Conjoint expatrié

Conjoint expatrié

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Une proposition de travail à l'étranger pour son conjoint est une situation qui positionne alors l'autre membre du couple en accompagnateur. Ce guide aborde les différents aspects de ce vécu d'expatrié au cours des préparatifs de départ, lors de la vie sur place, ainsi qu'au retour. Grâce à une solide préparation, il est possible de tirer le meilleur parti de cette situation de conjoint expatrié, de bien en profiter sur place et, enfin, de rebondir de façon constructive après !

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Ajouté le 01 mars 2011
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EAN13 9782296802933
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CONJOINT EXPATRIÉ
Réussissez votre séjour à l’étranger
Gaëlle Goutain
Adélaïde Russell









CONJOINT EXPATRIÉ
Réussissez votre séjour à l’étranger







Préface de Sabine David












































DES MÊMES AUTEURES

L’enfant expatrié. Accompagner son enfant à travers les changements
liés à l’expatriation, L’Harmattan, Février 2009.









































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54350-8
EAN : 9782296543508
PREFACE

S’expatrier, partir vivre à l’étranger, le rêve de beaucoup, la
crainte de certaines, une réalité passée, présente et pourquoi pas
future pour Gaëlle, Adélaïde et moi-même.
Oui, nous avons l’expérience du conjoint accompagnateur et
c’est un statut qui est souvent accompagné de clichés et d’images
pas toujours flatteuses. Toutes les trois, chacune différemment,
nous avons décidé de ne pas « subir », mais d’ « agir », de marquer
des essais et de les transformer, c’est ce qui nous a rapprochées au
fil des années et qui nous unit encore !
Gaëlle, nous nous sommes rencontrées via le web ! Magnifique
toile qui rassemble ceux qui sont aux quatre coins du monde, une
amitié qui s’est tissée au fil du temps et un jour… une rencontre
« pour de vrai » comme disent les enfants, à San Diego en
Californie. Gaëlle y vivait en expatriation en famille, moi je passais
par là lors d’un de mes séjours aux Etats-Unis, pays dans lequel
j’avais aussi vécu comme conjoint accompagnateur en famille.
Nous avons parlé longuement de son expatriation, de tout ce qui
composait le présent, le passé et le futur d’un conjoint, des
difficultés liées à ce statut, mais aussi et surtout de toutes les
ressources, les opportunités à saisir, et de toutes les belles
réalisations menées grâce à cette expérience de vie à l’étranger.
Gaëlle poursuivait sa carrière de journaliste, et plus tard
d’écrivain sur l’expatriation et moi-même rentrée en France,
j’avais créé avec Corinne, mon associée, Expat Communication,
une entreprise qui accompagne depuis 10 ans les familles à vivre
au mieux le changement opéré par une expatriation. Nous
proposons des formations au départ et au retour, pour les conjoints
et les enfants et un site web : http://www.femmexpat.com, le site de
l’expatriation au féminin. Nous sommes toujours restées en
contact, et Gaëlle est l'une des collaboratrices journalistiques
ferventes du site.
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Adélaïde, c’est en France, par l’intermédiaire de Gaëlle, que
nous avons fait connaissance lors d’une des nombreuses
conférences sur l’expatriation. Le livre en était à sa genèse, j’étais
enthousiaste de ce projet et impatiente de le découvrir. Nous avons
échangé sur le conjoint accompagnateur, personnage mystérieux,
vu quelquefois comme un extra-terrestre et dont, pourtant, le rôle
est majeur, indispensable pour la réussite de l’expatriation.
Gaëlle et Adélaïde sont les auteures de l’excellent livre
« L’enfant expatrié, Accompagner son enfant à travers les
changements liés à l’expatriation » que toute famille expatriée doit
lire et mettre dans sa valise.
Revenons à notre conjoint accompagnateur ! Vous n’avez pas
remarqué que dans de nombreuses études, rapports, etc. on parle du
conjoint mais sous l’angle : « la problématique du conjoint » ! Or,
la définition d’une problématique est la « présentation d’un
problème sous ses différents aspects » vue un peu réductrice de
notre conjoint !
De nombreuses recherches, présentations, enquêtes, traitent le
sujet du conjoint accompagnateur sous l’angle de cette
« problématique » et l’on retrouve dans tous ces documents des
phrases, assez peu valorisantes et surtout pas enthousiasmantes
pour le conjoint : mettre sa carrière sur la glace, isolement
social, pause forcée, élément perturbateur, mais aussi et
heureusement, on en extrait quelques constats positifs l’impact
considérable du conjoint sur l’adaptation, la performance et la
réussite de l’expatriation, l’implication sociale du conjoint est très
positif pour l’expatrié ou encore le conjoint est un soutien
logistique, affectif et social sans pareil.
Dans toutes ces phrases on décrit l’impact positif ou négatif du
conjoint accompagnateur, mais ce conjoint qui est-il réellement ?
Gaëlle et Adélaïde ont replacé enfin le conjoint dans son
identité réelle : c’est tout simplement un être humain avec son
histoire propre. Elles ont traité objectivement la situation du
conjoint accompagnateur dans ce livre que vous vous apprêtez à
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dévorer. Grâce à cette nouvelle approche, c’est une véritable
bouffée d’oxygène pour tous les conjoints qui vont vivre, vivent,
ou ont vécu l’expatriation, car le livre aborde l’aspect personnel,
affectif et professionnel, sans tabou et en profondeur.
Alors aujourd’hui, je voudrais tout simplement dire MERCI à
Gaëlle et Adélaïde pour ce travail immense qu’elles ont accompli
depuis un an. Il ne fait pas que soulever les problèmes certes réels,
mais il donne des explications à tous les phénomènes négatifs,
mais aussi positifs que vit ou va vivre le conjoint accompagnateur
lors d’une expatriation. Voici enfin un document qui ne se contente
pas de communiquer sur des états de fait, des situations, des
chiffres, mais, de façon profonde et directe, analyse le pourquoi et
le comment des réactions qui sont vécues lors des bouleversements
induits par un départ, une vie à l’étranger et un retour en France.
Vous qui allez partir à l’étranger ou qui y vivez déjà, n’hésitez
pas, faites-en votre livre de chevet ! Car ce livre est tout
simplement un livre de vie avec l’éclairage de l’expatriation. Cette
lecture va vous allumer des tas de petites lumières dans la tête !
Homme ou femme, chacun va y trouver des réponses à ses
questions, puiser des idées, identifier les moyens pour réussir au
mieux non seulement son expatriation mais tout simplement sa vie
personnelle, familiale ou professionnelle.
Notre recommandation : à lire sans modération avant un départ
en expatriation, se replonger dedans lors de la vie à l’étranger et y
retrouver ses marques pour le retour en France.

Sabine David, directrice associée de Femmexpat.com et
Expat Communication.


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INTRODUCTION

Conjoint expatrié, conjoint suiveur, conjoint accompagnateur,
tous ces termes définissent, en insistant sur un aspect ou l’autre,
une position qui recoupe des réalités différentes et des vécus très
variés. Il y a tout de même au départ une situation similaire : l’acte
de faire le choix de partir vivre à l’étranger parce que son conjoint
va y travailler. Il peut être muté par sa société, rechercher un
emploi sur place ou être entrepreneur à son compte ; pour des
questions pratiques nous l’appelons conjoint “salarié”. Les
connotations parfois négatives qui sont associées aux termes de
“suiveur” ou “accompagnateur” renvoient en priorité à un aspect
secondaire ou passif, où la personne ne se positionne pas comme à
l’initiative de l’expatriation. Et pourtant, il est possible de
s’approprier activement un tel départ puis d’y réaliser un grand
nombre de choses tout à fait satisfaisantes pour soi. Ce livre a pour
objectif de revaloriser cette position de conjoint expatrié, qui peut
être vécue de façon très différente, plus ou moins heureuse, plus ou
moins constructive, selon son état d’esprit. Et notamment en
fonction de la motivation ressentie, puis de la préparation effectuée
mais aussi, plus objectivement, des conditions de vie qu’offre le
pays dans lequel on se trouve.
Si nous avons choisi de nous intéresser à l’expérience de
l’expatriation abordée sous l’angle du conjoint accompagnateur,
c'est parce que c’est aussi notre situation personnelle. Tout en ayant
conscience de - et vécu ! - certains aspects plus délicats et négatifs,
nous nous sommes focalisées sur une approche positive. Car, sans
pour autant négliger les difficultés inhérentes à cette position de
conjoint suiveur, nous y voyons également un grand nombre
d’opportunités. Finalement, une telle situation, pour peu qu’elle
soit abordée avec optimisme, ouvre sur tout un ensemble de
possibles et présente tout un panel de potentiels à explorer
auxquels il est excitant de se mesurer. Elle permet aussi de retirer
un grand nombre de bénéfices possibles pour son futur. C’est cette
tonalité constructive qui a stimulé la réflexion que nous avons pu
étayer par divers témoignages. Car un tel tournant dans sa vie peut
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aussi la faire basculer dans une nouvelle direction : une
expatriation peut être l’occasion de réorienter sa trajectoire de vie
pour se rapprocher davantage de ce que l’on souhaite être ou faire.
Quitte à vivre de grands changements, autant les optimiser sur le
long terme !
Nous présentons donc trois grands domaines - personnel,
familial et professionnel - qui remplissent nos vies et voyons
comment il est possible, dans chacun d'entre eux, de tirer parti au
mieux d’un tel séjour à l’étranger.
La sphère personnelle nous amène à nous interroger sur
l’identité : comment, tout en restant soi-même, intégrer tous ces
changements dus à l’expatriation et avancer ? Comment gérer tous
ces bouleversements pour s’enrichir et rebondir face aux
difficultés ? Comment trouver sa place, savoir vers quoi aller ? La
grande thématique à travailler dans ce domaine est l’adaptabilité,
le conjoint expatrié doit composer en permanence avec divers
éléments issus d’un cadre de vie très différent. Comme par
exemple, la place centrale - cruciale ! - qui lui est octroyée à ce
moment-là au sein de sa famille. Certaines notions-clés peuvent
s’avérer une aide réelle, telles la notion de projet de vie (qui permet
de fédérer les divers projets personnels et de se projeter sur le long
terme), celle de motivation ou encore de cycle du choc culturel.
Nous insistons également sur la qualité de la préparation qui
offre un atout indéniable de réussite pour l’expatriation. D’autant
plus qu'aujourd'hui de nombreux professionnels proposent un
accompagnement de qualité lors des diverses étapes de
l’expatriation. Il est dommage de ne pas en profiter dans certains
cas ! En effet, une fois les nouveaux repères identitaires retrouvés,
des réalisations de diverses envergures peuvent alors prendre forme
et être source d'un réel accomplissement au quotidien mais aussi
pour son avenir plus lointain.
La sphère familiale qui relève du domaine affectif est une
composante importante de notre vie à tous. Nous avons choisi de
donner la priorité au couple car il nous paraît être le socle à partir
duquel va se vivre cette aventure à l’étranger. Mais nous
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n’oublions pas non plus tout se qui se joue au sein des relations
familiales et amicales plus ou moins proches. Cependant, la vie à
deux est elle aussi, comme l'identité, en perpétuel mouvement et
s’avère bien complexe. Elle nécessite beaucoup de souplesse…
Pleine d’imprévus, d’épreuves ou de bonheurs, elle est mise au
défi en situation d’expatriation, ce qui explique le nombre
important de séparations dans un tel contexte. De nouvelles
dynamiques relationnelles se font jour et les deux partenaires, s’ils
souhaitent mutuellement poursuivre leur vie commune, doivent y
être attentifs. En revanche, il est indéniable qu’une expatriation est
aussi l’occasion de renforcer et approfondir sa vie de couple tout
en enrichissant sa vie familiale. Tous les membres qui composent
la famille expatriée peuvent bénéficier d’un resserrement des liens
et d’une complicité familiale, en plus d’une ouverture sur d’autres
cultures, ce qui facilite l’acceptation de la différence.
Enfin, la sphère professionnelle prend une place bien
particulière dans la situation de conjoint expatrié avec la
problématique de gestion de sa carrière. Nous pensons qu’une
perspective professionnelle ne doit pas être négligée malgré cette
position de conjoint accompagnateur. En fonction du contexte elle
peut être temporairement reléguée à un second plan à ce moment
de sa vie lorsque notamment la priorité actuelle est donnée à la
famille. Mais comme on ne sait jamais ce qui peut arriver dans une
vie et encore plus en situation d’expatriation, le domaine
professionnel doit être présent en arrière-plan, rester en tête sans
être totalement mis de côté. En effet, les retournements de situation
existent, sans compter le fait que, lorsqu’elle se déroule dans de
bonnes conditions, l’activité professionnelle est aussi un pan
important de l’identité et une source fondamentale de réalisation
personnelle.
Il n’est donc pas constructif, ni harmonieux pour la personnalité
de se sentir contraint d’y renoncer. Cependant, toujours dans une
dynamique empreinte d’adaptation et de souplesse, il est tout à fait
possible d’aménager une vie professionnelle qui, par le biais de
diverses activités, peut retrouver ensuite un second souffle. En
particulier lors de l’étape critique de retour dans son pays d'origine.
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Les activités notamment bénévoles dans le cadre d'une vie à
l'étranger peuvent très bien par la suite valoriser sa carrière tout en
offrant dans le présent un sentiment de réalisation qui enrichit le
vécu de l'expatriation.
En plus des nombreux témoignages, nous avons choisi de
présenter une galerie de portraits, mettant en avant des parcours de
conjoint expatrié qui nous ont paru spécialement intéressants, dont
il est possible de s'inspirer. Ces conjoint(e)s d'expatrié(e)s sont des
personnes comme vous, comme nous, qui ont su analyser leur
situation personnelle, puis rebondir professionnellement, aussi bien
sur place qu'au retour dans leur pays d'origine.
Il paraît donc bien évident que la situation d’expatriation
demande beaucoup d’efforts et pousse chacun vers ses limites, ce
qui explique l’aspect de défi qu’elle contient pour soi, dans son
couple et pour sa carrière professionnelle. L’incidence profonde
qu’elle a sur sa trajectoire de vie doit être utilisée au mieux pour
aller plus loin, au plus proche de ce que l’on souhaite être et faire.
Toutes ces nouvelles portes qui s’ouvrent peuvent être
appréhendées comme autant d’opportunités pour profiter au mieux
de cette vie d’expatrié au jour le jour, mais aussi pour l’avenir…
Pour cela, certains accompagnements sont bienvenus, surtout
s’ils sont éclairants et bienveillants et c'est ce que nous vous
souhaitons avec la lecture de ce guide. A vous ensuite de construire
votre propre parcours d'expatrié ou de « multi-expatrié » !



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Première partie

Sphère personnelle
L’identité – Qui suis-je ?






INTRODUCTION

L’expérience d’une expatriation imprègne fortement la vie et la
personnalité de tous les acteurs qui la vivent. Cependant, le
conjoint accompagnateur sera d’autant plus marqué par ce
changement de vie qu’il remet en cause ce qu’il se sent être, ce qui
le définit. En effet, pour lui, l’expatriation démarre par une rupture
professionnelle et sociale : il faut quitter le cadre structurant
qu’offre le milieu professionnel ainsi qu’une vie souvent bien
réglée et remplie, pour se retrouver dans un univers inconnu où
tout est à construire. Ceci n’est pas sans impact sur le vécu intime
de ce que l’on est de façon permanente et fondamentale, c’est-à-
dire notre identité. Et c’est le fait de partir à l’étranger (quitter puis
découvrir et vivre) qui enclenche cette remise en question
identitaire, ce mouvement d’aller vers l’inconnu, quelle que soit la
durée du séjour.
Lorsque beaucoup de paramètres de la vie passée sont obsolètes
et qu’il s’agit de retrouver sa place dans un tout autre contexte
(celle qui a le plus de sens pour soi mais aussi pour les proches), la
remise en question s’avère inéluctable. Elle surgit souvent après la
phase d’installation, intense par son aspect découverte et
mobilisatrice de tant d’énergie, toute tournée vers l’action. Après
avoir réglé les multiples contraintes matérielles et installé la
famille, on peut généralement se recentrer sur soi. C’est au début
de cette période davantage tournée vers la réflexion qu’un vide se
fait ressentir allié à un sentiment de désarroi. Ce ressenti est naturel
et tout à fait légitime, car quitter une vie bien organisée, où chacun
a une place clairement définie, remplie de nombreuses relations et
de divers engagements sociaux, pour un contexte où tout est
nouveau et différent ne se fait pas sans impact sur le
questionnement identitaire. Il faut se recréer des repères…
Cette réflexion inexorable survient de manière plus ou moins
forte suivant les personnes ; il est possible d’en atténuer les aspects
les plus douloureux tout en l’utilisant pour avancer positivement.
Ce cheminement personnel peut s’anticiper par une réelle
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préparation afin de se donner toutes les chances d’en tirer le
maximum de profit pour soi, de se recentrer aussi sur l’essentiel de
sa vie en se rapprochant davantage de ce que l’on aimerait être et
faire… Et s’y préparer ne permet pas d’y échapper, mais au moins,
l’on peut se sentir bien armé pour l’affronter. Comme tout
changement porte en lui à la fois des renoncements, des
opportunités et s’avère toujours un défi, il est même possible de se
servir de cette évolution personnelle comme d’un tremplin pour
rebondir et aller de l’avant de manière constructive.
Avant d’aborder les différentes phases et thématiques que cette
interrogation identitaire amène à traverser dans le contexte bien
précis d’un départ en expatriation en tant que conjoint suiveur,
définissons le sujet plus global de l’identité, de quoi est-il
question ?

I – Qu’est-ce que l’identité ?

Nous allons, à notre niveau, tenter de répondre - d’une façon
très générale - aux questions suivantes : qu’est-ce qui nous donne
ce sentiment d’être soi, à quoi cela renvoie-t-il et comment cette
quête identitaire se déroule et s’étoffe tout au long de notre vie ?
1/ La construction de l’identité chez l’enfant
Pour esquisser une succincte présentation de cette mise en place
identitaire, nous suivons un fil chronologique du développement du
petit humain, inspiré de l’approche psychanalytique créée par
Sigmund Freud. Il est en effet considéré comme le père fondateur
du concept moderne d’identité qui a été ensuite enrichi par de
nombreux autres professionnels des sciences humaines. Nous
présentons les points de vue de ces chercheurs au fur et à mesure
de la réflexion.
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La grossesse, la naissance et les trois premiers mois
Le bébé commence sa vie dans la symbiose physique avec sa
mère au cours de la grossesse. Durant cette période d’attente, les
parents imaginent l’enfant qu’ils ne connaissent pas encore et
rêvent de ce qu’il sera. De façon très naturelle et spontanée ils
rêvent le meilleur pour leur enfant et projettent sur lui beaucoup de
leurs désirs, c’est le bébé imaginaire, fantasmé, que nous avons
tous été durant ces mois d’attente (en opposition avec le bébé réel,
qui arrive dans la réalité)… Le poids de ces projections reste
présent dans l’inconscient de l’enfant, plus tard il s’y identifiera ou
s’y opposera… La naissance est la première grande séparation que
vit l’enfant, il peut désormais vivre physiologiquement de manière
autonome. Cependant il reste pour quelques semaines encore dans
une indifférenciation somato-psychique et une relation symbiotique
avec sa mère (ou l’objet maternel de substitution lorsque c’est le
cas). C’est une période de fusion essentielle pour sa maturité dont
il va ensuite tirer des ressources pour en sortir peu à peu, en
fonction de la qualité de maternage de la mère.
Et c’est au cours de cet étayage indispensable apporté par la
mère, de ses soins prodigués au quotidien, que le nourrisson va
poser les premières bases de son narcissisme. En effet, immature, il
est totalement dépendant de la figure maternelle. Celle-ci va jouer
un rôle de pare-excitation, bien défini par Sigmund Freud. En effet,
la mère est alors comme un écran qui protège l’enfant immature
d’un débordement pulsionnel. Elle temporise tous les stimuli
extérieurs pour les adapter au niveau d’acceptation de son bébé
afin qu’il ne se sente pas débordé. Et d’après Donald Winnicott,
pédopsychiatre anglais, la façon dont l’enfant est porté (holding),
traité, manipulé (handling) et la routine des soins donnés qui
évoluent en fonction de sa croissance contribuent à sa capacité de
maturation.
Au cours de tout un cheminement progressif, avec des étapes
cruciales, le bébé va arriver à se vivre séparé de sa mère et
s’appréhender comme un sujet à part entière, avec un corps et un
esprit, ayant conscience de ce qui le rend unique. C’est le grand
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enjeu de la petite enfance, s’affirmer en tant que personne
singulière, savoir qui on est et devenir autonome.
La petite enfance
A la fin du premier trimestre de la vie, la différenciation entre
moi et non-moi commence vaguement à se faire. Les prémisses du
sentiment d’identité peuvent s’initier vers l’âge de 4-5 mois,
l’enfant comprend petit à petit qu’il n’est pas un prolongement de
sa mère, qu’il est une entité séparée, une personne réelle. Lorsque
le Moi est constitué, qu’il est une unité différenciée de l’extérieur,
Donald Winnicott l’appelle le “self”. Pour lui, le concept de Self
se fonde sur le sentiment de la continuité d’exister et désigne la
personnalité corporelle sous sa forme biologique et psychologique.
D’où l’importance pour l’enfant, même tout petit, d’être entendu
dans ce qu’il commence à exprimer et d’être reconnu par
l’entourage comme une personne à part entière.
Puis d’autres étapes importantes se succèdent : autour de 6-7-8
mois, l’enfant commence à avoir une conscience claire de lui-
même, il fait distinctement la différence entre ce qui est lui et pas
lui, le connu et l’inconnu. Cette différenciation crée d’ailleurs chez
lui des angoisses, notamment lorsqu’il se trouve face à des
inconnus, qui lui renvoient quelque chose d’étranger, de non-Moi.
C’est pourquoi cette étape psychique a été nommée l’angoisse de
l’étranger par le médecin et psychanalyste René Spitz. Elle est
cruciale dans le sens où elle accentue le sentiment de l’enfant
d’être une personne différente des autres, dans ce décalage avec le
non-moi et le non-connu. Et tout en indiquant le commencement
d’une conscience de soi elle introduit l’enfant au monde
relationnel, aux autres.
Puis l’enfant apprend à se déplacer, à quatre pattes ou en
marchant, il peut de lui-même s’éloigner de sa figure
d’attachement principal (souvent la mère) et explorer l’espace de
manière autonome.
Vers l’âge de 15 mois, il va vivre une expérience décisive pour
la constitution de son identité, car il va être capable de reconnaître
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son image dans le miroir. Cela arrive souvent sous forme d’une
révélation avec une expression de joie intense (jubilation), l’enfant
comprend pour la première fois que cette image qu’il voit est bien
son image, et non le reflet d’une autre personne. Il va pouvoir ainsi
avoir une perception d’une image totale de son corps, il a le
sentiment de l’unité de sa personne. Ce stade du miroir, défini par
Jacques Lacan, psychanalyste, est une réelle conquête de l’identité.
Autour de 18 mois, la maîtrise de l’expression du non lui
permet de s’opposer et d’affirmer sa personne avec souvent un
entêtement très marqué. Ensuite vers 2/3 ans, la période
d’explosion du langage l’amène à pouvoir mieux définir les
contours de son identité et continuer de s’affirmer. Il a bien intégré
qu’il est une personne à part entière et pour cela, il va aimer se
nommer : dire d’abord son prénom puis utiliser “moi” et “je”. Il
réaffirme en permanence par le langage la prise de conscience de
soi, commence ses phrases par “moi, je”.
Vers 3 ans, l’identité est acquise, l’enfant est capable de se
nommer, de se situer par rapport aux autres (garçon ou fille), c’est
pourquoi en général il est prêt à se socialiser. Il peut alors
commencer à intégrer et respecter toutes les contraintes de la vie en
société.
L’enfance
Sa personne va s’enrichir de toutes les relations, jeux et
activités qu’il entreprend, ses préférences et goûts se dessinent et
son milieu familial continue de jouer un rôle primordial pour lui
dans l’affirmation de ce qu’il est. C’est en effet au départ le regard
des parents et ce qu’ils projettent sur leur enfant (confiance, fierté,
anxiété, échec…) ainsi que la cohérence de leur comportement à
son égard (la qualité de leur présence, de leurs échanges avec lui)
qui va apporter à l’enfant un sentiment de compétence personnelle,
une confiance de base. Et cette confiance fondamentale permet
ensuite d’approcher toute transformation comme une évolution et
non comme un danger : elle va teinter positivement les
changements vécus.
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La confiance en soi qui naît de l’amour et de l’estime témoignés
par les adultes proches se construit au quotidien et continue de se
développer tout au long de la vie, elle n’est pas innée mais bien
acquise. Par exemple, les moments de séparation vécus bébé ont
laissé des traces affectives sur un registre émotionnel plus ou
moins rassurant avec une angoisse plus ou moins gérable par
l’enfant. L’affect relié à ces premières séparations est réactivé lors
d’autres séparations vécues plus tard dans la vie mais l’émotion ne
se retrouve pas brute, elle est transformée par la relecture des
autres séparations traversées ensuite. Les circonstances de la vie et
l’adéquation des réponses de l’entourage (à travers la
communication corporelle et le langage) créent un climat plus ou
moins propice au développement de la confiance en l’autre et donc
en soi de l’enfant. Elles contribuent aussi à construire son image de
lui-même et à s’accorder de la valeur. Tout cela définit l’estime de
soi.
Ainsi l’enfant poursuit la construction de sa personnalité pour
une grande part en référence avec son entourage proche et en
fonction des expériences qu’il vit. Ses parents jouent un rôle
important en tant que modèles identificatoires. Après 3 ans il sort
de l’imitation pure pour entrer dans l’identification, c’est-à-dire, le
fait de s’approprier des aspects des personnes qui l’entourent, de
les faire siens en les mettant à l’intérieur de lui. Ce mécanisme
psychologique d’identification introduit par Freud est primordial
dans la constitution du sujet et se fait sur un mode dynamique. Il
s’agit d’un processus qui amène l’enfant à se construire jour après
jour en intériorisant des modèles et des images venant des autres.
Jusqu’à la période d’adolescence, les parents restent la grande
référence, notamment le parent de même sexe. S’ajoutent
également au fur et à mesure que son champ social s’ouvre
d’autres figures issues du milieu familial (fratrie, grands-
parents…), scolaire (professeurs) ou du monde des loisirs
(animateurs). Toutes ces nombreuses identifications vont aider
l’enfant à intégrer à sa personnalité différents traits qui vont
l’étoffer et la complexifier.
Un autre aspect du monde enfantin, peut-être pas assez valorisé
de nos jours, contribue également au développement harmonieux
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de la personnalité de l’enfant tout en affinant son sentiment
d’identité. Il s’agit du jeu, grande occupation de l’enfance, qui
malgré son aspect libre et gratuit, permet de développer des
aptitudes et des ressources importantes pour la suite. Nous parlons
ici du jeu imaginaire, qui n’a d’autre but que de libérer la créativité
de l’enfant dans une atmosphère de plaisir, et non d’activités à base
de jouets au service d’un projet éducatif et pédagogique. Ces
dernières sont souvent destinées à développer chez l’enfant des
compétences rentables car directement transposables dans le milieu
scolaire, en résonance avec le souhait de réussite scolaire des
parents envers son enfant. Ces deux sortes d’occupations, toutes
deux appréciées par l’enfant, font partie de son quotidien,
cependant il vaut mieux que le jeu inventif teinté de rêverie soit
davantage investi car il est bien plus constructif sur du long terme.
En effet, ce jeu libre, issu d’un désir partagé de laisser libre court à
son imagination, sans objectif particulier, (“on dirait que l’on
serait…”) s’avère très fécond en termes d’enrichissement de la
personnalité de l’enfant. Ce dernier invente des univers nouveaux,
prête aux objets les vertus qu’il leur souhaite avoir, change de rôle
avec facilité et toute cette plasticité mentale et mobilité affective
enrichissent son identité et son adaptabilité futures. L’enfant qui
investit et nourrit cet espace de jeu, d’après Patrice Huerre,
psychiatre, devient un adulte qui par la suite a plaisir à jouer avec
d’autres cultures, et possède une adaptabilité permanente à un
univers mouvant auquel il est confronté au quotidien.
Francois de Singly, sociologue, propose une autre lecture,
complémentaire, de la contribution des parents à la construction de
l’identité de l’enfant. Il insiste sur le rôle des parents actuels qui
ont une double mission éducative auprès de l’enfant :
l’accompagner tant dans son épanouissement personnel que dans la
réussite de sa scolarisation. La première dimension concerne la
révélation du soi interne de l’enfant : la réalisation de son potentiel
et la découverte de ses ressources qui se rapportent au moi profond.
La deuxième dimension concerne le soi statutaire de l’enfant : être
le mieux doté en capital scolaire ouvre sur une dimension sociale et
fait appel au moi social. L’articulation de ces deux préoccupations
éducatives (épanouissement et réussite) ne se fait pas sans tensions
23
et questionnements de la part des parents. Cet éclairage
sociologique met en évidence combien la famille contemporaine
est un lieu essentiel de reconnaissance et de valorisation de
l’identité personnelle.
2/ Les vacillements identitaires de l’adolescence
En entrant dans cette période délicate au cours de laquelle
l’adolescent va conquérir son autonomie, les thématiques
identitaires sont fortement réactivées. Notamment lors des remises
en question, par le biais desquelles le jeune poursuit sa démarche
de quête d’identité. C’est un moment durant lequel il a besoin de se
recentrer sur sa propre personne.
La quête de soi
L’adolescent cherche à définir personnellement ce qu’il est, à se
construire son propre monde et encore et toujours à s’approprier sa
vie et ce qu’il souhaite en faire. Cette démarche psychique est
nommée subjectivation. Les vacillements identitaires font partie de
cette étape où les repères changent, à l’intérieur du jeune lui-même
(puberté), et dans ses relations aux autres pour transformer sa
vision de la vie et sa place dans le monde. Il est pris dans un grand
nombre de contradictions, il souhaite être libre mais a aussi besoin
de se sentir protégé pour avancer. Il veut être indépendant mais
n'est pas encore autonome. Il ressent l’obligation d’expérimenter sa
propre existence car il est à un moment de sa vie où tout devient
possible pourvu qu’il s’en donne les moyens. Se retrouver face à
un tel panel de possibilités peut donner le tournis et suscite à la fois
un sentiment de toute-puissance mais crée aussi chez l’adolescent
de l’inquiétude qui s’exprime à travers certaines angoisses.
La remise en question
Ainsi, vus le poids et la place des parents dans la construction
de sa personnalité durant l’enfance, le jeune est amené au cours
d’une évolution normale à les mettre à distance. Pour cela, il va
faire un tri parmi les différents aspects et traits de caractère de ses
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