Au pays de la parole

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Le Grappaf se situe à contre-courant des certitudes portant sur l'infériorité des cultures orales d'"hommes sans histoire". Ses membres de tous horizons se sont réunis autour de cet ouvrage pour parler de la famille africaine, des tradithérapies, ainsi que de cultures et traumas.

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Date de parution 01 avril 2012
Nombre de visites sur la page 22
EAN13 9782296489424
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Psychanalyse & traditions
présente

AU PAYS DE LA PAROLE

Des psychanalystes en Afrique

La famille africaine

Thérapies africaines

Traditions

Traumas

*

© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96968-1
EAN : 9782296969681

AU PAYS DE LA PAROLE

PRÉFACE

Dr. Y.Kaufmant
Président fondateur du GRAPPAF

Il y a vingt cinq ansdéjà que le Grappaf existe,vingtcinq ans
que despsychanalystesélèvesdeLacan, font scandale en allant
surle continentafricainsans se prendre pourdescolons,sans se
prendre
pourdesensorcelésoudesinitiés,sansjouerlesanthropologues, ni lesmissionnaires, ni lesexploiteurs,simplement
départisdetoutpréjugé, detoutethéorietoute faite, avec, dans
leurbesace, entoutetpour tout, leurDésirdesavoir.
Toutestparti d’unevisitetouristique, à Niamey, ouplutôtd’une
conversation amicale entre Zika MahamadouDamoure, cherau
cœurde Jean Rouch etYvesKaufmant: que ce cherDamoure
désigne lespsychanalystescomme expertsenDjinnésasemé le
germe d’une curiosité inextinguible. Il a fallu toutefois une autre
rencontre pourque cette curiosité deviennerecherche et
s’institutionnalise : c’estauBaobab,restaurantAfricain chic de Paris,
autourd’un buffetque Judith Millera poussé Anne-Marie
Kaufmantà concrétiserce qui n’étaitjusqu’alorsqu’une
ébauche,soitcréer surle continentAfricainun groupe derecherche
psychanalytique. A cette époque, le Grappaf n’avaitque deux
membres, ce qui n’a pasduré : le Grappafs’estd’emblée inscrit
sousl’enseigne de la Rencontre :rencontresderue,rencontres
de brousse,rencontres universitaires,rencontresde hasard ou
de désirontpeuà peuétoffé le groupe autourd’un
intérêtcommun : lavéritésubjective, etl’Inconscient.

Il nousa falluapprendre l’usage de la parole : il a falluque nous
renoncionsà la parole-message, à la parole quiva droitaubut,
pourapprendre que,surce continentafricain, lavérité
estcontenue danslescontours, les replis, leslongueursde ce quise dit.
Cela n’estpasallésansmal :tel ou teltoubab, impatienté de la
longueurdespalabres, a dûquitterplusque la place qu’il
occupaitdanslevillage,sonstatutde psychanalyste en Afrique. Tel
autreravalaitla position de l’homo africanusàun purbesoin,
corrélé aumanqueréel, ce quiselon lui, bannissait toutdésirde
ce noircontinent. D’autresencorese demandaientquel intérêt
pouvaitavoirla publication d’un entretien avecun
psychanalyste ivoirien, élève de Lacanretourné en Abidjan etouvrantà
la population locale le champ de la cure analytique en acceptant
deshonorairesen gallinacés. Peuà peu toutefois, le groupe a
grandi,s’estenrichi de membresaussi dissemblables
socialementqu’on peutl’être, aussi prochesque possible dansleur
rapportà lavéritésubjective : de grandsmomentsontémaillé notre
cheminement: «Merci, nous a dit un jour un psychiatre sénégalais,
par ailleurs Présidentde l’Assemblée Nationale Sénégalaise, de nous
permettre enfin, contrairementauxcolonisateurs, de penser selon nos
traditions». Un guérisseurMalien,unN’Doëpkatsénégalaisont
demandé àtel ou tel d’entre
nousd’êtresapiteursdansletraitementdesujetsmalades. Un guérisseurBurkinabé nousa
affirmé la fonction dupaiementcomme essentielle audémarrage du
processusde perte de jouissance inhérentà la guérison du
symptôme. Un guérisseurSénégalaisa défini lasuccession des
générationshumainescommerendue différente de
lareproduction à l’identique parl’interposition entre mère etenfantd’un
élément symbolique. Toutcela n’a été possible qu’à nous tenir
éloignésd’un certain nombre d’orientations: pasquestion en
effet
- De jouer, comme beaucoup, lesmaîtres en Psychanalysevenant
évangéliserdes terresFreudiennementvierges.
- De nousinspirerde l’abordsuperficiel etmodélisé de certains
anthropologuesqui n’ont rien à faire de lasubjectivité.
- De croiretoutcomprendre, en
jouantauxinitiésetauxguérisseursen oubliantque,si les structuresdu symptôme, de
lavérité etdu sujet sontlesmêmesd’un continentà l’autre,
lesarticulationslangagières sont souventà ce pointéloignéesqu’il faut

pours’y repérer recouriràunesorte de glossaire.
- D’alleren Afrique envoyeurs touristiquesoucoloniaux,
venantensuivantde nombreusesgénérationsdetoubabs,
chercherce qu’ilspeuvent rapporterchezeux…
Le Grappafseveutl’héritierde ceuxqui ont su, en Afrique,se
faire élèves: le ProfesseurColomb, Edmond etMarie-Cécile
Ortigues, Jean Rouch, Maurice Dores sontquelques-unsde ceux
qui nousontinspiré dansnos recherches. Ce que nousavons
appris, nousen avons renducompte, detoutes sortesde
manières surlespublicationsque nousavonsfaites un peupartout:
Synapse,Nervure,l’Aneetencore beaucoup d’autresparmi des
publicationsétrangères: auSénégal, auBenin, auMali par
exemple. Mais surtoutdanslarevue que nousavionscréée
initialement sousletitre :”Y a-t-il un psychanalyste dans la
pirogue”, puis, à partirde l’an2000jusqu’à présent, dansla
Collection “Psychanalyse et Traditions” cheznotre
éditeurparisien l‘Harmattan.
Un cycle d’échange plusque d’enseignementa lieudepuisde
nombreusesannées
1- à Dakar,sous une forme oùl’abord de la clinique à abouti à
une convention inter-universitaire entre ParisVIII (département
de Psychanalyse) etCheikh Anta Diop (Chaire de Psychiatrie). Le
séminaire estannuel, il a lieula premièresemaine de décembre
et se complète de nombreuxéchangesdestagiaires
2- à Ouagadougou, oùnotreséminaire interactif a
lieuannuellement, la premièresemaine de mars, là encore avecune
dimension inter-universitaire
3- Enfin à Paris,rue de Navarin, depuis1995 jusqu’à2010.
4- De nombreuxfilmsontétéréalisés, à l’impulsion duDr.
Kaufmantconcernantpourl’essentiel lespratiques
traditionnellesdesoinsen Santé Mentale en Afrique (Guérisseurs de Fous au
Congo, Adama, Folie en société)oùl’impactdesconstructions
symboliques traditionnellesafricaines surles
symptômespsychiquesprésentéspardespatientsfrançais. “Notre Paris-Dakar,
de l’autre côté, la folie etla sagesse.”
Et surtout, des travaux se poursuivent, centrésparl’étude des
pratiques traditionnellesdesoinsensanté mentale,
desguérisseursauBurkina Faso, auMali, etauSénégal. Dans un proche
avenir, des travauxébauchésen côte d’Ivoire, auCongo, au

Benin, auTogoseront reprisdèsque les situationspolitiques
localesle permettront.
En notre époque oùla morgue etl’impérialisme
intellectuelreleventlatête enrelayantlesidéologies totalitairesdéfuntes, le
Grappafsesitueradicalementà contre-courantdescertitudes
portant surl’infériorité desculturesoralesdes“hommes sans
histoire”.
Le Grappaf pense que l’infatuation occidentaletrouvera,un
jour, àserectifierà la lumière de lavérité africaine.

Dr.YvesKaufmant,
Psychiatre des Hopitaux, Expert judiciaire, Psychanalyste,
Chargé de cours à l'Université de Paris.

^^^^^

AU PAYS DE LA PAROLE

INTRODUCTION

De la parole, au “parlêtre” ou de S.Freud à J. Lacan

L’inconnu, l’obscur, font très souventpeurauxhumains, ainsi
“l’Inconscient“n’est-il pasabordable parla pensée cartésienne,
celle qui donna naissance aux sciencesmodernesde la matière.
Que cesoitl’inconscientfreudien oulacanien, celui-ciressortde
la définition d’unprocessus primaires’opposantàunprocessus
secondaire: deuxlangagesdifférents, qui n’en fontqu’un, celui
duParlêtre. Substratum detouslesdiscours, la parole humaine
procède ainsi de lasymbiose de deuxprocessuspsychiquesqui
la constituent.
Le Processusprimaire (PP).
Son lieuestl’Inconscient(ICS) où règnentSignifiants(musique,
sonorité des mots) etsignifiés(signification des mots, dictionnaire).
IciSignifiants(S) etsignifiés(s) nesontpasliés.Ce processusgère
l’économie de l’Inconscient, etconstitueunsubstratum extime à
la parolevia noscinqsens.
Le Processus secondaire (PS).
Son lieuestleConscient(CS) où règne le
primatdusignifié(signification des mots), donc du sens, d’oùlaraison, la logique, et tout
ce qui faitdiscours: il gère l’économie duconscient.

LAPAROLE

Là oùça parle, çasortde notre bouche eten mêmetempsça dit
autre chose à l’insudulocuteur. La parole est régulée par un
nouage ditborroméen : nouage duRéel* avec le Symbolique* et
l’Imaginaire*, (RSI)*. Son primatestle Symbolique, exception

faite desanomaliespsychogènesdulangage, danslespsychoses
(Lacan, Séminaire III,les Psychoses). Dufœtusà l’adulte, l’infant
muritaucoursd’étapes successives.
Dans son potentiel en développement, l’Inconscientdesorigines
fondason économie dansleRéel*qui futabordé parnoscinq
sensdont s’estnourri l’Imaginaire*enun premier temps. À celà
vasuccéderpetità petit unConscient, avecson économie
propre, là où(RSI)*va organiserla parole. Lesnouages(ISR)*, (SIR)*,
(RIS)*, (RSI)* exprimentainsi desprioritésdifférentesdansla
tentative derendre compte duRéel*,
quiresteratoujours“l’impossible à dire”. Pourcertains, l’Imaginaire*primerasurle
Symbolique*, c’estl’inverse en OccidentoùlesSciences
aujourd’huitententderendre compte d’unRéel*traité pardu
Symbolique (protocoles,théories, formulesmathématiques...),
excluantlasubjectivité dansce champ organisé de la
connaissance. Ainsi leSujetde l’expérimentateur reste-t-il ici forclos.
D’autresdomaines, d’autresculturesne favorisentpasla
dichotomie de Descartesentrepsyché-matière, oupsyché-soma.
Dansl’animisme quisubsiste à laracine de bien descultures
oralesetqui nourritlasuperstition deshommes, nouspouvons
voirclairement, “nous les freudiens” : ce qui estintra-murosà
notre psychée, dansla profusion desexpressionsextra-muros
descroyancesanimistes. Ainsi les“esprits” (Rab, ZaarouDjinn)
se promènent-ilsen dehorsduSujet, là oùFreud n’y voyaitque
descontenusautonomesintra-psychiques. Pourl’européen
l’universobscurde l’Inconscient(PP) lui échappe etl’angoisse, il
n’enveut riensavoir, alorsque lesanimistes vivent ununivers
peuplé d’espritsanthropomorphisés, extérieurà euxoùle
mystérieux, le merveilleuxcôtoient une peurlégitime
qu’ilscontraphobisentpardes ritesetdes rituelsdepuisdes siècles. Pour
l’occidental, c’estlerationnel qui estenvahissantetl’Inconscient
c’estl’Autredumonde intérieurqui le divise. Ily situeses
démonsdontil est renducoupable de lesavoiraccueillisde par
sescroyances religieuses(pêché originel...). Pourl’Africain ce
monde aunevie propre, etestperçu“ex-time”, extérieurà lui;
c’estle lieuoù viventlesgéniesqu’il fautapprivoiserpar ses
rites. Sousl’influence des trois religionsmonothéistes,
l’Occidentestpassé de “l’ex-time”à “l’intime”, ilya des siècles.
Nonsansqu’un passé animiste, même lointain, n’affleure au

traversde nombreuses superstitionschezbeaucoup
d’européens. Nospassés sesontdonc construits surde mêmesbases,
réminiscencesde la lente évolution desêtres versl’abstraction
monothéique qui nes’estaccomplie que danslesapparences,
pourla plupartd’entre nous. Ce qui n’exclutpasque dansles
tempsanciensdeshommesn’aientpas soupçonnéun
hypothétique dieu unitaire “archétypal”,toujoursen “background”, mais
n’arrivaientpasà formulercette abstraction.L’humain estdonc
là, construitcommeune poupéerusse, l’infant résidant toujours
danschaque homme, àtitre conscientou refoulé. Souslevernis
plusoumoinsépais, plusoucraquelé, desapports religieux
étrangers,subsiste en chaque Africainun animisme beaucoup
plusprésentque chezl’Occidental. Dansces sociétés
tradition1
nelles, le corps suppléé aulangage etaux représentationsde
mots(Sachvorstellungen deFreud, c’està dire le processus primaire
lié à l’Inconscient) ainsi qu’aux représentationsde choses
2
(Wartvorstellungen freudien, processus secondaire lié auConscient) .
Lesensn’estplusicirestitué parla parole, maisparlesimages,
lesgestes, lerythme, la musique, la danse, lavoyance
etleressenti, par“le montrer” etnon par“le dire”. C’estpourquoi
l’Afriquereprésente pourle Grappaf lasource qui nousa
abreuvée, etc’estcomme des retrouvaillesà peinesimuléesque nous
allons verscette grande matrice.
Lesdifférentsnéo-colonialismeslesplusdéstructurantsne
furentpaslesoccupationsmilitaires, maislesmissions
religieuses successives, nouvellesformesde lavage de cerveau,
d’esclavages, avec perte de l’âme desorigines. Comme, “Un occident
savantface àun colonisé primitif ?”Mais“Occidentsavantde quoi ?
“Une Afrique primitive de quoi : de ses croyances ?Nesont-elles
pas, lesmêmes, lesnôtres, cellesque nousavonsintrovertiesau
coursdes stratesde cultures? Ainsi cesontdeuxapprochesde
lavie etdumonde que l’onréunit,redécouvre etabordons
aujourd’hui grâce auxnouvellesgénérationsd’ethnologues(M.
Leiris) etd’anthropologues(C. Lévi-Strauss) qui nous relient
enfin à noscousins richesd’autres savoirs, qu’on avaitdéniés,
rejetés, oubliés. La laïcité a favorisé l’apportde C. Lévi-Strauss,
grand connaisseurde Freud etde Lacan, qui asunousmontrer
etnousexpliquerce qui nousétaitobscurparle passé, etpour
cause : “Le discours duSujetc’estle discours de l’Autre”, de l’Autre

du Sujet, c’està diresonInconscient,ce grandAutre.
La pensée magique futcelle aussi de l’enfantque nousfûmeset
que nousavonsaujourd’huirefoulée. “Le barbare n’est plus celui
qu’on pensait”. Noscroyancesoccidentales,sont-ellesexemptes
de penséesuperstitieuses? Dieuest-ilrévoqué, la Science le
remplace-t-il ? L’incompréhension d’hierestdevenuerichesse
aujourd’hui pourcelui quisaitécouter,voir, et se
laisserimprégner sanspréjugés. LesAfricains, d’origine
n’ontpasdichotomisé homme etnature, espritetmatière.
L’expérience de la psychanalyse nous sertà construireun pont
entre lesculturesetà mieuxcomprendre que lesavoirde
l’homme est situé dansl’Autrede l’autre, ce qui est universel.
L’obscur, l’obscurité faitpeurauxenfantsmaisaussi aux
grands: “ils ont peur du noir !” Peurde ce qui
estdansleurpropre obscurantisme, d’oùnaissentles racismesetles rejetsde
toutes sortes. La psychanalyse appliquée ici à l’écoute,
audiscernementde l’autre (...) estalorsdevenuesûrementle meilleur
moyen actuel derespecteretdereconnaître chacun dans
saspécificité, en éclairantcettezone. C’est un phare pourguiderles
SujetsvisàvisdesautresetdesAutres.

LA PALABRE UN LIEU DE PAROLE

Plusproche dudiscoursde l’analyste que dudiscours
universitaire, elle faiténigme. Quel pourraiten être
l’équivalentoccidental ? Lesgroupesde parole : informatifs,thérapeutiques?
Nosensemblesculturelscontiennentlesmêmes“ingrédients”,
maisen proportionsdifférentes. Maisceuxquisesontattaché à
la culture européenne exercent une certainerétention de leurs
“ingrédients” : prudence oblige après tantdesièclesde mépris
etd’incompréhension. Toutetraduction d’une culture oùprime
une approche duRéel parl’Imaginaire, àune autre oùprime le
Symboliquescientifique estde l’ordre de l’imposspible.
Laremièrerisque d’apparaître arriérée paropposition à laseconde !
Mais,s’adapterà nosmodesde penserest un
atoutincontournable pour s’insérerdansla mondialisation. D’ailleursla
mondialisation ne prône-t-elle pasla culture occidentale
audétrimentdetouteslesautres? Quoi que l’effetcontrairese fait vite
sentir: le besoin dereligiositéréapparaît, leretourà la naturese

politise, leretouraux régionalismesdesculturesetdesethnies
se fait via lesfolklores, lesarts, la musique… Des résistances
naissentbalayantlescientisme cettevulgarisation pervertie de
lascience, pour unretourà nos sources,souventinconnuesde
nous-même. Chacun, face à ce qui pourraitêtreune perte
d’âme, intuitivement retourne àses racines. Seulslespaysdits
émergeants restentencore fascinésparl’agalma de l’Occident
quivendsonsavoiret sesbiensde consommation. Comment y
échapper, ne pas restercomme l’alouette aumiroir. La marche
arrière n’existe pas, alors? Alorspourquoi ne pas revenirà la
vieillesagesse antique, celle qui estaussisouslesarbresà
palabre desAfriques, celle qui a été honorée etdécrite dans toutes
lesculturesdumonde : Le “Connais-toitoi-même”, le “So esvar
soll ichwerden”, le “devientce quetues”, du vieux sage des temps
modernesS. Freud. Alors selon ces vieuxadages, nouspourrons
à nouveauconnaître lesdieuxetleshommes. Nesommes-nous
pas tousdesSujetsderoisdifférents,tous sujetsde cet
Inconscient(ICS), l’AutredanschaqueSujethumain ? C’est, ce
qu’ont tenté de dire lesauteursqui ontparticipé à ce
choixd’articlesparusaucoursdesdixdernièresannéesduGRAPPAF, et
nouslesenremerçionsd’avoircontribuésà cerecueil.

La rédaction
P.-G. Despierre,
Enseignant, DER de psychologie médicale à Paris XII,
Psychanalyste.

NOTES.

^^^^^

1-ref : “Le N’doep” de O. Ndoye, in La danse p119/128, L’Harmattan, Paris 2010.

2-ref : “Colloque de Bonneval”, p120/122, Desclée de Brower1978

*

AU PAYS DE LA PAROLE

“Pourquoi y a-t-il un psychanalyste dans la pirogue ?”

Pourquoi despsychanalystes vont-ilsen Afrique ?
Dixansdéjà ontpassé etdixnumérosde larevue duGrappaf
sontparusdansla collectionPsychanalyse & traditionscheznotre
éditeurparisien, l’Harmattan. Aujourd’huiPsychanalyse &
traditionsprésenteunesynthèse deses travauxeffectués sur
l’Afrique de l’Ouest, particulièrementauBurkina-Fasso, en
1
Côte d’Ivoire, auMali etauSénégal. Lethèmeretenu”Au pays
de la parole”estcomposé des troischapitres suivants:

a/LA FAMILLE

b/LES TRADI-PRATIQUES&TRADI-THÉRAPIES

c/TRADITIONS&TRAUMAS

Chacun estconstruit surdes textesissusdetravauxde
membresduGrappaf oude noscorrespondants,
amisafricains,retraçantdixannéesduparcoursentamé parnotre association pour
l’application de la psychanalyse à la psychiatrie dansces
“Afriques” francophones.
Cetensemble està l’attention des“Toubabs” parfoisdésorientés
parce qu’ils voient, entendentet tententde comprendre dans
les régionsafricainesde l’Ouest, de ce continentqu’ilsont
visité, ouqui présente poureux un intérêtculturel. Ces
textesorientésparlathéorie freudienne puislacanienne,sesituentdans
une perspective anthropologique. L’inspiration qui nousa
guidée, nousl’avonspuisée dansl’enseignementS. Freud, J. Lacan
etC. Lévi-Strauss.
1-Gens de la parole (les griots) de SoryCamara, Éd. Karthala

Un glossaire desmotspeu usitésàun lecteurprofane clotcet
ensemble qui estélaboré pour serviràun large public de
nonspécialistes ;qu’ils soientpsychiatres, psychanalystes, étudiants
ou simplescurieuxde cesculturesafricaines.
Les textesde cerecueilsontissusd’exposésouextraitsde
conférencesfaitesen France eten Afrique de l’OuestparMesdames
& Messieurs:

Dr. N. Amani, Côte d’Ivoire
Mr. P.-G. Despierre, France
Mr. C. Duprat, France
Dr. A.-M. Kaufmant, France
Dr. Y. Kaufmant, France
Mr. I. Ilboudo, Burkina Fasso
Mme. M.-O. Godard, France
Pr. M. Guèye,Sénégal
Drs. J.Lankoande, A.Bougouma, A.Traore, Cameroun
Mme. E. Lemoine-Luccioni, France
Dr. B. Lolo, Cameroun,France
Dr. D. Mazina, Belgique
Mr. J.-A. Miller, France
Mr. O. Ndoye, Sénégal
Pr. A. Ouedraogo, Burkina-Fasso
Mr. P. Pernot, France
Mr. C.-H. PradellesDe Latour, France
Mr. E. de Rosny,France,Cameroun
Dr. A. Sow, Benin
Dr. A. Sylla, Sénégal
Mme. C. Theodore, France
Dr. C.Vereecken, France, Belgique

- Photo de couverture : A. Pataux
- Photosintérieures: P.-G. Despierre

Que nous remercionsde leuraimable collaboration.

Le Code de la propriété intellectuelle interditlescopiesou reproductionsdestinéesàune
utilisation collective. Toutereprésentation ou reproduction intégrale oupartielle faite par
quelque procédé que cesoit,sansle consentementde l’auteuroudesesayantscause, est
illicite etconstitueune contrefaçonsanctionnée parlesarticlesL.335-2et suivantsducode
de la propriété intellectuelle.

SOMMAIRE

ETHNOPSYCHANALYSE

AuFinistère de l’Afrique
Omar N’doye
Une autre approche duSujet
Charles-HenryPradelles De Latour

LA FAMILLE AFRICAINE

Malaise dansla famille africaine
Dr. Aida Sylla
Qu’est-cequ'une famille ?
Dr. Y. Kaufmant(extrait d’une conférence)
Le Père mort
Dr.Y. Kaufmant
L’oncle maternel,trois registresdePère
P.-G. Despierre& Dr. Bethe Lolo
Entre éthologie etantropologie
P.-G. Despierre
Desmondesde femmes
Drs. B. Lolo, Afanazé, A. Ouedraogo & P.-G. Despierre
De femme àMèreen Afrique
Dr. B.Lolo
Femmes et désirs de maternité
Dr. B. Lolo
Hystérectomie etdépression, auBurkina Faso
Pr. A. Ouedraogo, Drs J. Lankoande, A. Bougouma, A. Traore
Psychanalyse et technologie médicale
E. Lemoine-Luccioni
Le placenta,de l’objetperduà l’objet(a)
C. Duprat
L’enfant“Houphouët”, meurtet revient.
Dr. N. Amani

p 17

p27

p 45

p 51

p 59

p71

p 83

p 91

p 113

p133

p 141

p 149

p 155

p 163

TRADI-THÉRAPIES AFRICAINES

Médecine africaine, médecine desmotsp179
Drs. A.-M. & Y. Kaufmant
Le “Weexal”, deshonoraires symboliquesau... p187
Drs.Guèye M., Lamine F., Ndiaye-Ndongo, Ndéye-Dialé, Sylla A.
Leshabillagesdu sympt195ôme p
C. Theodore
Sorcellerie etpsychanalyse p205
Dr. B. Lolo
Culte de posession etpsychanalyse p213
J. - A. Miller
Le phénomène de possession:Europe/Afrique p225
Dr. C.Vereecken.
La Possession etl'innommable p231
Dr. A.M Kaufmant.
Louise etle griotp235
P. Pernot& E. de Rosny.
Traitementparla prière auBurkina Fasop253
Pr. A.Ouédraogo
Le Kotéba au“PointG” p263
Collectif autour duPr B. Koumare
Un guérisseur seraconte p269
Ilboudo Inoussa
Pratiques traditionnellesen Afrique p283
Dr. A. Sow

TRADITIONS& TRAUMAS

Lesnamakalas, à l’origine desgriotsp295
Dr. B. Lolo (extraits d’une conférence)
Deuxgriotsaujourd’hui p303
P.- G. Despierre (interviewde M. Sene Absa & D. Kouyate)
Délinquance juvénile,qui sontnos enfants de la rue ?p315
Drs. B. Lolo & Afanazé
Du village enville,oulavie quotidienne à Doualap321
Dr. B. Lolo
Lesemblant social en Afrique p331
Dr. Yves Kaufmant
Cultures, fratrie etfraternitpé ?341
P.-G. Despierre
Letrauma, de Freud à Lacanp353
C. Duprat
Survivante(s) p365
C. Duprat
Untrauma p383
Dr. Y. Kaufmant
Untraumasurl’Afrique : le Sidap391
Dr. Mazina
Inventer une nouvellerelationthérapeutique p401
M.-O. Godard
Untrauma horsducommun p411
Dr. Mazina

GLOSSAIRE

p 427

AU PAYS DE LA PAROLE

ETHNOPSYCHANALYSE

Au“Finistère” de l’Afrique

Omar Ndoye

inistère de l’Afrique de l’Ouest, le Sénégal
aunesuperficie de 196722km²et une population de 9
millionsd’habiBisFsau, la Guinée Conakryetl’Océan Atlantique, la Gambie est
tants. Il estdélimité parla Mauritanie, le Mali, la Guinée
une enclave. Depuis1960, le Sénégal est un Etatdémocratique,
indépendantofficiellement,seshabitantsn’ontqu’une
nationalité, etle françaiscomme langue officielle. Le peuple
estcomposé d’unevingtaine d’ethniesayantchacunesa propre langue,
sescoutumeset sescroyances. Il peutarriverque l’ontrouve
une même ethnie dansplusieurspayslimitrophes. Parexemple,
lesToucouleurs serépartissentautourdufleuve Sénégal,
frontière naturelle entre le Sénégal etla Mauritanie. Il existe donc
desmauresToucouleursetdesSénégalaisToucouleursqui
parlentla même langue etqui peuventavoiren commun certaines
lignéesfamiliales. Detout temps,
lesSénégalaisdansleurgrande majorité,sontprisen charge parles thérapeutes
traditionnels. Avec la colonisation,sontapparusquelquescabanonspuis
une petite ouverture dansleshôpitaux.
Le désordre mental “chezl’indigène” est souvent rattaché aux
“démonopathies”ouauxdélires religieuxd’allurexénophobe ou
à la “folie furieuse”, expression d’une prédominance
diencéphalique dufonctionnementducerveaude l’africain. Porotcité
1
parSanon 1961 in Sarretcollection précisentque jusqu’en 1938,
il n’existe pasencore danslescoloniesde l’Afrique Occidentale
Française,sauf à Bingerville, d’asilesde fous. Aucune allusion
auxguérisseurs traditionnelsn’étaitfaite. Le malade mental
indigène n’est recensé ques’il estl’auteurd’untrouble de
l’ord17

re public.Lesauteurs relèventlesilence desArchivesnationales
qui dénotentle manque d’intérêtdesmédecinscoloniauxface
auxdésordresmentaux. Ils’ensuitla déportation pure et simple
en métropole desaliénésindigènes. Lerapport(Reboul etRégis)
duXXIIème congrès tenuà Tunisen 1912indiquaitla
nécessaire formation despsychiatrescoloniaux, l’arrêtdes transferts
d’indigènesen métropole etla construction d’établissements
pourdélirants. Il n’yaura pasd’effetimmédiateten 1917des
2
aliénés sontinternésdans une prison à Saint-Louis. Les travaux
pourla construction d’un hôpital psychiatrique à Thièsen 1922
n’aboutissentpas. Aprèsla première guerre, ilyeutdesprojets
de construction de pavillonspouraliénéseuropéensetpour
indigènes ;dans unsecondtemps, ils’agira derappatrierles
européensetde mettre lesindigènesdansdesasilesagricoles
“parce que l’existence etletravail agricole sontpour l’aliénéun
excellentmoyen de distraction etdetraitement”(Cazanove 1927). Le
congrèsd’Algerde 1938 crée l’Assistance Psychiatrique en
Afrique Occidentale Française. 1952estl’année de nomination
auSénégal dupremierpsychiatre françaisdiplômé. Quatre ans
plus tard, estmisen placeun Service de Neuro-Pychiatrie de
statutfédéral. Le fondementidéologique colonialreste le
primitivisme, l’organicité etle bâillonnementde la culture africaine.
En 1958, le ProfesseurHenri Collomb estnommé Chef du
Service de Neuro-Psychiatrie à Dakar. Ils’intéresse à la
psychopathologie africaine, approche lesguérisseursetdevient un des
fondateursde lathéorie ethnopsychiatrique. Desconceptsclés
naquirent:phallus collectif,ancêtre inégalable(fantasme de la mort
dupère),rivalité déplacéesurla fratrie dans unerelation
oedipienne. L’approche méthodologiqueseréférantàun modèle
occidental, n’étaitpas toujoursadéquate, le Pr. Collomb et son
équipe entreprennent unethéorisation des représentationsdes
troublesmentauxet tentent un nouvel éclairage despratiques
desguérisseurs. Plusieursétudesetenquêtes sontentreprises
afin de dégagerdespistesderecherche autourde la mentalité
desafricains. L’équipe de Collomb, pour traiterlesmaladies
psychosomatiques, meten place desdynamiquesde groupe
s’inspirantde méthodes traditionnelles. C’estainsi qu’estnée la
fameuse “École de Fann”. Auplan clinique, il n’ya paseude
parallélisme avec latypologie de GeorgesDevereux(1970), la
nosographie classique estappliquée. Collombrelève
desboufféesdélirantesàthèmespersécutifsmasquantdesdépressions
et,une absence d’auto-accusation.
18

LA NOTION DE MALADIE

CONTEXTE
L’Afriques’estappauvrie,sa dette extérieure estdevenuetrès
importante etla crisesévitde plusen plus. AuSénégal, la
privatisation a jeté danslarue desmilliersdetravailleursetcela a
induit une précaritésansprécédentde centainesde milliersde
familles.
Unesituation de crise non pasmaturante maispathologique
s’estimposée à plusieursniveaux: familial,scolaire, culturel et
social. La famille n’estpluslerepère fondamental etle pèretout
puissant, diminué par son étatde chômeur(chef de famille
devenuinsignifiantparce que ne pouvantplusnourrir, habiller,
ni protéger sa progéniture), perdsa fonction de modèle. Des
manifestationsintra-psychiques se développentetl’expression
desétatsde crise marquentlarupture. René Karsprécise dans
l’ouvrage “Crise, rupture etdépassement”que “les composantes de
la crise sont vécues, élaborées et utilisées subjectivementdans la
relation inter etintra-subjective, dans le jeudes appartenances de groupe
etde société”. Dansleservice de psychiatrie duCentre
HospitalierUniversitaire de Dakar,une croissancesignificative
dunombre de patientsestobservée cesdernièresannéesetcette
tendance évolue continuellement. L’on peutdire que des
milliersde consultations sontassurés touslesjoursdansle pays.
La population consulte pour toutproblème dontelle doute de la
solution. Cela peutêtreune dépression,une phobie,une
insomnie persistante, maisaussiune angoisse de persécution.
“L’Autre” est trèsprésentdansl’interprétation du trouble et
dansles représentations socialesindividuellesetcollectives. Le
guérisseuresten général marabout(éruditde l’islam)
ouphytothérapeute. C’est un excellentpsychothérapeute qui n’a pas
toujoursbesoin d’entendre le patientpourposerle diagnostic.
Avecun langagesouventmétaphorique etdescodesgestuels, le
patientévoquesansnommer. NorbertMebouh explique dansle
quotidienCameroon Tribunedu19 juin2002: “Ma consultation se
faità partir dusable étalé surunetable dans mon bureau. En fait, le
sable estpresque comme mon miroir, il me montretoutetm’explique
ce qui se passe sur certaines personnes. J’écris un mot sur le sableet
le malade pose sa main dessus. J’effectue des recherches et je trouve le
problème. J’utilise aussi les écorces, les herbes, les racines, le poisson,
la viande et d’autres choses encore. Je demande souvent le sacrifice
d’un mouton parce que le sang versé remplace ce qui ne va pas dans la
19

tête du patient”. Son collègue Ahmed Mbouobouo précise dansle
même journal : “Les gens m’amènent des choses telles que, des rêves
de nuit, des plaies sur le cœur, des enlèvements nocturnes…ceuxqui
ne dormentpas la nuit, ceuxqui sontnuitammentgriffés par les chats,
les cas des hibouxgênants ;toutcela relève de la pure sorcellerie. Nous
soulageons par les prières etcertaines plantes. Letraitementprend
deuxàtrois semaines”.Lesguérisseurs utilisentdesmédiations
adéquatesen glissantdesopérateurs thérapeutiques: quelque
chose (écriturescoraniques, corne d’animal,racinesoufeuilles
de plantes, bracelet, poudre deracines, mixture)va être donnée
aupatient. Ilsentrentainsi dans unevéritable procédure de
3
modification d’un état, dans unesorte d’influence qui guéritet
opèrent une inductionthérapeutique. Cesopérateurs
thérapeu3
tiquesquis’imposentaupatient sont,selon certains“des
procédures logiques induites par lethérapeute etagissantcomme
devéritables contraintes (à penser, à agir, à ordonner) sur les malades”. La
notion de maladie estprise danslesenslarge de la culture qui
donne naissance à différentesinterprétationsde laréalité. Les
représentationsattachéesà la maladie etauxmaladesnesont
paslesmêmes selon lescultures ;la maladie ne peut se défaire
deses signifiantsculturels. Letradipraticien Tekhèye Diouf
nousa expliqué pendantle PremierCongrèsPanafricain de
4
Santé Mentale que la folie, pourle psychiatre découle
d’unsyndrome, alorsque le guérisseurparle de faute : offenser un
pro5
chain, lasociété,un ancêtre mortouenfreindreun interdit.
Danslasociétésérère parexemple la maladie mentale estliée à
: 1-La morphologie anormale de latête (foude naissance),
2-L’héritage : “tel ancêtre fouparce que maudità l’époque pour cause
de meurtre oud’assassinat, s’estréincarné dans la personne”,
3-La dépressionsubite ou violente, la crise puerpérale, la crise
de folie d’origine anthropophagique
(lesorciermangeurmystique de chairhumaines’exhibe en public)...

Dansle premiernuméro (1965) de larevuePsychopathologie
Africaine, Henri Collomb précisaitque la maladie n’estjamais
fortuite, elle n’estpas un accidentnaturel, elle est“un résultatde
mauvaises relations avecun ou, plusieurs membres dugroupe, de
difficultés avec la règle qui régitla communauté (règle qui implique les
ancêtres etcontientdes interdits)”. Le désordre mental estexpliqué
parlesmauvaises rencontresavec lesesprits(la possession par
des“Djinns” ou”Rabs”) ouparl’intervention d’hommes
“dotés” de pouvoirsoccultes
souventnéfastes(sorciersanthro20

pophages) maraboutsouféticheurspardesprocédésmagiques
ou religieux. Ainsi en Afrique, la causalités’estinscrite depuisla
nuitdes tempsdansce contexte culturel.
Henri Collomb disaitjustementque “la maladie mentale est une
perturbation de l’ordre établi, une modification des rapports entre les
individus et les esprits. La maladie intéresse non seulement l’individu
et sa famille, mais l’ensemble du groupe menacé dans sa cohésion par
tout changement de rapport”.
La complexité de lasymptomatologie esten lien directavec les
6
spécificitésculturelles.La grande majorité
despatientsconsidère leurmaladie commeune “action maléfique de l’extérieur,une
agression dansun butdevengeance oude punition à l’occasion de la
transgression de certaines règles sociales”. Etc’estnaturellement
que le groupe, dansle cadre des thérapies traditionnelles, prend
en charge le malade etl’accompagne dans sa maladie envue de
restaurerl’ordresocialtransgressé. Ainsi, la pathologie a
concerné pendant trèslongtempsl’adulte;l’enfantpeutnaître malade
mais, c’estl’adulte etluiseul qui en porte laresponsabilité. Cela
expliquaitle faitque l’adulte était seul garantde la “normalité”
du système humain etdupanthéon;etcomme le désordre
mentalrésultaitde mauvais rapports,seul l’adulte pouvaitêtre
concerné. Aujourd’hui, enraison du tauxencore élevé de la
natalité etde la baisse progressive de la mortalité infantile, la
populations’estaccrue. Ainsi, lesenfantsetadolescentsont
“envahi” lasphèrethérapeutique. Cesdernièresannéesont vu
naître auSénégal,unservice de pédopsychiatrie,
quelquescentresde jourpourenfants, de même que descentresconseil-ados.
La population adolescente, jusqu’icisilencieuse, a énormément
bougé cesdernièresannées, comptetenude l’évolution des
sociétésactuelles. Quand letrouble mental estconstaté, le
premierélan de la famille estde le cacherparce que la folie est
considérée commeune maladie honteuse. Quand letrouble
devientinsupportable, la famillerendvisite auguérisseur, dans
la discrétion, puisquandrien neva plus, onse
dirigeversl’hôpital. Ce qui inquiète le pluslesfamillesauniveaude la prise en
charge hospitalière, c’est surtoutla non maîtrise dumontant
global du traitement. Elles soulignentavoirl’impression que les
médecinscherchentetessaientplusieurspistesavantdetrouver
la bonne;“nous sommes dans l’obligation d’acheter les médicaments
etd’assurer les radios qui, elles rassurentplus les médecins que les
parents. Si nous ne faisons pas ce que disentles psychiatres, il nous
sera reproché la non guérison de notre malade” nousdit un
accom21

pagnant. La prise en charge estgérée parà-coups. Une dame
nousdit“j’ai peur économiquement de la visite hebdomadaire de
l’équipe soignante parce qu’à chaque fois il y a quelque chose à acheter ou
à faire, donc de l’argent à sortir”. En effet, ils’avère pénible pour
cesfamillesderetourner sanscessetaperauxportespour
solliciter souventlesmêmespersonnespouravoirde quoi financer
la prise en charge. Le faitde ne pas savoircombien çava coûter
freine l’élan potentiel de la familleversl’hôpital.
Ainsi la difficulté financière prévisible favorise lerecoursà :
- A la médecinetraditionnelle qui estd’ailleurs trèsdemandée
pourlesaffectionspsychiatriquesdontlesinterprétations sont
diverses:djinn, rabs, possession, maraboutage,sorcellerie
anthropophage, etc.
- Auxmarchésparallèlesdesmédicamentsdontle
développementconstitueun problèmeréel pourl’Etat. Cesmédicaments
vendusdanslesgares routièresetferroviaires, danslesmarchés,
dansles rues,surlesplacespubliqueset surlesplages sont
beaucoup plusabordableset s’adaptentmieuxaucontexte
économique et social, maisleurgarantie estdouteuse.
Lesimplicationspolitico-religieusesetl’incapacité des
structures sanitairesà assurerla distribution desmédicamentsà bon
prixfontde ces ventesillicites un mal nécessaire.
Sansaucun contrôle médical, cesproduits sont vendusaudétail
pardespersonnes sansinstruction et sontexposésà la lumière,
à la poussière età l’humidité.

PRATIQUES PSYCHIATRIQUES

1-OCCIDENTALE
Aujourd’hui, auSénégal, lespsychiatres, à l’exception d’un
coopérantfrançais,sont sénégalaisetilspartagentdonc la
même culture que leurspatients. Lespraticiens sontformésà la
médecine occidentale et utilisentdesconceptsetinstruments
étrangersà leurculture. Parconséquent, lesconceptionsde la
maladie mentale et sontraitement
sontessentiellementoccidentaux.
Lespsychiatresnesemblentpasêtre à l’aise face àune position
“entre deuxcultures”. Ilsadhèrentdavantage à la logique
occidentale et utilisent une psychiatrie importée. Une
étuderécen7
te indique qu’ilsaffirmentfortementque lespatients viennent
à l’hôpital pour voir un médecin etpas un guérisseur. Les
servicesde psychiatriereçoiventplusieursmaladesparjour,un
22

médecin peutconsulter une dizaine de patientsdansla matinée.
L’aspectchimiothérapique estprivilégié. Aujourd’hui,
lesinternesetétudiantsenspécialisationtravaillent régulièrementavec
lespsychologuesetconsacrentplusdetempsd’écoute à leurs
patients. Le malade hospitalisé estassuré devoirle médecin
responsableune foispar semaine alorsque celui qui est suivi en
ambulatoire estconsulté aumieux toutesles trois semaines. Les
pathologieslesplus remarquées sontla dépression, la paranoïa,
laschizophrénie, lesétatsanxieux, la bouffée délirante aiguë, la
toxicomanie, l’épilepsie, l’accèsmaniaque, la psychose
hallucinatoire chronique, etc. Lesprincipauxmotifsde consultation
sontl’insomnie, l’anxiété, lesfrayeursnocturnes,
leshallucinations visuellesetauditives, l’agitation psychomotrice, leretrait
social, le délire mystico-religieux, le délire de persécution, le
mutisme, l’asthénie physique, l’agressivité, la consommation de
drogues, les tentativesdesuicide, etc. L’équipe de
psychothérapeutesassuretouteslesconsultationspsychologiquesetles
psychothérapies.
Elle gère levoletethnopsychiatrie etlerapprochementde la
médecine occidentale etla démarchetraditionnelle.

2-TRADITIONNELLE
Rappelonsque plusde 90% de la populationva d’abord etde
manièrespontanéeversles tradipraticiens. Bien avantl’arrivée
de l’islam etcelle de la médecine occidentale, lesSénégalais
interprétaientet soignaientles troublesmentaux. Dieupermetà
certainsmortsderenaître.
Leurcycle (vie/mort)resteun aller retourpermanent. Cesêtres
mortsqui
nesontpasmortsprotègentleurslignéesdescatastrophiquesnaturellesetmauvais souhaits. LescroyancesLébous
etSérèresadmettentceva et vient. Cesêtresculturelsétaient
divinisésmaislareligion mit un frein à cela. Ilsétaientdesdieux
à qui on demandaitpluie, paix, poissons, peude
mortsetaucune morsure deserpent. On nerécitaitpasles versetsduCoran
maisdes“jutt”, parolespermettant unerelation directe avec
l’être culturel.
Depuisl’islamisation, desmotsarabesont trouvé place dansles
“jutt”. Lescérémoniesd’initiation etde possessionsont très
actuellesdansle champ de lasanté mentale.
LesLébousorganisentdes thérapiesdeN’doëpautourdesRabsetlesSérèresavec
8
lesPangols. Lescroyancesafricainesdisentque l’être culturel (le

23

Rab,lePangolouleFoleyduNiger, de Haïti, duBénin e du
Brésil)s’empare deton “fit” (ton moi) etl’amènevers
unetrajectoire autre que naturelle.
Lesgestesetparolesincompréhensibles sesuccèdent. Onrenverse le “fit”par terre, à laracine, là
d’oùest venul’esprit. Lerenversementpréserve le moi
etlathérapieva permettre laremise en état, au retourdumoi grâce à la
calebasseretournée dansle bonsens. Lescérémonies se
déroulent surplusieursjours suivantdesétapesalliantles sacrifices,
les transes, lesdanses, leschants, lesbains, etc... À Gorée,
célèbre îlesurl’océan atlantique, étaientparquésdeshommesetdes
femmesde nationalitésdifférentes ;cesafricainsenchaînés
attendaientlà, dansdesminusculescellules, lesbateauxdevant
lesconduireverslesAmériquesetlesCaraïbes. Si nouspartons
9
dupostulatde DoudouDiène , àsavoirque lesnombreux
sièclesd’esclavage n’ontpasanéanti la culture africaine de ces
esclavesetleursdescendants, c’estparce qu’elle était”la
fontaine de vie, le moteur invisible et la force dynamique qui accompagnait
10
l’esclave qui la ressentait plus forte que la violence physique subie”.
Si nousacceptonsl’hypothèse que cette culture a permisà
l’esclave africain desurvivre, derésisteretdese “se ressourcer
continuellementparce qu’ayantlatête pleine de ses mythes, de ses dieux, de
11
ses rythmes, de sesvaleurs”, l’on estalorsen droitde penserque
cette culture estplusqu’actuelle dansla diaspora. Si l’on ne
prend pasen compte lesélémentsculturels, neressemble-t-on
pasdèslorsàtoutle monde ? Si l’on considère la psychiatrie
comme nerenfermantque desinvariantsquelquesoitl’origine
etl’itinéraire de l’individu, cela nesignifierait-il pasla
disparition programmée d’un élémentfondateurde la diaspora ? Les
médecins sénégalais sontconfrontésà la difficile question de la
prise en compte desélémentsculturelsdansla lecture des
symptômes. Une patiente délirante parce qu’évoquant unRab
n’estpasconsidérée comme malade dans son groupesocial.
Doit-on faire appel à la nosographie moderne avectoutce que
peut véhiculerla culture occidentale ouplutôtà
descritèresculturels spécifiquementafricains? Si nousconsidéronsque la
“normalité” n’estpasfigée et resteun conceptde groupe qui
dépend dumilieu, nouspouvonsen déduire la nécessaire
implication duculturel. DepuisHenri Collomb, la famille dupatient
etles visiteursont une placereconnue dansle
dispositifthérapeutique àtraversle “pënc” ou thérapie institutionnelle
hebdomadaire, qui aide àreproduire desaspectsde la palabre
africai

24

ne etou“l’accompagnant”séjourne avec le malade dans sa
chambre d’hôpital la nuit. L’approche occidentale, organisée
autourde larationalisation, lasynthèse, lasystématisation peut
paraître plus rassurantpourposer un diagnostic. Cependant,
notre expérience nousmontre que la logiquetraditionnelle etles
élémentsculturelspermettentde mieuxappréhenderle niveau
du vécuetdu ressenti etdonnent une meilleure possibilité de
compréhension de ce qu’amène le patientou sa famille.
Lesconclusionsdu“PremierCongrèsPanafricain de Santé
Mentale” que nousavonsorganisé en mars 2002à Dakar, ont
toutesinsistésurl’indispensable etla nécessaire
complémentarité entre la psychiatrie detype occidental etlatradithérapie. La
prise en charge hospitalièrereste onéreuse en Afrique face à des
famillesde plusen plusdémunieséconomiquement. Le
paiementestimportantdansla dimensionthérapeutique et, à notre
avisil doit s’effectuermêmesi lesgens“n’ont rien” parce qu’on
atoujoursquelque chose à échanger. Ne pasfaire payer, c’est
passerà côté de la dimensionsymbolique. Quand Sigmund
Freud prônait une psychanalyse financièrementgratuite pour
lesclasses socialeslesplusdéfavorisées, il avaitpensé àtoutes
lesautresfaçonsde payerautresque l’argent. Il demandait, en
contre partie, que lespatientsluirendentdes services. C’estcela
que les tradipraticiensontcompris, ilsexercent
trèsnaturellementautantauniveaude la cure qu’à celui dupaiementqui
peutêtre de l’argentou un boubou,un animal,un bijou, etc... Là
oùl’hôpital cherche aujourd’huiunerentabilité,
letradithérapeute, parce quevivantparmi lesgens, cherche
plutôtlareconnaissance, lerespectetla notoriété.

ProfesseurOmarNdoye, Dakar 2010

Enseignant-chercheur à l’Institut de recherches
et de l’enseignement de Psychologie (Université de Dakar).
Député à l’Assemblée Nationale du Sénégal.

NOTES

1- SarrD.& Guèye M.,L’école ethnopsychiatrique de Fann :
mythe ou réalité ?
Synapse, N° 108, 1987, pp2- 8
2- Première capitale duSénégal
3- T. Nathan,l’Influence qui guérit

25

4- le Congrèsque j’ai organisé à Dakar( mars 2002)
aréuni300personnes
5- Diouf T.,Psychiatrie et culture, communication présentée auPremier
CongrèsPanafricain de Santé Mentale, 18 –20mars 2002
6- Guèye M., D’AlmeidaL., SarrD. –Approche socioculturelle de la
pratique psychiatrique à Fann.
7- Ndoye O. etColl.,l’Ethnopsychiatrie à Fann aujourd’hui
8- Espritsancestrauxouêtresculturels servantdetraitd’union entre les
mortsetles vivants.
9- Responsable de la division desprojetsinterculturels- UNESCO
10- Diène D.,La Ruta des esclavo,in Del Caribé, N° 43, Délirios, Misticos,
1997, pp.3-4.

BIBLIOGRAPHIE

1-Bonfanti Th., LobrotM.,La psychanalyse, Hachette Supérieure, Paris,
1995.
2-Collomb H.,Assistance psychiatrique en Afrique, expérience sénégalaise,
in Psychopathologie Africaine,volume 1, N°1, Dakar, 1965.
3-Diene D.,La Ruta del esclavo, in Del Caribé, N° 43, Délirios, Misticos,
1997, p.3-4
4-Diouf T.,Psychiatrie etculture, communication présentée auPremier
CongrèsPanafricain de Santé Mentale, 18 –20mars 2002.
5-Guèye M., D’Almeida L., SarrD. –Approche socioculturelle de la
pratique psychiatrique à Fann.
6-Malle A., Guèye M., SarrD., «Aspects particuliers de la psychiatrie en
Afrique : Rencontre de deuxsystèmes de soins», in l’Information
Psychiatrique, N°71,6, 1995, pp. 530-536.
7-Ndoye O. etColl.,l’Ethnopsychiatrie à Fann aujourd’hui.
8-Ndoye O.,La Vengeance duculte, Communication à la Conférence
Panafricaine de Psychiatrie en Egypte en décembre2000.
9-Ndoye O.,Essai de comparaison entre le Ndoep (Sénégal) etleCandomblé
(Brésil), deux rituels de possession,Conférence à Rio (Brésil) en décembre
2001 (UNESCO – La Route de l’Esclave).
10-Ndoye O.,Quelques éléments de psychopathologie chezles adolescents au
Sénégal, Conférence à Paris,septembre2001.
11-Ndoye O.,La Possession ausingulier, Conférence à Santiago de Cuba,
juillet1999 (UNESCO – La Route de l’Esclave).
12-Ndoye O.,Le Ndoep,transesthérapeutiques chezles Lébous duSénégal
12-SarrD., Guèye M.,L’école ethnopsychiatrique de Fann
Synapse, N° 108, 1987

26

Une autre approche du sujet

Charles-HenryPradelles De Latour*

esujetdontil estici question n’estni lesujetde
lareprédeLurs. Lesujet,tel que Lacan a été amené à le définir,
estessensentation (perception-conscience) desphilosophes, ni le
soi premieroudernierde la psychologie
desprofontiellement une différence qui està la base de la logiqueternaire
interne audiscours.
C’estcette logique, actuellementignorée en anthropologie, qui
justifie à mes yeuxlerecoursàune démarche
diteethnopsychanalytique.

LA LOGIQUE TERNAIRE

Touslescalculseffectuésen informatique eten logique
mathématiquereposent respectivement surla base binaire0/1 et sur
la bivalencevrai/faux. De même, dansles scienceshumaines, le
raisonnementestarticulé principalement surdesdualités.
Ainsi lesoppositionshomme/femme,vieux/jeune,
dominant/dominé, public/privé... qui permettentde classeretde
penser, et surdesopérateurs(cause/effet, moyen/fin,
oudépassementdialectique) quiserventà définirdesactions. Maisce
système de pensée incontestablement utile à laréflexion, à la
formation età la gestion, ne permetpasderendre compte de la
problématique du sujet, auquel lespsychanalystes
sontconfrontés. Cesujetestnon pascelui quirépète inlassablementle
même, maiscelui qui est susceptible, parle jeudu transfert, de
réélaboration enreprenantchaque foisde façonun
peudifférente desfragmentsdesouvenirsetdesnon-dits retranchés.
27

Contrairementà l’individuqui, identique à lui-même,répond
parfaitementàune logique binaire (moi/autre, interne/externe,
penser/faire etc...), lesujet, qui estdifférence danslarépétition,
impliqueuneternarité que l’on appréhenderatoutd’abord par
les triplicationsqui abondentdanslescontes. Onsaiten effet
que, dansce genre littéraire, lesêtresetleschoses vont souvent
par troisetque lesactesdécisifs se déploiententrois temps.
Troisfrèresdoiventchoisir un des troiscoffretsou une des trois
soeursqui leurs sontofferts. Le héros reçoit troisobjets
magiquesou rencontretroisauxiliairesqui l’aidentà affronter
troismonstres ;etil doit s’y reprendre par
troisfoispouraboutiràsesfins. De même,un objetn’est réellementacquisqu’après
avoirété perdu troisfois, et un message ne passe entre deux
interlocuteursques’il a étérépététroisfois. "Bienvenue à Alice
1
trente fois trois fois au pays des merveilles. Selonlesformalistes
russes,"ces triplicationsnesontqu’un phénomène desurface
réductible àunestructure bipartite, carles triades seramènentà
deuxpôles[(1 +2)vs 3], qui mettenten contraste deux typesde
héros, deuxconditionsetc... A la différence de la dyade, latriade
n’oppose pas untraitnégatif àuntraitpositif, maismarque
2
comme positifuntraitqu’elle oppose àtoutlereste . Maisen
adoptantcette interprétation, n’oublie-t-on pasl’essentiel, à
savoirque letroisième élément se compare auxdeuxpremiers
non pasentermesde classe etd’opposition, maisentermesde
limite etde différenceradicale ?
Dansle "Chat-Botté"raconté parPerrault, le meunier surle point
de mourirdonne en héritage àson premierfilsle moulin, au
second l’âne, au troisièmeson chat. Le moulins’oppose à l’âne
comme la propriété immobilière à la propriété mobilière, mais
prisensemble, ils s’opposentauchatcomme letoutau rien.
Entretouteslespossibilités, latroisièmereprésentetoujoursla
plusincertaine, celle qui n’a apparemmentaucune chance de
réussirmaisqui, en fait,s’avèrera être la meilleure.
Cettesuite detrois scansionsmettanten actetroispossibilités
sous-tend lastructure minimale de larépétition, quis’ouvresur
une exception alternative autantdeux scansionsfondent un
contraste entre deuxpropriétés, autant trois scansionsamorcent
le jeude larépétition, qui, enréitérantle même de façon
différente, échappe aux règles usuellesdesclassesde la logique et
desgénéralités. Larépétition génératrice de
nouvellesdifférences s’articulesur unternaire -trois scansionsaumoins- qui, en
dépassantle jeudesoppositionsbinaires, appelle comme
para

28

digme deson achèvementl’exception,soit une pure différence
échappantàtouterègle générale. Cette exception,susceptible
d’apparaître oude disparaître aucoursd’unescène ,
estassurémentle principal levierdes retournementsdesituation qui
confèrentà l’action descontesleuraspecten porte-à-faux, à la
foisattrayantetinquiétant. FrançoisFlahauta bienvuque ces
3
récits sontmusparle désir, qui donne le change.Les
triplications, loin d’être desépiphénomènesnégligeables,sontdonc le
prototype même de la logiqueternaire qui estaufondementde
larépétition desdifférencesmisesen acte parlesujetdudésir.
Or, comme lesujetestdifférence etque le désirestdéterminé
parle manque qui l’anime, cesdeux termes sontici
homologues. Pasdesujet sansdésir ;pasde désir sans sujet.
Cette prévalence accordée à la différence età laternarité a
amené Lacan à définirles trois registresdumanque à partirde
troiscomposantes syntagmatiques- l’agent, l’objet, l’acte (oule
manque déterminantle drame) -
etdetroiscatégoriesparadigmatiques: l’imaginaire, lesymbolique etleréel. Ces registres
nommés respectivementfrustration, privation etcastration, qui
confèrentdansle discours une place particulière au sujet, nous
intéressentcarilscorrespondentaux
troisprincipalesconceptionsdumal : la persécution, d’oùprocède lasorcellerie et, àun
stade avancé, la folie;la faute, dont se nourritla culpabilité qui
ouvre lavoie auxmoralesinstitutionnellesetà lareligion;et
l’arbitraire de la fatalité qui,selon le cas, peutêtretenupour
tragique oucomique.
Maisavantd’entrerdansces tripartitions, il fautaupréalable
précisercommentLacan a défini l’imaginaire, lesymbolique et
leréel. Cescatégories sonteffectivement utiliséesdansle champ
de la psychanalyse dans unsens trèsdifférentde celui qui leur
estgénéralementattribué dansles scienceshumaines.

LESCATÉGORIES DU LANGAGE

Dansle domaine de l’anthropologie, leréel
observésurleterrain estpremier. C’estce qui estdonné d’embléesousdiverses
formesaccessiblesaux sens, danslesdeuxacceptionsdu terme.
Leréel, c’estleréférentoriginel auquel on ne cesse derevenir, et
que l‘enquête ethnographique a pourbutde décrire
etd’analyser. Lesymbolique, pour sa part, estconstitué parlesdifférents
typesde langage - économique, parental, politique et
religieux

29

quis’interposententre la pensée etla pratique desacteurs
sociaux.
Ceslangages sontfondés surdesoppositionsbinaires:
aliénable/inaliénable, consanguins/alliés, centre/périphérie,
interdit/permisetc... D’oùla fascination que
lesorganisationsdua4
listesontexercésurlesethnologues. Lesymbolique, qui classe
etordonne, estainsi conjointà lasymbolique qui confèrentaux
termesopposésleurs valeurs sémantiques. “Le symbolique est un
5
monde divers par son contenu, mais toujours limité par ses lois.“
L’imaginaire, enfin, est,sur sonversantinterne, l’imagination
créative qui peutà la fois tromperet renouveler, et,sur
sonversantexterne, l’irréel prodigieuxoumonstrueuxqui émarge au
système des représentationsquotidiennes. Laréalité,
quirésulte de l’agencementdes troiscatégories,tient surtoutà
l’harmonie établie entre leréel etles représentations symboliques. La
réalité, c’estce qui permetauxhommesd’avoirprisesurlesfaits
etd’agiravec efficacité.
Dansle champ de la psychanalyserevisité parLacan,
l’imaginaire n’estpas tantl’imagination que l’imageunifiée ducorps
propre,rehaussée ou rabaissée parles reconnaissancesoules
défiances renvoyéesparlesautres. Cetimaginaire corporel
ancré danslarelationspéculaire à l’autrereposesurl’ordre
quantitatif deséquivalencesetcelui, qualitatif, des
ressemblances. Leséquivalences sous-tendentles rapportsderéciprocité
dontlaréversibilitésépare et rapproche lespartenairesd’un
échange etdontla généralité, exploitée parla justice
distributive,unifie lesmembresd’un groupe quireçoiventensemble ouà
tourderôle leurpart. “La notion de réciprocité est ainsi la forme la
6
plus immédiate dans laquelle puisse être intégrée la relation à autrui”.
Laressemblance, quirelève de l’ordre qualitatif, estétablie par
rapportà la dissemblance.
Cette opposition està l’origine despropriétésdesobjetsetdes
groupes“puisqu’il suffit qu’entre deuxélémentsune ressemblance
soitétablie pour qu’une propriété puisse être attribuée. Etpuisqu’ily
a des rapports etdes propriétés, ilya en conséquence des classes etdes
7
totalités” . L’imaginaire, ancré danslarelationspéculaire
moiautre, estdonc étroitementassocié au sensdontl’élasticité
8
“donne matière à l’idée” età l’idéal quisontévaluésentermesde
degré, plusoumoins,toutou rien.
L’imaginaire n’estdonc pasforcémentillusoire;Lacansoutient
même dans sesderniers séminaires“qu’il n’ya pas d’imaginaire

30

9
qui ne suppose une substance”. “Il ne faut pas croire que je mette
l’accent sur le symbolique, ce qui se cogite est en quelque sorte retenu par
10
l’imaginaire comme enraciné dans le corps.”Lesymbolique défini
parLacan estconstitutif non pasdesdifférencesentre deux
représentation, maisde la différence inhérente au signifiantqui,
misen acte de façonréitérée, n’estpasidentique à lui-même.
Comme le ditPaul Valéry: “Les significations successives d’un mot
s’ignorent. Elles dériventpar des associations sans mémoire
etlatroisième ignore la première”. Pour unsujet, lesignifiant, différent
après troiscoups,setrouve aufondementde “la répétition qui est
par naturetransgression, exception, manifestant toujoursune
singu11
larité...”.
Larépétition desdifférencesetleretourdesgénéralitésà
l’identiquesont radicalementopposés, desorte que larépétition ne
sauraitêtrerengaine ouhabitus, maisest reprise et
renouvelle12
ment, comme l’avait si bien entrevuKierkegaard avant
13
Freud.Quand larépétition n’estplus symbolique, elle devient
extraordinaire comme celle desautomates, ou tortionnaire
comme celle deshommescontraintsau travail à la chaîne. Le
signifiant, qui instaure de la différence - etparconséquentdu
14
sujet-,sansopposition minimale entre deux termeset sans
médiation dialectique, a pourprincipale caractéristique
d’entretenirl’équivoque entre plusieurs significations. D’où son
affinité avec lesjeuxde mots, calemboursetmotsd’esprits, de même
qu’avec lesdéguisementsetlesmasquesqui, ense prêtantà
mêmes. Lesignifiantavance ainsi masqué derrièresonsignifié
touten masquant un autresensconstitutifdeson
hétérogénéi15
tUné .signifiant, fut-il même lesignifiantUnreprésentantle
sujet- appelletoujours un autresignifiantdifférentde lui avec
lequel il forme la première articulation d’une concaténation. Le
réel défini parLacanserapproche de celui desnombres réels
desmathématiciens. Leréel, c’esten premierlieule continu
indistinct, nonsymbolisable etnon imaginarisable. Leréel estla
limite de notre expérience, ce qui estnon différencié, dépourvu
detoute propriété.. C’est“l’aversion de sens”, “l’absence de loi”,
donc le pointaveugle où se conjoignentlescatégoriesde la
jouissance etdumal : l’inceste, la promiscuité, l’occulte d’une
16
part, le chaos, le néant, les souffrancesetla mortd’autre part.
Leréel estdonc paradoxal, parce qu’il estindistinctementà la
fois vie etmort,vrai etfaux, etparce qu’il estl’innommable
nommé. A cetitre, il estl’impossiblevécu,rejeté parla pensée

31

comme principe de contradiction.Leréel, c’estencore “ce qui ne
17
peut pas ne pas être”,soitleretourdeschosesà la même place,
18
l’impossible autrement. C’estle“on a toujours fait comme çà”
que lesinformateurspressésde
questionsfinissentinvariablementpar répondre à l’ethnologue désireuxdetoutcomprendre.
Leréel ne peutdonc pasà luiseul constituer ununivers,sauf à
être marié auxdeuxautresfonctions.
L’imaginaire, lesymbolique etleréel
formentainsiunetriplicité que Lacan a appliquée, à l’aide de permutations, aux trois
composantesde l’acte pourdéfinirles trois registresdumanque

FRUSTRATION,PRIVATION ETCASTRATION

Selon la distribution afférente à ces registres, présentée pourla
première foisen 1956, dansla frustration l’agentest symbolique,
l’objet réel etle manque imaginaire;dansla privation, l’agent
estimaginaire, l’objet symbolique etle manqueréel;enfin, dans
la castration, l’agentest réeltandisque l’objetestimaginaire et
19
le manquesymbolique .
Selontableauci-dessous:

agent

objet

manque

frustratR Iion S
_________________________________________________
privation IS R
_________________________________________________
castratI Sion R

Leregistre de la frustration peutêtre illustré parlevol d’un
objeteffectué par un agentanonyme quis’estéclipsé incognito.
L’auteurdudélit, qui ne peutêtre désigné que par un nom, “le
voleur”, est un agentpurement symbolique. Cesignifiant sans
référentet sanspropriété qualifiant une personne particulière
indéterminée introduitdansle discours une absencesingulière,
source de malaise. L’objetdularcin, quantà lui, est réel, non pas
tantparce qu’il est unréférent tangible danslaréalité, mais
parce qu’ilreprésente, à la limite de notre appréhension
deschoses,une pure antinomie. En effet, d’un côté, cetobjetestbon
puisqu’ilréfère àune jouissance indicible, maisde l’autre, il est
mauvaispuisque lasatisfaction de cette jouissance
estdésormais retirée.

32

L’objetde la frustration esten fait un objetinaliénable, qui a été
“donné”puis retranché. Le don etlevol,strictementopposésau
regard de la loi,sontaccomplis sans raison explicite. De même
qu’on donne pour rien, on est volé pour rien. Le manque
provoqué parce forfait, qui perturbe directementle jeude
laréciprocité etdes similitudes unissant une personne àune autre,
relève de l’imaginaire. Dansla frustration, comme dansla
persécution, l’agentestdonc l’autre maléfique dans sasingularité
symbolique, l’agression commisevise dansleréelun objetde
jouissance, extérieurà la loi, desorte que
lescomposantescorporellesetimaginaires reliantle persécuteuraupersécutésont
abolies. Il n’ya plusaucuneressemblance non plusqu’aucune
équivalence possible entre eux. Une lettre anonymerecelant une
diffamations’inscritaussi dansceregistre. L’absence
designaturetémoigne de l’altérité de l’agent symbolique extérieurà
toute personnalisation, etla calomniesansfondementdansla
réalité attise descontradictions subjectivesinsoutenables. La
contre-attaque de cetype de dénonciation, qui peutdégénérer
enrumeur, consiste à dévoiler sousla généralité de l’anonymat
la personnesingulière avectoutes sespropriétés. Lescandale de
la persécution estdésamorcé lorsqu’il atrouvéson coupable. On
change alorsderegistre.
La privation meten oeuvre le manqueréel d’un objet
symbolique, que Lacan a d’abord illustré de façonsimple parla place
vide laissée par un livreretiré d’unrayon de bibliothèque. Le
livre en question peutêtre d’ailleurs rangésurle mêmerayon,
maisàune autre place que celle définie parl’ordresymbolique
(alphabétique ounumérique) à laquelle il devrait setrouver.
L’objet symbolique qui a pourcaractéristique d’être défini hors
desonréférentpar unsignifiantou une lettre, està la base de la
20
logique du tiersexcluqui postule qu’un objetestA ounon A.
De même qu’un objetabsentestdéfinisymboliquementhorsde
sonréférent,un groupe d’individusestconstitué en ensemble
lorsqu’il estdéfini à partird’un élémentmanquant.
Danslathéorie desensembles, leun d’ensemble ne doitpasêtre
confonduavec leun d’élément.
C’estce qui faitque danscertaines sociétés, leshommesne
doiventpasmangerde l’animal-totem dontle nom qualifie leur
clan. L’alimentprohibé est un objet symbolique
car,radicalement soustraitdesonusage, ilreprésente le groupe au titre du
un d’ensemble, qui manque dansleréel.
Tantque l’interditest respecté, ilya adéquation parfaite entre

33

l’agentimaginaire - le groupe défini par sespropriétés-, l’objet
symbolique qui lereprésente etlesmembres réelscomposant
l’ensemble clanique. Maislorsqu’un individu transgresse cette
prohibition, il devient unsujetécartelé entreun dehorset un
dedans. En effet,séparé despropriétésimaginairesconstituant
son groupe, qu’ilvientde bafouer, il estnéanmoins relié par
incorporation à l’emblème de ce groupe. D’un côté lesujetest
expatrié dumonde imaginaire auquel il appartient, etdontles
puissances tutélaires se portentgarantesdes sanctions, de
l’autre il est, enraison desatransgression,unsujetd’exception,un
hérosqui, dansbien descas, devientàsontourle fondateur
d’unsous-groupe de l’ensemble initial, auquel appartiennent
sesdescendants. Lesujetfautif estdonc“coupable”, c’est unsujet
divisé entreun objet symbolique auquel il est relié
parincorporation - premier type derefoulement- et sonréel inaccessible
sinon parlarépétition issue de latransgression. C’estainsi que
la culpabilité, homologue aumanqueréel de l’objetprohibé, est
associée àun besoin impérieuxde jouissance. A l’encontre du
plaisirauquel on peut renoncerouque l’on peut troquercontre
autre chose, la jouissance, accolée à l’interdit, est toujoursplus
oumoinsimpérative et transgressive. Parconséquent, dansle
registre de la privation, l’agentde lasanction, garantsdes
idéauxdugroupe, est une instance
imaginairesouventpersonnaliséesousla forme d’une figure paternelle - Dieu, lesancêtres
-, l’objetincorporé ou refoulé, coupé desonréférentetdeses
propriétés, est symbolique, etle manque creusé parla faute est
réel, car récurrent, ilrevient toujoursà la même place.
Ce manque
pressant,sous-tenduparlescontradictionsinhérentesà la culpabilité (expatriation etexception,transgression et
sanction), estaufondementde “la pulsion de mort” etde
l’auto21
matisme derépétitiontelsque Freud lesa définis. Toutefois,
on l’avu, le dernier terme de larépétition n’estpas tantla mort,
leretourà l’inanimé, que la différencesymbolique (lesujet), qui
estcentrale dansletroisièmeregistre.
La castration, axéesurle manquesymbolique, estleregistre par
excellence desjeuxde mots, apanage
deshumoristesetdeslittérateurs, dontGide donneun bel exemple dans"Si le grain ne
meurt".Touslesmercredis, à Paris, Hérédiatenait unsalon où
lesauteurspouvaientlire,s’ilsen avaientl’envie, leurdernier
écritdevant un public attentif etcritique.
Un jour,un galant sansgrandtalentprésentaun poème dans
lequel il étaitquestion d’un chevalierdistingué
dontlesdémê34

lésavecune belle dames’achèvent sur unescène d’esquive. Elle
laissetomber son gant sur son passage, ilse baisse, le luirend et
passe aussison chemin, ma chère. Gide, qui écoutaitcette élégie
d’une oreille distraite dansl’encadrementde la porte, lui
demande ingénument: “Ne craignez-vous pas le se aussi son ?”.
Après un petit tempsderetardrequisparlesentendements, ce
22
calembourdéclenchaun fou rire généralisé. Le
manquesymbolique, dénoté par unratage qu'introduit une différence entre
deuxsignifiantshomophoniques(se aussison et saucisson),
diviseradicalementlesujetentre l’énonciationtransmise
etl’énonciationreçue. L’auteur,ridiculisé,seretrouve donc
dépossédé desasuperbe,son objetimaginaire, etdépassé par un
critique externe qui lerenvoie ironiquementàson autre lui-même,
interne etnon maîtrisable. L’agent réel de l’énonciation, quise
révèle dansl’après-coup, est un agentà la foisdudehorsetdu
dedans,un autresoi quis’ignore. Doncun agent-non agent. La
castration, homologue de la plaisanterie, a pourprincipalevertu
de désamorcerles tensionsetlesconflits. L’ironie, l’humourou
la boutade bien manipulée peuvent, en certainescirconstances,
subvertir unevengeance préméditée ou unerépression
incontrôlée.
On auraremarqué que la logiqueternaire estplusdifficile à
manierque la logique binaire;plusfragile, elle estaussi moins
convaincante. En particulier,si cette nouvelle logique présente
l’avantage de prendre en considération la différence
constitutive du sujetdansle discours, elle a pourcontrepartieune perte
incontestable desavoir. Contrairementaumoi
quiseveutmaître etagentdeson action, lesujetdudésirest, comme le mot
d’espritde Gide, contingentetimprévisible. Toutefois, on aura
aussiremarqué que ces trois registres, qui forment unesuite,
indiquentque, pour sortirdescontradictionsinsoutenablesdu
mal, il fautpasserd’un manque imaginaire oud’un manqueréel
àun manquesymbolique,tenupour salutaire.
Frustration, privation etcastrationsous-tendentainsitrois types
derépétition et, parlà-même,troisenchaînementsdu sujetque
l’onvase proposerde cerner successivementdansle monde du
conflitdont relève lasorcellerie, dansl’ordre institutionnel qui
fonde lareligion, etdansla banalité, le degrézéro du social.

35

LESENCHAÎNEMENTS DU SUJET

LesBamiléké duCameroun, parmi lesquelsj’ai mené plusieurs
missionsethnographiques,relatentl’origine de lasorcellerie
dans un mythe quirépond à laternarité de la frustration.
Il était une foisdeuxfemmesqui cultivaientcôte à côte leur
champ. Chaque année, l’une obtenait unerécolte d’ignames
beaucoup plusabondante que l’autre. Un jour, entraversant un
marigot, la femme lésée futinterpellée parPetite herbe : “je sais
quetues malheureuse”, lui dit-elle, “cueille-moi etmets-moi danston
sac,ton champ produira plus que celui detavoisine”.
La femme accepta la proposition et, l’annéesuivante, elle fut
comblée. Petite-herbesortitalorsdu sac et réclamason dû:“j’ai
faim. Donne-moi à mangerun detes enfants”.
La femme luiremità contre-coeur son premier-né.
Petite-herbe but sonsang jusqu’à ce que mort s’ensuive, mais
elle ne futpaspourautant rassasiée. Aussi demanda-t-elle à la
femmesonsecond enfant. Celle-cirefusa, elle insista, maisla
femme ne céda pas. AlorsPetite-Herbe dit: “situneveux plus me
nourrir, mange-moi afin que je ne sois plus torturée par la faim”. La
femme l’avala. Depuislors, l’herbe demeura dans sonventre et
danscelui desfillesqu’elle mitaumonde. C’estainsi que, grâce
à ce petitorganesupplémentaire, lesfemmes-sorcières
setrans23
formentla nuiten hiboux-vampires. Lasorcellerie estpar
excellence l’expression duconflit, aussi n’est-il pasétrange que
ce dramesoitintroduitpar unerivalité entre deuxcultivatrices.
Petite-herbe, qui exacerbe l’antagonisme entre lesdeuxfemmes,
remplit successivementlesfonctionsd’agentetd’objet. Appelée
en bamilékéxâ quisignifie aussi bien“herbe” que“médicament”,
elle estd’abordunesimple personnifiée quirenverse l’enjeudu
conflitinitial auprofitde la femme frustrée en lui accordant une
récolte abondante dontl’aspectmiraculeuxest rapidement
troqué, aucomble de l’horreur, contreunevie d’enfant. Lorsque
Petite-herbe exige beaucoup plusque ce qu’elle a donné,sasoif
insatiable desang, apparentée àune dette inextinguible,
déséquilibre, avec le jeudeséchanges réciproques,toutlesystème
des représentationsfondésurleséquivalences. Danscette
premièreséquence du récit,Petite-herbe, qualifiée par un nom
propre etdépouillée despropriétéshabituellesdes simples, est un
puragent symbolique. L’enjeuduconflit, qui oscille entreun
créditalléchantet une detteterrifiante, estobjet réel. Quantà la
demande infinie quianime cetteséquence, elle estle prototype
36

même dumanque deréciprocité
imaginaire.LorsquePetiteherbese heurte ensuite au refusdéterminé de la mère qui neveut
paslui céder un enfantde plus, elle n’a pasd’autre choixpour
mettreunterme à lasoif qui latenaille, que deredevenir un
médicamentà avaler.
Ellesetransforme alorsenun organe indéfini etinsécable qui
reste éternellementdansleventre des sorcièresetdanscelui de
leursdescendantesafin de leurconférerle pouvoirde perpétrer
leurscrimes sousla forme de hiboux.
Ainsi, danscettesecondeséquence, lesagents symboliques sont
les“sorcières” désignées, l’objet réel estl’organe indistinctqui
tientconjointementde l’interne etde l’externe, etle manque
imaginaire, levampirisme qui engloutit, avec lesang, lavie et
toutes sespropriétés. Petite-herbe, qui occupetouràtourles
placesde l’agentetde l’objet,subitainsiune
inversionspécifique au registre de la persécution. Lasorcellerie, appelée ndip
(pluriel de lip“sang”),serévèle en fin de compteunsignifiant
bivalentqui, en fondantdeux signifiésopposésenunseul,
l’agentetle patient(le persécuteuretle persécuté),
lesujetetl’objet(le mangeuretle mangé), l’interne etl’externe (un organe
indéfini etle hibou-vampire),un être humain diurne et un
animal nocturne... perturbe profondémentle jeudes ressemblances
etdesdissemblancesconstitutivesde laréalité. C’estainsi que la
sorcellerie, facteurd’indistinction qui participe d’un manque
imaginaire, confine audélire. Chargée de contradictions,
lasorcellerie qui està la foisorigine etfin,sujetetobjet, cause eteffet,
estauprincipe même deson propre engendrement. La
demande insatiable desang quirelie Petite-herbe à la mère d’enfants
n’estpas sans rappelerl’engrenage infernal des vampiresque
Bram Stockera érigé au rang de modèle littéraire. Les vampires,
qui ne peuventen aucun cas seregarderdans un miroiroudans
un autresemblable,sinon auprixde leurdisparition,
nesurviventqu’ensuçantlesang de leurs victimesqui,une fois vidées,
deviennent vampiresà leur tourLorsque lasimilarité etla
contiguité absolue quiveutque lavie des uns se perpétue dansla
mortdesautres. Les vampires, quisereproduisentdansla mort
des vivants selon la loi d’une progression arithmétique donton
nevoitpasla fin : 1 + 1 + 1 + 1...sonthorsclasse;ilsforment
l’anti-espèce parexcellence,unehaîne dépourvue detouteffet
métaphorique.
L’auditeurde cerécit, qui estdansl’impossibilité des’identifier,
faute d’imaginaire, à l’autre, n’a d’autresolution que dese
lais

37

serassimiler, danscette mise ensérie fatale, à la
prochainevictime. Aussi ne peut-il quesoupirerd’aise lorsque la narration
suspend cette prolifération parcontagion grâce àune inversion
sujet-objet, quitransforme l’agentmanifeste en organe latent.
Bref, dansl’enchaînementparcontiguité, les sujets
sontcondamnésà faire la queuesurlesentierde la mort. Cetenchaînement
infernalsereproduitdanslaréalité lorsdesguerresetdes
suicidesquisesuiventpar vaguescomme lorsduprintempsde
Prague. Leregistre de la privation estparticulièrementbien
illustré parlerécitadamique de Genèse II.
A l’origine des temps, Dieuatoutdonné aupremiercouplesauf
le fruitde l’arbre de la connaissance dubien etdumal qui est
strictementinterdit. Le jardin d’Edense présente
commeununiversdontlespropriétésparadisiaques sontordonnéesparDieu,
l’agentimaginaire, etcommeun
ensemblereprésentésymboliquementpar un desesélémentsmisà partaumoyen d’un
interdit: ils’agitaudépartd’unetotalitéunifiée
ferméesurellemême etfigée dansl’éternité. Lorsque l’interditest transgressé,
Adam etEvesontà jamaischassésdujardin mais, comme ils
sontparailleursidentifiésparincorporation à l’objetinterdit, ils
deviennentleshérosd’un nouveau tempsetd’une nouvelle
condition. Ils sontlespremiers représentantsdugenre humain,
condamnés, au titre de leuridentification à l’élément
symbolique (leun d’ensemble), àsubir un manqueréel, concrétisé dans
cerécitparles souffrancesconjuguéesde la naissance, du travail
etde la mortauxquelsDieulesavoués. Lesnouveaux sujets
décentrésetimparfaits sontdonc irrémédiablement
subordonnésàune instancesupérieure, l’agentimaginaire, qui està la fois
garantdesidéauxetdes sanctions. Leregistre de la privation est
donc fondésurleun d’exception qui estauprincipe de
lathéorie desensembles. A l’encontre de ce quesoutientla logique
clas24
sique, ici “c’est l’exception qui faitl’universel” ,ou, comme le dit
si bien Kierkegaard : “l’exception pense le général avec l’énergie de la
25
passion”.Ceununique, équivalentà l’exceptif“tous sauf un”,
est réversible en l’exclusif “le seul entre tous”. Cesdeuxfigures,
quirelientde façon prévalante l’exception à l’exclusion,sont
presque équivalentespourla grammaire de Port-Royal. Elles
jouent unrôle central dansl’ordre institutionnel, que celui-cisoit
économique,religieuxoupolitique. La monnaie a lavaleurd’un
“équivalent général” parce detouteslesmarchandiseselle estla
seule à êtresoustraite àsavaleurd’usage.

38

C’estentantque non-marchandise que la monnaie estérigée en
unité d’échange etqu’elle peut réguler, entiers, lesjeuxde
l’offre etde la demande.Dansl’ordre de l’exception, lesacrévient
juste après. Toutobjet sacré, chose ounom,
offrandesacrificielle ouautel,relique oudivinité, estpardéfinitionun élémentmis
à part,soustraitnonseulementàsavaleurd’usage maisaussi à
savaleurd’échange.L’objet sacré estexceptionnel parce qu’il est
inaliénable, à la foisinterditetidéalisé. L’exception du sacré, qui
s’exprime dansla formulesyntaxique“tous sauf un”,
estaufondementde lareligion judéo-chrétienne. Comme le père etla
mère dugenre humain ontcommisla faute, “leurs descendants
sont devenus méchants sur terre et leurs coeurs se sont mis à former
de mauvais desseins toute la journée. Alors Dieu a décidé d’effacer tout
ce qu’il avait créé (...) à l’exception de Noé quitrouva grâce à ses
yeux“(Gen.6/5). Touslesêtresfurentengloutis sousleseaux
saufun couple de chaque espèce que Noé abrita dansl’arche. La
première alliancescellée entre Dieuetleshommesfut
renouvelée ensuite dansla nouvelle alliance parlesacrifice dufils
unique de Dieu, leseul entretousqui futà la foisDieuet
homme. Sansexception, pasdereligion; sansl’élection d’une
exception pasd’amournon plus. Lavraiereligion
estdoncreligion d’amour. Enfin, auniveaupolitique, lestatutd’exception
estassumé parleschefsdontla fonction est transmise
héréditairementdansles sociétés traditionnelles, etparlesdirigeants
etlesprésidentsélusdansles sociétésmodernes. En occupant,
dansleur société oudansleurentreprise, la place du un
d’ensemble, leun d’exception, ceshommespolitiquesontpour
caractéristique d’être paradoxalementdudehorsetdudedans,
etderenvoyerà desinstances supérieuresambivalentesà la fois
idéale et répressive. Dansleregistre de la privation, lesujet,
défini parlesgroupesdontilrelève, est tantôtdominé,tantôt
dominant. Cetenchaînementdu sujetpar subordination, qui
fonde l’ordre politico-économique, est représentable par un
emboîtementd’ensembles1(1( 1(...))) dontle premier ter-me est
l’instancesupérieure garante desidéaux, etle dernier un
manqueréel (noté ici par troispointsdesuspension)
quitémoigne de l’incomplétude du sujetdivisé.
Enfin, leregistre de la castration estle lieuparexcellence où
l’exception,transformée en objetimaginaire,s’effondre au
milieudeséclatsderire. Les rapports sociaux, fondés surla
théorie desensembles,sontalorsdéconnectésde
leurfondement.

39

L’équivalentgénéral étantdévalué,
lescréditsetlesdettesaccumuléesdansl’ordre de laréciprocitésontneutralisés: leriche ne
vautpasplusque le pauvre. Lesacré étant sécularisé, il n’ya pas
plusd’idéalisation que derépression, desorte que le père etle
fils seretrouvent surle même plan, etque Dieune peutplus se
faire homme. La hiérarchie politique étantdisloquée, il n’ya plus
ni grands, ni petits, maisdesindividusdistinctsles
unsdesautresqui ne formentpaspourautant unetotalité. Ununivers sans
exceptionestfondamentalementouvert. Ensomme, la castration
impliqueune absence derapports. L’absence d’exception est
donc le degrézéro du social;c’estcerteslerègne de la banalité,
oùil n’ya ni originalité ni nouveauté, maisoùle non-rapport, ou
manquesymbolique, estaufondementde la loi. L’interditde
l’inceste estalorsmarqué par une absence derapportentre les
sexesqui constituentchacunune altérité, et un non-rapportentre
lesgénérationsquisesuiventcomme des unitésquelconques
sansêtresubsuméesou sous-tenduespar
uneunitétranscendante ouimmanente. La loi n’étantplus répressive, lesujetest
pure coupure irréversible qui le divise dansletempspar rapport
à lui-même etpar rapportauxautres. Lesujetn’estplusqu’une
suite descansionsdénombrables: 1, 1, 1, 1, oùchacune n’est
repérable que parla place qu’elle occupe par rapportauxautres.
Cetterépétition de la différence dans sasingularité correspond à
l’enchaînementparirréversibilité du sujetdansl’ordre
contingent(non quantifiable etnon qualifiable) dudésir. Ilva desoi
que ceregistre, qui faitfi deséquivalencesetdes ressemblances
imaginaires, n’estpas viable en permanence;lasurtoutpour
fonction de permettre au sujetdesortirmomentanémentdeses
enchaînementsparcontiguité etpar subordination oùilrisque
des’enliser. En définissantlesujetentermesd’enchaînements
spécifiques, on avérifié qu’il est un jeude différenceset un effet
subi déterminéspardes registresinternesaudiscours. Ces trois
enchaînements, danslesquels toutindividuestinséré à des
degrésdivers, permettentàunsujeten analyse, parle
jeuconjugué du transfertetde larépétition parlée, de
passerd’unregistre à l’autre, etd’accéderà la différencesymbolique intrinsèque à
la castration. Cette progression du sujetdansla diffférence, et
dansl’ordre dudésir, n’estpasdu tout“solipsiste”;on a montré
ici qu’elle estétroitementliée àune évolution desliens sociaux.
Pasdesujet sansdiscours, pasde discours sansliensocial. Ainsi,
pour sortirdesconflitsde personnesetde groupes, lesujetdoit
entrerdansl’ordre desexceptionsquisous-tend la constitution

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desensembles, etpour se détacherdesexclusionsinternesà ce
registre, il doitensuite passerdansle monde de la banalité.

CONCLUSIONS

Une ethnopsychanalyse centréesurlesujetetorientée parle
manquesymbolique n’a donc paspourfonction derésoudre des
problèmeséconomiquesetpolitiquesqui
nesontpasdesonressort, maiselle peutéclairer sous un nouvel angle l’étude des
systèmesde parenté quisontà la base de larégulation dudésir.
Dansla monographie que j’ai consacrée àune chefferie
bamiléké duCameroun, j’ai montré que larelation duelle de l’enfantà
la mèresous-tend lesaffairesdesorcellerie, que lerapportau
père inscritl’enfantdans un groupe de filiation etdansla
hiérarchie desexceptions, etque l’alliance matrimoniale
(différen26
te de larelation conjugale) estfondéesur un non-rapport.
C’estce qui faitque danscettesociété le guérisseur s’appuiesur
l’ordre de l’alliance pour soigner sespatientsaliénésdansles
27
enchaînementsparcontiguité etpar subordination .
Ces remarquesdeterrainsontlà pourindiquerque le champ
de’ethnopsychanalyse, centrésurleregistre de la castration,
n’estpas seulement théorique, il appelle aussiune pratique
curative effective à explorer, quirepose non pas
surlescroyancesmais surleurenvers: la banalité. Contrairementàune
opinion actuellement répandue, c’esten croyantmoinsque lesujet
va mieux.

Charles-HenryPradellesde Latour.
Entré auCNRS en 1975 eten estsorti en2004.
Ethnologue africaniste, a faitdeuxlongsterrains auCameroun, chezles Bangoua en pays bamiléké
etchezles Pèrè ducanton d’Almé dans l’Adamaoua, dontil a renducomptmonographiese dans les
qu’il aconsacrées à ces deuxsociétés. Le passage d’unterrain à l’autre l’a conduità comparer les
systèmes de parenté patri etmatrilinéaire des Bamiléké etdes Pèrè età montrer que chacun d’eux
induisait une croyance dominante différente : la religion chezles premiersetla magie chezles
seconds.

41

NOTES :
1-L. Carol, “De l'autre coté du miroir”,traduction de Henri Poirotin
LewisCarol, Oeuvresa, PrisG a l l i m arb i b l i od ,th è que le da
P l é i a d e1 9 90, p35 5
2-C. Bremont,“Prospérité“ soviétique de Propp”,Cahiers de littérature orale
N°2, 1977, Publicationsorientalesde France p 57
3-C. F. Flahaut,“L’interprétation des contes”,
Paris, Denoël, 1988, p 52
4-E.B. Tylor,"On a method of investigatingthe developmentof institutions
appliedtothe laws of marriage and descent”, Journal ofthe Royal
Anthropolovical Institute,vol. 18, 1889, p245-272;C. Levi-Strauss“Les
Structures élémentaires de la parenté”,Paris-Lahaye Mouton, 1967p 80-97
5-C. Levi-Strauss,“Anthropologie structurale”,ParisPlon, 1958, p.225
6.C. Levi-Strauss, “Les Structures élémentaires de la parenté”,
Paris-La Haye, Mouton, 1967, p30
7-J.-C. Milner,“Les noms indistincts”,Paris, Seuil, 1983, p 8
8-J. Lacan,“Ecrits”,Paris, Seuil, 1966, p 464
9-J. Lacan“RSI”,Séminaire inéditdu17décembre 1974
10-J. Lacan,“RSI”,Séminaire inéditdu8 avril 1975
11-G. Deleuze, “La différence etla répétition”,Paris, PUF, 1968, p 12
12-S. Kierkegaard,“La Reprise”Paris, Flammarion, 1990, p66-67.
“Le Conceptde l’angoisse”Paris, Gallimard, 1935 p27,29
13-S. Freud, “Essais de psychanalyse”, (La contrainte de répétition,
obstacle auprincipe de plaisir),Paris, Payot, 1976, pp 43-54
14-J. Lacan,“Le signifianten lui-même n’estrien d’autre de définissable
qu’une différence avecun autre signifiant. C’estla différence commetelle dans
le champ qui permetd’extraire de la langue ce qu’il en estdusignifiant”,
Encore,Paris, Seuil, 1975, p 129
15- ibid
16-J.-C. Milner, op. cit, p63
17-J. Lacan, “Les problèmes cruciauxde la psychanalyse”,séminaire
inéditdu19 mai 1965
18-J. Lacan, Ecrits,Paris, Seuil, 1966, p 547
19-J. Lacan,“La relation d’objet”séminaire inéditdu 28 novembre 1956
20-J. Lacan, “L’identification”,séminaire inéditdu 20juin 1962
21-S. Freud, “Au-delà duprincipe de plaisir”,Paris, Payot, 1988 p 93
22-A. Gide,“Journal 1939-1949”.Souvenirs.
Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p 541
23-C. H. Pradellesde Latour,“Ethno-psychanalyse en pays bamiléké”,
Paris, EPEL, 1991, p69
24-J. Lacan, “Les Non-dupes-errent”, séminaire inéditdu 25 janvier 1974,
“Le savoir dupsychanalyste”,séminaire inéditdul° juin 1972où
Lacandit: “C’estl’exception qui faitlathéorie des ensembles”.
25-S. Kierkegaard,, “La Reprise”,Paris, Flammarion, 1990, p 172
26-C. - H. Pradellesde Latour, op.cit., chap 1
27- C. - H.Pradellesde Latour, op.cit., cf. chap. 8

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AU PAYS DE LA PAROLE

LA FAMILLE
AFRICAINE