A l'épreuve du capitalisme

-

Livres
199 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Si l'anthropologie économique n'a plus la visibilité qu'elle a pu avoir en tant que champ constitué, force est de constater que "l'économie", sur les terrains océaniens, n'a pas cessé d'intéresser les anthropologues, indissolublement liée désormais à la question du changement social. Le Pacifique est une aire idéale d'investigation pour donner à voir la variabilité des formes prises par les transformations consécutives à la rencontre entre des modes de production différents.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2007
Nombre de visites sur la page 9
EAN13 9782296429901
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

À l’épreuve ducapitalisme

Maquette et mise en page :
Nadia Belalimat,Émilie Jacquemot et Marie Salaün.

www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

© L’Harmattan, 2006
ISBN : 2-296-02513-7
EAN : 9782296025134

Cahiers du Pacifique sud contemporain
4

Textes réunis et présentés par
ChristineDEMMER et Marie SALAÜN

Àl’épreuve ducapitalisme.
Dynamiqueséconomiquesdans le Pacifique

Genèse etTransformationdesMondesSociaux
(GTMS–EHESS-CNRS)

L'HarmattanHongrie
Könyvesbolt
Kossuth L. u. 14-16
1053Budapest

L’Harmattan
5-7,rue del’École-Polytechnique; 75005 Paris
FRANCE

Espace L’HarmattanKinshasa
Fac..desSc.Sociales, Pol.et
Adm. ;BP243, KIN XI
Université de Kinshasa–RDC

L’HarmattanItalia
ViaDegliArtisti,15
10124 Torino
ITALIE

L’HarmattanBurkinaFaso
1200 logements villa96
12B2260
Ouagadougou 12

Cahiers du Pacifique sud contemporain

Collection dirigée parAlbanBensa et Marie Salaün

Cette collection rassemble et publie des travauxen sciences
socialesd'océanistesfrançaisetétrangers.Elle apour objectif
d'aider à la compréhension des transformations actuelles du
Pacifique.Elle est le prolongement du séminaire deFormation à
la Recherche dansl’Aire Océanienne(FRAO) organisé à
l’EHESS, Paris.

Déjàparus:

AlbanBensa et Jean-ClaudeRivierre (eds), 1998,Le
Pacifique,un monde épars.

ChristineHamelin etEricWittersheim (eds),2002,La
tradition etl’État.Églises,pouvoirset politiquesculturelles
dansle Pacifique.

Isabelle Merle etMichelNaepels(eds),2003,Les rivages
du temps.Histoire etanthropologie duPacifique.

SOMMAIRE

PRESENTATIONDESAUTEURS

ChristineDEMMER et Marie SALAÜN
INTRODUCTION :ASPECTSDUCAPITALISME

DavidAKIN etJoelROBBINS
INTRODUCTIONAUX MONNAIES MELANÉSIENNES

ElsaFAUGÈRE
L’ARGENTDES MORTSEN PAYS NENGONE

Sandra REVOLON
SUR LES TRACESDES OBJETS WORIWORI, «À
VENDRE».Lesformescontemporainesducommerce d’objets
sculptéschez lesOwa d’Aorigi (EstdesÎlesSalomon)

MarcelDJAMA
MARCHAND?NON-MARCHAND?L’hybridationdes
catégorieséconomiquesen pays kanakcontemporain
(NouvelleCalédonie)

JamesLEACH
VIESET VISCÈRES.Récitsd’extractiond’organes sur la Rai
Coastde Papouasie-Nouvelle-Guinée.

PaulVANDERGRIJP
ENJEUXÉCONOMIQUESET IDENTITÉ CULTURELLE AUX
ÎLES TONGA

AlexGOLUB
DELAVISIBILITÉ ETDELA«FAISABILITÉ».Vers une
anthropologie del’Étatetdelasociété dans l’industrieminière en
Papouasie-Nouvelle-Guinée

LESAUTEURS
DavidAKIN est responsable éditorialdelarevueComparative Studiesin
Societyand History(Cambridge UniversityPress).Ilamené des recherches
historiquesetethnographiquesauxÎlesSalomon.Il travaille aujourd’hui sur
laquestiondugenre etduchangement religieuxauprèsdes populations
Kwaiode Papouasie-Nouvelle-Guinée.Ilest le co-éditeurdeMoneyand
Modernity: State and Local Currenciesin ContemporaryMelanesia(1999)
etachève actuellement un ouvragesur lemouvementMaasina RuleauxÎles
Salomon.

ChristineDEMMERvientd’achever un post-doctoratauCREDO
(Centre de Recherche etdeDocumentation sur l’Océanie).Elle atravaillé,
dans le cadre desathèse,sur les transformations politiquesetéconomiques
dans les réserves kanakes liéesau nationalisme desannées 1980.Elles’est
intéressée ensuite auxconséquences politiquesdel’évolutiondes
perspectives nationalistesdans le cadre desAccordsde Nouméa.Elle a été
amenée, à cetitre, àtraiterdudéveloppementdes thématiqueséconomiques,
foncièresetécologisteschez les indépendantistes.Elle débuteun second
post-doctoraten sociologie del’environnement (stationbiologique dela Tour
duValat).

MarcelDJAMAestanthropologue auCIRAD(Centre deCoopération
Internationale enRechercheAgronomiquepour leDéveloppement).Ses
recherches ont portésur l’étude desdynamiques ruralescontemporainesen
Nouvelle-Calédonie;elles portaient sur lescadres normatifs qui serventde
support oudejustificationàl’élaborationdes politiquesde développement ;
sur lesconditionsdeleur mise en œuvre;enfin sur leur mise àl’épreuvepar
lesacteurs sociaux.Ses travauxactuelsabordent les questions liéesà
l’internationalisationdes politiquesagricolesetenvironnementales, et plus
spécifiquement,laprise encomptepar lesconventionset les institutions
internationales, des peuples indigènesetautochtones.Ilestco-éditeurde
l’ouvrageBiodiversité et savoirslocauxnaturalistesen France(2005).

ElsaFAUGÈREestchercheuse àl’INRA(InstitutNationaldela
RechercheAgronomique.Ecodéveloppement,Avignon).Elle atravaillé dans
le cadre desathèse de doctorat sur les usageset lasignificationdel’argentet
dela coutume à Maré, enNouvelle-Calédonie.Elles’intéresse aujourd’huià
la gestiondela biodiversité(constructiondes savoirs naturalistes,liensavec
les réglementations internationales,modalitésdufinancement privé, etc.) sur

9

plusieurs terrains d’enquête :Nouvelle-Calédonie, Vanuatu.Elle a
notamment publié « La fabriqueidentitaire dans lesIlesLoyauté.Comment
peut-onêtreuncolon-kanak ?»(Ethnologie Française, 4,2002), « Latriple
existence del’argentdans les îlesLoyauté »(Journal desAnthropologues,
90-91,2002).

AlexGOLUBenseignel’anthropologie àl’Université de Hawaïà
Manoa.Ilamené des recherches sur lamine et les populationsautochtones
enPapouasie-Nouvelle-Guinée.Ilasoutenu unethèse de doctoratà
l’Université deChicagoen 2006:Makingthe Ipili Feasible: Imagining
Local and Global Actorsat the Porgera Gold Mine, Enga Province, Papua
NewGuinea.Parallèlementàses travauxenMélanésie,ilcommenceune
recherchesur lescybercafésenChine.

JamesLEACH estchercheurenanthropologie àl’Université de
Cambridge.Ses thèmes sont laparenté,la créativité,lepaysage et l’art,la
questiondelapropriétéintellectuelle etculturelle
enPapouasie-NouvelleGuinée etauRoyaume-Uni.Ilanotamment publiéCreativeLand(2003),
RationalesofOwnership(2004).

Sandra REVOLON enseigne àl’Université de Provence.Sesenquêtesde
terrain sesontdérouléesentre1995 et 2002chez lesOwa d’Aorigietde
SantaAna, deux îlesdel’estdesSalomon.En 2004, elle a également
effectué des recherchesdans lescollectionsd’objets provenantdel’estdes
Salomonde différents muséesenNouvelle-Zélande etenEurope.Ses
travaux portent sur les sculptures owa avectoutes leursdimensions:
historiques,politiques, économiques,religieuses,techniques, esthétiqueset
sémantiques.

JoelROBBINS enseignel’anthropologie àl’Université deCalifornie,
SanDiego.Il s’intéresse aux questionsduchangementcultureletdela
religiondans le Pacifique, ainsi qu’àl’anthropologie duchristianisme.Ila
publiéBecoming Sinners: ChristianityandMoral Tormentin a PapuaNew
Guinea Society(2004).Ilestégalement le co-éditeurdeMoneyand
Modernity: State andLocal Currenciesin Contemporary Melanesia(1999)
etdeTheMaking of Global andLocalModernitiesinMelanesia:
Humiliation, Transformation andtheNature of Cultural Change(2005).

Marie SALAÜN enseigne àl’Université Paris5.Elle est responsable du
projetJeuneschercheurs,jeuneschercheusesdel’ANRLes peuplesdu
Pacifique insulaire etl’État: autochtonie, identité, ethnicité, citoyenneté
(2007-2009).Elles’intéresse àl’histoire coloniale duPacifique etaux
processusde décolonisation.Elle apubliénotammentL’école indigène.
Nouvelle-Calédonie. 1885-1945(2005).

10

PaulVANDERGRIJP enseignel’anthropologie économique,
l’anthropologie del’art, et l’ethnologie del’Océanie àl’Université de Lille-1.
Ilest membre duCREDO(Centre de Recherche etdeDocumentation sur
l’Océanie).Ilanotamment publiéIslanders of the South : Production,
KinshipandIdeologyinthe PolynesianKingdom of Tonga(1993)etIdentity
and Development: Tongan Culture, Agriculture andthe Perennialityofthe
Gift(2004).

ASPECTSDUCAPITALISME
ChristineDEMMER et Marie SALAÜN

Pourquoi un recueil dVanthropologie économique ?

Al'origine de ce projet d’ouvrage,setrouvelesentiment queles
débatsdéveloppésOutre-Atlantique desannées 1940auxannées 1970
autourdela définitiondeséconomies noncapitalistes qui opposaient
ceux qu’onappelaitalors les« formalistes»(avec comme chefsde
file Herskovitz,FirthouencoreGoodfellow)et les«substantivistes»
(principalementPolanyi,DaltonetBohannan), demêmequeles
interrogations sur lelienentresystèmeséconomiqueset systèmes
politiques soulevéesdans lesannées 1970,notammentenFrance,par
desanthropologuesattentifsaux théories marxistes (Meillassoux,
Terray ouGodelier),n’ont plusd’échosaujourd’hui.Pour le dire
autrement,l’anthropologie économiquenesembleplus préoccuper les
chercheurs.Ellen’est plus, en toutcas,unesous-discipline–avecses
enjeux propres –comme ellele futdurantces périodes.Aujourd’hui,
laquestiondu«matériel»(delaproductionetdeséchanges) semble
faireplace à celle des«objets»(leuragency ouintentionnalité,leurs
possibles transformationsetdestinations) notammentdansdes
recherches portant sur lesfirstcontacts(Thomas,1991) ou
l’anthropologie del’art (Gell,1998),voirel’ethnomuséologie
(Bonnot,2002) qui interrogel’objeten tant qu’artefact muséal.

Si la désaffectionapparente, enanthropologie,pour lasphère
économiquenousaparticulièrementfrappées, c’estentre autresen
raisondelaplacequ’elleoccupaitdans les travauxconsacrésà
l’Océanie(Mauss, Malinowski,Firth), ainsi que dansceux réalisés par
desanthropologues océanistes (Sahlins,Godelier)ayant tout
particulièrementanalysé ce champen puisantbienau-delà des terrains
d’enquêtesde cetterégion.
Onconnaît le destindesécritsde Maussetde Malinowski.
Devenusdesgrands modèlesdela discipline, ces textes, chacunàleur
manière,visaientà caractériser les spécificitésdesformesde

12

Christine Demmer et Marie Salaün

transaction dans des sociétés «autres ».Dans la perspectivequia
longtempsété dominante enanthropologie, consistantà chercherà
définir les sociétés non occidentales par toutcequi leurferaitdéfaut
par rapportà «nous»–c'est-à-dire àlesdéfinircomme des sociétés
«sans» :«sansécritur«e »,sansÉtat», «sans marché »… – le
Pacifiqueinsulairesemblait une aireidéale d’investigation.Il
s’agissaiteneffetd’unerégiongéographiquementéloignée,morcelée,
dont lareconnaissancemaritime et la colonisationfurent les plus
tardiveset,pourcertaines zonesde Papouasie, exploréeseulement
dans lesannées 1930.Toutceciconcourraitàrenforcer les sentiments
d’éloignementetd’étrangeté(liésà celuid’archaïsme) qui
prédominaient,particulièrementàl’abord detoutes les sociétés
segmentées.Lesexemples mélanésienset polynésiens ontainsiété
mobilisés pouressentialiseretexagérer la différence entre «eux» et
«nous».Ainsiavons-noushérité de Mauss unensemble de
dichotomies opposant l'échangemarchand audon,l'aliénable à
l'inaliénable,l'indépendantaudépendant,laquantité(leprix)àla
qualité(lerang),les objetsaux sujets, etc. (Thomas,1991:12).De
même Malinoswki (1989), enexagérant le côténon utilitaire et
cérémonieldela circulationdes objetsdans le cadre delakula,
concourre-t-ilàlarendrepour lemoinsa-économique(Ibid.).Sa
descriptiondérogenon seulement totalementaux postulatsdela
théorie classique(l’homo oeconomicusd’A.Smith)derecherche de
maximisationdes satisfactions matérielles qui,sansêtre applicables
terme àterme dans les sociétés noncapitalistes sont toutà fait
compréhensibles parceux qui s’yconfrontent,maisbrouille aussi
l’idée del’existence d’unecertaine formederationalité économique
dansceséchanges.

C’est sur la base dudouble constatdelaparticipationde
l’anthropologie économique duPacifique àl’élaborationdesgrandes
orientationsdela discipline etdel’abandonen l’étatde débats
importants jusque dans lesannées 1970autourdel’économidee «s
autres»quenousavons vouluexplorer le destincontemporainde
cettethématique.Car, en réalité,si l'anthropologie économiquen'a
plus lavisibilitéqu'elle apuavoiren tant que champconstitué,pour
autant,l'économien'apascessé d'intéresser.Plus personnenese
revendique duformalisme, du substantivisme, du néo-formalisme, du
1
néo-évolutionnisme, du marxiste, etc.,mais leprésent recueilde
textes illustrele fait quesubsisteun intérêt réel pour les questions

1
Pour unhistoriquevoir,parexemple,Dupuy,(2001)etWilk,(1996).

Aspectsducapitalisme

13

relativesàlaproduction,larépartitionet la circulationdesbiensetdes
personnes.C’estde ces problématiquesactuellesdont nousavions
envie derendre compte.Sans prétendre àl'exhaustivité,nousespérons
quel'ensemble des textes quenous présentons ici permetderépondre
à cette curiositéinitiale.
Enfait,ilapparaît quelasphère économique, commen'importe
quelle autresphèresociale, estdésormaisabordée àtravers un
questionnement quihantemassivement la discipline depuisdeux
décennies: celuiduchangement social.L’évidence descontactsetdes
dynamiques sociales,souvent niés par les travaux réalisésdurant la
période coloniale(comme dans lesétudes portant sur les situations
antérieures),sontdésormaischosesadmises.Le développementdes
théoriesdelamondialisationa encore accéléré cettemanière
d’envisager lesformations sociales.Pourautant, cette convergencene
préjugepasdelavariabilité desformes prises par la descriptiondes
transformations.Cette dernièrerenvoie à autantdepostulatsde
recherchesur le fonctionnementdes sociétés.Nousallons y revenir.

LVéconomie au prisme du changement social

Si tous les textes présentés ontencommundetraiterdu
changementdeséconomiesduPacifiqueinsulaire,ils visent moinsà
décrire des micro-évolutions trèscontemporaines (au regard des
années voire desdécennies précédentes) qu’ils nes’attachentà
comprendre,sur un plus longterme etdemanièreplusgénérale,la
placequ’y occupel’économie demarché depuis lescolonisations.La
plupartdenoscontributions –encela fidèlesàunetendance générale
enanthropologie– interrogent, au-delà del’étude de cas,soit
l’interprétation indigène des référencescapitalistes,soit lesystème
économiqueinsulaire après l’introductionderéférencesexogènes.Ici,
parmi nosauteurs,seulJamesLeachposelaquestiondela conception
océanienne ducapitalismeoccidental.Pour lasecondeoccurrence,
deux postures serencontrentgénéralement: cellequi s’attachesurtout
àrepérer les«survivances» du modèle économique autochtone et
cellequicherche à décrire au plus près les nouvellesformesdes
économies.Noscontributions seplacent plutôtducôté delaseconde
approche.
Certaines s’attachent peut-êtreplus que d’autresàlaquestiondu
degré d’aliénationdes systèmesanciens,mais laplupart visentà
décrirepourelles-mêmes leséconomiesd’aujourd’huien pointant
aussibien lemaintien ou la disparitionde certainsenjeuxdu passéque
l’apparitiondenouveauxcentresd’intérêts.De ce fait, cerecueil

14

Christine Demmer et Marie Salaün

rassemble des approches dynamistesets’éloigne desanalyses qui
tendraientànaturaliser (voire exotiser) leséconomiesduPacifique
sud.Il nes’agit pas ici, eneffet, demesurer l’écartentrelasociété
d’avantetcelle d’après l’impositioncoloniale.Personnene défend,ni
explicitement ni implicitement,l’idée d’un immobilisme historique
précédent le contact.Toutau plus s’agit-il,pourcertains, desouligner
quenombre devaleurs/normesendogènes subsistentetd’affirmer que
la configuration socialenouvelle emprunte beaucoupàl’ancienne.Le
butaffiché estdepointer lescapacitésde «résistance » desOcéaniens
àun modèleoccidental présenté généralementcommeintrinsèquement
destructeur.Dans lemême esprit,nos textes quifont référence aux
travauxfondateursdel’anthropologie économiquevisantàqualifier
leséconomies océaniennes mettentencauseles modèlesélaborés.
Plutôt que d’évoquer la «pureté » et l’altérité absolue deséconomies
anciennes,ils soulignent la coexistence,par lepassé, de différentes
modalitésd’échanges (don,troc, échangeoù interviennentdes
monnaiesetc.).

Lesdivergencesdeposition surcequi mérite d’êtreprincipalement
interrogé(forme actuelleou survivance) renvoientà deuxconceptions
duchangement socialengénéral.Ici,laperspectivemajoritaireici
reposesur lapossibilité,par l’introductiondenouvelles référenceset
logiques sociales, derecomposer – voirerenverser – l’ordre des
éléments structurant unespacesocialdonné en laissant ouvert le
champdes possibles.L’autreperspectivesous-entendplutôt la
recréationd’un système devaleurs (unetotalité culturelle)davantage
clos sur lui-même.Dans lepremiercas,onadmet que cesont les
individusqui sont porteursde ces logiques ; potentiellement ils neles
partagent pasforcément touteset neleshiérarchisent pasdemanière
identique.Dans l’autre cas,on supposequ’un nouveau système
cognitif composé d’élémentsancienset nouveaux juxtaposés – ou
encoreréévalués les uns par rapportauxautres –estassimilé de
manière équivalentepartoutle groupe.Il nous semblequelapremière
approcheouvrelavoie àune compréhension peut-êtreplusfine et plus
juste dela capacité d’inventivité des sociétés quelaseconde.

Quelques unsdenosauteurs ontabordéle changementdes
économiesduPacifique en suivant les problématiquesdes
développementalistes.Avecles outilsdel’anthropologie,ils
interrogent laviabilité deséconomiescontemporaine.Lesautres
revisitent les notions proposées pardes« grandsancêtres» dela
discipline en revenant sur l’échange–et particulièrement lamonnaie

Aspectsducapitalisme

15

–pour questionneràla fois lavalidité des travaux passéset les
transformationsactuellesde cettesphère.

Les théories du « développement » pour penser un
changement économique viable

C’estàpartirdes interrogations sur lesconditionsd’émergence et
sur la forme actuelle deséconomies océaniennes quese greffela
problématique dudéveloppementdes jeunesÉtats indépendantsdu
Pacifique.Leurséconomies,qui nesont plus uniquement
domestiques,ni totalementcapitalistes,ont-elles une chance de
répondre auxbesoinsdes populations ?L’article de PaulVander
Grijp récapituleutilement les trois modèles théoriques les plus
fréquemment sollicitésdans lesétudes quiabordent laquestion
économiquesouscetangle.L’unde ces modèles présentele
développementen termes positifs, commeunemarcheinéluctablevers
la «modernisation» etconsidère comme des obstacles les références
2
locales .Lesecondmodèlesouligneldéa «pendance »duPacifique
vis-à-visdu mondeoccidental pour y voir là, àl’inverse del’idéologie
précédemmentcitée,unfacteurhandicapant.Enfin,le dernier modèle
envisagel’Océanie commel’une descomposantesd’un« World
System»où toutes leséconomies sonten relation maishiérarchisés
entre ellesenfonctiondeleurdegré d’influence,les ressources
«périphériques» convergeant vers le « centre ».
Au-delà delaquestion utilitaristesous-jacente àla
problématique dudéveloppement (ce dernierest-il possible dansces
petits pays ?),leséconomiesduPacifiquesont perçues, dans les trois
modèles, comme dominées par l’Occident.Encesens, cesapproches
développementalistes rejoignent laposture d’une anthropologie
économiquequi s’interrogesur lesortdela «tradition»(i.e.une
sociétéocéanienne)face àla «modernité »(i.e. unesociété
occidentale).Leséconomies sont moinsdécrites pourcequ’elles sont
effectivementaujourd’hui quepourévaluer lesdégâtscausés par un
capitalisme envisagé àla foiscommetriomphantet trèsétrangerau
fonctionnementdeséconomies locales.Toutefois, etVanderGrijp le
rappelle,les travaux les plus récentscherchent moinsà démontrer la
surdéterminationdeséconomies insulaires par le capitalismemondial

2
Lemodèle MIRABappliqué auPacifiquesud,serait unavatarde cettevision.Ce
siglerésume cequi sont supposésêtreles principauxfacteursdufonctionnementde
ceséconomies« MI »pour«migration», « R »pour«remittance »(envoide fonds),
«A»pour« aide » et«B»pour« bureaucratie ».

16

Christine Demmer et Marie Salaün

ou à insister sur leur incompatibilité avec ce dernier.Ces recherches
analysent plutôt leseffetsconcretsdel’introductiondel’économie de
marché,montrant parexemple en quoicelle-ci s’appuiesurdes
références locales.Notre contributeur,quiatravaillésur
l’entreprenariatdu petit potironà Tonga,montre,parexemple,que
pour s’implanteravec force, cetype d’entreprise a besoinde
médiations relevantdel’universculturel tongien.En l’occurrenceici,
l’entreprenariat,symboleparmid’autresducapitalismemondial, doit
être assumé, depréférence,pardes personnesde haut rang.Cela
conduitVanderGrijpàsouligner quel’aideou les transfertsd’argent
des migrants –facteurs nonendogènes maisdéterminants pour un
développement réussiaux yeuxdesdéfenseursdu modèle MIRAB–
sont lesconditions, certes nécessaires,mais non suffisantes, d’un
développementharmonieux.Cetauteurenvisagemêmelaréussite
d’un membre dela familleroyale commelesigne delapersistance de
l’identitétongienne.Àl’instard’unSahlins quidéfendla
réinterprétationdes logiquescapitalistesàl’aune des logiques
économiques précoloniales (Sahlins,1988),l’auteur proposeune
analyse del’économietongienne–etdesaviabilité– qui tend à
entériner lareproductiondu même dans uncontexte d’innovation.
Mais ilauraitétéintéressantdese demander sicepersonnage de haut
rangnetirepasaussi quelque avantagesymboliquenouveaudeson
rôle de chef d’entreprise.Il s’agitenfaitde déterminer si le cumulde
positions (àpartird’unepratiquenouvelle) peutentraîner leur
valorisationconjointe à Tonga aujourd’hui.
La contributiond’AlexGolub,quantà elle,nerelèvepasà
proprement parlerduchampdesétudes sur le développement,mais
abordeun sujet (l’industrieminière) qui,parcequ’ilconcernela
principale activitéprimaire duPacifiqueservantdepointd’appuiaux
politiquesdudéveloppementdelazone, est largement traité dansce
champ.Chez lui,ni souci (propre auxdébatsclassiquesde
l’anthropologie économique)de décrire cetteindustrieni vraiment
souci (propre aux problématiquesdudéveloppement)depenser les
conditionsdudéveloppementàpartirdu substrat social local.Golub
ambitionneplutôtdemontrer qu’ilest possible deproduireune
anthropologie du politique, en partantd’undomaine économique
crucial pour l’autonomie dela Papouasie-Nouvelle-Guinée.Pource
faire,il s’intéresse àla «productiondu local»par le global,mais
aussiàla constructiondel’Étatàpartirdetoussesacteursconcrets.
Enaffirmant, avant tout,vouloir repenser l’articulation local/global,il
s’inscrit, en un sens, ducôté des préoccupationsdeschercheurs se
réclamantdes problématiques marxistesdans lesannées 1970.S’il ne

Aspectsducapitalisme

17

déduit pas la forme du politique à partir del’économique,ilfait valoir
quelaminen’est pasdisjointe del’État,neserait-cequeparcequeles
«propriétairesfonciers traditionnels»qui sont les interlocuteursdes
compagnies ontétéidentifiés par un processusétatique
d’établissementd’uncadastre coutumier.Il nous sembleque cetravail
défend aussi – par lemodèle dela « faisabilité »plutôt queparcelui
3
dela «visibilité »– une anthropologiemicrosociale dynamiquequi
cherchelesconditionsdelapratiquesocialeplutôt qu’ellenevise à
décrire des règles institutionnelles (oudes sphères sociales)
préétablies.Sonapprochelui permetde contourneraussibien les
présupposésdes théoriesdelamodernisation – voire du« World
System»– que ceuxdela dépendancequi imputent,soitaux
autochtones,soitàl’Occident,les supposés«retards» dans le
développement.Eneffet, avec ceregard,niceux qui sontcensés
incarner la «tradition»(souventassimilésau«local» encontexte
océanien),niceux qui représentent«lamodernité »(doncle
« global») nesontdesentités intrinsèquement« fortes»ou
« faiblese» :lles se façonnentdans un jeudereconnaissances
mutuelleset sont seulement« efficaces» dès lors que ceux qui les
représentent parviennentàse faire entendresur lascènepublique.
Appliqué àl’étude d’unemine enPapouasie Nouvelle-Guinée- qui
commetoutes les minesduPacifiqueinsulaire est unenjeude
souveraineté étatique-,sa démarchepeut permettre de définir le
politique horsdesescadresattendus, en tant quelelieu rassemblant
toutcequi rendunÉtat«viable » économiquement.Aufinal, cetexte
seprésente commeune alternative aux théoriesdudéveloppement
précitées, encequ’il montre comment la figure del’État,parcequ’elle
se compose deréférences issuesd’univers sociauxdivers, autochtones
comme allochtones,nerelèvepasdesclassiques oppositionsentre
traditionet modernité,localetglobal, etc.

Quand lVéconomique se résume à lVéchange : les économies
contemporaines et lVargent

Dès lesannées 1930,lamonnaie, ainsi queson usage dans les
transactionset ses significationsautres qu’économiques, a été au
centre desdébatsenanthropologie économique(Thurnwald,1937 ;
Herskovits,1940).Et surcesujet,là encore,lesexemples océaniens
ont particulièrementétésollicités.Sans parlerdesétudesde casassez
anciennes (cf.Leenhardt:1930), àpartirdesannées 1960,lamonnaie

3
Voir la définitionde cesconceptsdans son texte.

18

Christine Demmer et Marie Salaün

intéresse des anthropologues commeFirth,Connel, Salisbury,De
4
Coppet,Godelier, Panoff, Lemonnier…Les«monnaies
traditionnelles», encore appelées«monnaies primitives»,ont
souvent servidepointd’appuiauxdémonstrations sur l’altérité de
systèmeséconomiques ignorant l’argent.Ilfautdirequ’elles nesont
pasforcément portables, durables, divisibleset sontaussi parfois non
homogènesdans leurforme(animaux, dents,plumes,perles,
coquillages,œufs,nattes,pierres…).Elles n’ont pas non plus
forcément une fonction stable : elles peuventêtreravaléesau rang de
simplemarchandiseou, aucontraire, devenirdes objets précieux
qu’ongardepardevers soi ou quel’ondonne dans le cadre de
relations très précises.En somme, elles n’ont pas toutes les qualités
attribuéesàlamonnaie enOccident.Parailleurs,parcequ’elles ne
sont pas toujours réserve devaleur,parcequ’elles serventaussidans
des transactions ne faisant pas intervenirdesbiens,maisdeshumains
vivants ou morts (dans le cadre de compensations),ouencoreparce
qu’elles neseprésentent pascommeunéquivalentgénéral (mais
seulement partiel)desbiens, elles ont laplupartdu tempsétéutilisées
pour mettre en reliefnon seulement le caractèrenonmarchand de
certainséchanges – voire deséchangesengénéral – maisaussi,par un
exercice d’uneplusgrande généralisationencore, celuidessociétés
concernées.
Au-delà del’interrogation sur lapertinence del’usage du mot
«monnaie »pour qualifier quelquefoisces objets,laquestion qui se
pose alorsestcelle, aucas parcas, d’une définition positive–et non
plus seulementencreux–deséconomies oùcetype demonnaies
circulent,sachant queles propriétésexotiques qu’on leur prêtenesont
jamais toutes réuniesensemble dans un même groupe.Sur un plan très
général,ilestd’usage, depuisPolanyi, d’envisagerceséconomies–et
toutescellesdites«traditionnelles»–comme étantfortement
imbriquéesauxautresactivités sociales.Sicepostulatestaujourd’hui
reprisaussi par une certainesociologiepour l’appliqueraux
5
économiescapitalistesafind’en réduirel’altérité ,il n’endemeurepas
moins vrai quel’étude des«monnaies traditionnelles»peut permettre
d’affiner la définitiondeséconomies qui n’étaient pascapitalistes.En
analysant leurscontextesde circulation,onest poussé àréfléchir plus
avantaux logiquesfondamentales qui régissent les relations sociales
dansdes sociétésconnaissant manifestementdes transactions où

4
Voiraussi lenumérode L’HommeQuestionsde monnaie(2002).
5
Cf. larevue duMAUSS.

Aspectsducapitalisme

19

l’essentiel n’est pasforcément l’objet mais leshumains quiéchangent
ou qui sontéchangés/compensés.

JamesLeachsembleseplacerdans laperspectivequenous venons
d’évoquer,puisquelamise en scène d’unéchangemonétarisélui
permetd’interroger les logiques socialesdeshabitantsdela RaiCoast
enPapouasie-Nouvelle-Guinée.S’intéressantàune formetrès
particulière d’échangemarchand(lavente d’organes),il nevisepasà
décrireseseffets sur le fonctionnementéconomiquelocal.Enadoptant
un regard en miroir,ildonne àvoir les représentations qu’ont les
locauxdu rôle del’argentchez lesBlancs.Au-delà,ilcherche à cerner
leurcompréhensiondes logiquescapitalistes, en vue de décrirele
fonctionnement socio-économiquelocal.L’auteura choisicomme
pointde départdesonétudeson interprétation – morale–erronée
d’unerumeurcirculantalors qu'ilétait sur leterrain: celle du rapt,par
unBlanc, de gensdu pays, afindeleurdéroberdes organes
supposémentdestinésà être expédiésàl'étranger pour yêtrevendus.Il
metenévidenceles lieuxcommuns occidentauxconcernant lavision
négativequ’ont les indigènesd’un monde blancqui serait«puissant»
et«immoral».Ces présupposés vontdepairavecune conception
valorisée del’économielocale comme « faible » et«morale ».Leach
démontrequelesOcéaniens nepartagent pasces représentations.Mais
l’importantdans la démonstrationconsiste àsignifier que,pourautant,
le capitalismen’est pas une chose àlaquelleles insulairesdu
Pacifiquesudseraientétrangers.Plusexactement, cesderniers
peuvent, avecleurs propres logiquesd’échangele comparer –
positivement –à des pratiquesautochtones qui,si l’on suitLeach,sont
similaires.Il montreque, àl’instardu trafic d’organesauquel les
Blancs procéderaient, certainesformesdeviolence etd’extractionde
choses oudepersonnesdeleur milieud’origine,sontàla base de
nombreuses transactionsentre habitantsdela RaiCoast.Si la
marchandise existeici,lemodèle deséchangesdanscettepartie du
monde est toutefoiscentrésur lesrelations sociales.Aussi,tout
commeles« extractions»qu’eux-mêmes pratiquent,levolet lavente
d’organes neseraient pas perçuscomme desactes immoraux.Ce
serait mêmeplutôt un moyend’instaurer une équivalence entre euxet
lesBlancs –etdoncune façond’entrerdansdes relations sociales
croisées.En somme,leshabitantsdela RaiCoast n’utilisent pas les
cadresde compréhensiondu phénomène capitalistequ’on leur prête,
mais recourentàleurs propres logiqueséconomiques pour lejuger.Ce
texteseprésente donc commeuneleçon méthodologiquequi insiste
sur lanécessité d’analyser les« grillescognitives»indigènes si l’on