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De la folie à deux à l'hystérie et autres états

De
176 pages
De tous les psychiatres français du XIXe siècle qui devaient s'efforcer de jeter les bases d'une authentique médecine mentale, Charles Lasègue est, sinon l'un des plus profonds, du moins le plus original. Esprit brillant, imprégné d'humanisme, se gardant des dogmatismes et des fanatismes, il tenta, un des premiers, d'associer étroitement à l'observation clinique minutieuse une psychologie résolument objective.
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DE LA FOLIE À DEUX À L'HYSTÉRIE ET AUTRES ÉTATS

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes oeuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir. Au-delà du rationalisme morbide, Eugène MINKOWSKI, 1997. Des idées de Jackson à un modèle organo-dynamique en psychiatrie, Henri EY, 1997. Du délire des négations aux idées d'énormité, J. Cotard, M. Camuset, J. SEGLAS, 1997. Leçons cliniques sur la démence précoce et la psychose maniaco-dépressive, E. KRAEPELIN, 1997.

D'abord paru en 1971, chez Privat, sous le titre Écrits psychiatriques. ~ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6249-9

Charles Lasègue

DE LA FOLIE À DEUX À L'HYSTÉRIE ET AUTRES ÉTATS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

INTRODUCTION

De tous les psychiatres français du XIXe siècle qui, dans l'éIlan de Pinel, devaient s'efforcer de jeter les bases d'une authentique médecine mentale, Charles Lasègue est, si non l'un des plus profonds, du moins le plus original. Au travers de recherches sémiologiques étendues il conserve le souci et de ne pas rompre avec rhomme, dont la déchéance mentale reste une des expressions, et de conserver le lien avec le personnage du médecin, dont la formation et la méthode autant que la présence et le rôle lui paraissent mériter questions et réflexions. Esprit brillant,. dont le style incisif se prête tout naturellement aux aphorismes, imprégné d'humanisme, se gardant des dogmatismes et des fanatismes, il tenta, un des premiers, d'associer étroitement à l'observation clinique minutieuse une psychologie résolument objective. Il ouvre son œuvre par des articles qu'il consacre à ce qu'il appelle «l'Ecole psychique allemande» et qui portent aussi bien sur Stahl que sur Heinroth, Ideler et Langermann. Tous ces travaux 'lui semblent participer à une même attitude médicale. C'est pourquoi je pense que l'important n'est pas d'établir ce que Lasègue doit à ces écrits mais de chercher à savoir comment, les ayant rencontrés, il a décidé de s'y arrêter et surtout d'être attentif à la façon dont, à leur contact, il a finalement réagi. Il ne me paraît 'Pas douteux qu'il y a vu essentiellement matière à réflexion et non simplement. connaissance à assimiller: «Sans. accepter toutes 'les idées d'Heinroth, nous les trouvons assez SOUVeIltvraies pour qu'elles soient toujours respectables» (I, p. 13)1. Certes, et la suite nous montrera que cette respectabilité laissera intacts les droits de la vérité scientifique.

1. Ch. Lasègue: «Etudes médicales », 2 vol. (Asselin, 1884). L'essentiel des travaux de Lasègue a été recueilli dans ces deux gros ouvrages. Mes citations, sauf réser\>'e explicite, vont renvoyer à cette édition.

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ECRITS PSYCHIATRIQUES

Du vitalisme Lasègue gardera toujours la préoccupation essentielle à ilaquelle cette doctrine ~ui paraît devoir son existence: la reIation originelle entre le médecin, le malade et sa maladie. De l'école psychiatrique a}lemande qu'il a analysée i[ conservera, d'une part le souci d'intégrer à l'observation des maladies mentales des concepts psychologiques mais rigoureux et opérationnels2, d'autre part la permanente nécessité de l"attitude réflexive susceptible de situer, à chaque instant, la pensée médicale par rapport aux canons de 'la logique et aux normes de l'éthique. Mais en tout cela je vois, davantage qu'une dette à l'égard d'une pensée étrangère, l'expression d'une destinée qui, philosophique à son origine, avait parfaitement conscience des exigences impo-

sées au sujet par la rigueur de sa démarche. Le « point de départ
exclusivement philosophique» (I, p. 16) d'Heinroth qui, inversant le sens de la démarche habituelle, «prétendit constituer la médecine en vertu des principes de sa philosophie» (I, p. 15), ne sera jamais pour Lasègue un exemple à suivre et un modèle d'abord des problèmes médicaux, au contraire, mais il se gardera bien d'abandonner la réflexion philosophique aux niais ou aux métaphysiciens de profession. Le vitalisme ne reste pas pour Lasègue un dogme philosophique mais une exigence impérative de la pensée médicale et, beaucoup plus encore, la raison de l'eJrercice de l'art du praticien, un postuJIat de sa raison pratique au sens kantien. En effet, si le postulat vitalis te était rejeté 'la pratique médicale cesserait tout aussitôt ,d'avoir un but en même temps qu'elle serait privée des moyens d'y parvenir. «La vie réelle, celle qui n'est pas inventée pour les usages des philosophes contemplatifs, mais qui tombe sous l'expérience du médecin, n'est donc pas l'expression unique de la force vitale» (I, p. 381) : l'article sur le vitalisme, écrit en 1860, voit dans la vie une lutte entre deux forces de sens contraire, à l'égard desquelles le médecin ne peut rester neutre, parce que l'art ne peut ,s'en tenir à l'objectivité de la science théorique. Alors le médecin «prend parti contre un des antagonistes; il applaudit au succès et dissimule les défaillances... les doctrines vitalis tes ont... des mouvements qui 'sentent la passion... et ne retiennent rien ou presque rien du calme impassible de la

2. J'entends opérationnel au sens bien entendu de Bridgman et non au sens « hexagonal JO.

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science» (l, p. 382). C'est que dans son effort thérapeutique le médecin recherche l'aide de cet élément au but duquel il identifie le sien: «La vie, qui a pour eble tous les droits, qui s'ingénie à réparer tous 'les désastres, qui n'a d'autre souci que de préserver le patient, lui apparaît comme un mystérieux auxiliaire sur lequel on lui a appris à compter »(1, p. 382). Et c'est cette foi que le thérapeute a le devoir de communiquer au malade: «Le médecin a des. oboligations morales et... toute. illusion qui donne la force d'accomplir un devoir mérite d'être respectée )) (l, p.383). Postulat de la raison pratique ou vérité pragmatique? Sans doute l'un et l'autre car «où la nature renonce, la médecine n'a plus de raison d'être» (I, p. 373). Dans un cours sur le sommeil qui nous est resté, Lasègue éprouve le besoin de rappeler la spécificité de la réfilexion médicale: «La téléologie. . . ne peut exister dans la science pure, dans les mathématiques par exemple. .. au contraire, jamais ne médecin ne pourra se passer de la téléologie: si la structure du cil ne l'intéresse que médiocrement, il lui est très important de savoir que l'individu privé de ses cils recevra des poussières dans l'œil. Le médecin qui est un pratiquant fera toujours de la télléologie» (l, p. 433). Si fait, le médecin est un pratiquant mais ill ne saurait oublier les exigences de la connaissance biologique qui ne pourrait, sans être définitivement condamnée, lier ses lois au jugement téléologique. Dans une conférence faite en 1865 sur l'Ecole de Halle, Lasègue nous donne Œa lumineuse évidence d'une pensée aussi nuancée que celle de Claude Bernard qui, la même année, est aux prises avec le même problème: «A force de nier le monde extérieur et de le traiter si non en ennemi, du moins en étranger, le vitalisme, qu'il sorte de l'Ecole de Montpelllier ou de la petite Université de Halle, exclut peu à peu de ~a science nos meilleurs moyens de connaître. Immuable dans sa foi, il repousse le progrès, qui le condamne à son tour et passe outre à ses objections » (l, p. 138). Les principes logiques doivent, échappant au dogmatisme d'une doctrine philosophique sclérosée, se dégager des nuances des expériences au travers desquelles se déploie l'activité du. médecin. Mais n'est-ce 'Pas ce que, vingt et un ans plus tôt déjà, nous disait l'article sur «l'Ecole psychique allemande»? : «Id n'y a de science médicale vraiment puissante que celle qui vivifie le médecin chargé. de la mettre en œuvre et qui donne non seu~ement des règles à son esprit, mais une direction et des inspirations à ses sentiments» (l, p. 40).

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Heinroth, Langermann et Ideler ont résolument pris parti pour une origine psychologique de l'aliénation mentale, les troubles .somatiques n'apparaissant qu'au second .plan et n'ayant qu'une valeur contingente et inessentielle. On pourrait admettre que le jeune licencié ès lettres s'embarque, avec son ami Morel, dans la nef des psychologistes en vertu d'une tournure d'esprit juvénile plus avide de certitudes philosophiques que de faits bien observés.' On sait que le plus souvent J:a rectitude de l'observation ne suffit pas à donner un sens à une vie qui n'accepte de s'engager qu'au nom de grands principes et d'une certaine idée de l'homme. C'est ainsi que les préoccupations pathogéniques servent à partiellement combler ces appétits spéculatifs. Tout ceci est sans doute vrai et indéniablement l'aventure intellectuelle de Lasègue va s'organiser pour répondre à une teIJe ques. tion alors que celle de Morel aboutira au dogme de la dégénérescence. Mais il se trouve que les problèmes que peuvent se poser à cette époque Lasègue et Morel ne sont pas étrangers à J.P. Falret, dont Claude Bernard est Il'interne et dans Œe service duquel le jeune Morel découvre la maladie mentale. Ce sont ces mêmes problènies que la psychiatrie de ce siècle nous a légués et que nous avons trop tendance à escamoter par des prises de position extrêmes et irraisonnées; je veux dire les problèmes concernant l'étiologie des ma8.adies mentro.es. A ce moment de l'évolution de la science, la solution qu'on prétend en donner conditionne une attitude clinique immédiate. Exclure l'atteinte organique originelle c'est faire systématiquement prédominer l'analyse psychologique des symptômes, l'admettre c'est au contraire réduire la sémiologie des maladies mentales à une symptomatologie générale. Certains ne sortiront pas de positions systématiques et farouchement monolithiques, comme Broussais, revendiquant dallls ce domaine aussi, pour lui seul, le monopole de la vérité, ou Moreau de Tours qui, dans son dernier ouvrage, consacré à la folie névropathique, se Nattera de ne pas avoir changé d'avis depuis sa thèse de médecine. Mais face à l'intransigeance d'organicistes, comme Broussais ou Moreau, nombreux seront ceux qui comme J.P. Falret, Morel ou Lasègue, à l'instar de Pinel, seront pŒus nUalllcés, admettant différentes nuances sinon simultanément, du moins successivement. Il est de fait que la partie de la thèse de Bayle, consacrée à la paralysie générale, portera un rude coup aux partisans de la théorie psychologique qui verront peu à peu décroître le nombre de leurs défenseurs. Lasègue devait en accepter les conséquences et, à la fin de sa vie, il sera pratique-

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ment convaincu de l'étiOlogie orgalIlique des maladies mentales. Mais, par un étonnant paradoxe dont je vais tenter de rendre compte, il va se livrer, parallèlement et avec un rare bonheur, à une analyse psychologique de la morbidité mentale. Le passage par la physiologie évoque le pittoresque cours privé, installé dans un rez-de-chaussée de lIa rue Saint-Jacques, où Lasègue commente les préparations alors que Claude Bernard réalise les vivisections. Si la recherche physiologique le séduit, elle n'arrive pas à le fixer. Il y apprend une méthode qui répond à son souci de rigueur et de détermination exacte du fait mais il y manque ce qu'id. cherche encore avec plus d'av1dité : le contact avec une observation scientifique pourvue d'une dimension humaine immédiate. Cela seule l'observation de l'homme malade pourra ~e lui a'Pporter : l'authentique vocation clinique de Lasègue trouve ici ses racines profondes. «Tous les phénomènes qui s'accomplis'sent chez l'homme, et qu'il nous est permis de codifier, appartiennent au savoir exigé du médecin» (<<De la logique scientifique et de ses applications médicales» 1868, I, p. 307). Dès lors, l'observation des malades mentaux répond directement à la préoccupation originelle qui crut, un moment, avoir trouvé dans la phi!losophie son domaine privilégié. Il en découlera fatalement un rejet de l'attitude psychologique en cours au nom d'une nouvel1le psychologie à créer en même temps que la médecine se devra d'intégrer la psychiatrie désormais coupée de ces fondements aberrants: «On sait que l'aliénation mentale, par les rapports les plus intimes qu'elle entretient avec la connaissance de l'homme moral, s'est toujours ressentie assez vivement de l'influence des systèmes psychologiques ou philosophiques» (<<L'école psychique allemande », I, 5-6). La rencontre avec Morel et Bernard et, plus tard, celle avec J.P. Fadret, ne provoquent pas de mutation. EUes ne produisent des effets que par complicité profonde avec une 'Personnalité préalabllement disposée. En effet, la médecine «vouée à l'étude de l'homme est conséquente à son insu avec la philosophie» (<<Du vitalisme », I, p. 370). Lasègue a semblé croire, un instant, que la philosophie pouvait servir de propédeutique à une s)"Stématisation et à une compréhension de la maladie mentade. Il n'échappe pas à l'historien que dès ses 'Premières réflexions Lasègue se rend compte à quel point un tell projet est entaché d'irréalisme. Ce qui persistera c'est l'exigence de l'attitude réflexive permanente et l'espoir de fonder la psychologie sur l'observation scientifique et non sur des préalables normatifs et intangibles.

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On retrouve ce souci de l'attitude réflexive dans des propos sur la logique. Fidèle à la pensée de Bernard il restera convaincu de l'impossibilité d'éliminer de la définition du fait la construction intellectuelle à laquelle il s'intègre. Il va de soi que «l'observation. .. est et sera toujours le principal instrument de recherche en médecine» (<<Le Dr Louis et l'école médicale d'observation », 1872, l, 176), mais «observer n'est pas percevoir» (I, 167), c'est pourquoi l'empirisme est à rejeter. «L'exclusion systématique de l'esprit humain, dès qu'il s'agit d'opérations intellectuelles, est un non sens» (<<De ~a logique... », I, p. 306). L'homme, de droit au centre de la science théorique ou expérimentale, ne saurait être, a fortiori, éliminé de la médecine. L'empirisme, en médecine mentale plus particulièrement, résulte d'une réaction à l'égard d'un état d'esprit aussi naïf qu'arbitraire. «La science psychologique a eu, au commencement de ce siècle, un excès de faveur qui appelait une réaction. Nous l'avons vu dominant de toute sa hauteur la médecine mentale et Il'enfermant dans une impasse dont elle est à peine sortie. Le fonctionnement normall dictait des conditions 'au désordre pathologique, et la maladie n'était acceptée que comme un mode de la santé. De là, les influences prétendues des passions qui commandaient le délire et passaient pour présider à ces étranges aventures; de là, les classifications qui pèsent encore sur la nosO'logie de la' folie et qui sont un des pires empêchements à son progrès. La révolution se fit avec peu de bruit, mais avec une souveraine autorité, du jour où les délires qui ne comptaient que comme des symptômes furent les expressions d'une 'lésion cérébrale. L'histoire de la paralysie générale a été la première atteinte portée à la psychologie médicale, et depuis lors, même quand l'anatomie pathologique faisait défaut, on s'est habitué à l'espérer et à l'attendre (<< De la logique. . . », I, 307-308). Le discrédit qui pèse sur la psychologie résulte donc d'une réaction à la suite de ses extravagances et les conséquences impératives qu'on va tirer du travail de Bayle ne seront pas gênées par la fécondité de ses travaux. Ainsi la psychologie spéculait avec d'autant plus d'assurance qu'elle était désormais étrangère aux observations les plus banales de la clinique mais elle était d'autant plus irritante qu'elle prétendait continuer à légiférer sur un domaine où clle était ignorée et méprisée: «Mais en dehors de la pathologie mentale, quels privilèges s'arrogeait la psychologie? Elle entendait guider ~'inte1ligence du médecin, sans concourir à l'élaboration de la médecine; on se complaisait à se parer du nom de pl},ilosophe pour bénéficier des faveurs de l'opinion. La société s'était reconstituée
J)

INTRODUCTION

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au nom de la philosophie; tla science, et surtout la médecine suivait, comme toujours le mouvement» (<<De la logique... », I, 308). Par réaction l'esprit médical va demander à la physiologie et à l'anatomie de résoudre, à elles seules, ses propres difficultés théoriques et méthodologiques. H n'échappe 'Pas à Lasègue que ce
«

changement de dynastie» (id. 308), que ce nouveau dogmatisme,

est condamné à une vue tout aussi partielle des choses. Le monopole de la perspective organique est analogue à ces exclusives que l'on rencontre souvent en médecine. L'anatomie est vouée au même type d'erreurs quand elle croit déduire, de la structure des organes, leurs modalités fonctionnelles. Toutes deux «frappent à côté du but » (id. 326). La science ne peut s'élaborer que par des intégrations successives et non par monopole, dictature et autarcie. L'admiration que Lasègue porte à Duchenne de Boulogne vient de ce que précisément il a créé une «anatomie vivante », irréductible à celle du cadavre et incapable de rendre compte du mouvement «< Etude sur la vie et les œuvres de Duchenne de Boulogne »,1875, 1,178-206). La compréhension et la conceptualisation somatiques ne peuvent donc su£fire simplement parce que si «le médecin a raison de concentrer son labeur dans la recherche des voies et moyens somatiques. .. il n'a pas le droit de dédaigner un seul élément de la vie humaine... » (<< De la logique... », I, 309). Si la pratique médicalle est impossible en dehors des exigences psychologiques, cela est encore plus vrai de cette partie de la olinique qui porte sur les troubles supérieurs: «Non seulement la psychologie n'est pas un empêchement à la physiologie cérébrale, mais elle est l'élément obligé de son progrès» (id. 314). La preuve en est dans cet ensemble de résultats qu'offre déjà la clinique des maladies mentales: «Sans la pénétration psychologique dont les médecins d'aliénés ont donné et donnent tant de preuves, il n'y a pas

de science possible de l'aliénation mentalle »

(<<

La mélancolie per-

plexe », 1880, I, 719). Il ne s'agit évidemment pas d'éliminer la psychologie, ni même de l'associer au progrès de l'observation mais de l'en faire sor. tir. La psychologie qui est rejetée est précisément celle qui, depuis Descartes, ne cesse de se mouvoir selon une voie parfaitement ballisée et dont tla méthode se vante d'être «réflexive ». On a pu, de Lachelier à Lachièze-Rey, apprécier la certitude sereine de ses convictions autant que l'inanité de ses conclusions dont les mérites les plus évidents tiennent à l'absence d'imprévu et d'originalité. Quand, en 1881, deux ans avant sa mort, Lasègue aborde, en une brève leçon, l'étude du sommeil, il ne peut s'empêcher de

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PSYCHIATRIQUBS

faire les constatations qui s'imposent: «J.usqu'ici des psychadogues seuls ont entrepris la tâche de nous renseigner sur le sommeil, mais dès le principe leurs efforts sont frappés de stérilité: ils ,il'ont en effet à leur disposition que la conscience comme instrument d'étude, que les faits de conscience comme point de départ de leurs raisonnements... Pour faire cette étude il faut être médecin, c'est-à-dire savoir s'appuyer à lIa fois sur lIes faits de conscience et sur les faits d'observation» (<<Le sommeil », I, 429-430). Voilà bien esquissée la démarche de cette nouvelle psychologie dont Ribot est en train de jeter les bases et qui poussera les jeunes 'Philosophes vers les salles d'hôpitaux. Dès lors toutes les déterminations qui singularisent l'attitude de Lasègue en psychologie pathologique me paraissent bien en place. Le rejet de la psychologie traditionnelle vise moins le refus de réduire l'observation aux sews moyens de l'introspection que d'en accentuer les limites impératives et conséquemment d'assurer à Ra psychologie de la morbidité une entière originalité. «Là, nos yeux et nos oreilles sont impuissants, il faut s'en remettre aux récits des malades, et voir les faits au travers de leur intelligence désordonnée» (<<Du haschisch et de l'aliénation mentale », Ann. médîco.psycho. 1846, 459-463, p. 460). Moreau a cru avoir découvert le moyen de réduire la psychologie pathologique au statut d'un objet d'expérience propre à J'observation introspective : «Pour savoir comment déraisonne un fou, il faut avoir déraisonné sans perdre la conscience de son délire, sans cesser de pouvoir juger les modifications psychiques survenues dans nos

faoultés » (Moreau de Tours:

«Du haschisch », 1845, p. 34). Lors-

qu'il rend compte de l'ouvrage de son confrère, Lasègue, avec une précision remarquable, met en évidence l'affirmation centrale qui fonde cette expérience de la folie: «Le fou doit rester raisonnable, afin de rendre un compte exact et vrai de ses impressions.. . sa folie doit se montrer ou disparaître, à la vadonté de l'observateur. . . voilà la question posée» (<< haschisch et de l'aliénation Du mentale », op. cit. 460-461). En cherchant à faire tomber la folie dans le champ de «l'observation intime» je comprends nettement en quoi Moreau s'affirmait biranien mais je vois mal comment il pouvait échapper à la critique de Comte. Réduire la fadie à une matière propre à l'introspection c'était nécessairement en altérer la nature. La faille du raisonnement n'échappe pas à Lasègue : «Or, cette science acquise à si peu de frais, est-ce seulement celle des résultat's du haschisch? Pour M. Moreau, c'est la science de la folie tout entière. Qui a éprouvé les effets du haschisch a passé par la folie. Sauf dans la durée, il n'y a rien de plus dans

INTRODUCTION

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l'un que dans l'autre. La vraie portée de ce livre est dans cette proposition. . » (<< Du haschisch et de l'aliénation mentale », op. cit.,p. 462). Pour Lasègue, dès 1846, la tentative faite pour ramener l'observation de ~a folie aux méthodes introspectives est fallacieuse : l'altération du psychisme ne peut coexister avec les facultés réflexives. Malgré la prudence du commentateur l'objection essentielle demeure: «Sans accepter aussi pleinement que M. Moreau l'identité des deux folies dont ill a si bien noté les concordances, je ne puis que rendre hommage au talent... » (id. p. 463). L'intoxication par le haschisch préserve l'attitude réflexive, permet l'introspection, mais ne peut être assimilée à la folie.

.

L'observation des persécutés concrétise cette attitude et l'analyse des symptômes met l'accent sur l'incompréhension du comportement de l'aliéné eu égard aux cadres de référence dont use l'homme normal. Elle récuse toutes les tentatives qui, en appliquant des concepts' forgés au contact «des relations sociales », prétendent expliquer les démarches morbides. Heinroth se trouve directement visé car «les faits sont jugés, appréciés, clasosés systématiquement, avant d'avoir été même racontés ». En effet, «les mobiles 'accoutumés de nOs actions ne sont pas le lien qui enchaîne les conceptions délirantes... l'aliéné ne subit pas une sorte de déviation d'un élément physiologique ». Bref, «il y a là, on ne saurait trop le dire, autre chose que l'exagération d'une tendance natureNe ». Ceci nous expliquera que dans «la folie à deux» l'aliéné reste tel et que le contaminé ne dépasse pas, malgré les apparences, la limite du raisonnable. Le premier «est resté malade », l'autre n'est qu'un «aliéné par reflet », celui-là reste fou, celui-ci n'est qu'absurde. Des articles qui se veulent de simples commentaires d'observations, comme «le vol aux étalages» ou «les exhibitionnistes », s'inspireront de la même. attitude fondamentale en fonction même de la réaction habituelle face à des cas de ce genre. Toutes ces observations «portent l'empreinte deos états pathologiques» et « imposent la croyance à la maladie ». L'examen devra toujours mettre en évidence à quel point l'acte pathologique délictueux est différent de celui où le sujet garde un comportement normal! : «L'erreur est de raisonner suivant la loi des passions humaines, dont la vivacité se mesure par les agissements auxquels elles entraînent... médicalement il s'agit de démontrer que le malade inculpé de vol est un malade et de le prouver ». L'attitude aberrante et punitive à J'égard de l'onanisme procède de -la même erreur: « Presque toujours... le méde-

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PSYCHIATRIQUES

cin, en complète communion d'idées avec la famille, se refuse à considérer l'onanisme comme le résultat d'une maladie... ", alors qu'il «est le symptôme d'un état morbide, d'une névrose cérébrale ». Cette opposition irréductible entre le domaine de l'expérience pathologique et celui de .Ia psychologie normale s'affirme avec d'autant plus de force qu'elle autorise la systématisation sémiologique. A la variété du normal, à sa richesse inépuisable, à son originalité permanente, s'oppose la pauvreté du pathodogique, sa stéréotypie et sa monotonie. Le déterminisme morbide, avec son «fatal enchaînement d'idées », contraste avec la spontanéité imprévisib.Ie de l'homme sain. Mais ~'irréductibilité de la psychologie pathologique à la psychologie normale va bien au-delà. S'iIl ne fait pas de doute que la personnalité reste encore susceptible de colorer les productions morbides, elle ne touche que l'accessoire. Mettre en évidence les particularités individudles, faire prédominer, dans l'observation, les contingences historiques, c'est se condamner à tourner .le dos à une science de la maladie mentale et résolument opter, sous prétexte d';analyse psychologique, pour l'indétermination des processus morbides au détriment de leur objectivité. C'est encore faire du comportement sain la mesure des activités pathologiques.
«

Personne ne rend plus que moi justice aux efforts si intelli-

gents, aux analyses si fines, au classement à la fois si pratique et si ingénieux dont la science est redevable aux aliénistes; mais leur sagacité devenue presque excessive n'est pas exempte de dangers. Les variations des conceptions délirantes modifiées par le milieu, par le caractère antécédent du malade, par [e degré d'avancement de la maladie, échappent à une codification scientifique. On incline à faire jouer un rôle prépondérant aux dispositions individuelles, aux influences morales, et les affections ainsi envisagées ne trouvent place que dans le cadre toujours trop compréhensif des névroses. S'il est vrai que la folie emprunte une partie de ses modalités aux aptitudes morales de l'individu qu'elle atteint, cette influence bonne à noter s'eJrerce seulement à la surface. Au fond le délire du paysan et ceŒui du lettré, l'aliénation du XVIe siècle et celle du XIXe procèdent de la même origine. S'il est curieux de saisir les subtilités, il est autrement important de ne pas se laisser absorber par leur recherche et de

superposer l'espèce à la variété observablle
1880, 1,578-579).

JI (<<

Les cérébraux »,

INTRODUCTION

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En vérité cette spécificité dissimuler les autres aspects pour Lasègue, finiront par rigide.

du pathologique ne doit pas nous de la même attitude essentiel'le qui, s'articuler en une systématisation

La singularité de la morbidité mentale trouve sa justification dans l'opposition entre le médecin et l'aliéné, ,dont les rapports seront ainsi parfaitement définis, et son eX!plication, tout autant que sa raison profonde, dans l'aoltération organique qui en est la cause et fait de l'aliéné un malade à part entière.

Le travail constitutif du délire, à partir d'un « malaise indéfinissable », surgissant à l'occasion d'événements sans importance, permet de comprendre (la faillite progressive de l'intelligence et de ['esprit critique qui peu à peu va, au travers d'un cheminement invariable et de justifications arbitraires, enfermer le sujet dans un s)"Stème clos, étroit, imperméable à l'expérience, aux arguments de la raison et indifférent à toute situation étrangère à son endogénéité profonde. « Le médecin et l'aliéné persécuté ne
vivent pas dans le même monde; l'autre de ce qui est ». l'un parle de ce qu'il sent, et

Ces caractères propres aux délires vont permettre d'en exolure «les manifestations cérébrales de l'alcoolisme» dont une leçon de 1880 nous livre les traits originaux que l'article de 1881 se

contentera de développer.
état mi-physiologique, spécificités morbides.

«

Le délire alcoolique n'est pas un
se bornant à poursuivre un

délire mais un rêve », l'alcoolique

rêve à l'état de veille, gardant 1es caractères essentiels de « cet
mi-pathologique» auxquels s'ajoutent des On peut songer, encore une fois, à Moreau
«

de Tours. Alors que Moreau identifiait la folie à un les hallucinations d'un
«

rêve sans

sommeil» et faisait de la folie le rêve de J'homme éveilffé, Lasègue se garde bien de confondre les visions de l'alcoolique avec

délirant ordinaire» et il 'les oppose soiesthésiques un univers d'hallucinala personne

gneusement. Ce ne sont pas seulement les caractères qui les différencient, l'alcoolique s'enfermant dans visuel, les aliénés ne vivant pratiquement qu'au sein tions auditives, mais encore et surtout l'adhésion de

à la réalité des productions. En effet, les

«

restrictions appartien-

nent à l'alcoolique. Un autre halluciné affirmera toujours et ne se retractera jamais; lui, au contraire est beaucoup moins affirmatif; i[ doute parfoirs de lui-même. Si vous le contredites, au lieu de s'entêter comme un délirant ordinaire, il renonce volontiers à son idée. En somme, il rêve souvent mais se réveille quelques fois» «( Des manifestations cérébrales de l'alcoollisme », II,