Culture populaire et résistance culturelle régionale

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Français
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Description

Voici une analyse des mécanismes de construction de la résistance culturelle régionale, réalisée sur un terrain micro-régional : la vallée catalane du Vallespir. La culture régionale y revêt une dimension populaire, dans la mesure où elle permet le rassemblement périodique de tous les membres des communautés villageoises locales, à l'occasion des fêtes traditionnelles. La résistance culturelle est l'expression de la pérennité d'une communauté régionale et de sa spécificité culturelle.

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Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 71
EAN13 9782296256279
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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CULTURE POPULAIRE
ET RÉSISTANCE CULTURELLE RÉGIONALE

Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la
dominante resteuniversitaire, la collectionLogiques Socialesentend favoriser
les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute libertéthéorique auxauteurs, elle cherche à promouvoir les recherches
qui partentd'un terrain, d'une enquêteoud'une expériencequiaugmentent la
connaissance empirique des phénomènes sociauxou qui proposent une innovation
méthodologiqueouthéorique,voireuneréévaluationdeméthodes oudesystèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Marc-AntoninHENNEBERT,Les alliances syndicales internationales,
des contre-pouvoirs auxentreprises multinationales,2010.
MarcelFAULKNER,Travail et organisation. Regards croisés sur la
recherche sociologique,2010.
OlivierMAZADE,La reconversion des hommes et des territoires. Le
cas Metaleurop,2010.
MustafaPOYRAZ,LoïcGANDAIS,SükrüASLAN,Les quartiers
populaires et laville : lesvarooet lesbanlieues parisiennes, 2010.
SteveGADET,Lafusiondela culture hip-hop et dumouvement
rastafari, 2010.
Jean-OlivierMAJASTRE,La culture enarchipel. Pratiquesculturelles
et mode devie chezles jeunesen situationd’apprentissageprécaire,
2010.
LucieJOUVET,Socio-anthropologie del’erreur judiciaire,2010.
EricGALLIBOURetYvesRAIBAUD,Transitions professionnelles
dans lemonde associatif et l’animation,2010.
StéphanieVINCENT,L’action publiqueface àlamobilité,2010.
Marie-Christine ZÉLEM,Politiquesdemaîtrise etdela demande
d’énergie et résistancesauchangement,2010.
ZHENG Lihua, YANGXiaomin,La confiance et les relations
sinoeuropéennes,2010.
Hugues-OlivierHUBERT,CélineNIEUWENHUYS,L’aide
alimentaire aucœurdes inégalités,2010.
PaulDUCOURNAU,Mettre enbanquel’ADN.Enquêtesurune
biopolitique du consentement,2010.
Jean-PierreSIRONNEAU,Lien socialet mythe aufil de l’histoire,2009.
JosetteCOENEN-HUTHER,L’égalitéprofessionnelle entre hommes et
femmes :une gageure,2009.
MahirKONUK,Jeunes originairesdeTurquie entrel’école et la
communauté,2009.

MagaliPAGÈS

CULTURE POPULAIRE
ET RÉSISTANCE CULTURELLE RÉGIONALE

Fêtesetchansonsen Catalogne

Préface d’Antigone Mouchtouris

© L’Harmattan, 2010
5-7,rue del’Ecolepolytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11856-0
EAN:9782296118560

« Labonnevoie estcellequi mène àlavie, ausoleil.
On ne peut avoirfroidsans cesse… »

Albert Camus,LesJustes, acteV.

PRÉFACE

La culturerégionale est unélémentconstituantdela culture
populaire.MagaliPagès, en mobilisant le conceptdelarésistance
culturelle,nousapermisde comprendrequela culturerégionale aurait
disparusansceteffort.Envisager d’étudier ce champ à travers cette
optique contribue à alimenter la connaissance depratiques culturelles
associées àunétatd’esprit etunespace-temps particuliers.
La culture populaire régionalese définiten interactionavecson
propre environnementet lapressionculturelle dominantee :lle estàla
foisfermée et ouverte aumonde.Cettesituation paradoxale donnesa
force àla culturepopulaire,fermée auxinfluencesdesautres tendances
culturelleset ouverte auxautres pour pouvoir résisteret s’affirmer.Cette
particularitéMagaliPagès nous l’a démontrée d’unemanière
convaincante.
Danscetterecherche, elleasurester neutre dansunerégionaux
enjeuxmilitantsassezimportatonts ;uten travaillant sur larésistance
culturelle, ellen’apas succombé àlafacilité duseulcôté folklorique.Au
contraire,par l’analyse des mécanismesdelarésistance culturelle, elle
nousapersuadés qu’ilyaune autre fonctionnalité desexpressions
culturelles que celle dudivertissement, celle deleurdimension politique.
Ces efforts témoignent d’un esprit de recherche,non seulementau
niveaudusujet,maiségalement par laméthodeutiliséeafind’explorer
unchamp qui peut simplementêtre biaisépardesconsidérations
militantes.Ainsi, elle contribue à enrichir l'édifice dela culturepopulaire
régionale.
Larecherche duterrain s’avèretoujourscomplexe.Elle-même a
dû,aprèsavoirconstituéuncorpusdeschansons,vérifier leurvaleur
auprèsde différents informateurset mesurer lepassage dutemps sur les
paroles poétiques.
Danscettepartie deson ouvrage, ellenousapermis, enutilisant
une analysetrès fine, decomprendrelajuxtapositiondesdeuxcultures,
catalane et pyrénéenne.Cette dernière donnée élargit notre conceptionde
la culturerégionale;ainsi la culturepopulaire est le fruit de plusieurs
apportsculturels,notammentauniveaudel'imaginaireissudeplusieurs
composantes.
Danscetterégion,les matériauxdes manifestations populaires ont
ététrès peudéveloppésdans les recherches sociologiqueset
anthropologiques.Elle a donc dûprospecter surdes terrains tout à fait
vierges.Ainsi, elleasumettre enévidencela double fonctiondela

7

culturepopulairerégionale,présente à la foisdans l’expressiondelavie
quotidienne etdans lemaintiend'unetraditionencouleurs locale et
politique.C’estdanscetteoptiquequesoncorpusa été divisé endeux
parties: celuideschansonsetceluidesfêtes populaires.
Grâce à cet ouvrage,nousavons la descriptiondétaillée del'organisation
desfêtesetdelarépartitiondes rôlesen fonctiondel'âge etdusexe;et
encore ducontenuinspiré desfêtes pyrénéennes, etdel'organisation
générale festive, soumise àun ordre très strict.
Ellea aussifaitavancer parunelectureoriginale de cettemanifestation,
enconsidérant la dimension symbolique delafête del'ourscommeune
métaphore delalutte dela dominationentrel'animalet l'homme, entrela
nature et la culture.
Laritualisationannuelle de cette expression montagnardeparaîtêtreune
théâtralisation qui metenexergue eten représentation les peurs
archaïquesdel’homme;celle d’êtremenacépar l'animal, et les
interrogations qu’il sepose àproposdesasurvie.L'ampleurdela fête
par laparticipationdupublicintroduitune dimension fort intéressante,
d’unepart letoposdela cohésion sociale etd’autrepartde considérer la
fête commemétaphoresociale.
Danscet ouvrage,laplace dela cultureorale est très importante.
MagaliPagès nousdémontre comment l’oralité expriméepar le chant,
très présent, devient lesupport parexcellence delarésistance
culturelle.
Les thèmes récurrentsde ceschansons sont leterritoire,lareligion,les
acteurset les scènesdelaviequotidienne.
Leterritoire estune catégoriequidéfinit en soi la culturepopulaire
régionale.Ilfaçonnela dimensiondel’identité, provoquantun
attachementvif,cequenousconstatonsdans toutes lesexpressions
culturelles régionales.Quitter lamèrenourricièreprovoqueunetristesse.
Lesacteursde ceschansons représentent lesgardiensdes traditions, de
l'espritcatalan, créantuneunité delarégion.
Nousconstatonsaussiunerépartition particulière des rôles masculinset
féminins :l'homme doitvouer savie àlaterre catalane et la femme est
avant tout lamère, cellequi nourrit sesenfantsen leur transmettant les
valeurs patriotiques.Avec ces rôles sociauxattribuésauxacteurs,la
résistance culturelles’illustresous nos yeux.
D’ailleursdans leschantsdits religieux,laplace essentielle estvouée à
laViergeMarie,protectrice des personnes qui souffrent, ayantelle-même
connulasouffrance.Cettevénération,nous latrouveronsdans laplupart
desexpressions populairesdusud del'Europe.Ainsi nous nous
apercevons que cette culture a éténourriepar lescroisementsd’autres

8

imaginaires, et, dans l’analyse ducontenu, nous pouvons entrevoir les
différentes influences méditerranéennes.Dans la description des fêtes,
nousvoyons clairement comment les habitantsde cetterégion sesont
engagésdans leurviequotidiennepour maintenirvivacesces traditions.
Nousavonsunexcellentexemple dela culture artistiquequi participe à
la constructiondelatransmissionetàlarésistance culturelle.
Cet ouvrageouvre des perspectivesàlafois sur l’imaginaire, en
mobilisant le conceptdelarésistance culturelle etd’autrepart sur la
fonctionnalité endémontrant la dimension métaphorique desexpressions
dela culturepopulaire.
Nous saluons,parailleurs,la déterminationet l’espritd’indépendance
dontMagaliPagèsa fait preuvetoutaulong de cet ouvrage et nous lui
savonsgré d’avoir sumobiliserdemanière aussi pertinentele conceptde
résistance culturelle.

Antigone Mouchtouris
Professeure deSociologie
Université de Metz
Directrice de recherche
LaboratoireGEPECS ParisV Descartes

9

INTRODUCTION

eme
AuXXIsiècle, dans les différentes régions françaises, les
populations autochtones maintiennent la pratique des traditions locales.
La culturerégionaleregroupe deuxcatégoriesd’acteurs:les militants
dont lamajorité desactions politiquesvisentexclusivement l’autonomie
régionale;et les traditionalistesvillageoisdont l’objectif estdeproduire
delarésistance culturelle.Cesderniersexpriment leur militantisme
régionalàtraversdesexpressionsculturelleset identitaires,telles les
fêtes traditionnelles.La dimension politique deleursactivités,qui n’est
pasaussiexpliciteque chezles militants politiques,semanifestepar
leurseffortsàmaintenirdans letemps lepouvoirculturel.De fait,la
notiondetransmission intergénérationnelle est importante auseindes
populationsvillageoises.Lesdifférentesgénérationsdevillageois
travaillent sanscesse àl’adaptationdeleur patrimoinetraditionnelaux
différentesconjonctureshistoriques.Dans lamicro-régioncatalane du
Vallespir,l’ensemble desactivitésfestives permetauxpopulations
localesd’introduire dans laréalitémodernelesconditionsdeviepassées
desanciennescommunautésagricoles.Lesacteursveulentconserver la
mémoire deleursancêtresayantvécusur leterritoirerégional.
Lorsquenous observons les sociétésvillageoisesvallespiriennes,
force estde constater l’importance des pratiques traditionnellesà
l’occasionducarnaval, dela fête del’ours, desfêtes pascales, dela
Saint-Jean, des pèlerinages religieuxetdela grande fête du village.Les
acteurs serendentexpressémentdisponibles pour pouvoiryassisteret
exprimer par-làmêmeleur particularisme culturelfondésur leterritoire
montagnard,lemode devie desanciennes populationsagricoleset la
culture catalane.Cephénomène derésistance culturelle,qui se distingue
très nettementdumilitantismepolitiquerégional, conduit lesacteursà
maintenirdes traditions locales quiconstituentcequ’ils nomment
«l’âme » deleurvallée etdu village.
Les pratiquesculturellesdes traditionalistesvallespiriens relèvent
véritablementdela culturepopulaire dans lamesureoùcesderniers
assurent la continuitévoirelapérennité d’un mode deviepassé.Plus
exactement, ces individus procèdentàunerésistance culturelle consistant
à conserver sanscesse aufildes siècles,lamémoire desanciennes
communautésvillageoisesayantévoluésur leterritoirerégional.La
eme
résistance culturelle faitadvenirdans laréalité duXXIsiècle,les
valeurs traditionnelles qui,par lepassé, déterminaient lesconditionsde
vie des populations locales.Lemaintiende cemode deviepassépermet

11

1
la construction et la conservation de l’univers anthropopoiétique
régional.De cettemanière, en répétantannuellement lesfêtes
traditionnelles,leshabitantsdu Vallespir procèdentà delarésistance
culturelle,car ilsexpriment lesvaleurscaractéristiquesdesanciennes
sociétésagricoleset montagnardes.Cetétatd’espritcatalanet pyrénéen
setransmetentrelesdifférentesgénérationsdeVallespiriens, car lesfêtes
2
traditionnellesconduisent lesacteursàréinvestir lesavoircommun
spécifique auxcommunautésvillageoises.Il s’agitdetous les savoirset
savoir-fairetraditionnels:lalangue catalane,lesdanseset les musiques
desardane,leschansons populairesainsi quelesdifférentsgestes
spécifiquesauxdiversévènementscélébrés (rasage del’ours,
embrasementdufeudelaSaint-Jean, etc.).
En répétantannuellement les mêmesgestes, en prononçant les
mêmesdiscourseten interprétant leschants spécifiquesà chaque fête
traditionnelle,lesacteursfomentent leur résistance culturelle.Ils
expriment par lelangageoraletcorporel,lesvaleursfondamentalesdela
vie communautairevillageoise,quidiffèrentde cellesdiffusées par les
mass médias privilégiant l’universalité des pratiquesculturelles.Malgré
leprocessusde globalisationculturel,lesVallespiriensconstruisentet se
maintiennentdans leur propreuniversanthropopoiétique àl’intérieur
duquel ilsfontadvenir lesvaleurs traditionnellesconstitutivesdela
réalitésociale deleurculturerégionale.
Lemaintiendes traditions régionales permetégalement, aufildes
siècles,la conservationdulien social rassemblant tous les individusau
seinducorpscommunautairevillageois.Ainsi,larésistance culturellese
présente comme garante delamémoire des populations régionaleset
simultanémentelletraduit leuradaptationàlaréalitépolitique,
économique,sociale- moderne.
Lanotiondelarésistance culturellepermetauchercheurde
dépasser la conception politique dela culturerégionale etdel’inclure
dans le domaine dela culturepopulaire.Au-delà dumilitantisme
politique etduphénomène de contre-culture,lemaintiendesactivités
traditionnellesdans lesespaces ruraux,revêtunevéritable fonction
sociale.Par-làmême, cen’est qu’enconsidérantun terrain
micro

1
AFFERGAN Francis (sous la direction),2003,Figures de l’humain: «les
représentationsdel’anthropologie »,Paris,Editionsdel’Ecole desHautesEtudesen
Sciences sociales.
2
WATIER Patrick,1996,Lasociologie et les représentationsdel’activitésociale,Paris,
MéridiensKlincksieckMasson.

12

régional,quele chercheur peut mettre aujour lephénomène derésistance
culturelle.
EnVallespir,lesfêtes traditionnelles rassemblant latotalité dela
population rendentainsi objectivel’unitésociale dela communauté
villageoise.Chacundes membres remplitunefonction spécifique ausein
dela fête,par rapportàson origine familiale, àsonâge etàsongenre.
Lesactivités traditionnelles,telles qu’elles seprésententdans
lamicrorégioncatalane duVallespir maiségalementdans lavallée béarnaise
d’Ossau,permettentauxdifférentescommunautésvillageoises
d’exprimer leurexistence en tant qu’entitésculturellesàpartentière.A
l’occasiondesgrandesfêtesdu villageou«FestaMajor»se déroulant
durant lapériode estivale,les populationsvallespiriennes suspendent
dans les ruesdu village etausommetduclocher lesdrapeauxfrançaiset
catalan, cequi révèlequ’elles parviennentà faire coexister leur
citoyenneté française et leurculture catalane.Parailleurs, endansant la
sardanesur laplacepublique,lesacteursaffirment leurappartenance àla
communautévillageoise catalane etvallespirienne.
Le faitd’exprimer son identité culturelle,permetàl’individudese
penser soi-même etdesereprésenter lasingularité desongroupepar
rapportàl’altérité extérieure :le «je »s’affirme àtravers le «nous»
collectif dont l’existencenepeutêtrejustifiéequepar rapportàl’autre.
Cettemanière depenser sasingularité auseindumonde global,
correspond à cequelesociologue LucienGoldmann nommela
3
conscience dupossible.Ce concept traduit lejeudeséquilibres
provisoiresetdynamiquesavecl’altérité, entrepris parune communauté
culturelle envue desemaintenirdans laréalitésociale.La conscience du
possible des populations régionaleseten particuliercelles quiévoluent
dans lamicro-régioncatalane duVallespir, correspond àlarésistance
culturelle.Atravers les siècles, elles ont toujours maintenulesfêtes
traditionnelles qui leur ont permisd’exprimer leur particularisme culturel
auseind’uneréalitépolitique et sociale globalesanscesse changeante.
Nous pouvonsdirequelafêtetraditionnellereprésentepour lesacteurs
vallespiriensun moyend’expressiondeleur spécificité culturelle dans le
monde global, demêmequ’elleleur permetde construireun sujet idéal.
4
Il s’agitdusujet transindividuel queles membresd’une communauté
perçoiventcommeun modèle à atteindre àtravers leursactivités

3
GOLDMANN Lucien,1971,La création culturelle dans la société moderne, Paris,
Médiations,p.20.
4
GOLDMANN Lucien,1970,Structuralisme génétique et création culturelle,Paris,
EditionsAnthropos.

13

traditionnelles.Par exemple, les mythes et les légendes populaires
mettent en avantun héros dont la conduite est posée comme exemplaire
et qui doit être imitée par tous les membresdugroupe communautaire.
Lalangue,les institutions,les normes morales et les organisations
sociales participent également à la création dusujet transindividuel.Le
maintiendans l’histoire dusujet transindividuel spécifique àune
communautérégionalerévèlesarésistance àse conserver par la
transmission intergénérationnelle desesvaleurset symboles
fondamentaux.Malgrélesdifférentscontexteshistoriques,les
populationsdelamicro-régiondu Vallespir ont maintenulesvaleurs
catalaneset pyrénéennesconditionnant leur mode devie.
Toutenacceptant lesvaleursculturelleset lemode deviemoderne
delasociété globale, ellesveulentgarder intacts leur particularisme
régionalet lamémoire deleurvillage.Lesfêtes traditionnelles
régionales,tellescelles qui sont observablesenCatalogne française et
plus particulièrementdans lamicro-régiondu Vallespir,sont semblables
aufeusacréquiétait maintenudans laRome antiquepar lesVestales.Au
sens métaphorique,la conservationde cesflammes signifielemaintien
envie dela communautéromaine.Demême,larépétitionannuelle des
fêtes traditionnelles permetauxacteursd’exprimer laviesanscesse
renouvelée deleurcommunautévillageoise etcemalgréleschangements
politiquesetéconomiques qui sesuccèdentaufildes siècles.À un niveau
symbolique,le feusacré des populationsvallespiriennes,sanscesse
régénéré àl’occasiondesfestivités,représenterait leur résistance
culturelle.
Letravaild’analysesémiotique de chants traditionnelset l’étude
micro-sociale desfêtes traditionnelles permettentderévéler les
fondements internesde cetterésistance culturelle.Il s’agitdesdifférents
symbolesetautresvaleursconstitutifsdel’imaginaire collectif etdela
visiondumonde desvillageoisvallespiriens.Leurexpressionàtravers
lesdifférentesactivitésfondel’existencesociale duparticularisme
régional.Ainsi,les pratiques populairesconstituentun moyen
d’expressiondela conservationàtravers les sièclesdel’unitésociale du
groupe communautaire, deson particularisme culturelcatalanet
pyrénéen.

14

Chapitrepremier

La culturepopulairerégionale et larésistance culturelle

LA CULTURE POPULAIRE

La culturepopulaire estun pan dudomaine culturel en général et
renvoie étymologiquementàlanotionallemande de «volk»qui signifie
le «peuple ».La culturepopulaireserait,par-làmême,l’ensemble des
traitsculturels propre àunepopulationbiendélimitée dans ses
dimensions spatialeset temporelles.Elleinclurait les modesdevie d’une
catégorie bien précise d’individus.Cesderniers sont regroupés suivant
une caractéristique commune :leurâge,leur position sociale,leur sexe,
leur lieudevie etc.Le groupe ainsiconstituépeutcorrespondre àune
catégoriesocialeprécise,ourevêtir la forme d’une communauté
d’intérêts.Parexemple,la culturepopulairepeutenglober l’ensemble des
particularitésculturelles spécifiquesauxjeunesdesbanlieues, aux
femmesvivanten milieurural...Ce champculturel populaire comprend
également les productionsartistiquesémanantde cesgroupes.
Pendant très longtemps,la culturepopulaire a été étudiée dansun
rapportd’oppositionavecla culture dominanteimposéepar l’autorité
politiquenationale etappartenantàl’élite bourgeoise.De cettemanière et
ème
jusqu’àlamoitié duXXsiècle,lesdifférents idiomes régionaux
étaientconsidéréscomme des patois, et n’étaient pas reconnus par l’État
français.Lalanguerégionalepouvait représenter l’étatd’infériorité d’un
individu, car le faitdenepasconverserenfrançaisdans sasphère
familiale etvillageoise,laissait penser qu’il ne bénéficiait pasdes
moyens (matériels oubien intellectuels) pour poursuivre desétudes lui
permettantd’accéderaux valeursfrançaises.Très souvent,l’utilisationde
lalanguerégionalepermettaitdestigmatiserun individuetdel’enfermer
dansuncontextesocialbiendifférentde celuidel’éliteintellectuelle et
bourgeoise.L’expression«lepetit peuple »servaità désigner
essentiellement lemondeouvrieret paysan.Denos jours,lerapport
hiérarchique entrela culturenationale et lescultures populairesa
quasimentdisparu, àtel point quel’existence de cesdernièresest
reconnuepar lesautorités politiquesdirigeantes.
L’origine dela culturepopulairepermetde comprendrele fait que
l’ensemble desesvaleursfondamentales renvoie aumode devie
particulierd’une communauté culturelle.Ces spécificitésculturelles

15

émanent généralement de l’univers social dans lequelévolue le groupe :
la musiquerap renvoie auxjeunes résidantdans lesbanlieues,lestatutet
lesfonctions socialesdesfemmesévoluanten milieurural,lesfêtes
traditionnelles spécifiquesauxpopulationsvivant surun relief
géographique biendéterminé(lamontagne,laplainemaritime).Cequi
permetàlasociologueAntigoneMouchtourisdepenser que :« La
culture populaire ne signifiepasune culture à la portée de tout le monde,
dans le quotidien,pas plus dans les classes dites populaires que dans les
autres. Le terme «populaire », avecpeuple désigneune catégorie dela
population s’exprimantàtraversun mode culturel (image d’unethos
spécifique) quicaractérisel’ensemble d’une couchesociale.Par
«peuple», » nous entendons donc (…)une catégorie d’individusdont le
style de viepeutêtre comparable et qui se détermine àtraversun mode
5
de comportementetdepenséeidentique ».Les pratiquesculturelles
qualifiéesdepopulaires rassemblentdes individusauseind’ungroupe
communautaire.Àtravers leursdifférentesactivités,ilsexpriment la
6
visiondumondesur laquellereposeleurentité culturelle.Plus
exactement, cettevisiondumonderecèletoutes lesvaleurs structurant la
spécificité culturelle dugroupe communautaire.Elle est produitepar
l’ensemble des productionsculturelleset permetàla communauté
d’exprimer sonexistence auseindelasociété globale,dans laquelle
évoluentd’autresentitésculturelles.Lavisiondumonde correspond àla
représentation qu’ungroupese faitdelui-même, c’est-à-diresa
singularitépar rapportàl’altérité etàla globalité dumonde.Lavisiondu
monde estfondamentale àune communauté, carcommeleprécise
LucienGoldman, c’est: «(…)cetensemble d’aspirations, de sentiments
et d’idées qui réunit les membresd’ungroupe et les oppose à d’autres
7
groupes».L’unitésociale d’ungroupe communautairerepose doncsur
lareconnaissance collective et l’applicationdans laviequotidienne de
valeursetdesymbolescommuns.

Dansune autreperspective,la culturepopulairepeut revêtirun
caractèrepolitique, et plusexactement prendrela forme d’une
contreculture.Enaffirmant leur spécificité culturelle,les membresd’ungroupe
peuvent simultanémentexprimer leur oppositionàl’autoritépolitique.Ce

5
MOUCHTOURIS Antigone,1989,La culturepopulaire enGrècependant lesannées
1940-1945,Paris,L’Harmattan,sérieHistoire etPerspectivesMéditerranéennes,p.12.
6
GOLDMANN Lucien,1955 [2005],Le dieucaché;étudesur lavision tragique dans
lesPenséesdePascaletdans lethéâtre deRacine,Paris,Gallimard.
7
GOLDMANN Lucien,op.cit.,p.26.

16

qui permetà Antigone Mouchtouris d’affirmerquela culturepopulaire
correspond à« (…)unétatd’esprit quiexprimeuneoppositioneten
mêmetempsessaie d’expliquerune certaine façondevoir l’évolutiondu
8
monde et laplace del’acteurdans sonenvironnement social».Ainsi,
la culture populaire régionale peut prendre la forme d’une contre-culture,
notamment à travers les activités entreprises par les militants politiques
quiagissent leplus souventenvue derevendiquer leur identitérégionale
et qui,quelquefois, expriment leur mécontentement,voireleur opposition
aveclesdécisionsémanantdel’Étatfrançais.Les nombreuses
manifestations qui sesontdérouléesenCatalogne française etespagnole
contreleprojetdelaliaison transfrontalière en matière d’énergie entrela
France et l’Espagne(laTrèsHauteTension ou T.H.T) témoignentdu
désaccord entreles populations régionaleset lesdécideurs politiquesdes
deuxpays.LesCatalans sesont opposésà ceque des lignesàtrèsHaute
tension soient implantées sur leur territoire, en particulier sur les
sommets montagneuxdelamicro-régionvallespirienne.
Lemouvement socialderevendication identitairerégionale est
apparudans lesannées 1970.Lesactionsentreprises par lesacteurs
régionalistesétaientdestinéesàmettre finaumouvementfolklorique en
réintégrantdans laviequotidienneles traditions,tellelalangue
régionale.Les régionalistes ontd’abordœuvré àlaréintroductiondans la
sphèrepublique deleur langue,carcommetout idiome, ellerecèleune
forme deviequi lasoutient.Auseindes micro-régions telles quele
Vallespir,laréapparitiondelalangue catalane a entraînélareviviscence
des traditionsfestives,tellequel’activitépascale des« goigsdels ous»
ou« chansonsdes œufs».Après lephénomène «d’autoodi»qui
engendraitchezl’individu un sentimentde honte etd’infériorité,les
acteurs régionalistes ontvoulupromouvoiruneidentitérégionale fondée
sur leterritoire et lemode devietraditionnel.C’est pourquoi, dansun
premier temps,ils ont travaillé àlaréintroductiondelalanguerégionale
qui tendaità disparaître à cause d’un manque detransmissionauxjeunes
générations.Seules les personnes restéesau village, engénéralâgées,la
parlaientencore.Ainsi,sontapparusdesétablissementsassociatifs tels
queles« calendretes» enOccitanie,lesécoles«Diwan» enBretagne,la
«Bressolea »nCatalogne etc.Cebesoind’enseigner les langues
régionalesa éténourri par le fait que celles-ciétaientenvoie de
disparition, carellesétaientusitéesuniquement par les personnesâgées.
Dansun soucide conservatisme culturel régional,l’enseignementdela

8
MOUCHTOURIS Antigone,2007,Sociologie dela culture
L’Harmattan,sérieEtudesCulturelles-Logiques sociales,p.73.

17

populaire,Paris,

langue s’est prolongé par la reviviscence de traditions endormies,
comme :« lacastanyada »qui est le goûter catalan durant la saison
automnale,à base de châtaignes grillées; oubien le gâteauappelé
« coca », partagé par tous lesCatalans à l’occasion de la fête de
laSaintJean, ausoir du 23juin.Notons queles ouvrages traitantdela création
desécolesen languerégionalesont nombreux,mêmesi très peu
mentionnent la coordinationdesacteurs issusdesdifférentes régions.
Lorsdenos investigations qui nous ontconduitdans larégionbéarnaise,
nousavons purecueillir letémoignage d’individusvisant lemême
objectif.Àl’heure actuelle,ilexisteuneFédération pour lesLangues
régionalesdans l’enseignement public(F.L.A.R.E.P.) qui organise
chaque annéeuncongrèsdurant lequel lesacteurs issusdesdifférentes
régionsfrançaises (Alsace,Bretagne,Corse etc.)échangent leurs
expériences sur lamise en œuvre del’enseignementbilinguemaisaussi,
sur lemaintienet lalégitimité delalanguerégionale dans lasphère
publique.Cette fédérationestconstituéepardes parentsd’élèvesainsi
quepardesenseignantsdesdifférents idiomes régionaux.Siaudébutdes
années 1970,l’enseignementdes langues régionales revêtaitune
dimensionassociative, àpartirde1995ila étéreconnupar l’État
français.Un système d’enseignementbilinguepublic a été alors instauré,
allantdel’école élémentairejusqu’aulycée.Des radios militanteset
associatives sontégalementapparuesdans lesdifférentes régions
françaises, commelaRadioArrelsenCatalognequiavulejouren 1981.
Laprincipale finalitéviséepar lesacteurs régionalistesest la
reconnaissancepar l’Étatfrançaisdeleur particularisme culturel.Les lois
de décentralisationde1982ontfavoriséle développement politique et
économique des régionsfrançaises.Lesélus ontvoulucréeret
promouvoiruneidentitérégionale forte, à connotation politique.De
nombreuxpartis politiques régionalistes ontvulejour, commUe «nitat
Catalana »ou«UnitéCatalanee »t lepartide «Convergence
démocratique deCatalogne »,très présents lorsdesélections régionales.
Certainsgroupesdemilitants politiquesvisent l’indépendancetotale de
leur régionenentreprenantdesactions plus oumoinsviolentes,pour
revendiquer leur identité et rejeter l’Étatfrançais.Nous pouvons prendre
l’exemple desBasquesetdesCorses qui organisentdevéritables luttes
armées, en perpétuantdesattentatsàproximité desétablissements
publics.
Àl’heure actuelle, dans l’ensemble
dudépartementdesPyrénéesOrientales,les organes politiques régionauxencouragent lesactivités
culturelles régionaleset revendiquent l’identité catalane.Lesdécideurs
politiquesfaisant lapromotiondelalangue etdela culture catalanes

18

sont:le ConseilGénéral, laville dePerpignan ainsiquelaGénéralité de
Catalogne.Ainsi, les conseillers générauxdes différents cantons incluent
dans leur politique de développement,le domaine culturelcatalan.De
fait,leConseilgénéralencouragelesactivitéséconomiques
traditionnellesetassurelapromotion touristique de chaquemicro-région
desPyrénées-Orientales, en privilégiant leurs particularismescatalans.
Nous pouvons prendrel’exemple delapromotiondela côte catalane, à
travers l’image desbarquescatalanes, du vinde crBu «anyuls»,mais
aussi par lesdanses traditionnellesdelasardane,très souventdanséesà
Collioure etàBanyuls-sur-Mer.LeVallespirest promuàpartirde
l’espadrilletraditionnelle catalane,la «vigatana »,maisaussi par letissu
catalandont l’usinelaplus importante, «LesToilesdusoleil»,setrouve
àSaint-Laurent-de-Cerdans.Certainesfêtes traditionnelles,telles la
processionduVendrediSaint,ou«processiondelaSanch » ayant lieuà
Arles-sur-Tech,Bouleternère,Collioure etPerpignan ;maisaussi les
fêtesdel’ours se déroulantexclusivementenHaut-Vallespir.Cette
promotionconsiste endesaffichages publicitairesàtravers tout le
départementdesPyrénées-Orientaleset par la diffusiond’unbulletin
bimensuel«l’AccentCatalan».Danscemagazine, des pages spéciales
sontconsacréesauxnouveautésculturellescatalanes (publications
d’ouvrages, expositions, concertsetc.)etunarticletraitantdes traditions
localesest rédigé enfrançaisetencatalan.Lalangue catalane est
égalementunélément importantdans lapolitique duConseilgénéral,qui
a décidé d’indiquer sur les panneauxsignalétiques,lenomfrançaiset
catalandetoutes les localitésdudépartement.Les langues régionales
sontaussidéveloppées par
leConseilRégionalduLanguedocRoussillon,quidans sonbulletin trimestrielV, «ivre
enLanguedocRoussillon»,inclutdesarticlesbilingues (catalan/françaiset
occitan/français) relatifsauxactualitésculturelles régionales.Ces
derniers traitentdesactivitéscatalaneset occitanes,respectivesaux
régionsRoussillonnaises
(correspondantaudépartementdesPyrénéesOrientales)etLanguedociennes (comprenant lesdépartementsdel’Aude,
del’Hérault, duGard
etdelaLozère).LeConseilgénéraldesPyrénéesOrientales subventionne également l’équipe derugbyà XVdePerpignan
(UnionSportive desArlequinsPerpignanais) quiest très populaire à
travers toutelarégion roussillonnaise.Cette équipe derugbyseprésente
commeun symbole del’identité catalane,car lamajorité des supporters
serend austadeAiméGiraldePerpignan,tousvêtusdescouleurs
catalanes sang et or.Deplus, denombreuxdrapeauxcatalansfleurissent
dans les tribunes, etaudébutdelarencontresportive,les supporters
entonnentdeschants traditionnelscatalansainsi quel’hymne catalan

19

9
« Les Moissonneurs».En outre, denombreuses municipalités travaillent
aumaintiendes traditionscatalanesdeleurvillage.Ainsi,laville de
Perpignan organise des activités traditionnelles, telle la fête de
laSaintJean, et tente d’insérer la langue catalane dans laviequotidienne de la
population.Par exemple, les indications des panneauxsignalétiques
urbains sont rédigéesenfrançaisetencatalan,maisaussicellesdes
grandesenseignescommerciales (Auchan,laFnac etc.).Descoursde
langue catalanesontégalementdispensé;demême,unestructure dela
médiathèque estentièrementconsacrée àla culturerégionale etàla
langue catalane.Les publicitésdes manifestationsculturelles se déroulant
dans laville dePerpignan, et même danscertaines sallesdespectacle
telle «LeMédiator»,sont rédigéesde façonbilingue(français/catalan).
En2008,laville dePerpignanétait la capitale dela culture catalane.À
cetteoccasion, denombreusesconférencesetexpositions traitantde
l’histoire catalane, delittérature, demusique etd’autresactivités
traditionnelles sesont succédées toutaulong del’année.Les intervenants
étaientdesautochtones,maisaussides individus originairesdesautres
territoirescatalans.Parailleurs,laville dePerpignan possèdeun musée
desartset traditions populaires nomméla «CasaPairal»,présentant
toutes les traditionsfestivescatalaneset lemode devietraditionneldes
populations locales qui s’est maintenujusque dans lapremièremoitié du
ème
XXsiècle.Unetroisièmeinstancepolitique encouragele
développementdela culturerégionale catalane :laGénéralité de
Catalogne.Il s’agitdel’organepolitique dirigeant laCommunauté
Autonome catalane,localiséesur lesol nationalespagnol.Celui-ciétend
son influencesur tous les territoiresde culture catalane àtravers le
monde entier,puisqu’il possèdeunétablissementdanschacune des
principalesvillescatalanes,maisaussidans les principalescapitalesdu
monde(NewYork, Parisetc.).Uncae «sa delaGénéralitatde
Catalunya »ou«MaisondelaGénéralité deCatalogne »estainsi
présente àPerpignan.Sonbutestd’encourager les populationsà
pratiquerdesactivitésculturellescatalanesàtravers toutelarégion
roussillonnaise.Parailleurs, elletend àréaliserdesactions
transfrontalièresdans lesquellescollaborent lesgouvernantsdela
«CommunautéAutonome deCatalognee »t lesdécideurs politiques
françaisencharge duterritoire catalanfrançais.De cettemanière,un
hôpital transfrontaliera été crée dans lamicro-régiondelaCerdagne,
plusexactementdans laville catalane dePuigcerdà, carcetterégion

9
Cf.analyse de ce chantdans le chapitre consacré àl’interprétationdesfêtes
traditionnelles,la fête delaSaint-Jean.

20

montagneuse transfrontalière ne possédait aucune infrastructure médicale
jusqu’alors.Les maladesétaient leplus souventévacués parhélicoptère
vers lescentreshospitaliersfrançais ouespagnols.Àl’heure actuelle,la
Généralité deCatalogne et leConseilGénéraldesPyrénées-Orientales
travaillentconjointement surun projetd’Eurodistrictdel’espace
transfrontaliercatalan,visantà créeruncollégial de« organisme
coopération intégrée, doté depersonnalitéjuridique etd'autonomie
financière, afindemenerà bienunepolitique de gouvernance
10
transfrontalière entrelescomarquesdelarégiondeGérone et le
11
départementdesPyrénées-Orientales (CatalogneNord)».Ceprojet
transfrontalier révèlelavolontépolitique deprofiterdel’identité catalane
duterritoire, en serapprochantdelaCommunautéAutonome de
Catalogne, dotée deressourceséconomiques plus importantes.Dansce
cas précis,lesdécideurs
politiquesdudépartementdesPyrénéesOrientales tententde développer leur régionàtravers lesdifférentes
formesde coopérations transfrontalièresencouragées par l’Union
Européenne.
En outre, en2009,leConseildeDéveloppementdu
PaysPyrénées12
Méditérranaée ,obtenudelapartdu Ministère delaCulture etdela
Communication,lelabel«Paysd’Artetd’Histoire »(P.A.H)
s’inscrivant«(…)dansuneperspective de développementculturel,
social, économique et répond[ant] àl’objectifsuivant: assurer la
transmissionauxgénérationsfuturesdes témoinsdel’histoire etdu
13
cadre devieparune démarche deresponsabilité collective ».
L’originalité de cePaysd’Artetd’histoirereposesur soncaractère
14
transfrontalier, car ilconcernelesvalléescatalanesdu Tech etdu Teret
vise à fairereconnaîtreleurentité géographique etculturelle fondéesur le
patrimoine architecturalet traditionnel local.Atravers lavalorisationdes
spécificitésculturelles, «lePaysd’Artetd’Histoire desvalléescatalanes

10
Une comarque(ou« comarca » encatalan)est letermeservantà
désignerunemicrorégioncatalane.
11
Extraitdela déclarationdeCéret signée en juillet2007 par tous les mairesdes
communesdelaprovince deGérone etdudépartementdesPyrénées-Orientales
participantauprojet.Citationextraite de «Eurodistrict:un nouvelespace catalan
transfrontalier»,inL’indépendant,n°329, daté du 25novembre2008.
12
Associationcréée en2001
13
Note deprésentationduPaysd’Artetd’Histoiretransfrontalierdesvalléescatalanes
duTech etduTer,ConseildeDéveloppementPaysPyrénées-Méditerranée,p.1.
14
Lamicro-régionduVallespirest localisée dans lavallée duTech(cf.annexescarte
n°2) .

21

du Tech etdu Ter»tend audéveloppement économique et touristique du
territoire.

LA CULTURE REGIONALE

Les pratiques traditionnellescaractéristiquesd’une culture
régionale émanentdurelief deson territoire etdel’histoire des
populations locales.Le caractèretraditionnelde cesactivités révèlele
phénomène detransmission intergénérationnelle auseindes populations,
et lesvaleursculturelles qu’ellescontiennent renvoientà desconditions
deviepassées.Les premiers témoignagesécritset photographiquesdes
ème
fêtes traditionnellesvallespiriennesdatentdela finduXIXsiècle.
Toutes lesdanseset leschansons populairesexpriment lesvaleurs
fondamentalesdesanciennescommunautés paysannes qui ont perduré
ème
jusqu’audébutduXXsiècle.Ces pratiquescorrespondentà
l’applicationd’un savoircommun, c’est-à-dire àl’ensemble des
connaissancesetdes savoir-fairespécifiquesàune communauté.
Chacune desgénérationsdevillageois transmetàlasuivante cesavoir
commun,indispensablepour lemaintiendugroupe communautaire au
seindelaréalitésociale.Cettetransmissionde connaissances théoriques
et pratiquesconstitueselon lasociologueAntigoneMouchtouris,le
fondementdetoute culturepopulaire.En prenant l’exemple dela culture
populaire grecque, cette auteure affirmeque :c« Laulture populaire,
productiond’une certaine époque(…)est l’expressionduquotidienet
narre desfaitshistoriques. En outre, cettepoésie [deschants populaires
grecs]possèdeson proprestyle et sestructure autourdesymboles
15
déterminés qui nesont pasdesélémentsdumonde extérieur».Par-là
même,lesvaleurscontenuesdans lesavoircommunetexpriméesà
travers lesactivitésfestives traditionnelles,relèventd’un système
imaginairespécifique àune communautérégionale.Leréinvestissement
ponctueldusavoircommun, aucoursdesfêtes traditionnelles,permet
auxpopulations régionaleseten particulierauxacteursvallespiriens, de
faire advenirdans laréalitésocialeleur particularisme culturel.Plus
exactement,ilest ici questiond’ununivers symbolique,auseinduquel
ilsexpriment toutes lesvaleurs traditionnelles revêtant leur signification
originaire.Cetuniverscorrespond aumonde anthropopoiétiquetel quele
décritFrancisAffergan:«(…)une entrée etunfilconducteuràtravers
lesdifférents modes sociauxetculturels, de ceux-làmêmesdont la

15
MOUCHTOURIS Antigone,1989,La culturepopulaire enGrècependant lesannées
1940-1945,Paris,L’Harmattan,sérieHistoire etPerspectivesMéditerranéennes,p.18.

22

collaboration nous permetd’identifierune culture dans ses limites
spatialement indéciseset temporellement mouvantes, fabrication
symbolique et pratique del’humainentreinventionetconvention. (…)
(D’une)Catégorieintentionnellementfloue dans soncontenuetdans son
extension, ellerecouvreles innombrables processusde fabrication, de
représentationetd’effectuationdel’être humain, femmesethommes,par
16
des moyens symboliqueset pratiques les plusvariés».D’après cette
définition, l’univers symboliqueindispensable aumaintiend’une culture
régionaleseraitexclusivementfondésurdes symbolesapparaissantà
travers lesdifférentes pratiquesculturelles, commelesfêtes
traditionnelles.L’étudeinterprétative et symbolique des pratiques
traditionnelles permetdemettre aujour lesvaleursfondamentalesdu
particularismerégional, carchacune desactivitésfestivescontientau
moinsunélémentanthropopoiétique essentiel.L’analysesémiotique de
textes poétiques populaires,telsceuxdeschansons populaires régionales,
révèlentdesvaleursconstitutivesdesélémentsanthropopoiétiques
fondamentaux.

Cependant, auniveauscientifique,la culturerégionale a ététrès
longtempsconsidérée commeunfolklore.Enadoptantcepointdevue,
les particularismesculturels seprésententcomme desimples reliefsdu
passéspécifiquesàunezoneterritoriale,n’ayantaucune fonction sociale
et nepouvantêtrepensés suivant la dynamique globaletemporelle
passé/présent/futur.C’estde cettemanièrequel’anthropologueJean
Cuisenier présentele conceptdetradition populaire :«(…)un mode de
transmissionetd’appropriationdes savoirs, depratiquesetdevaleurs
courantsdansuncertain type desociété culturellementdéterminée et
17
historiquementdaté ».Cette conceptiondelatraditionfigée dans
l’espace etdans letemps, est remise encausepar les sociologues
RaymondBoudonetFrançoisBourricaud.Cesderniersenvisagent le
caractère évolutif delatraditiondela façon suivante :«D’abordles
traditionsévoluent.Bien loindeseréduire àunesimplerapsodie de
manière d’êtreoude faire,qui tireraitdupassésaseule garantie et sa
seulelégitimité,latraditionapparaîtcommeun noyaudurde
préférencesetdepratiques stabilisées.La cohérence de cenoyau

16
AFFERGAN Francis (sous la direction),2003,Figuresdel’humain: «les
représentationsdel’anthropologie »,Paris,Editionsdel’école desHautesEtudesen
Sciences sociales,p.15 –16.
17
CUISENIER Jean,1995,Latradition populaire,Paris,P.U.F, «Que-sais-je?»,
p.100.

23

soustrait la tradition ni auxrisques d’éclatementetde dissolution, niaux
promessesd’enrichissementetd’ouverture.C’est queledit noyauest
lui18
même complexe ».Selon ces auteurs, même si la tradition se maintient
aucours duesttemps, ellequand même soumise à des changements et à
des transformations opérées par lesdifférentes générations d’acteurs.
Ces derniers peuvent, par exemple,jugerbond’importerdenouveaux
personnagesdans lesfêtes traditionnelles, comme dans lamicro-région
catalane du Vallespir oùla communautévillageoise
deSaint-Laurent-de19
Cerdansaintroduit lepersonnage dela «monaca »etceluides
« boudins» dans sa fête del’ours.Demêmequeleshabitantsdu village
d’Arles-sur-Techontchoisideneplus perpétuer latraditionde «la
marmotte »lorsdesactivitéscarnavalesques.
20
Lesociologue etethnologue français,GeorgesBalandier,
considère aussi le caractère évolutif delatradition.Ilénoncetroisformes
detraditionalismes qui permettent lemaintienet l’adaptationdes
traditionsauxdifférentesconjoncturesdelaréalitésociale
contemporaine.Il s’agitdutraditionalisme fondamental, du
traditionalisme formeletdupseudo traditionalisme.Le«traditionalisme
fondamental»comprendl’ensemble des pratiques traditionnellesetdu
savoircommun propre àungroupe,lui permettantde construiresapropre
représentationdumonde,notammentautraversdes images qu’ilforme
del’homme etdelasociété.Le «traditionalisme formel»contient toutes
lesactivités traditionnellesdont la forme apparente a été conservéepar le
groupe,maisdont le contenuet lesfinalités ontété changées.Le
«pseudo traditionalisme »définit toutes les pratiques traditionnelles
ayantdisparumais qui sont réinventées parungroupe.Cela, dansun
soucideredonnerun ordre àlaréalitésocialequi, à cause des
bouleversementshistoriques,peut setrouvercomplètementdéstructurée.
LesdifférentesgénérationsdeVallespiriens ontadaptéleurs
particularismes régionauxauxdifférentscontextes politiqueset
historiques, car ils ont procédé auxprocessusdetraditionalisme
fondamentaletformel.Lapremière forme detraditionalismeleur permet
de conserveràtravers letemps,l’existence deleurcommunautéreposant
surunevisiondumonde biendéfinie ainsi que dans l’univers
anthropopoiétiquetraditionnelvallespirien.Puis,letraditionalisme

18
BOUDON Raymond,BOURRICAUD François (sous la directionde),1982,
Dictionnaire delasociologie critique,Paris,PUF,p.577.
19
Pour plusdeprécision surces personnagesdela «monaca »etdes« boudins»se
référeràl’étudeinterprétative dela fête del’oursdeSaintLaurentdeCerdans.
20
BALANDIER Georges,1988,Le Désordre: éloge dumouvement,Paris,Fayard.

24

formel permet auxnouvelles générations d’exprimer, à travers
l’ensemble deleursactivités,leur résistance face auprocessus de
mondialisation et de globalisationculturelle.

EVOLUTION HISTORIQUE DU PARTICULARISME CULTUREL REGIONAL
Leterme de culturerégionale est récent mêmesi les particularismes
régionauxont toujoursété considérés par l’ÉtatFrançais.En suivant,
nousallons rappeler les principauxévènements marquantsdeleur
histoirequi s’étend delapériode delaRévolutionFrançaisejusqu’ànos
jours.
e
EnFrance,lesévènementsduXVIIIsiècle et plus spécialement la
Révolution,ontcontribué àinstituer lephénomène de centralisationdes
pouvoirséconomiqueset politiquesdans larégion parisiennetouten
instituantune culture etunelangueuniques, valablesàtravers l’ensemble
dupays.LesJacobins rejetaient tous les particularismesculturels, car
leur objectif étaitde créer l’unité dupeuple français rassemblant tous les
citoyens résidant sur leterritoirenational.Tous les individusdevaient
reconnaîtreles mêmesvaleursculturelles,quiétaientcenséesengendrer
eneux un sentimentd’appartenance àlanationfrançaise.Ainsi,les
dialectes régionaux usitésdans lasphèrepublique desdifférentes
provincesfrançaises n’ont plusététolérés, àtel point qu’ilsfurent
e
considérés par l’Étatcomme des patois.Àla finduXVIIIsiècle,l’abbé
21
Grégoirefutchargépar leroideFrance derédigerun rapport sur la
réalité desdialectes régionaux.Dans son travail,ilévoqualanécessité
d’anéantir les patois nuisiblesàla diffusiondelalangue française,
considérée, àl’époque, comme étant lalangue delaliberté.
Cependant,les particularismesculturelsdes provincesfrançaises
furent reconsidéréset reconnus par lerégime delaTroisième
22
République, etce,mêmesi lesvaleurscitoyennesétaient toujours la
priorité desgouvernants.Ilestvrai quel’autoritépolitiquevoulait
investir les individusdans lavielocale afin qu’ils soient plusàmême
d’acquérir la conscience citoyenne.Laméthode consistaità faire évoluer
l’individudelasphèremicro-sociale auniveaumacro-social: desa
régionvers lanation.De fait,les programmes scolaires privilégiaient
l’apprentissage des particularismesgéographiques,maiségalementdu

21
GREGOIRE,Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patoiset
d’universaliser l’usage delalanguefrançaise,Séance du16 prairial,l'andeuxième de
laRépublique,inDE CERTEAU Michel,1975,Une politique de lalangue,Paris,
Gallimard,p.300-317.
22
Lerégime delaTroisièmeRépubliquese déroula du4septembre1870jusqu’au10
juillet 1940.

25

mode de vie desdifférentes régions françaises.De nombreuxauteurset
artistes profitèrent de cette conjoncturepolitiquepour produire des
œuvres mettantenvaleur les particularismes régionaux.Ce courant
littéraire etartistique cherchaitàreprésenter lemode devieprovincial
très souvent rural,qui semblait menacépar l’essordel’industrialisation
et le développementdumode devieurbain.Trèsfréquemment,les
famillesdepaysans quittaient letravaildelaterrepouraller travailleren
ville.Par-làmême,les populations régionales sevoyaientcontraintesde
renier leurs particularismes régionaux, en premier lieuleur langue,pour
se conformeràla culture dominante.Face àunetelleobligation, des
23
auteurs tels quelepoèteprovençalFrédéricMistral,maisaussi
24
l’écrivainAlphonseDaudet,ontconsacréleur œuvre àlalangue
provençale,maisaussiaux valeurs traditionnellesetaumode devie des
populations locales.Nous pouvons prendrel’exemple depoèmes tels
MirèioouMireille,qui relatent lesdéboiresamoureuxd’unejeune
provençaleoubienencorelesLettresdemon moulin.Cerégionalisme
littéraire consiste aussien l’apparitionderevues telles queVallespir,qui
présentelemode devietraditionneldes populationscatalanesdela
micro-régionvallespirienne.Cetterevue estapparue en 1936, etelles’est
maintenuejusque dans lesannées 1960, date àlaquelle elle a étémise en
sommeil,puisfut rétablie en2004pardes intellectuelscatalans.
Le courantartistique et littéraire demise envaleurdes
ème
particularismes régionauxs’est poursuiviaudébutduXXsiècle et
jusqu’àlapériode del’entre-deux-guerres.Puisentre1940et 1944,sous
25
l’autorité dugouvernementdeVichy,la deviseTravail,Famille,
Patrieaccentuaplusfortement l’implicationdel’individudans lasphère
publiquelocale.
Àpartirdesannées 1970,qui marquèrent le débutdesévolutions
techniqueset technologiques,ainsi quela globalisationdesvaleurs
politiques,économiquesetculturelles,les particularismes régionaux
firent l’objetderevendications politiquesdelapartdes militants
régionalistes.Cesderniers nevoulaient pasvoir laspécificité culturelle
deleur région noyéeparunestructuresociale et politique globale
(européenne et mondiale).C’estàpartirde cettepériode,qu’estapparule
terme de culturerégionale,qui s’est maintenudepuis.

23
MISTRAL Frédéric,1998,Mirèio : pouèmo prouvençau: emé la traducioun literalo
en regard,préface deLouisBayle, collection lesCahiers rouges,Paris,Grasset, 493p.
24
DAUDET Alphonse,1986,Lettresdemon moulin,inOeuvres.I,texte établi,présenté et
annotéparRogerRipollBibliothèque delaPléiade, Paris,Gallimard,333p.
25
Lapériode dugouvernementdeVichydémarre en juillet 1940et s’achève aumois
d’août 1944.

26