Cahiers d'anthropologie sociale : Dire le savoir faire - N°1

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Description

Nous vivons dans une époque de mutation anthropologique provoquée, dans une large mesure, par la séparation entre les hommes et leurs outils. Cette véritable « catastrophe anthropologique », dont nous sommes tous en même temps responsables et victimes, s'accompagne de la désintégration qu'ont produite dans les sciences sociales les notions réductrices d'homo oeconomicus, d'homo religiosus, ludens, ou videns.
Étudier le savoir-faire dans les sociétés traditionnelles peut donc devenir une vraie ressource, puisqu’on fait alors appel à des modèles qui peuvent montrer à plusieurs niveaux la relativité des idéologies dominantes.

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Date de parution 22 avril 2011
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Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CAHIERS D’ANTHROPOLOGIE SOCIALE
L’Herne
Ouvrage publié avec le soutien du Collège de France
© Éditions de l’Herne, 2006 22, rue Mazarine 75006 Paris lherne@wanadoo.fr
DIRE LE SAVOIR-FAIRE
Gestes, techniques et objets
Ce Cahier a été dirigé par Salvatore D’Onofrio et Frédéric Joulian
L’Herne
Cahiers d’anthropologie sociale
Comité d’honneur Claude Lévi-Strauss, Françoise Héritier, Nathan Wachtel
Directeur Philippe Descola
Coordinateurs de la collection Salvatore D’Onofrio, Noëlie Vialles
Comité de rédaction Julien Bonhomme, Nicolas Govoroff, Monique Jeudy-Ballini, Dimitri Karadimas
Les Cahiers d’Anthropologie Sociale publient les journées d’étude et les séminaires du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS), unité mixte de recherche du Collège de France, de l’École des hautes études en sciences sociales et du Centre national de la recherche scientifique.
Sommaire
Philippe Descola Introduction ........................................................................................................
Jean-Jacques Glassner Savoir et savoir-faire en Mésopotamie ...............................................................
Jesper Svenbro Les démons de l’atelier. Savoir-faire et pensée religieuse dans un poème d«Homère»...................................................................................................... Marie Noëlle Chamoux Dire le savoir-faire en nahuatl classique........................................................... Corinne Fortier Intelligence pratique du berger et art magique du forgeron dans la société mauredeMauritanie.......................................................................................... Salvatore D’Onofrio « Toute chose a son galbe ». Style et savoir-faire en Sicile.............................. Daniel Vermonden Kapandeetkaparika. Deux manières d’être habile et cultivé à Buton (Sulawesi, Indonésie).......................................................................................... Sandra Revolon Manira...............................................................(Aorigi, est des îles Salomon) Jane Cobbi Le « pays de la main ».Wazaou le savoir-faire au Japon................................ Marie-Claude Mahias Savoir ou faire en Inde ...................................................................................... François Sigaut Le savoir des couteaux.......................................................................................
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Introduction
Philippe Descola
Ce volume est le premier d’une nouvelle série, lesCahiers d’anthropologie sociale, qui se propose d’accueillir les travaux menés au Laboratoire d’anthropologie sociale du Collège de France, en particulier les journées d’études régulièrement organisées en son sein et qui réunissent des membres du laboratoire et des chercheurs d’autres institutions autour de grands thèmes d’actualité abordés dans la perspective réflexive de l’anthropologie. Toutes les questions dont les anthropologues débattent et aux-quelles ils apportent l’éclairage de leur discipline et du savoir qu’elle a accumulé sont en effet au cœur des préoccupations contemporaines, depuis les mutations pré-sentes de la famille, des liens de parenté et des formes de la procréation jusqu’aux transformations des usages et des représentations de la nature, en passant par la réflexion sur le statut des images ou sur l’évolution des goûts alimentaires. Par le « regard éloigné » qu’elle porte sur les objets dont elle s’occupe, nourrie par le point de vue comparatiste et la mise à distance critique qu’engendre la familiarité avec des cultures très diverses, l’anthropologie fait entendre une musique distinctive dans le concert des sciences sociales. Mais cette mélodie n’est pas toujours écoutée, faute de moyens de diffusion adéquats. C’est l’ambition de cette collection que de tenter de combler ce manque et, en attirant l’attention non pas tant sur un problème que sur une manière singulière de l’envisager, de contribuer à mieux faire connaître ce mode de connaissance original qu’est l’anthropologie.
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Dire le savoir-faire
Le présent volume réunit les contributions à une journée d’étude du Laboratoire d’anthropologie sociale organisée en juin 2004 au Collège de France par Salvatore D’Onofrio et Frédéric Joulian sur un thème à la fois très actuel par son orientation générale et encore insuffisamment exploré dans le détail des analyses qu’il exige. S’intéresser aux manières de « dire le savoir-faire » c’est d’abord faire le constat de la difficulté qu’éprouve le langage à décrire de façon adéquate des gestes, des pro-cessus techniques, des chaînes opératoires, voire de simples objets. Qui n’a fait l’expé-rience classique d’expliquer ce qu’est un escalier en colimaçon en essayant de ne pas esquisser le geste d’une spirale ? Sans remonter au fameux article de Marcel Mauss sur « Les techniques du corps », on sait par ailleurs qu’une importance crois-sante est accordée dans les sciences sociales depuis une quinzaine d’années aux aspects non linguistiques de la cognition et de l’action, notamment dans le domaine de l’apprentissage des activités pratiques, que celles-ci relèvent d’un savoir-faire 1 spécialisé ou de l’accomplissement machinal de tâches quotidiennes . Mais beaucoup reste à accomplir pour comprendre ces mécanismes qui, comme c’est souvent le cas dans les frontières de la recherche, se situent dans des zones d’ombre, c’est-à-dire de chevauchement entre des branches du savoir qui ne se fréquentent guère, telle la technologie culturelle, la psychologie cognitive, la sémantique comparée, l’ergonomie ou le folklore. Il est à peine besoin de rappeler que, non seulement des savoir-faire très spécia-lisés, mais même des opérations aussi banales que la conduite automobile ou la préparation d’un repas ne mobilisent pas tant des connaissances explicites organisa-bles en propositions qu’une combinaison d’aptitudes motrices acquises et d’expé-riences diverses synthétisées dans une compétence. Elles procèdent du « savoir comment » plutôt que du « savoir que », pour reprendre l’heureuse formule de Fran-2 cisco Varela, Eleanor Rosch et Evan Thompson . Certes, l’enseignement de la conduite se fait aussi par la parole et l’on peut apprendre à cuisiner dans les livres de recettes ou en suivant les instructions portées sur les emballages de comestibles. D’innombrables livres et revues se sont même fait une spécialité de la didactique de ces savoir-faire autrefois intériorisés par l’observation, l’imitation et l’expérimenta-tion, de sorte qu’une expertise modérée en jardinage, en reliure ou en tricot est maintenant en principe accessible à tout lecteur patient. Mais dans ces domaines, comme dans tous ceux qui font intervenir un savoir pratique, une tâche ne peut être exécutée vite et bien que lorsque les connaissances transmises par l’intermédiaire du langage, oral ou écrit, sont acquises comme un réflexe, et non sous une forme réflexive, comme un enchaînement d’automatismes, non comme une liste d’opérations à effectuer. Quel que soit le rôle joué par la médiation linguistique dans sa mise en place, ce genre de compétence exige en fait un effacement du langage pour devenir efficace, c’est-à-dire pour que celui qui la possède parvienne à réaliser rapidement
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Introduction
et avec sûreté une tâche dont certains paramètres diffèrent de ceux rencontrés aupa-ravant dans des situations comparables. Une telle flexibilité semble indiquer que l’on ne devient pas habile dans une activité pratique en se remémorant des cas particuliers déjà rencontrés, ou des séquences d’instructions qui peuvent se rapporter à ces cas, mais en développant un schème cognitif spécialisé, capable de s’adapter à une famille de tâches apparentées, et dont l’activation non intentionnelle est tributaire d’un cer-tain type de situation. Certains de ces schèmes pratiques sont plus longs à s’établir que d’autres en raison de la quantité d’informations disparates qu’ils doivent organiser. La chasse en offre une bonne illustration, comme j’ai pu rapidement m’en rendre compte dans ma propre expérience ethnographique chez les Achuar du haut Amazone. Les Achuar disent que l’on ne devient un bon chasseur qu’une fois parvenu à l’âge mûr, c’est-à-dire la trentaine déjà bien engagée, une affirmation que j’ai pu confirmer par des comptages systématiques : ce sont bien toujours des hommes de plus de quarante ans qui ramè-3 nent le plus de gibier . Pourtant, n’importe quel adolescent possède déjà un savoir naturaliste et une dextérité technique dignes d’admiration. Or, il lui faudra encore une vingtaine d’années avant d’être assuré de ramener du gibier à chaque sortie. Qu’apprend-il au juste pendant ce laps de temps qui puisse faire la différence ? Il complète sans doute son savoir éthologique et sa connaissance des interdépendances écosystémiques, mais l’essentiel de son acquis consiste probablement en une aptitude de mieux en mieux maîtrisée à interconnecter une foule d’informations hétérogènes qui se structurent de telle façon qu’elles permettent une réponse efficace et immédiate à n’importe quel type de situation rencontrée. De tels automatismes incorporés sont indispensables à la chasse où la rapidité de réaction est la clé du succès ; ils sont aussi transposables dans la guerre qui exige d’un Achuar la même rapidité de juge-ment, la même sûreté dans le déchiffrement des traces, le même esprit de décision. Sur la nature de cette expertise dont seul l’effet est mesurable, un non-chasseur en reste pourtant réduit aux conjectures car presque rien de tout cela ne peut être exprimé de façon adéquate par le langage. Une très grande part des connaissances mises en pratique par les membres de sociétés traditionnelles relève probablement d’un savoir de ce type, lequel demeure donc particulièrement difficile à cerner pour les observateurs qui sont dépendants de l’analyse des énoncés propositionnels ou réflexifs de leurs informateurs. Maurice Bloch suggère même que ce savoir du familier est à peu près impossible à objectiver par le langage dans la mesure où il ne s’organise pas à la manière d’une langue naturelle, c’est-à-dire comme une séquence ordonnée 4 de phrases mentales . Mais peut-être n’est-il pas nécessaire d’être aussi pessimiste dans la mesure où le langage nous fournit précisément, à travers des termes désignant un savoir-faire, un tour de main ou une habileté particulière, un accès à des configurations sémantiques
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Dire le savoir-faire
qui permettent de mieux comprendre, sinon la manière exacte dont s’incorporent des schèmes cognitifs et sensori-moteurs, du moins le champ de significations au sein duquel s’inscrivent les compétences qu’ils rendent possibles. Et c’est en comparant ces champs de significations entre des cultures aux traditions techniques différentes, seule voie offerte aux anthropologues et aux historiens, que l’on pourra espérer lever un coin du voile qui dissimule la raison des gestes dans l’obscurité des accoutumances et des apprentissages imitatifs. Voilà ce que les auteurs réunis par Salvatore D’Onofrio et Frédéric Joulian nous proposent d’accomplir dans ce volume. Nous conduisant dans les ateliers d’artisans de la Mésopotamie, de la Grèce homérique, du Mexique ancien, de l’Inde et du Japon, parmi les forgerons et les bergers maures, les mois-sonneurs et les potiers siciliens, les sculpteurs sur bois des îles Salomon, les char-pentiers et les pêcheurs des Célèbes, ils croisent la description des gestes, l’étude de l’action des outils contenue comme une potentialité dans leur forme, l’analyse des statuts associés aux différentes techniques et des apprentissages conduisant à leur maîtrise, l’interprétation des mots, et peut-être des façons de penser, qui, dans chaque langue, tentent de s’approcher au plus près de l’indicible du tour de main.
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NOTES
Quelques ouvrages ont joué un rôle fondateur en ce domaine, notamment Gibson et Ingold, 1993 et Lave et Wenger, 1991. Dans leur livre pionnier : Varela, Rosch et Thompson, 1993. Descola, 1986. Bloch, 1998.
Bibliographie
Bloch, M. 1998How we Think they Think. Anthropological Approaches to Cognition, Memory and Literacy, Boulder, Westview Press : 10-11. Descola, Ph. 1986La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme : 301-306. Gibson, K. R. et Ingold, T., éds 1993Tools, Language and Cognition in Human Evolution, Cambridge, Cambridge University Press. Lave, J. et Wenger, E., éds 1991Situated Cognition. Legitimate Peripheral Participation, Cambridge, Cambridge University Press. Varela, F., Rosch, E. et Thompson, E. 1993L’Inscription corporelle de l’esprit, Paris, Le Seuil : 208.
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