Enfants de migrants lao

Enfants de migrants lao

-

Livres
424 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Plus de trois cents familles laotiennes résident à Montpellier. Les enfants de migrants lao ayant grandi en France élaborent une réinterprétation des traditions et des récits de leurs parents qui transmettent leurs traditions lao grâce à la reproduction de gestes quotidiens et à l'organisation de fêtes.
Ces parents ont quitté le Laos pour fuir les conflits que connut toute la péninsule indochinoise durant la seconde moitié du XXe siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 juillet 2010
Nombre de lectures 186
EAN13 9782296258594
Langue Français
Signaler un abus

Enfants de migrants lao
Transmission et réinterprétation culturelles

Marie-Hélène RIGAUD

Enfants de migrants lao
Transmission et réinterprétation culturelles

L’HARMATTAN

Thèse d’Ethnologie Sous la direction du Professeur Danièle VAZEILLES (Université Montpellier III)

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12059-4 EAN : 9782296120594

Sommaire
INTRODUCTION 1e Partie - LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, LES MIGRANTS LAO ET PAYS D’ORIGINE Chapitre I - La communauté lao de Montpellier. Histoire et Rencontre Chapitre II - Entre Laos d’hier et France d’aujourd’hui. Le mythe du retour 2e Partie - CROYANCES ET CÉRÉMONIES LAO AU QUOTIDIEN Chapitre III - Hiérarchie familiale et conservation du « piep » Chapitre IV - Cérémonies religieuses et croyances. Bouddhisme et animisme réinterprétés en France Chapitre V - Le Centre Culturel Lao du Languedoc-Roussillon. Un temple bouddhiste lao à Montpellier 3e Partie - CULTURE FRANÇAISE ET CULTURE LAOTIENNE : UN ENRICHISSEMENT OU UN DÉFI ? Chapitre VI - Langues, école et multimédias : moyens de transmission et de transformation Chapitre VII - Femmes lao, lien entre Orient et Occident Chapitre VIII - Union de deux cultures : Mariage lao en France et couples mixtes CONCLUSION Remerciements

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES GLOSSAIRE ANNEXES INDEX (par thèmes et par auteurs) Table des matières

7

A ma mère

INTRODUCTION
Les enfants de migrants laotiens résidant à Montpellier connaissent aujourd’hui une « double transmission culturelle », laotienne et française. Leurs parents, comme la majorité des familles d’origine lao qui immigrèrent en France, se sont progressivement retrouvés et concentrés dans les grandes villes françaises. Plus de trois cents familles d’origine laotienne se sont installées à Montpellier et sa périphérie. Les adultes fortement imprégnés de la culture d’origine doivent faire face à de nouvelles valeurs et coutumes au sein du pays d’accueil, mais la volonté de maintenir les traditions est bien présente. Les enfants qui grandissent en France se trouvent dans une situation culturelle et identitaire bien différente. Sont-ils alors amenés à faire un choix tranché entre la culture d’origine (de leurs parents) et la culture française (occidentale) ? La relation parents-enfants, la transmission culturelle, la recomposition identitaire sont les sujets principaux de cette étude. Le Laos fut de nombreuses fois rendu célèbre à travers les conflits qui secouèrent pendant plus de trente ans la péninsule indochinoise. Plusieurs ouvrages en rendent compte mais les expériences, le quotidien des familles laotiennes venues se réfugier sur le territoire français, sont moins largement évoqués par les auteurs et chercheurs français toutes disciplines confondues. Rappelons que dès 1975, l’arrivée au pouvoir de régimes communistes au Laos, ainsi qu’au Cambodge et au Vietnam, a entraîné d’importants mouvements de population vers les camps de réfugiés des pays voisins (en Thaïlande plus particulièrement), et par la suite vers les pays occidentaux. Malgré le puissant attachement à leur terre d’origine, durant les dix années qui suivirent le changement de régime, plus de 400.000 Laotiens émigrèrent. Les relations franco-laotiennes établies durant le Protectorat français (1893) et l’engagement de nombreux Laotiens dans les troupes françaises lors du deuxième conflit mondial,

11

décidèrent de la venue de bon nombre de réfugiés en France. Au traumatisme du départ de la terre d’origine s’ajoutent les difficultés sociolinguistiques et la confrontation constantes de valeurs causées par la situation d’implantation au sein d’une nouvelle société dite « d’accueil ». L’exil est alors synonyme de dispersion des familles, d’éclatement des liens sociaux qui sont indispensables au maintien d’un équilibre psychologique et social. Mon intérêt pour ces populations grandissant au fur et à mesure de mes découvertes littéraires sur le sujet et de mes rencontres avec quelques personnes venant d’Asie, le désir de consacrer mes premières enquêtes d’Ethnologie aux populations d’origine asiatique s’imposa. Je suis alors entrée en contact avec une première famille, les B., famille qui m’ouvrit par la suite de nombreuses portes au sein de la communauté de Montpellier. Au cours des sept dernières années1, j’eus l’opportunité de découvrir de nombreuses coutumes, croyances et valeurs laotiennes, de multiplier les rencontres. A de nombreuses reprises, je fus invitée à partager la vie quotidienne de plusieurs familles, ce qui me permit d’entretenir une relation privilégiée. Dès mes premières observations, j’ai constaté que les Laotiens se font un devoir de transmettre, de génération en génération, les gestes et les valeurs de leurs ancêtres. Mais la transposition en contexte français modifie le sens donné initialement aux interdits et obligations qui régissent la vie quotidienne « à la laotienne ». L’interprétation de ces faits varie d’autant plus d’une génération à l’autre. Pour les aînés qui ont connu le pays d’origine, les fêtes et les actes de tous les jours sont l’occasion de raviver le souvenir, de conserver des repères, d’affirmer leur identité. Pour les cadets, pour la
Dès 1997, suivant les cours de deuxième année de DEUG de Sociologie, j’eus l’occasion de prendre mes premiers contacts au sein de la communauté laotienne de Montpellier. Je consacrais alors un rapport d’enquête intitulé L’interprétation symbolique des rêves lao. En 1998, mon T.E.R. (Travail d’Enquête et de Terrain) de Licence d’Ethnologie fut consacré aux nombreuses pratiques lao ayant pour fonction plus ou moins avouée de contrer les actes malveillants des esprits : Rites protecteurs et conjuration du sort chez les Lao, sous la direction du Pr. Danièle Vazeilles, 65 p. Mes recherches de Maîtrise et de D.E.A. d’Ethnologie furent également consacrées à l’étude de la communauté laotienne de Montpellier, comme je l’explique un peu plus loin dans cette introduction.
1

12

plupart nés en France ou arrivés très jeunes, il s’agit plutôt d’une construction identitaire nouvelle, entre deux mondes culturels. Les relations intergénérationnelles au sein de la communauté laotienne de Montpellier sont un sujet de recherche intéressant. Cette communauté est essentiellement composée de Lao2, ethnie très peu étudiée par les ethnologues et anthropologues français. La demande d’études portant sur les populations maghrébines a toujours été plus importante, les « diasporas chinoises », comme on les nomme parfois, ayant longtemps été considérées comme un « modèle d’intégration ». En ce qui concerne les recherches ethnologiques portant sur les migrants, le Laos est le plus souvent délaissé au profit de recherches sur le Vietnam ou le Cambodge. D’où l’intérêt de se pencher sur cette communauté lao dont l’implication culturelle et sociale va grandissant au sein de la société française. Au cours de cette étude, une des principales constatations effectuées sur le terrain a montré qu’un maintien du lien avec le Laos et ses valeurs est effectif et émane d’une volonté des parents, des migrants lao, qui conservent ou se créent par leurs actions culturelles et efforts divers des repères en situation d’exil. La transmission culturelle passe par des adaptations, inévitables au quotidien et que les fêtes et les cérémonies religieuses revêtent des fonctions différentes au sein de la société française. Les interdits ou obligations quotidiennes, les rites de passage sont l’occasion de raviver le souvenir, d’affirmer une identité pour les aînés. Pour les cadets, il s’agit d’une recherche et d’une réaffirmation identitaire. Pour les aînés, le besoin de repères entraîne une réaffirmation identitaire au quotidien. Comme leurs propres parents l’ont fait avant eux, ils considèrent important de transmettre leurs connaissances, des connaissances dont ils usent eux-mêmes pour avancer dans la vie, des connaissances fondatrices de leur identité. L’identité des parents et celle des enfants sont structurées par le changement. La dimension la plus fondamentale de l’identité est cette opération d’élaboration d’un sens qui permet au sujet de se
La plupart de mes informateurs sont issus de l’ethnie lao, ethnie bouddhiste à la tête du pays, représentant un peu plus de la moitié de la population. J’utiliserai souvent le terme « Lao » à la place de « Laotien ». Le thème des différences ethniques laotiennes sera abordé plus longuement dans le Chapitre I.
2

13

reconnaître lui-même au sein des diverses interrogations qui jalonnent la vie. Les jeunes dont les parents se sont exilés en France possèdent donc une double source d’élaboration identitaire et en usent simultanément. Mais cette « double appartenance culturelle » doit cesser d’être vue négativement par certains médias et citoyens français, car ce refus était le signe flagrant d’une peur des rencontres avec autrui. Autrui étant alors ce qui est « trop différent », ce qui, par conséquent, représente un danger pour soi. Toute identité se construit pourtant dans ce jeu à la fois de différenciation et d’identification. La double transmission culturelle aiguise le sens critique de ces jeunes gens. La remise en cause des traditions des parents paraît être un fait saillant. Mais, les cadets jugent également la société française à travers les principales valeurs lao qui reposent sur la recherche d’une harmonie constante dans les relations sociales. Parler des enfants issus de l’immigration, c’est aussi parler de leurs parents. C’est pour cette raison qu’il a été important de mener les recherches et réflexions sur ces deux générations, sans pour autant se limiter à ne démontrer que les différences qui sont par ailleurs observables au sein de tout type de relations intergénérationnelles. J’ai rencontré des informateurs des deux générations, en vue de réaliser un important recueil de récits de vie, mêlant parents et enfants de mêmes familles, afin de constituer un véritable témoignage de leur vécu. J’ai poursuivi mon observation participante, complété mes connaissances des manifestations festives organisées à Montpellier durant plusieurs années. En droite ligne avec Melville J. Herskovits, et en France Roger Bastide, on doit rappeler que toute transplantation culturelle oblige à une adaptation réciproque du groupe minoritaire et de la société globale, de la communauté laotienne comme de la société française. La culture lao en contexte français est loin d’être hermétique à ce qui l’entoure. Nous devons garder à l’esprit que c’est en France que ces jeunes gens vivent désormais et que la marque du pays d’accueil est également profondément imprimée dans leurs gestes et leurs paroles. La langue parlée dans la rue et à l’école, comme l’enseignement, les mœurs et les médias, sont les éléments que j’ai tenus à aborder puisqu’ils forgent les facettes de l’identité complexe de ces enfants.

14

Les jeunes se trouvent certes dans une position transitoire, intermédiaire, inconfortable. Mais cette position est surtout difficilement compréhensible pour leurs parents qui, nostalgiques de leur pays, se referment sur une identité unidimensionnelle qui ne leur permet pas toujours d’être en contact constant avec la société d’accueil. Situation de repli sur soi que l’on peut d’ailleurs observer chez d’autres sujets appartenant à un groupe bien délimité. Au sein de cet ouvrage, j’ai essayé de « décortiquer » cette construction culturelle, pour qu’il soit enfin reconnu que la double influence culturelle des enfants de migrants n’est pas impossible ni néfaste. Dans le prolongement de mes recherches précédentes sur la construction identitaire complexe de ces jeunes gens, j’entends donc mieux comprendre et présenter les interactions entre ces deux cultures, française et laotienne, ainsi que la gestion de cette rencontre par les migrants et leurs enfants. La problématique générale de ce travail part de l’étude du double processus de différenciation et d’identification commun à l’identité des parents et des enfants d’origine lao. En étudiant de différents domaines (tels la construction de la pagode lao de Montpellier et l’importance du multimédia au sein des foyers d’origine lao) et en approfondissant les thèmes incontournables (aspects religieux, rôle des femmes, hiérarchie familiale...), j’étudie l’hypothèse suivante : la recomposition identitaire serait déclenchée par la rencontre des deux cultures, mais elle serait une réelle production des enfants de migrants lao. Un choix identitaire serait donc possible pour les enfants, mais ce ne serait pas le cas pour leurs parents. Afin de traiter ce sujet, j’ai employé principalement deux méthodes complémentaires d’enquête de terrain. L’observation participante poussée des fêtes et cérémonies religieuses ainsi que des gestes quotidiens fut possible grâce à des rencontres répétées sur la longue durée dans le cadre privé de plusieurs familles. L’exploitation des nombreux entretiens a été complétée par l’apport d’ethnobiographies témoignant du vécu, de l’histoire de ces migrants. Les recherches bibliographiques multidisciplinaires ont permis également de guider mes investigations, de comprendre et d’analyser, de façon plus nuancée, les faits observés.

15

C’est donc à travers l’exemple des habitants d’origine lao de Montpellier et sa région que j’entends expliquer ce processus de recomposition identitaire à l’œuvre chez les enfants de migrants lao. Pour cela, j’ai choisi de partager cette étude en trois temps regroupant plusieurs thèmes essentiels. La première partie de ce travail de recherche sera consacrée logiquement à sa présentation globale. Le premier chapitre sera consacré à une brève présentation du Laos, l’histoire et la culture de ce pays. Je débuterai cette étude par la présentation de la communauté lao de Montpellier. Le pays d’origine étant au centre de cette étude, je m’attacherai ensuite à en décrire le cadre historique et culturel. Ces précisions sur le Laos et sur l’exil d’une partie de la population laotienne sont essentielles afin de comprendre les liens tissés existant entre les membres de la communauté, afin de connaître également les aspects principaux de cette société. Pour tout migrant, il existe une double opposition : une opposition spatiale et temporelle, entre « là-bas/ici » et entre « avant/maintenant ». L’idéalisation du pays d’origine est parfois excessive, ne tenant pas compte de la réalité du temps écoulé depuis le départ, depuis les années heureuses de leur enfance. L’illusion d’un retour définitif est sans cesse réactivée par les parents. Mais des conditions et des obstacles parasitent ce rêve. Le remède au mal du pays est de croire à la réversibilité de l’exil. L’expatriation, même si c’est souvent un recommencement, une chance saisie avec réflexion, c’est aussi un arrachement à une terre, à une famille, à un corps social et culturel. Il ne faut pas perdre de vue que l’immigré est également émigré ! Le premier but d’un retour ponctuel au pays pour les aînés d’origine asiatique est de renouer les liens familiaux, pour effacer un sentiment de culpabilité traîné avec eux depuis leur départ. Pour les jeunes nés en France, l’objectif est tout autre : ils souhaitent connaître la situation du pays, ils voient dans ce type de démarche une opportunité de retrouver leurs racines. Ceux qui retournent sur « la terre de tous les fantasmes » ont deux types de réaction : émerveillement et/ou déception, qu’ils soient vieux ou jeunes, ce sont toujours des retrouvailles éprouvantes. Mais de nombreux obstacles retardent le retour, surtout celui que l’on voudrait définitif. Ce sont ces contradictions, rêves et difficultés d’envisager l’avenir qui

16

constitueront ce deuxième chapitre intitulé « Entre France d’aujourd’hui et Laos d’hier. Mythe du retour », basé essentiellement sur les récits de voyage des aînés. La transmission culturelle est au cœur de cette étude et spécialement de cette deuxième partie. Comment les parents lao parviennent-ils à transmettre les coutumes, croyances et valeurs ? J’aborderai dans un premier temps la hiérarchisation des rapports familiaux et sociaux au sein des rituels et règles de bienséances dans la vie quotidienne au sein d’un troisième chapitre qui fera une mise au point intitulé « Hiérarchie familiale et conservation du “piep” ». Une étude des dénominations employées, aussi bien en français qu’en laotien, permettra une meilleure approche des liens créés ou recréés en exil. Cette étude apporte également des éléments de compréhension sur la place occupée par les ancêtres et le pays d’origine dans la vie quotidienne des jeunes gens. Les manifestations festives organisées par la communauté permettent l’ébauche d’un pont, d’une passerelle culturelle entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Le rôle des aînés en général et des mouvements associatifs en particulier, dans l’organisation de ces fêtes, témoigne du besoin des parents immigrés de se souvenir et d’avoir des repères communs. Il est indispensable d’établir au sein du chapitre IV une description de certains rituels et des lieux de culte usuels. Un aperçu du bouddhisme en général et du bouddhisme laotien en particulier est ici donné à travers l’observation et l’analyse des principales cérémonies d’origine animiste et les fêtes bouddhistes de la communauté lao de Montpellier. Le chapitre V aborde ensuite le projet de construction de la pagode lao de Montpellier. Pour mieux comprendre l’importance que revêt cet événement, cette construction d’un futur Centre Culturel Lao destinée à la communauté lao de Montpellier, une première européenne, plusieurs thèmes seront abordés en profondeur : l’architecture des temples au Laos, leurs fonctions originelles et actuelles. Ce développement consacré aux « croyances au quotidien » permettra de voir comment le bouddhisme et l’animisme laotiens des parents trouvent leur place au sein des idées républicaines et laïques inculquées par l’école française à leurs enfants.

17

La troisième partie, « Culture française et culture laotienne : un enrichissement ou un défi ? », traite toujours de la mise en contact de la culture lao et de la culture française, et plus particulièrement de l’impact que produit le système de valeurs français sur la tentative de transmission culturelle lao, et non pas l’inverse, comme cela était le cas dans la partie précédente (consacrée essentiellement à la « reproduction » des rituels laotiens en France). Il s’agit ici de voir dans quels domaines la culture française s’avère plutôt prédominante. Dans le chapitre VI, « Transmission orale, langue lao et outils multimédias », je montrerai que c’est au contact de la langue, de la culture française dans son ensemble, que les jeunes sont amenés à progressivement remettre en question les acquis transmis par leurs parents. Contrairement à l’idée reçue qui veut que les populations asiatiques réussissent à préserver parfaitement leur langue, la pression d’intégration est telle que la perte progressive de la langue s’avère inévitable. Or, c’est dans la langue que la différenciation entre parents et enfants est la plus marquée. Les parents et les enfants partagent un même univers culturel, mais les parents en ont connu un autre lorsqu’ils étaient eux-mêmes enfants. En pays d’accueil, le champ d’application de la langue laotienne est très restreint. Pour les jeunes, est-ce réellement un bilinguisme qui s’impose ? Dans la situation de choix dans laquelle se retrouvent les enfants de réfugiés lao entre l’insertion totale dans la société d’accueil et la loyauté envers la famille, l’école pousse les jeunes à opter massivement pour la première solution. Selon moi, sans aller jusqu’à évoquer les excessifs « conflit » et « perte d’identité », il faut admettre que la conciliation de deux influences culturelles ne coule pas de source. Ces jeunes sont donc condamnés à réussir. Mais ce n’est pas toujours le cas. Les stratégies scolaires et familiales d’éducation seront étudiées dans cette partie à travers divers témoignages d’enfants et de parents. Au sein de ce même chapitre où est mis en exergue la « rencontre » des deux cultures, française et laotienne, la description des lieux d’habitation et les habitudes de vie des familles rencontrées donne l’occasion de démontrer la grande place occupée par le monde du multimédia dans l’éducation familiale, dans la transmission de la culture lao aux cadets, et dans le maintien du lien avec la famille restée au Laos pour les aînés (« transmission orale » et

18

« transmission médiatique »)... J’ai pu observer la place capitale qu’occupe le multimédia dans plusieurs foyers. A travers la télévision satellite, la diffusion de cassettes vidéos (en langue lao ou thaïlandaise) et les sites Internet consacrés au pays d’origine, les enfants de migrants lao ont accès à des sources d’informations inépuisables et diverses. Il sera donc intéressant de voir comment ces jeunes gens conçoivent et usent de ces moyens de connaître, d’apprendre et de comprendre le pays de leurs parents, les coutumes de leurs ancêtres. Il s’agit donc de montrer au sein de ce sixième chapitre dans quelles mesures les moyens multimédias et l’école permettent la transmission des cultures laotienne et française. Le chapitre VII sera consacré au rôle actif des femmes dans la transmission culturelle de génération en génération. Le rôle des femmes dans la transmission des connaissances et des rituels est un point important qui méritera une longue analyse puisque les femmes sont les gardiennes des savoirs traditionnels lao. Le domaine culinaire, qui est aussi leur domaine de prédilection, fera l’objet d’une approche comparative entre les manières de faire d’« ici » et de « là-bas », d’après les récits recueillis et mes observations. Le thème de la danse traditionnelle lao sera également évoqué, au travers duquel nous verrons se dessiner les diverses relations créées entre femmes, entres générations de femmes. Au sujet de « la rencontre de deux mondes », j’aborderai également sa forme la plus poussée et la plus intime : le mariage de couples mixtes. A partir des entretiens menés auprès de plusieurs couples où l’homme est d’origine européenne et la femme d’origine lao, et vice versa, j’essaierai au sein du huitième chapitre de décrire comment sont conciliés les désirs des deux familles sur le plan social et religieux, comment ces couples sont perçus par le groupe. J’évoquerai aussi quelles sont les difficultés et les bonheurs vécus par les couples mixtes et leurs enfants métis. J’étudierai également les changements remarqués d’une génération à l’autre au sein des couples dits « mixtes ». Tout au long de ce récit, à travers ces trois parties, j’aborderai les thèmes transversaux. Les Lao font face à de nouvelles normes, aux difficultés économiques ou administratives. Les représentations

19

idylliques que les migrants avaient de la France, de l’Occident en général, s’évanouissent au fur et à mesure qu’ils conçoivent l’effort d’adaptation qui doit être réalisé. Une négociation permanente s’amorce alors entre les traits culturels laotiens et la réinterprétation qui en est faite au contact d’un nouveau mode de vie, d’un nouveau mode de voir. Des études précédentes ont souligné que les populations d’origine asiatique ne sont pas la cible privilégiée des attitudes et propos racistes. J’aborderai néanmoins ce thème du regard d’autrui et de la xénophobie. Plusieurs auteurs parlent de « visibilité restreinte » en ce qui concerne les immigrés asiatiques. Les Laotiens sont souvent assimilés, à tort, aux populations d’origine chinoise, ce qui, dans un sens, leur donne une représentation laudative. Quand on parle des Asiatiques du Sud-Est, c’est avec compassion, car on évoque souvent la souffrance de la guerre, de l’exil. Pourtant, l’isolement social qu’on leur attribue positivement se retourne parfois contre eux. L’imagination allant bon train, leur comportement réservé est associé à une image romantique pour certains, ou est conçu parfois, pour d’autres, comme une attitude mystérieuse qui cache « forcément » des activités troubles. Globalement ces regards d’autrui sont ressentis comme pesants par les jeunes. L’ambiguïté des regards est double : les parents attendent d’eux réussite sociale et respect des canons lao ; la société globale d’accueil est attirée au premier abord par leur exotisme (arts, cuisine), mais se révèle méfiante à cause, justement, de cette différence culturelle. Perçue plus ou moins fortement, la différence est un constat. La société d’accueil, ainsi que les enfants de migrants lao, en ont conscience mais cela reste un sujet délicat, que l’on ne peut pourtant pas ignorer tout au long de cette recherche. Les « enjeux identitaires » se dessinent à travers tous les domaines de la vie des enfants de migrants lao. Je parlerai des attentes des divers « bords » : les attentes de leurs parents, de la communauté, et de la société. Les opinions et exigences de chacun divergent mais seraient finalement conciliables par un jeu subtil d’adaptations. J’essaierai de comprendre comment les enjeux personnels peuvent être alliés sans trop de heurts aux enjeux familiaux-communautaires. Je montrerai donc qu’il existe toujours un

20

travail constant des parents et de la communauté toute entière pour offrir à leurs enfants le maximum de repères dans lesquels ces derniers « piochent » et établissent leur propre identité, à la fois française et laotienne...

Cet ouvrage permettra, je l’espère, de mieux comprendre les nouvelles manières de vivre et les mécanismes mis en œuvre lors de rencontres entre sociétés humaines, aussi différentes soient elles considérées a priori...

21

- Première Partie LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE, LES MIGRANTS LAO ET LE PAYS D’ORIGINE

Au sein de cette première partie, je vais tenter d’ébaucher une présentation globale de cette étude portant sur la transmission culturelle élaborée par les migrants lao de Montpellier. Le premier chapitre portera sur ma rencontre avec les membres de la communauté lao et quel fut leur parcours jusqu’à aujourd’hui. L’idéalisation de la terre natale par les parents lao en situation d’exil est ensuite l’objet du second chapitre.

Chapitre I La communauté lao de Montpellier. Histoire et Rencontre

Le Laos, pays enclavé dans les terres, pris « au piège » entre trois puissants voisins (la Chine, le Vietnam et la Thaïlande), pays aux influences multiples et aux nombreuses invasions, est une contrée encore mal connue aussi bien des occidentaux que des réfugiés lao eux-mêmes. Néanmoins, l’histoire, le passé, les souvenirs du pays de leurs ancêtres sont souvent au centre des conversations entre les deux générations de réfugiés en France. C’est également la base de l’éducation des enfants, le fondement de la transmission culturelle en elle-même. On ne peut échapper à la pluralité des origines qui constitue les habitudes des Lao, même dans le cadre français, tant au niveau des parlers différents, des coutumes alimentaires variées, des rituels religieux bouddhistes ou « païens », qu’au niveau de la hiérarchie sociale marquée à divers degrés. Ces différences sociales ou ethniques sont parfois remarquées et soulignées par les membres de la communauté eux-mêmes. Des enjeux sont alors mis à jour, et ces quelques précisions culturelles somme toute assez sommaires permettent de mieux comprendre la place occupée par chaque informateur au sein de la communauté montpelliéraine. Les chercheurs tentent de donner un sens aux événements, à tout milieu humain, qui constitue le cadre de vie des sociétés : les rites religieux, le milieu naturel, l’alimentation, des habitats, les structures hiérarchiques, etc. Tout ceci se découvre à travers l’histoire d’un pays, d’un peuple, d’une culture.

25

C’est pour ces différentes raisons que je vais m’attacher à décrire, à travers ce chapitre, le cadre historique et culturel du pays d’origine des Lao de Montpellier, en abordant les permanences et les ruptures qui le secouèrent ces dernières décennies et qui poussèrent beaucoup de Laotiens à quitter la terre de leurs ancêtres. Ainsi, dans un premier temps, je commencerai par traiter de ma rencontre avec la communauté lao de Montpellier, puis j’aborderai rapidement les influences culturelles et la diversité ethnique qui constituent la culture laotienne, ensuite j’établirai un tableau succinct de l’histoire laotienne, avant d’étudier plus précisément l’exil des Lao.

1/ Rencontres avec les Lao de Montpellier
- Lors du discours d’inauguration de l’exposition consacrée au futur temple bouddhiste lao de Montpellier, le Centre Culturel Lao (CCL), le président de l’association à l’origine de ce projet, l’Association Lao du Languedoc-Roussillon, évoqua en ces termes le lien désormais solide qui rapproche désormais Montpellier et les Lao :
« La communauté lao a été très touchée par l’accueil réservé par les habitants de Montpellier. L’intégration de la communauté lao s’est passée de manière satisfaisante. Lors des représentations, telle le Boun Pimay, il y a trois ou quatre fois plus de Français que de Lao, est c’est une bonne chose. La plupart des mariages aujourd’hui sont mixtes. Nous, enfants adoptifs [de Montpellier], nous remercions les Montpelliérains. » (M. Saignavongsa, quarantaine, octobre 2002).

En quelques mots, essayons de visualiser cette cité. La ville de Montpellier, ensoleillée et estudiantine, a eu comme maire Georges Frêche (PS) depuis 1977. Aux dernières élections régionales du 28 mars 2004, il a été élu président de la région Languedoc-Roussillon et dû céder son siège de maire à Hélène Mandroux-Colas qui occupait jusqu’alors le poste de première adjointe. G. Frêche a toujours veillé à ce que toutes les communautés de sa ville aient un ou plusieurs représentants dans son conseil municipal tout en se refusant une

26

propension au communautarisme (comme il le précisait lui-même dans les colonnes du Le Nouvel Observateur, 19 juin 2003), et cette optique semble vouloir être maintenue. L’agglomération de Montpellier compte près de 420 000 habitants pour une superficie totale de 54 000 ha. La ville de Montpellier abrite en elle-même environ 240 000 âmes mais les 38 communes environnantes faisant partie de la désormais grosse « agglo », l’agglomération, l’aire urbaine de Montpellier connaît alors un fort taux de croissance démographique. (Site officiel de l’agglomération : www.montpellier-agglo.com).
« En moyenne la part des étrangers dans la population est de 5,9 %, celle des français par acquisition est de 6,6 %. Cette dernière a beaucoup augmenté en neuf ans. Le département de l’Hérault est le premier de la région pour la présentation des Marocains (20 400 sur 52 600 étrangers), suivent les Espagnols (8 100), qui étaient au premier rang en 1982, mais une grande partie d’entre eux ont été naturalisés. Les algériens sont un peu moins de 5 000. Un étranger sur trois est un ressortissant de l’Union Européenne. » (INSEE L-R, septembre 2000 : 4).

Entre 1990 et 1999, la commune de Montpellier a accueilli 1 900 habitants de plus par an3. Dans la capitale régionale, le nombre moyen de personnes par ménage est passé de 2,15 en 1990 à 1,93 en 1999. Cette baisse s’inscrit dans une tendance générale observée dans toute la France (INSEE L-R, février 2000 : 1).
« [A Montpellier, le] taux d’accroissement démographique est de 0,9 % l’an, contre 0,7 % au cours de la précédente période intercensitaire. Avec un tel taux, Montpellier se situe au troisième rang des villes de plus de 200 000 habitants, après Nantes et Toulouse. Comparé à celui de l’aire urbaine le rapport du solde naturel au solde migratoire est inversé ; le solde naturel participe pour plus de deux tiers au développement démographique de la ville. » (INSEE, février 2000 : 2).

3

« L’agglomération comptait 420 000 habitants au 1er janvier 2002. Elle a enregistré la plus forte progression démographique urbaine entre 1990 et 1999 avec un taux de croissance de 8,4 % contre 2,6 % pour la moyenne des 15 plus grandes agglomérations de France. Sa superficie s’étend sur 53 559 hectares soit, environ, 9 % du département de l’Hérault. » (online : www.montpellier-agglo.com).

27

De grands ensembles, comme la Paillade4, groupement d’HLM situé au Nord de la ville, abritent une population jeune et ont été retenus comme zones sensibles pour la politique de la ville. La majorité de mes informateurs d’origine modeste vivent dans ce quartier à la réputation houleuse. Les ménages les plus nombreux en moyenne résident justement à la Paillade et au Petit Bard (autre quartier « chaud » où les familles immigrées se sont retrouvées peu à peu, au fil des années, mais où peu de Laotiens résident). La Paillade est le premier quartier par moyenne de personnes par logement : 2,79 personnes par foyer. - Les Lao immigrés se réunissent lors de fêtes et activités organisées par les associations créées par leurs compatriotes. Les associations culturelle lao sont au nombre de deux pour l’agglomération de Montpellier. La création d’associations en terre d’exil émane, la plupart du temps, d’une volonté de regroupement, d’entraide, permettant aux nouveaux arrivants de se repérer, d’être encadrés. Par la suite le maintien de ce genre de regroupement marque l’investissement communautaire, une volonté de transmission culturelle. Ce sont généralement des associations suivant la loi de 1901, les règles de fonctionnement en sont démocratiques. L’Association Lao du Languedoc-Roussillon, appelée plus couramment « l’association » ou, par ses initiales, « l’ALLR », fut créée en 1992 par M. Bounhéng Saignavongsa, économiste et intellectuel, réélu président à chaque suffrage annuel depuis 12 ans. Il est le personnage incontournable lorsque l’on évoque les multiples actions en faveur du développement culturel, religieux et social de la communauté lao de Montpellier. L’ALLR occupe une place notable dans le paysage associatif et culturel de Montpellier et ses environs. Les nombreux articles publiés par les quotidiens régionaux témoignent de l’intérêt porté à ces fêtes ou cérémonies religieuses, certes rares
Chiffres de La Paillade : 13 133 habitants en 1999 (2ème quartier le plus peuplé de la ville), densité 4 806 hab/km² (moyenne de la ville : 2 192 hab/km²). 5 038 logements, baisse de –0,2 % de 90 à 99 (augmentation de 8,9 % pour l’ensemble de la ville sur la même période). Premier quartier de la ville par moyenne de personnes par logement : 2,79 personne par foyer (Montpellier dans sa globalité : 1,93 ; unité urbaine : 2,04). (INSEE, 2000 : 5).
4

28

et parsemées sur l’année, mais qui réunissent toutefois entre 80 et 800 convives aux origines sociales et ethniques diverses. Les associations culturelles et cultuelles d’autres communautés d’origine asiatique, cambodgienne ou vietnamienne, semblent se faire plus discrètes, moins médiatisées ou médiatiques. Ce « succès » est voulu et recherché par le président-fondateur de l’ALLR, M. Saignavongsa. Homme aux opinions et aux actions parfois controversées, il reste très populaire car très humble, et semble représenter pour beaucoup une sorte de guide. En effet, si un problème d’ordre administratif, professionnel ou scolaire survient, c’est à lui que l’on fait appel.
« Il est bon pour nous. S’il n’était pas là, je sais pas comment on ferait parfois… Il ne fait pas ça pour l’argent comme d’autres, il pense à nous… » (Laure, 15 ans, 1999).

Les discours se veulent élogieux et expriment la gratitude de ceux qui connurent de nombreuses épreuves et trouvèrent de l’aide auprès de M. Saignavongsa qui parle couramment le français et connaît bien les rouages des institutions françaises. « M. le Président », comme la jeune génération préfère le nommer affirmant ainsi son statut de meneur et de représentant légal, a fait ses études de droit et d’économie en France, à Montpellier même. Après ses études, il choisit de « construire » sa vie en France. Il est désormais conseiller consultatif de la Caisse d’Epargne du Languedoc-Roussillon auprès de la Mairie de Montpellier. M. Saignavongsa, sollicité par certains membres de la communauté, décida de créer l’Association Lao du Languedoc-Roussillon en 1992.
« On a décidé ensemble qu’une association était nécessaire pour faire vivre la communauté […]. Nous avons actuellement plus de 250 membres, avec plus de 50 Français de souche. Ceci est important car cela prouve que nous sommes acceptés, adoptés. Puisque les Français sont venus nous voir pour nous dire qu’ils voulaient participer, aider notre association, c’est encourageant. C’est un afflux d’amis français qui représente toute une catégorie de classes sociales. […] Donc je pense que nous avons un soutien autour de nous. Certains nous disent qu’ils sont intéressés par notre culture. Nous sommes touchés, ces encouragements, c’est vraiment, pour nous, quelque chose d’inestimable. Nous sommes

29

vraiment soutenus. Ce n’est pas le cas de toutes les communautés. […] Il est important qu’une communauté entière apporte son soutien. Parce qu’une association ne peut avancer, accomplir ses missions que lorsqu’elle a le soutien actif de ses membres […]. C’est comme le Nouvel An laotien, ça mobilise, chaque années, au moins cinquante personnes. […] Donc je pense que beaucoup de gens pensent que notre association va dans la bonne direction, puisque eux acceptent de faire ce sacrifice pour venir apporter un plus aux actions, aux activités surtout, de l’association… » (M. Saignavongsa, 1999).

Le but principal de l’association est par conséquent d’établir un lien entre Français et Laotiens. Et ceci est directement en rapport avec ce désir de transmettre un minimum de traditions d’une génération à l’autre tout en ne perdant pas de vue que le cadre français est radicalement différent du contexte laotien. Différent dans le mode de vie, certes. Mais l’appréhension même du pays d’origine et du pays d’accueil change également d’une génération à l’autre, comme l’explique M. Saignavongsa :
« Je pense que pour nous, les donneurs [de la première génération], enseigner et transmettre, ce n’est pas le plus important. Le plus important c’est la personne qui reçoit […]. Est-ce que ces personnes [de la deuxième génération] arrivent à s’adapter à la situation ? Beaucoup d’enfants sont nés ici, ont grandi ici. Un enfant de cinq ans qui arrive en France, pour lui, ce qui le marque c’est ici, bien sûr, pas les cinq ans passés là-bas. D’autant plus que l’environnement est très important. Environnement social, l’école, les copains, la société […]. C’est ça le problème. Pour les enfants, c’est le contraire de leurs parents. Le problème est inversé. Les parents ont des problèmes pour s’adapter ici, que ce soit au point de vue climatique, alimentaire. Quand vous arrivez ici, vous ne trouvez pas tout ce dont vous avez besoin… Et aussi le social. Quand vous arrivez dans un pays que vous ne connaissez pas, dans un pays dont vous ne parlez pas la langue… C’est dur. C’est dur pour s’adapter, pour comprendre, pour se faire comprendre. Maintenant, les enfants, pourquoi je dis que c’est le contraire… C’est difficile de leur apprendre à parler notre langue. Parce qu’ils passent plus de temps à l’école qu’à la maison. […] Deuxièmement parce que nous avons notre tradition. Que ce soit les danses, la cérémonie du baci… Tout un tas de problèmes comme ça. Le langage, le social, le bouddhisme… Les enfants sont comme des Français. Le problème est l’inverse de celui des parents car si eux vont au Laos, ils vont se comporter comme des Français. Ils vont

30

commettre des actes impolis pour les Laotiens. […] Chez nous la hiérarchie sociale est assez poussée. Ici, au contraire, on pousse les enfants à réagir, à répliquer. Parce que la vie est dure, il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds ! (M. Saigavongsa, 1999).

L’ADRELAO (Association des Réfugiés Lao) fut créée en 1979 et M. Thao en est le président depuis le début de 1990. C’est M. Saignavongsa qui fut également à l’origine de cette association. Il fonda tout d’abord l’ADRELAO (Association des Résidents Lao) au niveau départemental en 1979, afin de venir en aide aux réfugiés lao. Au bout de quelques années, il préféra se retirer alors que l’association était reconnue et possédait une certaine crédibilité. Selon lui, il avait accompli sa mission et devait passer à autre chose. Cette association existe donc toujours mais elle ne connaît qu’un succès modéré auprès de la communauté de Montpellier. Les activités de l’ADRELAO différent de celles proposées par l’ALLR. En effet, contrairement aux discours habituels entendus, l’ADRELAO ne souhaite pas faire de la transmission culturelle intergénérationnelle et la rencontre interculturelle leurs buts essentiels. Les objectifs affichés par cette association sont résolument tournés vers le Laos, comme le souligne très souvent M. Bounkhop Sourintha, vice-président de l’ADRELAO, principal responsable des activités menées par l’association (M. Inpone Thao, président en titre, a délégué beaucoup de ses responsabilités à son ami, plus jeune, M. Sourintha) :
« Nous voulons avant tout créer un pont entre la communauté laotienne en France et le Laos. Nous laissons l’aspect rituel et le créneau traditionnel à d’autres. C’est important aussi, mais nous ne basons pas notre activité sur cela. Cela fait sept ans que nous n’avons pas organisé de fête comme le Boun Pimay [Nouvel An laotien] ! [...] Nous nous concentrons sur le pays. Nous sommes liés à Santé France-Laos et nous agissons avec la collaboration de nombreux médecins. Par exemple, un groupe de collégiens français accompagnés de leurs parents sont partis au Laos il y a de cela trois ans. Notre action a permis l’ouverture d’une école de province au Laos. Ainsi, trois écoles ont été créées. Il est essentiel d’apporter notre savoir-faire aux Laotiens du Laos. Ici, les Laotiens sont désormais autonomes et indépendants. Ils n’ont plus besoin d’une structure qui les soutienne comme à leur arrivée en France. Dans les années 80, c’était

31

compréhensible, mais désormais, nous devons être réalistes. Nous étions des réfugiés, aujourd’hui, c’est différent. [...] L’essentiel est que, psychologiquement, c’est nécessaire de maintenir le lien avec les Laotiens du Laos. Nous sommes arrivés ici avec une “marque de fabrique”, et elle ne nous quittera pas. On peut couper les branches d’un arbre, mais jamais les racines ne doivent être tranchées. Sans elles, il n’y a plus de vie. C’est pour cette raison qu’il est important de conserver un cordon ombilical entre tous les Laotiens. Renouer des voies de contact est notre but principal. Il faut être ancrés dans le présent et voir plus loin. [...] Baliser un chemin possible pour nos enfants est essentiel. C’est une question cruciale. S’ils veulent aller au Laos, ils doivent pouvoir le faire, grâce à nous. Ce n’est pas une obligation. Nous jalonnons un itinéraire de choix pour leur avenir. Si on ne leur propose pas de marcher dans nos pas, c’est à ce moment-là que le contact se perd, que les racines se perdent. [...] Reproduire un rituel, pour reproduire un rituel, cela n’a pas de sens. Nous préférons nous tourner vers des activités au long terme. » (M. Sourintha, Montpellier, 2004).

L’ADRELAO récolte des fonds afin de développer les services médicaux au sein des hôpitaux et permettre la création de nouvelles écoles. L’association Santé France-Laos, citée par M. Sourintha et à laquelle est liée l’ADRELAO, est une association humanitaire dont la volonté première est d’apporter une aide médicale et paramédicale aux hôpitaux laotiens. Elle fut créée en 1998 (en Arles, 013) et réunit 300 médecins bénévoles afin de développer la formation du personnel soignant au Laos, fournir du matériel médical et des médicaments, favoriser le dépistage des malformations cardiaques. L’enseignement fait également partie de leurs prérogatives, tout comme l’ADRELAO. Quelques rituels, tels que les baci (ou soukhouane, le rappel des âmes que j’évoquerai plus loin) sont néanmoins rapidement célébrés et expliqués à l’assistance et aux enfants lors des expositions ou conférences proposées par l’association. Au cours de ce récit, lorsque j’aborderai les descriptions et explications de cérémonies communautaires, il s’agira donc essentiellement de célébrations organisées par l’association citée précédemment, l’Association Lao du Languedoc-Roussillon, dont les activités culturelles cherchent à offrir aux Laotiens de Montpellier (et ses environs) un suivi assidu des cérémonies traditionnelles laotiennes.

32

- Dans un premier temps, les associations de ce type cherchent surtout à améliorer la situation de leurs compatriotes nouvellement arrivés. Elles jouent un rôle capital dans l’aide à l’accueil des réfugiés. Les Laotiens étaient surtout regroupés dans les grands centres urbains comme Rennes, Lyon, Metz et Montpellier. La création de mouvements associatifs fut ainsi favorisée5.
« Le développement de la vie associative répond à des besoins très différents, mais partout se manifeste le souci de ne pas laisser dépérir des liens sociaux et de mieux maîtriser son sort. » (Verbundt6, 1989 : 161).

Ce type d’association a pour principale préoccupation de guider les familles dans leurs démarches de régularisation, de recherche de logement et d’emploi. Les comités de soutien aux réfugiés apparaissent relativement tôt, mais le mouvement associatif connaît un réel essor dans le début des années 80, après l’arrivée d’une deuxième vague de réfugiés laotiens. Au traumatisme du départ s’ajoute la barrière linguistique qui met en échec toute tentative de communication dès leur accueil dans les centres d’hébergement provisoire… Une fois dirigés vers les villes où réside déjà de la parenté, les Lao trouvent un réseau d’entraide familiale et amicale. Ainsi, Maypa m’a expliqué quel a été le parcours de sa mère et des ses sœurs quand elles sont arrivées en France. Elle évoque alors l’aide familiale :
« Après Paris, on est allées à Perpignan. A Argelès-sur-Mer, il y avait un camp de réfugiés, tu sais, exprès pour les réfugiés [en fait un camp d’hébergement provisoire]. C’est là-bas que ma mère a connu la mère de Tem, son amie khamou, celle qui a beaucoup d’enfants... C’est là-bas qu’on les a rencontrés. On était à Argelès-sur-Mer. Ma mère m’a dit que les enfants allaient à l’école là-bas, qu’il y avait une école exprès. Les parents allaient travailler, je sais pas en fait ce qu’ils faisaient… J’étais séparée de mes parents, j’étais avec ma sœur, et je pleurais. J’étais entourée d’étrangers sûrement, je pleurais, je voulais ma mère. Je pleurais tellement en classe qu’ils m’ont prise au bureau de la directrice [rires]. J’étais isolée des autres élèves, ce qui m’a fait encore plus pleurer. Et, ma sœur avait vu que j’étais
Il existe aujourd’hui plus de deux cents associations lao en France. Gilles Verbundt est sociologue. Il a publié, entre autres, L’intégration par l’autonomie, chez L’Harmattan en 1980.
6 5

33

dans le bureau et elle pleurait aussi parce qu’elle avait peur qu’on me fasse du mal. Mes parents ont dû venir nous chercher. Enfin, ça c’est une petite anecdote. Une petite parenthèse. [...] Il y avait de la famille de mon père qui était arrivée avant nous. Ils se sont installés à Montpellier. Le premier à être arrivé ici c’était le grand-père, comme on dit, un ancien. Lui, c’était le premier, et par son intermédiaire il a fait venir tout le monde ! Nous, avec la famille de Milavanh, on était les derniers. Je crois qu’on était à Argelès-sur-Mer quand la famille de ma cousine nous a quittés. Ils sont venus à Montpellier. D’abord, nous avons quitté Argelès et on est allés chez un homme qui avait une propriété. On vivait avec lui, mais lui il avait sa propre maison. Là, par contre, j’ai quelques souvenirs. Il y avait une grande maison. Je me souviens : mon père il s’occupait du jardin. Je ne sais pas si on habitait dans une vraie maison… On était dans une caravane, je crois. On n’a pas vécu longtemps avec ce monsieur. Mon autre oncle est venu nous chercher pour vivre à Montpellier. La famille de Milavanh était déjà bien installée. Comme on n’avait pas d’appartement, on vivait dans leur appartement. Il y avait deux familles dans la maison ! La famille de Milavanh, et la mienne. Je sais pas combien de temps on est restés là tous ensemble. Puis, on a trouvé l’appartement audessus dans la même tour [HLM], au dixième. Et on s’est installés au dixième. Et après, on a changé de tour et on est venu ici [toujours dans le quartier de la Paillade]. » (Maypa, 19 ans, 1999).

Au Laos déjà, les Lao entretenaient des relations interfamiliales et inter-villageoises, les amenant à beaucoup se déplacer. Cette mobilité et cette conception de société solidaire se sont renforcées dans l’exil. En France, les associations servent un peu de « service social », où les Lao les plus instruits et maîtrisant parfaitement la langue française (certains ont suivi des études supérieures en France et ont décidé de rester après le changement de régime politique au Laos) remplissent les papiers administratifs, effectuent les démarches auprès des services voulus. Les lettrés occupent déjà un rôle social capital dans les pays asiatiques. En France, au bout de quelques temps, les dirigeants de ces mouvements entretiennent des relations de confiance avec des employeurs, administrateurs et responsables locaux (amis de faculté ou associés d’entreprises) qui favorisent l’embauche de leurs compatriotes. Parfois rassemblés dans un même quartier HLM, les enfants de différentes familles s’amusent à décrire leur mode de vie

34

comme se rapprochant de celui d’un « clan » (clan désignant seulement ici une idée de regroupement et de microcosme) :
« La famille K., ça formait un clan au début ! Quand on est arrivés à Montpellier, on avait quatre appartements dans la même tour [d’immeuble du quartier de la Paillade]. Tu te souviens pas, tu étais trop petite ! [dit-elle à sa cousine qui écoute attentivement]. Nous, on était au 4ème [étage], Grégory, enfin, ses parents car il était pas né, étaient au 2ème, il y avait Tonton Gillou au 11ème et on montait voir les parents de Sandra au 13ème ! Je te dis pas quand l’ascenseur était en panne ! Fallait tout monter, tu te rappelles pas ? [s’adressant à sa sœur] De toutes façons, il ne marchait jamais... (Manivay, 29 ans) - Tous les K. avaient envahi l’immeuble alors ? (Thongsy, 21 ans) - Oui, c’est vrai, on était partout ! (Laurent, 17 ans) - Tu te rends compte ? On squattait tous la tour ! Des “Asiat” à tous les étages ! ! (Manivay) [rires] » (famille K., 2002).

L’ethnie lao est pourtant connue pour son introduction à un mode de pensée très individualiste. Sur le plan religieux, le bouddhisme hinayana ou theravada7 prône une introspection et un ascétisme très poussés. Toutefois, lors d’événements importants les Lao aiment à se réunir pour progresser efficacement ensemble, comme l’évoque l’anthropologue Catherine Choron-Baix8 :
Le bouddhisme hinayana (terme sanskrit) désigne littéralement « moyen inférieur de progression » (Cf. Chapitre VI «Cérémonies religieuses et croyances... »). Cette appellation péjorative fut donnée par les adeptes du bouddhisme mahayana, plus récent. Ce sont là deux branches du bouddhisme qui différent dans leur dogme, dans leurs pratiques et dans leur vision des mondes (ici-bas et au-delà). Le bouddhisme hinayana, dit du « Petit Véhicule », s’appuie sur les textes les plus anciens et met l’accent sur les techniques ascétiques pour se libérer du cycle des réincarnations. Il est pratiqué à Ceylan, en Birmanie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos… Le bouddhisme mahayana, dit du « Grand Véhicule », développé plus tard, tend à effacer la séparation instaurée entre les ascètes et les laïcs. Considérée comme plus ouverte et accessible, c’est souvent cette branche du bouddhisme qui attire les Occidentaux. Ce bouddhisme est essentiellement pratiqué en Chine, au Tibet, au Vietnam… 8 L’anthropologue Catherine Choron-Baix est chargée de recherche au sein du Laboratoire d’anthropologie urbaine au CNRS, Paris. Spécialiste de l’Asie du SudEst (particulièrement du Laos) et d’anthropologie urbaine, elle a publié de nombreux articles concernant le bouddhisme lao en France, la langue lao, les arts, le vécu des exilés laotiens en France...
7

35

« Ces associations de type loi 1901 ne sont pas sans rappeler le modèle villageois du samakhom, structure de regroupement qui se forme lors des grands travaux collectifs, tels l’irrigation des rizières, la construction d’une école ou d’un monastère. Elles ouvrent ici [en France] des cours de Laotien, de danse, de musique, elles créent des clubs sportifs et des organes de presse. Elles animent des manifestations culturelles, pour le Nouvel An par exemple. Enfin, elles réorganisent les pratiques religieuses des Lao, en reconstituant, autour de moines bouddhistes réfugiés, des lieux de culte qui deviennent des pôles privilégiés du rassemblement. » (1987b : 45).

Les rassemblements, l’organisation des associations lao, peuvent se réaliser par le biais d’une cotisation annuelle, mais elles peuvent aussi se faire sous forme de don d’argent9, de don de soi également.
« L’association est un groupement. Sa raison d’être est la volonté de plusieurs personnes, physiques ou morales, de poursuivre un objectif commun. Tradition juridique de l’adage “l’union fait la force”, l’association est la mise en commun de connaissances ou d’activités. » (Debbasch et Bourdon10, 1999 : 34).

Les membres d’associations participent à l’organisation des festivités diverses qui se répartissent tout au long de l’année. Par cette organisation, les dirigeants souhaitent avoir un recours minimum à toute aide extérieure. De peur de « perdre la face » (nous reviendrons plus en détail sur cette notion), les Lao choisissent de monter leurs projets et faire vivre leur association grâce aux dons de leurs adhérents, de commerçants et d’entrepreneurs. Ces associations reconstituent en terre d’exil l’organisation hiérarchique. Les membres partagent encore un sentiment d’unité en se regroupant autour de « leaders ». Les Lao les plus instruits sont à l’initiative de création d’associations, les adhérents eux-mêmes donnant une grande importance à leurs actions. Le président d’une des associations
Les dons remis en guise de cotisation permettent ainsi aux plus démunis de faire partie de l’association. L’idée de don est d’ailleurs plus proche de la conception bouddhiste du rapport à l’argent. 10 Charles Debbasch est président honoraire de l’Université de droit, économie et de sciences sociales d’Aix-Marseille. Jacques Bourdon est, lui, professeur de droit dans la même université.
9

36

eut un jour un bon mot au sujet du travail fourni par tout le groupe associatif :
« Je ne suis qu’une pierre de l’édifice. Sans la communauté, je ne peux rien ! Le bateau, avec à son bord un seul homme qui montre la direction, n’avance pas. Tandis qu’une barque avec plusieurs rameurs, ça progresse plus vite sur l’eau, c’est beaucoup plus efficace ! [rires] » (M. Saignavongsa, mars 2003).

L’Asie est réputée pour le profond respect que confèrent ses différents peuples aux détenteurs de la connaissance du monde, de l’autre et de soi. En guise d’introduction à son article portant justement sur les mo lam (maître ès lam, le lam étant une sorte de chant prosodique laotien), Catherine Choron-Baix évoque ainsi cet aspect :
« Dans tout l’Extrême-Orient, il est vrai, la fonction d’enseignement, très valorisée, confère à celui qui exerce une réelle respectabilité. La position du maître y est généralement inscrite dans une organisation sociale très hiérarchisée, fondée sur des liens de subordination précisément fixés par l’ordre des naissances et le rang. Elle est aussi issue d’une longue tradition religieuse et philosophique. Ces sociétés sont toutes marquées de l’empreinte de systèmes religieux pour lesquels la connaissance est une vertu première. » (1993 : 157).

Ceux qui détiennent les connaissances, qui, par conséquent, ont la capacité de les perpétuer, ont un rôle majeur à l’intérieur même des associations et à l’extérieur, par l’image qu’ils diffusent de la communauté. Toutefois, ce pouvoir donné à l’enseignement et l’intellect, change quelque peu les donnes hiérarchiques de départ :
« Des familles qui n’étaient pas liées auparavant au Laos se trouvent ainsi insérées, […] dans une sociabilité assez dense entre compatriotes, fondée sur des groupes affinitaires construits dans la transplantation et sur la “prise de pouvoir” des coches moyennes au détriment des hauts-fonctionnaires et des élites traditionnelles. Cette vie sociale intra-ethnique est efficacement relayée par une riche vie associative lao […]. Elle aboutit également à valoriser la notion d’égalité et un certain

37

esprit de redistribution et de solidarité qui, dans un contexte de nivellement social général, ne se voient pas remis en cause… » (Billion11, 1998 : 338).

Il est remarquable, en effet, que les deux dirigeants d’association qu’il me fut donné de rencontrer soient d’origine modeste. M. Saignavongsa, par exemple, est issu d’une famille d’agriculteurs de Vientiane. Il eut l’occasion de poursuivre ses études supérieures en France grâce aux excellents résultats obtenus tout au long de sa scolarité dans le secondaire. Il obtint donc une bourse du gouvernement laotien lui permettant de venir étudier en France. Il fut même représentant de la Jeunesse Lao à l’ONU en tant que président des élèves de son lycée. Même si son président est d’origine modeste, l’ALLR compte parmi ses adhérents les plus prestigieux des Lao au sang noble. M. Ounkham, secrétaire général de l’ALLR a pour titre « Tiao », qui marque son appartenance à la famille royale. Néanmoins, même si c’est ainsi qu’il est présenté en public, il n’en requiert aucune espèce de fierté ou d’auto-suffisance, bien au contraire. Son épouse confia même, que ce soit ici ou au Laos, de toutes façons, « c’est un homme comme les autres, il n’aime pas se sentir différent. » (2002). L’envie de transmettre fait partie intégrante des objectifs des associations. Les parents ne peuvent qu’éduquer leurs enfants comme ils ont eux-mêmes été éduqués, tout en ayant conscience, qu’en contexte occidental, leurs enfants ne suivront pas le même parcours de vie. Conscients que l’avenir, que le bien être de leur progéniture sont en jeu, ils tentent de ne pas imposer de diktat, comme le souligne M. Saignavongsa :
« Ce que nous essayons de faire à travers l’association, c’est préserver un peu, je dis bien un peu, parce que déjà un peu c’est pas facile... Préserver un peu de notre culture, des traditions de chez nous. Pour que les enfants voient comment ça se passe. Après il n’appartient qu’à eux de voir s’ils veulent préserver ou pas. […] Il appartient à nos enfants, la génération à venir, de voir dans quel sens il faudrait s’orienter […]. La voie la plus sage serait de préserver un minimum. On voudrait faire de nos enfants des
Pierre Billion est sociologue (Université Rennes II, CNRS). Cet article est tiré de sa thèse intitulée Economie, travail et relations inter-ethniques. L’intégration socioéconomique de minorités laotiennes en France et en Amérique du Nord (1998).
11

38

Français à part entière, mais des Français qui gardent leurs racines. A mon avis il n’y a pas de contradiction. […] En résumé, pour nous, c’est pas très facile non plus. Comment faire pour que les personnes reçoivent tout cela dans de bonnes conditions ? Il faut en voir l’intérêt culturel, sentimental et autre. Personnel aussi. L’intérêt pour eux. » (M. Saigavongsa, président de l’ALLR, Montpellier, 1999).

C’est à travers les récits de leurs parents que les plus jeunes connaissent leur histoire, l’histoire de la famille.
« … j’ai pas de souvenir […] En fait, tout ce que j’ai vu, c’est par vidéo sinon j’ai pas de souvenir. Ma mère elle m’en parle de temps en temps, ça lui arrive… » (Maypa, 19 ans, 1999).

Comment ont-ils quitté le pays ? Pourquoi ? Comment se sontils installés en France à leurs débuts ? Autant de questions que de tracés de vies différents. Le pays vécu par les parents diffère du pays non-vécu des enfants. Pour les parents, le Laos est la mère-patrie que l’on ne juge pas ouvertement. Ils racontent la vie là-bas, si on leur demande, ils parlent de la guerre, mais jamais ils n’abordent sciemment les rivalités politiques. Trop petits pour se souvenir, ou nés en France, les jeunes de la communauté lao sont néanmoins touchés indirectement par les épreuves de la guerre, de la fuite, de la perte de proches. Même si les membres de la communauté lao ne sont pas très enclins à dévoiler leurs sentiments personnels, on perçoit la souffrance, à demi-mots.
« Les poursuites la nuit et tout. On avait peur des soldats et on traversait les bois […] On traversait le Mékong en cachette pendant la nuit. Pour pas se faire voir. D’un côté je suis contente de pas avoir ces souvenirs là. » (Maypa, 19 ans, 1999).

Ils sont sans cesse partagés entre le regret de ne pas se rappeler du pays et la crainte d’être hantés par des images difficiles... Le Laos est présent dans toutes les pensées des migrants, au sein de beaucoup de leurs conversations, il est donc le centre de cette étude. Nous allons désormais poser quelques bases historiques et culturelles concernant le pays d’origine de mes informateurs.

39

2/ Les Laotiens : peuple aux multiples influences. Diversité ethnique
Pays continental et montagneux au cœur du Sud-Est asiatique, le Laos ne possède aucun débouché sur la mer. Le Laos est entouré par de puissants pays (Chine, Vietnam, Thaïlande, mais aussi le Royaume de Myanmar et le Cambodge), condamné au rôle « d’Etattampon » (Taillard12, 1989) (Cf. Carte, Annexe 1 : 388). Le Mékong, source de vie s’écoulant tout au long du pays, ce fleuve mythique n’est néanmoins pas navigable dans sa majeure partie, et loin d’être un axe fiable de communication, il cantonne d’autant plus le pays dans son isolement. Dans la plaine, autour de la capitale Vientiane, le fleuve peut atteindre jusqu’à dix kilomètres de large. Le climat laotien est tropical, mais de fortes variations thermiques se font sentir d’une région à l’autre en fonction des brusques changements d’altitude. Le Laos est soumis à un régime de mousson qui oppose cinq mois de saison de pluies (mai-septembre), à sept mois de saison sèche (octobre-avril). L’irrégularité des précipitations explique la fréquence des inondations (montée du Mékong) qui prennent un caractère catastrophique tous les six ans en moyenne. Le Laos, longtemps carrefour de commerce et de peuplement, se trouve aujourd’hui dépendant des réseaux de circulation développés par ses voisins. Avant l’arrivée des Français, la position géographique du Laos lui donnait le privilège d’être une région de passage de la « route de la soie », entre l’Inde et la Chine. Par la suite, les relations commerciales s’étiolèrent entre les différents pays de cette région du fait de la colonisation… La vallée du Mékong et les terres basses en général rassemblent la quasi-totalité des populations de langue thaïe qui représentent 67 % de la population totale laotienne. Les quelques chiffres suivants donnés à titre informatif : la population
Christian Taillard est directeur de recherche au CNRS (LASEMA, Laboratoire Asie et Monde Austronésien). Dans son ouvrage publié en 1989 Le Laos, stratégies d’un Etat-tampon, l’auteur s’attarde essentiellement sur les questions de démographie et de géographie politique ainsi que sur l’évolution économique de ce pays.
12

40

totale du Laos atteignait les 5,5 millions en 2001. Avec 20 hab./km², le Laos possède l’une des plus faibles densités d’Asie. Autres chiffres malheureusement record : la mortalité infantile est estimée à 91 %o et l’espérance de vie n’est que de 53 ans13. (Cummings14, 2002 : 47-48). Un quart des habitants du Laos vivent dans les montagnes. Le reste du Laos ne connaissant pas pour autant une densité démographique importante, le pays paraît bien vide par rapport aux régions qui lui sont limitrophes.
« Le Laos apparaît comme un espace relativement vide au cœur de la péninsule, alors que l’on trouve sur son pourtour les plus fortes densités. La faible extension des plaines, la présence d’un anophèle, vecteur du paludisme, fréquentant les eaux courantes, et aussi les deux déportations de la population lao au Siam en 1778 et 1828, les incursions des pirates Ho dans le Laos septentrional pendant la seconde moitié du XIXe siècle, puis les trente-cinq années des deux guerres d’Indochine et le départ massif de réfugiés depuis 1975, expliquent la faiblesse actuelle de son peuplement. » (Taillard, 1989 : 23).

Longtemps axe de passage des nombreuses ethnies et dynasties qui peuplent l’Asie toute entière, le Laos malgré ses irrégularités géographiques et sa faible croissance démographique, est formé d’une multitude d’ethnies dont les divers traits culturels coexistent. Le Laos constitue une véritable mosaïque culturelle et ethnique du fait de sa position entre le monde sinisé au Nord et à l’Est, et le monde indianisé au Sud et à l’Ouest. Daophongsaï Souvannarath, auteur laotien vivant en France, insiste au sein son livre Le Laos pour tous sur le fait que les frontières actuelles du pays ont été tracées par les Français. Ces derniers lui ont donné le nom de Laos et ont donc fait de ses populations des Laotiens. Avant l’intervention française, il n’y avait jamais eu de pouvoir
« La santé est un des gros problèmes au Laos. La durée moyenne de vie n’y dépasse pas quarante-six ans, la mortalité enfantine est très élevée. Les fléaux essentiels sont la malnutrition, la tuberculose, les hépatites. Le système médical est insuffisant et l’on manque de médicaments pour vacciner ou guérir les malades. Les hôpitaux sont dans un état de délabrement lamentable. » (Franco, 1992 : 219). 14 Joe Cummings, américain traducteur-interprète de thaï fut, entre autre, consultant bilingue en lao à Nouvelle-Zélande. Il est l’auteur de plusieurs guides Lonely Planet consacrés à l’Asie : Thaïlande, Myanmar et Laos.
13

41

politique centralisé (les conseils géraient les villages), ni de critère socio-religieux distinguant nettement les Lao des voisins Thaïs. Or, les Français donnèrent ce nom de « Laos » au territoire dominé afin de le distinguer du royaume thaïlandais voisin. « En ce sens, le terme lao, dont dérive celui de Laos, est synonyme des populations de langue thaïe habitant ce qui fut le royaume de Lan Cang. » (Souvannarath, 2002 : 7). Le Royaume du « Lan Cang » ou « Lan Xang », l’ancien nom du Laos, signifie le royaume du « million d’éléphants » :
« Depuis sa création par le roi Fangoum en 1356 le Laos s’appelait Lanxang auquel on accola l’épithète Homkhao (parasol blanc). Or le terme Lanxang ou Lanchang ou Lanchieng, une traduction du mot pâli Sisatanakhahuta (si sata nagara huta), signifie, “pays du million d’éléphants”. Tandis que Lanchang Homkhao donne “pays du million d’éléphant et du parasol blanc”. Il se peut qu’il dérive également de son antique nom, Lanxieng ou Lanchieng lequel signifie pays de l’opulence ; ce qui correspond à l’appellation pâli de Suvannabhumi (pays de l’or, de l’opulence), ou du nom du fleuve Mékhong (fleuve-mère) ou Lanxang (Lanxangkiang, Lanxang River) lorsqu’il traverse le territoire sino-birman. » (Norindr15, 1994 : 6).

L’aire culturelle des Lao et des Thaï16 se définit avant tout par une histoire commune en tant qu’Etats hindouisés pratiquant le bouddhisme hinayana. Le Laos est considérer comme un « bastion avancé » de la culture indienne en Asie de l’Est, élément que la plupart de mes informateurs d’âge mûr revendiquent au détriment de l’influence chinoise. Fiers de pouvoir rappeler que le Laos a des
Chou Norindr est docteur en sciences politiques et docteur d’Etat ès lettres et sciences humaines. Il a présenté de nombreuses conférences à l’université de Bangkok. 16 « Les Lao et leurs frères les Siamois font partie les uns et les autres de l’ethnie Tai originaire du sud de la Chine. Mais, au-delà de l’identité des ancêtres et des cultures (langue, écriture, bouddhisme theravada), l’évolution historique des communautés a marqué différemment les Lao et les Siamois. Ces derniers, qui avaient établi leurs capitales à Sukhothai puis à Ayutthaya dans le bassin du Chao Phraya, eurent, grâce à leur situation centrale et à la possibilité de l’accès par la mer, des contacts plus étendus avec le monde extérieur. Les Lao, en revanche, vécurent retirés des grands courants d’échanges. Le royaume du Lan Xang n’avait guère d’unité ni de structure administrative. » (Franco, 1992 : 206).
15

42