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Cultures ouvertes

444 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 71
EAN13 : 9782296289598
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Claudine

Textes réunis par LABAT, Geneviève

VERMÈS

CULTURES OUVERTES SOCIÉTÉS INTER CULTURELLES

Du contact à l'interaction

ENS Éditions Fontenay/St-Cloud Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan 1994 ISBN: 2-7383-2534-8

Sommaire

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Volume 2

Préface, C. Labat Allocution de la Présidente du Colloque: De la culture idéale aux cultures de contact, A. Tabouret-Keller Chapitre I DU CONTACT A L'INTERACTION A Cultures de contact La Communication interculturelIe, M. Abdallah-Pretceille et C. Camilleri La Communication interculturelle au carrefour des générations, L. Porcher La Recherche interculturelle peut/doit-elle s'intéresser à l'intégration européenne? C. Alix Europe, y es-tu? La Politique audio-visuelle à J'épreuve de l'interculturel,P. Mœglin Les Programmes de télévision importés et les jeunes des pays en voie de développement, S. Mansour B Production de l'interaction Communication et pratique bilingue, M. Riguet Approche de la communication interculturelle à travers la dynamique des groupes, E. M. Lipiansky L'Ethnométhodologie, l'analyse conversationnelle et la recherche interculturelle, R. Watson Le Fil d'Ariane et le filet d'Indra. Réflexions sur ethnographie, ethnicité, identité, culture et interaction, M. Moerman La Problématique de l'ethnicité: du groupe ethnique à l'organisation sociale des différences culturelles, P. Poutignat

15

-

47 52 62 70 85

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93 108 119 129 147

Chapitre TI LA CONSTRUCrrION SOCIO-CUL TURELLE DES IDENTITÉS A L'enfant et l'adolescent La Construction psychique de l'enfant sous l'influence de modèles identitaires différents, E. Taracena Dynamique des constructions identitaires de jeunes Grecs, nés en pays d'immigration retournant en Grèce. Quel type d'approche privilégier? A. Androussou Stéréotypes inter-ethniques et connaissances réciproques, P. Coslin et F. Winnykal11en La Construction sociale de l'identité ethnique en contextes mu1tiethniques contrastés, A. Laperrière B - Des mariages et des familles dits
« mixtes»

-

165 176 182
194

Note préliminaire, G. Varro et C. Philippe Sur la construction de l'objet « mariage mixte », G. Yarra Les diverses approches adoptées par les chercheurs, . C. Philippe Problèmes de tenninoJogie et ambiguIté de la notion, J. StreiffFenart A propos de la désignation « couple mixte », 1. Fenoglio Emploi et limites du concept de la mixité, A. Hanlad La « mixité» homn1e-femme au sein des couples, A. Thévenot Sur le couple dit « mixte », A. Barbara « Interculturels » en France, « bi-nationaux» en Allemagne, B. Collet Le mariage mixte comme «reflet» d'une société pluriculturel1e, C. Delcroix et A. Guyaux Le choix d'un conjoint français comme choix culturel,

211 213 220

226 233 237 239 243 245 249 254 258 262 267 276

M. Perrot

.

Le couple anti11ais-métropoIitain dans une perspective sociolinguistique, D. Guerlet Problématique culturelle concernant les enfants de couples franco-maghrébins, C. Philip-Asdih Le couple mixte et ses représentations dans la littérature maghrébine de langue française, t J. Déjeux
Un résumé critique du débat, D. Bensinzon

Références et bibliographie complémentaire, C. Philippe et G. Varro Chapitre ill EXERCICES DE L'INTERCUL TURALITÉ A Pratiques de formation Fonnateurs d'adu1tes et milieux multiethniques : des besoins de formation, M. Ouellette Mise en place d'une formation universitaire dans un pays en voie de développement, J. Zwobada-Rosel et Z. Siagh Que] intérêt pour une Coordination Petite Enfance de solIiciter et de participer à une recherche de terrain, M.N. Rubio Présentation d'une démarche pédagogique, H. Cukrowicz Le Chercheur en Interculturel et son choix des concepts, Z. Guerraoui et E. Regnault B -Pratiques thérapeutiques

282

-

295 304
314 322 328

Anthropologie des pratiques thérapeutiques: normes et changements, L. Villerbu et C. Bouchard Malades ailleurs: maladie et rite de passage dans un dispensaire pour immigrés à Rome, N. Diasio Réflexions autour d'une pratique de clinique psychiatrique dans un calnp de réfugiés Khmers en Thaïlande, P. Auby, A.M. Pezous, R.F. Fourasté et P. Moron Corps et pratiques de soin: anthropologie des techniques thérapeutiques, O. Douville Chapitre IV TERMINOLOGIE ET PERSPECTIVES MÉTHODOLOGIQUES Des mots aux actes, M. Rey L'lnterculturel et l'articulation des approches disciplinaires, C. Clanet
Liste des auteurs Sommaire Volumes 1 et 3

341 353

361 372

385 399

419 426

Préface
Claudine Labat
La Recherche, tout comme l'Histoire, connaît parfois 11ne heureuse évolution. C'est en tout cas le sentiment que l'on a en prenant connaissance des communications présentées lors du Colloque organisé par l'ARIC à Paris du 14 au 16 octobre 1991 sur le vaste thème: « Qu'est-ce que la Recherche Interculturelle ? ». Le lecteur aura peut-être une impression de déjàvu s'il s'intéresse à la question de tous temps centrale (même si, de nos jours, elle est médiatisée à outrance et souvent mal posée) des relations que les cultures sont inéluctablement amenées à établir entre elles, donc de l'établissement des liens qui, tels une nouvelle donne, modifient et ces cultures et les personnes qui en sont porteuses. Cependant, comme il est dit plus haut, des changements apparaissent et le questionnement à cet égard évolue considérablement. L'état de la réflexion est tel qu'on ne peut plus se permettre de présenter les phénomènes interculturels comme il y a vingt ou trente ans. La construction européenne, l'intensification réelle ou supposée des migrations des pays du Sud vers ceux du Nord, pour ne pas parler de l'exode rural au sein d'ensembles géographiques « homogènes », sont autant d'événements qui génèrent analyses et commentaires politicoéconomiques éclairants sur la situation matérielle et sociale des acteurs impliqués. Mais ces analyses obligent du même coup à repenser le statut qu'il convient d'accorder à certains processus, à remettre en cause les idéologies qlli ont présidé au développement de certains

arguments, et à redéfinir entre autres ce qu'on entend par « culture(s) » dans un tel contexte. A l'ARIC, la réflexion qui porte depuis longtemps sur les relations interculturelles fait progressivement place à unedénlarche plus approfondie. Et si l'on prend connaissance des travaux effectués par les membres de l'association, ne serait-ce que par la lecture des actes de précédents colloques, on réalise mieux le chemin parcouru. Ainsi peut-on constater que la part faite aux processus interactifs est bien plus importante qu'auparavant, ceux-là étant pris dans une acception toujours plus «dynamisante », et que par ailleurs les contextes d'interculturalité envisagés jusqu'alors sont réexaminés, ce qui donne lieu à un début d'axiomatisation salutaire concernant des termes et des processus tels que « culture », « interculturel » ou encore « socialisation », pour n'en citer que quelques-uns. C'est dire que tout un pan de la recherche s'efforce de placer plus systénlatiquement au centre de ses préoccupations le moment même où s'élaborent de nouvelles manières d'être et de faire, où naît en quelque sorte une tierce culture, et s'intéresse d'encore plus près aux processus constitutifs de cette émergence. Car la question est de savoir ce que les différents acteurs, au mOInent d'une telle rencontre, utilisent de l'arsenal psychologique et social dont ils disposent, et connnent ils procèdent pour à la fois construire un espace d'échange inédit et gérer l'interaction à laquelle ils prennent part, selon des contextes variés. Mais, un déplacement de point de vue en entraînant un autre, les chercheurs sont également conduits à reconsidérer leur propre position par rapport à cet objet qu'ils tentent de cerner de toujours plus près. Il est d'ailleurs peu aisé, au moment de composer ce livre, de rendre compte du déroulement du colloque à cet égard en faisant comme si les interrogations surgies à cette occasion avaient suivi une chronologie toute linéaire et comme si les arguments s'étaient succédés sans 11eurts.A vrai dire, il semble que ce ne soit qu'après coup, et grâce à un certain recul, que le puzzle puisse être recomposé et l'ordonnancement de certains raisonnements être rendu 2

intelligible à ceux qui n'ont pas assisté à ces journées d'intenses discussions. Il n'en demeure pas moins que l'on s'est interrogé d'autant de manières qu'il est actllellement possible, les questions formulées relevant de différents niveaux de réalité et d'analyse, et que la réflexion à propos des situations interculturelles s'est faite suivant un schéma multidimensionnel, chaque intervention enrichissant le débat et donnant lieu à de nouveaux rebondissements. La présentation des communications tente donc de refléter l'ampleur et le foisonnement du questiol1nement à propos des relations interculturelles et d'y apporter un certain ordre, eu égard aux niveaux d'analyse repérables. Car les interrogations concernent tant le statut attribué à la culture que la construction de l'objet dit « interculturel » d'étude; tant l'élaboration d'un statut « scientifique» de la recherche interculturelle que les enjeux épistémologiques de telle ou telle approche. Les textes rassemblés dans ce livre donnent lIn aperçu de l'état de la réflexion sur ces sujets. Ils ont été regroupés selon un découpage quelque peu différent de celui des symposia organisés lors du colloque, mais qui nous a paru plus pertinent, l'ensemble des comn1Unications ayant donné lieu à la parution de trois volllmes complémentaires dont celui-ci et deux autres consacrés respectivement l'un à « L'Individu et ses cultures» et l'autre à « L'Ethnicisation des rapports sociaux ». Les personnes qui ont participé au colloque auront peut-être l'impression d'un dés-ordre par rapport à ce à quoi, elles ont assisté. Les autres lectellrs, auxquels il n'est offert qu'un parcours possible, pourront tout aussi bien en inventer un autre, se créer une autre trajectoire, ou composer une autre cohérence, tant il semble qu'un questionnement à propos des relations interculturelles ne devrait pas demeurer l'apanage de quelques spécialistes mais au contraire pouvoir donner à tous matière à penser, fournir des pistes et des éléments de discussions, afin que chacun puisse s'approprier et approfondir à la mesure de sa propre expérience de citoyen cet aspect essentiel de la vie en société. Les analyses rassemblées dans ce volume ne relèvent pas d'une approche comparative ou 3

individualisante du fait interculturel,mais portent sur la construction d'interactions entre groupes ou individus issus de cultures différentes, tout en laissant de côté les phénomènes plus idéologiques. Elles ne se situent donc ni au niveall des constructions psychiques intraindividuelles, ni au niveau de l'élaboration idéologique. Les études et réflexions présentées ici portent davantage sur des processus inter-individuels pris dans une situation donnée et sur l'élaboration psycho-sociale des rapports inter-culturels. L'ouvrage comprend quatre chapitres qui reflètent à la fois les orientations fondamentales et la variété des terrains d'investigation des intervenants sur le sujet. Ces chapitres sont précédés d'une réflexion d'ensemble proposée par Mme Tabouret-Keller, à partir de la notion de culture. Un des intérêts de la recherche interculturelle est en effet de poser le rapport entre les cultures en d'autres termes que ceux de conflit, de lutte ou encore de rapport d'exclusion. Encore faut-il que les idées et les mentalités évoluent à cet égard. L'auteur, retraçant l'évolution sén1antique du terme de culture, consacre donc la première partie de son propos à l'examen des positions philosophiques qui ont été successivement adoptées depuis le XVlllè siècle à ce sujet. En premier lieu, une différenciation s'est en effet progressivement opérée el1tre divers pôles de signification, donnant lieu à des couples d'opposition, tels culturelbarbarie ou culture/civilisation, révélatellrs du rapport de force imposé par l'Europe au reste du monde. Dans le même temps ont émergé les notions d'identité culturelle puis d'interculturalité, sans que l'existence de ces rapports de domination soit remise en cause pour autant. A. Tabouret-Keller souligne d'ailleurs que « le discours illusoire des ,nissions civilisatrices» perdure encore de nos jours. L'autre aspect important de cette notion de culture est qu'on a longtemps considéré celle-ci comme une « unité trouvant en elle-même sa propre cohéren,ce », et qu'à travers l'idée d'une unité finie est apparu le mythe de la pureté, d'où mélange et métissage étaient bien évidemment exclus. En définitive, l'évolution s'est faite en 4

direction d'une hiérachie des cultures, les plus cohérentes étant considérées comme les plus à lnême d'asseoir leur domination. Dans lIn deuxième temps, l'auteur étudie l'impact d'un tel soubassement idéologique sur le développement des sciences de l'homme. Elle montre notamment en quoi il ne rend possible l'étude des cultures mixtes générées par tout mouvelnent migratoire qu'en termes d'acculturation ou de marginalisation. Examinant les aspects les plus saillants de ces delIx notions, elle montre de quelle façon certains présupposés pérennisent une attitude réductionniste envers des réalités complexes dont ils ne favorisent pas la compréhension. Afin que ces inconvénients puissent être dépassés, elle propose que la notion de culture de COtltact soit introduite et approfondie, avec ce qu'elle comporte de remises en cause concernant l'unité culturelle ou la hiérarchisation des civilisations admises jusqu'à présent. Dès lors la situation de contact même acquiert un nouveau statut dans la mesure où la culture qui en décOllle témoigne du caractère dynamique de cellli-Ià. L'adoption d'une telle notion évite également qu'on envisage la culture comme une unité figée, l'accent étant mis au contraire sur son caractère pluriel et hétérogène. Elle permet enfin que les rencontres soient envisagées sous l'angle d'une productivité et d'une fécondité dont les différentes communautés, conscientes de leur appartenance à une culture dont elles entretiennent la vivacité en en renouvelant l'ensemble des traits, ne peuvent que tirer profit, et ce au-delà de toute propension nationaliste. C'est donc tant au plan social, politique et économique, qu'au plan scientifique, méthodologique et épistémologique, que cette notion permettrait de dépasser certains clivages et de faciliter le dialogue interculturel. Ce qui suit tente d'illustrer une certaine évolution du monde scientifique à cet égard. Le premier chapitre donne une idée assez juste de l'ampleur des questionnements qui animent chercheurs et praticiens. Leurs interrogations sont d'ordre à la fois épistémologiqlle et méthodologique. Un certain nombre 5

de questions portent en effet sur la recherche interculturelle elle-même et sur le sens qu'il convient de donner au terme « interculturel ». De Qll0i est-il question quand on évoque les relations, l'édllcation ou la communication « interculturelles » ? En quoi ce terme se distingue-t-il d'autres qualificatifs avec lesquels il est souvent confondu (phénomènes « transculturels », société « multi-» ou «pluriculturelle », etc...) ? Par aillellrs, qu'est-ce que l'approche interculturelle, telle qu'on tente de la définir ici, a à apporter de réellement novateur au citoyen contemporain? En quoi la recherche interculturelle est-elle susceptible de nourrir une pensée politique confrontée à de nouveaux enjeux? Et quelle est la spécificité d'une telle approche notamment en matière de commllnication et d'éducation? Ces questions qui orientent la recherche autant qu'elles en sont issues signifient toute l'importance d'un travail réflexif et de vaet-vient entre l'analyse des données et une épistémologie nécessaire à tOLIte avancée scientifique. Les contributions regroupées dans la première partie de ce chapitre pern1ettent d'approfondir le débat en matière de communication interculturelle. L'lnterculturel n'étant, selon eux, pas qu'une modalité de la communication en général, M. Abdallah-Pretceille et C. Camilleri attirent l'attention sur un certain nombre de conditions sine qua llon et de pré-requis indispensables à une approche plus pertinente du phénomène. Prenant acte de l'extension toujours plus importante des contacts entre sujets issus de cultures différentes, ils soulignent que, de fait, plus personne ne peut préte11dredemeurer en dehors de ces relations ni à l'abri du changement ainsi induit en matière de représentations. Afin que chacun puisse effectuer cette prise de conscience de la complexité du social, il leur paraît essentiel qu'une évolution se produise. Ils situent donc d'emblée le débat au niveau de la nécessité qu'il y aurait à faire reconnaître par tout individu, pour l'accepter chez les autres, ce que lui-même comporte de divers et de pluriel, sa part d'altérité en quelqlle sorte, et ils préconisent un changement de paradigme, auquel chercheurs et praticiens seront immanquablement confrontés. Cette modification de perspectives devrait permettre au premier, par le jeu des 6

représentations et une meilleure prise en compte de la situation, d'améliorer ses « stratégies de l1égociatioJ'z» au moment de l'interaction qui le conduit à les mettre en place, et aux seconds, mieux informés des conditions d'émergence de ces représentations et des risques réels de distorsion inhérents à l'interaction des groupes, d'apporter leur aide à un « aménagement» des contacts en vue de rétablissement d'une comn1unication la pIllS harmonieuse possible. Citant l'exemple de la construction européenne, ces auteurs mettent en garde contre les amalgames et autres confusions repérés dans l'emploi des mots, le tern1e « interculturel » devant, selon eux, correspondre à une définition précise qui évite qu'on le confonde avec « transculturel », « multiculturel », etc... Les communications qui suivent illustrent ces propos, à travers l'examen des différentes données du problème: L. Porcher évoque les tensions qui interviennent dans la communication interculturelle, à partir de l'exemple des relations entre générations; C. Alix, lui, propose quelques axes de réflexions, visant à encollrager le développement de la recherche dans le domaine de la formation et de l'enseignelnent, à l'occasion de la construction européenne; P. Mœglin nous entretient de quelques obstacles (voire des râtés) survenus lors de la mise en place de 1'« Europe culturelle », à travers l'exemple des programmes audiovisuels; enfin, S. Mansour montre de quelle manière la socialisation de

l'enfant peut être affectée par le contact de cellli-ci avec
des programmes télévisuels conçlls dans lln contexte culturel différent. La seconde partie du chapitre est consacrée à l'étude des niveaux possibles de prodllction et d'appréhension des interactions, et à un questionnement relatif à l'ethnicité. A quels types de processus, conversationnels ou Inentaux, doit-on en effet s'attacher, et à quel niveau, interindividuel ou plus macro-social? Les travaux présentés illustrent à quel point les positions des chercheurs sont parfois divergentes, à propos du découpage et de la délimitation de ce qui ressortit du social et/ou du culturel, en particulier de la place à accorder à l'identité clllturelle dans le processus 7

explicatif des phénomènes. On saisit aussi combien les chercheurs, dans les contacts qu'ils établissent avec les populations étudiées, sont confrontés au délicat problème de rattributionde sens et de la catégorisation, selon que celles...cisont le fait du savant ou celui du sens commun. Ainsi, à travers des contextes communicationnels aussi variés que le bilinguisme (M. Riguet) ou la dynamique de groupes culturellement distincts (E-M. Lipiansky), est posé le problème de la construction des représentations qui guident l'action et les échanges des locuteurs en présence. L'ethnométhodologie (R. Watson) et l'anthropologie (M. Moerman), qllant à elles, fournissent des éléments qui permettent d'amorcer une réflexion fondamentale sur l'ilnportance des interactions dans l'organisation des sociétés, leur rôle dans l'élaboration de ce qu'on nomme la «culture» et 1'« ethnicité », et l'attribution par le chercheur d'une primauté des rapports sociaux sur le cadre culturel, dès lors qu'est remis en cause le clivage entre contexte et culture. Ces contributions obligent à repenser le statut conceptuel de termes auxquels il est souvent recouru à tort et à travers, et à leur conférer un sens et une dimension infiniment plus dynamiques. P. Poutignat dans sa synthèse souligne l'intérêt majeur d'un ré-examen, pour un meilleur positionnement des uns par rapport aux autres, des concepts d'interaction, de culture et d'ethnicité, et d'une réflexion sur le statut des «différences culturelles ». Il expose dans toute leur complexité les débats qui ont lieu actuellement autour de ces questions et montre combien le cadre du présent colloque est favorable à une avancée significative dans ce domaine. L'intrication des dimensions méthodologique et épistémologique est ici à cet égard particulièrement frappante. On ne peut en outre qu'être sensible à un débat essentiel à l'heure où 1'« irréductible différence» est brandie par divers acteurs sociaux comme lIn signe de distinction positive ou discriminatoire selon les thèses auxquelles on se réfère. L'intérêt de ce chapitre est donc d'exposer sous toutes ses facettes la complexité d'une approche des relations interculturelles, sans en camoufler les enjeux. 8

Le second chapitre est consacré à l'examen des phénomènes psychosociaux qui interviennent dans le processus identitaire. Les différents contextes d'interaction et d'interclllturalité étudiés ici sont pris comme autant de cadres de développements particuliers et originaux. Et l'identité y apparaît comme un processus Inouvant,voire protéiforme, auquel il conviendrait de consacrer plus de réflexion qu'il n'est fait dans ce livre. Mais si, là encore, se trouve posée en filigrane la question des modes d'approche et d'opérationalisation possibles des processus par le chercheur, les processus mis en lumière renvoient tous à ce que la psychologie sociale s'attache à étudier, à l'articulation de l'individuel et du collectif, à savoir: le fonctionnement de l'individu-sujet autonome inscrit dans un système d'interdépendance sociale, et réciproquement l'interdépendance conçue comme ne pouvant se réaliser qu'à partir des individus. C'est dire le rôle essentiel que l'on ne peut manquer d'attribuer aux contextes sociaux; à l'éducation et à l'école qui véhicule des modèles identitaires à plusieurs niveaux et constitue (avec le quartier) un lieu privilégié de confrontation de modèles privés et/ou publics, en particulier pour les adolescents; enfin aux conflits socio-cognitifs qui surgissent en tout individu, au contact de ces modèles différents, qu'ils soient ou non contradictoires par ailleurs. L'élaboration de stéréotypes, de valeurs et autres représentations inter-groupes est par conséquent un élément central de la socialisation de l'enfant et de l'adolescent, auquel il convient d'accorder toute son importance. C'est ce à quoi se sont attachés les chercheurs dont les contributions sont regroupées dans la première partie du chapitre. Les groupes d'appartenance et/ou de référence ont, selon les contextes, plus ou moins d'importance dans l'élaboration de l'identité des jeunes (E. Taracena) et leur rôle varie aussi selon la place qui leur est attribuée dans le dispositif de la recherche (A. Androussou). Par ailleurs, cette identité se construit en fonction des lieux de vie et des types d'interaction entretenus avec d'autres populations (P. Coslin et F.Winnykamen ; A. Laperrière). 9

La deuxième partie du chapitre reflète un symposium organisé sur le thème des mariages mixtes, autre contexte exemplaire s'il en fut de cette construction des identités. La totalité des chercheurs qui travaillent en France sur ce thème ayant apporté sa contribution lors du colloque, c'est un aperçu relativement homogène et complet de la réflexion menée à ce sujet ~ui est offert ici, coordonné par G. Varro et C. Philippe. Les analyses relèvent de diverses disciplines des sciences sociales, qui, chacune à sa manière, tentent de poser le problènle central de la mixité à propos d'un fait social d'ampleur croissante. Le troisième chapitre est consacré à l'exercice de l'Interculturel. La recherche interculturelle ayant pour principal mérite de s'intéresser de très près aux actions de terrain, d'où elle tire bon nombre de ses sujets de réflexion et de ses questionnements, évite ainsi de voir sa démarche sombrer dans l'enfermement et la rigidification. Formation d'adultes (M. Ouellette), mise en place de cursus universitaire (J. Zwobada-Rosel), pédagogie interculturelle appliquée au milieu scolaire (H. Cukrowicz), recherche-action (M-N. Rubio) sont quelques-unes des perspectives privilégiées de mise en acte de cette réflexion, à quoi on ne manquera pas d'ajouter la formation aux réalités de la recherche (Z. Guerraoui et E. Regnault). Un autre ensemble de communications est pIllS particulièrement centré sur les pratiques thérapeutique et psychiatrique, à travers le symposium Sllr l'anthropologie des techniques thérapeutiques, dont O. Douville propose une synthèse. La préoccupation centrale est de savoir en quoi consiste ce queL. Villerbu désigne par «(les systèmes d'accompagnelnent» et à quelles reconstructions ils donnent lieu, à la fois pour le thérapeute dans l'exercice de sa pratique quotidienne, et sur le plan des approches plus théoriques de la souffrance. Deux exemples sont fournis qui illustrent cette préoccupation. D'une part, l'analyse d'une situation de soin en contexte d'immigration (N. Diasio) rend compte
1 Au mon1ent de mettre sous presse, nous apprenons avec tristesse le décès de Mr Jean Déjeux survenu subitement au début de cet automne.

10

du travail dedéconstruction identitaire puis de réélaboration et d'insertion du sujet dans la société d'accueil, all contact d'une réalité donnée d'offre thérapeutique. Cette offre pOlIrêtre conçue par la société d'accueil ne tend pas moins à s'adapter, si ce n'est à une demande des malades, du lTIoins en fonction des observations des anthropologues impliqués dans le processus. Par ailleurs, l'exposé d'une pratique clinique dont rendent compte quatre psychiatres (P. Auby et al.) confrontés à la bouleversante expérience de la souffrance dans des can1ps de réfugiés khmers conduit à s'interroger sur les lTIodalités d'interprétation de symptômes survenus dans des conditions aussi extrêmes que l'horreur vécue d'un génocide, sur le statut du concept d'« empreinte culturelle» élaboré dans ce contexte et enfin sur le rôle qll'un thérapeute étranger est amené à jouer dans le processus thérapeutique de restructuration du psychisme. Dans ces deux cas de figure, une notion centrale apparaît: celle d'un espace intermédiaire, sorte d'entre-deux culturel aux dimensions symbolique et sociale, grâce auquel le sujet peut ré-élaborer une identité, voire rétablir une relation avec le monde extérieur. Le quatrième et dernier chapitre réunit deux contributions qui nous rappellent que la recherche est aussi affaire de mots, d'agencements conceptuels et d'articulations parfois difficiles entre les disciplines. M. Rey montre ici que l'emploi des mots, loin d'être le seul reflet de choix méthodologiques, est aussi et peut-être surtout à l'origine d'options sociales et politiques lourdes de sens. A l'appui des exemples helvétique et anglo-saxon de politiques menées en matière d'imlnigration, elle rappelle que la recherche interculturelle est en partie fonction de contextes historiques particuliers auxquels il convient d'être attentif sous peine de cautionner la reproduction d'un rapport de force pénalisant pour certaines parties de la société. Afin de dépasser ce risque, elle propose une définition plus dynamique de l'interculturel, dès lors conçu comme une « stratégie» destinée à interroger, et à modifier les rapports sociaux et les représentations qui leur sont liées.

Il

c.. Clanet, quant à lui, rappelle que le chercheur en interculturel est, de par la nature même de son objet d'étude et des modes sociaux d'appréhension des phénomènes interculturels, confronté à des difficultés particulières du fait de la complexité du réel et des interrelations dont il s'attache précisément à comprendre le fonctionnement. Par ailleurs, compte tenu de l'intérêt de chaque discipline pour un niveau donné de la réalité, et des problèmes posés par la survenue d'un cl1angement qui contraint le chercheur à changer de niveau d'analyse donc de discipline, une réflexion sur l'interdisciplinarité semble essentielle à une avancée significative dans ce domaine de recherche. Le lien entre des approches qui partent de la réalité ou bien au contraire cherchent à modeler le réel selon des scl1émas conceptuels pré-établis ne va en effet pas de soi. A la sllite de ce constat, l'auteur propose un moyen envisageable de dépasser ces difficultés, qui est aussi un élément de réponse à une meilleure articulation des approches et des disciplines, en recourant à la mise en parallèle de l'approche multiréférentielle et de l'approche systémique, respectivement énoncées par J. Ardoino et R.Colin. L'examen de leurs avantages et limites conduisent C. Clanet à les faire s'articuler afin de composer un cadre grâce auquel le chercheur confronté à un objet complexe pourrait surmonter les obstacles, dépasser certains paradoxes et éviter à la fois la prise en compte exclusive et limitée d'un niveau, et une appréhension par trop globale des phénomènes. L'auteur, dans sa conclusion, souligne que cette démarche ne devrait pas être le fait de la seule recherche interculturelle mais être étendue à tous les domaines de la recherche en sciences humaines, étant donné le caractère dynamique et complexe des systèmes étudiés. Nous souhaiterions, au-delà de l'exposé des recherches, avoir donné au lecteur une idée plus précise de la complexité des questions que l'on peut se poser à propos des relations interculturelles. Cependant, le propos n'était pas, dans le cadre de cet ouvrage, d'apporter des réponses définitives aux 12

interrogations qui pourraient surgir, mais bien plutôt de présenter un certain nombre d'analyses, qui sont autant de modes de décryptage de ce qui se produit, et quelques exemples de conduites possibles à travers plusieurs initiatives engagées sur le terrain, en suggérant par là que l'imagination, étayée par la connaissance claire de certaines données et la compréhension des phénomènes qui en découle, devrait pouvoir s'exercer avec sérénité et audace. Cette connaissance, cette intelligibilité des contacts entre cultures devraient d'ailleurs aider tout un chacun à prendre davantage en considération les mouvements historiques et sociaux contemporains, et non l'inciter à s'en détourner sous prétexte que le maniement seul de tel ou tel outil conceptuel suffit, ce qui serait le signe d'une grave régression. En ce sens, nous ne faisons que nous situer dans une histoire de la pensée, et dans l'Histoire tout couti. Il semble que le temps soit venu de faire dialoguer les disciplines à propos d'un phénomène vieux comme le monde humain: la rencontre des cultures et les changements qu'elle engendre. Les auteurs des textes qui sont présentés ici avaient beaucollp à dire sur ces questions fort complexes. Puissent les pages qui suivent inspirer d'autres recherches et susciter d'autres réflexions qui seraient autant de sources d'inspiration pour les acteurs d'aujourd'hui et les générations de demain... L'organisation du Colloque et l'édition de ces Actes ont été rendues possibles grâce à la collaboration et au soutien de nombreuses personnes et institutions. Nous remercions tout particulièrement le Comité Scientifique et le Comité d'organisation du Colloque qui, par leur tenacité et leur bonne humeur, ont contribué au succès de cette entreprise. Mais celle-ci n'aurait pu avoir lieu sans le soutien financier du Fonds d'Action Sociale et du Ministère de l'Equipement. Le British Council, l'Ambassade Américaine à Paris et l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse ont permis la participation d'intervenants étrangers, en 13

particulier des ressortissants de pays du Tiers-Monde, ce qui a donné aux débats une dimension réellement internationale. Le Ministère de la Recherche et le Collège de France ont accueilli le Colloque dans leurs murs, lui fournissant ainsi un cadre prestigieux auquel chaque participant a été sensible. Si c'est aux auteurs de ce livre, pour leur travail et leur collaboration attentive et patiente que vont bien évidemment, et en tout premier lieu, les plus vifs remerciements de celle dont la tâche a été seulement de rassembler leurs commllnications, que Mme Combelles, du Centre de Publications de l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay/St-Cloud, à laquelle la confection de ces Actes doit beaucoup, trouve également l'expression de notre gratitude. Mais notre plus amical remercielnent s'adresse à Geneviève Vermès, alors Présidente de l'ARIC. C'est à elle en effet que reviennent l'initiative de ces rencontres et la suggestion de leur thème. Son charisme et son inépuisable enthousiasme au service d'une réflexion toute de rigueur ont assuré pour une grande part la réussite de cette manifestation.

14

De la culture idéale aux cultures de contact
Andrée Tabouret-Keller
Le titre de notre rencontre Qu'est-ce que la recherche interculturelle ? implique deux postulats. Qu'un champ puisse être délimité, à partir de critères qui le spécifient, comme celui d'une sub-catégorie de la catégorie de culture, et sans préjuger des questions épistémologiques que ce terme pose déjà à lui seul; que ce champ relève de pratiques de recherche qui lui soient propres, ces pratiqtleS incluant la définition de systèmes conceptuels et de méthodes propres. De tels propos sont extrêmes par leur rigueur mais c'est en reformulant ainsi notre thème qu'il sera possible, me semble-t-il, de cerner ce que l'on entend aujourd'hui et par le terme largen1ent médiatisé d'interculturel et par une recherche particulière à ce champ. Le colloque qlle j'ai le privilège et l'honneur d'introduire est précisément une tentative d'exploration nOl1plus d'un champ mais, à en croire notre programme, d'un vaste territoire que des pratiques de recherche, d'une extrême diversité disciplinaire et d'objets, tentent de baliser. A vrai dire ce Colloque se présente lui-même COlnme une sorte de grande enquête sur les réalités recouvertes par le ternle d'interculturel par ceux qui y trouvent à la fois l'abri et la justification de leurs entreprises, et sur les pratiques que le terme de recherche recouvre alors. Que l'on saisisse clairement la sorte de gageure qui est celle de nos travaux: nous explorons des réalités humaines et sociales qui auraient en conllnun de se situer dans l'inter-culturel, dans l'entre-deux-cultures, et, cela 15

aussi, sans préjuger de la fonction de liaison ou de séparation que la recherche elle-même pourrait y introduire. Mais dans le même temps, et c'est bien là la gageure, la finalité du Colloque est aussi de constituer, ou du moins de participer à la constitution de l'objet interculturel. C'est-à-dire de délimiter son champ, de l'extraire en quelque sorte du vaste territoire aux bords flous de pratiques foisonnantes, pour lui donner un statut conceptuel, certains iraient sans doute jusqu'à dire scientifique. En ce qui me concerne il me semble que ni l'un, ni l'autre de ces statuts ne sont possibles, ou alors de manière relative seulement, rapportée à des disciplines déjà constituées dans le large département de ce qu'il est convel1Ud'appeler les sciences humaines et sociales. C'est d'emblée COl1stituer le territoire de l'interculturalité comme celui de l'interdisciplinarité et du même coup renoncer à l'ériger en champ spécifique. Ce qui ne nous sauve en rien, bien sûr, car c'est tout simplement dire que l'objet de nos recherches relève de pratiques disciplinaires diverses qui, chacune, exigent une définition propre de cet objet. Il reste donc toujours à redéfinir. Au centre des questions fondamentales ainsi soulevées se situe la notion de culture. Je me propose de contribuer à sa mise en œuvre dans le territoire de l'interculturel en explorant la 110tionencore nouvelle de culture de contact que j'avance dans le souci de disposer avec elle d'une amorce d'idée, voire de concept, qui permette de rendre compte à la fois de la complexité des situations culturelles dans nos sociétés et d'exprimer notre vœu que puissent être dépassés les vieux antagonismes entre représentants de cultures différentes. Dans l'actualité politique immédiate, dans la période qui est déjà celle d'après notre Colloque, au moment où je mets «au propre» ce texte, période du traité de Maastricht mais aussi du déchirement de l'ex- Yougoslavie ainsi que de bien d'autres déchirements, nos travaux prennent une importance encore accrue et avec elle la recherche de notions, éventuellement de concepts qui permettent de

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penser le contact des cultures et des civilisations 1 autrement qu'en termes de déchirures, de fossés, de frontières, de guerres. Pour des cultures de contact Dans son histoire, la notion de culture et de ses emplois a contribué à donner corps à des antagonismes cruels, parfois sanglants, entre représentants de cultures différentes; elle y contribue toujours comme l'indique le fait qu'à propos de la guerre du Golfe l'on ait pu parler de « guerre des cultures », entre la chrétienne et l'islamique

nommément 2. Dans cette histoire, déjà passée et encore
présente, je définis quelques repères pour examiner ensuite de manière critique l'idée de l'homogénéité des cultures, et terminer en proposant des arguments en faveur de la vision dynamique qui sous-tend la notion de culture de contact. A mon sens, toute culture est déjà une culture de contact et, pour tout dire, une polyculture. Dans cette perspective seule une définition tout à fait générale de la notion de culture est possible: elle l'inscrit entre la culture comme bien universel, l'apanage global du genre humain, et les cultures particulières caractérisant des sociétés particulières dont elles sont à la fois le mode d'existence et le mode d'expression.

1 J'emprunte cette dernière formulation à Michel Leiris dans le titre de son ouvrage Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, 1955, UNESCO, Gallimard. 2 VoiT l'important volume de la revue Esprit de juin 1991 (n° 6) qui, conjointement avec Les Cahiers de l'Orient, traite des « Paysages après la bataiUe)}et prend pour mot d'ordre « Contre la guerre des cultures}}.

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1.- La notion de culture: un double héritage
1) L'I,isfoire d'llne métaphore Sans doute n'est-il pas inutile de rappeler la métaphore 3 qlli, à l'origine, relie au travail de la terre, où l'homme courbé creuse son sillon, les idéaux de culture de l'esprit des hommes de la Renaissance, puis les envolées des hommes des Lumières pour qui la culture des Sciences, des Lettres et des Arts doit devenir aussi commune que celle de la terre. La discipline qu'elle recquiertnon seulement améliore indéfiniment celui qui s'y plie mais dégage celui qui s'y engage de l'univers borné des labeurs du quotidien. Au XVIIIe siècle cette première figure est déjà grosse de bien d'autres associations. L'une, sociologique, voit se profiler derrière l'opposition de l'homme cultivé à l'homme inculte, voire barbare, une opposition en termes de classes sociales. L'autre, anthropologique, insère l'accès à la culture de l'esprit dans la longue histoire du détachement de l'homnle de l'animalité: si la culture de la terre est exemplaire des moyens d'exploiter et de transformer la nature, l'élaboration, la lente accumulation des savoirs et des connaissances culminent en quelque sorte dans la nouvelle figure de la culture qlli doit transformer l'homme. Dans son Essai sur les lnœurs et l'esprit des nations Voltaire se fait l'écho de cette idée d'émergence de la civilisation dans l'histoire des hommes, émergence qui ne va pas sans diversification: le fait des nations ne
3 La métaphore conserve cependant son capital de créativité. Ainsi Jacqueline de Romilly, dans un texte de J968, écrit-t-elle en défense des professeurs: « Culture et éducation sont synonymes. On cultive des plantes, des arbres. On fait de fnême pour les esprits. On leur fournit leur nourriture - c'est-à-dire que ['on développe, à travers toute discipline, quelle qu'elle soit, leur aptitude au raisollnelnent, leur connaissance des problèmes, leur expérience des expériences déjà tentées », 199], pp. 64-65. Pour préparer mon texte je me suis appuyée sur différentes encyclopédies mais principalement sur l'EncycLopédie philosophique universelle et son volume II Les notions philosophiques. L'article culture (ethnologie, sociologie) a pour auteur Claude Rivière, 1990, tOIne 1, pp. 529-532. Je m'en inspire en partie mais il m'a surtout permis J'accès à une bibliographie essentielle.

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traduit rien d'autre que l'an~angement, propre à chacune, entre ses institutions, ses valeurs, et plus généralement les modalités techniques et matérielles de son existence. Au cours du XIXe siècle ce champ sémantique complexe confirme son étendue tout en accentuant une distribution des significations déjà sensible précédemment entre les deux termes de culture et de civilisation 4. Le sociologue allelnand N~~bert Elias consacre le premier chapitre de son ouvrage Uber den Prozess der Zivilisation (1939) à l'histoire de ces deux notions aux XVIIIe et XIXe siècles. Il y illustre de manière magistrale comment la spécificité qu'elles acquièrent chacune et l'une par rapport à l'autre, d'une part en Allemagne et d'autre part en France et en Angleterre, est en soi-même le résultat d'une évolution sociale et cultllrelle différente. C'est parce que de part et d'autre les deux notions
« répondaient au besoin d'expression non d'un individu Inais d'une collectivité: elles re.flètent son histoire qui revit en elles» (op. cit., éd. fr. ] 991, p. 16).

En Allemagne la culture, à la fois comme terme de référence et comme objectif idéal, devient l'apanage de la couche cultivée de la classe moyenne, consciente de ses réalisations intellectuelles, scientifiques ou artistiques. L'opposition culture-civilisation reflète ainsi en Allemagne d'abord lIne opposition sociale d'où elle va peu à peu se déplacer vers une opposition nationale:

- culture» n'est pas un phénol1zène à part: elle s'intègre dans un contexte plus
« ... l'antithèse allenlande «civilisation 4 Norbert Elias rapporte une réflexion de Kant, tirée de Ideen zu einer allgemeinen Geschichte in }veltbirglicher Absicht, que je cite d'après lui: «Nous SOlnmes cultivés el un haut degré par l'art et les sciences, nous sonunes civilisés à satiété pour exercer les politesses et convenances sociales... L'idée de la lnoralité fait partie de la culture. Mais une utilisation de cette idée qui ne viserait qu'à ce qui dans ['alnour de l'honneur ressel1zbleà la morale et à l'honorabilité extérieure est le propre de la seule civilisation» (1991, p. 17). L'histoire de l'opposition entre culture et civilisation est également abordée par Philippe Beneton dans son ouvrage Histoire de lnots. Culture et civilisation, 1975, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. 19

vaste. Elle est l'expression de la conscience nationale allemande. Elle se réfère, rétrospectivement, à des différences d'auto-justification, de structures, de l'attitude générale - en prelnier lieu mais non pas exclusivemententre couches sociales allemandes et plus tard entre la nation allemande et d'autres nations» (Elias, 1991, pp. 5051).

Selon Elias l'évolution de la bourgeoisie française a parcouru dans un certain sens, un itinéraire inverse. En France la puissance de la noblesse était complètement brisée, plus que partout ailleurs, et ce bien avant déjà la Révolution de 1789.L'extension de la société de cour se fait par l'assimilation des groupes évolués de la bourgeoisie. Si d'abord le terme de civilisation implique l'adoucissement des mœurs, l'urbanité, la politesse, de nouveaux usages vont le faire évoluer: l'homme cultivé peut bien être celui qui reprend les modèles de la cour pour les développer et les perfectionner. Ainsi la notion de clllture va-t-elle se trouver associée en Allemagne à l'identité des peuples, et elle n'est de ce fait pas très éloignée de la notion d'identité culturelle qui a cours aujourd'hui, alors qu'en France la notion de « culture» reste associée à la distinction propre aux élites, elle apparaît avec une certaine vigueur aujourd'hui dans son sens anthropologique général dans la traduction donnée à cross-cultural par le terme « inter-culturel» et de manière plus large dans tous les mouvements qui se préoccupent de l'existence des migrants et de leurs familles au sein de cet espace que l'on qualifie d'interculturel et qui est avant tout celui de la migration, du moins en France aujourd'hui. Le XIXe siècle va asseoir en Europe la conviction de la supériorité de nos civilisations: c'est ainsi que vont se trouver justifiées les missions de conquête, dites de civilisation, que nos nations vont poursuivre à travers le vaste monde. Elias ne manque pas de souligner l'aveuglement qui masque l'antinomie entre conquête et civilisation:
« De fait une phase essentielle du processus de civilisation se trouve achevée à l'instant où la prise de conscience de la

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civilisation, où le sentÎnlent de la supériorité de leur propre cOlnportement et sa concrétisation au niveau de la science, de la technique et des arts, conunencent à gagner les nations de l'Occident» (Elias, 1991, p. 73).

La Déclaration sur l'identité européenne de 1973 va retrouver l'opposition entre culture et civilisation. En effet, comme le note Daniel Roche, elle concilie
« la conception étroite, Kultur, à l'allen1ande, qui vise les seules productions intellectuelles et artistiques, et la conception large, culture-civilisation, à l'anglaise ou à la française, qui inclut les don.nées les plus variées, de ['évolution technique au savoir-vivre, du développement scientifique aux pratiques religieuses» (sous presse). 5

En cette fin du XXe siècle le discours illusoire des missions civilisatrices, qu'il s'agisse de redresser des torts ou de pacifier, garde toute son ampleur, le plus souvent lourd d'une mauvaise foi dont les média, qui le propagent, laissent difficilement mesurer la profondeur. Parmi bien des exemples, les bons conseils de démocratie et de sains marchés, que l'on donne aux pays de l'Est en pleine débacle, illustrent la supercherie de tels discours car la situation des conseillers n'est ni celle de marchés équilibrés et prospères, ni celle où les vertus et les bienfaits de la démocratie seraient les mieux illustrés. 2) Le mythe des cultures unes et indivisibles Le second héritage que porte avec elle la notion de culture est celui de sa conception comme unité trollvant en elle-même sa propre cohérence, unité close d'un sens plein. Dans son ouvrage Des steppes à l'océan. L'indo-

européen et les « indo-européens» (1986) André Martinet
montre comment les philologues du XIXe siècle en sont venus à imaginer la descendance des langues indoeuropéennes à partir d'une origine unique, celle d'un
5 Cité d'après Perriaux qui elle-même cite les actes d'un colloque « Culture et cultures européennes » qui s'est tenu en 1986 à Florence. 21

hypothétique indo-européen commun, et à représenter leur diffusion selon deux modèles principaux, celui de l'arbre généalogique des langlles et celui de la théorie des ondes. Seul le premier nous intéresse; il est issu d'une double métaphore qui joint l'image végétale de l'arbre à celle, humaine, de la filiation (Tabouret-Keller, 1989, pp. 2324). Or la figure de l'arbre généalogique des langues, outre les arguments philologiques sur lesquels il n'y a pas lieu d'insister ici, implique aussi un ensemble de représentations pas toujours explicites (Tabouret-Keller, 1988, p. 14). L'on constate en particulier que certaines langues ont une origine commune figurée par des branches intercalaires entre le tronc et les rameaux terminaux, figurant ainsi des états intermédiaires qui conduisent à des bipartitions rigoureusement tranchées. Par ailleurs chaque branche entre deux nœuds figure une langue nommée, et un état de langue bien défini, ce qui illustre l'idée selon laquelle chaque langue constitue une entité discontinue, de type discret. Enfin, selon cette image, il n'y a pas de langues mixtes ou de langues mélangées, c'est-à-dire que l'on se représente, comme le souligne André Martinet « une masse de 111igrantsqui, quittant l'habitat primitif, s'enfoncerlt dans un désert humaitl» (1986, p. 110). Ces idées qui, dans les milieux savants restent dominantes tout au long du XIXe siècle, ont pour pendant dans le large public une vision normative des emplois du langage. Ce normativisme que la généralisation de l'instruction élémentaire vers la fin du siècle va à la fois populariser et conforter, vient à l'appui des représentations llnifiantes et isolantes: plus une langue est soumise à des normes, plus ses emplois sont contraints par des limites à ne pas transgresser dans l'usage, plus aussi la vision de la langue, qui résulte de ce normativisme, est exclusive. Seul appartiendrait à la langue, au français par exemple, le bel usage; en sont exclues les formes populaires ou régionales. Ainsi normalisation des langues, norrnativisme et purisme vont-ils généralement de pair. Avec sans doute un léger décalage dans le temps, -la connaissance du sanscrit influence la philologie dès le début du XIXe siècle, l'ethnographie se systén1atise 22

comme discipline pllltôt au cours de la seconde moitié du siècle-, les cultures vont elles aussi être conçues comme des totalités finies, relativement discrètes et pures. Si d'abord l'on a pll imaginer que l'histoire des différentes cultures suivait un schéma d'évolution identique, du primitif ou du sauvage au civilisé, l'on en est venu à des positions relativistes qui refusent la comparaison des sociétés en termes de supériorité ou d'infériorité culturelle. La contre-partie en est l'idée selon laquelle
«la culture, con.sidérée C011111le forn-lan! une totalité, particularise chaque société et permet de la d{fférencier par rapport à d'autres qui sont au 111ênletade de développe111ent s éconon-zique, qui ont la nlê111e religion ou le nzê111eystènze s politique. Les particularités culturelles s'ordonnent autour d'un ense111ble de valeurs ,nodales et dOlninantes... les élénlents cohérents et cOlnplémentaires d'une culture forl11ent entre eux des patterns, configurations ou 111odèles, qui définissent une identité en nzênze tenlps qu'ils guident la pensée et l'action» (Rivière, 1990, p. 528).

Cette idée, centrale pour le culturalisme, courant spécifiqllement américain de l'Ecole d'anthropologie culturelle 6, pose une question majeure, celle du degré de contrainte des modèles, ici au sens de modèle de conduite, à la fois norme partagée par le plus grand nombre et idéal, qui pose question. En effet, la représentation d'un haut niveau d'intégration des conduites par le biais des exigences qui les relient les unes aux autres, dans les termes de la cohérence, voire de la logique qui préside aux interconnexions entre commandements et interdictions, peut conduire à une vision mécaniste de la socialisation mais elle impose aussi de voir les cultures comme des entités étanches, sans communication les unes avec les autres. Un autre danger d'une vision aussi figée, Rivière le souligne, est le risque de conduire à une hiérarchie des cultures, les plus intégrées étant celles qui non seulement sont clllturellement les plus riches mais sont aussi les pIllS
6 De nombreux auteurs participent de cette tendance qu'ils illustrent de manière plus ou moins étroite. L'idée de systelnic pattern se trouve chez A.L. Kroeber, Anthropology, 1923.

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efficaces pour assurer leur autonomie et éventuellement leur domination.
«

Toute culture dans laquelle les traits ne se subordonnent

pas à un principe qui les unit donne l'inlpression d'une pauvreté culturelle ou d'un achenlÎnement vers la désintégration totale» (Rivière, 1990, p. 528) 7.

Toute description reste dans ces conditions soumise à une échelle de valeurs implicite qui, dans les faits, proscrit tout mélange, tout métissage, qui peut facilement glisser à l'expression ouverte de positions racistes. II.L'impact des préjugés culturalistes

Ce double héritage, -la culture et la civilisation de l'Europe de l'Ouest sont plus avancées et donc supérieures, les cultures sont d'autant plus éminentes que leurs éléments sont fortement intégrés à un système cohérent-, pèse encore de tout son poids dans les sciences de l'homme aujourd'hui et se manifeste par une idéologie diffuse, idéologie étant ici entendue dans la définition proposée par J.L. Nancy dans son ouvrage L'Oubli de la philosophie, dans le sens général d'une

« pensée qui ne critiquepas et qui ne pense pas sa propre

7 Cette idée d'une dégradation continue, ici d'un état culturel hautement intégré vers un état non-intégré, se trouve également dans les théories du

XIXe siècle sur l'histoire des langues:

«

Le romantismeaIlelnandnon sans

rapport avec la philosophie du langage de Humboldt et la philosophie de Hegel, et dans le sillage de la théorie naturaliste du langage, va traiter de l'histoire des langues COfnmede celle d'un organislne qui naît, se développe, peut atteindre la pelfection, décline et meurt. La théorie très ancienne de la corruption des langues, où résonne le mythe de Babel, trouve avec la granunaire cOlnparée ce qui apparaît COlnlne une démonstration

scient~fique» (Tabouret-Keller,1988,p. 12). - Un argumentdu même ordre
se trouve dans la belle apologie AÙner le grec écrite en 1968 par J. de Romilly: « D'autres langues, dont les usagers obéissaient à des aspirations quelque peu différentes, n'ont jamais possédé les ,nêmes vertus. Et il faudrait ajouter encore que des langues très riches, mais moins proches des origines, ne sauraient avoir conservé la mêlne pureté ni la n'lê/ne transparence» (op. cit., p. 91).

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provenance et son propre rapport à la réalité» (1986, p. 26). Certaines des insuffisances de telles théories sont faciles à identifier: à une époque où déjà près de la moitié de la population mondiale vit dans des établissements de type urbain, elles rendent impossible de rendre compte des cultures forcément mixtes qui s'y génèrent 8. Elles ne permettent pas de concevoir les contacts entre populations de cultures différentes autrement que dans les termes de l'assimilation, l'acculturation, voire la déculturation ou la miscégénation. Il faut bien souligner que tous ces termes sont l'exact reflet du type de rapports que les nations dites développées ont imposé à celles qui ne le sont pas. Ils rendent compte des réalités actuelles de nos sociétés qui pour l'instauration d'abord, et aujourd'hui la pérennisation de leur type particulier d'économie, le capitalisme 9, n'ont pu et ne peuvent échapper à la production et à l'entretien au plan mondial de différents modes de colonisation avec les inégalités massives qu'ils supposent, très en gros entre les populations des hémisphères Nord et Sud et, au Nord de manière plus locale, d'inégalités sociales productrices de marginalités. de tous ordres. La plus préoccupante, en cette fin 1991, étant celle qui résulte du chômage qui en France est près de toucher trois millions d'actifs et dont on nous annonce que dans l'ex-RDA, par exemple, il va
8 On estime qu'à la fin du XVIIIe siècle 3% de la population mondiale, alors estimée à 1 milliard d'habitants, vivaient dans des villes alors qu'en 1980 l'on estime qu'il s'agit de 40% sur un ensemble mondial de près de 6 milliards d'habitants (Dogan, 1984, p. 176). Voir également P. Hall Les villes lnondiales. Paris, Hachette. 9 On né saurait entretenir la superchede de bien des discours politiques actuels qui consiste à confondre écono/nie de marché et capitalislne. Si le second s'appuie sur la première dont il est issu, il met en œuvre des finalités qu'elle ne vise pas; selon la forte analyse de F. Perroux « la logique du capitalisme est celle du plus grand gain lnonétaire réalisé principalement par l'innovation» (1969, p. 104). Par ailleurs dire « le capitalisme» est sans doute simplificateur car il n'yen a pas qu'une seule forme; nous pensons ici à l'ensemble des formes dominantes actuellement, caractérisées par une monopolisation qui vise la mondialisation du contrôle financier et est fondée sur l'inégalité de la distribution des investissements et ré-investissements sur la planète et sur la priorité donnée tout au long du XXe siècle à la production des annements.

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affecter bientôt près de 40 % de la population active. Cette situation n'a guère changé un an après, au moment où je révise ce texte. Parmi les notions dont il serait possible de montrer comment elles dénoncent et propagent à la fois les théories que nous venons d'examiner je retiens celles d'acculturation et de marginalisation. Toutes deux sont issues de la sociologie américaine de l'entre-deux guerres dont on n'a sans doute pas fini de mesurer l'impact sur les sciences humaines et sociales en Europe. 1) L'acculturation

En 1936, dans un « Melrlorandumfor the study of acc£llturation» trois sociologues américains, R. Redfield,
R. Linton et M.J. Herskovits, soucieux à juste titre de l'ampleur prise par les contacts entre sociétés d'origine et de culture différentes, contacts dont résultent des changements, parfois draconiens et le plus souvent destructeurs, dans les modes de vie de vastes populations, essayent de systématiser l'analyse des contacts entre cultures différentes par la conceptualisation du terme d'acculturation dont ils proposent la définition suivante:
«

ensell1bledes formes qui résultent du contact direct et continu

entre des groupes d'individus de cultures différentes, avec les change/nents subséquents dans les patterns culturels originaux de l'un ou des deux groupes» (1936) 10.

C'est donc une vision dynamique qui est mise en avant et qui va être largement illustrée par des représentants de cette école comme R. Benedict, M.J. Herskovits, R.Linton (parmi ceux traduits en français) Il. Il est assez facile de faire le tOllr des facteurs en jeu dans les processus de contact culturels et de dresser des sortes d'inventaires d'où il ressort que les changements peuvent
10 Ce texte a paru en 1936 dans le journal American Anthropologist, n° 38 ; je n'ai pas pu me le procurer dans l'immédiat et je le cite d'après l'article Acculturation. de CI. Rivière, 1990, p. 20. Il Pour une synthèse, voir H.S. Clapier-Valadon, Panorafna du culturalisme, 1976, Paris, Epi.

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affecter séparément ou en même temps la religion, les coutumes, la langue, l'économie, et à des degrés divers pour des raisons dont la complexité est difficile à démêler. Des raisons démographiques, par exemple la diminution de la natalité d'une population allant de pair avec l'augmentation de populations immigrées à natalité élevée; écologiques, par exemple la destruction des possibilités de l'agriculture par une guerre chimique ou des années de grande sécheresse; économiques, par exemple l'augmentation rapide et importante de la dette d'Ul1pays déjà pauvre à la Banque Mondiale; religieuses, par exemple le succès du prosélytisme islamique dans les pays où la situation économique est désespérée; et politiques, voire militaires; dans tous les cas, les contacts de culture s'établissent dans le cadre de rapports de domination. Cette exploration peut être poursuivie en dégageant d'autres facteurs encore, à des niveaux divers: cela se passe-t-il dans une métropole, ou dans des contrées rurales peu densément peuplées? Cela se passe-til sur le fond d'une hostilité centenaire? De telles analyses sont certes indispensables car elles aboutissent à mettre en lumière des phénomènes qu'il faut faire connaître, voire dénoncer, en n1ême temps que se poursuit l'élucidation de leurs déterminismes. Elles ne laissent cependant pas d'être insatisfaisantes, me semble-til, car elles accumulent les facteurs, les possibilités, et en fin de compte rendent difficile de distingller des niveaux de contraintes et sans doute aussi des niveaux d'intrication. Elles ignorent, par définition en quelque sorte, les cultures que l'on qualifie de métissées ou créoles. Certains préjugés sur le métissage imposent une alternative entre culture autochtone et culture coloniale, et de la même façon de tels préjugés conduisent à considérer que l'immigrant est entre deux cultures. Malgré le désir de justice dont, au départ, ils émanent, les mouvements interculturels ne sont pas à l'abri de tels dérapages. Ces préjugés ont en effet pour conséquence d'ignorer ou d'oblitérer le fait que des cultures s'inventent, des traditions se créent. Parmi les réflexions critiques que l'idéologie implicite du tenne d'acculturation me suggère, je souhaite mentionner au moins celles-ci. Il me semble vain de parler de l'acculturation de populations qui ont été 27

systématiquement décimées: les Indiens des deux Amériques en sont de clairs exemples. Que ce soit le génocide commis au nom de la chrétienté par les Espagnols conquérants 12 ou bien la décimation plus sournoise des Indiens de l'Amérique du Nord sous la poussée conquérante vers l'Ouest, le résultat est le même, c'est une dégradation des conditions d'humanité et les réserves soi-disant protectrices de ces cultures n'y changent rien. Mais on ne nous cite pas que des malheurs ou des échecs, on cite aussi des opérations réussies où des formes régionales d'une langue sont respectées et retrouvent vigueur: le plus connu est celui de la forme alémanique de l'allemand, en Suisse germanophone. Il semble probable qu'il soit possible de maintenir des microdifférences et des spécificités linguistiques et culturelles à condition de bénéficier déjà d'un niveau certain de prospérité. A motivation égale, et peut-être même à souffrance identitaire égale, les mieux nantis pourront imposer le respect de leurs particularités dans le cadre de la législation (même si ce n'est pas sans mal), les moins bien nantis, les mal nantis, qui n'ont plus rien à perdre ou si peu de choses, auront recours, quand ils le peuvent, à la guerre. Reste à savoir qui leur a fourni les armes, qui tient le discours vengeur et qui est ainsi visé. 2) La marginalité

Les termes « marginal» et « marginalité », issus de margo dont les emplois renvoient aux représentations de limite, de frontière mais aussi aux signes qui désignent ces dernières, connaissent aujourd'hui, au terme d'une. longue et complexe histoire 13 ,un large usage dans le domaine social. C'est en sociologie aux Etats-Unis que les
12 Voir les enquêtes historiques de T. Todorov, La Conquête de l'Amérique. La question de l'autre, 1982, Paris, Le Seuil, et de N. Wachte], La Vision des vaincus, 1971, Paris, Gallimard. 13 Voir G.H. AlIard, B. Chaput, CI. Gagnon, F.H. Gagon, J. Goulet, A.

Paradis, B. Roy, R. Saint-Jacques,CI. Sutto, 1975,Aspects de la marginalité
au Moyen-Age, Montréal, Ed. de l'Aurore. Pour un survol des questions voir A. Tabouret-Kel1er, « La notion de marginalité », in Handicap, marginalité, intégration, ] 988,Marseille, CREAI Diffusion.

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emplois de « marginal» deviennent courants dès la fin des années vingt pour parler des problèmes issus des migrations humaines. La population des Etats-Unis s'est constituée par l'absorption de vagues d'immigrants depuis le XVIe siècle. Ce n'est cependant que dans le contexte des graves crises économiques d'après la première guerre mondiale que les sociologues américains vont parler de « l'homme marginal », d'après le titre d'un article paru en 1928 14,puis de celui d'un ouvrage plus largement diffusé The marginal man (Stonequist, 1937). La notion de marginalité recouvre alors deux ensembles d'emplois: a) ceux qui concernent des groupes mixtes du point de vue racial, et il s'agit alors surtout de la population noire aux Etats-Unis; b) ceux qui concernent une personne ou un groupe qui ont quitté leur milieu d'origine et qui ne sont pas encore intégrés ou acceptés dans leur nouveau milieu. Les enfants des immigrants sont alors plus particulièrement touchés par les inégalités sociales que la crise économique de la fin des années vingt exacerbe, sont séparés de la société et de la culture de leurs ancêtres et ne sont pas acceptés, ou mal acceptés dans la société où cependant ils sont nés. Les graves problèmes qui affectent ceux qu'aujourd'hui on appelle en Europe les immigrants de la seconde (ou de la troisième) génération sont en gros les mêmes. J'ai moi-même rencontré le terme « marginal» dans les débats concernant le bilinguisme aux Etats-Unis entre les deux guerres: les enfants des migrants, qui sont bilingues et parlent à la maison la langue du pays d'origine de leurs parents mais sont scolarisés en anglais, ont à cette époque été qualifiés de marginaux. C'est encore un préjugé qui a la vie bien dure bien qu'il ait fait l'objet de critiques sévères: l'aire de marginalité où deux cultures sont en contact est elle aussi une aire culturelle et son contenu peut avoir autant d'unité que celui de toute culture (Weinreich, 1953). La notion de marginalité recouvre alors un ensemble hétéroclite de problèmes : ceux du racisme sur un continent où la discrimination en rapport avec la
14 R.E. Park, « Human migration and the marginal man », Anzerican Journal ofSociology, 1928, pp. 881-893.
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coUletlr de la peau est aiguë; ceux de l'immigration qui dans les années de crise économique de l'entre-deux guerres est ressentie comme une menace par des populations touchées par la dévaluation monétaire et le chômage, problème auquel nous nous trouvons confrontés aujourd'hui de manière quasi-identique; et enfin problèmes de l'urbanisation des populations issues des milieux ruraux qui viennent aggraver les conditions de la vie urbaine parce que les infrastructures d'accueil, -habitat, école, lieux de travail, circuits de consommation, etc.-, ne sont pas prêtes pour de telles arrivées massives. Aujourd'hui, nous pouvons dire que, plus d'un demi-siècle après ce constat de la production de marginalités dans une des sociétés les plus avancées d'alors, les mêmes problèmes subsistent et même se sont aggravés car l'afflux dans les centres urbains n'a pas cessé et dépasse toujours de loin toutes les prévisions que l'on veut bien faire, le chômage s'est accru, et

malheureusement le racisme refait surface avec un regain
d'obscénité et de violence. ALIX Etats-Unis, après la fin de la seconde guerre mondiale, la notion de marginalité s'étend des problématiques déjà indiquées à celles tout à fait générales de l'insuccès sur le marché du travail. Dans les sociétés dominées par les seuls idéaux du rendement économique et du profit, ceux qui ne réussissent pas font l'objet d'une stigmatisation: est marginal tout individu qui ne se conforme pas aux règles de la normalité. Dans un ouvrage paru aux Etats-Unis en 1963 sous le titre Presque blanc (Allnost White), l'auteur, B. Berry, montre que, dans une société où joue une ségrégation raciste, la couleur de la peau n'est pas seule déterminante et qu'en réalité, quand une communauté définit quelqu'un comme nègre, alors il est traité comme nègre même quand sa peau n'est pas nOIre. Dans un autre ouvrage, paru aux Etats-Unis en 1976, traitant de la spoliation de l'identité par l'échec social,E. Goffman montre que, dans nos types de sociétés, l'homme qui échoue socialement en ressent une faute, que la représentation qu'il a de lui-même, son identité, est endommagée, gâchée. Il a honte de sa différence et tend à s'autodéprécier : se trouve alors accentuée la margina30

lisation dont il fait déjà l'objet parce que, dès lors, il va lui-même y participer. Un tel modèle de la marginalisation sociale convient tout aussi bien à d'autres marginalités, y compris les marginalités d'origines culturelles et ethniques. Pour qu'une norme soit efficace, il ne suffit pas qu'elle prescrive telle ou telle conduite, ni même qu'elle menace de sanctions plus ou moins sévères ceux qui viendraient à lui désobéir, il faut en outre qu'elle soit intériorisée: toute violation de la norme provoque alors un sentiment de honte et de culpabilité. Ce sont bien là les fonctions de l'instance que Freud avait décrite dès 1923 sous le couvert de la notion de Sur-Moi: la conscience morale, l'auto-observation, la formation d'idéaux, intériorisées sur le modèle des exigences et des interdits parentaux. Freud en assimile le rôle à celui d'un juge ou d'un censeur; comme eux le Sur-Moi incarne une loi et interdit qu'elle soit transgressée 15. Les deux termes, acculturation et marginalité, illustrent comment, sur le fond de l'expérience d'une époque et d'un type de société, se forgent des notions qui répondent à une nécessité car elles permettent de mettre en discours de manière relativement simple, voire simplificatrice, des réalités sociales d'une grande complexité; elles illustrent également comment leurs usages participent de la pérennité de ces situations en figeant les présupposés qui les fondent et qui restent implicites. Comment des préjugés qui n'ont certes pas été recherchés par les premiers auteurs peuvent à l'occasion prendre le dessus. 111.- Pour des cultures de contact Les inconvénients, liés par leur héritage aux notions dont des éléments d'histoire viennent d'être exposés, pourraient être dépassés par l'emploi de la notion de culture de contact. Elle aussi contient certes ses
15 S. Freud, Das Ich und das Es, 1ère éd. 1923, trad. froLe Moi et LeÇa, in Essais de psychanaLyse, 1951, pp. 163-218, Paris, Payot. 31

présupposés et ses implicites: parmi ceux dont j'ai conscience, l'idée que toute culture est complexe, qu'aucune ne saurait être pure, qu'elles ont toutes, à des moments divers de leur histoire, intégré des éléments d'autres cultures et qu'elles sont constamment en voie de changement, certes généralement pas en bloc mais par mille manières, qui peuvent être ténues, qui en affectent la pratique et la transmission. Par sa définition même cette notion exige de suspendre le jugement normatif: en effet, il s'agit d'admettre que toute situation de contact entre porteurs de cultures différentes porte en elle les possibilités créatives d'une nouvelle culture qui est celle de ce contact même. L'admettre signifie que l'on est prêt à deux démarches qui devraient être èomplémentaires : accepter que les modèles existants soient entamés, que le familier soit dérangé, accepter d'autres façons de faire et d'être, en fait les contraintes d'un univers symbolique différent. La notion de culture de contact mise sur la possibilité de telles démarches; elles ne sont donc pas impossibles, ce qui signifie qu'il convient de ne pas s'en masquer les difficultés. Pourquoi ces difficultés? Le plus probable est certes que les normes quelles qu'elles soient ont partie liée, par des déplacements dont il est difficile de suivre les traces 16, avec la moralité, voire la morale, c'est-à-dire avec les critères du bien et du mal, du licite et de l'illicite, intériorisés dans des formes qui peuvent échapper à la conscience. Notre Colloque est gros d'exemples concrets auxquels la notion de culture de contact pourrait être appliquée et qui de ce fait même pourraient faire l'objet d'une ré-interprétation en termes dynamiques et dépasser ainsi le figement de l'opposition des deux cultures. Deux brefs exemples peuvent illustrer les potentialités de cette nouvelle notion. 1) Deux exemples
a) Les migrants et leurs enfants. Louise Dabène 17 et son équipe à Grenoble, ont étudié les formes de parlers
16 A les suivre on ne saurait retrouver que la figure tyrannique du Sur-Moi. 17 Voir le numéro de la revue LID IL, coordonnée par L. Dabène, Les Langues et cultures des populations migrantes: un défi à l'école française,

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qui se pratiquent dans les familles immigrées et qui mêlent la langue d'origine des parents au français qui est souvent devenu la langue dominante des enfants. A l'école ces formes mélangées sont prohibées; à les observer cependant au sein des familles, on s'aperçoit qu'elles témoignent de la créativité linguistique du groupe familial qui développe un dialecte qui lui est propre, fondé à la fois sur des versions non-standard des langues en présence et sur de nombreuses et inédites formes de contact entre les parlers. Cette perméabilité, qui fait du parler familial un dialecte éminemment évolutif, a pour corrolaire de constituer la cellule familiale en milieu d'enseignement réciproque. En effet, les enfants, grâce aux contacts avec le groupe de pairs et à la scolarisation, sont les vecteurs de la langue dominante dont ils introduisent l'usage dans le milieu familial. Dabène montre encore que dans ce parler propre au milieu familial s'acquièrent, puis éventuellement se transmettent, les habitudes de gestion de l'interaction qili fonctionnent comme des modèles translinguistiques et orientent l'interprétation des échanges, par exemple par les manières de structurer une information, de présenter des arguments, de manifester son accord ou son désaccord, en somme par un savoir-vivre langagier. Ce qui se transmet ainsi dans la famille ce ne sont pas seulement des mots, ni des phrases, c'est tout un ensemble de fragments textuels acquis comme une sorte de rituel langagier au long des conversations familiales. C'est aussi la mémoire discursive familiale qui s'élabore de la sorte. Dabène souligne qu'audelà de sa fonction de médiation langagière, la famille constitue un creuset où se forge l'identité culturelle des sujets, avec ses ingrédients ethniques et linguistiques, avec toutes les formations de compromis qu'elle requiert et que la déclaration, rapportée par l'auteur, d'un jeune dont les parents sont d'origine maghrébine illustre à point nommé: « Ma langue, c'est l'arabe mais je ne la parle pas» (Dabène et Billiez, 1987, p. 65).

déco 1989, 2 ; voir également l'article de L. Dabène, « Quelques aspects du rôle de l'environnement familial dans un contexte multilingue », Enfance, 1991, 4, pp. 291-295.

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b) Les classes de larlgues. Il semble que l'on puisse facilement se mettre d'accord sur la compétence linguistique comme premier enjeu de l'introduction des langues vivantes étrangères à l'école primaire. Un large accord sur un second enjeu est moins certain: celui-ci, nous dit Martine Abdallah-Pretceille,
« se situe, non pas au niveau des acquis linguistiques et scolaires, nIais par rapport à la construction de l'identité et notamment de l'identité culturelle» (1991, p. 306).

Le terme important est celui de construction : l'identité n'est pas donnée une fois pour toutes et il serait aberrant de soutenir que la naissance ou même la famille y suffise 18. Toujours en remaniement, elle est toujours à nouveau en voie d'élaboration, avec des niveaux divers de stabilité et surtout avec des potentialités variables de contribution au sens que peuvent prendre ses éléments ou ses traits pour ceux qui s'y reconnaissent. Dans une situation linguistique et culturelle complexe, l'enfant-écolier doit lui aussi se débrouiller avec ce que lui offre la société où il vit comme mise en valeur des langues en présence, de ce que chacune permet de dire ou non, de ce que son choix en tant que tel signifie. L'école, généralement, n'élucide aucun de ces aspects, et souvent même présente le monde falnilier aux enfants comme une entité totalement homogène. Les difficultés qu'un enfant peut éprouver à accorder son expérience de la vie quotidienne dans une société multiréférenciée avec celle uniréférenciée de l'école ne proviennent pas, à mon sens, de la complexité de cette tâche, elles découlent de l'ignorance où il est laissé de ce tableau complexe dont pourtant il devine, et sans doute même emploie, les potentialités. Cette cOll1plexité peut
18 Je suis entièrement d'accord avec les positions avancées par Geneviève Vermès dans un texte dont je prends connaissance au moment où la rédaction

du présent texte est terminée; elle écrit en substance: « On ne peut pas plus
inférer l'existence d'une comlnunauté ou même d'un groupe social de ce qu'un

ensel1zble e personnes auraientune même « personnalitéde base» qu'on ne d
peut l'inférer de ce qu'ils parlent la fnê111e langue ou pratiquent la mêlne religion» (1991, p. 8).

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faire l'objet de descriptions, d'explications, voire même d'exercices, de paroles en tous les cas qui l'expriment et permettent de s'y orienter. Non seulement récole doit contribuer à ces éclaircissements mais elle peut aussi proposer aux élèves de construire cette culture de contact qui en fait est déjà le plus souvent la leur. 2) Trois défilzitions ouvertes Nous nous sommes abstenus jusqu'ici de proposer une définition globalisante de la notion de culture, elle nous aurait enfermés dans des limites contraires au questionnement largement ouvert que nous voulions mettre en œuvre. Sans doute est-il temps de proposer maintenant des définitions. Les trois que nous retenons ont l'intérêt de provenir de champs disciplinaires différents: la linguistique, la technologie, l'anthropologie. Elles ont l'intérêt d'être contrastées sans être contradictoires pour autant. La première est celle avancée par André Martinet dans un article paru en 1967, en honneur à Roman Jakobson, « Connotations, poésie et culture» :
« La culture, si l'on peut effectivement la définir sur la base des connotations, se fonde sur toutes celles qui se dégagent d'un ellsenlble de textes d'auteurs qui ont, eux-nzêlnes, tous participé à cette nlêlne culture en évolution et en devenir. Il est clair, par ailleurs, que cette culture littéraire n'est pas isolable. Dans les sociétés contentporaines, elle entretient avec la culture picturale des liens étroits... On ne saurait donc identifier la culture en général avec la conlmunauté des connotations linguistiques. Mais on ne saurait nier qu'elles y occupent une place de premier plan et que, si l'on étend l'application de ce ternIe à d'autres domaines que celui des unités de langage, l'examen des connotations se place au centre de l'étude objective qui commence, et qui se poursuivra, des aspects les plus raffinés du fait humain» (1967, p.1294).

La seconde est celle que propose Gilbert Simondon dans son ouvrage Du mode d'existence des objets techniques: 35

«Base de signification, de nloyens d'expression, de justifications et de forl1zes, une culture établit entre ceux qui la possèdent une comnlunication régulatrice; sortant de la vie du groupe, elle anirne les gestes de ceux qui assurent les fonctions de cOl1unande, en leur fournissant des normes et des schènles » (1958, p. 14).

La troisième est celle que propose Michel Leiris dans l'introduction à une étude réalisée au cours des années cinquante pour le compte de l'UNESCO, étude qu'il intitule Contacts de civilisations en Martirtique et en Guadeloupe. Consacrée à « l'examen critique des moyens mis en œuvre en vue d'irltégrer à la vie de la commUl1auté nationale les groupes humains d'origine noneuropéenne », cette étude «purement sociologique », dit Leiris, «ne prendrait pas la forme d'une enquête administrative et serait mel1ée en toute 'objectivité, abstraction faite de considérations d'ordre politique» 19. Voici la réflexion de Leiris sur la notion de culture:
« Si la vie d'une communauté nationale s'exprinze par sa culture (au sens large du terme) et si la culture ainsi conçue se définit à chaque monlent de son évolution comme l'héritage social à partir duquel (le reprenant, le modifiant, y ajoutant des éléments nouveaux acquis par voie d'invention ou d'en1prunt et rejetant, à l'inverse, une part plus ou moins grande de ses éléments traditionnels) chaque génération 1110ntanteorganise ses conduites et prépare une base de départ pour la génération suivante... ... il est entendu qu'une culture quelle qu'elle soit, loin d'être donnée une fois pour toutes, apparaît sujette à des transfornlations auxquelles les divers groupes dont se compose la société qu'elle caractérise contribuent dans la mesure exacte où ils y sont intégrés et se trouvent, par conséquent, à même d'exercer leur influence (op. cit., pp. 910).

Ces trois définitions ont l'intérêt de ne pas être globalisantes et d'objectiver chacune différemment la culture. La première en la situant dans le champ des connotations et associations qui sont, à un moment donné, communes aux auteurs et aux usagers des œuvres . 19 0 p. CIt. I
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littéraires mais aussi picturales. La seconde en la situant à l'articulation des conduites de responsabilité, -et les dires en font partie-, entre ceux qui les exercent et ceux qu'elles concernent. Il s'agit ainsi de la fonction de mise en commun qui lie les sujets parlants les uns aux autres par le biais de leurs énonciations et de leurs énoncés, mise en commun qui fonde l'insertion dans l'arrangement des responsabilités sociales. La troisième enfin, en soulignant le caractère dynamique de toute culture qui de ce fait est susceptible d'inclure des inventions, des emprunts, de perdre aussi des éléments de la tradition qui la figent; une culture vivante est toujours une polyculture. C'est sans doute à la volonté exacerbée d'accorder la première place à des éléments figés dans la vénération de traditions dites originaires mais généralement ré-inventées, que peut se reconnaître le passage d'un seuil: le passage d'une culture vivante à ses fixations dogmatiques et dès lors mortifères. La démocratie culturelle, qui pourrait constituer une sorte de visée idéale à la réalisation de laquelle nos recherches devraient pouvoir contribuer, met en œuvre, parmi bien d'autres, ces deux dimensions en les donnant pour acquises. C'est l'identité culturelle de droit: chacun a droit à la culture et chacun a droit à sa culture. C'est aussi l'identité culturelle en tant que formation systémique au sein de laquelle des connotations se répondent, se correspondent, où les conduites sont intégrées à des modes de prise de responsabilité qui s'établissent au sein d'un univers symbolique dont au moins certains éléments sont communs. C'est encore le changement et la nouveauté, les rencontres, les contacts qui font bouger les identifications pour peu que des normes tyranniques ne les étouffent. Mais qui va revendiquer que tout ce fonctionnement complexe soit respecté? Les Etats ont d'autres problèmes à régler, des problèmes de marché en particulier, même quand il s'agit de culture, et les structures super-étatiques 20ne sauraient que garantir les principes les plus généraux. Mon idée est
20 Voir l'étude d'Anne-Sophie Perriaux (1990), «La Communauté Economique Européenne, les états et la culture 1957-1987 », Revue de synthèse, IV, 3, pp. 271-287. 37

que ce sont les personnes elles-mêlues, celles qui ont la notion de la culture de laquelle et à laquelle elles participent, qui sont les seules à pouvoir maintenir celle-ci vivace: il n'y a pas d'identité culturelle sans actualisation constante de sa symbolisation, c'est-à-dire sans l'effectuation de cette identité dans la vie courante à travers l'ensemble des traits qui en ré-inventent, à chaque moment, l'expression. Il ne s'agit pas d'évoquer un retour à l'origine, dans un passé plus ou moins lointain, retour qui, dans nos sociétés où l'invocation des ancêtres n'est plus guère ni pratiquée ni efficace, devient un argument idéologique fallacieux. Nous disons plutôt ensemble de traits culturels, d'indicateurs d'appartenance à une culture, toujours à nOllveau constituants dans une mise en œuvre efficace. C'est aussi là la seule manière de pouvoir imaginer des rencontres entre représentants de cultures différentes qui aboutissent non pas à la fermeture des deux univers, l'un face à l'autre, mais à leur mélange, à la production de cultures de contact, à de nouvelles fécondités. La tâche serait alors d'inventer les modalités, institutionnelles en particulier, qui permettront l'insertion de communautés économiques et cultllrelles de tailles diverses (ce n'est justement pas une question de taille), dans les structures des forn1ations supra-étatiques qui semblent, à l'heure actuelle, s'imposer sur les divers continents. Si tant est que ces communautés se donnent les luoyens de leur affirmation autrement que dans un discours nationaliste dès lors dépassé.
3) Le terlne d'interculturel ell questioll

Le Colloque se termina par une session plénière qui se tint au Collège de France, à l'invitation du Professeur J.P.V ernant. Outre la grande richesse des comptes-rendus des différents symposia, tables-rondes et ateliers, qui téllloignent de l'extraordinaire vitalité du mouvement interculturel, un des moments forts de cette séance fut aussi la mise en question du terme d'interculturel par un certain nombre de participants, une minorité à vrai dire. Une telle mise en question toucherait bien sûr au titre 38