendarmerie émargeaient
à l'Assistance Technique à l'exception d'un jeune
souslieutenant, fraîchement issu de l'Ecole de Melun. C'est par
son intermédiaire que je ferai ultérieurement la connaissance
d'un de ses camarades de promotion, le sous-lieutenant Richard
Ratsimandrava, dont le destin, que nous évoquerons plus loin,
sera tout à la fois historique et tragique.
Peu après mon arrivée, une petite unité de la Marine malgache
s'implantait à Majunga, sous les ordres d'un jeune ingénieur
malgache, rentrant de Brest. Lors des escales de l'un ou l'autre
des deux bâtiments de la Marine malgache, le Tanamasoandro
(<< Doigts des yeux du jour» c'est-à-dire « Rayons de Soleil ») ou
le Mailaka (<< Rapide»), nous recevions à la maison les officiers
de ces navires. Parmi eux se distinguait un brillant enseigne de
vaisseau à l'avenir prometteur, Didier Ratsiraka. Un soir, à
l'issue d'un repas très gai, je l'ai froissé involontairement quand
l'un des convives se lança dans un jeu de contrepèteries. Je me
crus autorisé à en proposer l'une des plus classiques: Madame
Vigée-Lebrun (Madame j'ai le vit brun). Je n'avais pas fini ma
phrase que Didier s'écriait: C'est pour moi que tu dis ça ! Je ne
sais, à ce jour, si l'amiral m'a disculpé.
Tous ces hommes, jeunes et vigoureux, n'avaient guère
besoin de mes soins. Par contre leurs familles pléthoriques et
extensives (qui ne dépaysaient pas le petit breton que j'avais
été) m'accaparaient sept matinées et cinq après-midi par
semaine. Pour autant pas question de vagabonder les samedis et
dimanches après-midi, pas plus qu'entre le coucher et le lever
du soleil car j'étais de permanence 24 heures sur 24 et 365 jours
par an. A ce rythme et sur la base d'une soixantaine de patients
par jour, je ne tardai pas à pouvoir assurer ma consultation sans
l'aide d'un interprète.
Premiers travaux: la filariose lymphatique
Peu après ma prise de fonction, je contactai les pharmaciens
du laboratoire de l'hôpital pour leur proposer mes services. En
17conséquence et avec l'accord des autorités compétentes, la
responsabilité partielle des paillasses de parasitologie et de
bactériologie me fut confiée. L'Institut Pasteur de
Tananarive organisant un stage de bactériologie en janvier
1964, la décision fut prise de m'y envoyer. Sous la férule
d'André Dodin, mes progrès furent très sensibles. Ce fut
aussi l'occasion de mettre au point une technique originale
de correction des questions de concours d'assistanat par le
biais d'expédition de bandes magnétiques enregistrées (les
cassettes n'existaient pas encore).
Mais ce stage fut surtout une opportunité remarquable
d'initier une collaboration dans le domaine de la recherche
biomédicale. Edouard Brygoo et André Dodin avaient mené
plusieurs études sur la filariose lymphatique à Madagascar,
maladie responsable de lymphangites chroniques qui
aboutissent à des éléphantiasis des membres, des seins ou
des bourses qui ont fait le bonheur des illustrateurs de
traités de médecine tropicale. Le Nord-Ouest de
Madagascar paraissait indemne de ce fléau alors que tous
les éléments de la chaîne épidémiologique semblaient
réunis pour que la maladie s'y implante: présence du
parasite chez les immigrés comoriens, présence d'une des
meilleures espèces de moustiques vecteurs à savoir Culex
pipiens fatigans, présence d'une population locale
(Sakalave et Tsimihety) réceptive et enfin des conditions
favorables de température (oscillant autour de 26°C) et
d'hygrométrie (en moyenne de 80 p. cent) pendant une
grande partie de l'année.
André Dodin m'incita à tenter de réaliser, dans des
conditions expérimentales, le cycle d'évolution de la filaire
de Bancroft en utilisant des Culex pipiens fatigans de
Majunga. Mon expertise parasitologique théorique allait
devoir se confronter aux réalités de l'expérimentation.
C'était motivant mais ce qui l'était moins c'était le cadre
rudimentaire de mon infirmerie de garnison. Trouver des
porteurs de filaires serait tâche facile mais comment se
procurer, identifier, élever le moustique vecteur. Il ne
pouvait être question de créer un insectarium. Guy Chauvet,
18entomologiste médical et maître de recherches de l'Orstom à
Tananarive, eut la bienveillance de me dispenser ses
meilleurs conseils.
De retour à Majunga, je me mis à l'ouvrage. C'est à la
louche, dans une fosse septique mal entretenue que je pus
recueillir des larves de moustiques. Une loupe binoculaire
portative me permit d'identifier les larves de l'espèce
recherchée et de les collecter dans des bacs émaillés que je
coiffai d'une cage, en tulle moustiquaire garnie d'un
manchon. L'élevage se déroula dans un box ombragé et
ventilé du local des douches dont le bac rempli d'eau devait
assurer une atmosphère humide favorable. Après l'éclosion
des adultes, il fallait attendre 24 à 48 heures pour disposer de
femelles fécondées, les seules qui soient soumises à la
nécessité de prendre des repas sanguins.
Parmi mes militaires originaires de la Côte Est où la filariose
est endémique, je trouvai sans difficulté trois volontaires
porteurs dans leur sang d'embryons de filaires ou microfilaires.
Gratifiés d'un doux somnifère, ils s'endormirent sous des
moustiquaires hermétiques où furent lâchées nuitamment les
moustiques femelles. Au petit matin, ces femelles bien
gorgées de sang furent récupérées. Mes trois patients
bénéficièrent d'un traitement antiprurigineux par voie orale,
doublé de l'application locale d'une pommade apaisante.
Il fallait maintenir les moustiques femelles en survie
pendant au moins 14 jours, pour leur permettre d'assurer
aux embryons de filaires, éventuellement absorbés, leur
développement jusqu'au stade de larves infectantes et leur
migration au niveau des glandes salivaires, conditions de
base pour que la piqûre d'un moustique puisse transmettre la
maladie à un nouvel hôte. Sur 75 femelles gorgées, 72
survécurent. La dissection des glandes salivaires permit la
mise en évidence de larves infectantes chez 24 d'entre elles.
Ainsi les Culex pipiens fatigans de Majunga se révélaient
expérimentalement capables d'assurer le développement
des microfilaires jusqu'au stade infectant. La publication
concluait: Tout semble donc réalisé pour que se crée
à Majunga un foyer de filariose lymphatique. Jacques
19Prod'hon, parasitologiste de l'Orstom qui sera un de mes
collaborateurs à la fin des années 70, fit une enquête à Majunga,
quelques années après cette expérimentation. Il constata que le
foyer redouté s'était bel et bien constitué, faute de mise en
œuvre de moyens efficaces de lutte anti-moustiques en milieu
urbain.
Avec l'équipe de l'Institut Pasteur de Tananarive, nos
travaux ultérieurs sur la filariose lymphatique ont porté sur
l'étude des perturbations des immunoglobulines chez les
patients, partiellement corrigées par les traitements antifilariens.
Il nous est apparu cependant qu'il était nécessaire de pouvoir
disposer d'antigènes plus spécifiques avant de poursuivre dans
cette voie.
A la poursuite d'un mollusque malicieux
L'Evolution des espèces fut un terrible génocide: toutes les
espèces inadaptées à leur environnement ont disparu, soit 99
pour cent d'entre elles. Les parasites, eux, ont tenté de tirer leur
épingle du jeu. En effet, qu'est-ce qu'un parasite sinon un
inadapté qui trouve chez l'hôte qu'il colonise les enzymes qui
lui manquent. C'est ainsi que les vers intestinaux, qui ne
peuvent survivre dans la nature, pullulent là où l'hygiène fécale
fait défaut car leur cycle de développement est des plus
simples: les œufs pondus dans l'intestin et expulsés sont
ingérés directement par l'hôte suivant. Bien des parasites
doivent faire face à des cycles plus complexes. Le métabolisme
de l'hôte définitif qui héberge ces parasites adultes ne convient
pas au développement des formes larvaires. Ainsi l'embryon de
la filaire de Bancroft ne se développe que chez le moustique,
hôte intermédiaire qui se charge ensuite d'inoculer la larve
mature à l'homme, son hôte définitif.
Pour des vers comme les schistosomes, I'hôte intermédiaire
est un mollusque aquatique. Les parasites adultes se
complaisent chez l'homme dans les veinules des systèmes
digestif ou urinaire. L'œuf embryonné traverse les parois des
veines et des émonctoires et est expulsé dans la nature par les
20selles ou les urines. Cet œuf ne peut éclore qu'en milieu
aquatique et, dans ce cas, l'embryon ou miracidium pratique
la natation à l'aide de cils vibratiles. Il lui faut rencontrer
et pénétrer un mollusque d'eau douce bien spécifique pour
initier son cycle de développement. Dans les conditions
favorables, un seul miracidium donne naissance à des
milliers de larves infectantes que le mollusque relâche
dans l'eau quelques semaines plus tard. Ces larves nagent
grâce à une queue active et fourchue d'où leur nom de
furcocercaires. Leurs proies, dont elles traversent activement
la peau, sont les enfants qui jouent dans les mares, les
lavandières, les riziculteurs, les pêcheurs, les pasteurs
menant leurs bêtes à l'abreuvoir.
Les schistosomes, découverts en 1851 au Caire par Theodor
Bilharz, provoquent des dégâts sévères du système digestif
incluant le foie ou du système urinaire incluant les reins. La
bilharziose digestive est due à Schistosoma mansoni et la urinaire à Schistosoma haematobium. A travers le
monde, le nombre de patients infectés par ces parasites est
estimé à 150 millions.
Edouard Brygoo s'était intéressé à la malacologie ou
étude des mollusques. En 1960, en collaboration avec
André Capron, volontaire de l'aide technique, il avait
découvert le mollusque hôte intermédiaire de S. mansoni
à Madagascar. Par contre, l'identité du mollusque en
cause pour S. haematobium posait problème. En Afrique
orientale, le rôle de Bu/inus forskalii avait été établi mais
cette espèce à Madagascar refusait de s'infecter tant dans la
nature qu'au laboratoire. Edouard Brygoo me confia donc la
mission d'explorer la pénéplaine du Nord-Ouest. Ma
première cible fut logiquement les rizières de la compagnie
du Service Civique implantée près de Marovoay (<< plein de
crocodiles») le long de la Betsiboka. Les bulins de l'espèce
forskalii ne faisaient pas défaut mais ne consentaient pas à
émettre des furcocercaires.
C'est dans ce contexte que l'épouse d'un gendarme de la
brigade de l'aéroport d'Amborovy vint me consulter avec
son bambin de trois ans pour me signaler une anomalie: son
21petit garçon ne pissait pas rouge comme les autres enfants.
Une enquête sur le terrain me révéla que les enfants de
l'école d'Amborovy souffraient d'hématuries et pratiquaient
assidûment des jeux aquatiques dans les mares (matsaboro)
environnantes. Botté et ganté, j'explorai les rives de ces mares
qui hébergeaient des bulins de l'espèce liratus dont certains
émettaient des furcocercaires. Je ne manquai pas d'en informer
aussitôt mon maître Brygoo. Mon enthousiasme fut douché.
Ce bu lin était bien connu pour émettre des cercaires de
schistosomes d'oiseaux mais n'avait jamais été apte à assurer
le cycle de S. haematobium dans son laboratoire.
André Dodin m'avait confié l'essai d'un nouvel
antibilharzien enfin efficace (voir irifra) et ma réputation de
thérapeute de la bilharziose avait franchi les frontières de mon
oppidum. C'est ainsi qu'un matin, je reçus la visite d'un pilote
d'Air France qui présentait des hématuries. La découverte
d'œufs du parasite dans ses urines posait le diagnostic.
Mais où avait-il pu s'infecter? Aucune erreur n'était possible,
il connaissait le petit « étang» près de l'aéroport où il s'était
baigné une seule fois. Les rives de ce matsaboro recelaient
de très nombreux Bulinus liratus et ceux-ci émettaient des
quantités remarquables de furcocercaires. Les certitudes de
mon maître furent ébranlées. Je lui fis parvenir des spécimens
de mollusques et de furcocercaires et en retour il m'expédia des
souris blanches et des hamsters que j'inoculai par voie
intrapéritonéale. Quelques semaines plus tard, la découverte de
Schistosoma haematobium adultes chez les animaux inoculés
nous confirmait la réalisation du cycle du parasite chez notre
mollusque.
Mais pourquoi ces bulinus liratus d'Amborovy
acceptaientils de jouer un rôle qu'ils avaient antérieurement refusé
d'assumer? L'intuition naturaliste d'Edouard Brygoo permit
d'élucider ce petit mystère. Ce mollusque était-il bien de
l'espèce liratus? Le pape de la malacologie, le professeur
Mandahl-Barth de l'Université de Copenhague, fut mis à
contribution et résolut l'énigme. Oui, les bulins des collections
d'eau d'Amborovy possédaient bien une coquille identifiable à
l'espèce liratus mais des détails de leur anatomie interne
22révélaient qu'ils appartenaient en fait à l'espèce Bulinus
obtusispira (cqfd).
A la demande d'Edouard Brygoo, j'entrepris alors et menai à
bien des études sur la biologie de ce mollusque dans ses gîtes
naturels, qui permirent de poser les bases pratiques des
protocoles des enquêtes malacologiques. La région du bas
Mangoky, au sud-ouest de Madagascar, fut la première à
en bénéficier lors de sa mise en irrigation pour un vaste
programme de culture du coton.
Essais d'un nouvel antibilharzien enfin efficace
En dépit du nombre élevé de patients et de la gravité des
bilharzioses, nous ne disposions depuis des lustres que de
vieilles thérapeutiques, à base de sels d'antimoine, peu efficaces
et très toxiques. Après une cure d'injections intramusculaires
quotidiennes de dix jours, il fallait marquer un temps de repos
pendant les dix jours suivants avant de proposer la seconde cure
si l'état du foie, des reins, du cœur et du cerveau le permettait.
Cette seconde cure, hélas, se révélait bien souvent insuffisante
et une troisième cure ne pouvait être envisagée qu'après une
nouvelle et longue période de repos. Bref, c'était une galère tant
pour le patient que pour le médecin.
En 1963, le laboratoire pharmaceutique suisse Ciba avait
confié à l'Institut Pasteur de Madagascar l'expérimentation, sur
des lémuriens, d'une nouvelle molécule, le nitro-imidazole,
répondant au nom de code de 32-644 BA. Les résultats
encourageants de cette expérimentation avaient conduit le
laboratoire Ciba à procéder, chez l'homme, aux essais des
phases I d'innocuité et II d'activité en milieu hospitalier. Ces
épreuves furent favorables et Ciba sollicita à nouveau l'Institut
de Tananarive pour l'essai clinique de phase III. André Dodin
me remit des comprimés fractionnables à prendre par voie
orale, matin et soir pendant sept jours selon une posologie
adaptée aux poids de patients dûment explorés au préalable sur
le plan biologique. Je pus traiter ainsi une quarantaine de
bilharzioses urinaires et une dizaine de bilharzioses digestives.
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