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De l'usage des plantes

De
254 pages
Les plantes constituent une source essentielle de notre nourriture et agissent sur notre esprit et nos sens. Nous leur sommes redevables d'une grande partie de notre être physique, de notre santé, de nos rêves. Ethnologues, médecins, pharmaciens, mythologues unissent ici leurs compétences pour présenter quelques-uns des usages que les cultures de l'Eurasie ont pu faire de l'univers végétal. Drogues et poisons. Parfums et condiments. Ornements.
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De l'usage des plantes

COLLECTlO:'lf EURASIE
La collection ELRASIE regroupe des études consacrées aux diverses traditions culturelles des peuples du continent euro-asiatiquc et à leurs mutuelles relations. D'inspiration principalement ethnologique, elle est largement ouverte aux spécialistes d'autres disciplines: historiens, géographes, archéologues, spécialistes des mythes et des littératures. La collection EURASIE est publiée, au 1J1hme d'un volume annuel, par la Société des Etudes Euro-Asiatiques, dont elle reflète les travaux. Directeur de collection: Yves VADÉ Secrétariat de rédaction: Muriel HUTTER Comité de lecture: Teresa BATTESTI.. Jane COBB!.. Bernard DUPAIGNE, Danielle ELISSEEFF, Florence MALBRAN-LABAT, Rita H. RÉGNIER, Daniel ROSE, Yvonne de SIKE Volumes précédemment parus: I - Nourritures, sociétés, religions. Commensalités (1990) 2 - Le buffle dans le labvrinthe I. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est (1992) 3 - Le buffle dans le labvrinthe 2. Confluences euro-asiatiques (1992) 4 - La main (1993) 5 - Le sacré en Eurasie (1995) 6 - Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale (1996) 7 - Serpents et dragons en Eurasie (1997)
8 - Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques (1999) 9 - Fonctions de la couleur en Eurasie (2000) 10 - Ruptures ou mutations au tournant du XXIe siècle. Changements de géographie mentale'? (2001) Il - La Forge et le Forgeron. I. Pratiques et croyances (2002) 12 - La Forge et le Forgeron. 2. Le merveilleux métallurgique (2003) 13 - Sentir. Pour une anthropologie des odeurs (2004) 14-15 - Ethnologie et Littérature (2005) ]Vouvelle série: 16 - Europe-Asie. Histoires de rencontres (2006) 17 - Oiseaux. Héros et devins (2007) 18 - Etoiles dans la nuit des temps (2008) Ce volume est le 19"/IIede la collection

RÉDACTION: Musée du quai Branly, 222 rue de l'Université, 75007 Paris La Rédaction laisse aux auteur~' la responsabilité des opinions exprimées.
l!Il/stration de la COl/verture : DezCi:ième Tableau du Système sexuel de Linné. Bibliothèque du Musée des Arts décoratifs, Paris, Collection Maciet (album 423-2).

COLLECTION EURASIE Publiée par la 5)'ociétédes Études euro-asiatiques

De l'usage

des plantes

Textes réunis et présentés par Yvonne de Sike

J}J-Iannattan

(Ç)L'HARMATTAN, 2009 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris hup:/ /www.librairieharmattan.com cliffllsion.hanna ttan (à2wanatloo. fr hannattan l@wanatloo.fr ISBN: 978-2-296-10850-9 E.-\~: 9782296108509

INTRODUCTION

Yvonne deSIKE Maître de conférences honoraire au MNHN

Sous ce titre emblématique « De l'usage des plantes », nous avons réuni un nombre restreint d'articles, proposés par des membres ou des amis de notre association, dont le dénominateur commun est la mise en valeur de différentes formes d'alliance que l'homme a contractées, à travers les âges et les cultures, avec le monde végétal. Ils diffèrent quant au choix des sujets développés, la sensibilité et l'optique des approches et enfin quant aux aires géographiques choisies par les auteurs, qui en sont des spécialistes reconnus. Nous allons y revenir. Accessoirement, ces articles sont accompagnés d'un petit nombre d'extraits tirés de la littérature savante et populaire, par lesquels nous avons souhaité élargir ou prolonger les témoignages de nos auteurs sur l'impact de certains « usages» de la flore dans la vie intellectuelle, rituelle ou affective des usagers. Par ailleurs, j'ai souhaité que ce volume soit une sorte d'hommage à deux membres de la Société des Etudes euro-asiatiques dont les travaux consacrés aux plantes avaient un caractère quasi « initiatique» pour les étudiants et jeunes chercheurs d'il y un quart de siècle: je pense à Viviana Pâquesl et à Lucienne Roubin2. Mais le destin ou les Moirai de la mythologie grecque ont agi à leur gré et ont également
1

Et à son livre qui a fait date sur L'arbre cosmique dans la pensée populaire

et dans la vie quotidienne du Nord-Ouest africain, Paris, L'Harmattan, 1995. 2 Dans ses études sur les plantes odoriférantes du sud de la France elle a su combiner les recherches sociologiques avec l'histoire des mentalités de cette région: Le monde des odeurs. Dynamique et fonctions du champ odorant, préface de Pierre Chaunu, Méridiens Klincksieck, 1989 (Sociologies au quotid ien).

Chambrettes des ProvençalL"'(.Une ,\-faison des Hommes en
septentrionale,

l\4éditerranée

préface de Roger Bastide, Plon, 1968 (coll. Civilisations et

mentalités). 7

précipité dans l'Autre Monde Solange Thierry, dont l'article sur l'usage du bétel en Asie du Sud-Est faisait déjà partie de ce volume. Sous l'effet de l'émotion nous avons demandé au Professeur Bernard Dupaigne, qui fut pendant plusieurs années un de ses proches collaborateurs, de dresser un court bilan de ses activités scientifiques pour honorer la femme et la chercheuse qu'elle fut au sein du Musée de l'Homme, à l'Ecole des Langues Orientales, à l'EPHE et enfin dans le cadre de notre société savante. On trouvera en fin de volume sa notice et la bibliographie complète des travaux de Solange Thierry qu'il a bien voulu établir. Il arrive que nous nous vantions encore, sous l'effet du rationalisme occidental, d'utiliser les plantes à notre guise, à notre profit, à notre agrément, et nous feignons ignorer que c'est à elles que remontent les origines de la vie, qu'elles assurent notre survie en captant et transformant l'énergie solaire et qu'elles nourrissent tout le règne animal - idées pourtant diffuses dans toutes les traditions. Elles ont le pouvoir de guérir et de tuer, d'attirer ou de repousser, d'altérer la conscience, de fortifier ou d'amollir les corps de leurs consommateurs, grâce aux substances qu'elles secrètent, destinées à leur propre protection mais que nous avons pu exploiter - comme d'autres animaux - après une longue expérience couronnée d'échecs et de réussites et de réelles audaces quant à leur domestication. La flore est l'un des créateurs incontestables de nos civilisations matérielles et immatérielles, le bois étant, avec la glaise, un support primordial pour expérimenter notre technicité et pour matérialiser nos inspirations artistiques. Les plantes agissent sur nos sens et notre esprit, aiguisent notre imagination, confortent notre religiosité, distillent l'oubli ou le sommeil, nous offrent enfin des repères saisonniers tangibles dans l'écoulement cyclique du temps... Elles sont nos meilleurs et nos plus anciens alliés, lorsqu'on en use avec mesure et sagesse, mais aussi nos adversaires les plus féroces, par leur toxicité et leur lente et patiente influence sur le cosmos. Ainsi, elles s'accrochent et détériorent les rocs et les monuments, provoquent les pluies, étanchent les déluges, fixent le sol. Elles ont survécu aux éruptions volcaniques, aux incendies, et elles

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ont fait face à leurs multiples prédateurs, volatiles et terrestres, qu'elles ont utilisés, malgré eux, pour leur propre propagation. Il est évident que vouloir évoquer dans une seule publication l'ensemble des liens tissés entre l'homme, la société et le végétal est une vaine entreprise. Comment faire pour explorer toutes ces approches physiques, écologiques, biologiques, médicinales, sociales, historiques, mythologiques, métaphoriques, métaphysiques ou philosophiques que l'homme a élaborées vis-à-vis de la flore, cet « ancêtre» respectable qui nous devance de plusieurs millions d'années sur le plan de l'évolution. Présentes presque partout dans notre monde, les plantes imposent des approches intellectuelles plurielles et élargies dans le temps et l'espace dont elles deviennent de vrais repères culturels. Leur interaction avec le milieu est fascinante. Imaginons cette lente formation, dans les mers de l'ère primaire, des premières colonies de protoplasme, ce bouillon de culture qui a créé les conditions favorables à l'émersion sur la terre ferme de quelques formes végétales plus évoluées! À ce stade de l'évolution, il y a un milliard d'années, lorsqu'elles exhalent les premières «bouffées» d'oxygène, ces plantes « archaïques» donnent naissance à l'atmosphère « respirable », et garantissent, par leur vigoureuse propagation et adaptation sur tous les espaces naturels, la pérennité de la vie sur Terre. Avec une variété inouïe de formes, de dimensions, d'aspects, de couleurs, d'arômes, d'essences, de molécules actives qu'elles développent progressivement, elles ont pu assurer leur survie et conforter leur épanouissement, mais ont aussi facilité la variabilité étonnante de la faune, dont l'homme fait partie. Les plantes créent la vie de la « non-vie », du minéral elles « engendrent» des protéines; enracinées et immobiles, elles profitent du vent, de l'eau, du feu, des animaux pour se propager à des milliers de kilomètres de distance; ne sont-elles pas nos intermédiaires avec le monde extra-terrestre, puisqu'elles peuvent « regarder la face du soleil» et capter son énergie, ce que la faune entière est incapable de réaliser. Il n'est donc pas étonnant que toutes les cosmogonies aient placé les plantes aux étapes les plus anciennes de la création, bien avant l'apparition des animaux et de l'homme, que cette création soit spontanée ou déiste. Pensons aux mythes chamaniques des origines où des plantes - lianes ou arbres cosmiques, selon le 9

contexte écologique - unissent les trois parties du monde et soutiennent le ciel, bien avant que l'humain n'apparaisse dans l'univers pour concevoir leur existence. De même, dans les différentes formes de récits monothéistes de la Genèse, Dieu fait paraître par son verbe la lumière, sépare les eaux et la terre et couvre cette dernière de plantes avant de remplir de poissons la mer, jusqu'alors stérile, et doter ensuite la terre d'animaux et de volatiles. Rien d'étonnant si dans les mythes (philosophiques ou religieux) et dans les légendes populaires la vie évolue dans des Paradis remplis d'arbres, où trône l'arbre de la Sagesse, accompagné souvent par l'arbre de la Vie et par celui de la Mort3. La nature de cet arbre sacré4, axe central du monde, dépend de la répartition géographique des mythes et de l'écologie végétale des régions d'où ces narrations proviennent: ce sont des chênes, des ifs, des frênes, des ficus ou encore des poiriers chez les Magyars, etc. Pour les hindous « le bois était Brahmâ, et Brahmâ était l'arbre, à partir duquel ils façonnèrent le Ciel et la Terre »5. De même en Egypte les liens entre Osiris, le blé, la vigne et les arbres sacrés sont des sujets de réflexion philosophique6. La vie de l'arbre primordial est parsemée d'embûches, de dangers et de catastrophes, images de nos craintes les plus profondes face aux réalités de la vie: attaques de dragons rongeurs, menaces incendiaires fomentées par des esprits malveillants, ou encore violences destructrices nourries de la volonté de vengeance des divinités et des géants surhumains. Sa disparition (c'est le cas de l'arbre cosmique dans le Kalevala) peut annoncer la fin de notre monde ou le commencement d'une ère nouvelle. La croix du Christ n'estelle pas le symbole d'une nouvelle vie? Le réel et son
3 Quel beau concentré du destin de l'homme dont la vie, même remplie de sagesse, s'achemine immanquablement vers la mort; ces mythes aident d'une façon incontestable à mieux appréhender la mort et à mieux l'intégrer dans sa vie. 4 Voir N. Athman, Sacred tree.\',Sierre Club Books, San francisco 2000. S Taittiriya Brahmana Il, 8,9,6, d'après une traduction allemande du texte; voir aussi A. Langlois, Rig-Véda ou Livre des hymnes, Maisonneuve et Cie, 1872, réédité par la Librairie d'Amérique et d'Orient Jean Maisonneuve, Paris, 1984. 6 Voir P. Koemoth, Osiris et {es arbres: contribution à {'étude des arbres sacrés de {'Egypte ancienne, Liège, CIPL, 1994. 10

appréhension fusionnent avec le spirituel et le fantastique d'une façon inextricable. Ce sont les vrais faux égarements de l'esprit humain qui agissent comme des forces propitiatoires et des agents de catharsis Chez les Germains, la connaissance s'acquiert grâce à Y ggdrasill'arbre-axe-du-monde qui supporte ses « neufs étages» superposées. En Grèce le chêne de Dodone livre des oracles, comme le laurier délie la langue de la pythie à Delphes. Les arbres de vie peuplent l'imaginaire et l'art de tous les peuples. Avec le temps, le blé et la vigne, plantes du sacrifice, sont chargés de figurer rituellement l'avenir métaphysique des hommes; ils symbolisent leur avenir de « vie après la mort» et l'espoir d'une renaissance autant désirée que sollicitée par les populations qui ont imaginé ces rapprochements audacieux et quasi magiques entre le destin des Plantes et celui des Hommes. La reconnaissance précoce de la valeur de la flore est à l'origine de multiples mythes où l'imaginaire se met à rêver sur la « nature» végétale de certaines nymphes, par exemple les Hamadryades. Par ailleurs, toutes les mythologies reconnaissent les transformations d'hommes et des femmes en plantes humbles ou dotées de fruits merveilleux, en arbustes dont les fleurs aux couleurs et odeurs exceptionnelles font l'objet de notre admiration: le laurier, l'amandier, le pin, le narcisse, etc., font partie de ces espèces. Parfois, de simples herbes arrachées conduisent dans le monde d'en Bas, dans des palais souterrains et des demeures magiques, où les richesses abondent et où le bonheur peut être complet. Dans les traditions populaires, certains fruits comme la noix, l'amande ou la noisette sont capables de dissimuler des richesses matérielles insoupçonnées. Mais il y a aussi les arbres et les plantes anthropogoniques, qui donnent naissance aux humains. L'exemple le plus connu est l'arbre de Jessé qui préfigure nos arbres généalogiques, et bien évidemment l'arbre Waqwaq dont il est question dans ce volume. Et comment ne pas évoquer l'arbre inversé qui prend racine dans le ciel, et dont les branches se dirigent vers le bas comme l'enseigne la littérature sacrée propre aux cultures indiennes? Bien avant qu'il arrive à conceptualiser la valeur intrinsèque de la flore, l'homme a appris, par tâtonnements, l'usage des vertus des plantes. Les outils et les artefacts en bois les plus Il

" anciens n'ont pas pu survivre Jusqu'a nous ou n'ont pas encore été découverts en quantité représentative pour bien manifester l'importance du bois dans la créativité des humains. Heureusement, le pollen, composé de minuscules « agents» de la reproduction végétale peut nous instruire sur la nature des plus anciennes «alliances» conclues entre les humains et la flore, au-delà de sa fonction première de grande nourricière8 ou de dispensatrice de biens matériels. Du pollen enfoui sous terre à l'occasion d'enterrements du paléolithique nous informe de l'émotivité et de la mise en scène culturelle des plantes par des hommes de cette époque; peut-être aussi de leur « convivialité complice» avec les plantes et pourquoi pas leurs pensées métaphysiques. On pense aux résultats étonnants d'une fouille réalisée dans la grotte de Shanidar, sur les pentes du mont Zagros, au Nord de l'Irak actuel9. Il s'est en effet avéré que la terre rougeâtre qui entourait une sépulture paléolithique, remontant à 60 000 ans avant notre ère, était constituée des restes de fleurs déposées dans la tombe par les compagnons du défunt. Les analyses palynologiques ont prouvé d'une façon irréfutable la datation de cette mise au tombeau et, comble de
"'

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7

.

7 Les plus anciens exemples d'outils ou d'objets d'art sont en pierre ou en matières animales dures (corne, os, ivoire), plus propices à la conservation. 8 Nous connaissons actuellement l'importance de la nourriture végétarienne (tubercules féculents) pour ]a distinction des hominidés et des hommes par rapport aux grands singes grâce à la génétique moléculaire, qui semble valider cette théorie selon laquelle « l 'Homo erectus serait né dans les tubercules ». Cf. aussi l'ouvrage exceptionnel dirigé par F. Hailé et P. Lieutaghi, Aux origines des Plantes. Des plantes et des hommes, Paris, Fayard, 2008. 9 Cf. Arlette Leroi-Gourhan. « Le néanderthalien rv de Shanidar ». in Bulletin . . de la société préhistorique française, année 1968, pp.79-83. Dans ce site furent retrouvés neuf cadavres fossiles de Néanderthaliens dont certains avaient sans doute été tués par la chute de blocs rocheux détachés du plafond. Au fond de la grotte, dans un gisement vieux de 60 000 ans, on trouva la tombe d'un chasseur, dont le crâne était sérieusement écrasé. Les résultats des analyses des échantillons de terrain situés à ('intérieur de la tombe furent étonnants. La tombe contenait une quantité de pollen jamais égalée. Ct: Aled Abou Gaminé, «Les coutumes funéraires dans l'épipaléolithique jordanien », Syria, 1997, vol. 74, pp. 3-13. Consulter aussi en ligne les actcs du colloque «Climat, cultures et sociétés aux temps préhistoriques de l'apparition des hominidés jusqu'au néolithique Ii http://www.academiesciences.fr!conferences! colloques!pdf!colloque_13_09_0 4_programme. pdf 12

surprise, une fois la recherche sur le pollen achevée, il fut prouvé qu'il s'agissait de plantes médicinales, utilisées encore de nos jours par les habitants de cette région comme remèdes. On pourrait presque imaginer la scène: le mort, de sexe masculin, la quarantaine entamée, certainement chasseur vaillant, peut-être haut placé, à cause de son âge, dans la hiérarchie du groupuscule local, mort accidentellement est enterré avec les honneurs rituels. Ses proches attristés cueillent aux alentours de la grotte de fleurs et des plantes: des muscaris parfumés, des renoncules, de roses trémières, des iris, mêmes un amas de fleurettes jaunâtres et insignifiantes d'éphédra, qu'ils déposent dans la tombe, en guise d'offrande de tristesse, d'amour et de respect. Est-ce pour noyer leur chagrin? Est-ce pour assurer au défunt une ambiance odorante ou peut-on supposer une volonté de conservation du cadavre? Est-ce pour que le défunt jouisse d'une meilleure santé dans l'au-delà ou pour qu'il soit muni de cadeaux lui assurant la bienveillance des autorités du monde d'en bas? Ou encore pour s'assurer les faveurs de ce mort qui passe déjà, une fois enterré, dans l'univers des ancêtres? Quel est le message que les compagnons du défunt ont voulu transmettre et que le pollen des fleurs qui décoraient sa tombe a véhiculé à travers les millénaires jusqu'à nous, sans nous donner le code de sa « traduction»? Comment interpréter cette masse de fleurs autour du cadavre, au point d'altérer la couleur de l'humus, si l'on exclut une amorce de conceptions métaphysiques, aussi « matérialistes» qu'elles puissent être dans leur expression? Les funérailles témoignent immanquablement de la valeur fondamentale de la vie humaine et la conviction profonde des survivants qu'il y a une composante spirituelle de l'homme, que l'on appelle âme ou esprit, qui ne peut être anéantie par le décès, mais qui continue d'exister dans un autre contexte, sous une autre forme, après la mort et l'enterrement d'un individu. Idée largement approuvée de nos jours par les théories scientifiques sur les relations indissolubles entre la matière et l'énergie et la «non-linéarité» du temps. Intuition ou espoir profondément gravé dans l'esprit des hommes, comme en témoigne la multiplication des offrandes funéraires à travers toute l'humanité et à travers les siècles jusqu'à nos jours, où

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« fleurs et couronnes» font toujours partie de l'univers funèbre et des rites de commémoration. * L'article de Catherine Bousquet et Pierre Fauchier, biologistes de formation, se situe dans une perspective scientifique de classement des drogues psycho-actives d'origine végétale et de leurs dérivés de synthèselO. Dans les comparaisons qu'ils établissent entre ces deux catégories de psychotropes, les auteurs nous livrent de multiples pistes de réflexion sur les plans sociologique, juridique et ethnologique. Issus de plantes toxiques, les psychotropes végétaux étaient largement utilisés depuis longtemps dans le cadre des sociétés traditionnelles, suivant des prescriptions rituelles strictes, dictées par des contextes culturels précis: voyages dans les autres mondes et contacts avec les divinités. Les drogues synthétiques, produites par l'ingénierie moléculaire dans le contexte de l'industrie biochimique - organisée ou « sauvage»
-

ont certainement de prime abord des applications médicales.

Mais une partie importante de la production circule parmi les toxicomanes de notre époque à qui elles offrent un « voyage» d'oubli de soi et des réalités, les conduisant à l'addiction hédoniste, préambule d'une dépendance fatale. Le travail de nos auteurs touche à l'ethnobotanique dans la mesure où la longue histoire des plantes toxiques et hallucinogènes, partant des racines de nos identités culturelles et des fondements de nos civilisations, débouche sur l'ambivalence des comportements face aux drogues utilisées dans notre société. Dans une étude sur les plantes psychotropes, CI. Lévi-Strauss remarque que « les hallucinogènes (...) sont des déclencheurs et des amplificateurs d'un discours latent que chaque culture tient en
10

Nous avons classé les articles suivant un ordre décroissant de l'aire

géographique concernée par le sujet traité et son étendu chronologique. Ainsi nous ouvrons le volume avec l'article sur les drogues hallucinogènes, dont la porté est quasiment univcrselle. Par contre la dernière place revient à l'article sur arbre anthropogène, le Waqwaq et le « non-lieu» de son existence, qui dénote par le fantasque de sa thématique. Suit une bibliographie, «bonne à pcnser» destinée aux botanistes amateurs. Enfin, l'éloge nécrologique cn l'honneur dc Solange Thierry clôture ce volume. 14

réserve et dont les drogues peffilettent ou facilitent l'élaboration» ". En effet, les plantes psycho-actives amplifient les échanges dans le cadre des sociétés traditionnelles, échanges entre groupes rivaux, entre les vivants et les morts, les hommes et les dieux. Elles aiguisent les perceptions, d'où cette sensation d'amplification des forces mystiques et des pouvoirs symboliques, voire fantastiques. Les substances psychotropes végétales utilisées en milieu traditionnel abolissent, d'une certaine façon, les limites individuelles de l'homme, le libèrent de la bulle asphyxiante de son « ego» pour le précipiter vers l'univers; elles conduisent souvent à une sorte de fusion avec toute la nature, les espèces végétales et les animaux, d'où la qualification des pratiques chamaniques comme « religion de la nature ». Qu'implique l'usage des drogues synthétiques dans les sociétés modernes au niveau de notre cerveau et de notre système de récompense? Elles modifient les sensations, l'humeur, le comportement, mais par leur forte concentration ou l'usage immodéré des consommateurs, elles interfèrent dans les mécanismes de la neurotransmission, modifiant ainsi les émotions, les jugements de valeurs, les processus mnésiques, etc. En effet, les hallucinogènes s'avèrent des amplificateurs d'un discours latent d'une société... aussi bien traditionnelle que moderne. L'usage des plantes toxiques semble universel et il remonte certainement à un passé très lointain. Certains chercheurs voient dans la présence de fleurs d'éphédra dans la tombe de Shanisad, citée ci-dessus, une indication sur l'appréciation du caractère stimulant et euphorisant de cette plante12.Ce qui signifierait que les Néanderthaliens auraient eu conscience de ses vertus et qu'ils auraient utilisé cette variété d'éphédra pour ses effets dopants, comparables - pour des raisons climatiques et

géographiques - à ceux du khat, drogue végétale utilisée de nos
jours dans le cadre d'un « rituel de sociabilité courante» entre
Il

C. Lévi-Strauss,« Les champignonsdans la culture.A propos d'un livre de

M. G.-R. Wasson », in L 'Homme, X, 1970, pp. 5-16. 12 V. Marc Le Court, « Quelques aspects du problème de l'utilisation des poisons et des modificateurs de conscience dans le contexte de la préhistoire », in Le buffle dans le labyrinthe, Cahiers de la Société des études euro-aasiatiques, n° 2, pp. 123-139, Paris, L'Harmattan, 1992. 15

l'Ethiopie, la Somalie et le Yémen. Notre chasseur de la grotte de Shanisad ainsi que ses compères se dopaient-ils pour augmenter leur force physique et leur endurance à la chasse? Un autre indice irréfutable sur l'ancienneté de l'usage des plantes toxiques nous parvient de techniques de chasse et de pêche qui remontent déjà au Mésolithique (autour de 10 000 avant notre ère), voire au Magdalénien (entre 15 000 et 10000 ans avant notre ère). Ce sont les chronologies retenues pour la datation des flèches empoisonnées, probablement à l'aconit, découvertes pendant les fouilles et provenant de différentes parties du monde13. On retrouve ces techniques de chasse et de pêche, même de nos jours, parmi les populations d'Amazonie et dans les forêts tropicales du Sud-est asiatique. Les plus anciens écrits sur l'usage des drogues remontent au Ille millénaire: il s'agit des tablettes sumériennes provenant de Nippour14, qui constituent une sorte d'inventaire pharmacologique des drogues végétales connues à l'époque. Par la suite on retrouve des végétaux psychotropes - entre autres plantes médicinales - dans les codex Ebers, provenant d' Egypte (datés entre 1600 et 1500 avant notre ère) avec des indices sur leur usage médical, rituel et religieux. De même, dans les hymnes védiques, dont les chronologies varient entre 1800 et 800 avo J.-c., nous trouvons des informations sur les plantes toxiques et leurs usages rituels dans le cadre de cérémonies religieuses. Les philtres de Médée et ceux de Circé nous ramènent à la Méditerranée préhistorique, même si la littérature homérique est composée ultérieurement, au moins dans la forme qui nous est parvenue. Mais ici il s'agit d'une connaissance plus raffinée des drogues, basée sur une pharmacopée élaborée. Nos deux «magiciennes» - ancêtres putatives des sorcières occidentales - connaissent les plantes
I3 Le récent article de Corinne Bougot sur les « Plantes toxiques: audaces de domestication» in Aux origines des plan/es, op.cil., pp. 459-485, regroupe des exemples de l'usage ancien des flèches empoisonnées utilisées pour la chasse ou la pêche et exploite une partie de la bibliographie archéologique. 14 rour une approche globale de la médecine chez les Sumériens et sur le contenu des tablettes de Nippour en particulier, il est utile de consulter: Halioua B. et Fabiani I.-N., Histoire de la médecine, chapitre 2, Médecine des Sumériens et des Assyro-babyloniens, Paris, Masson, 2004. V. aussi René Labat, « Une nouvelle tablette de pronostics médicaux », Syria, année 1956, vol. 33, num. 33-1, pp. 119-130. 16

toxiques et les onguents magiques mais aussi leurs antidotes... dont l'identification reste toujours hypothétiquel5. Il nous faudrait une longue analyse pour reprendre le rôle des plantes modificatrices de conscience et leur importance dans la genèse des religions, théorie qui semble probante si l'on songe à l'usage d'hallucinogènes de toutes sortes dans les rituels qui induisent la perception d'une sacralité transcendante. Par ailleurs, la bière et le vin qui se sont substitués aux breuvages d'immortalité des anciens indo-européens (le Haoma des Iraniens ou le Soma des hindous) ont été à leur tour sacralisés dans les contextes spirituels et religieux les plus divers'6.

Un extrait de l'œuvre de Jules Michelet, La Sorcière CI862),
vient en contrepoint de cette étude. Michelet exprime les appréhensions de l'époque médiévale devant les connaissances des femmes appelées sorcières, qui perpétuaient les traditions des anciens botanistes et concentraient « sans le savoir» un savoir millénaire. Accusées de pouvoirs magiques et de complicité avec Satan, elles constituaient les cibles privilégiées de l'Eglise, dont elles pouvaient, par leurs remèdes et leurs techniques de guérison, détourner les ouailles. Prenant leur défense, Michelet explicite leur action en faveur des femmes, malgré les contraintes et les menaces d'une société saturée de conventions et inondée par le manichéisme proposé par le clergé et approuvé par les pouvoirs politiques de l'époque.

151.Cuisinier, « Lotus et Molly: deux plantes énigmatiques chez Homère» in Cahiers de la littérature orale, n° 53-54, pp. 17-47, INALCO, Paris, 2003. 16B. Hell, « La force de la bière, Approche d'une récurrence symbolique dans les systèmes de représentation de l'Europe nord-occidentale », in D. Fournier et S. d'Onofrio S. Le ferment divin, Maison des sciences de l'Homme, Paris 1995.

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Le docteur Christian Maletl? s'attaque avec les armes de sa triple formation (médecin, ethnologue et connaisseur de la langue chinoise) à une présentation savante du premier traité médical chinois et à une transcription des correspondances des plantes qu'il contient avec la taxinomie de Linné, principale référence de la Botanique moderne en Occident. Ainsi nous pouvons dorénavant mieux apprécier les finesses de la médecine chinoise qui est toujours préventive, et nous pouvons mieux théoriser la valeur de la materia medica provenant d'une aire culturelle réputée pour ses connaissances particulières de la flore et de ses vertus médicinales. La Chine, avec son étendue aux dimensions continentales, la variété de ses climats et ses reliefs bien différenciés, possède d'après Georges Méteillé « la troisième flore du monde après la Malaisie et le Brésil avec quelques 24 500 espèces recensées de plantes à graines, 2 600 espèces de fougères, 2 100 espèces de mousses et d'hépatiques et près de 5 000 espèces de champignons »18. Dans cette ambiance d'une réelle « civilisation végétale », les Chinois se sont montrés très préoccupés de leur environnement floral et la production littéraire savante ou légendaire dans ce domaine fut particulièrement abondante à partir de la dynastie des Song, résumant des traditions plusieurs fois millénaires. Ce n'est pas le lieu de développer les mythes chinois sur l'apprentissage de l'agriculture qui correspondrait, en termes scientifiques, à la révolution néolithique et au passage de l'ère de la cueillette et de la chasse à celle de la domestication des graminées sauvages et de la culture saisonnière des céréales. Notons seulement que Shen nong, le Laboureur divin, à qui on
17Médecin de formation et docteur en Ethnologie avec une thèse soutenue à Bordeaux en 2000 sur la médecine traditionnelle chinoise à Taiwan. Membre de l'Institut Ricci de Paris. il a collaboré au Grand dictionnaire Ricci de la langue chinoise et enseigné la pharmacopée et l'anthropologie chinoises. Traducteur de poésie chinoise classique, il a réalisé plusieurs publications et donné un certain nombre de conférences sur ce sujet. Retraité de la médecine, il poursuit ses activités de recherches et de traductions dans le domaine chinois... et arctique (les cultures arctiques et subarctiques constituant le second volet de ses recherches ethnologiques). Le docteur Malet est membre du Conseil d'administration de la Société des Etudes euro-asiatiques. 18V. « Végétal et société en Chine. Approches historiques» in Aux origines des plantes, op. cil., p. 392 pour la citation et pp. 393-415 pour l'article, avec une importante bibliographie pp. 632-633. 18

attribue le premier traité des plantes médicinales qui fait l'objet de cet article, s'est préoccupé non seulement des vertus des plantes toxiques mais aussi de leurs remèdes, ce qui manifesterait une longue tradition concernant l'usage des végétaux et leurs interactions. On pourrait soutenir que la connaissance des plantes, leur culture et leurs usages culinaires et médicinaux représentent pour les Chinois les indices concrets du passage de la sauvagerie à la culture, puis à la civilisation. On apprend beaucoup sur l'importance des plantes et leur action sur la santé des humains d'un ouvrage canonique de la médecine chinoise, le Classique de l'interne de l'Empereur jaune, dont la rédaction (deuxième moitié du œ siècle avant notre ère) est postérieure d'un bon millénaire à la période pendant laquelle cet empereur mythique et auteur présumé aurait vécu. Ainsi, dans la vingt-deuxième section de ce livre, on peut lire que «les cinq grains nourrissent, les cinq fruits aident, les cinq viandes augmentent, les cinq légumes complètent », phrase emblématique de l'importance que ce peuple accordait à la flore et à son «bon» usage saisonnier pour profiter au mieux des substances qu'elles contiennent19. La prévalence des plantes dans cette liste quasiment « initiatique» est suffisamment suggestive de l'importance accordée en Chine à la flore et montre 1'« urgence» pour nous d'acquérir une connaissance plus approfondie de ce patrimoine. Ceci à une époque de notre histoire où nous avons intérêt à revenir aux racines d'une science pratique de la santé, du bien-être et de l'environnement, combinant l'expérimentation dans la longue durée et le respect biologique de la nature: telles la botanique et la materia medica chinoise. Les textes rassemblés par Elisabeth Poujoulat sur le ginseng montrent bien la polyvalence des mythes et des légendes chinoises développées autour de cette plante qui a valeur de panacée. Notons que l'usage d'une variété locale de ginseng
19Les cinq graines suggérées seraient le riz, l'orge, le blé, la sauge, le millet. Les fruits dont il est question seraient la pêche, la prune, l'abricot, la châtaigne et le jujube. Les cinq viandes sont celles des animaux domestiques: bœuf, mouton, porc, chien et poulet. Enfin les légumes seraient la mauve, les feuilles de soja, l'échalote de Chine, l'oignon chinois et la ciboulette. Cf. G. Méteillé idem, p. 395. ]9

était connue et appréciée des Amérindiens, installés dans les biotopes boisés des provinces nord-est des Etats-Unis actuels et sud-est du Canada. Cette variante autochtone, quasiment exterminée par une exploitation immodérée en vue de fournir du ginseng dans l'Orient influencé par les traditions chinoises, connaît de nos jours une vraie renaissance, enjolivée par les traditions néo-biologiques développées récemment dans cette partie du monde. L'article sur l'usage du bétel est tiré d'une monographie exemplaire faite par Solange Thierry, à la suite d'une longue expérience de terrain, et publiée par le Musée de l'Homme en 1969. C'est un exemple concret de l'utilisation d'une plante psychostimulante dans une aire géographique large allant de l'Afrique orientale à l'Inde, à l'Asie du sud-est et jusqu'à l'archipel des Fidji en plein Pacifique. L'auteur analyse d'abord la «nature» du bétel, de cette liane élevée avec maintes précautions, et les conditions de sa culture, pour se référer ensuite aux deux autres ingrédients indispensables à la préparation de la chique: noix d'arec et chaux; leur adjonction améliore le goût de la préparation et renforce son efficacité. Selon les régions et les «idéologies» locales, on ajoute des épices, des parfums, des colorants, qui transforment la chique de bétel en un indicateur culturel, traduisant le raffinement traditionnel. Depuis la fin du VIe siècle avant notre ère jusqu'à nos jours, le bétel reste un «objet» d'échanges sociaux, un révélateur d'alliances et d'unions matrimoniales, mais aussi un support pour la divination et une panacée indispensable à la bonne gestion de la santé individuelle et sociale. Dans une grande fresque aux multiples références culturelles, Jean Vertemont nous dépeint l'architecture du temps à travers des runes liées à des plantes. Il s'agit d'une mise en évidence d'une conception des saisons conformes aux réalités physiques, aux manifestations saisonnières de la flore et au jaillissement des forces de la nature dont les retombées sont considérables dans la vie des animaux et des hommes. Son postulat est que les runes, répandues de la péninsule Ibérique à la Sibérie, constituent un système cohérent de symboles d'origine astronomique avec lequel on pouvait «décrire» le 20

parcours annuel du soleil combiné à celui de la lune, dans sa durée mensuelle, pour ainsi désigner la succession des saisons et des mois. Ce que nous savons des connaissances astronomiques des hommes préhistoriques nous aide à appréhender la justesse de cette théorie. Le système des runes, connu dans une large étendue de l'Eurasie, aurait permis aux gens de vivre en bonne intelligence avec le cosmos. Ce n'est que tardivement que les runes auraient constitué un alphabet utilisé pour noter certaines langues de l'Europe du Nord, leur contenu symbolique ayant été partiellement évacué, de même que les lettres de l'alphabet d'origine phénicienne ont perdu leur signification première lorsqu'elles ont été transmises à des peuples de langues non-sémitiques. Des quatre runes liées au monde végétal, la première Yeran ou Ger occupe la place de l'équinoxe du printemps et annonce l'arrivée de la « bonne saison» ; elle est donc chargée de toute cette forte symbolique commune chez les indo-européens, qui préfigure la victoire du soleil cheminant vers son immortalité. L'arbre correspondant à cette expression de force saisonnière serait le chêne. La deuxième rune « végétale », est placée chronologiquement à la suite de la première; c'est celle de l'if, l'arbre de l'immortalité, l'arbre-axe-de-vie selon plusieurs traditions à caractère chamanique, correspondant au niveau de la force à l'Yggdrasil mythique des Germains. Au solstice d'été, on trouve la rune Berkanan, du Bouleau, l'arbre « blanc et brillant» qui tient encore de nos jours une place importante dans les rites saisonniers des Slaves du Nord. Enfin la rune de l'ail sauvage, Laukaz, est placée à la fin juillet - début août, chevauchant ainsi le passage de l'été à l'automne; elle se propose comme stimulant immunitaire et antibiotique, remède indispensable à ce changement critique de saisons. Jusqu'au siècle dernier, dans une grande partie de l'Europe, les esprits de la nature faisaient à cette date leur apparition pour le meilleur et pour le pire lors de leurs rencontres avec les humains. Les premiers jours d'août avaient, par ailleurs, valeur oraculaire pour les conditions climatiques de toute l'année à venir. Teresa Battesti explore dans son article l'univers des femmes en Iran, leurs solidarités et leur piété issue d'un syncrétisme à mémoire longue, où contraintes sociales, 21

dévotion et convivialité, pénitence, humilité et charité, connaissances en herboristerie et prestations rituelles se mêlent indissociablement. Elle décrit leur statut au milieu d'une société traditionnelle qui exige des épouses l'enfantement et surtout le bon enfantement, celui de garçons, seuls capables de perpétuer l'honneur de la famille. Lorsque la maternité ne couronne pas la vie du couple c'est à la femme qu'en incombe la responsabilité, c'est donc à la femme avec l'aide d'autres femmes de trouver les remèdes contre ce fléau. Les pèlerinages, l'intercession des personnes saintes, les prières, les psalmodies et les ex-voto végétaux sont alors mis en œuvre contre la stérilité, les fausses couches, les accouchements prématurés, ou la naissance d'enfants mort-nés. C'est avec des mesures comparables que l'on tente d'éviter que les nourrissons ne succombent aux maladies qui leur enlèvent le souffle de la vie pendant les premiers six mois critiques de leur existence. L'auteur décrit ces sofre, ces repas votifs végétariens auxquels elle a participé pendant ses recherches sur le terrain et dont l'efficacité est toujours fonction du hasard, mais aussi de la ferveur de l'assemblée des participantes. Cette ferveur d'espoir et de piété a une valeur psychosomatique certaine pour celle qui formule ces vœux de maternité, et peut agir favorablement sur le dénouement de ses difficultés grâce à la compassion de ceux qui orchestrent et consomment ces agapes et prennent part à la douleur de la quémandeuse. Les fruits de la terre, frais ou secs, les graines des céréales et des légumineuses, les fruits des arbres, ou des herbacées, les fines herbes et autres condiments végétaux sont mis à contribution pour l'accomplissement du vœu de ces femmes en souffrance. On accorde une grande importance à la façon de les acquérir, au patronage des Emâms, à l'importance des lieux sacrés, à la bienveillance des saintes femmes, et à la narration des légendes et des contes explicatifs, qui accordent aux sofre un statut rituel particulier. Ils sont en effet la matérialisation d'une croyance très ancienne sur les pouvoirs des fruits de la terre, témoins de sa fertilité et de son action sur la fécondité des humains. La terre et l'eau, qui détiennent et conditionnent la fertilité universelle, peuvent la transmettre à ceux qui ont un déficit de fécondité, telles les femmes mariées qui tardent à enfanter ou celles dont les enfants meurent en couche ou en bas 22

âge. La symbolique des chiffes (sept en occurrence), le choix d'un temps et d'un jour propices confortent le pouvoir de ces « fruits qui dénouent les difficultés », au même titre que le respect de la parole donnée et le partage des chagrins le temps du partage d'un repas votif. Le recours à la magie analogique est autorisé dans ce contexte comme la fabrication des figurines humaines, à partir d'une pâte de farine de blé et d'eau, lors des ces agapes propitiatoires. Des gestes et des rites immémoriaux guident l'esprit et les mains de ces femmes qui remplissent le ventre des figurines d'un mélange d'herbes, qui les font cuire dans la soupe votive végétarienne, qui les étalent délicatement une fois cuite sur des récipients tout neufs pour confier l'ensemble à un cours d'eau, afin qu'ils emportent avec elles la maladie et la souffrance. On retrouve dans ces rituels complexes toute la sagesse millénaire accumulée dans ces terres où les civilisations et les religions se succèdent mais où les rites s'accumulent pacifiquement pour soulager l'âme des humains. C'est sur les liens immémoriaux tissés entre la culture des céréales et les rites funéraires dans le Sud-est européen et la Grèce en particulier, que centre sa contribution Yvonne de Sike. Elle explore les analogies symboliques qui se sont développées entre la moisson et la mort de l'individu, les semailles et l'enterrement du défunt, la gestation des graines et la pourriture des chairs, l'espoir enfin d'une résurrection à l'instar de l'apparition des nouvelles pousses au printemps, prélude d'une nouvelle moisson. Les hommes auraient pu s'inscrire inlassablement dans le temps cyclique, avec des morts et des

renaissances - ou des métempsychoses,suivant la terminologie
grecque - successives, comme les graines tombent dans la terre et se multiplient... Pendant l'Antiquité, on observait avec beaucoup de régularité la coutume d'offrandes céréalières en l'honneur de divinités tutélaires du monde d'en bas et garantes en même temps de l'ordre sur terre, rituels de passages pour l'avènement des trois saisons initiales - suivant la tripartition archaïque de l'année influencée par le rythme naturel de la végétation dépendant de la latitude. Le christianisme a incorporé ces cérémonies dans le culte des morts en adoptant les mêmes dispositions calendaires. Cette forme intelligente de syncrétisme des anciens courants mystiques et philosophiques 23

dans les nouvelles idées religieuses favorisait indiscutablement l'acceptation, par la couche éduquée de la société hellénique, du dogme de la résurrection des morts, lors de la deuxième Parousie du Christ. Les graines de céréales, crues ou cuites, sont utilisées lors des cérémonies funèbres pour exprimer la continuité ou la discontinuité de la vie telle qu'elle est vécue sur terre et l'ouverture d'une voie conduisant dans une autre dimension. Lorsque les kollyva, gâteaux en l'honneur des morts, à base de blé cuit, deviennent sucrés par l'adjonction de miel et de fruits secs, la famille endeuillée commence à son tour à s'affranchir de la souillure de la mort, pour acquérir de nouveau sa place dans la société, ses fêtes, ses cérémonies, ses joies et ses peines. L'auteur s'efforce ensuite de rassembler les mythes et les légendes associés aux principaux ingrédients végétaux de ces gâteaux funèbres - grenades, amandes, persil - afin de mettre en évidence combien ces récits, aux versions multiples, conditionnent l'appréhension de ces offrandes, même lorsqu'elles ne font plus partie des traditions vivantes. Chercheur assidu depuis plusieurs décennies en territoire turc, Michèle Nicolas, grâce à sa double formation de pharmacienne et d'ethnologue a su résumer, dans un texte qui respire l'amour qu'elle porte à ce pays, aussi bien ses expériences personnelles de terrain que les riches études botaniques et ethno-médicinales faites à propos de cette « terre d'enchantement» par des savants voyageurs et des scientifiques d'origines différentes, au cours des trois derniers siècles. Elle procède à une présentation de la répartition géographique des plantes, où l'on devine la richesse de couleurs, d'odeurs et de parfums qui embaument l'air. Elle analyse ensuite, avec l'enchantement de l'observateur et la ponctualité de la scientifique, leurs usages culinaires, elle s'attarde sur leurs vertus médicinales et leurs propriétés aromatiques, dont les usages - profanes ou rituels - témoignent d'une longue expérience multiculturelle. Elle évoque enfin les « explosions» saisonnières des plantes aux floraisons éblouissantes et leurs implications dans les fêtes et les rites populaires, résultant d'un syncrétisme où l'on reconnaît aussi bien l'esprit de tolérance que la prévalence de la valeur écologique des plantes 24

endémiques. Elle termine enfin son exposé par la mise en valeur de certaines plantes dont la polyvalence est exceptionnelle. Communes dans toute l'aire de la Méditerranée orientale elles n'ont pas connu une large diffusion, mais elles constituent des « marqueurs culturels» de cette civilisation développée dans le ventre mou du continent euro-asiatique, au climat particulier et aux terres légères. Claudine Brelet a eu l'élégance d'offrir son article en hommage posthume à Viviana Pâques, qui a initié plusieurs de ses étudiants au symbolisme végétal. Nous sommes plusieurs à en avoir profité. Nous avons tous gardé en mémoire aussi bien ses brillantes démonstrations que ses savants conseils. Claudine Brelet et Rozenn Fourgeaud, co-auteur de l'article, ont voulu nous rappeler l'importance du lierre depuis la plus haute Antiquité, jusqu'aux données actuelles dans les domaines de l'art et de l'écologie. Elles explorent les usages mythiques et symboliques de cette plante emblématique du culte de Dionysos, dieu de la « double naissance », et les propriétés médicinales, réelles ou virtuelles, du lierre qui ont longtemps intéressé les médecins et botanistes du monde gréco-romain et que retrouve la recherche biochimique contemporaine. En effet, des recherches récentes sur les principes actifs de la plante justifient, d'une certaine façon, l'importance que lui attribuait la pharmacopée traditionnelle. On commence à utiliser ces principes dans les produits de beauté modernes, promesses furtives d'une santé retrouvée et d'une beauté éternelle. Quant à la spéculation de Claudine Brelet sur la continuité du culte dit « dionysiaque» en Bulgarie actuelle à travers les siècles et une multitude d'aléas historiques, jusqu'aux manifestations « orgiaques» - dans le sens grec ancien du terme - qui s'épanouissent autour de la célébration de saint Athanase (sujet qu'elle a déjà traité dans sa maîtrise), nous pouvons dire que la proposition est extrêmement intéressante et ouvre de nouvelles perspectives de recherche. Mais l'espace restreint de cette publication n'a certainement pas donné à l'auteur la possibilité de développer l'ensemble des données associées à un sujet dont la complexité est loin d'être épuisée, surtout sous l'éclairage des nouvelles recherches biochimiques sur l'écologie végétale de la vigne et les vertus enthéogéniques du vin, produit dont la 25