Corpus et méthodes
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Description

Corpus et méthodes propose des réflexions épistémologiques, théoriques et méthodologiques sur les questions de construction de l'objet-corpus et de développement des méthodes de déconstruction de celui-ci. Les modalités de constitution du corpus, sa place, ses fonctions, son exploitation dans un processus de recherche prêtent à de nombreuses pratiques méthodologiques. Dans ce contexte, comment un chercheur en SHS s'approprie-t-il l'objet-corpus, depuis le "recueil" jusqu'à l'analyse à travers l'emploi d'une méthodologie et la création d'une méthode ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 252
EAN13 9782296801752
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

CORPUS ET MÉTHODES

ÉPISTÉMOLOGIES CRITIQUES ET
APPROPRIATIONS MULTIDISCIPLINAIRES
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54243-3
EAN : 9782296542433

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
M ARCELA P ATRASCU, J ULIE B RUSQ , S UZY C ANIVENC ,
D AMIEN L E G AL (D IRS. )


CORPUS ET MÉTHODES

ÉPISTÉMOLOGIES CRITIQUES ET
APPROPRIATIONS MULTIDISCIPLINAIRES


Avec les contributions de :
Julie Brusq, Nabila Bestandji, Suzy Canivenc, Kahina
Djerroud, Nolwenn Hénaff, Damien Le Gal, Jeanne Meyer,
Marcela Patrascu, Maria Philippou, Alexandra Poulet,
Elatiana Razafimandimbimana, Florence Thiault et Nisrine
Zammar.


L’Harmattan
Espaces Discursifs

Collection dirigée par Thierry Bulot


La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,… – où les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des approches et des méthodologies, et concerne – au-delà du seul espace francophone – autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.


Derniers ouvrages parus

Logambal SOUPRAYEN-CAVERY, L’interlecte réunionnais. Approche sociolinguistique des pratiques et des représentations , 2010.
Jeanne ROBINEAU, Discrimination(s), genre(s) et urbanité. La communauté gaie à Rennes , 2010.
Zsuzsanna FAGYAL, Accents de banlieue. Aspects prosodiques du français populaire en contact avec les langues de l’immigration , 2010.
Philippe BLANCHET et Daniel Coste (Dir.), Regards critiques sur la notions d’ » interculturalité » . Pour une didactique de la pluralité linguistique , 2010.
Montserrat Benítez FERNANDEZ, Jan Jaap de RUITER, Youssef TAMER, Développement du plurilinguisme. Le cas de la ville d’Agadir , 2010.
INTRODUCTION
Corpus et méthode est un ouvrage collectif qui propose des réflexions épistémologiques et théoriques ainsi que des études de terrain autour de la relation entre corpus et méthodes. Il s’agit d’une thématique particulièrement actuelle dans un contexte où les outils méthodologiques sont de plus en plus déconstruits et où les frontières disciplinaires se révèlent perméables.


Les Sciences Humaines et Sociales {1} promeuvent la mise en place de méthodologies « ancrées dans le terrain ». Dans ce contexte, si le corpus apparaît aujourd’hui comme constitutif de toute recherche en Sciences Humaines et Sociales (littéraire, sociolinguistique, ethnologique, didactique, sociologique, informationnelle et communicationnelle, etc.), sa conception et son analyse demeurent très variables selon les travaux engagés.


Ses modalités de constitution, sa place, ses fonctions, son exploitation dans un processus de recherche prêtent à de nombreuses pratiques méthodologiques. Disciplines, écoles, chercheurs, courants de pensée, tendent tous à une appropriation de l’objet-corpus et à un développement des méthodes propres en lien avec celui-ci. Dans ce contexte, comment un chercheur en SHS peut-il s’approprier et s’approprie-t-il l’objet-corpus, depuis le « recueil » jusqu’à l’analyse, à travers l’emploi d’une méthodologie et la création d’une méthode ?

Il convient de préciser que dans la présentation qui est la nôtre ici, le concept de méthodologie est entendu comme un appareil de traitement de corpus préalablement institué, au sein d’un champ disciplinaire {2} . Quant au terme de méthode , il se réfère à la pratique de recherche issue du transfert d’une méthodologie à un travail donné, à « un ensemble de règles empiriques (vérifications par multiplications d’observations et expérimentations diverses), logiques (cohérence des théories ; résistance à la réfutation), et éthiques (recherche de la connaissance la plus objective possible) » {3} .

Cette problématique renvoie à un ensemble de questionnements relatifs :
– à la nature du corpus : sa sélection, sa construction, son organisation, sa hiérarchisation…,

– au conditionnement des pratiques méthodologiques : choix effectués quant à la constitution du corpus et réciproquement, cadre théorique et/ou pratique préalable, adaptabilité à la réalité du terrain…,

– au positionnement épistémologique du chercheur : implication du sujet-chercheur dans son corpus, distanciation par rapport à l’objet, explicitation des choix méthodologiques…,

– à la finalité sociale et scientifique de la recherche.

Ce volume s’inscrit dans une dynamique de mutualisation des connaissances et des expériences. Dans une perspective critique et transdisciplinaire, il rassemble les contributions des chercheurs inscrits en Sciences Humaines et Sociales dans diverses disciplines : sociolinguistique, didactique des langues et sciences de l’information et de la communication.
Le volume comporte douze textes organisés en trois thématiques : « le point de vue qui crée l’objet », « un corpus, des corpus : au delà de la clôture disciplinaire », « les enjeux de l’interdisciplinarité : être ou ne pas être " discipliné " ».
« Le point de vue crée l’objet » {4}
Un premier groupe de textes réunit des contributions qui questionnent la relation entre corpus et méthode à travers des réflexions épistémologiques.


Suzy Canivenc propose un texte à portée critique qui interroge le renouvellement épistémologique proposé par le constructivisme radical, perspective particulièrement séduisante pour les chercheurs en SHS désireux de dépasser les lacunes du paradigme positiviste : la prétention à l’objectivité, la séparation sujet-objet, le raisonnement de type cause-effet, le paradigme explicatif. Après avoir brièvement défini le constructivisme radical en soulignant ses liens avec les Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) ainsi que son potentiel « révolutionnaire », ce texte interroge les limites de cette révolution paradigmatique en l’apparentant à un changement de type 1 où « plus ça change, plus c’est la même chose ». Ce texte voit dans le constructivisme moins le dépassement du positivisme que son simple prolongement, voire même son renforcement du fait de sa capacité à intégrer les traditionnelles critiques qui lui sont faites. En conclusion, cet article propose d’adopter un « méta point de vue récursif » qui nuance tant la conception enchantée que critique du constructivisme radical en appelant à une vigilance de tous les instants.
Damien le Gal s’intéresse dans son article à la relation entre méthode et corpus d’un point de vue épistémologique, méthodologique puis praxéologique. Il définit d’abord les concepts de « corpus » et de « méthode » dans une approche transdisciplinaire. Puis, explicitant l’interdépendance entre le niveau épistémologique (plan de la réflexion sur l’approche et les voies d’accès à la connaissance), le niveau méthodologique (les principes régissant les méthodes de recherche employées) et le niveau praxéologique (les pratiques de recherche elles-mêmes), l’article envisage la manière l’adoption des quatre principes forts du constructivisme implique un certain nombre de conséquences sur ces trois plans. Prenant appui sur la recherche qu’il réalise, le chercheur présente différents exemples de traduction des principes constructivistes sous forme de méthodes d’enquête et de traitement des données.
Le texte d’Alexandra Poulet et Elatiana Razafimandimbimanana traite de la prise en compte de la subjectivité en tant que partie intégrante du travail de recherche en Sciences Humaines et Sociales. Les auteures partent du postulat que face à son travail, le chercheur ne peut s’extraire des propriétés réflexives et identitaires qui en font un individu et un acteur social. L’acteur-chercheur investit en effet son travail, son terrain ainsi que les questionnements qui en découlent avec le regard propre à son historicité et à sa complexité. Se pose alors pour les auteures, la question de la scientificité d’une recherche critique inclusive de la subjectivité et de l’expérienciation de l’acteur-chercheur ? Ce texte fait apparaître en quoi l’(inter)subjectivité inhérente à la rencontre altéritaire est un apport scientifique multidimensionnel. Elle permet de prendre en compte les subjectivités des acteurs et les tensions, contradictions qui en découlent. Il montre enfin qu’une épistémologie intégrative du « soi » peut être au service d’une entreprise scientifique, ce qui implique aussi des apports en termes de méthode(s).
Le texte de Maria Philippou interroge également ces problématiques de la subjectivité et de la distanciation du chercheur par rapport à son terrain. L’auteure questionne les implications d’ordre éthique et le rôle du chercheur, dans des cas où la population enquêtée a récemment vécu un événement traumatisant. Le cas des « réfugiés » de Chypre fut et reste un problème difficile à approcher, l’île étant divisée en deux parties complètement différentes et indépendantes. La présence des réfugiés dans la partie sud de Chypre reste dynamique et symbolique et elle témoigne du manque du respect des Droits de l’Homme de la part de la Turquie. Réaliser une enquête auprès de personnes relatant l’expérience traumatisante et douloureuse de la guerre, nécessite aussi de prendre en compte l’aspect psychologique et de faire preuve de respect. Le chercheur est obligé de suivre des méthodes particulières pour la formation de son questionnaire : par rapport à l’ordre précis des questions, à la façon de formuler les questions et au choix de la présentation de son questionnaire. Le processus du recueil des témoignages devient alors une tâche subtile qui interroge la relation du chercheur à son terrain.
Un corpus, des corpus : au delà d’une clôture disciplinaire
Une deuxième série de textes s’inscrit davantage dans une perspective d’analyse critique de corpus spécifiques.


Nabila Bestandji revisite la question du traitement de corpus en s’appuyant sur l’étude d’un corpus de presse écrite. L’auteure s’est donné comme objectif principal la recherche de tous les éléments susceptibles d’abriter la subjectivité en essayant de comprendre leur mode de fonctionnement et d’organisation. Son argumentation s’appuie sur une étude comparative de deux quotidiens d’expression française : Le Monde et El Watan , au cours du mois qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001. L’étude des titres semble particulièrement importante pour l’auteure, car c’est par leur intermédiaire que le lecteur prend d’abord contact avec les journaux. L’agencement fait que le lecteur "accroche" et penche pour l’achat de tel ou tel autre journal. L’intérêt d’un travail basé sur la comparaison des données est aussi un choix méthodologique : l’auteure montre ainsi dans son texte que c’est par le contraste que les résultats sont plus parlants.
Pour sa part, Kahina Djerroud questionne les différentes dimensions de la récolte d’un corpus en sociolinguistique appliquée à l’étude des représentations linguistiques et spatiales de deux quartiers (populaire et résidentiel) d’Alger : quelles sont les démarches à suivre pour que la matière discursive qui constitue le corpus soit pertinente pour répondre aux questions initiales de l’étude ? L’auteur passe en revue les trois paradigmes essentiels en sociolinguistique et les principaux courants méthodologiques en sciences humaines, puis propose d’adopter une procédure mixte pour surmonter les limites de chaque approche. Pour finir, l’auteur détaille les principales techniques de recueil de corpus (entretien, questionnaire) appliquées à sa recherche.
L’objectif du texte proposé par Florence Thiault est de mettre en évidence l’intérêt qu’il y a à articuler approche ethnographique et analyse du discours pour l’étude d’un corpus constitué de messages archivés d’une liste de discussion en information-documentation. L’analyse de discours s’applique aujourd’hui à de nouveaux corpus, comme les discours clos circulant dans des communautés restreintes qui à travers leurs rites langagiers partagent un même territoire. Un élargissement du contexte s’impose à l’analyste, une telle démarche suppose en effet de s’efforcer de restituer les connaissances, savoirs, catégories mobilisés par les sujets parlants pour construire le sens. Cette étude limitée ne prétend pas à l’universel, néanmoins le terrain professionnel que l’auteure analyse est porteur d’un potentiel de renseignements pour d’autres situations.
Nolwenn Hénaff s’intéresse à un corpus spécifique : les blogs. Dans son texte elle propose une typologie permettant de mieux appréhender ce nouvel outil communicationnel. L’auteure met en perspective les différentes formes d’instrumentalisation des blogs, ainsi que l’impact général du phénomène « blogs » quant à la question de la « prise de parole citoyenne » sur Internet. Pour atteindre cet objectif, l’auteure a organisé un échantillon autour de deux axes issus de l’ambiguïté provoquée par la catégorie d’instrumentalisation : l’axe « à but lucratif / à but non lucratif » et l’axe « amateur / professionnel ». La chercheure espère ainsi, par sa démarche, appréhender de manière plus fine les caractéristiques supposées rationalisantes des blogs à vocation instrumentalisée, mais aussi les éventuelles constances présentes dans les dispositifs communicationnels émanant de la sphère amateur / professionnel.
Questions de méthodes : « Être ou ne pas être discipliné »
Une troisième et dernière partie clôturera le volume par des textes qui questionnent les apports de l’interdisciplinarité.


Jeanne Meyer propose dans son texte une approche de divers outils méthodologiques caractérisés par leur capacité à être transférés. Étudiés puis adaptés au contexte dans lequel ils sont réinvestis, ces outils sont directement intégrés à une recherche sur le rôle du discours dans les procédés discriminatoires à l’embauche. Sont ici analysés : le locuteur masqué comme méthode permettant de travailler sur la figure de l’Autre potentiellement discriminé ; l’observation participante pour identifier les items (positifs et/ou négatifs) d’évaluation (positifs et/ou négatifs) dans les processus d’embauche ; le questionnaire à échelles d’attitudes afin de révéler les représentations sociolinguistiques / stéréotypes sociolangagiers présents à Rennes et l’entretien semi-directif de façon à observer les pratiques discriminatoires en discours. Cette étude sur les discriminations à l’œuvre en milieu professionnel conduit ici à envisager les outils méthodologiques des Sciences du Langage comme outils potentiels pour la lutte contre les discriminations, ce qui offre une nouvelle perspective dans un système actuellement en manque de dispositifs pour la compréhension de la discrimination systémique
Marcela Patrascu propose une approche descriptive et praxéologique des pratiques informationnelles et communicationnelles en condition de mobilité. L’observation des usages de dispositifs socio-techniques nomades (ordinateur portable, DVD portable, téléphone portable, etc.) rencontre plusieurs difficultés dues à une double mobilité. En effet cette double mobilité (objets nomades et usagers en mobilité) rend le recueil des données plus difficile à mettre en œuvre. Le dispositif méthodologique que l’auteure propose dans le cadre de l’étude des usages de la télévision sur le téléphone portable, vise une appréhension multimodale de l’interaction entre l’usager, l’objet technique et l’environnement. Il s’agit d’une approche qui porte à la fois sur les discours, les conduites et les maniements des artefacts. L’approche que la chercheure envisage cherche à dépasser les approches « logocentriques » qui ne prennent en considération uniquement les productions langagières accompagnant l’action. Elle défend à l’instar de Christian Le Moënne (2004 ; 2008), Jean Luc Bouillon, Sylvie Bourdin et Catherine Loneux (2007 ; 2008) un retour des recherches en SIC sur la question organisationnelle comme problématique heuristique dans les approches des technologies de l’information et de la communication.
À partir d’un rappel chronologique de l’histoire de l’analyse de contenu, Julie Brusq met en évidence que les différents courants qui la composent recourent à plusieurs méthodes issues de diverses disciplines : la sémantique utilise les statistiques, la sémiotique s’inspire de l’esthétique, etc. L’auteure poursuit en exposant les courants constructivistes de l’analyse de contenu, mobilisant le concept de « discursivité sociale » de Bernard Delforce. Elle montre que l’approche constructiviste de la communication a considérablement enrichi l’analyse de contenu notamment en valorisant l’impact du contexte sur le sens donné au contenu. Face à cette infinie ressource disciplinaire, l’auteure en arrive à la conclusion selon laquelle la délimitation du travail de recherche dépend de la problématisation, de son inscription dans un champ disciplinaire ainsi que dans une épistémologie particulière. Parmi celle-ci, l’épistémologie constructiviste défendue en SIC par Christian Le Moënne {5} et Catherine Loneux {6} (2007) notamment, propose de valoriser les contextes dans lesquels les recherches sont menées.
Le texte de Nisrine Zammar interroge le rôle que joue l’approche interdisciplinaire dans la compréhension de nouveaux phénomènes communicationnels. Les sciences de l’information et de la communication ont la particularité d’être « une science d’adjonction, c’est-à-dire une science inter, trans et pluridisciplinaire » {7} . L’auteure revient sur la définition de la pratique de l’interdisciplinarité qui consiste à utiliser les ressources de disciplines diverses pour construire une représentation adéquate d’une situation. Cette interdisciplinarité est appropriée par l’auteure comme une méthodologie de compréhension des différents aspects des réseaux sociaux et de leurs usages. Un défi reste à surmonter : comment bénéficier de cette richesse tout en abordant une approche communicationnelle ? Comment l’héritage méthodologique et conceptuel de la sociologie, de la psychologie ou de l’anthropologie permettra de comprendre et de délimiter l’objet de recherche ?


Marie-Katell Hoff, Marcela Patrascu, Suzy Canivenc,
Damien le Gal, Julie Brusq


Nous tenons à remercier le laboratoire PREFics pour son soutien et sa dynamique qui nous a permis de réaliser des manifestations scientifiques de qualité dont cette publication représente l’aboutissement. Nos remerciements s’adressent tout particulièrement à Catherine Loneux et Thierry Bulot.
LE CONSTRUCTIVISME RADICAL : REGARD CRITIQUE SUR UNE RÉVOLUTION PARADIGMATIQUE {8}
Le renouvellement épistémologique proposé par le constructivisme radical offre une perspective particulièrement séduisante pour les chercheurs en sciences humaines et sociales (SHS) désireux de dépasser les lacunes du paradigme positiviste, telles que les hypothèses ontologiques, déterministes et dualistes réductionnistes quant à la complexité de l’univers.
La première partie de cet article se proposera de définir brièvement cette nouvelle approche épistémologique en soulignant ses liens avec les Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) ainsi que son potentiel « révolutionnaire ». Cette partie présentera donc le constructivisme radical dans son versant « positif » et peut-être même un peu trop « enchanté ».
La seconde partie de cet article se voudra au contraire beaucoup plus critique et s’interrogera sur les limites de cette révolution paradigmatique.
Elle s’interrogera tout d’abord sur le possible renforcement de la rationalité instrumentale que pourrait occasionner ce renouvellement conceptuel. Elle montrera ensuite que le constructivisme radical peut s’appréhender non comme un dépassement du déterminisme, mais comme son simple prolongement.
Sous cet angle, le constructivisme radical pourrait s’apparenter à un simple changement de type 1 où « plus ça change, plus c’est la même chose ». Le constructivisme, bien plus qu’un dépassement du positivisme, pourrait ainsi refléter son simple prolongement, voire même son renforcement du fait de sa capacité à intégrer les traditionnelles critiques qui lui sont faites. Une aptitude qui n’est pas sans rappeler celle du « nouvel esprit du capitalisme ». La troisième partie de cet article viendra donc interroger la problématique place de la critique aujourd’hui.

Le constructivisme : paradigme des « nouvelles
sciences » ayant vocation à dépasser les limites du
paradigme positiviste :

Définition du constructivisme :

Brève présentation :
Le constructivisme postule, comme son nom l’indique, que nous CONSTRUISONS la réalité : nous l’inventons plus que nous la découvrons. Comme l’explique Paul Watzlawick : « avec le constructivisme (…) toute prétendue réalité est (…) la construction de ceux qui croient l’avoir découverte » (Watzlawick, 1988). Ainsi, notre conception de la réalité n’est plus une image vraie d’une réalité qui se trouverait à l’extérieur de nous-mêmes : elle est profondément liée aux processus cognitifs qui nous ont conduit à cette conception.
Le constructivisme brise donc la conception ontologique de la réalité, qui existerait en elle-même, indépendamment de nous : « l’on ne considère plus la connaissance comme la recherche de la représentation iconique d’une réalité ontologique, mais comme la recherche de manières de se comporter et de penser qui conviennent. La connaissance devient alors quelque chose que l’organisme construit dans le but de créer un ordre dans le flux de l’expérience -en tant que tel informe » (Von Glasersfeld, 1988). Le paradigme constructiviste ne se base donc plus sur la « correspondance » des idées et des faits, mais sur la « convenance »/l’« adéquation » des idées et des expériences sensorielles.
Pour rendre plus intelligible cette approche épistémologique (quelque peu déroutante au premier abord, il faut bien l’admettre), Ernst Von Glasersfeld la compara à l’évolutionnisme darwinien : « tout comme l’environnement exerce des contraintes sur les organismes vivants et élimine toutes les variantes qui, d’une façon ou d’une autre, transgressent les limites à l’intérieur desquelles elles sont possibles ou ’’viables’’, de la même manière le monde empirique, celui de la vie quotidienne comme celui du laboratoire, constitue le terrain d’expérimentation pur de nos idées » (Von Glasersfeld, 1988). La sélection naturelle (et épistémologique) va donc sélectionner, non les organismes et conceptions les plus aptes et « vrais », mais ceux qui « passent le test » empirique. La métaphore de la serrure est souvent utilisée pour illustrer le constructivisme : si la clé que j’ai sur mon trousseau parvient à ouvrir la porte de chez moi, cela veut dire qu’elle convient, mais non que c’est la « vraie », la seule clé qui soi adéquate à cette serrure.
Bref historique où l’on perçoit la place centrale des SIC, « nouvelle science » (Le Moigne, 2001):
Contrairement à une idée encore trop répandue, le constructivisme n’est pas une conception propre au XXe siècle. Jean-Louis le Moigne nous rappelle ainsi tout au long de ses trois tomes consacrés à cette approche l’existence d’« épistémologies (…) pré-constructivistes » (Le Moigne, 2002): celles de Valéry, Vico, Hegel, Kant, Léonard de Vinci, Aristote, Protagoras…
Plus que le constructivisme, ce sont les sciences émergeant au milieu du XXe siècle, qu’il accompagne et qui accompagnent son renouvellement, qui sont réellement « nouvelles ».
Comme l’explique Jean-Louis Le Moigne : « en 1948 apparaissent simultanément au moins trois nouvelles sciences (…) : la cybernétique ou science de la communication et de la commande (Norbert Wiener), la science de la transmission et du traitement du signal et de l’information (Shannon et Weaver), la science des processus de décision opérationnelle (la recherche opérationnelle depuis H. A. Simon) » (La Moigne, 2001). On perçoit d’emblée la place centrale des SIC, qui continuent d’ailleurs à faire référence à ces quatre auteurs comme à des fondateurs. Ainsi, pour Jean-Louis Le Moigne, « les sciences de la communication et leurs jumelles, les sciences de l’information ; [sont] des sciences vraiment nouvelles, prototypes du Nouvel esprit scientifique qu’annonçait Bachelard en 1934 » (Le Moigne, 2002).
Ces « nouvelles sciences » vont ainsi être à l’origine du renouvellement du constructivisme et du qualificatif « radical » qui lui est désormais accolé. Elles vont en effet impulser une véritable « entreprise de reconstruction épistémologique, adaptant la science contemporaine à la production de connaissances-processus plutôt qu’à la découverte de savoirs stables » (Le Moigne, 2001). Un bouillonnement paradigmatique que certains assimilent déjà à une « révolution scientifique » (Kuhn, 1983) symptomatique du « franchissement de l’ ’’obstacle épistémologique’’ d’une ’’épistémologie positiviste’’ à une ’’épistémologie non cartésienne’’ que préconisait [déjà] G. Bachelard en 1934 » (Le Moigne, 2002).
Le constructivisme : un « tournant » paradigmatique :
Si le constructivisme est désormais qualifié de « radical » c’est qu’il représente une véritable fracture par rapport à la conception traditionnelle du monde et des connaissances que l’on en a. Comme l’explique Ernst Von Glasersfeld, « le constructivisme radical est alors ’’radical’’ parce qu’il rompt avec la convention, et développe une théorie de la connaissance dans laquelle la connaissance ne reflète pas une réalité ontologique "objective", mais concerne exclusivement la mise en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre expérience » (Von Glasersfeld, 1988). Le constructivisme incarne ainsi pour Jean-Louis Le Moigne la « reformulation d’une épistémologie ’’concurrente’’ des positivismes » (Le Moigne, 2001).

Dépassement de la conception positiviste ontologique de la réalité :

Le dépassement du positivisme semble en effet être un fondement du constructivisme, comme le remarquent de nombreux auteurs à commencer par Lynn Segal : « Le constructivisme radical (…) se charge de la tâche impopulaire de détruire la croyance fantasmagorique en l’existence d’une réalité objective » (Segal, 1990). En effet, comme le souligne Paul Watzlawick, « le constructivisme, au sens pur et radical du terme, est incompatible avec le mode de pensée traditionnel. Bien que la plupart des représentations du monde, philosophiques, scientifiques, sociales, idéologiques ou individuelles soient très différentes les unes des autres, elles ont cependant un point commun : l’hypothèse de base qu’une réalité réelle existe, et que certaines théories, idéologies ou convictions personnelles la reflètent (lui correspondent) plus justement que d’autres » (Watzlawick, 1988).

Dépassement du dualisme objet-sujet de Descartes :

Ce nouveau cadre paradigmatique, « que Jean Piaget proposa d’appeler le constructivisme, [substituera] à l’axiomatique positiviste fondé sur la réalité ontologique de l’objet analysable indépendamment du sujet qui l’observe (…) une axiomatique constructiviste fondant la science sur des projets de connaissance plutôt que sur des objets : la connaissance est un processus avant d’être résultat, et elle ne s’entend que par les interactions du sujet et de l’objet (…) A la découpe analytique d’un objet indépendant du sujet qui l’observe peut se substituer la conjonction cognitive d’un concepteur, système-observant, et de ses projets » (Le Moigne, 2001).
Le constructivisme s’en prend ainsi directement au « grand paradigme d’Occident » formulé par Descartes, et imposé par les développements de l’histoire européenne depuis le XVIIe siècle. Le paradigme cartésien disjoint le sujet et l’objet, avec pour chacun leur sphère propre, la philosophie et la recherche réflexive ici, la science et la recherche objective là. Cette dissociation se prolonge, traversant de part en part l’univers : Sujet/Objet, Ame/Corps, Esprit/Matière, Qualité/Quantité, Finalité/Causalité, Sentiment/Raison, Liberté/Déterminisme, Existence/Essence » (Morin, 1991).

Dépassement de la causalité efficiente et linéaire du déterminisme :

Le constructivisme se veut également une remise en question du déterminisme et de sa conception pauvre de la causalité, réduite à la simple causalité efficiente. Là encore, il s’attaque à l’un des bastions fondamentaux des théories occidentales classiques de la connaissance. Comme l’explique Lynn Segal : « pendant les trois cents dernières années (…) la causalité efficiente, c’est-à-dire une forme d’explication selon laquelle la cause précède toujours l’effet, devient l’obsession de la civilisation occidentale. Bien qu’il ne s’agisse que d’une forme de causalité parmi plusieurs autres, le succès qu’elle a obtenu en physique classique a contribué à ce que nous en fassions notre seul modèle explicatif » (Segal, 1990).
Les « nouvelles sciences » vont en effet attirer l’attention sur de nouvelles formes de causalité, à commencer par celle de causalité finale : « la cause finale intervient quand l’effet précède la cause. Les cybernéticiens, qui étudient les comportements dirigés vers un but, mettent en avant la cause finale » (Segal, 1990).
La cybernétique va ensuite mettre l’accent sur une autre forme de causalité, résultant de la combinaison des deux précédentes : la causalité circulaire ou récursive : « dans le schéma de la causalité efficiente, a cause b, qui cause c, qui cause d ; dans celui de la causalité finale, d en agissant rétroactivement cause a. La cybernétique montre que, lorsque d renvoie des informations vers a, les deux types de causalité interviennent ; c’est ce que la cybernétique appelle la causalité circulaire : a cause b, qui cause c, qui cause d, qui cause a » (Segal, 1990).
Ainsi, dans le constructivisme la connaissance suit une causalité circulaire : « la connaissance établie et le processus de connaissance qui l’établit se structurent réciproquement (…) il y a récursivité de ce qui est en train de se construire sur les processus de construction elle-même » (Mucchielli, 2003). Jean-Louis Le Moigne et Alex Mucchielli font ainsi de la récursivité le cinquième axiome (Le Moigne, 2001) et le quatrième principe fort (Le Moigne, 2005) du constructivisme.

L’avènement de la transdisciplinarité :

Le constructivisme s’attaque également au paradigme cartésien de disjonction enjoignant à séparer les connaissances en « disciplines ». Il y substitue un paradigme de « reliance » s’inspirant directement de la systémique, principe fort du constructivisme « contrastant avec le principe de modélisation analytique (ou le principe du réductionnisme) » (Le Moigne, 2003). Ainsi, pour Alex Mucchielli : « l’Ingenium (sorte d’intuition), est, pour les constructivistes, cette faculté mentale qui permet de relier de manière rapide, appropriée et heureuse, des choses séparées. Cette conception constructiviste de la connaissance met l’accent sur sa capacité à relier, à conjoindre, à associer (plutôt qu’à séparer) » (Mucchielli, 2003).
Le constructivisme radical offre ainsi la possibilité de dépasser les cloisonnements disciplinaires pour penser les interactions et développer ainsi une vision non plus parcellaire mais globale des phénomènes sociaux, à l’image de l’ambition transdisciplinaire portée par les SIC. Un véritable « tournant » pour les SHS selon Alex Mucchielli. Le constructivisme répond ainsi à l’appel de Jean-Louis Le Moigne pour une « interdisciplinarité qui peut, pourrait, doit, devrait caractériser la connaissance épistémologique » (Le Moigne, 2003).

La fin des certitudes :

Le constructivisme débouche ainsi sur des principes de relativité et d’incomplétude.
En effet, dans la perspective constructiviste « la connaissance n’est que relative à ce qui convient pour l’action. La découverte dite scientifique "marche", ce qui ne veut pas dire qu’elle est "vraie" » (Mucchielli, 2003). Par conséquent, « les hypothèses qui répondent au principe de convenance peuvent être multiples » (Mucchielli, 2005). Dès lors, « la connaissance pouvant être abordée à partir de systèmes scientifiques divers, et ne pouvant mettre en œuvre tous les systèmes scientifiques, la connaissance qui en résulte est nécessairement inachevée » (Mucchielli, 2005).
Ainsi, comme le souligne Edgar Morin dans sa Méthode : « le renoncement à la complétude et à l’exhaustivité est une condition de la connaissance de la connaissance » (Morin, 1986), « toute certitude fondamentale et toute croyance en un achèvement de la connaissance doivent être éliminées à jamais » (Morin, 1991).

Une perspective séduisante :

Le constructivisme nous propose ainsi une théorie de la connaissance où chacun peut être acteur, tout à la fois libre et responsable, du monde qui l’entoure.
En effet, avec le constructivisme « la connaissance (…) ne peut être le résultat de la réception passive, mais constitue au contraire le produit de l’activité d’un sujet » (Von Glasersfeld, 1988). Grâce à elle l’homme peut désormais « concevoir plutôt que subir son propre devenir » (La Moigne, 2001). Comme le souligne l’épilogue de l’ouvrage dirigé par Paul Watzlawick consacré au constructivisme : « vivre dans un monde constructiviste, c’est se sentir responsable (…) Cette totale responsabilité implique une totale liberté. Si nous avons conscience d’être l’architecte de notre propre réalité, nous saurions aussi que nous pouvons toujours en construire une autre, complètement différente » (Watzlawick, 1988). Ainsi, pour Lynn Segal « la conception constructiviste du monde est potentiellement libératrice, au sens où elle permet à ceux qui l’adoptent d’exploiter leur potentiel créatif » (Segal, 1990). Comment ne pas souscrire à une si « libératrice » théorie de la connaissance ?
La poursuite du positivisme : un changement de type 1 ?
Constructivisme et praxéologie : les risques d’une dérive instrumentale :

Soucieux de produire des connaissances « adéquates », qui « conviennent » en situation (tout comme la clé de ma serrure), le constructivisme cherche à renouer avec l’action (que le paradigme positiviste et sa logique séparatiste tenaient jusqu’ici à distance de la pensée). Alex Mucchielli voit dès lors dans ce « tournant » « pragmatique » des SHS le déploiement d’une « véritable praxéologie » caractéristique d’une « science qui privilégie l’efficacité de l’action comme référent fondamental » (Mucchielli, 2005).
Une conception épistémologique qui n’est pas sans susciter de multiples interrogations : l’optimisation de l’action est-elle réellement le référent suprême auquel les SHS doivent se soumettre ? La connaissance n’est-elle qu’un moyen au service de l’action ? Ne risque-t-on pas de retomber dans les travers de la rationalité instrumentale mis en lumière il y a déjà un demi siècle par l’Ecole de Francfort ?
Ainsi, pour Christian Le Moënne, le constructivisme peut s’appréhender comme « un dépassement de l’épistémologie vers une praxéologie » à l’origine d’une « prolifération de l’expertise en sciences sociales ». Et Christian Le Moënne de s’interroger : « dans quelle mesure ne s’agit-il pas d’un ensemble de conceptions permettant seulement d’agir et de s’orienter dans l’action (…) ? », « dans quelle mesure cet empirisme méthodologique ne débouche-t-il pas en effet sur un fonctionnalisme pratique (…) [sur une] grille de lecture des phénomènes sous des catégories seulement définies en référence à l’observation empirique et non par un travail de conceptualisation fort ? » (Le Moënne, 2003)
La communication organisationnelle semble particulièrement représentative de ces dérives praxéologiques. En effet, « comme ensemble conceptuel permettant de justifier, de légitimer et de préparer les travailleurs à être dans une position favorable au changement, la communication organisationnelle a été grandement valorisée. Cette perméabilité de la discipline a contribué certes à la valoriser à court terme en lui permettant de prendre une certaine ampleur institutionnelle mais au détriment de la perspective critique originale. Ainsi, cette discipline, d’origine sociocritique et participationniste, risque de glisser vers un conformisme comptable, de perdre son autonomie et son sens critique, de s’asservir à la raison instrumentale […] Si la communication organisationnelle est dans une situation de remise en question, ce n’est pas, comme certains le croient, parce qu’elle n’a pas su développer des instruments et des concepts utilitaires et transférables directement dans les organisations de travail, mais au contraire, parce qu’elle a trop bien réussi à le faire au détriment de ses fondements critiques » (Laramée, 1997).
En déviant vers cette rationalité instrumentale, le constructivisme viendrait ainsi non pas dépasser mais renforcer le paradigme positiviste puisque, comme l’expliquent Florence Giust-Desprairies, André Lévy et André Nicolaï, « sur le plan conceptuel, la raison instrumentale conforte et prolonge l’idée que la science objective, identifiée à des techniques qui ’’marchent’’, est en mesure de supprimer le doute, d’abolir l’incertitude. Autrement dit, elle traduit le refus des limites de la science et des erreurs sur lesquelles ses vérités sont néanmoins fondées » (Giust-Desprairies et alii, 1998), et ceci en contradiction totale avec les principes d’incomplétude et de relativité du constructivisme.

Le simple prolongement du déterminisme ?

Un nouveau déterminisme, non plus exogène mais endogène ?
Par ailleurs, cette nouvelle théorie des connaissances ne viendrait-elle pas prolonger la conception déterministe, qui d’exogène deviendrait endogène ? Au déterminisme positiviste des lois de la nature se substituerait ainsi celui du constructivisme qui fait de « l’homme la mesure de toute chose ».
Certes, il s’agit ici d’un déterminisme bien plus « libérateur » que l’ancien, comme nous l’avons évoqué précédemment. Il n’en reste pas moins que l’on continue à se sentir comme piégé dans une vision déterministe et causale : « notre conception de la réalité n’est plus une image vraie de ce qui se trouve à l’extérieur de nous-mêmes, mais elle [reste] nécessairement déterminée » (Watzlawick, 1998).
Le « projet » se substituant à l’« objet » de connaissance, le positivisme de la nature fait alors place au « ’’positivisme’’ du modélisateur-scientifique » (Le Moigne, 2002). « Naturalité ou artificialité de l’ordre des causes ? » (Le Moigne, 2001) s’interroge Jean-Louis Le Moigne. Mais que la réponse soit l’une ou l’autre, on reste toujours prisonnier de l’ordre causal.

Une nouvelle loi des trois états ?

Semble ainsi se dessiner comme une nouvelle loi des trois états où la « réalité » est respectivement déterminée par :
– Dieu. Comme l’explique Lynn Segal : « pendant 15000 ans, les hommes étaient certains que Dieu avait créé l’homme à son image, et l’avait installé sur cette planète immobile qu’était la Terre, centre de l’univers spirituel et vivant, créé lui aussi par Dieu. La réalité était hiérarchique, avec Dieu au sommet, puis les anges, les hommes, les animaux (…). Toute action humaine s’expliquait par sa cause finale : servir la gloire de Dieu » (Segal, 1990).
– Les scientifiques chargés de décrypter les « lois de la nature », dont les premiers furent Galilée, Copernic, Descartes, Newton. « Les scientifiques ont [alors désormais] une fonction qu’assumaient autrefois les prêtres et les chamans : ce sont maintenant eux les garants de nos relations au monde » (Segal, 1990).
– Tout un chacun, enfin, grâce à l’épistémologie libératrice du constructivisme : nous sommes tous libres et responsables de la réalité que nous construisons.

Un changement de type 1 ?

Le changement de type 1 est lui même un concept construit par un penseur constructiviste, Paul Watzlawick, qui va nous servir à interroger le constructivisme et son potentiel « révolutionnaire ».
A travers ce concept, Paul Watzlawick (Watzlawick et alii, 1975) mit en évidence une forme de changement pour le moins paradoxale conduisant à « toujours plus de la même chose ». Le changement de type 1 prend place à l’intérieur du système et celui-ci reste finalement inchangé. Le changement de type 2, au contraire, modifie le système lui-même grâce à un changement des règles gouvernant ses structures et son ordre interne. Le changement ne prend plus place à l’intérieur du système, il concerne le système dans sa globalité. Les changements de type 2 nécessitent ainsi un changement de « cadre ». Le constructivisme représente-t-il réellement un changement de cadre quant au paradigme positiviste traditionnel ? On peut légitimement se le demander au regard des remarques précédentes (risques de dérive praxéologique et poursuite du déterminisme débouchant sur une nouvelle loi des trois états).
L’alternative entre changement de type 1 et changement de type 2 n’est pas sans rappeler la différence effectuée par Heinz Von Foerster, lui aussi penseur du constructivisme épistémologique, entre cybernétique de première et de deuxième génération : suite à une perturbation un système peut soit travailler à revenir à son équilibre initial soit rechercher une nouvelle forme d’équilibre. La cybernétique de première génération renvoie finalement à un changement adaptatif, celle de seconde génération à un changement évolutif. Dans cette perspective, le constructivisme ne peut-il s’appréhender comme un changement simplement adaptatif du positivisme traditionnel, ayant désormais intégré sa critique ?
Le troisième tome de Le Moigne est bien révélateur de cette ambivalence. Cet auteur nous explique en effet que « l’hypothèse phénoménologique (privilégiée par les épistémologies constructivistes) admet comme une occurrence plausible l’hypothèse ontologique (privilégiée par les épistémologies positivistes et réalistes) (…) L’hypothèse téléologique (privilégiée par les épistémologies constructivistes) admet comme occurrence plausible l’hypothèse déterministe » (Le Moigne, 2003). Nous qui pensions avoir dépassé les principes ontologiques et déterministes, les voilà pleinement intégrés dans notre nouveau paradigme. Comme l’explique Christian Le Moënne, rappelant au passage les liens entre constructivisme et systémique : « là où le dualisme et le dogmatisme séparent, le pragmatisme assemble, éventuellement en intégrant le dualisme comme un hypothèse pragmatique possible (…) Le paradigme pragmatiste (…) est (…) plus englobant que les conceptions dogmatiques et dualistes puisqu’il n’exclut pas que toutes les postures épistémologiques et méthodologiques peuvent convenir » (Le Moënne, 2003). Le constructivisme se donne ainsi à voir comme un paradigme totalisant ayant pleinement intégré son prédécesseur ainsi que les critiques qui lui ont été faites. Tel est le « nouvel esprit scientifique », comme nous l’explique Gaston Bachelard : « il n’y a pas développement des anciennes doctrines vers de nouvelles mais bien plutôt enveloppement des anciennes pensées par les nouvelles (…) le non cartésianisme est du cartésianisme complété » (Bachelard, 1934).
Et si nous arrêtions de focaliser notre regard sur le constructivisme pour le déplacer de nouveau vers le paradigme positiviste qu’il est censé dépasser pour se demander si le constructivisme n’en est pas seulement un prolongement ? Se dessinerait-il derrière le constructivisme un simple renouvellement du positivisme ayant désormais intégré la critique ?
La place problématique de la critique aujourd’hui :
« Nouvel esprit scientifique » et « nouvel esprit du capitalisme » :

Assistons-nous réellement à la naissance d’un nouveau paradigme ou est-ce la poursuite du positivisme, désormais capable d’intégrer sa critique et de se montrer sous les meilleurs jours d’un paradigme modernisé ?
Une « évolution statique » qui n’est pas sans rappeler les réflexions de Luc Boltanski et Eve Chiapello sur Le Nouvel esprit du capitalisme (Boltanski et Chiapello, 1999). Le capitalisme serait en effet parvenu à se renouveler en ayant intégré la critique autogestionnaire qui lui fit front dans les années 1960 et 1970 (et plus particulièrement en 1968) et dont la rhétorique est désormais pleinement assimilée par les discours managériaux. Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que c’est à la même époque que réapparaît le constructivisme, notamment à la faveur de l’encyclopédie La Pléiade dirigée par Jean Piaget (éditée en 1967).
Le renouvellement épistémologique émerge ainsi au moment même où le capitalisme va se voir chahuter, devant à son tour travailler à son renouvellement. Et tous deux vont utiliser une seule et même méthode pour se renouveler : non en changeant radicalement leur « cadre », mais en les élargissant pour leur permettre d’intégrer les virulentes critiques qui leur faisaient face (et qui pour leur part appelaient à un changement radical de cadre) en habillant leur nouveau discours d’un rhétorique fort séduisante puisant au cœur des thématiques autogestionnaires : liberté, autonomie, responsabilité…
Comme le souligne Jacques Gervet : « un concept fonctionne dans le discours scientifique, est accepté par l’Institution (…) quand les opérations qu’il suggère, les points de vue qu’il privilégie correspond à l’attente de l’époque » (Gervet, 1987). Le « nouvel esprit scientifique » qu’incarne le renouvellement du constructivisme dans les années 1960 ne répondait-il pas exactement aux attentes du capitalisme alors en crise ?

Comment critiquer une approche ayant intégré la critique ?

Comme le souligne Edgar Morin : « un paradigme maître est si profondément enraciné dans la réalité sociale-culturelle-noologique-psychique que les conditions de son dépérissement et de son remplacement nécessitent des grandes transformations sociales, culturelles, qui elles-mêmes ne peuvent s’accomplir qu’avec le concours d’une transformation paradigmatique » (Morin, 1991). Comment faire lorsque les révolutions sociales et scientifiques que nous percevons se révèlent être de simples reproductions de l’existant qui semblent s’alimenter l’une l’autre ? Et surtout, comment critiquer le constructivisme, cette machine à intégrer la critique ? Une critique du constructivisme ne se place-t-elle pas d’emblée dans une approche constructiviste ? Cette réflexion qui se veut une mise en cause du constructivisme n’en est-elle pas aussi une application ? Il n’est d’ailleurs pas anodin de remarquer que nous avons dû faire appel à des concepts construits par des penseurs constructivistes (le changement de type 1 et de type 2 de Watzlawick, et la cybernétique de première et de deuxième génération de Von Foerster) pour opérer une critique de ce paradigme…
Cette critique du constructivisme qui ne peut se placer qu’à l’intérieur du constructivisme n’est-elle pas un non-sens absolu ? Quel est ce serpent qui se mord la queue dont nous ne semblons pouvoir sortir ? Et bien, c’est l’application même d’un des grands principes du constructivisme, que nous avons présenté en première partie : la boucle récursive dont cet article se veut une illustration : une théorie des connaissances engendrant des réflexions qui viennent réinterroger cette théorie menant ainsi à des « méditations épistémologiques permanentes ».
Conclusion : plaidoyer pour des « méditations épistémologiques permanentes » :
Ainsi, pour Jean-Louis Le Moigne, « ce n’est pas à moins, c’est à plus d’exigence épistémique et critique que nous incite le paradigme constructiviste et pragmatique (…) Le procès du constructivisme est un procès de l’épistémologie en général » (Le Moigne, 2003). Jean-Louis Le Moigne milite ainsi ardemment pour des « méditations épistémologiques permanentes ».
La récursivité est donc, comme nous l’avons vu précédemment, un principe fort du renouvellement paradigmatique auquel prétend le constructivisme. Bien plus que le dépassement du dualisme sujet-objet (sur lequel on se focalise souvent en SHS pour des questions de méthodologie) ou celui du déterminisme (qui nous apparaît d’ailleurs désormais bien limité) c’est ce principe de récursivité qui représenterait la véritable rupture avec le paradigme positiviste. Ainsi, pour Jean-Louis Le Moigne : « c’est par l’appel à ces méditations épistémologiques permanentes (…) que les épistémologies constructivistes prennent leur sens le plus important aujourd’hui : non pas par les réponses relativement contingentes (encore que souvent bienvenues !) qu’elles proposent au cœur même de chaque connaissance se disciplinant pour s’enseigner et s’interpréter, mais par les questions qu’inlassablement elles invitent chercheurs et citoyens à se poser » (Le Moigne, 2003). Tel est donc à notre sens l’apport fondamental du constructivisme dont nous devons le plus nourrir nos recherches.
Tout comme Jean-Louis Le Moigne je reste donc « un constructiviste non repentant », mais vigilant.