Algérie mon enfance v(i)olée
224 pages
Français

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Algérie mon enfance v(i)olée

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Description

Ce livre est le récit autobiographique de l'enfance de l'auteur en Algérie entre 1974 et 1987, de sa naissance à son arrivée en France. Née d'un père algérien et d'une mère française, évoluant dans une famille athée, dans un quartier très populaire, elle a subi des viols et d'autres agressions physiques et psychologiques. Ce livre est à la fois un récit personnel mais aussi un regard sociologique et anthropologique sur la société algérienne postcoloniale, à l'aube des années noires à venir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 41
EAN13 9782296466470
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ALGÉRIE
Mon enfance v(i)olée
Graveurs de mémoire

Jean-Paul FOSSET, Histoire d’amour, histoire de guerres ordinaires. 1939 – 1945… Évian 1962, 2011.
Oruno. D. LARA, La magie du politique. Mes années de proscrit, 2011.
Jean Michel HALLEZ, 40 boulevard Haussmann, 2011.
Yvon CHATELIN, Recherche scientifique en terre africaine, 2011.
Pierre REGENET, Ma dernière pomme. De PRETY à Bissey, Chroniques en culotte courte, 2011.
Jean-Paul KORZEC, Dans l’ombre du père, 2011.
Rachel SAMUEL, On m’appelait Jeannine, 2011.
Michel LAPRAS, Culottes courtes et bottes de cheval, « C’était comment la guerre ? », 2011.
Béatrice COURRAUD, Non je n’est rien oublié … Mes années 60, 2011.
Christine BELSOEUR, Une vie ouvrière. Un demi-siècle de parcours militant, 2011.
Jean-René LALANNE, Le canard à bascule, 2011.
Louis NISSE, L’homme qui arrêtait les trains, 2011.
Danièle CHINES, Leur guerre préférée, 2011
Jacques FRANCK, Achille, de Mantes à Sobibor, 2011.
Pierre DELESTRADE, La belle névrose, 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d’un enfant de la guerre. Kabylie (Algérie) : 1956 – 1962, 2011.
Émile MIHIÈRE, Tous les chemins ne mènent pas à Rome, 2011.
Jean-Claude SUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma (Récit), 2010.
Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947, 2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène , 2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé, 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à l’Everest , 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d’un paysan (1925-2009), 2010,
Freddy SARFATI, L’Entreprise autrement , 2010.
L ina B atami


ALGÉRIE

Mon enfance v(i)olée
© L’H armattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55393-4
EAN : 9782296553934

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Un grand merci à ma très chère Anne.
PRÉFACE
La nature a ses monstres, ses
malfaçons, ses impasses.
Roger GAIILOIS, L’Écriture des
pierres


Il a fallu plusieurs faits divers en France pour que le grand public découvre enfin, avec horreur, les conditions de vie ou de survie, des filles dans ce que l’on appelle les cités ou quartiers sensibles. Vitry-sur-Seine en 2002, Sohane est brûlée vive, Marseille en 2004, Gophrane est lapidée à mort, Neuilly-sur-Marne en 2005, Shéhérazade est rescapée après avoir été aspergée d’essence et brûlée vive, Oullins en 2009, Fatima est étranglée puis brûlée par son jeune frère, en 2010, la dramaturge algérienne Rayhana est agressée et aspergée d’essence.
Ces violences faites aux femmes – considérées comme des êtres inférieurs – ont souvent, mais pas exclusivement, pour dénominateur commun : l’honneur et le déshonneur, le Bien et Mal en somme.
Sans oublier les viols collectifs ou tournantes qui se pratiquent en toute impunité – ou presque – au quotidien dans ces zones de non-droit, car peu nombreuses sont celles qui osent en parler et porter plainte. Voici ce que récemment, les accusés d’un viol collectif suivi du décès de la victime, ont lancé à la cour d’assises des Bouches-du-Rhône : « Cécilia, ce n’est pas un viol… dans le quartier y a beaucoup de relations comme ça avec une fille et plusieurs garçons… ça peut choquer, mais pour nous, c’est normal ».
Tous ces crimes ne sont pas seulement de simples faits divers, des cas uniques ou isolés, mais bien des réalités illégitimes aux portes de nos villes ; une réalité si loin, si proche.

Merci à feue Samira Bellil, d’avoir eu le courage de porter plainte contre ses violeurs et d’écrire en 2002 Dans l’enfer des tournantes : un récit courageux où elle nous livre ses années de violence physique et morale à Garges-lès-Gonesse. On peut y lire ceci : « Une fille qui traîne, c’est une pute, donc qu’elle ne se plaigne s’il lui arrive des embrouilles » . Cette phrase résume, à elle seule, tout un système de fonctionnement et de pensée que l’on retrouve dans les cités.
À mon tour, j’ai voulu apporter le témoignage de mon enfance en Algérie, dans les années 70-80, dans une cité, et oser un parallèle avec ce qui se passe sur le territoire français aujourd’hui.
Mais avant je voudrais faire le point avec les partisans de la théorie du ghetto. En Algérie, ma famille et moi ne vivions pas dans un ghetto – au sens propre du terme – et pourtant, en France, la condition de la femme dans les quartiers, n’est qu’une copie conforme de ce que j’ai vécu là-bas en Algérie, avec cette équation qui revient toujours et qui rappelle celle extraite du livre de Samira Bellil citée ci-dessus : une Française – ou une fille émancipée qui regarde vers la modernité – et athée de surcroît, est une pute.

Sans contester ou remettre en question l’état déplorable des banlieues françaises aux tours interminables et tristes, les difficultés rencontrées par les femmes dans les quartiers subsistent bien au-delà des soucis matériels ou financiers, et il me paraît donc très réducteur de voir les choses sous cet aspect uniquement. Le problème n’est pas non plus, et seulement, d’origine culturelle, mais il résulte d’un contexte social infiniment plus complexe. En effet, dans les cités, beaucoup de familles entretiennent une mentalité, un système de pensée et des comportements archaïques, empreints de traditions séculaires rétrogrades. Des familles souvent rurales à l’origine, pauvres et peu, sinon pas, éduquées. C’est ainsi, dans le terrain creux de la régression de la pensée, de l’ignorance et de l’intolérance que prennent racine les obscurantismes de toutes sortes, engendrant la violence gratuite d’un autre âge et la haine envers les femmes, mais aussi envers la société, envers l’ Autre , envers l’inconnu en somme.

Je ne peux évoquer le récit de mon enfance, sans, de façon rétrospective, apporter ma conception sur le sujet. Ayant vécu successivement en Algérie puis dans la cité de la Villeneuve à Grenoble, j’insiste pour dire que mon récit reste subjectif, mais s’appuie des faits strictement réels. Ainsi, le lecteur se doit-il d’être suffisamment perspicace pour ne pas focaliser sur mon expérience, en tirer des conclusions générales. Je ne cherche pas dans ce livre à mettre en avant d’une manière stérile et mécanique, cette opposition entre Orient et Occident ou entre États religieux et États laïcs. Cet ouvrage est juste un témoignage écrit en contrechamp de mon épreuve, de mon drame encore vivant.
Non que je veuille dans ce livre stigmatiser un pays, une religion ou un peuple par des jugements collectifs, mais les faits sont là, et je tiens à les relater dans leur stricte exactitude. Je voudrais avant tout dénoncer cet adage très populaire – donc très répandu – selon lequel une fille ou une femme non vierge et occidentalisée est une pute par essence et tout le monde peut aisément la violer et l’agresser, sans aucune crainte d’être puni, ni par la famille, ni par les proches, ni par la justice ni même par le Dieu auquel on croit. Comme si ne plus être vierge était le signe suprême de non-respectabilité.
À la suite d’un fait divers survenu en France, j’ai entendu à la radio, une mère déclarer, lors du procès de son fils, jugé et condamné dans le cadre d’un viol collectif dans un quartier de la banlieue parisienne, que celui-ci ne pouvait pas être un violeur puisque la fille en question couchait avec beaucoup de garçons. Quelle turpitude ! Cette mère, totalement inadaptée, n’était pas capable psychologiquement et intellectuellement, de comprendre la condamnation, car elle vivait en dehors des règles républicaines françaises. Elle ne pouvait penser qu’avec des codes personnels restreints dictés par son conditionnement, son éducation, son environnement, comme le veut une logique implacable basée sur le mythe de la virginité et de l’honneur, une superstition devenue une réalité scientifique, une donnée qui va jusqu’à l’emporter sur le droit.
En somme, elle n’était pas capable d’avoir une opinion en dehors de celle de son groupe communautaire, de ses traditions. Elle laissait place à des idées les plus délirantes admises comme inéluctables par son environnement. Cette mère ne pouvait même pas imaginer que son fils ait pu provoquer un mal définitif, sa logique étant enfermée dans son appréciation personnelle des faits et son esprit soumis au fanatisme. Là se bornait son horizon. Cette régression des idées et les actes de violence associés sont souvent dus à une incohérence éducative culturelle et civique.
Le constat est donc le même ici et là-bas : la jeune femme qui veut prendre une autre voie dans les quartiers est aussitôt victime de son entourage – direct ou indirect – non encore affranchi des traditions, des superstitions et des dogmes.
Pour moi, femme et libre penseuse, le rejet et la dénonciation de ces attitudes ou automatismes faussement culturels, ces archaïsmes de la pensée, ces hypocrisies sociales que certains intellectuels, sociologues et ethnologues considèrent comme essentiels à la culture populaire, à la différenciation et à la construction des peuples en oubliant ces dérives, sont une évidence, une obligation et un devoir. Cette puissance pernicieuse des coutumes et de la religion est pareille à un poison qui ne tuerait pas, mais immobiliserait la réflexion et la conscience de soi. Ces absurdes obsessions séculaires s’infiltrent insidieusement dans l’inconscient d’un groupe ou d’une communauté entraînant tout ce rigorisme moral et cette vision irrationnelle du monde.


Honte donc à ceux qui prétendent défendre ces comportements sous couvert de sociologie, voire d’ethnologie et donnent une coloration socioculturelle à des actes intolérables. Il est temps que la justice se substitue au droit du plus fort dans des zones de plus en plus sclérosées, où évoluent des codes anachroniques qui ont valeur de droit, des règles manichéennes plus ou moins autoproclamées de justice. Et quand cessera-t-on de parler de relativisme culturel ? Car il ne s’agit nullement de culture, mais bien des traditions archaïques intolérables surtout dans un pays civilisé et moderne tel que la France.
En France, on est comme sans armes, comme affolés par toute intervention pouvant être considérée comme raciste ou ethnocentrique, comme une dominance occidentale dangereuse. On a peur de voir, par rapport à des mesures fermes et radicales, des associations protester au nom de la liberté des traditions et autres offensives communautaristes.

La liberté de chacun commence là où s’expriment son individualité et son intelligence, loin des modèles et des déterminismes. La culture ne peut s’exprimer quand il y a aliénation du libre arbitre de l’individu. Et la modernité, la civilisation et l’intelligence doivent nous permettre de choisir librement un mode de vie et des idées en fonction des facteurs qui font écho à nos émotions, à notre perception du monde et non en fonction de notre lieu de naissance ou à l’origine de nos ancêtres ?

La notion de racisme ne peut exister que pour qui croit encore à la notion de race. Pour ma part, l’espèce humaine est unique et le fascisme commence quand une culture et une religion s’imposent à l’autre par la force et la violence. Les races et la notion de sang n’existent que dans notre imaginaire et n’ont aucun fondement scientifique.
La vraie parenté n’est pas celle du sang, mais celle de l’âme et des sentiments disait Gogol. En effet, bien loin d’un idéal communautarisé, notre individualité, nos idées, nos pensées, ne doivent en aucun cas être inhérents à nos origines parentales – comme si le sang avait un message autre que biologique –, encore moins de notre origine ethnique, mais ils sont bien le fruit de nos rencontres, de nos expériences et nos besoins.
Ainsi, à ceux qui m’accusent de faire tort à ma communauté, je réponds que je ne fais partie d’aucune communauté. Je refuse les murs que certains érigent et derrière lesquels ils s’enferment pour mieux cultiver les haines.
Ce livre-témoignage ne peut pas seulement s’incarner dans les mots. Il est aussi pour moi un exutoire. Mon expérience algérienne m’aura offert, par réaction, une vision bien plus que dépréciative de la religion et des traditions et fait de moi un être insoumis à toute forme d’aliénation et de contrainte. J’ai peut-être inconsciemment transformé, mon expérience en conscience (André Malraux). En contrepartie, je n’aurai jamais le courage, l’esprit de décision, l’assurance et la joie de vivre auxquels j’aurais aimé avoir droit. Je ne suis pas une écrivaine. Ce livre est simplement une extension de mon langage étouffé et il me permet, par l’évocation, une certaine reconstruction de moi-même. J’aurais aimé avoir reçu toutes ces expériences comme un cadeau de la vie et pouvoir vous les relater comme un voyage extatique et exotique, une leçon ethnologique totalement objective sans jugement négatif, mais la violence, physique et psychique ressenties et vécues durant ces années, ont dépassé les limites de mon seuil de tolérance. Mon enfance en Algérie a emporté l’enfant qui était en moi et le printemps lumineux de ses précieuses années. Des afflictions ont creusé ma profonde mélancolie, ont bafoué ma dignité, détruit et avili mon image. Elles ont forgé une personnalité sombre, solitaire, à la sensibilité extrême, empreinte de tourments lointains, de peurs injustifiées qui m’épuisent, m’oppressent et qui me poursuivront probablement jusqu’à la fin de ma vie. Vais-je un jour me départir de ma méfiance et de mon attitude défensive ?
CHAPITRE 1
Appelée initialement Bône, Annaba depuis le 16e siècle doit son nom à la présence importante de jujubiers dans la région. La ville au climat chaud et tempéré est située au pied du massif de l’Edough à proximité de l’embouchure de l’Oued Seubouse, non loin de la frontière tunisienne. Il y reste encore les traces de la longue présence romaine à travers le site archéologique d’Hippone avec son forum, son théâtre antique, ses ruines et ses pans de murailles. D’après ma mère, je suis venue au monde à dix mois, donc avec un mois de retard. Quoi qu’il en soit de cette vraie – fausse anecdote, le 18 novembre 1974 à 21 h 30, dans cette ville portuaire au nord de l’Algérie, un humain à l’aspect pileux d’un singe est né. Pourquoi donc dans cette zone géographique où il fait pourtant si doux en cette saison, la nature a cru devoir me revêtir de ce disgracieux lanugo ? D’une façon plus générale et physiologiquement parlant, pourquoi est-ce paradoxalement au Sud que les femmes sont les plus hirsutes ? Ma mère me disait avoir eu honte en voyant cette créature poilue qu’elle venait de générer. Ses aveux prononcés à mon adolescence avec une pointe d’humour, n’allaient qu’en rajouter à mon anxiété latente, mêlée à ma quête frénétique d’absolu, le tout bercé par une mélancolie chronique et teinté d’un souci morbide de moi-même avec des épisodes d’autopersécution et de dysmorphophobie.
Ma mère a eu honte en effet du regard des autres sur moi, amis et famille de mon père, qui attendaient avec impatience ce premier enfant de mes parents. Je devais être un garçon d’ailleurs selon des prédictions à la ficelle faites à ma mère par une voyante. Ce genre de prédictions populaires consistait à enrouler à l’extrémité d’un en suspension, un poids – une pierre par exemple – et à tenir l’autre extrémité du fil entre le pouce et l’index et, selon le tracé du balancement, des ronds ou des lignes horizontales, on sait s’il va s’agir d’une fille ou d’un garçon. En ce qui concerne mon frère, la même voyante prédira à mes parents une fille.
Je suis donc née tellement velue que mes sourcils n’en faisaient qu’un, partant d’une tempe à l’autre en ligne presque droite. Quand ma mère m’a raconté cela nous étions en France, dans son pays puisqu’elle est française, dans une banlieue-cité, une H.L.M construite pour les gens comme nous, pour la plupart en provenance du Maghreb ou d’Ailleurs, sans ressources, une majorité sans travail. Nous y vivions mon frère, ma mère et moi, sans mon père qui se refusait encore à quitter son emploi de mécanicien dans l’aviation civile en Algérie, pour finir disait-il, au trois-huit ou pire, sans emploi. Et pour en revenir au miroir maternel et au récit de mes premières heures en ce monde, ce sentiment de honte et de dégoût porté sur moi par ma mère dès les premières heures de mon existence, ont provoqué un rire chez elle et moi. Rares ont été les moments de joies et de rires partagés avec ma mère et il a fallu que ce soit un sujet de cet ordre pour nous lier exceptionnellement, un bref instant. Ce qui explique pas mal de choses et avec le temps, du recul et quelques notions de psychologie, je me rends compte combien cette bévue et ces mots frustes et inconséquents, n’ont fait qu’accélérer et amplifier un processus de destruction de moi entamé bien en amont, dans cet autre pays et pour des raisons d’un autre ordre.
Voici donc l’histoire vraie de mon enfance, avant notre installation dans la banlieue de Grenoble en 1987, dans le quartier de La Villeneuve, galerie de l’Arlequin plus précisément. Il y a une certitude, je n’ai jamais eu envie de retourner à Annaba, plus de vingt ans après notre arrivée en France. Il n’y a qu’en rêve où parfois je renoue avec la ville, dans des lieux familiers, j’erre seule, peut-être à la recherche de détails oubliés, de ma vie, qui débuta là.
CHAPITRE 2
Ma mère n’a jamais été, à proprement parler, douce ou tendre, mais je dirais de préférence gentille et calme. J’ai par conséquent grandi en ignorant de sa part toute caresse, mot doux, baiser ou autre signe ou manifestations maternelles. Par contre, j’ai vu très tôt tous mes désirs exaucés, c’était non une mère, mais une espèce de fée qui m’avait mise au monde. Une fée servile qui ne voulait jamais d’histoires et autres désagréments. Je crois qu’elle n’aimait pas assez les enfants – et les gens en général – pour leur résister, leur faire face et les aider à grandir ; elle optait alors facilement pour la soumission et s’évitait ainsi les conflits et interactions pourtant si nécessaires au développement d’une personnalité au minimum équilibrée et aux relations humaines en général.

En Algérie, elle a, avant d’enseigner la langue française dans des collèges, occupé un poste de directrice de maternelle. C’est là où s’est déroulée ma première inscription préscolaire.
Parfois, en sortant de la maternelle, mon père m’attendait et m’emmenait chez l’épicier du coin acheter des deglet-beida, des dattes très sèches et dures, d’un beige très clair, couleur sable et dont je raffolais. Elles étaient vendues dans de très larges sacs en chanvre. Plus hauts que moi, les sacs m’impressionnaient et sur la pointe des pieds, j’en regardais le contenu si convoité, si apprécié et rien qu’à les apercevoir mes papilles salivaient – et salivent encore – comme le chien de Pavlov.
Avec ma mère, à la pause de midi, nous sortions faire, dans ce quartier très populaire autour de la maternelle, quelques courses alimentaires pour le dîner. Des vendeurs à la tirette sur les trottoirs étalaient sur des draps quantité de babioles made in France telles que les savons Lux, du maquillage de supermarché, des jeans et autres vêtements à la mode dans l’Hexagone. Certains jours, on trouvait même des bananes et souvent elles étaient vendues très vertes à un prix exorbitant. Les bananes qu’on ne trouvait qu’ici au marché noir étaient en quelque sorte le second or jaune ou comme on l’appelait ici, le caviar algérien.
Un jour, à la pause de midi, avec ma mère alors que nous étions en train de flâner dans le quartier, une diarrhée subite et incontrôlable s’est emparée de moi. Ma mère s’est alors précipitée dans la première boutique de vêtements pour m’acheter une culotte de rechange, un slip plus exactement. Je m’en souviens parfaitement, il était d’un rouge écarlate.

Sur les trottoirs de ce pays aligné alors sur le modèle soviétique se vendait tout ce qui était fabriqué en dehors des États socialistes associés commercialement avec l’Algérie de ces années soixante-dix. Ce marché au noir, parallèle au circuit de distribution traditionnel, était fortement réprimandé ; aussi y avait-il toujours les guetteurs et quand tous les vendeurs pliaient leurs draps et partaient en courant, c’était que la police n’était pas bien loin. Ma mère ne leur achetait jamais rien, car comme nous venions une à deux fois l’an en France, mes parents en profitaient, à ce moment-là, pour faire le plein et rapportaient un tas de choses, même des aliments interdits tels que les pâtés de porc totalement prohibés et proscrits. Le halouf (porc) était considéré comme une viande illicite.
À cette époque, dans l’école maternelle où travaillait ma mère, je me rappelle ce matin-là, quand notre maître a eu soudain cette idée hors du commun et assez humiliante : vouloir nous sentir les fesses à la suite d’un gaz lancé par un élève, en plein cours. Heureusement, le coupable trouvé dans la première rangée m’épargna la suprême humiliation !

C’est également dans cette école que la cuisinière, qui était voyante à ses heures perdues, avait annoncé à ma mère un héritage quand elle aurait dans la cinquantaine – elle a eu en effet un héritage en 2006 à cinquante-neuf ans à la mort de ma grand-mère –. Et surtout, elle lui avait révélé l’existence d’un autre enfant vivant loin de l’Algérie. Choc pour ma mère qui tenait l’histoire de Pierre, son premier enfant, secrète, afin d’épargner à mon père la mauvaise réputation. Nous sommes là encore en présence de cette notion d’honneur et il aurait été malvenu que ma mère, française, vînt en Algérie avec cet autre enfant illégitime, qui n’était pas de mon père. Pierre était donc resté en France avec ma grand-mère. Ma mère, enceinte de moi, a quitté la France pour l’Algérie avec mon père. Là, ils se sont mariés et je suis née.

Quand j’ai eu quatre ans, j’ai commencé à choir sans raison apparente dans la rue et ailleurs, un peu partout. En fait, mes jambes me lâchaient et je me retrouvais souvent par terre. On a diagnostiqué des rhumatismes dus à un manque de calcium, mais surtout de vitamine B12 et on m’acheta en pharmacie un sirop purement de synthèse et extrêmement sucré. J’adorais ce liquide épais et liquoreux au goût délicieux, intraduisible. J’ai commencé, du coup, à m’en autoadministrer et cet abus me fit perdre des cheveux et c’était surtout visible sur mon extrémité crânienne. Mais cela cessa net à l’arrêt du traitement.
Inquiétés par mes chutes brusques et régulières qui perduraient, mes parents m’ont finalement emmenée chez le docteur Aronica, le médecin de famille, un Français qui habitait près de la Place d’Armes dans le centre-ville. Il leur a conseillé pour remédier à tous ces symptômes, que l’on m’opère des amygdales – ou tonsilles –, car il y avait, selon lui, une corrélation évidente entre les chutes répétitives et cet organe lymphatique de la gorge.

Nous avons dû aller une première fois à Constantine pour un examen en vue de l’opération et ce jour-là, à l’hôpital tout le monde parlait de ce bébé décédé après avoir aspiré un pois chiche par le nez. La route qui menait à Constantine était très belle, montagneuse et extrêmement sinueuse. Plus on approchait de la ville, plus les tunnels creusés dans la roche se multipliaient et s’allongeaient, avec quelque chose de fantastique.
Mon opération a eu lieu en hiver et le matin très tôt, nous sommes arrivés à l’hôpital public de la ville de Constantine pour ce que je croyais être une simple prise de sang. Avec ma mère, nous étions dans une salle immense où nous nous sommes assises. Une infirmière est arrivée pour me faire une piqûre au pouce de la main droite. Prise de panique, je me suis mise à crier et me suis enfuie du bâtiment. À l’extérieur, en larmes je me suis jetée dans les bras de mon père qui, assis tranquillement sur une murette, fumait sa cigarette en attendant que ça se termine. Ma mère et l’infirmière sont venues me récupérer pour m’emmener dans un autre lieu, encore plus grand et plus triste. C’était un endroit froid et désolé, d’un blanc qui tire vers le bleu, rempli de lits métalliques, vides, de grands lits en fer qu’on imaginerait bien sans matelas et boulonnés au sol. Même pas la lumière puissante d’une ampoule qui m’aurait, en m’aveuglant, épargné ce spectacle digne d’un film de guerre américain des années cinquante, les blessés en moins. On m’a allongée sur l’un d’eux et quelques infirmiers sont venus en renfort pour me tenir bras et jambes. Afin que je n’aie plus à voir la seringue, ils ont eu l’idée de me piquer dans le cou en me plaquant la tête du côté opposé. Ils ont commencé à me pomper du sang, mais brutalement j’ai levé les bras et j’ai tout arraché. J’étais couverte de sang. Pour la troisième tentative, l’équipe médicale employa du renfort et m’immobilisa sur le lit ; je subis alors dans le cou, la piqûre tant redoutée.

Après cet épisode, on m’a conduite dans un hall où déjà plusieurs personnes attendaient sur un unique banc qui faisait la longueur du hall. C’était moi qui étais maintenant assise au bout du banc, ma mère à mes côtés. Après quelques, minutes un infirmier est venu avec une compresse que je devais laisser sur ma langue. Je me rappelle le goût bizarre de l’éther dans ma bouche, du goût étrange de ce tissu chirurgical et de son effet anesthésiant immédiat. Puis on m’a appelée, désigné la direction que je devais suivre et me voilà partie seule vers ce qui allait être la salle d’opération. Deux médecins de type asiatique – des Chinois, car l’Algérie socialiste coopérait beaucoup avec la Chine – m’allongèrent sur ce grand lit et l’un d’eux me demanda d’ouvrir la bouche. Juste le temps de voir le baisseur de langue et de sentir s’engouffrer sans douleur une pince métallique dans ma gorge, que l’acte chirurgical — l’amygdalectomie — était déjà terminé ! Je devais me relever et c’est dans le moindre détail que me je revois, minuscule, debout, face aux deux médecins, dans cet univers monochrome, du sang ruisselant avantageusement de ma bouche et l’un d’eux qui me présente une coupelle cylindrique en verre ou gisaient deux minuscules billes de chair : mes amygdales. Puis avec une grande amabilité, ce dernier m’a demandé d’aller me nettoyer dans la salle de bain qui se trouvait dans une pièce mitoyenne qu’il me désigna du doigt. Seule, devant ce lavabo, que j’atteignais à peine, j’essayais en vain de faire cesser le sang, de cautériser la plaie, avec de l’eau et un peu de sel mis à ma disposition. Le temps dans cette petite salle de bain avait perdu toute sa rationalité. Il y avait une dilution démesurée de l’instant dans cet espace étroit et intemporel.

Quelques instants plus tard, je me suis retrouvée dans un lit de ce même hôpital avec mes parents à mon chevet. Par sécurité, un médecin leur a expliqué qu’il fallait que je reste au moins quarante-huit heures ici. J’ai fait de suite savoir à haute voix que je désirais quitter les lieux. C’est alors que mon père proposa au médecin que nous nous installions à l’hôtel juste en face de l’hôpital. Le médecin acquiesça.
L’hôtel était sombre, mais joli, un Riad d’influence andalouse avec au niveau du sol, le zellige (petit carrelage) représentant des tableaux multicolores, avec un jardin orné d’un assortiment d’arbres et d’arbustes : des orangers, des oliviers, des palmiers dattiers, des plantes odorantes comme le jasmin, la rose ou encore des plantes grimpantes comme le lierre ou la vigne. Au centre de tout cela, une jolie fontaine. Notre chambre avait une petite fenêtre, côté rue avec l’hôpital en premier plan, mais la cour intérieure l’éclairait de haut en bas. Elle se trouvait au premier étage et donnait directement dans le patio. Quelle merveilleuse convalescence que d’être plongée dans l’harmonie de ce lieu digne d’un conte oriental !
J’ai passé mes deux jours de convalescence ici, avec mes parents et comme il m’était très douloureux de déglutir, ils m’ont nourri exclusivement de petit lait, le L’Ben qui était à la fois nutritif, régénérateur et surtout liquide.

Le jour du retour à la maison, il s’est mis à neiger et comme ceci était très rare en Algérie, nous nous sommes arrêtés en bord de route pour profiter de ce rare et joyeux spectacle de la nature. J’ai couru dans l’étendue blanche et avec mon père nous avons fait une bataille de boules de neige. Ma mère d’un naturel plutôt passif et peu expressif, préférait de loin, nous regarder nous agiter, prise dans ses pensées, l’air impassible. En presque treize années en Algérie, je ne reverrai la neige qu’une seule autre fois, mais pas une vraie neige, un mélange entre giboulées de saison, grésil et grêlons.

À presque cinq ans et malgré mon jeune âge, mes parents ont estimé, pour des raisons pratiques – ma mère ayant été mutée en tant qu’institutrice dans une école plus proche de la maison dans les hauteurs de la ville – que je pouvais entrer en première année, l’équivalent du CP. Le statut de ma mère faisant que cette dérogation leur fut facilement accordée.

Ma première année scolaire, je l’ai passée donc dans une école proche de la plage, à cinq minutes de la maison. Je me rappelle dans le moindre détail mon parcours en solitaire pour me rendre dans cette nouvelle école ; en sortant de l’immeuble qui faisait face à la mer, je le contournais par la droite, traversais la rue puis longeais le grand boulevard de la Révolution parallèle au boulevard du Littoral. Ce dernier délimitait la mer de la ville dans le sens de la longueur avec ses jolies maisons toujours verdoyantes, embaumées et fleuries dès les beaux jours, de roses, œillets, mimosas, tulipes, pensées ou lilas pendants. Juste après la grande boulangerie, dite moderne, je prenais à droite la petite rue calme. Je ne manquais jamais au passage d’acheter chez le vieux monsieur, un beignet au sucre à demi emballé dans un papier gris-blanc et assez rigide qui tel un buvard, s’imprimait au contact du beignet, d’une multitude de ronds huileux de tailles différentes. Je regardais avec attention, comment il me préparait le beignet dans le moindre de ses gestes toujours précis, répétitifs, automatisés. Ce vieil homme, dont il m’était difficile de donner un âge, tenait un boui-boui, de quelques mètres carrés, un endroit exigu, mais fonctionnel qui ne contenait que sa friteuse, sa petite table, sa pâte, son pot de sucre et lui-même. Les clients restaient sur le trottoir. J’adorais venir là avec mon père même quand je n’avais pas école, car comme moi, il adorait ces beignets, ces friandises sucrées et frites, toujours chaudes, bulbeuses et enrobées de cristaux de sucre blanc. Je n’ai pas oublié le visage de cet homme et je me demande s’il est toujours là, à faire ses beignets. Non, il est probablement mort.
J’ai retrouvé par hasard, presque les mêmes beignets et leur fameux goût, dans un autre boui-boui légèrement plus grand dans le quartier Saint-Michel, à Paris. Mais pas frais et réchauffés, ils avaient comme perdu de leur grâce. Ils n’avaient plus ce goût légèrement acidulé et ce croustillon, deux critères qui faisaient leur valeur unique.
Le temps de terminer mon beignet et je me retrouvais dans l’école, un peu plus loin sur la gauche dans une autre petite rue ombragée. À la fin des cours, je rentrais souvent avec une camarade de classe – dont j’ai oublié le prénom et le visage – qui habitait une villa sur le boulevard de la Révolution, juste à côté de la boulangerie moderne. Cette boulangerie, à l’instar d’une autre plus en amont du boulevard de la Révolution, faisait de la pâtisserie et des pains de tradition française, notamment les fameux et non moins écœurants, mokas, ces gâteux ronds recouverts de crème au beurre et parsemés sur les bords, de vermicelles arc-en-ciel. Il m’arrivait de rester un peu chez ma copine avant de rentrer à la maison.
Dans notre classe, je me souviens de cette élève qui avait toujours les cheveux imbibés d’huile d’olive et noués dans un bas nylon beige. Pour les avoir, disait-elle, raides et soyeux.
C’est au cours de ma première année dans cette école, lors d’un sprint mixte en E.P.S (sport) que je suis arrivée en deuxième position alors que j’étais bien partie pour arriver première. Tout simplement parce que je me suis retournée peu avant la ligne d’arrivée avec cette curieuse idée de voir ce qui se passait derrière moi et de mesurer la distance qui me séparait de mon concurrent. Je n’ai pas oublié cette phrase lancée par ma maîtresse à mon arrivée : « Quand on court, on ne se retourne pas pour voir qui est derrière. Tu as failli gagner même contre les garçons ! »
Une leçon de la vie en somme, car d’une façon générale, porter une attention excessive à l’action nuit à l’action. « Si la pensée se fixe sur un point, l’énergie s’étiole » (Le samouraï Yagyû Munenori).
Ce jour-là, j’en m’en suis beaucoup voulu, car je n’aimais pas perdre, sans pour autant être amoureuse de la compétition. Mais quelque part, j’étais assez fière de moi en arrivant tout de même deuxième dans cette course mixte.
Toujours pendant cette même année scolaire, il s’est produit ce tragique accident qui a coûté la vie à deux élèves de la classe. Alors qu’ils jouaient en bas de leur immeuble, une partie du mur s’est effondré sur eux. La fille, je ne la connaissais pas vraiment, par contre le garçon, dont j’ai oublié le prénom, je le connaissais bien puisqu’il était déjà en maternelle avec moi. Il était gentil et souvent il me faisait rire, car il s’amusait à faire des sons amusants avec ses doigts et sa bouche, des sortes de joyeux borborygmes. Ce garçon charmant au doux visage clair et au cheveu noir et lisse, avait pour nom de famille, un nom d’oiseau, Boulboul (nom scientifique du merle à ailes grises). Ma mère qui le connaissait puisqu’elle dirigeait la maternelle où nous étions auparavant, lui et moi, m’a dit ceci quand elle a appris sa mort : « C’est triste il était gentil ce garçon en plus il avait un joli nom… je crois que ça veut dire colombe ».
Quelques jours plus tard, avec mes parents nous sommes passés devant l’immeuble en question qui était dans la prolongation du boulevard de la Révolution, en direction des plages, un axe que nous empruntions assez régulièrement. Mon père qui conduisait ne s’est pas arrêté devant l’immeuble. J’ai quand même eu le temps d’observer la façade droite effondrée de cet immeuble pourtant très récent et au sol, un amas de briques et de béton, comme après un bombardement ou un séisme. Je n’ai pu détacher mes yeux de ce désolant spectacle et alors que notre voiture avançait sur le boulevard et que nous nous éloignions du lieu de l’accident, je gardais désespérément les yeux rivés vers le lieu de la tragédie. Personne ne parlait dans la voiture. Une tristesse irrésistible m’envahit ; triste à l’idée de ne plus voir la tête rigolote de Boulboul chaque jour en classe et de le savoir mort si brutalement, enseveli sous un mur en béton.

Alors que je devais avoir dans les six ans, j’ai accompagné ma mère à son travail, dans cette école primaire, celle que j’appellerai en haut de la colline et où je serai scolarisée quelques années plus tard. Je m’étais assise au fond de la classe et m’occupais à dessiner. Puis en fin d’après-midi, le directeur est venu frapper à la porte et ma mère dut quitter la salle quelques instants. Sur un ton de plaisanterie, elle me confia sa classe, me demanda de prendre sa place derrière le bureau et de veiller à ce que le silence règne le temps de son absence. Honorée par ce nouveau statut improvisé et très glorieux, face aux grands, j’ai pris très fièrement place derrière le bureau, une règle métallique en main et à l’affût du moindre chahut. La classe était maintenant sous ma haute surveillance. Un garçon qui depuis le matin ne cessait de faire le zouave et de perturber le cours a été le premier à se manifester. Tout a commencé par des rires puis des brimades à mon égard. D’un ton très autoritaire, je lui ai donné l’ordre de s’asseoir. Ce qui a eu pour effet, de l’exciter encore plus et voyant qu’il n’obéissait pas, je suis descendue de mon estrade et je me suis dirigée vers lui d’un pas ferme, la règle à la main. Arrivée devant lui, je l’ai violemment frappé à la tête avec la lourde règle, ce qui provoqua un silence dans la salle. Le sang a commencé à couler de la blessure ouverte. Ma mère arriva à ce moment-là et fut affolée devant ce spectacle. Je ne me rappelle pas la suite donnée à cet incident si ce n’est que l’année suivante ma mère ne travaillait plus dans cette école, moi j’y étais par contre inscrite. Je ne crois pas qu’il y ait eu corrélation entre le départ de ma mère et l’incident.
J’ai revu ce garçon cinq ou six ans plus tard, non loin de chez moi. Il n’avait pas trop changé et je l’ai immédiatement reconnu, lui aussi d’ailleurs. Il avait toujours sa bouille de cancre et ses cheveux blonds bouclés. Il m’a juste relaté l’incident, le sourire en coin, d’un ton presque trop aimable, sans la moindre rancune, ni ressentiment à mon égard, puis il a continué son chemin. Je ne l’ai jamais revu.
Après ma première année scolaire, j’ai passé les deux années suivantes dans l’école à côté de l’hôpital. Arrivée un jour beaucoup trop en avance, je n’avais rien trouvé de mieux que d’aller faire un tour dans la décharge de l’hôpital qui se trouvait sur le trottoir à l’angle d’une impasse et juste en face de l’établissement scolaire. C’est ainsi que j’ai fait la découverte merveilleuse de tout un arsenal de matériels médicaux : perfusions, pansements, seringues, gants en latex, pochettes et tuyaux gorgés de sang. Mon intérêt s’est porté sur ces derniers et c’est en les manipulant que leur contenu, pas vraiment coagulé, se déversa sur mes mains et sur ma blouse scolaire.

Pour accéder à l’école qui se trouvait à environ quinze minutes à pied de la maison, deux possibilités s’offraient à moi, deux chemins étaient possibles : soit par le boulevard de la Révolution en prenant la direction des plages, puis arrivé au niveau de la boulangerie, il me fallait tourner à gauche, prendre la deuxième rue à droite et l’école se situait en haut de la montée, juste en face de l’hôpital ; soit en prenant une petite rue parallèle au boulevard, en tournant à gauche et non à droite après le bloc A. C’était plus joli de passer par là, puisque je traversais des rues calmes bordées de belles villas arborées et fleuries et j’évitais ainsi le bruit de la circulation. De plus, cela me permettait l’hiver d’admirer les mimosas, me frotter aux branches les plus basses pour en sentir les fleurs et me parfumer de leur essence et j’arrivais à l’école la pointe du nez jaune, auréolé de particules de pollen. Au printemps, j’appréciais ce parcours d’une grande beauté avec les fleurs qui déployaient comme par magie leurs odeurs, leurs couleurs et presque leur sonorité. Celles-ci débordaient largement des grilles des maisons. Je croisais alors des roses de toutes sortes, elles s’appelaient : Monica, violette et au parfum puissant, Lady Like, reconnaissable à son dégradé jaune-orangé et dont l’extrémité des pétales était d’une couleur plus soutenue, presque rouge, et à son odeur légèrement acidulée, c’était ma préférée…
Mais bien d’autres fleurs et plantes encore jalonnaient mon parcours : laurier rose, jasmin, lilas, œillets, chèvrefeuille, et glycine rose et blanche. J’aimais parfois faire une halte pour me régaler du précieux suc de ces dernières qui se trouvait au centre de la fleur. Pour l’extraire, il fallait tirer minutieusement sur une tige imbriquée dans le cylindre. Peut-être eût-il mieux fallu pour moi sucer celui des fleurs de Lotos – fleur dont le pouvoir légendaire est d’ôter à celui qui la mange, toute mémoire du passé – pour conjurer mon chagrin et fuir la réalité. Mais nous étions en Algérie et non chez les Lotophages. De mon vécu ici, rien ne peut plus s’effacer puisque trop de choses m’ont marquée au fer rouge, de la violence physique à la violence psychique.

C’est un matin alors que je me rendais à l’école en prenant ce fameux trajet que j’ai reçu une pluie de pierres et d’insultes faisant référence à mes origines françaises. Peut-être était-ce un des élèves de l’école qui connaissait mon parcours. Les pierres étant de tailles considérables, j’ai eu si peur que j’ai couru sans halte, une course panique jusqu’à l’école où je suis arrivée à bout de souffle et suis restée tremblante le restant de la journée. Depuis lors, j’évitais la tangente par les chemins de traverse. Adieu le parcours botanique, maintenant je me voyais condamnée à passer par le boulevard de la Révolution, bruyant et sans charme.
Cela étant, j’y ai trouvé un autre avantage, moins bucolique soit : l’achat régulier d’une demi-baguette chaude que je mangeais le restant du chemin jusqu’à l’école.
Mais arrivera le temps où je ne mangerai plus de pain tellement il était devenu, en quelques années, un véritable dépotoir. En effet, en plus de sa composition classique, à savoir de la farine, de l’eau, de la levure, du sel et de l’eau, on y trouvait dorénavant la présence d’une multitude d’éléments allogènes tels des pièces de monnaie, des cafards entiers ou en partie, des queues de rats, ainsi qu’un nombre impressionnant d’objets non identifiés. Le pain me répugnera tellement à la fin que rien que de le voir, il me donnait la nausée et cela perdurera encore en France, bien après notre départ d’Algérie, mais ce dégoût finit par s’atténuer jusqu’à disparaître définitivement.

Beaucoup d’élèves prenaient le boulevard, car c’était l’axe principal pour aller à l’école primaire, mais aussi au collège, celui où j’irai après la sixième, les deux étant mitoyens.
De cette école primaire à côté de l’hôpital, j’ai surtout le bon souvenir de ma maîtresse : une jeune femme très belle, d’une indicible délicatesse, avec beaucoup de grâce dans le visage et dans les gestes.
Le français était étudié dès la seconde année du primaire et c’est lors d’une dictée avec cette maîtresse que j’ai dû écrire pour la première fois le mot Monsieur. Je l’avais orthographié phonétiquement : Meussieu. Cela m’avait extrêmement gênée de devoir corriger et remplacer mon mot par un autre, dont la prononciation différait de l’écriture. Ce mot, au même titre que le mot ovovivipare – que j’avais découvert dans un jeu de cartes – sera pour moi, une véritable curiosité linguistique, un mot clé que je rangeai instantanément dans la catégorie des mots qui me plaisaient. En fin d’année, et comme je devais ne plus revenir dans cette école, j’ai voulu lui faire un cadeau, une chose que je n’avais pourtant jamais faite, mais qui s’est imposée à moi comme par instinct ? J’ai cherché parmi les livres de ma mère le plus discret en taille. Ce fut Les fleurs du mal de Charles Baudelaire aux Éditions de la N.R.F, à la couverture couleur mauve et blanche, non cartonnée. Mais une fois le livre dans mon cartable, je ne savais comment le présenter et entre mes cahiers, le livre resta jusqu’au dernier jour de classe où je le tendis à ma maîtresse non sans rougir de honte. Je voulais être sûre de n’avoir plus à la revoir après ce geste. Mais voilà qu’elle me lança d’une voix douce et posée, me regardant avec tendresse : « Merci… mais je l’ai déjà ! »
Je suis repartie avec mon livre, déçue par ce mauvais choix et encore sous l’émotion.
Deux ou trois ans années plus tard alors que je me trouvais chez Fouzia, professeure d’université et amie de mes parents, je devais revoir cette maîtresse puisqu’elle était une ancienne élève de Fouzia. Elle me reconnut et moi, peut-être par timidité, me souvenant de mon cadeau manqué, je fus quelques secondes paniquée à l’idée qu’elle puisse y revenir et faire allusion en public à cette histoire de livre que je voulais secrète. Fort heureusement, à ma grande satisfaction, elle se contenta de me saluer avec un joli sourire, sans plus.

Lors de ma troisième année de primaire – il y en avait six en tout en Algérie et non cinq comme en France – toujours dans cette école à côté de l’hôpital, j’ai commencé à fréquenter Karima, la voisine du bloc B, une fille disgracieuse qui portait des lunettes aux verres très épais. Ma mère l’avait rebaptisée par cette onomatopée : Cot Cot . En effet, elle se plaçait toujours sur son balcon et m’interpellait sans cesse pour des commérages en tout genre et parfois jusque tard le soir. Alors parfois, lassée de ses nombreuses interpellations et de l’entendre potiner à l’autre bout de mon balcon, je faisais mine de ne pas regarder vers la gauche. Je percevais alors du coin de l’œil, le tiers supérieur de sa silhouette qui s’agitait dans des mouvements circulaires et dégingandés, quand toutefois, elle ne poussait pas des bruissements étranges m’invitant à la rejoindre. Car malgré nos blocs distincts, nos balcons étaient mitoyens. En dehors du temps passé à parler sur le balcon de tout et de rien surtout, on se voyait rarement audehors, dans le quartier.
Il a fallu que l’on se retrouve une année durant, dans la même classe, c’était dans cette école à côté de l’hôpital. C’est alors que j’ai découvert l’autre visage de ma voisine de balcon. L’une des premières méchancetés de Cot Cot a été de me faire déguster des orties alors que nous étions devant le portail fermé de l’école en attendant la reprise de cours. En Algérie, il était très courant de consommer des plantes diverses, sauvages et comestibles pour leurs bienfaits et leurs goûts comme la harcha, cette plante herbacée à la tige tendre et croquante, le chardon à glu, qui contenait une espèce de chewing-gum très sucré que certains mastiquaient à longueur de journée, et bien d’autres végétaux encore.
Cela dit, quand Cot Cot me conféra son adoration pour cette plante qu’était l’ortie et me proposa de partager sa part, je ne pouvais imaginer un instant que celle que je connaissais à travers nos bavardages de balcon depuis assez longtemps, puisse me faire le moindre mal. Elle me conseilla pour une meilleure appréciation de l’arôme, d’engloutir plusieurs feuilles à la fois. Bien évidemment, dans l’instant qui suivit, une douleur intense dans la bouche puis dans l’œsophage m’enflamma et prise panique, je pouvais à peine parler. C’est alors que Cot Cot éclata d’un rire perçant que j’ai reçu tel un : Mange ça Jocrisse !
Devant la grande porte en fer ce fut la risée générale. Le portail de l’école s’ouvrit heureusement à ce moment-là et je me précipitai dans les toilettes où je tentai vainement d’apaiser les flammes endogènes en buvant de l’eau froide, ce qui provoqua l’effet contraire.
Quelques jours plus tard, pour s’excuser, m’a-t-elle dit, Cot Cot me fit cadeau d’un stylo à bille, un cadeau que j’ai accepté. Mais après une semaine, elle me réclama ledit stylo.
Le lendemain, alors que je lui avais rendu l’objet dans un état impeccable, elle proclama que j’en avais abîmé le ressort du mécanisme interne et étant donné sa valeur, ceci allait m’engager à une rétribution financière conséquente. À partir de ce jour, et un an durant perdura le racket. C’est un dépouillement intégral de tous mes biens qui commença avec cette histoire de stylo à bille. Cot Cot me réclama dans un premier temps une liste de tous les jouets et jeux que je détenais, puis après un choix minutieux et rapide, elle me fit sa propre sélection. Puis ce fut mon argent qui partait dans ses poches. Je devais lui faire don de toutes mes richesses, en toute obéissance. Pour arriver à ses fins elle utilisait une formule simple et pratique : « Si tu parles, je dirai à ton père que tu as abîmé mon stylo et comme il vaut une fortune, ton père te tuera ! »
Comme j’avais le pressentiment que mon père ne croirait pas un mot de mon histoire puisqu’il n’avait pas la preuve de mon innocence et par peur d’être battue et punie par lui, j’ai cédé aux demandes expresses et comminatoires de Cot Cot. Forte dans l’art de manipuler, perfide et pernicieuse, elle jugeait mes dons toujours trop modestes en comparaison à la valeur de son stylo. Sous forme de moratoire, mes jouets passaient donc facilement de mon balcon vers le sien et parfois même elle se tenait en bas de l’immeuble et exigeait à haute voix que je les lui lance. Une fois même, elle s’aventura dans notre bloc et se pointa devant ma porte. Elle voulait voir ma dernière acquisition : un poussin que mon père m’avait offert la veille. Elle s’empara du minuscule et frêle animal, cette douce boule jaune à laquelle j’étais déjà très attachée et alla le jeter dans le vide-ordure, ce lieu sordide, sombre et puant où fut par ailleurs retrouvé il y a quelques mois, le cadavre d’un nouveau-né, emballé dans un sac plastique. Le vide-ordure se situait dans un étage inférieur et intermédiaire, dans une minuscule pièce. Il fonctionnait avec un système de trappe à clapet métallique derrière lequel un tuyau central faisait circuler les déchets à travers les étages. Les ordures finissaient leur course et venaient s’échouer au sous-sol dans une benne, en une montagne de détritus.

En larmes je dévalai les escaliers espérant récupérer intact mon poussin dans les sous-sols de l’immeuble, dans la décharge centrale du bloc C où la puanteur m’assaillit. Je fus vite rejoint par Cot Cot qui, amusée, me regardait, le petit animal mort entre mes mains, au milieu des tas d’ordures, dans ce lieu humide, sombre, fétide aux murs squalides. J’ai été très bouleversée et fortement marquée par les conditions brutales de cette mort et une tristesse indéfinissable me rongea plusieurs jours durant, me noyant dans un désarroi sans trouver de réconfort. D’autant que cet événement me plongea quelques années en arrière quand mes parents, lors de notre premier voyage dans le Sahara, m’avaient offert un fennec que nous avions amené chez nous, dans notre appartement. Ce pauvre animal extirpé de son milieu naturel, s’était le soir même de notre retour à Annaba, « suicidé ». Mon père l’avait laissé sur le balcon et le lendemain matin il n’y était plus. En contrebas gisait son cadavre que j’apercevais du sixième étage. Quelle triste fin pour cet animal qui n’avait nullement sa place dans un immeuble, un contresens total ? Je n’oublierai jamais mon vulpes zerda, mon petit renard des sables avec ses très longues oreilles, son nez assez allongé et ses fines moustaches.

Pour en revenir au racket et à Cot Cot, c’est ma mère qui constata avant mon père la diminution impressionnante de mes jouets et autres objets. J’ai dans un premier temps prétexté les avoir perdus, mais un jour, mon père, qui se doutait maintenant de quelque chose, a surpris une de nos transactions et intervint vivement ne ménageant pas ses mots envers Cot Cot qui s’enfuit effrayée. Je dus tout raconter — sauf en ce qui concerne mon argent de poche et mon père m’ordonna de ne plus adresser la parole à cette fille. Depuis lors, je n’ai plus jamais eu à souffrir de la langue venimeuse de Cot Cot, ni de ses sarcasmes et autre quolibet. Elle cessa net son racket, mais par contre continuait à réclamer que je vienne discuter sur le balcon et me parler, toujours et encore, de la vie des gens de l’immeuble avec son lot des ragots divers et histoires en tout genre.
C’est aussi durant cette même année de cla