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En quête de soi

De
184 pages
Voulons-nous nous connaître à fond, drainer tous les mystères qui pourraient nous concerner, ou éviter de savoir qui sommes-nous vraiment, quitte alors à opérer d'inépuisables"retouches" à notre identité ? Regardons-nous vivre au jour le jour, revoyons nos projets, récupérons nos souvenirs pour savoir au moins qui nous étions jusqu'à hier. Mais en laissant la porte ouverte au lendemain qui est à la fois si proche et si insaisissable.
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EN QUÊTE DE SOI
Un vryage extraordinaire pour se connaître et se reconnaître

Études Psychanalytiques Collection dirigée par Alain Brun et Joël Bernat

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tout ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, «hors chapelle », « hors école », dans la psychanalyse.
Jacques PONNIER, Nietzsche et la question du moi. Pour une nouvelle approche psychanalytique des instances idéales, 2008. Guy ROGER, Itinéraires psychanalytiques, 2008. Jean-Paul MA TOT, La construction du sentiment d'exister, 2008. Guy KARL, Lettres à mon analyste sur la dépression et la fin d'analyse,2007. Jeanne DEFONT AINE, L'empreinte familiale. Transfert, transmission, transagir,2007. Jean- Tristan RICHARD, Psychanalyse et handicap, 2006. Chantal BRUNOT, La névrose obsessionnelle, 2005. Liliane FAINSILBER, Lettres à Nathanaël, Une invitation à la psychanalyse, 2005. M. S. LEVY, Psychanalyse: l'invention nécessaire. Dialogue des différences, 2005. G. RUBIN, Le déclin du modèle œdipien, 2004. André POLARD, L'épilepsie du sujet, 2004. Antoine APPEAU, Mort annoncée des institutions psychothérapiques, 2004. BESSON Jean, Laura Schizophrène, 2004. DAL-PALU Bruno, L'Enigme testamentaire de Lacan, 2003. RICHARD Jean- Tristan, Essais d'épistémologie psychanalytique,2003. ARON Raymond, Jouir entre ciel et terre, 2003. CHAPEROT Christophe, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel, névro-psychose, 2003. PAUMELLE Henri, Chamanisme et psychanalyse, 2003. FUCHS Christian, De l'abject au sublime, 2003. WEINSTEIN Micheline, Traductions de Psy. Le temps des non, 2003. COCHET Alain, Nodologie Lacanienne, 2002. RAOUL T Patrick-Ange, Le sujet post Moderne, 2002. FIERENS Christian, Lecture de l'étourdit, 2002.

Georges Abraham Maud Struchen

EN QUÊTE DE SOI
Un vqyage extraordinaire pour se connaître et se reconnaître

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattanI@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06582-6 EAN:9782296065826

Chapitre 1

LES PERIPETIES

DE NOTRE DEVENIR

Savoir qu'on existe
Distraits par les aléas de la vie courante, nous n'avons pas l'habitude de nous poser certaines questions pourtant essentielles. Bien sûr, nous sommes conscients d'exister, convaincus que la réalité qui nous entoure n'est pas un rêve, une hallucination. Néanmoins, il sera difficile d'établir à quel moment de notre vie nous avons pris conscience, non seulement d'exister, d'être nés un jour donné, mais de devoir un autre jour imprévisible cesser d'exister. Cette découverte, qui aurait dû indiscutablement nous secouer de la tête aux pieds, s'est-elle produite d'une façon si profonde, et en même temps si imperceptible, que nous ne pouvons la retrouver en entier dans notre mémoire? Ou pourrions-nous la dater sans hésitation? Ou encore l'entourer peut-être d'un étrange contexte fait de banalité quotidienne ou d'événements qui nous auraient pris par surprise? C'est la tâche des philosophes de se demander pourquoi, somme toute, il y a de l'Etre plutôt que du Néant, mais chacun de nous peut tout simplement s'interroger: pourquoi suis-je là, moi, dans ce monde, plutôt qu'un autre individu qui me ressemblerait ou non? Dans le devenir de cette planète habitée par des êtres humains se dessine une histoire faite de jours et de nuits, d'un commencement qui devrait statuer la nécessité d'une fin. Pourquoi tout ce qui commence doit-il nécessairement finir? A

quoi bon, en somme, apparaître, s'en apercevoir, et devoir alors se demander pourquoi la vie semble jouer à cache-cache avec la non-existence? V alait-illa peine qu'il y ait de la vie? Devoir, en d'autres termes, trouver un sens à la vie presque à l'instant même où l'on prend conscience d'exister. Bien plus que cela, d'ailleurs, puisque la nécessité d'un sens, d'une signification fait naître aussi le besoin de se préoccuper si le sens que nous croyons repérer est vraiment approprié, adéquat, incontestable. Mais qui va décider de cette adéquation, qui va éventuellement reléguer au royaume de l'absurde une quantité d'autres possibilités susceptibles de donner un sens à la vie? La contradiction entre le Bien et le Mal ne peut qu'en être une conséquence inévitable. Ici intervient une attitude humaine, toujours assez mâtinée d'arrogance, que nous appelons raison et qui, à la limite, peut prétendre même être étiquetée sagesse. Si cependant nous nous laissons guider par notre côté irrationnel, par nos émotions, alors les oppositions seraient moins délimitées, moins tranchées, mais à certains égards plus envoûtantes, voire plus savoureuses, par exemple une possible ou impossible opposition entre la sensation de danger et la sensation de mystère. Ou alors tout simplement entre ce qu'on nomme réalité et ce qu'on nomme imaginaire. Nous sommes désormais si nombreux sur cette planète qu'il sera en tout cas problématique de nous mettre tous d'accord, qu'il s'agisse du Bien, du Mal, de la réalité et de l'imaginaire. Il pourrait se révéler davantage utile d'établir des subdivisions, plus grossières mais pourtant plus pertinentes. Par exemple, se rendre compte que l'existence de chacun tend à s'organiser autour de quatre phases majeures. D'abord celle qu'on peut à juste titre considérer comme la phase initiale, qui va grosso modo de la naissance proprement dite jusqu'aux premières ébauches de l'adolescence; c'est peut-être la période où l'on prend la vie comme un fait tenu pour certain, sans se poser trop de questions; on vit surtout dans le présent, ainsi se méfie+on des promesses aussi bien que des lendemains. Puis la seconde phase, certes la plus prétentieuse puisqu'elle se penche

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sans cesse sur l'avenir, ou du moins sur des planifications censées émettre des hypothèques sur le futur, entendu comme une propriété à acquérir, une sorte d'état de droit. La troiJième phase plonge dans ce qu'on appelle la maturité, et là on devrait vivre en rentier sur ce qu'on a été capable de devenir, ou plutôt sur ce qu'on a été capable d'obtenir. La dernièrephaJe, enfin, est tout entière engagée dans le processus de vieillissement: à ce niveau de l'existence, on redevient, comme lors de la première phase, très friand du présent; les promesses pour le lendemain paraîtront même ridicules, pour ne pas dire offensantes. Chaque instant est gagné sur la non-existence, soit par chance, soit par une série de précautions, et l'on peut éventuellement être fier de déployer des activités avec plus de sagacité et de dextérité que des gens bien plus jeunes. Surtout, en vieillissant, à part l'impression de plus en plus nette de survivre plutôt que de vivre, on peut se regarder soi-même non dans une perspective toute penchée vers l'avant, mais dans une rétrospection capable de relativiser bien des choses. Si donner un sens à la vie pouvait paraître dans la jeunesse - et aussi dans la maturité - une entreprise pleine d'avatars, dans cette quatrième phase de l'existence on se retrouve sans nul doute pourvu d'une signification toute personnelle, qui s'est constituée automatiquement et par une sorte de force interne. Une signification qui, hélas, pourrait à son tour représenter la faillite même d'attribuer un propos quel qu'il soit à toute forme de vie. Reste toujours un doute: vaut-il mieux acquérir peu à peu un sens pour l'existence renforçant automatiquement notre identité, ou est-il préférable que ce soit notre personne qui d'emblée impose ce sens à l'existence? Il existe une identité qui se présente comme un héritage, déjà un peu préfabriquée par ceux qui nous ont précédés, tout comme une identité davantage fondée sur les projets que nous faisons pour essayer de dessiner, d'entrevoir notre futur. Et nous ne pouvons pas être sûrs qu'il s'agisse de deux identités entièrement superposables, qui coïncideraient parfaitement dans chacune de leurs nuances.

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Pour employer les termes en usage à propos de la mémoire, il y aurait une identité explicite qui correspondrait à l'identité publiquement affichée, à la façon dont nous apparaissons aussi à nos propres yeux lorsque nous nous regardons dans un miroir. Et également une identité implicite, bien cachée dans les replis de notre corps et de notre esprit, qui, elle, pourrait se montrer soit victime de la première, soit au contraire, telle une éminence grise tenant en main les rênes de la personne lors de tous ses agissements. Sommes-nous de plus en plus ceux que nous devrions devenir, ou ceux que nous voudrions devenir ?

Les mots pour se dire
Un événement choquant a été pour chacun de nous celui où nous avons entendu pour la première fois notre voix enregistrée. Nous n'arrivions pas à nous reconnaître dans cette sonorité nous apparaissant anonyme, étrangère par rapport à la voix perçue à l'intérieur de notre crâne. Nous en avons [malement ri, réduisant cela à quelque chose de drôle. Il y avait là, cependant, en y regardant bien, la prise de conscience d'un traumatisme, un traumatisme vital de plus. Un truc technique assez simple permettant l'enregistrement de notre voix avait le pouvoir presque magique, pour ne pas dire diabolique, de nous arracher à nous-même, d'extraire de nous la résonance de notre dialogue intérieur pour le donner en pâture à tous ceux qui voulaient bien l'écouter. Si nous ne pouvions nous écouter pour de bon qu'avec la voix qui résonnait au-dedans de nous-mêmes et avec laquelle nous étions si familiers, les autres, proches ou rencontres occasionnelles, peu importe, ne pouvaient nous écouter parler que sur le fond de cette sonorité artificielle correspondant à un enregistrement technique. Il y avait derrière une prétendue banalité l'essence même du drame humain: l'impossibilité de faire coïncider notre façon de nous percevoir avec celle par laquelle les autres nous percevaient. De nouveau

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se trouvait là une virtualité effrayante, celle d'un éclatement de propos de bonne communication, d'une entente durable avec les autres. Le surgissement à tout instant de malentendus aptes à semer le doute, la méfiance. Aptes aussi à troubler l'harmonie nécessaire pour que nous nous sentions à l'aise à l'intérieur de nous, pour que nous nous sentions aujourd'hui solidaires avec ce que nous étions ou avions cru être hier. Chaque jour nous nous laissons emporter par la conviction que nous sommes plus ou moins identiques à ce que nous étions hier et avant-hier. C'est-à-dire que des changements décisifs dans notre manière d'être, notre manière de nous percevoir, de réagir à notre entourage, constituent une sorte de garantie de ne pas voir dissous le noyau de notre personnalité. Comment nous faire comprendre par les autres si déjà le son de notre voix doit être pour eux si différent de celui que nous sommes naïvement convaincus être le nôtre? Oui, il Y avait un langage codifié, la signification de chaque mot qui devait aller au-delà de la sonorité de la voix pour parer justement aux possibles malentendus. Le langage, telle une propriété commune, devrait en effet nous sauver de l'isolement individuel, de l'égocentrisme, créer d'emblée une solidarité entre personnes parlant le même idiome. Nous sauver de la solitude intimiste ou du désir nihiliste d'être seuls au monde. D'avoir le monde entier à notre seule disposition, de le manipuler à notre gmse. Et pourtant, comment ne se fier qu'à la mathématique bien rodée du langage, de la syntaxe, de l'orthographe, si nous étions nantis au départ dans la vie de cette incongruité foncière d'apparaître tous si semblables et néanmoins si différents les uns des autres? Si nous devions nous soucier jour après jour de sauvegarder ce qui nous rend différents, tout en nous préoccupant d'être bien alignés dans des normes collectives? Revêtu chacun d'un uniforme égalitaire, mais ayant un visage singulier afm d'être reconnu dans notre personnalité propre tout en appartenant à une souche commune.

Il

Les savants ont afftrmé que l'ontogenèse, c'est-à-dire le développement de chacun, n'est qu'une synthèse à format réduit de la phylogenèse, c'est-à-dire de l'évolution de l'espèce humaine. Et pourtant, ne faut-il pas plutôt aff1rmer que la phylogenèse n'est qu'une vision d'ensemble, hypothétique et quelque peu distordue, d'une innombrable série d'ontogenèses singulières poussées à se tenir en contact, à dialoguer dans un contexte temporel et spatial assez limité? Etre et disparaître, apprendre à vivre et simultanément devoir apprendre à mourir. Donner un sens à la vie et devoir aussi donner un sens à la mort. Essayer d'insérer une réalité faite de merveilles et de fragilité, de fascination et de quelque chose de redoutable, dans une réalité présumée plus profonde, plus solide, plus essentielle. Obtenir à tout prix un amalgame de certitudes et d'incertitudes, de contentement et d'insatisfaction inépuisables. Nous demander sans cesse à quoi pourrait viser l'existence en tant que telle et essayer d'en déduire une entité susceptible de nous faire croire que nous l'aurions nous-mêmes constituée à notre insu. Nous voulons à la fois dépouiller la vie d'oripeaux jugés inutilisables, d'une surenchère alourdis sante, tout en construisant des mythes, en nous entourant de symboles. Il nous faut du concret, mais il nous faut aussi de l'abstrait; il nous faut du relatif, mais il nous faut aussi de l'absolu. Rien, en tout cas, n'est plus dramatique que de devoir relativiser notre idéal. Nous raffolons à la fois de connaissances définitives et d'illusions censées nous faire croire bêtement avoir tout compris. Quand serons-nous rassasiés de nos conquêtes, repus de nos projets ambitieux? Quand serons-nous décidés à garder une fois pour toutes nos modèles, notre façon de voir le monde? Enfin, nous percevons notre existence tantôt comme un cadeau reçu, tantôt comme un droit que nous ne serions pas suffisamment capables de faire respecter, de mettre en valeur convenablement. La vie nous appartient-elle vraiment, ou n'en sommes-nous que des locataires pour un laps de temps?

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Au hasard des rencontres
Rencontres entre personnes, rencontres avec des événements. Rencontres avec la Nature et rencontres avec des ani1naux. Avec des moments inattendus et avec des moments tellement attendus. Avec des lieux inhospitaliers et des lieux jouissant pour nous d'un climat privilégié. Rencontres avec le Bien et rencontres avec le Mal. Serions-nous construits à travers un quelconque projet téléologique, ayant une finalité à atteindre, ou au contraire ne serions-nous, tout au long de notre développement aussi bien que de notre involution naturelle, que le fruit du hasard? Ce qui d'ailleurs ne simplifie pas ce genre de problématique, parce que tout de suite le questionnement se poursuit de plus belle. Qu'est-ce que le hasard, de quoi est-il vrai1nent constitué? On peut songer par exemple à une pure donnée statistique, donc au jeu des probabilités. On peut se référer par contre à une sorte de vide fondamental de sens, de projet, de cible cosmique. Le hasard fait bien les choses, pouvons-nous aussi dire le sourire aux lèvres - ce qui signifierait alors que nous sommes satisfaits de vivre, de profiter du hasard même. Nous n'aurions plus à nous poser de questions. sur nos origines, sur notre destinée. Destinée de chacun et destinée de tous. Mais est-il vrai1nent possible, et pour combien de temps, dans quelles conditions spécifiques, de ne pas s'interroger sur le pourquoi de la vie, sur le comment de l'existence humaine, avec sa terrible prise de conscience de la présence parallèle de la non-existence, c'est-à-dire de la mort? Seule, peut-être, la folie peut permettre à ceux qui en souffrent d'enfermer dans un délire l'ensemble de la problématique soulevée en même temps par la vie et par la mort. L'état amoureux est également apte à nous distraire des angoisses cosmiques, mais seulement pour des périodes limitées. On peut en arriver, à ce propos, à se demander si la

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durée, en général si restreinte, de la passion amoureuse n'est pas la nécessité de réapprendre à se questionner sans illusions interposées sur cette dialectique infinie entre l'existence et la non-ex1stence. On a cependant essayé d'autres cheminements plus ardus, essayé par exemple d'englober aussi bien la vie que la mort dans un contexte idéal où la signification de chacune de ces deux entités opposées se retrouverait étayée à son tour sur une vision les transcendant d'emblée. La vie n'aurait de sens qu'à travers la mort, c'est-à-dire dans sa limitation foncière et, vice versa, la mort n'aurait de plénitude que par le truchement de la vie qui la précède. L'instant terriblement anxiogène de tout questionnement radical se transforme alors en une durée capable de nous permettre de nous livrer à des réflexions ultérieures et d'entrevoir une quantité de variantes possibles à l'encadrement initial du problème. Nous arrivons par là à toutes les prises de position de type religieux ou mystique, avec pour conséquence un inévitable enchevêtrement entre ce que nous appelons la raison et la rationalité, et ce que nous attribuons au monde des différentes émotions. Il ne suffit plus de réfléchir, il nous faut encore avoir peur de ne pas suffisamment croire. Revient ici en force la dialectique supposée entre le Bien et le Mal, où la vie et la mort se retrouvent à la fois tantôt du côté du Bien, tantôt du côté du Mal. Il faut en tout cas pouvoir repérer l'application la plus opportune pour des concepts majeurs, trouver un lien valide entre les dialogues intérieurs à soi-même et les dialogues extérieurs avec les autres. Il faudrait pouvoir aller au-delà des coercitions groupales, ethniques, historiques. Découvrir un vrai sens commun qui nous éviterait de transposer sur des querelles historico-culturelles la grande lutte qui se déroule à tout moment tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de chacun de nous, justement, entre la vie et la mort. D'autant plus que l'une et l'autre sont facilement banalisées dans le quotidien.

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Au-dessus de tous les éventuels enrobages de la vie et de la mort, au-dessus donc des rites, des cérémonies, des symboles qui fmissent pourtant par diviser les êtres humains, convaincus d'avoir trouvé peut-être les images qu'il faut pour encadrer d'une manière quelque peu apaisante la frayeur et l'angoisse de l'inconnu, se dresse la perspective d'une alliance universelle. Nous sommes tous des vivants qui nous débrouillons tant bien que mal pour donner un sens à tout ce qui se passe en nous et autour de nous, qui nous débrouillons surtout pout chercher une raison à cette durée limitée de la vie. Nous pourrions transformer cette tendance à nous servir de la vie et de la mott pour essayer d'obtenir la domination d'un groupe sur un autre ou d'une idéologie sur une autre, ou pour nous lier au contraire davantage moyennant cette situation de base qui, elle, est absolument égalitaire. Il s'agirait en outre du meilleur sens que nous pourrions accorder à notre existence, celui de produire une entente générale sur le fait que nous nous trouvons à vivre ensemble sur la Terre et que, la vie étant limitée, nous ne devrions pas chercher à la réduite par des guettes, ni à la soumettre à des exigences en soi futiles, rattachées à leur tour à des ambitions de conquête et de domination. Propos guerriers qui, d'autre part, visent toujours à changer le monde tel qu'il est en fonction d'un hypothétique futur pressenti comme meilleur. Il y a là un troc, bien naïf du reste, celui d'exalter une vision mythique et durable au détriment de l'actualité concrète du présent qui s'écoule sous nos yeux.

Gratification versus frustration
Puisque nous sommes obligés, quoi qu'il advienne, de nous regarder vivre les uns les autres en échangeant des propos, des désirs, des projets, il paraîtrait logique d'aboutit au surgissement de ressentis universels, de réactions instantanées

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communes, de redondances émotionnelles partageables. Ce qui est à même ensuite d'être classé en deux polarités antagonistes, la gratijication et la fruJtration. Entités très malléables, si l'on veut, quelque peu « caméléonesques », étant donné qu'une gratification peut se transformer en peu de temps en une frustration, et vice versa. Toujours est-il que plus se dessine une perspective pleine de gratifications, autrement dit de succès, de plaisir possible, de promesses, plus l'horizon d'une apparition ultérieure de frustrations s'élargit sans cesse. Nous savons au départ, en fait, que le beau temps ne peut pas durer éternellement, que la vie voisine par principe avec la mort, que la douleur voisine avec le plaisir. Que rien ne peut être parfait, définitif, acquis en somme pour un temps indéterminé. Si bien que souvent il peut apparaître beaucoup plus sage ou, si l'on préfère, plus habile, plus rusé, de se laisser aller d'emblée à une perspective opposée: s'entourer de frustrations réelles et virtuelles, afin d'attendre ensuite avec patience, voire persévérance, la gratification promise à tous ceux qui souffrent, qui espèrent sans relâche. Il est vrai que la gratification se penche inévitablement sur le futur, puisque les gratifications reçues dans le passé se sont entre-temps affadies et peuvent devenir quelque peu semblables à des faux souvenirs, à des affabulations. Il est vrai par contre que les frustrations se rangent presque automatiquement du côté des souvenirs, donc du passé, et par là nous poussent à éviter leur reproduction fâcheuse. Toutefois, sous un regard plus approfondi, il ressort clairement que toute gratification est porteuse déjà en soi d'une frustration potentielle, aussi bien que toute frustration laisse toujours entrevoir son renversement en gratification. Ne seraitce que pour avoir pu la supporter et la dépasser. Il en résulte un jeu subtil, pour ne pas dire malicieux, un jeu de passe-passe apte à engendrer un véritable transformisme, de plus savants dosages de gratifications ou de frustrations, de réussites et d'échecs, de satisfactions et d'insatisfactions. S'agit-il en définitive d'un filigrane propre à la vie - un peu comme il yale coucher du

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soleil et son retour chaque matin - ou bien d'un apprentissage fait d'expériences et de réflexion? Nous nous trouvons en effet devant une sorte de choix conceptuel: tout simplement nous laisser emporter par la vie, ou à l'opposé nous astreindre à un authentique et progressif apprentissage de l'art de vivre. Il ne nous sera en aucun cas permis de n'accumuler que des gratifications, pas plus que de rester sous l'emprise d'un état de frustration exclusive. A nous, alors, de découvrir ou de choisir une tactique personnelle qui mènera peut-être à renouveler notre homéostasie émotionnelle, à nous préparer un vieillissement nanti d'un éventuel aboutissement significatif de l'ensemble, le tout mélangé à l'impression positive d'avoir su éviter le pire. Il faut encore mettre en relief la superposition possible de ce que l'on peut ressentir en tant que gratification sur un processus somme toute fondé sur un état d'excitation, tandis qu'il y aurait superposition du vécu de frustration avec un processus relié davantage à l'inhibition. L'excitation peut donner du courage et nous inciter à une expansion de notre Moi, alors que l'inhibition rétablit automatiquement des limites et nous pousse à revoir nos projets et nos ambitions. Mais de nouveau, un excès ou une persistance de gratifications peut se muer en une force inhibitrice et paralysante, et au contraire une succession de frustrations peut nous endurcir et nous fournir la certitude de nos capacités de résistance, susceptibles à leur tour de se convertir en une force expansive et stimulante qui nous fera rebondir: c'est la résilience. A ne pas négliger en outre l'intensité d'un vécu respectivement de gratification ou de frustration. Cette intensité peut très bien conduire chacun de nous à s'enivrer pour ainsi dire à travers une forte perception de nous-mêmes, à travers surtout une autoperception ponctuelle de notre individualité foncière. En d'autres termes, un degré d'intensité donnée tant de la gratification que de la frustration peut aboutir à leur confusion, à un mélange émotionnel inextricable, mais

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certainement inducteur d'un sens puissant de l'individualité propre. Il y aurait dans tout cela quelque ressemblance également avec les rapports entre le plaisir et la douleur, ou mieux encore entre l'amour et la haine. Il paraît s'agir d'entités tout à fait opposées et incompatibles, alors qu'une fois de plus, si leur intensité s'accroît trop et pour trop de temps, l'une et l'autre peuvent susciter l'impression tantôt d'être en possession d'une force expansive, tantôt d'être devenu la proie d'une dépendance limitatrice, soit au niveau de la sensibilité corporelle, soit à celui de ses propres émotions. Si croire avoir trop de chance pourrait induire en nous une sorte d'état d'alerte, croire avoir trop de malchance pourrait nous placer dans une position émotionnelle douce-amère, pas tellement celle du héros prédestiné, mais plutôt celle plus

énigmatique

-

mais bien plus envoûtante

- de l'anti-héros.

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