Entre absence et refus d'enfant

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Français
452 pages
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Description

Ce livre traite des aspects spécifiques de la gestion de la fécondité appelée ici la "sexualité inféconde", à savoir des pratiques ou des états qui ne favorisent pas la procréation. Ce sont des formes à travers lesquelles les femmes subissent une stigmatisation sociale. Cette ethnographie de la "sexualité inféconde" dévoile l'existence de rapports hiérarchiques socialement construits entre les sexes, une hiérarchisation qui influence la vie reproductive des femmes.

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Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 16
EAN13 9782296482111
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT
Socio-anthropologie de la gestion
de la fécondité féminine à Niamey, Niger
Hadiza MOUSSA
































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96320-7
EAN : 9782296963207
© La Sahélienne, tous droits réservés.
Siège social : Bako Djikoroni Ouest, Bamako (Mali)
E-mail : sahelienneedition@yahoo.fr
Tél. : + 223 66 79 24 40
ISBN : 978-99952-54-47-6
Dépôt légal : Bibliothèque nationale du Mali, 2012.
Mise en page : Ségolène RoyENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT
Socio-anthropologie de la gestion
de la fécondité féminine à Niamey, Niger
Hadiza MOUSSAJe dédie ce livre à
mon père qui a été brutalement arraché à notre afection,
ma bien-aimée flle Gaïcha dite Tamarwalt,
ma très chère grand-mère Hadjé Derey à qui je dois tout.SOMMAIRE
REMERCIEMENTS ........................................................................... 13
PRÉFACE ...........................................................................................15
INTRODUCTION GÉNÉRALE ....................................................... 19
Analyser la reproduction humaine sous sa double dimension biologique et
sociale ............................................................................................................ 21
Le contrôle social de la fécondité : l’exemple de la stérilité et de la contraception ...23
Caractéristiques géographiques et socio-démographiques du Niger ................. 26
PREMIÈRE PARTIE : PRÉALABLES MÉTHODOLOGIQUES,
ÉTAT DES SAVOIRS ET CONTEXTE SOCIOLOGIQUE..............33
Chapitre I : Construction de l’objet de recherche et préalables
méthodologiques .................................................................................. 35
I. L’intérêt d’une analyse socio-anthropologique de la gestion de la fécondité .. 36
II. La production des données ........................................................................ 37
1. L’approche multidimensionnelle ............................................................. 38
2. Produire des données par itération ......................................................... 41
3. Les instruments méthodologiques de production et d’analyse des données ..43
III. La fécondité : un thème délicat ................................................................. 51
1. Les ambiguïtés du thème « fécondité » .................................................... 52
2. Le chercheur dans « l’entre-deux » .......................................................... 53
3. La fécondité et ses mécanismes : des sujets et des objets incongrus ? ....... 558 HADIZA MOUSSA
Chapitre II : Sciences sociales et étude des rapports sociaux des sexes vus
sous l’angle des mécanismes de reproduction ........................................61
I. La production des connaissances sur la gestion de la fécondité .................... 61
1. La multi-dimensionnalité de la fécondité ................................................ 62
2. La gestion de la fécondité à travers les productions historiques et socio-
anthropologiques........................................................................................ 64
II. La production institutionnelle de concepts en santé de la reproduction
et la question des rapports sociaux des sexes .................................................. 101
1. Les droits reproductifs .......................................................................... 102
2. La parenté responsable ......................................................................... 103
3. La maternité sans risque ....................................................................... 104
4. La sexualité sans risque 104
Chapitre III : Normes, valeurs et pratiques en matière de sexualité
et de fécondité au Niger .....................................................................107
I. Normes et constructions sociales autour de la sexualité ............................. 107
1. La valeur symbolique de la fécondité pour la sexualité .......................... 107
2. Les normes socio-familiales autour de la sexualité ................................. 114
II. Sexualité et fécondité vues par l’islam ...................................................... 132
1. Le culte de l’enfantement en islam ....................................................... 132
2. La dette conjugale ................................................................................ 135
III. Normes pratiques ................................................................................... 136
1. L’éducation sexuelle familiale en sursis : d’autres cadres sociaux comme
« relais » .................................................................................................... 136
2. Les manipulations de la virginité .......................................................... 141
3. La féminisation de la dette conjugale .................................................... 143
4. La « misère sexuelle » des femmes et les stratégies de séduction sexuelle
conjugale .................................................................................................. 146
Pour conclure ............................................................................................... 158
DEUXIÈME PARTIE : PROBLÉMATIQUE DE LA STÉRILITÉ
AU NIGER ........................................................................................161
Chapitre IV : Le corps infécond : symbolisme, sémiologie et
interprétations populaires ...................................................................163ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 9
I. La stérilité de la femme : une imputation avant toutes preuves .................. 164
1. La responsabilité féminine : un constat empirique ................................ 164
2. Quelques apports théoriques sur la responsabilité féminine .................. 168
II. Symbolisme de la stérilité......................................................................... 171
1. État de corrélation entre la fertilité de la terre et la fécondité de la femme ....172
2. L’infécondité synonyme de mort sociale ............................................... 174
3. Inféconde, donc sorcière ....................................................................... 176
4. Quand stérilité de la femme rime avec masculinité ............................... 179
III. Sémiologie populaire de la stérilité ......................................................... 179
IV. Interprétations émiques de la stérilité ...................................................... 183
1. L’homme au « sexe mort » .................................................................... 184
2. L’aménorrhée absolue ........................................................................... 185
3. L’incompatibilité des sangs : la responsabilité répartie ? ......................... 186
4. La transgression des interdits sexuels .................................................... 188
5. Les pratiques stérilisantes « occultes » ................................................... 192
6. Le mythe de l’enfant « endormi » ......................................................... 196
7. Les confits transgénérationnels ............................................................ 198
Chapitre V : Prévention, thérapeutique et gestion de la stérilité ..........201
I. Modes de prévention ................................................................................. 202
1. Prévention traditionnelle de la stérilité : le respect de certains interdits .... 202
2. Prévention magico-religieuse ................................................................ 206
3. Prévention médicale ............................................................................. 207
II. Térapeutique de la stérilité ..................................................................... 208
1. Térapies populaires de lutte contre la stérilité...................................... 208
2. La prise en charge de la stérilité dans la sphère médicale ....................... 214
III. Gestion de la stérilité .............................................................................. 225
1. La polygamie ........................................................................................ 226
2. Le confage des enfants ......................................................................... 230
3. D’un conjoint à l’autre 237
4. L’adultère ............................................................................................. 238
IV. Une prise en charge étriquée de la stérilité ............................................... 24410 HADIZA MOUSSA
Chapitre VI : « Femmes sans enfant » : singularités et sensibilités .......249
I. Destins singuliers des femmes sans enfant ................................................. 249
1. Études de cas de quelques femmes ayant des troubles de la fécondité .... 250
2. Typologie de la stérilité et esquisse d’analyse des cas .............................. 261
3. Les femmes sans enfant : entre quête d’identité et quête de valorisation
sociale ...................................................................................................... 268
II. La stérilité à l’épreuve d’une anthropologie des sensibilités ....................... 272
1. Les obstacles méthodologiques à l’étude des catégories morales ............ 273
2. En mal d’enfants mais aussi d’afection ................................................. 274
3. La femme sans enfant : entre solitude et altérité .................................... 276
4. Entre le regard d’autrui et la perception de soi : la femme sans enfant
en proie à la honte et/ou à la culpabilité ................................................... 283
5. Entre la confance introuvable et la difcile acceptation de soi .............. 290
6. Être écartelée entre espoir et désespoir .................................................. 291
Pour conclure ............................................................................................... 292
PARTIE III : SAVOIRS, PRATIQUES ET NÉGOCIATIONS
AUTOUR DE LA CONTRACEPTION ..........................................295
Chapitre VII : Savoirs et pratiques liés à la contraception ...................297
I. La pratique contraceptive à la croisée de normes sociales diverses .............. 297
1. Motivations en faveur d’une pratique contraceptive .............................. 298
2. Concepts et conceptions populaires de la contraception ....................... 303
II. Savoirs et pratiques de contraception dans les « circuits populaires
communs » ................................................................................................... 307
1. Les pratiques naturelles ........................................................................ 307
2. Les recettes « familiales » ...................................................................... 311
3. Automédication et méthodes « bricolées » ............................................ 312
III. La contraception issue des « spécialistes populaires » ............................... 314
1. Recettes magico-religieuses ................................................................... 314
2. Recettes des pharmaciens ambulants .................................................... 322
IV. L’ofre contraceptive en milieu médical ................................................... 325
1. Les pratiques de prise en charge en matière de contraception en milieu
médical .................................................................................................... 325
2. Les objections à la contraception médicalisée ........................................ 327ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 11
Chapitre VIII : Les avortements « contraceptifs » ................................331
I. Contraception et avortement : un continuum ? ......................................... 331
II. Les avortements provoqués ...................................................................... 333
1. Les avortements en contexte pré et extra-conjugal ................................ 334
2. Les avortements en contexte conjugal ................................................... 336
3. Les avortements « provoqués » face à la critique sociale ......................... 341
III. La phraséologie locale des avortements 345
1. Sémiologie des avortements spontanés et logique de la solidarité .......... 345
2. Sortements provoqués et logique de l’accusation ......... 346
IV. Les techniques abortives .......................................................................... 346
1. Les pratiques abortives populaires ......................................................... 347
2. Les pratiques abortives médicales .......................................................... 353
Chapitre IX : Confits et négociations autour de la pratique contraceptive
médicalisée ......................................................................................... 357
I. La pratique contraceptive médicalisée : un nouveau modèle de gestion
de la fécondité .............................................................................................. 358
II. Enjeux de pouvoir autour de la pratique contraceptive ............................. 359
1. Les « barbus » veillent au grain ............................................................. 360
2. « Transactions » conjugales et sociales complexes .................................. 364
3. Confits au sein des centres de santé ..................................................... 372
III. Manipuler les règles sociales : indices de contre-pouvoir des femmes ...... 390
1. Femmes manipulatrices des hommes .................................................... 390
2. Femmes manipulatrices des normes sociales ......................................... 402
Pour conclure ............................................................................................... 403
CONCLUSION GÉNÉRALE ..........................................................405
Multiplicité des normes théoriques et pluralité des conduites et des pratiques
sociales ......................................................................................................... 406
Une mise sous infuence plurielle des corps des femmes ................................ 407
Réguler la fécondité en famille : une norme reproductive qui prêche
un destin maternel ........................................................................................ 40912 HADIZA MOUSSA
Réguler la fécondité dans les centres de soins : une norme contraceptive
for tement pr ônée .......................................................................................... 410
Réguler la fécondité dans les milieux populaires spécialisés : une valorisation
des normes hybrides ..................................................................................... 411
L’absence d’enfant vaut absence de présence sociale ...................................... 412
La problématique de la gestion de la fécondité féminine comme le support
d’un kaléidoscope sentimental ...................................................................... 412
Des micro-stratégies des femmes à la construction d’une rétivité « muette » .. 413
ABRÉVIATIONS ET ACRONYMES ...............................................415
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES ..........................................419
ANNEXES ......................................................................................... 439
REMERCIEMENTS
J’ai une dette morale immense envers :
– mon directeur de recherche Jean-Pierre Olivier de Sardan qui n’a ménagé aucun
efort durant toutes ces années pour m’initier et m’encadrer dans le domaine si
exigeant et noble de la recherche,
– mon époux Moussa Zangaou qui m’a beaucoup encouragée à entreprendre et
fnaliser des études supérieures et m’a soutenue dans les moments difciles,
– Mahamane Tidjani Alou, Doris Bonnet, Yannick Jafré, Maud Saint-Lary,
Abdoua Elhadji Dagobi, et Antoinette Tidjani Alou qui m’ont beaucoup aidée à
progresser dans ma réfexion.
Que toutes ces personnes trouvent ici l’expression de ma profonde gratitude.
J’exprime ma reconnaissance au SCAC (Service de Coopération et d’Action
Culturelle) de l’Ambassade de France au Niger, au LASDEL et à l’IRD qui m’ont
octroyé les moyens pour fnancer mes études doctorales.
Je tiens à remercier vivement l’université Abdou-Moumouni de Niamey qui
m’a accordé l’appui fnancier nécessaire à la publication de cet ouvrage.
Le soutien sans cesse renouvelé de mes parents et ami(e)s a été
déterminant dans l’aboutissement de ce travail. Je voudrais particulièrement remercier
ma mère Hadjia Fati Malam Abba, mon défunt père Elhadji Mahaman Fizzan
Kedellah, Adama Abdou Zagui, Frédérique Vallaud et Mohamed Ag Erless.
J’exprime ma profonde gratitude à tous mes amis et collègues du LASDEL
(Niamey et Parakou) pour leur soutien constant.PRÉFACE
Deux données statistiques dominent habituellement le paysage de la
maternité au Niger : le taux de fécondité et le taux de mortalité maternelle.
Respectivement de 7,1 et de 648 (pour 100 000 naissances vivantes), ils placent le Niger
dans le peloton de tête (ou plutôt de queue) des pays où les femmes mettent
le plus d’enfants au monde, et ont le plus de risques de mourir en accouchant.
Ces données sont d’abord structurelles : elles défnissent une pression
démographique inquiétante (les ressources alimentaires étant fragiles et la vulnérabilité des
ménages étant grande) et un problème majeur de santé publique (le Niger étant
loin d’atteindre l’objectif 5 des OMD, à savoir un taux de mortalité maternelle
inférieur à 5,5 %). Mais il s’agit aussi de contraintes personnelles, biographiques,
qui pèsent sur les parcours de vie des femmes, et qui peuvent être appréhendées
à travers des cas particuliers et des histoires de vie. Des joies certes, mais aussi des
soufrances multiples, se dessinent en fligrane derrière ces taux secs et brutaux :
Halima a mis au monde dix enfants, dont seuls quatre sont encore vivants ; Aïssa
a eu 3 enfants-morts nés, et est décédée pendant son quatrième accouchement…
Mais la vie génésique des femmes recèle également d’autres soufrances. De
ces soufrances, on parle peu, elles sont cachées, honteuses, et aucun taux
médiatisé ne les agrège et ne les révèle. Les soufrances de la stérilité. Les soufrances de
l’avortement provoqué. Si les médecins ou les infrmiers les connaissent bien, et
ont afaire à elles dans le silence de leurs cabinets, le monde de la santé publique,
en tout cas au Niger, tourne la tête et regarde ailleurs. Parce que, dans ce contexte
de trop plein démographique et de pauvreté massive, la stérilité de certaines
femmes n’est pas un enjeu, et la lutte contre la stérilité apparait comme un luxe
de pays riche. Parce que l’avortement provoqué, malgré ses fréquentes issues
mortelles et ses diverses séquelles, reste un sujet tabou, pour des raisons religieuses et
morales, teintées de beaucoup d’hypocrisie et de lâcheté.
Le plus grand mérite de l’ouvrage d’Hadiza Moussa est de soulever le voile
et d’aborder, par le biais d’une recherche empirique, ce que les leaders sociaux, les
politiques et les spécialistes de santé publique ignorent ou font mine d’ignorer. 16 HADIZA MOUSSA
C’est surtout de la stérilité qu’elle traite, même si l’avortement provoqué n’est pas
absent de son travail. Certes, son travail porte plus largement sur la gestion de la
fécondité féminine, et concerne donc aussi la régulation des naissances et ce qu’on
appelle encore souvent la « planifcation familiale » (PF). Mais la question de la
stérilité est, on le sent bien, au cœur de ses enquêtes et de ses analyses.
La stérilité féminine est d’abord une soufrance individuelle, quand un désir
d’enfant ne peut être réalisé. Mais, au Niger, comme dans d’autres pays africains
et/ou musulmans, elle devient en outre un stigmate social, qui renvoie
directement au statut de la femme. Une épouse ne se réalise pleinement socialement
qu’en étant une génitrice. Cette idéologie « pro-nataliste » traverse toute la
société. Et malheur à la femme stérile, incapable d’assurer une descendance à son mari.
Hadiza Moussa, à travers les nombreux entretiens qu’elle a menés avec talent et
rigueur, dévoile les milles et une facette de l’ostracisme dont sont victimes celles
qui ne peuvent concevoir. Répudiation, mépris, soupçons, rumeurs, nouveau
mariage du mari… Un élément central de l’histoire qui nous est ici racontée
est que la réprobation sociale dont ces femmes sont l’objet est, paradoxalement,
orchestrée plus par d’autres femmes (mères, sœurs, amies, co-épouses) que par les
hommes, qui apparaissent parfois eux-mêmes comme des victimes collatérales,
« obligés » de prendre une co-épouse sous la pression de leur famille. Il ne faut
pas oublier que, en l’absence d’enfants dans un couple, les hommes sont le plus
souvent exonérés, dans un premier temps tout au moins, de la responsabilité : la
stérilité est d’abord imputée à la femme.
Mais c’est évidemment le contexte plus général qu’il faut considérer, comme
Hadiza Moussa nous le rappelle tout au long de son ouvrage. Nous sommes au
Niger dans une société fortement dominée par les hommes, au moins en ce qui
concerne la sphère publique et les valeurs sociales. Certes les femmes disposent
bien sûr de contre-pouvoirs, en particulier dans la sphère domestique, et mettent
en œuvre d’innombrables stratégies de ruse, de résistance ou de contournement :
elles sont loin d’être simplement les victimes passives du pouvoir masculin. Mais
il n’en est pas moins vrai que c’est du fait de la domination des hommes et en
son nom que les femmes sont marginalisées dans la vie politique, et réduites bien
souvent à un rôle de génitrices ou de fournisseuses de services sexuels.
L’Islam, du moins l’islam tel qu’il est interprété et mis en dogme par la
plupart des clercs et des exégètes nigériens (les marabouts, imams et cheikhs de toutes
confréries) joue un rôle important dans cette afaire, en fournissant une forte
légitimation à cette « infériorité » féminine. D’autres interprétations du Coran sont
bien sûr possibles, mais elles restent au Niger très minoritaires ou confdentielles.ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 17
C’est autour de la polygamie que les valeurs sociales et les valeurs islamiques
se confondent et ont sans doute le plus d’efets négatifs sur la condition féminine.
La polygamie introduit en efet la jalousie et la compétition au centre du foyer et
de la vie domestique, et constitue le plus souvent un puissant inducteur ou
accélérateur de la rivalité entre femmes (et entre leurs enfants). Le terme songhya-zarma
de « baabize-tarey », qui désigne les enfants d’un même père (mais pas d’une
même mère) est d’ailleurs utilisé plus généralement pour connoter la jalousie, la
compétition, et la rivalité. On ne s’étonnera donc pas de ce que les soufrances
dues à la stérilité soient intimement liées à la polygamie : dans un ménage
polygamique, une épouse stérile perd la partie face à ses co-épouses, et constitue une
proie idéale pour leurs quolibets ; dans un ménage monogamique, la stérilité est
bien souvent l’argument qui pousse à la polygamie.
Mais on doit aussi rendre justice aux pages où Hadiza Moussa s’éloigne de la
question de la stérilité et qu’elle consacre à ce qui pourrait apparaître à première
vue comme son antithèse : la régulation des naissances. Ce qu’elle appelle la «
sexualité inféconde » recouvre en efet ces deux pôles opposés. À côté des femmes
qui voudraient un enfant et qui ne peuvent en avoir, il y a en efet celles qui
peuvent en avoir mais qui n’en veulent pas (au moins à un moment donné). Cet
aspect est bien sûr mieux connu : il va dans le sens des politiques des bailleurs
de fonds, centrées sur la promotion du contrôle des naissances afn de réduire la
croissance démographique. Mais Hadiza Moussa a le très grand mérite de nous
le faire percevoir de façon toute diférente, au niveau des actrices concernées. On
s’aperçoit alors que le « désir de ne pas avoir d’enfants » est bien plus répandu chez
les femmes nigériennes qu’on ne le croit. Il est en général temporaire, lié à des
phases biographiques précises : avant le mariage, pendant l’allaitement, lorsqu’on
est « fatiguée » d’avoir eu beaucoup d’enfants, ou du fait de difcultés conjugales.
Mais ce « désir de ne pas avoir d’enfants » est confronté à de nombreux obstacles
qui l’empêchent de se réaliser : croyances en l’efcacité des « méthodes locales de
prévention » (à base magico-religieuses), difcultés innombrables d’accès aux «
services de PF », tabous autour de la sexualité pré-nuptiale, attitude des maris ou
des marabouts… Sans oublier, là aussi, les efets de la polygamie ! La fréquence
des avortements provoqués, de l’avis même de certains professionnels de santé
(mais hélas aucun chifre n’est disponible), qui sont utilisés parfois, en particulier
par les jeunes flles, comme une sorte de « technique contraceptive », est un
révélateur signifcatif à la fois de ce « désir de ne pas avoir d’enfants » et des difcultés
qu’il afronte.
La lecture de cet ouvrage ne devrait laisser personne indiférent. Non
seulement il traite avec courage et pertinence de sujets peu abordés par les chercheurs 18 HADIZA MOUSSA
africains, et pourtant placés au cœur de la vie quotidienne, du couple, de la
famille, de la sexualité, mais encore il les aborde par le biais de l’enquête de terrain
de type socio-anthropologique, en s’appuyant de façon intensive sur des
entretiens, des observations, des documents. Autrement dit, Hadiza Moussa réussit ici
à remplir très exactement l’un des objectifs majeurs du LASDEL, ce laboratoire
nigérien et béninois auquel nous appartenons tous deux : alimenter un débat
public nécessaire à partir d’un travail scientifque sérieux.
Jean-Pierre OLIVIER de SARDAN, NiameyINTRODUCTION GÉNÉRALE
Ce travail traite des aspects spécifques de la gestion de la fécondité que nous
appellerons la « sexualité inféconde », à savoir des pratiques ou des états qui ne
favorisent pas la procréation. Ce sont des formes à travers lesquelles les femmes
subissent une stigmatisation sociale forte ou relative. L’historien Bologne (1988)
a appelé cela « la naissance interdite » ou la « non-naissance ». Alors que la
morale sexuelle qui domine en Afrique, et plus encore au Niger, stipule que la vie
conjugale doit nécessairement déboucher sur la constitution d’une descendance
nombreuse, la stérilité, la contraception, les avortements et les infanticides sont
des situations jugées déviantes et allant à l’encontre des normes de conduite
do1minantes . C’est donc à partir de ces entrées socialement stigmatisées que nous
nous proposons d’analyser la fécondité. Nous avons fait le choix de parler de la
stérilité et de la contraception pour comprendre les modes de gestion de la
fécondité féminine dans les diférentes sphères familiale, populaire et médicale, et pour
aborder plus globalement la problématique du « gouvernement du corps » (Fassin
& Memmi, 2004) ou des entreprises sociales de contrôle du corps de la femme
ainsi que des dynamiques qu’elles induisent.
L’approche contemporaine de la santé reproductive, avec des modes de
gestion et de prise en charge de la santé des femmes et des enfants
quasi-standardisés, a aujourd’hui largement investi le cadre institutionnel étatique ou
paraétatique en Afrique subsaharienne et particulièrement au Niger. Au delà de ce
cadre formalisé, la gestion sociale de la reproduction humaine représente un enjeu
d’importance qui met en interaction une multitude d’acteurs sociaux : la cellule
familiale et la parentèle que nous appellerons les « circuits populaires communs »,
le milieu médical, et aussi les marabouts et guérisseurs traditionnels (comme les
1. Le degré d’attachement des individus à ce postulat social peut « légèrement » varier
selon les modes de vie, par exemple, en milieu nomade ou en milieu sédentaire. Les
« sédentaires » semblent plus portés sur le pronatalisme que les nomades. De même, ils
sont moins indulgents vis-à-vis de ceux qui consciemment ou inconsciemment s’écartent
de la norme. 20 HADIZA MOUSSA
« pharmaciens itinérants ») que nous désignerons par l’expression « circuits
populaires spécialisés » . Comme composante essentielle de la santé de la reproduction,
2la fécondité est donc une question sujette à une multitude de sollicitudes . Elle
requiert pour sa prise en charge une intervention forte de la société à l’intérieur
3de laquelle le chaînon majeur demeure la famille . Elle comporte les divers
mécanismes qui lui sont liés et qui peuvent réguler les pratiques en matière de
procréation (sexualité, grossesses, accouchements et allaitement), les multiples modes de
contraception employés, aux diférentes manœuvres concourant à la prévention
et à la lutte contre la stérilité ainsi que toutes les autres questions connexes. À
l’interface de toutes ces dynamiques mais aussi de façon transversale, interviennent
et agissent les rapports sociaux de sexe et aussi d’âge à travers lesquels s’exerce une
domination des hommes sur les femmes ou des aînés sur les cadets (Meillassoux,
1975).
Notre ambition était à l’origine d’embrasser tout ce vaste panorama de
questions liées à la gestion de la fécondité, à savoir la sexualité, la grossesse,
l’accouche4ment, l’avortement, la contraception, la stérilité . Toutefois, chacun de ces thèmes
peut à lui seul constituer un sujet de thèse, même s’il est quasiment impossible
de parler de l’un sans évoquer les autres du fait de leurs liens larges et infnis. Les
chaînes de causalité entre ces diférentes questions sont particulièrement
enchevêtrées et corrélées.
2. Dans le cadre de notre mémoire de DEA, nous avons déjà posé les premiers jalons
d’une étude de la gestion de la fécondité à partir des interactions en milieu médical
portant sur le recours à la contraception médicalisée, mais également des interférences
familiales et sociales (Moussa Abdallah, 2002).
3. On est un loin des modèles familiaux fondés sur le couple seul.
4. Les questions liées à la santé reproductive et sexuelle et plus particulièrement celles
s’intéressant à la gestion de la fécondité ont surtout été au cœur des études démographiques
(Caldwell : 1982,1987 ; Pilon & Guillaume : 2000 ; Locoh : 1984, 1991),
épidémiologiques et de santé publique. Elles ont été très peu examinées dans les approches
socio-anthropologiques francophones en Afrique et moins encore pour le cas du Niger. En dehors
des études réalisées par les étudiants de médecine pour l’obtention de la thèse de doctorat,
quelques études scolaires faites par les élèves et étudiants des instituts et écoles de
formation professionnelle en santé et les analyses démographiques et épidémiologiques, aucune
référence sociologique portant sur la fécondité n’a encore été réalisée dans le contexte
nigérien. C’est ici que notre démarche prend tout son sens et son importance. ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 21
Analyser la reproduction humaine sous sa double dimension
biologique et sociale
La dimension à la fois biologique et sociale du corps (Bonnet, 1988)
constitue une piste intéressante de l’étude de la fécondité en sciences sociales. Browner
& Sargent (1996) signalent que la reproduction humaine ne se limite pas à sa
dimension biologique, de même qu’ils notent que le processus reproductif chez
l’être humain ne s’achève qu’à la ménopause : « Human reproduction is never
5entirely a biological afair ; all societies shape their members’ reproductive behavior.
Tis cultural patterning of reproduction includes the beliefs and practices
surrounding menstruation; proscriptions on the circumstances under which pregnancy may
occur and who may legitimately reproduce; the prenatal and post-partum practices
that mothers-to-be and their signifcant others observe; the management of labor,
the circumstances under which interventions occur, and the form such interventions
may take; and comparative study of the signifcance of the menopause » (Browner &
Sargent, 1996: 219). C’est cette dimension sociale de la fécondité qui mobilise
autour de sa régulation autant d’acteurs que de mécanismes.
L’étude de la gestion de la fécondité peut se décliner en au moins deux axes
de réfexion interdépendants. Dans sa première formulation, cette régulation
sociale consiste à contribuer au désir d’enfants soit en encourageant la procréation
conçue comme nécessité cosmique universelle et intangible, sans intervenir sur
son cours « naturel », soit en adoptant des mécanismes de lutte contre la stérilité.
Mais on peut aussi recourir à diverses méthodes contraceptives en vue d’espacer
les naissances voire les refuser. Étudier la fécondité revient donc à s’intéresser à la
maternité, aux dysfonctionnements du système reproductif à travers la stérilité,
à certains troubles sexuels impliquant des vécus individuels, aux pratiques
anticonceptionnelles, aux diférents recours thérapeutiques possibles, avec toujours
en toile de fond le regard socialement porté sur ces types de pratiques et
situations qui constituent les diverses formes d’expression de la vie reproductive. Le
second axe de réfexion s’articule autour du contrôle social de la sexualité, non pas
comme thème autonome ou parallèle mais comme question intégrée à celle de
la fécondité, et des multiples mécanismes de reproduction humaine. L’existence
d’une évidente contiguïté et d’une étroite connexion entre fécondité et sexualité,
6l’une n’allant pas ordinairement sans l’autre , autorise à questionner l’univers des
5. Souligné par nous.
6. Il faut néanmoins se rendre à l’évidence que de plus en plus la vogue de la
Procréation Médicalement Assistée (PMA), dans les pays nantis notamment, est en voie de 22 HADIZA MOUSSA
individus, notamment sur les diférentes formes d’orientations de la sexualité vers
la satisfaction des objectifs de reproduction. Ainsi que le souligne Tabet (1998),
l’étude de la fécondité ne peut en efet s’afranchir de la prise en compte de
l’ensemble du processus reproductif qui se déroule à travers les étapes suivantes :
– la socialisation sexuelle : l’acte sexuel peut être orienté ou non selon les
cycles de fertilité ;
– la période de la grossesse, entourée d’une panoplie d’interdits, de
prescriptions et de normes ;
– l’accouchement, avec aussi son corollaire de rites ;
– les avortements, éventuellement ;
– l’allaitement ;
– le sevrage de l’enfant.
Chacune de ces étapes de la trajectoire reproductive d’une femme constitue
un cadre de prises de décision, de gestions de confits. La capacité reproductive des
femmes, parce qu’elle représente aussi une forme de pouvoir (pouvoir d’assurer la
perpétuation sociale), est un domaine que les acteurs sociaux à diférents niveaux
cherchent par divers moyens à domestiquer et à canaliser. Cela va dans le sens de
leurs intérêts, lesquels penchent beaucoup en faveur des hommes. Cependant,
7d’après les analyses de Lacoste-Dujardin (1996) , c’est souvent par des jeux et des
mécanismes complexes que ceux-ci se déchargent de cette tâche de contrôle et de
domestication auprès d’autres femmes. Celles-ci jouent de ce fait un rôle essentiel
dans ces mécanismes de médiatisation. Ainsi, par un système de « procuration »,
le contrôle du processus de reproduction humaine est-il paradoxalement exercé
par d’autres femmes (la belle-mère, les tantes, les cousines, les sœurs…). Celles-ci
peuvent être issues de la parentèle de la femme comme de celle du mari. Celui-ci,
8de ce fait, exerce son autorité sur sa femme par des femmes interposées . L’analyse
foucaldienne de la sexualité (1986) présente celle-ci en tant qu’un ensemble de
« pratiques, représentations et savoirs » analysable comme un « dispositif politique »
«  désexualiser » et donc de « déshumaniser » le processus de l’engendrement, avec les
inséminations artifcielles.
7. Dans le cadre de ce travail, c’est l’édition de 1996 de l’ouvrage Des mères contre les
femmes. Maternité et patriarcat au Maghreb (1985) qui a été utilisée.
8. Malgré ce système de contrôle masculin délégué, on ne peut nier à certaines femmes
des capacités de nuisance spécifques se traduisant par la sujétion d’autres femmes.
L’idéologie de domination peut bien être partagée entre hommes et femmes. Cette
coproduction de l’idéologie oppressive des femmes par les deux sexes est néanmoins très complexe
à appréhender.ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 23
« s’articulant sur le corps ». De ce fait, la gestion de la fécondité (passage par la
sexualité) suppose sous cet angle un contrôle, une « mise au pas » du corps des
femmes et aussi un assujettissement mental. Tabet (1998) abonde dans le même
sens en montrant que la gestion de la reproduction humaine est sous-tendue par
« la recherche de l’hégémonie en matière politico-sociale » qui induit pour sa part la
gestion des corps des femmes. Comme elle le souligne, « le contrôle de la
reproduction passe nécessairement par le contrôle préalable de la sexualité des femmes » (Ibid. :
151). Dans notre travail, le thème de la sexualité sera de ce fait abordé comme
sujet consubstantiel à celui de la fécondité dans le sens où il « concerne les
personnes dans leur intimité, leur corps, leur épanouissement, leur fécondité ; il concentre
efectivement les enjeux de la reproduction biologique et sociale, c’est-à-dire ceux de
la discipline et de la maîtrise des individus » (Bazin, Mendès-Leite & Quiminal,
2000 : 14).
Si on célèbre les formes dites « normales » d’expression de la vie reproductive
à travers la procréation, pour ainsi dire, que se passe t-il en cas d’infécondité ?
Comment les femmes infécondes ou celles qui - pour un moment déterminé-
refusent d’êtres mères sont-elles perçues au Niger, plus particulièrement à Niamey ?
Est-ce que le poids de cette « non-naissance » retombe totalement sur la femme ?
Est-ce une possible guérison implique l’intervention du mari et/ou d’autres
personnes issues de la famille élargie ?
Le contrôle social de la fécondité : l’exemple de la stérilité et
de la contraception
En raison de la densité et de la profondeur du thème (la gestion de la
fécondité), cette recherche s’est attachée à privilégier l’étude de certaines séquences de
la fécondité plutôt que d’autres car toutes n’ont pas été explorées avec la même
profondeur. En conséquence, les grossesses, les accouchements, l’allaitement, ont
été moins abondamment étudiés que les mécanismes de prise en charge de la
stérilité et de la pratique contraceptive. Nous avons par contre efectué une
ethnographie aussi détaillée que possible des conceptions émiques et pratiques en
matière de contrôle social de la fécondité féminine, en prenant comme entrées
l’étude de la stérilité et de la contraception, dans un contexte exclusivement
urbain. Les individus y sont attachés à des référents socioculturels diférents qui
n’en sont pas moins agencés dans un « modèle citadin » en partie infuencé par les
conceptions et reproductions biomédicales. À partir des explorations empiriques
bien déterminées, deux principaux axes ont été examinés. 24 HADIZA MOUSSA
Le premier a trait aux pratiques et représentations sociales de la procréation
dans le cercle familial et particulièrement au sein du couple. Il s’agit dans un
premier temps d’étudier les bases de l’éducation sexuelle qui, pour se transmettre
s’appuie sur des codes, des normes et des pratiques (liés à la procréation), utilisés
dans le cercle familial et difusés dans les autres sphères sociales. Les rapports
socialement institués entre vie sexuelle et vie reproductive permettent de mettre
en évidence les représentations et les conceptions locales des pratiques sexuelles
dans ce qu’elles ont de déterminant dans la gestion de la reproduction biologique
et sociale des individus. De façon précise, ce travail interroge les représentations
qui déterminent le travail reproductif des femmes. Il s’agit en somme d’analyser
et d’explorer le rapport social qui régit les conduites sexuelles à fnalité
reproductive et projetées dans le cadre conjugal. Les perceptions sociales vis-à-vis de
la procréation vont de pair avec celles ayant trait aux dérèglements du « système
reproducteur » féminin. Au regard de cela, il est utile d’étudier les savoirs déployés
et les pratiques de prévention et les stratégies de lutte contre « l’angoisse
reproductive » qui sont conçus et enseignés. Les démarches en vue du dépistage et du
traitement de la stérilité imposent également des trajectoires thérapeutiques qu’il
est intéressant de découvrir à travers des enquêtes empiriques. On ne peut
étudier les conceptions, généralement dyadiques, de l’enfantement et de la stérilité
qui immergent le quotidien des individus sans procéder à une analyse
anthropologique des afects afn de comprendre les vécus et les ressentis quotidiens des
personnes stériles.
Le second axe porte plus sur la question de la contraception, avec les
trajectoires thérapeutiques, les ressentis et les rapports de genre qui en découlent. Il
s’agit d’étudier les savoirs et les pratiques en matière de contraception véhiculés
en milieu nigérien en général et à Niamey en particulier ainsi que les principales
trajectoires thérapeutiques empruntées par les femmes en vue de satisfaire leurs
besoins de contraceptifs. Face aux normes et constructions sociales liées à la
gestion de la fécondité, les femmes ne font pas toujours preuve d’un conformisme
béat mais imaginent des normes pratiques et des stratégies qui dévoilent souvent
leur insubordination. Ceci permet de mettre en évidence les types de décrochages
qui peuvent exister entre les normes et les pratiques courantes.
Transversalement à ces deux principaux axes, il s’agit, bien entendu, de
relever des points d’articulation entre la gestion conjugale, sociale, populaire et
médicale de la reproduction. La complexité d’un espace social comme la ville met à nu
la présence d’une multiplicité d’acteurs, de pratiques ainsi que des statuts assignés
aux femmes. Ces dernières, selon les cas, doivent composer avec cette diversité
pour organiser leur vie sexuelle et reproductive.ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 25
Nous partons de l’hypothèse générale qu’en ville, la gestion de la fécondité
féminine se fait dans plusieurs espaces sociaux interconnectés les uns aux autres :
la sphère socio-familiale, la sphère populaire et la sphère médicale. Cette
régulation de la fécondité, en faisant intervenir plusieurs échelles de décision, est un
contexte où se structurent divers antagonismes. Alors qu’en milieu familial,
ceuxci confortent un certain ordre établi en construisant et en agençant des rapports
sociaux de sexe, ce sont surtout des rapports sociaux de classe qui prennent forme
dans les interactions soignants-soignés à l’intérieur de l’espace médical. Dans ce
cas, la prise en charge des femmes dans les centres de santé donne lieu à
l’expression de rapports asymétriques entre les deux catégories d’acteurs. Hors des centres
des soins, le mari, la mère, la belle-mère, toute la fratrie, les amis, bref tous les
parents et alliés des deux conjoints se sentent concernés par le processus
d’enfantement et la descendance que ceux-ci ont le devoir inconditionnel de procurer à
la société. La famille se partage avec le reste de la société (milieux des guérisseurs et des
marabouts, milieux médicaux), diféremment certes, le contrôle de la fécondité. Cette
régulation s’exerce à l’endroit des femmes dont le corps sert de médiateur. De cette
hypothèse, dérivent trois hypothèses secondaires :
– La fécondité féminine n’est socialement gérée et encadrée que lorsque la
femme parvient à accomplir la mission sociale portée par la maternité. La
femme qui attend un enfant, qui accouche d’un enfant ou qui élève un
enfant est quasiment toujours accompagnée dans ces tâches qui lui confèrent
une reconnaissance sociale de sa féminitude. Elle existe socialement par elles
et pour elles. À l’inverse, la stérilité, parce qu’elle est socialement stigmatisée
impose à la femme une gestion plus ou moins solitaire de sa « fécondité » .
L’enfant, « la richesse », crée une espèce de symbiose sociale que
l’infortune de l’infécondité dissout et dissipe. Dans sa quête d’une quelconque
thérapie contre la stérilité, une femme, solitairement, explore les profondeurs
de l’expertise médicale (consultations et examens gynéco-obstétricaux), les
labyrinthes et les mystères des connaissances populaires tant communes que
spécialisées. La stérilité est un destin et un drame personnels pour la femme
dans la mesure où celle-ci est frappée d’une espèce d’incomplétude
biologique doublée d’une disgrâce sociale.
– La légitimation, le choix et la pratique de l’espacement des naissances sont
soumis à diverses formes de confits et de négociations à l’intérieur de la
cellule familiale. Le recours à la contraception moderne demeure toujours une
« transaction conjugale » difcile pour les femmes.26 HADIZA MOUSSA
– Les femmes déploient une multitude de subterfuges, non conventionnels,
pour gérer leur fécondité parallèlement aux agencements sociaux préétablis.
Des manœuvres décriées sont mobilisées par celles-ci pour espacer leurs
maternités ou pour prendre en charge une stérilité.
Caractéristiques géographiques et socio-démographiques
du Niger
Aspects géographiques
Situé en Afrique subsaharienne, le Niger est limité au Nord par l’Algérie et
la Libye, au Sud par le Bénin et la République fédérale du Nigeria, à l’Est par le
Tchad, à l’Ouest par le Burkina Faso et le Mali. Sa superfcie de 1 267 000 km²
équivaut à 2,3 fois celle de la France. (Voir carte en annexes). Ceci fait du Niger
l’un des pays les plus vastes de l’Afrique de l’Ouest. Continental et enclavé, le
Niger n’a aucun débouché sur la mer. Le port autonome de Cotonou, le plus
proche, est situé à environ 1 000 km de la capitale Niamey. Son climat tropical
est de type soudano-sahélien dans la moitié Sud du pays. Il est caractérisé par
deux principales saisons : une longue saison sèche de 7 à 8 mois et une saison
pluvieuse de 4 à 5 mois. La moitié Nord du pays est dominée par le désert du
Sahara, où la vie n’est possible qu’autour des oasis. Le secteur industriel est très
modeste et par conséquent les populations vivent de l’agriculture, de l’élevage, de
l’artisanat et de la pêche pour celles qui sont riveraines du feuve Niger. Celui-ci
traverse le pays sur une longueur de 500 km. Cette diversité climatique impose
des modes vie particuliers et des formes de gestion de la fécondité. Le nombre
d’enfants par femme en zone sédentaire est plus élevé que dans les zones nomades
et semi-nomades.
Aspects sociodémographiques et sanitaires
D’après les résultats défnitifs du dernier recensement général de la
population réalisé en mai 2001, la population du Niger a été estimée à 11 060 291
habitants dont 5 543 703 femmes pour 5 516 588 hommes, soit 99,5 hommes
9pour 100 femmes . La population globale se répartit inégalement sur l’immense
9. Les données démographiques qui sont utilisées ici sont tirées de la « Note de
présentation des Résultats défnitifs du RGP/H 2001» : Bureau Central du Recensement, Niamey,
février 2005.ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 27
superfcie du territoire occupée par 8 régions : Agadez (2,9 %), Difa (3,1 %),
eDosso (13,6 %), Maradi (20,2 %, soit 1/5 de la population totale), Niamey
(6,4 %), Tahoua (17,9 %), Tillabéri (17,1 %) et Zinder (18,8 %). La densité
moyenne par km² équivaut à 8,7 habitants. Toutefois, cette densité rend peu
compte de la distribution spatiale de la population. Alors que des régions comme
Dosso (dans l’Ouest du pays) et Maradi (dans le Centre-Est) enregistrent
respectivement 44,5 et 53,5 habitants au km², Agadez, situé en zone désertique, a
une densité de 0,5 habitants au km² et Difa la zone extrême-orientale compte
2,2 habitants au km². Il est relevé de ce fait une grande concentration humaine
dans le Sud, le Centre et l’Ouest du pays alors que le Nord et l’Est restent
souspeuplés. La population connaît un accroissement annuel de 3,30 %. Les
résultats de l’Enquête Démographique et de Santé Niger- III (E.D.S.N-III de 2006
ainsi que les résultats défnitifs du Recensement Général de la Population (2001)
révèlent que la fécondité reste toujours élevée au Niger, en dépit des prestations
de service de planifcation familiale dispensées depuis plus de 2 décennies. Une
femme mariée nigérienne arrivée en fn de vie féconde (45-49) a mis au monde
10en moyenne 7,1 enfants .
Cet indice synthétique de fécondité est le plus élevé non seulement dans
toute l’Afrique subsaharienne (Atta et al. 1998) mais aussi dans le monde
(FNUAP, 2000). La fécondité au Niger est précoce, intense et longue. Les
mariages sont conclus en milieu rural à un âge relativement jeune : souvent moins
de quinze ans pour les femmes. Ce qui induit des maternités précoces. Le Taux de
Prévalence Contraceptive (TPC) reste toujours faible, tournant autour de 11,2 %
(5 % pour les méthodes modernes et 6,2 % pour les méthodes traditionnelles).
Les nombreuses grossesses ne prennent généralement fn que du fait de la
ménopause. Dans une étude réalisée en 1996, le CERPOD résume en ces termes la
situation socio-sanitaire de la femme et de l’enfant dans certains pays sahéliens :
« Au Sahel les coutumes et les pratiques font que l’âge au premier mariage est parmi les
plus bas du monde. Les mariages sont généralement suivis par une grossesse survenant
chez une adolescente immature physiquement et dont le bassin continue à se
développer. Les conséquences médicales de cette précocité du mariage sont considérées comme
des problèmes de santé publique : avortement et accouchement prématurés ou difciles
avec des taux de césariennes élevés ; déchirures du périnée et autres complications telles
que fstules, infections génitales pouvant aboutir, souvent, à une stérilité ; traumatisme
10. D’après les conclusions du rapport mondial du FNUAP publié en 2004, la
population nigérienne est estimée à 12 400 000 habitants pour un taux de croissance de 3,6 %
et un taux de fécondité (en hausse) de 8 enfants par femmes.28 HADIZA MOUSSA
du nouveau-né, faible poids à la naissance. De plus, le cancer du col de l’utérus est plus
fréquent chez les femmes qui ont commencé leur activité sexuelle (ou ont été mariées)
avant l’âge de 17 ans » (CERPOD, 1996 : 1). La tendance forte à la procréation
observée est aussi favorisée et accrue par le niveau particulièrement élevé du taux
de mortalité infantile (beaucoup d’enfants meurent avant l’âge d’un an) qui est de
l’ordre de 123 pour 1 000. Il est beaucoup plus important en milieu rural où les
femmes, victimes de la perte de leur progéniture ou tout simplement inquiétées
par ce phénomène, anticipent en maximisant les maternités (Moussa, 2003). Le
taux brut de mortalité oscille quant à lui autour de 20 pour 1 000.
À côté de ces décès infantiles répétés, on enregistre aussi des taux de
mortalité maternelle et infanto-juvénile très élevés. Le premier, selon le FNUAP (2000),
s’élève à 652 pour 100.000 naissances vivantes alors que le second est estimé
à 318 pour 100 000 (UNICEF, 1994). La mortalité élevée résulte d’une part
d’une importante prévalence des maladies infectieuses et endémo-épidémiques
(rougeole, fèvre ou paludisme) et d’autre par t, d’un faible taux de couverture
vaccinale notamment pour les enfants et les femmes en âge de procréer. La précarité
des soins prénataux, qui n’épargne ni les enfants ni leurs mères, est empirée par les
ruptures utérines, les infections puerpérales, les hémorragies obstétricales, l’anémie
nutritionnelle ou le tétanos néonatal. L’assistance à l’accouchement, dans et hors
des centres médicaux, est une tâche particulièrement compliquée.
La persistance de l’insécurité alimentaire aggrave pour sa part l’état
nutritionnel de l’ensemble des groupes vulnérables constitués par les enfants en bas
âge, les femmes allaitantes et les femmes enceintes. La nette progression des
MST surtout dans les milieux de la jeunesse, avec une hausse importante du
nombre d’infection IST/VIH/SIDA, passées de 8 cas en 1989 à plus de 3600
cas en 1998 (FNUAP, 2000), bouleverse davantage le schéma sanitaire. Tous ces
efets combinés entament à coup sûr l’espérance moyenne de vie qui est pour sa
part estimée en 2000 à moins de 50 ans (48,4 ans). Près de la moitié (48 %) de
cette population est jeune et est âgée de moins de 15 ans. La vulnérabilité de la
situation socio- sanitaire de la mère et de l’enfant attire de plus en plus, au-delà
de l’espace familial, le regard et l’attention des animateurs de la sphère publique
et scientifque. Cette sollicitude s’exprime à travers la gestion de la fécondité. En
raison de son importance majeure dans la reproduction de la société d’une part
et dans l’agencement des politiques de population d’autre part, la fécondité a
suscité la réalisation de nombreuses actions par les institutions aussi bien étatiques
que para-étatiques. Nous pouvons entre autres citer, la construction de
nouvelles infrastructures socio-sanitaires et le renforcement du cadre institutionnel
(Cf. Chap. IX). p
VVRFLRORJLTXHVGHODYLOOHGH1LDPH\
6SpFL�FLW
ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 29
Mobilisation multiforme autour de la santé de la reproduction
Le plaidoyer en faveur de la santé de la reproduction, tel que l’ont
entrepris les organismes internationaux relayés par les institutions étatiques et para-
étatiques (ONG, projets de développement et associations), sert de plus en plus
d’argumentaire de référence dans les discours des décideurs à tous les échelons
de la vie sociale. Une politique nationale de la santé de la reproduction assortie
d’une stratégie nationale d’IEC/SR (FNUAP Niger, 1999) ainsi que la création
d’une Direction de la Santé de la Reproduction (DSR) visent à créer un cadre
institutionnel et une coordination favorable à la mise en œuvre de la santé de la
reproduction au Niger. La DSR détient les attributions qui intègrent les
diférentes composantes SR (Santé de la Reproduction) retenues au niveau national.
La création d’un Centre National de la Santé de la Reproduction (CNSR) ainsi
que la modernisation et le renforcement de la capacité d’accueil de la Maternité
Centrale de Niamey relèvent du même objectif. La politique nationale de la santé
de la reproduction a été formulée en 1998 pour être en conformité avec les
résolutions de la CIPD (Conférence Internationale sur la Population et le
Développement) tenue au Caire en 1994. Neuf composantes dites « prioritaires » servent
à matérialiser l’objectif majeur de cette politique qui vise globalement « la
promotion de la santé de la femme, de l’enfant, des jeunes, et aussi de l’homme » : la
maîtrise de la fécondité, la maternité sans risque, la planifcation familiale, la lutte
contre les IST/VIH/SIDA, la prise en charge des enfants de 0 à 5 ans, la prise en
charge des jeunes adolescents, la lutte contre les cancers génitaux, la lutte contre
les afections infuant sur la reproduction et l’amélioration de l’environnement
physique, socio-économique et culturel (FNUAP, 2000).
Niamey, la capitale politique du Niger, est une agglomération qui
comptait durant l’année 2001 une population d’environ 675 000 habitants selon
les résultats du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (2001).
À l’instar de toute autre capitale, Niamey est une ville assez cosmopolite. Elle
concentre en son sein toutes les ethnies du Niger ainsi que plusieurs groupes
sociolinguistiques de la sous-région ouest-africaine (Bénin, Burkina Faso, Côte
d’Ivoire, Mali, Nigeria, Sénégal, etc.). Cette confguration urbaine fortement
contrastée afchant une multiplicité de nationalités, une multiplicité d’ethnies
et donc une multiplicité de référents socioculturels pourrait laisser croire que
vis-à-vis de la procréation il y aurait une grande diversité d’attitudes, de
représentations, de pratiques, de symboliques. Certes, les usages sont nombreux, mais 30 HADIZA MOUSSA
la valeur conférée à l’engendrement est largement sinon complètement partagée.
Une convergence prononcée structure les points de vue et les aspirations de
tous : l’aboutissement de toute union légale doit être l’enfantement. Pour
certains interlocuteurs, issus notamment des pays côtiers comme le Bénin, le Togo
ou la Côte d’Ivoire, entre autres, « on doit légitimement s’attendre à des fruits »
même à l’issue d’une union extra-conjugale. Autrement dit, il est admis qu’une
union pré-conjugale peut déterminer et tester la fécondabilité d’une jeune flle.
De ce fait, il est des sociétés où des flles -mères sont prisées comme épouses.
La crainte de la stérilité anéantit la situation de honte vécue par une maternité
hors mariage. Dans certains pays de l’Afrique occidentale, mais aussi australe et
centrale, il est relevé une expansion de pratiques permettant de « faire preuve de
sa fécondité » avant le mariage. Koster qui inscrit ses recherches dans le contexte
Yoruba du Nigeria afrme : «  Disproving infertility was identifed as a reason for
11premarital pregnancy » (Koster, 2003 : 261) .
Ce travail comporte trois principales parties.
La première partie déclinera d’abord l’objet de la recherche et défnira les
orientations méthodologiques qui ont été privilégiées pour les enquêtes sur le
terrain (chapitre I). Elle dressera ensuite l’état le plus exhaustif possible de la
question de la gestion de la fécondité à travers une approche pluridisciplinaire
(Chapitre II) tirée des travaux à la fois historiques, ethnologiques, anthropologiques,
sociologiques, démographiques et psychologiques qui éclairent sur une maîtrise
11. Des études menées par Pourchez L (2002) en milieu créole notamment dans l’Ile de la
Réunion confrment également cette valorisation des maternités pré-maritales : «…  celles
qui ne sont pas mariées désirent en majorité être mères, quitte à enfanter d’abord puis à se
marier, la preuve de leur fertilité étant faite. (…). Mais au-delà de l’incidence matrimoniale
et de la valorisation du statut de la mère, l’enjeu principal de tout rapport sexuel est bien lié à
la fécondité de la femme. Malgré les apports récents en matière d’information, de méthodes de
contraception, de planifcation des naissances, la grossesse reste considérée comme le symbole de
la féminité et l’issue normale de toute relation sexuelle durable. Les jeunes femmes souhaitent
devenir mères très vite et s’inquiètent si après quelques mois de rapports suivis avec le même
partenaire, la grossesse ne survient pas. Certaines d’entre elles considèrent même que le fait d’être
enceinte très jeune est une preuve de leur fertilité et les aidera à trouver un mari » (Pourchez,
2002 : 64).
Nous avons également retrouvé cette idée chez Ravololomanga (1992 : 66) pour qui le
statut des femmes malgaches qui ont enfanté avant le mariage n’est pas fragilisé : « Au
contraire, ayant fait preuve de fécondité, elles trouveront facilement un mari. Parfois même,
certains parents se sentent sécurisés de voir leur fls amoureux d’une mère célibataire, le risque
de stérilité étant écarté ».ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 31
variée des corps des femmes. La prééminence masculine préside sur la destinée
des femmes, sur le contrôle et la manipulation de leurs corps, quels que soient les
12circuits dans lesquels ce moulage se fait . Les caractéristiques sociologiques du
champ d’étude, où on défend des normes et des valeurs liées à la fécondité, seront
décrites et discutées dans le dernier chapitre de cette partie (Chapitre III).
La deuxième partie porte sur l’étude de la problématique de la stérilité en
milieu nigérien. Le corps infécond sera interrogé dans un premier temps
(Chapitre IV). Ensuite, la prévention et la thérapeutique localement utilisées pour
combattre l’infécondité seront évoquées dans le chapitre suivant (Chapitre V).
Enfn, en présentant sous formes d’études de cas des destins contrastés de femmes
stériles, il s’agira pour nous d’exposer les diférentes trajectoires de ces femmes
qui n’ont pas connu la « bénédiction suprême » d’avoir une descendance. Ici, une
analyse de la stérilité ne se fera pas pour elle-même mais elle servira plutôt de
soubassement pour saisir tout ou partie de la dynamique qui est au principe du
gouvernement de la fécondité des femmes et qui d’une certaine façon implique un
contrôle des corps. De la présentation de ces diférents cas étudiés, il en résultera,
en dernier lieu, une analyse des sentiments. C’est un sous-chapitre qui se voudrait
une esquisse d’anthropologie des sensibilités (Jafré, 2003). Les études des cas et
l’analyse des sensibilités se feront donc dans le chapitre VI.
Nous nous attacherons à analyser dans la troisième partie la contraception
dans ses divers aspects notamment à travers les savoirs, les usages, les pratiques
de même que les trajectoires qui lui sont liées (Chapitre VII & VIII). La pratique
contraceptive, porteuse de divers enjeux sociaux imbriqués les uns dans les autres,
crée des espaces de confits mais aussi impulse des négociations entre une
multitude d’acteurs sociaux : entre conjoints, entre patientes et personnel médical,
entre patientes et réseaux populaires de soins, entre sexes ou entre individu et
société. Ce sera l’objet du dernier chapitre (Chapitre IX).
12. Il n’existe pas néanmoins de passivité absolue des femmes vis-à-vis de cette domination
masculine. Selon les cas et les circonstances, certaines femmes parviennent à échapper à ce
joug en développant diverses stratégies d’esquive et de contournement de certaines règles
sociales. La suite de ce travail nous le démontrera amplement.PREMIÈRE PARTIE
PRÉALABLES MÉTHODOLOGIQUES,
ÉTAT DES SAVOIRS ET CONTEXTE SOCIOLOGIQUE
Objet d’enjeux sociaux variés, la fécondité humaine suscite un intérêt
marqué dans toutes les sphères de la société. Réaliser une ethnographie de la fécondité
féminine revient à interroger concrètement les rôles de reproductrices
socialement assignés aux femmes. Les dispositifs sociaux de régulation de la
reproduction structurent fondamentalement les rapports sociaux de sexes eux-mêmes
fondés sur une hiérarchisation sexuelle. Ce qui revient à donner leur place à l’étude
des thématiques variées et enchâssées comme la sexualité, le statut social de la
femme, le mariage, la place de la religion et plus généralement les normes qui
régulent la vie des individus.
Cette partie se propose de réaliser une « contextualisation » générale
(méthodologique, théorique et sociologique) de la problématique générale de la gestion
de la fécondité. Dans le premier chapitre, nous exposerons les outils
méthodologiques qui ont permis la collecte des données. L’étude de la fécondité a
alimenté une large réfexion à travers le monde. Aussi, un deuxième chapitre envisage
d’esquisser un état de la question à travers une approche pluridisciplinaire. Enfn,
le chapitre III s’attachera à présenter le contexte sociologique dans lequel cette
recherche a pris corps. Chapitre I
Construction de l’objet de recherche
et préalables méthodologiques
Ainsi que le souligne Schwartz (1993 : 281), on ne s’aventure pas dans une
entreprise de recherche en ayant « l’esprit vierge ». Il n’en demeure pas moins vrai
qu’au commencement ce fut une véritable nébuleuse conceptuelle que
d’entreprendre une analyse de la gestion de la fécondité. La construction de l’objet de
recherche s’est faite de façon progressive et souvent balbutiante. Ce fottement
« sans orientation cohérente » est certainement dû au fait que : « Le premier
objet de l’enquête n’est pas de répondre à des questions mais de découvrir celles que
l’on va se poser, et il faut pour cette simple découverte du temps : le temps de
comprendre où sont dans l’univers des enquêtés, les problèmes, les enjeux et de parvenir
à une perception sufsante de leur vie pour dégager ce qui vaudrait la peine d’être
étudié » (Schwartz, Ibid.-281). Ceci dit, il s’agira dans le premier point de
présenter l’intérêt heuristique de cette recherche. Dans le deuxième point, nous allons
décliner notre démarche méthodologique à travers la production des données.
Enfn, seront exposées au point 3 certaines contingences dont aucune recherche
n’est exemptée. Elles découlent ici du fait que le thème est dit « délicat », que le
choix de l’approche méthodologique est complexe, parce que le chercheur fait
face à d’autres types d’aléas… ; bref, toutes les difcultés inhérentes à ce type de
travail dont toute la substance vient de l’expérience du terrain, une expérience
essentiellement itérative.36 HADIZA MOUSSA
I. L’intérêt d’une analyse socio-anthropologique
de la gestion de la fécondité
Peu de recherches en sciences sociales se rapportant à l’étude de la fécondité
1ont été réalisées en milieu africain notamment en Afrique francophone . Une
analyse de type socio-anthropologique de la fécondité, qui restait donc à faire au
Niger, devait intégrer les représentations et constructions sociales des individus.
Aussi bien dans la famille que dans la sphère médicale et sociale, en général,
ceux-ci reproduisent des logiques intériorisées à travers plusieurs systèmes de
référence : culturels, populaires ou scolaires. Aussi, il s’agira de mettre en perspective
la dynamique de convergence et d’interrelation qui se crée autour de la régulation
de la vie reproductive de la femme. Les questions sexuelles se chevauchant d’une
certaine manière avec celles de la fécondité, leur traitement fait intervenir des
interactions familiales, sociales, thérapeutiques traditionnelles ou modernes (dans
le cadre de l’ofre des soins).
Héritier (1999) nous rappelle : « Toujours d’un même mouvement prolongeant
ce retournement initial, il s’ensuit que, pour éviter les aléas dus à une féminité livrée
à elle-même, la fécondité doit être manœuvrée, contrôlée, voire imposée par la part
masculine de l’humanité. On peut observer, par l’ethnologie, cette appropriation
efcace de la fécondité féminine sous trois modalités : conceptuelle, symbolique, sociale ».
Ces diférentes modalités de contrôle nous semblent nécessaires pour une analyse
scientifque approfondie.
L’ensemble des mécanismes de gestion de la fécondité et de ses pratiques
connexes s’exerce sur et dans le corps de la femme. Celle-ci se trouve de fait au
cœur du processus où elle est chargée de la mise en pratique des normes sociales
édictées en la matière. Ce pouvoir, somme toute délégué, accorde à la femme
une liberté relative. Ce fragment de liberté ne l’afranchit pas en revanche des
pratiques, normes et constructions sociales de son milieu. Face à cet ensemble
de normes sociales ofcielles, souvent complexes et contraignantes, pour gérer
1. Quand nous parlons d’africains ou de nigériens dans l’analyse de la fécondité que nous
engageons ici, notre intention est loin de produire des catégories d’analyses homogènes
ou homogénéisantes. Les « africains », pas plus que les « nigériens », ne constituent des
catégories sociales et sociologiques insérées dans une cohérence stricte qu’une analyse
scientifque va confondre. Néanmoins, aussi bien dans les discours que dans les pratiques,
on peut souligner des « densités », des « graduations », des « ressemblances » ou des
« occurrences » qui permettent certaines généralisations ne serait-ce que relatives. ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 37
sa vie reproductive et sexuelle, la femme recourt aussi à des « normes pratiques »
diverses (Olivier de Sardan, 2001b). Il est utile, en conséquence, de comprendre
d’une part comment ces pratiques s’articulent concrètement avec les ingérences
multiples que la femme subit dans son environnement social, privé comme
public, et d’autre part relever les multiples agencements des diférents types de
gestions de la fécondité féminine: sociale, médicale et populaire. Les multiples
négociations que la femme mariée mène au quotidien comportent à coup sûr
des ambivalences ainsi que des expressions diférenciées qui sont fonction de son
statut social. De même, ces manœuvres quotidiennes ont incontestablement un
impact sur le « vécu » sexuel de la femme mariée. Mais lequel ? Au fondement
de tout processus d’engendrement, abstraction faite des nouvelles techniques
révolutionnaires de procréation, il s’instaure un dialogue sexuel entre l’homme
et la femme. En rapport à cela, comment s’établit alors le processus de « socialisation
sexuelle » des jeunes flles ? De quelle manière, l’inculcation aux jeunes femmes des
normes propices à la reproduction humaine s’opère-t-elle ? Quels sont les diférents
niveaux de décisions à l’échelle familiale, sociale et médicale en vue de l’imposition de
ces normes ? Quelles confrontations ce processus implique- t-il ? Quels sont les divers
espaces de confit ? Comment sont socialement et médicalement encadrées les femmes
qui sont en quête de maternité ? Quels sont les vécus et ressentis quotidiens des femmes
sans enfants ? Quels savoirs et pratiques sont mobilisés dans la satisfaction des besoins
en contraceptifs ? Quelles dynamiques (sociales et médicales) opèrent autour de la
pratique contraceptive ? De quelle manière et selon quels mécanismes la « sexualité
inféconde » (à travers la stérilité et la contraception) nous informe t-elle sur la gestion
globale de la fécondité ?
II. La production des données
Nous ouvrons ce point par cette réfexion, à notre avis, assez pédagogique de
Combessie dans La méthode en sociologie, (1999 : 9) qui souligne : « Une méthode,
guide pour la route, éclaire mais ne décide pas la route. Assurer la pertinence d’une
méthode, c’est l’ajuster aux questions posées et aux informations accessibles ». Parce
qu’elle éclaire, s’en priver signiferait que l’on chemine dans l’imprécision et le
« bricolage » non pas « savant » comme le suggère Schwartz (1993) mais d’un
bricolage amateur. Nous présenterons dans un premier temps les diférents lieux
de l’enquête à travers une approche multidimensionnelle. Dans un second temps,
nous parlerons des diférentes étapes de cette recherche. Enfn, nous exposerons
les diférentes techniques et méthodes pour la production de données, puis le
travail d’analyse et d’interprétation. 38 HADIZA MOUSSA
1. L’approche multidimensionnelle
À travers l’approche multi sites, nous avons voulu réaliser une reconstitution
de la trajectoire de la contraception et de la stérilité à travers le couple, la famille,
les tradithérapeutes, les centres des soins, les circuits de politique publique. Les
diférentes enquêtes ont été réalisées dans la Communauté Urbaine de Niamey
(CUN).
Les espaces choisis pour cette recherche sont de deux types : des cadres
formels « structurés » et des cadres non agencés. Il s’agit pour les premiers des
institutions étatiques et para-étatiques, d’une part pour comprendre la politique
nationale en matière de santé de la reproduction, et les formations sanitaires, d’autre
part pour saisir la gestion médicale quotidienne de la fécondité et les diverses
interactions qui en découlent. Les seconds sont des cadres que nous considérons
comme « non agencés» car ils regroupent des structures informelles comme la
famille et les circuits populaires. Avec des espaces variés, des acteurs multiples et
des normes en perpétuels réajustements, les recherches en socio-anthropologie
de la santé ne seront que plus fructueuses. Ainsi, les diférents lieux de l’enquête
ont été :
Les cadres familiaux ou circuits populaires « communs »
À l’intérieur de ces circuits dits familiaux, nous nous sommes tout d’abord
intéressée au cadre conjugal et ensuite au reste du lignage et autres relations de
proximité. Ici, ce sont les ménages qui ont servi de cadre pour les enquêtes (voir
entretiens en 3.1.2.).
Les circuits populaires « spécialisés »
La gestion populaire de la fécondité implique les acteurs versés dans le
magico-religieux (marabouts, guérisseurs traditionnels) ainsi que les vendeurs
ambulants de divers produits (pharmaceutiques, aphrodisiaques et autres stimulants
sexuels). Les premiers ont été interrogés le plus souvent à leur domicile sauf ceux
qui ont des étals aux abords ou à l’intérieur des marchés, comme c’est le cas
surtout des tradi-thérapeutes. Trois principaux endroits constituant aussi les
itinéraires privilégiés des vendeurs ambulants ont été ciblés et retenus pour mener
l’enquête : les gares routières, les abords des marchés, les alentours des formations
sanitaires. ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 39
Les centres de santé
Les maternités (Maternité Centrale, Maternité Talladjé et Maternité
Boukoki), les centres de PMI (Protection Maternelle et Infantile) de Gaweye et
Lamordé, le CNSR (Centre National de Santé de la Reproduction) ont été concernés
par les enquêtes. Ce choix des sites ne relève pas d’un simple hasard. La Maternité
Centrale et le CNSR sont les deux premiers centres de référence nationale en
matière de prise en charge de la santé sexuelle et reproductive qui de ce fait disposent
d’un plateau technique moderne. Grâce à certaines coopérations bilatérales et
multilatérales les équipements de ces deux centres ont été renforcés ou
renouve2lés . De nombreuses patientes, issues des autres régions du Niger fréquentent ces
centres sur évacuation ou par auto-référence. Les sites de Talladjé et de Boukoki
sont des maternités situées dans des quartiers quelque peu excentrés du centre
ville de Niamey et connaissent une fréquentation particulièrement importante.
Les personnes qui y recourent disposent généralement de revenus modestes et
ont une relative compréhension du niveau de base de la pyramide sanitaire
nigérienne. Les deux PMI et le CNSR avaient fait l’objet d’enquêtes dans le cadre de
notre DEA. C’était pour nous l’occasion de prolonger et d’approfondir le travail
entamé auparavant.
La Maternité Centrale
Créée en 1929, la Maternité Centrale de Niamey a été rebaptisée
Mater3nité Issaka Gazoby en 1997 du nom d’un de ses plus illustres
gynécologuesobstétriciens. Erigée en EPA (Établissement Public à caractère Administratif),
la Maternité Centrale représente un centre de référence nationale en matière de
prise en charge des problèmes gynécologiques et obstétricaux. La MIG constitue
également « un centre de recherche et de formation des étudiants en médecine, des
sages-femmes et des paramédicaux » (Souley, 2003a : 10). Chaque année, le centre
accueille aussi un nombre important d’élèves-stagiaires issus des grandes écoles
professionnelles de la santé de la place : ENSP, ESPAS, IPSP, ISP et ISS.
Autrefois bâtie en banco, cette structure a connu sa première phase de
modernisation à partir de 1948, date à partir de laquelle des bâtiments modernes
2. Le seuil de modernité de ces formations sanitaires est néanmoins modeste par rapport
aux avancées technologiques connues dans certains pays de la sous-région comme la Côte
d’Ivoire ou le Sénégal pour ne citer que ceux-là. Les nouvelles techniques de procréation
sont encore matériellement impossibles à réaliser au Niger par manque de personnel
qualifé, en raison d’une absence de structures appropriées, etc.
3. Décret 97/357/PRN du 18 septembre 1997.40 HADIZA MOUSSA
ont été construits. Aux travaux de réhabilitation réalisés en 1973, d’autres plus
poussés et ambitieux ont été réalisés en 1995 dotant le centre d’un plateau
technique performant.
En 2007, la MIG compte 206 agents dont 112 cadres (27 cadres
administratifs, 13 médecins dont 8 sont gynécologues-obstétriciens, 40 sages-femmes, 19
infrmiers, 5 assistants sociaux). Les sages-femmes sont les plus nombreuses. Afn
d’accroître ses performances techniques, la MIG a été dotée d’un mammographe
en 2003. De même, dans la perspective de réaliser, à moyen terme, les PMA, des
agents ont été envoyés en formation.
La maternité de Talladjé
La maternité Talladjé fait partie du CSI du même nom. Le quartier Talladjé
est situé à la périphérie de la ville et fait partie de la commune Niamey II. Au
Recensement Général de 2001, sa population avoisinait 35 000 habitants. Talladjé
est un quartier populaire habité en grande partie par des populations aux revenus
majoritairement faibles et de quelques rares fortunés qui s’y sont installés ces
dernières années consécutivement à la crise immobilière observée en centre ville. Le
complexe comprend en outre un dispensaire et une PMI. Le CSI de Talladjé est
un CSI de type II. La maternité comprend douze lits pour les suites des couches.
Le personnel est composé de 11 sages-femmes, 1 TSSO (Technicienne Supérieure
en Soins Obstétricaux), 4 manœuvres, 4 agents d’état civil, 1 chaufeur, 10 flles
de salle (dont 1 bénévole). Les principales activités de la maternité sont les
accouchements, la PTME (Prévention de la Transmission Mère enfant), les références
gynéco-obstétricales, l’établissement des pièces d’état civil.
Les structures institutionnelles
les circuits institutionnels publics (Ministère de la santé publique et de la lutte
contre les grandes endémies, Ministère du développement social, de la population, de
la promotion de la femme et de la protection de l’enfant) et parapublics (ONG et
associations) ont aussi servi de cadre à nos enquêtes. Comme annoncé en
introduction, la politique de la santé de la reproduction adoptée au Niger relève d’un
processus politique, il est vrai impulsé par les organismes internationaux.
Parmi les sites choisis, certains étaient des lieux que nous avons visités
4dans le cadre de nos précédentes recherches  : les institutions étatiques et
4. D’abord dans le cadre de notre mémoire de maîtrise « la pharmacie par terre : une
alternative à l’échec de la politique pharmaceutique nationale ? », nous avons exploré
en 2000 le milieu informel de la vente des produits pharmaceutiques. Ensuite, dans le ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 41
paraétatiques, les centres médicaux et l’univers des guérisseurs traditionnels
nous étaient plus ou moins familiers.
2. Produire des données par itération
La production des données s’est faite de manière itérative en fonction de la
dynamique de ce travail. La première collecte des données de terrain a commencé
en novembre 2002 et s’est terminé en janvier 2003. Cette période a constitué
la phase de préenquête qui nous a surtout permis de « cerner le terrain » par un
repérage des divers groupes stratégiques, c’est-à-dire les personnes et les
institutions censées être concernées par la gestion de la fécondité. En plus de nous
avoir facilité l’identifcation des groupes stratégiques, cette première étape nous a
permis de défnir de façon plus élaborée notre problématique et orienter l’enquête
proprement dite. C’est un exercice qui a en grande partie servi d’imprégnation
dans les milieux enquêtés, même si comme nous l’avons annoncé ci-dessus, il s’est
5en réalité agi d’une re-visitation des terrains « connus » .
Nous avons élaboré, à cette première phase de notre recherche, les premiers
canevas et guides d’entretien. Mais il est en même temps intéressant de
souligner que c’est durant cette préenquête que nous avons été confrontée à
d’incessantes interrogations et à de sérieux blocages qui ont en revanche eu le mérite
de nous sensibiliser davantage, sans que cela le soit de façon défnitive, sur les
cadre des activités du Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur les Dynamiques sociales
et le Développement Local (LASDEL), nous avons collaboré à certains programmes de
recherche où nous avons réalisé des enquêtes sur le système sanitaire nigérien ainsi que
sur d’autres thématiques (la décentralisation, les pouvoirs locaux, etc.). Enfn, nous avons
côtoyé les personnels de santé et les milieux de la médecine populaire, traditionnelle et
religieuse, dans le cadre de notre mémoire de DEA.
5. Ne faudrait-il pas ici parler de deux formes d’imprégnation : Une « imprégnation
scientifque » et une « imprégnation profane » ? La première est stimulée et guidée par
des questionnements de recherche alors que la seconde se fait « tout naturellement ».
Naître et grandir dans un contexte social crée pour chaque individu une familiarité, une
imprégnation naturelle. Néanmoins, contrairement à ce qu’en pense un certain sens
commun, celle-ci ne facilite pas toujours la tâche du chercheur. Un « chercheur local » ne
connaît pas forcément mieux la société qu’il étudie de même qu’il ne réalise pas forcément,
du fait de sa proximité socio-culturelle, une étude plus intéressante et plus documentée
que son collègue venant d’ailleurs. De même, l’inscription sociale de certains phénomènes
dans le domaine de la trivialité et de l’allant-de-soi pourrait parfois l’empêcher d’y poser
un regard rationnel.42 HADIZA MOUSSA
divers biais méthodologiques dont une telle entreprise intellectuelle est porteuse
(Cf. point 3).
L’enquête de terrain proprement dite a connu trois principales étapes. Dans
sa première phase, elle a duré cinq mois, de février à juin 2003. À la suite de cette
période, nous avons procédé à une première étape de dépouillement des données.
Les premières bases théoriques et aussi méthodologiques, ont été posées. Lors
de cette enquête, nous avons préféré centrer nos recherches sur les centres
médicaux. À partir de ces lieux, nous avons été amenée à remonter des parcours des
femmes (en consultation de PF ou de stérilité) pour nous retrouver soit chez des
«  féticheurs », soit chez des marabouts et souvent chez des vendeurs ambulants, et,
6bien naturellement, dans les structures familiales conjugales ou autres .
Une autre série d’enquêtes a été réalisée entre la mi-août 2004 et la fn
janvier 2005 et a essentiellement porté sur les circuits familiaux et populaires de
la gestion de la fécondité avec une insistance sur les questions liées à la stérilité.
Enfn, la dernière phase de terrain s’est étendue du 15 septembre 2005
7au 20 février 2006 . C’est une phase durant laquelle nous avons surtout insisté
sur les enjeux de la pratique contraceptive ainsi que les diverses interactions et les
multiples acteurs qu’elle implique.
8Cette itération a été à la fois concrète et abstraite . Concrète parce que nous
avons souvent fait des allers-retours auprès de certains de nos informateurs. Il y
a ainsi des enquêtés qui ont été rencontrés plus de cinq fois. L’itération abstraite,
sans aucune forme de linéarité, nous le verrons dans le point suivant, nous a
conduite à sans cesse modifer et à recadrer notre problématique, à réexaminer
nos hypothèses de recherche. Dans l’ensemble, ces mouvements itératifs nous ont
été scientifquement bénéfques.
6. La reconstitution des parcours des patientes à partir des circuits des pharmaciens
ambulants n’a pas été systématique en raison de la mobilité de ceux-ci. La majorité de
ces vendeurs n’ont pas de lieu fxe pour réaliser leurs activités. C’est quand ils ont pu
« fdéliser » leur clientèle que dans certains cas nous avons pu entrer en contact avec eux.
7. Au-delà de la date du 20 février 2006, nous sommes souvent retournée sur le terrain
afn de préciser ou d’approfondir certaines informations précédemment recueillies.
8. Pour une analyse plus poussée sur l’itération se référer à Olivier de Sardan (1995a :
95) qui souligne que « la phase de production de données peut être ainsi analysée comme
une restructuration incessante de la problématique au contact de celle-ci, et comme un
réaménagement permanent du cadre interprétatif au fur et à mesure que les éléments empiriques
s’accumulent ». Se référer au point consacré à l’observation (point 3 : Les instruments de
production des données).ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 43
3. Les instruments méthodologiques de production et
d’analyse des données
3.1. Les instruments méthodologiques de production des
données
3.1.1. La recherche documentaire
Nous avons procédé à un recueil exhaustif de données documentaires (travaux à
caractère socio- anthropologique ou démographique, productions de la littérature
grise disponible : rapports, évaluations….). Les premiers repères et principaux
axes de ce travail doivent beaucoup à cette recherche documentaire. Elle s’est faite
avant, pendant et dans une moindre mesure après l’enquête de terrain. Comme
le précise Olivier de Sardan, (Olivier de Sardan, 1995a : 90) « Les sources écrites
sont pour l’anthropologue à la fois un moyen de mise en perspective diachronique et
d’élargissement indispensable du contexte et de l’échelle, et à la fois une entrée dans
la contemporanéité de ceux qu’il étudie ». Ce travail préalable de catalogage nous
a permis non seulement de défnir plus clairement le cadre spatial, et
accessoirement temporel, de nos enquêtes mais aussi de nous informer sur les productions
scientifques ayant été faites sur le thème de la fécondité au Niger. Il faut dire que
celles-ci, comme nous l’avons annoncé au début de ce travail, sont très limitées.
3.1.2. Les entretiens
Les représentations subjectives d’une personne se laissent mieux
appréhender par le discours, grâce à l’entretien. Pour Blanchet & Gotman (1992),
l’accessibilité de la personne humaine, (contrairement au monde naturel) se fait de
l’intérieur. C’est pourquoi la biographie en tant que processus interne permet
de « capter » le social dans son ensemble tout en intégrant les situations
d’interaction. Approfondis et généralement enregistrés, les entretiens ont été traduits
et transcrits dans leur intégralité. Ils nous ont permis de recueillir des « données
discursives donnant accès aux représentations émiques » des personnes interrogées
(Olivier de Sardan, 1995a : 81). Ces données sont à scinder en plusieurs
catégories : des entretiens ordinaires aux biographies ou récits de vie en passant par la
constitution des études de cas. L’intérêt pour le cadre conjugal nous a amenée
9à interroger la femme et son conjoint séparément ou simultanément . Le plus
9. Interroger mari et femme ensemble n’a toutefois pas été un exercice facile. Même 44 HADIZA MOUSSA
souvent, ces femmes ont été rencontrées en milieu médical lors des consultations.
Puisque l’agencement social dans la régulation des mécanismes de fécondité
inter pelle également d’autres personnes du lignage, cette étude de la fécondité
dans la sphère domestique a aussi été élargie à la famille étendue c’est-à-dire
les mères, les belles-mères, les tantes, les sœurs et les frères. Néanmoins, dans
ces circuits familiaux, le recours à la femme ou aux femmes a été systématique.
C’est ainsi que certaines de ces femmes, celles n’ayant pas eu d’enfants, classées
« stériles » ont été suivies durant trois années pour, selon la formule de Revel
(1996), tenter de reconstituer l’horizon de leurs possibles, à travers des « jeux
d’échelles ». Une approche qui aide à « articuler de façon rigoureuse le lien entre
l’expérience singulière et l’action collective » (Revel, Ibid..).
L’évocation de cette question avec les personnels de santé (sages-femmes,
assist antes sociales, infrmières, médecins gynécologues-obstétriciens… ) nous a aidée à
mettre en évidence diférents types d’interventions techniques et non-techniques
(psychologiques par exemple) que le dispositif médical est amené à faire sur les
questions de fécondité en général et sur les corps des femmes en particulier, par
exemple lors des traitements contre la stérilité. Mais cette tâche n’a pas été
vraiment aisée car les entretiens ont souvent été peu fructueux avec le personnel
d’une part et avec les patientes d’autre part. Pour ces dernières, le changement de
cadre, une fois chez elles, a été très bénéfque en ce sens que nos interlocutrices se
sont senties plus à l’aise, loin de l’intimidation réelle ou ressentie entre les murs
de la maternité, de la PMI ou du CNSR.
Les marabouts et les guérisseurs traditionnels ainsi que les vendeurs
ambulants, parce que se situant à l’avant-garde de la gestion populaire des divers
mécanismes de fécondité, nous ont éclairée sur leurs pratiques, leurs clientèles, leur
positionnement dans le combat thérapeutique général. Dans le premier cas,
c’està-dire pour ce qui concerne les domaines magico-religieux, il faut dire que ce sont
des recours qui ne sont jamais négligés quelle que soit par ailleurs l’obédience
religieuse des acteurs. La croyance aux forces mystiques est une catégorie de
pensée très forte, de sorte que pour lutter contre la stérilité, pour éviter une grossesse,
pour mener celle-ci à bon terme ou conjurer n’importe quelle force de « mauvais
augure », les marabouts ou les guérisseurs traditionnels sont fortement sollicités.
lorsque le principe d’un entretien « groupé » est accepté, certains hommes abandonnent
au cours de la partie laissant la femme seule face au chercheur. Par ailleurs, en tenant
compte du point de vue des hommes, il s’agit avant tout d’élargir la grille de lecture de
la gestion de la fécondité en mettant en évidence les rapports sociaux de sexe. C’est une
approche dont se sont généralement passé les démographes (Voir infra).D
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ENTRE ABSENCE ET REFUS D’ENFANT 45
Dans le cas des vendeurs ambulants, c’est aujourd’hui moins par
efcacité réellement prouvée que par motivation économique que beaucoup de
personnes s’orientent vers eux. Ces recours concernent particulièrement les couches
moyennes et défavorisées qui se sentent exclus du système moderne de l’ofre des
soins (Jafré, 1999 ; Moussa Abdallah, 2001).
Cette étude n’a pas négligé le recours à des personnes-ressources. Celles-ci
ont généralement été de femmes âgées qui nous ont aidée à établir une genèse des
types de gestion anciennement envisagés dans le domaine de la procréation et les
changements qui se sont opérés. Le choix de l’ensemble de ces groupes sociaux
est justifé par le fait que chacun d’eux à des degrés divers, est impliqué dans le
processus de contrôle et de l’agencement des mécanismes de la fécondité ou en
est informé (Cf. Tableau I).
La plupart des entretiens a été combinée avec des observations. L’observation
autant que l’entretien a été utilisée comme outil de production de données. Elle a
la particularité de combiner la perception, la mémorisation et la notation. Comme
le couplage du son et de l’image fait aujourd’hui des succès phénoménaux partout
dans le monde à travers l’audio-visuel, des entretiens illustrés par des observations
ou des faits énoncés par les discours gagnent beaucoup en plausibilité et
conséquemment en scientifcité. Car, comme le souligne Combessie (1999 : 15), « 
observer, c’est vivre avec ou, du moins, être proche, à portée ; c’est regarder de près. Sauf
à se dissimuler (point de déontologie), c’est aussi s’exposer aux regards, à l’attention,
aux commentaires, aux interpellations ou à toute autre forme de traitement social.
Des diverses approches de la sociologie, l’observation est celle qui implique la proximité
physique la plus durable et la gamme la plus diversifée de conduites, d’interactions et,
partant, des méthodes ». Ainsi, par l’observation, comme le dit Gofman (1991), le
chercheur transforme en traces objectivées des « morceaux de réel ».
L’observation, parce qu’elle n’a rien de « naïve », tout comme l’entretien
du reste, « dynamise » une problématique, l’éloignant et la préservant de tout
« statisme » dogmatique. Ainsi comme le souligne Olivier de Sardan, (1995a :
77) : « Une problématique initiale peut, grâce à l’observation, se modifer, se
déplacer, s’élargir. L’observation n’est pas le coloriage d’un dessin préalablement tracé : c’est
l’épreuve du réel auquel une curiosité pré-programmée est soumise. Toute la
compétence du chercheur de terrain est de pouvoir observer ce à quoi il n’était pas préparé
(alors qu’on sait combien forte est la propension ordinaire à ne découvrir que ce à quoi
l’on s’attend) et d’être en mesure de produire les données qui l’obligeront à modifer ses