Familles africaines en thérapie

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Français
267 pages
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Description

Les praticiens de la famille en Afrique observent avec constance, le désir au sein de la famille africaine, des uns et des autres, de réduire leurs attachements fusionnels et de risquer une existence un peu moins dépendante du groupe. A partir d'une somme d'expériences cliniques sur les familles camerounaises, ce livre rend compte de la réalité et de la complexité de la famille africaine contemporaine.

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Publié par
Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 427
EAN13 9782296679528
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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A Jeanne LACOIN

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6

FAMILLES AFRICAINES ENTHÉRAPIE

7

«Les fils sont élevés comme s’ils devaient
toute leur vie rester des fils»
(A. STRINDBERG)

8

FAMILLES AFRICAINESEN THÉRAPIE

SOMMAIRE

9

Avant-propos ............................................................................................. 11
Préface du professeurClaudeMIOLLAN............................................ 13
Introduction :Le mal-vivre ensemble................................................... 17
Chapitre premier: À propos du: Processus identificatoires et scolarité
discours d’une mère africaine sur sa fille.............................................. 25
Chapitre deuxième:Moussa ou «l’enfant-père».Frustrations précoces et
conflit oedipien à traversle test des trois personnages chez un enfant
camerounais de douze ans ......................................................................41
Chapitre troisième:Divorce et culpabilité chez la femme camerounaise.
La médiation inachevée........................................................................... 65
Chapitre quatrième:La dot endettée ou la question du père.
Problématique psychologique de la dot auCameroun ........................................ 79
Chapitre cinquième:La famille dans le corps ou le mal-être d’un enfant
camerounais ..............................................................................................89
Chapitre sixième:La maternité travestie.Ethnopsychanalyse d’un rite
de fécondité dit «féminin».................................................................... 103
Chapitre septième: Thérapie familiale systématique et famille africaine
contemporaine.Le cas duCameroun ................................................115
Chapitre huitième: Souffrance familiale et famille en souffrance.La
famille camerounaise entre le village et la ville.................................. 125
Chapitre neuvième:Loyautés familiales et (dé) construction du couple
camerounais ...........................................................................................139
Chapitre dixième:Grossesse et interdits chez la femmeBeti du
SudCameroun ...............................................................................................157
Chapitr eonz ième:La mère camerounaise et son enfant
drépanocytaire .......................................................................................165

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
10
Chapitre douzième:Adolescence et crise familiale
enAfrique.Approche systémique d’un cas dans une famille camerounaise.............. 179
Chapitre treizième:Fonctions parentales et recomposition
familiale.Clinique d’une famille camerounaise ...................................................... 199
Chapitre quatorzième: Pathologies familiales etÉchec
scolaireauCameroun ...................................................................................................207
Chapitre quinzième:Mulier Tremenda.Des sources psychanalytiques
d’une marginalisation disqualifiante ..................................................219
Chapitre seizième........... 225: Pour une méthodologie de l’intervention
Références bibliographiques ................................................................ 243

AVANT-PROPOS

11

Le présent ouvrage répond à un désir souvent exprimé par un certain
nombre de psychologues, travailleurs sociaux et professionnels de l’intervention
en «famille africaine», «étrangère» ou «différente» que nous avons rencontrés
lors des communications et conférences données enAfrique, enEurope et en
Amérique.Certains avaient déjà pris connaissance de l’un ou l’autre de nos
articles sur la famille enAfrique.La dispersion de ces travaux dans différentes
revues spécialisées en a probablement limité l’accès à un grand nombre de
personnes et de professionnels potentiellement intéressés.Leur édition en un
volume unique nous a semblé plus pratique et plus susceptible d’une plus large
diffusion.

Au demeurant, l’entreprise ne se limite pas à la seule compilation de quelques
textes sur la famille enAfrique.Loin s’en faut.Elle se donne pour objectif de
faire le point sur une expérience d’intervention en famille dans un contexte où
les mutations sociales prennent une allure parfois vertigineuse.Il s’agit d’abord
de sensibiliser et d’intéresser les intervenants et les professionnels africains qui,
sur le terrain, sont confrontés aux contradictions d’une famille en quête de
repères et de stabilité structurelle et émotionnelle.

Chemin faisant, la réalité et la complexité de la famille africaine se devinent
à travers la famille camerounaise.Elle se déroule en indiquant les lieux
individuels et collectifs de sa souffrance.Moyennant quoi, une méthodologie de
l’intervention apparaît progressivement en dessinant les contours d’une
famille aussi diverse que spécifique.

Les articles sont repris tels qu’ils ont été publiés.Certaines notes,
notamment celles qui reprennent la description de la société traditionnelle ont été
modifiées pour éviter des répétitions inutiles.La numérotation des notes, elle
aussi a changé du fait de la réorganisation des textes en chapitres. Par souci de
cohérence et pour en faciliter la lecture, les symboles de certains génogrammes
ont été modifiés.

Enfin, nous voulons remercier les éditeurs qui ont autorisé la reprise des
articles et contributions déjà parus dans leurs ouvrages ou revues.Il s’agit en
l’occurrence de laWorld Council for Psychotherapy,de l’Harmattan-Licorne, des
Presses Universitaires d’AfriqueCentrale (PUCAC).Les articles repris ont été
publiés dans les revues suivantes :Psychopathologie africaine, Sciences sociales et
psychiatrie enAfrique ;Dialogue, Recherches cliniques et sociologiques sur le
couple et la famille ;Revue de Médecine psychosomatique(La pensée sauvage);Syllabus,
revue de l’Ecole normale supérieure;Cahiers de sociologie économique et culturelle,
Ethnopsychologie ;Thérapie familiale,Revue Internationale
d’AssociationFrancophone ;Le Divan familial;Les Cahiers de l’UCAC.

12

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE

PRÉFACE

13

Il n’y a pas de psychopathologie en dehors d’une culture, le travail de Monsieur TSALA
TSALA le confirme à longueur de page. Pourrait-on comprendre quelque chose, surtout
lorsqu’on est un lecteur européen, aux expressions pathologiques sans l’éclairage que donne
l’auteur sur les traditions culturelles, les croyances, les pratiques sociales ancestrales ou actuelles ?

Chaque chapitre / article a ici une vertu pédagogique et formatrice. Une évidence naît,
pour le lecteur, lorsque le professeur TSALA TSALA met en liens des symptômes actuels
et des coutumes ancestrales. Les uns répondent aux autres, ils signalent leur existence dans
l’histoire de l’individu et rappellent que le sujet se construit nécessairement dans l’histoire et par
les médiations culturelles et que c’est à l’intérieur de celles-ci qu’il exprime son épanouissement
ou sa souffrance.

L’émergence de nouvelles formes de socialité, de comportements groupaux due, semble-t-il,
aux influences économiques et culturelles extérieures à l’Afrique, à la mondialisation…
n’efface pas les ancrages ancestraux. Ces nouvelles manières d’être au monde compliquent (ou
parfois simplifient) la compréhension de la dynamique psychique individuelle.

Il faut le souligner, le professeur TSALA TSALA situe franchement sa réflexion
dans le champ des problématiques de l’émergence de «l’individu», du «sujet». Il adopte même,
pourrait-on dire, une position militante face à cette émergence de l’individu, face au collectif
du sujet face au monde. Ce «militantisme» s’inscrit dans la démarche scientifique de la
psychologie clinique d’inspiration psychanalytique. Il vise à faire reconnaître aux autres, aux
lecteurs, aux confrères, aux étudiants des phénomènes qui passent généralement inaperçus.
L’importance du désir, la culpabilité vis-à-vis des ancêtres, la fidélité aux traditions malgré
un mode de vie qui a changé, etc. Le registre de l’inconscient est là, présent dans chaque
situation et sa prise en compte devient une nécessité méthodologique.
La démarche scientifique qui part des faits, incompréhensibles, et cherche à en élucider les
origines, les manifestations, les sens, qui vise à les organiser en une autre compréhension, est là
à l’œuvre.
Si le travail du professeur TSALA TSALA s’arrêtait là ce serait déjà beaucoup. Il
aurait donné, en particulier à ses étudiants, des références, un outil précieux. Mais son travail
va plus loin.
La psychologie clinique d’inspiration psychanalytique se trouve ici interrogée, au-delà des
questions qu’elle pose habituellement à la psychiatrie traditionnelle ou à l’ethnopsychiatrie.
Cette théorie psychanalytique est bien appelée ici pour rendre compte, avec ses outils propres,
des observations faites lors des diverses consultations d’enfant, de famille, de couple. Mais elle
fait plus que cela. Son évocation participe elle-même de la construction du sujet. L’évoquée,
cette psychologie (clinique), c’est l’invoquer (le sujet), le faire apparaître.
En effet, la démarche clinique porte toute son attention sur les conditions d’émergence du
sujet. Les usagés des consultations psychologiques sont des sujets «mal advenus». En
souf

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
14
france (aussi bien au sens de douleur qu’au sens d’attente). Ils viennent demander l’aide d’un
autre (autre) afin d’advenir pleinement. Le clinicien en centrant son attention sur la relation
ici et maintenant, vise à permettre que le sujet dise et se dise. S’il est écouté sans a priori, sans
que l’on cherche à le classifier, sans le faire entrer dans un ordre préétabli, alors il exprimera
son désir, ses angoisses, ses adhérences au passé familial et groupal, etc. Alors il construira
avec le clinicien une relation de mutuelle reconnaissance dans laquelle il est légitime d’être
un sujet.

Chaque cas évoqué par l’auteur nous montre combien il est difficile d’être «un», d’être un
individu, d’être un sujet. Que l’on soit enfant, mère, épouse, femme, père… àchaque instant
on est confronté à ce que nous sommes en devenir. Et ce que nous sommes en devenir doit
s’arracher à ce que nous étions, ce que nous pourrions être pour les autres et pour nous-mêmes
dans nos fantasmes.

En se référant à la psychologie clinique d’inspiration psychanalytique l’auteur fait donc
prendre conscience à ses lecteurs de cette dimension du sujet dans l’être, et par-là même il
participe au changement culturel dont il parle. Il fait exister des sujets qui n’étaient pas à
proprement parler, prévus dans les traditions auxquelles il se réfère.
On imagine le travail sur soi qu’a dû fournir l’auteur pour s’autoriser à penser en dehors
de sa culture, les moments de doute ou de culpabilité qu’il a pu traverser. Car, on ne peut
penser un seul instant, à la lecture de ce travail, à un clivage dans la personnalité de l’auteur.
Clivage qui permettrait de faire cohabiter des références antagonistes. Cette dimension du
sujet, de l’angoisse, du désir…, ne peut être entendue que si l’on pense librement. En se
référant à la psychologie clinique, l’auteur accompagne donc le mouvement social et culturel, il
accompagne cette transformation profonde de son ethos.
Mais cette psychologie clinique à laquelle il est fait référence, ne peut paradoxalement
accompagner cette transformation qu’à la condition de connaître et de respecter le passé
culturel, les structures traditionnelles…
Ce respect du passé culturel est-il réticence, résistance à la psychanalyse ? Non
évidemment. C’est même le contraire, il est de l’ordre d’une bonne compréhension de la perspective
psychanalytique. L’individu se construit au cours d’une histoire, cette histoire est tramée de
désirs, de fantasmes, d’imago… reçus de façon totalement inconsciente. L’élucidation de cette
part inconsciente ne vise pas à s’en débarrasser (le pourrait-on d’ailleurs), mais à les
structurer, à leur donner sens dans l’actuel. C’est bien ce que nous montrent les fragments de
consultations dont Monsieur TSALA TSALA nous fait le témoin.
L’évocation, quasi constante par l’auteur, des pratiques coutumières ancestrales et de
leurs significations pose une autre question au clinicien. Cette part non dite à laquelle le sujet,
avec l’aide du clinicien, réfère ses symptômes, relève-t-elle de l’inconscient ou du latent ? Latent
étant pris ici au sens d’un contenu toujours conscient, mais non évoqué, non relié aux pensées
actuelles. Les contenus inconscients étant eux, refoulés, non accessibles à la conscience d’emblée
et sans une médiation.

PRÉFACE
15
Les symptômes des consultants sont, bien évidemment en lien avec le latent et celui-ci
mérite d’être éclairé, rappelé, mais son rappel n’épuise pas la question de la construction du
sujet. Il y manque une dimension dynamique qu’il est toujours délicat, difficile à montrer.
Comment fait-on pour entendre et prendre en compte le registre inconscient ?Comment
fait-on pour permettre au patient de l’entendre et donc de s’entendre ?Comment cette écoute
entraîne-t-elle une nouvelle dynamique chez le sujet, et à terme une construction nouvelle et
originale ?
Pour répondre à ces questions il faut changer de registre, s’intéresser à l’inconscient et au
signifiant bien évidemment. Mais il ne s’agit pas ici d’un intérêt académique, livresque,
théorique. Il s’agit, au sens fort du terme, d’une formation.
Assumer l’interpellation angoissée, parfois agressive ou amoureuse, d’un sujet souffrant et
en souffrance nécessite un remodellement interne. Ecouter cette souffrance sans vouloir la
comprendre (la prendre avec soi) n’est pas une position naturelle. Traditionnellement nous
oscillons entre la compassion où le mouvement identificatoire à l’autre domine (et nous nous
perdons comme sujet) et l’abord rationnel où la distance avec l’autre l’aliène et nous aliène.
Comment former des psychologues cliniciens qui, ayant intégré le registre du latent se laisseraient
interpeller par le signifiant, par le registre de l’inconscient ? Abandonnant la compassion et
la rationalisation, il nous faut suivre les chemins difficiles du transfert et du contre-transfert
et de leur élucidation. Il nous faut renoncer à tout «pouvoir» sur l’autre.
L’ouvrage du professeur TSALA TSALA donne à penser au lecteur. Même si
parfois son «militantisme» laisse croire que l’on peut se saisir de la dynamique inconsciente.
C’est entre les lignes, et en nous associant nous-mêmes sur les situations présentées, sur les
discours rapportés que ces registres du transfert et du contre-transfert seront mobilisés. Les
modalités transférentielles des patients et contre-transférentielles de l’auteur se lisent entre les
lignes, parfois dans ses associations éclairantes, parfois dans ses renoncements. Au lecteur de
se laisser entraîner par ce mouvement. J’aime à croire qu’après la lecture de ce livre, je connais
un peu mieux l’Afrique et un peu mieux Monsieur TSALA TSALA.

Jean LAPLACHE, présentant la revue «Psychanalyse à l’Université» qu’il créa dans
les années 60 défendait la thèse, qu’un discours théorique est aussi à même d’entraîner des
pensées associatives et de toucher à la dynamique inconsciente. FREUDa rapporté ses rêves
dans «Die Traumdeutung» et, bien qu’il nous ait fait part de ses associations, il ne nous a
pas tout dit.Achaque fois un mystère demeure, l’ombilic du rêve et un peu plus.Cela ne nous
empêche pas de rêver.

Claude MIOLLAN,
professeur à l’Université deNice Antipolis

16

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE

SIGNES UTILISES DANS LES GENOGRAMMES

Les chiffres

un homme

une femme

Un homme cohabitant

Une femme cohabitante

Sexe non identifié

Lien matrimonial

Lien de filiation

Lien rompu ou interrompu

Fratrie

Union libre ou union illégitime

Un ou plusieurs hommes

Une personne décédée

Ages

INTRODUCTION

Le mal-vivre ensemble

17

Les sociologues ont déjà définila famille comme un groupe social uni par
les liens de parenté ou du mariage. Un groupe que l’on retrouve dans la
plupart des sociétés humaines.Habituellement, une distinction classique oppose la
famille large (caractéristique des sociétés traditionnelles) à la famille nucléaire
(caractéristique des sociétés dites modernes).La seconde serait de
structuration plus récente que la dernière.Dans tous les cas, la famille est sensée
répondre aux besoins de protection, de sécurité et socialisation de chacun de ses
membres.Mais aussi, la structure de la famille correspond à des besoins
individuels ou collectifs qui peuvent varier d’une société à une autre.

EnAfrique aujourd’hui, la distinction entre les deux types de famille est
devenue de plus en plus difficile à établir.Il est d’observation courante que la
famille dite nucléaire continue à être dominée par un environnement familial
beaucoup plus large. Une famille plus étendue, composée des arrière-grands
-parents, des grands-parents et même par des personnes unies par d’autres
liens que ceux du sang.Bien plus, d’autres formes de structures parentales
apparaissent qui, pour certaines, existaient déjà, mais n’étaient pas perçues
comme telles auparavant.Ila famille recomposée,l s’agit en l’occurrence de
de la famille monoparentale maternelle et/ou paternelle et de la famille
homoparentale aujourd’hui contrainte à la clandestinité.

Pourtant, l’évocation de lafamille africainecontinue à renvoyer à des
représentations qui en font un lieu de communion solidaire entre individus aux
statuts hiérarchiques complémentaires.Cette vision héritée d’une tradition
souvent idéalisée est aujourd’hui confrontée à la réalité des mutations sociales qui
transforment les statuts et les rôles des uns et des autres à l’intérieur des
familles.Bien entendu, le «cousin» - dont le mot n’existe pas dans certaines
langues africaines- reste le «frère», la tante reste la «grand-maman» ou la
«maman cadette», l’oncle le «grand papa» ou le «papa cadet» (terminologie
congolaise).La «famille africaine» que nous évoquerons constamment indique
non pas une configuration ou un modèle spécifique, mais plutôt l’histoire
d’une mutation qui n’a pas fini de faire passer la société africaine de la tradition
à la modernité.En admettant, même abusivement, qu’il existe une culture
familiale africaine, l’expérience de la pratique et de l’écoute des familles en
difficulté relativise l’option des modélisations et les approches de type
culturalistes.Notre approche voudrait prendre acte du caractère
universellement humain de la souffrance familiale, mais rester attentive aux sens qui lui
sont attribués, individuellement ou collectivement, en fonction de l’histoire et
de la culture partagées par les uns et les autres.En quoi nous nous inscrivons

18

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE

dans la perspective clinique telle que décrite parANGELetDURIEZqui
précisent : «La clinique de la famille serait alors l’étude de l’organisation familiale
sur le plan des interactions, des relations et du symbolisme lié au sexe et à la
place dans les générations.Elle se donne comme objectifde comprendre les
mécanismes en jeu qui maintiennent l’homéostasie de la famille ou ceux qui
permettent le changement.Elle tient compte du temps qui passe d’une part en
situant l’observation de la famille dans le moment du cycle de vie où elle se
trouve, et d’autre part en soulignant l’impact du transgénérationnel» (2004 : 23).
Cette option méthodologique suppose d’une part que les individus et les
familles sont uniques et jamais superposables, et que, d’autre part, la généralisation
et la modélisation peuvent constituer des obstacles à une meilleure
compréhension des familles et des individus.

Les praticiens de la famille enAfrique observent avec constance que,
audelà de la forme, la famille est grosse d’une revendication individualiste qui
dévoile le désir plus ou moins conscient des uns et des autres de réduire leurs
attachements fusionnels et derisquer une existence un peu moins dépendante
du groupe.Il y a drame dans la société, mais aussi drame dans le sujet.On
rencontre toujours, d’une manière ou d’une autre, un individu sous tutelle.Il
s’agit en réalité d’une difficulté (et non d’un refus) de vivre ensemble, à telle
enseigne que, les relations intrafamiliales et les différents statuts et rôles
familiaux se retrouvent en situation durablement instable.Ce qui, à certains égards,
peut constituer une menace pour les équilibres sociaux et individuels.Aussi
peut-on observer une réalité émotionnelle peu apaisée toujours susceptible
d’animer ou de paralyser les relations intrafamiliales.

Cette situation à laquelle les pouvoirs publics sont de plus en plus sensibles
a suscité des politiques de protection de la famille accordant une place de plus
en plus importante à l’enfant et la femme traditionnellement handicapés par
leur statut de mineurs sociaux.

Dans le cas spécifique duCameroun par exemple, la femme est encore
largement soumise au mariage et à la maternité comme obligations éthiques, à
1
la polygamie qui est la forme normative du mariage.Elle a du reste une très
faible maîtrise de son corps et de sa sexualité face aux sollicitations de son
partenaire.L’ordre traditionnel tarde à lui accorder cette liberté élémentaire de

1
Au Cameroun, il existe plusieurs types de famille dont trois sont définies par le droit civil. Il
s’agit de la famille légitime issue du mariage civil (légal) entre deux individus ; la famille
adoptive qui donne à des parents la possibilité d’adopter des enfants ; la famille naturelle qui
se tisse par un simple consentement des époux. Sur le plan structurel on rencontre, la famille
élargie ou la famille traditionnelle et la famille nucléaire ou moderne. La forme élargie et
traditionnelle regroupe ses membres autour d’un «ancêtre commun, pouvant remonter
jusqu’à la sixième génération» (cf. MINAS, 1988).

INTRODUCTION
19
se protégertraditionnelles de procréerau-delà et en dépit de ses «obligations»
et de se marier. Par ailleurs, l’attitude pronataliste de certains maris et de
certains parents contraint les femmes et les filles à accepter une sexualité à
risque à leur corps défendant (cf. TSALATSALA2004b).Il s’agit là d’un sujet de
préoccupation majeure au regard des enquêtes les plus récentes en la matière.

Les résultats de la dernièreEnquêteDémographique et de Santé
duCameroun (EDSC) montrent aujourd’hui, par exemple, que le TauxBrut de
Natalité (TBN: nombre annuel moyen de naissances vivantes dans la
population totale) est de 38/1000.Le TauxGlobal deFéconditéGénérale (TGFG:
nombre moyen de naissances vivantes dans une population en âge de
procréer) est de 176° /00.En arrivant en fin de vie féconde, une camerounaise a
en moyenne 5 enfants.On observe aussi qu’à tous les âges, le taux de
fécondité des femmes rurales est supérieur à celui des femmes résidant en zone
urbaine.Le mariage ou la vie en union restent importants chez les femmes,
puisque 67,2 % d’entre elles sont mariées ou vivent en couple.Le taux de
célibat chez les femmes de 15 à 49 ans est de 24 % contre 43,9 % chez les
hommes de la même tranche d’âge. Si l’âge d’entrée en union qui est de 17,6 ans
recule d’années en années chez les femmes (contre 25,2 ans chez les garçons),
on observe encore une bonne proportion de femmes mariées avant 15 ans.
Cette situation est en contradiction avec la loi qui fixe l’âge du mariage à 15 ans
2
pour les filles et 18 ans pour les garçons. 30,8 % des filles de 15 à 19 ans sont
mariées ou vivent en union contre 6 % chez les garçons de la même tranche
d’âge.Cet écart habituel entre les hommes et les femmes est maintenu par la
pratique de la polygamie qui touche 30 % des femmes en union - contre 69 %
de femmes en union monogamique, mais toujours susceptibles de se
retrouver à l’avenir dans un ménage polygamique (cf.EDSC, 2004 : 107-104).

Toutes choses qui ramènent à l’imperturbable question de l’individu
confronté au conjugal ou au familial.La patiente écoute des familles africaines
révèle parfois des conflits à l’origine d’une certaine souffrance familiale.Le
décryptage de leur demande rend compte du désir de chaque membre à vivre
d’une autonomie qui lui garantisse un minimum d’expression personnelle, quel
que soit son statut au sein de la famille.C’est que, aujourd’hui encore
enAfrique, la famille semble privilégier l’exigence de sa propre survie comme
structure au détriment du rôle qu’elle pourrait jouer pour l’équilibre psychologique
et affectifde ses membres.Même le maternage est entaché par le devoir
éthique d’être une bonne mère et une bonne épouse.Aquoi il faut ajouter
l’intrusion de nouvelles religions et de l’Etat qui proposent des modèles familiaux
parfois contradictoires.Comment par exemple, s’agissant du mariage qui peut

2
Ordonnance n°81/062 du 29 juin 1981. Le Code de la famille toujours en cours d’adoption
a prévu de relever cet âge à 18 et 21 ans pour la fille et le garçon respectivement.

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
20
être traditionnel et/ou polygamique, civil et religieux, se situer avec harmonie
et cohérence par rapport à des liens matrimoniaux référés à des systèmes
différents, mais cohabitants ? Quelle autorité parentale avoir sur des enfants
dont la majorité est déterminée par l’Etat, etc... ?D’où le malaise que certains
peuvent éprouver aujourd’hui à assumer leurs rôles familiaux.

Le titre du présent ouvrage peut prêter à équivoque si on entend par
«famille africaine» une organisation familiale spécifique, figée et propre au
continent africain. Une telle perspective relève plus d’une grossière idéologie identitaire
que de la réalité des faits.Il s’agit tout simplement de la famille composée
d’Africains (subsahariens) vivant enAfrique, (auCameroun en particulier) ou
en situation migrante.Cette catégorie complémentaire m’est progressivement
apparue comme une interpellation particulière dans la mesure où de
nombreux migrants africains sont confrontés à des difficultés dont la résolution
suppose une bonne connaissance de leurs cultures familiales d’origine.Aussi
ai-je pensé qu’il était opportun d’apporter ma modeste contribution dans le
débat que les professionnels de l’ethnopsychiatrie ont ouvert enOccident où
la présence des familles venues d’Afrique devient de plus en plus significative
et semble poser des problèmes de prise en charge spécifiques.

Comme psychologue clinicien et thérapeute familial, nous observons et
écontons lesindividus et les familles depuis près d’un quart de siècle au
Cameroun.Cette riche et captivante expérience humaine et professionnelle
nous permet aujourd’hui de revenir sur l’ensemble de nos réflexions et analyses
dont certaines ont déjà fait l’objet de publications antérieures.D’entrée de jeu,
on peut admettre que les lieux de la souffrance familiale enAfrique se
cristallisent autour du maintien de certains éléments de la tradition, de la scolarité des
enfants, de la nature de la relation de couple, des rapports avec les nouveaux
systèmes de valeurs.

«Processus identificatoires et scolarité : à propos du discours d’une mère africaine sur sa
fille»montre comment les parents peuvent vivre l’échec scolaire de leurs
enfants comme une humiliation personnelle.La situation est particulièrement
préoccupante dans les sociétés modernes africaines où la scolarité des enfants
devient le lieu des projections parentales multiples.L’article souligne les
aspects psycholinguistiques d’un discours parental sur la mauvaise scolarité
d’une enfant. Une mère vient se plaindre des difficultés scolaires de sa fille.
L’analyse de son discours se propose de souligner les mécanismes identificatoires
complexes qui orientent ses propos.

« Moussa ou l’enfant-père.Frustrations précoces et problématique oedipienne à travers le
test des trois personnages chez un enfant camerounais de douze ans» est une étude de cas.
L’article a pour objet d’évaluer les conséquences psychologiques des frustrations
précoces et des changements de milieu sur un enfant camerounais de douze
ans.Ces conséquences sont révélées par une épreuve projective : le test des

INTRODUCTION
21
trois personnages.L’analyse montre comment les transformations sociales
peuvent être à l’origine d’une pathologie infantile spécifique.
«Divorce et culpabilité chez la femme camerounaise. La médiation inachevée»revient
sur la difficulté pour les femmes camerounaises de se présenter devant le juge
pour obtenir une séparation pourtant désirée.Leurs hésitations sont liées à un
statut traditionnel dont elles n’ont pas encore fait le deuil.Moyennant quoi,
divorcer apparaît comme un acte générateur de culpabilité.En divorçant, elles
transgresseraient la loi de solidarité et remettraient en cause la hiérarchie
traditionnelle des êtres, des choses et des désirs.La médiation de l’Etat n’est pas
encore achevée dans ce domaine.
«La dot endettée ou la question du père. Problématique psychologique de la dot au
Cameroun»est une analyse des effets pernicieux de l’importance que des
femmes camerounaises accordent encore à une dot qui, selon la loi, ne fait plus
partie des éléments validant le mariage.Cette incontournable obligation du
mariage traditionnel continue à influencer la validité psychologique du
mariage chez de nombreuses camerounaises, à telle enseigne que certaines dont
les maris ne se sont pas acquittés de ladite obligation développent de puissants
sentiments de culpabilité et de trahison vis-à-vis d’une tradition bien souvent
paternalisée.

«La famille dans le corps ou le mal-être d’un enfant camerounais»analyse un cas
d’asthénie d’origine psychosomatique chez un jeune enfant de 11 ans.Il s’agit
d’une étude clinique considérant la famille comme système.L’analyse clinique
en question rend compte de la complexité des rapports interpersonnels
(parents/enfants et époux/épouse) au sein d’une famille africaine en pleine
mutation.Elle montre combien l’histoire personnelle des parents peut
douloureusement s’imbriquer dans celle des enfants, du fait de la faillite des
réseaux et des tiers de recours traditionnels.

«La maternité travestie. Ethnopsychanalyse d’un rite de fécondation dit féminin» est
une étude ethnopsychanalytique d’un rite féminin chez lesBeti duCameroun.
Dans la société traditionnelle beti du Sud-Cameroun les rapports homme/
femme ne reposent pas uniquement sur des pratiques conscientes de
différenciation des sexes.Certaines manifestations rituelles comme le riteMevunguont
pour fonction de réguler les rapports entre les individus en permettant,
notamment l’inversion des rôles sexuels et sociaux et l’expression ritualisée des
fantasmes collectifs.L’approche ethnopsychanalytique rend compte de tels
mécanismes en relevant les présupposés mythiques qui fondent l’inégalité
entre les sexes.

«Thérapie familiale systémique et famille africaine contemporaine» pose et analyse le
problème de l’intervention systémique dans les crises familiales enAfrique en
général et auCameroun en particulier.Il s’agit très souvent d’une famille
dynamique, mais tiraillée entre les valeurs traditionnelles et la modernité.

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
22
Malgré les modalités particulières, son fonctionnement est celui de tout
système familial.L’article conclut à l’inopportunité d’une reformulation
théorique propre à la famille africaine.
«Souffrance familiale et famille en souffrance. La famille camerounaise entre le village et
la ville»rend compte de la difficulté des familles et des individus à se référer à
deux systèmes de valeurs souvent antithétiques.Le sujet est parfois le lieu
d’injonctions paradoxales qui nourrissent une souffrance psychologique quasi
permanente, puisquel’écart que constitue la distance avec la norme traditionnelle
est souvent vécu comme un bris d’interdit au sens anthropologique et
psychologique du terme.Les individus auraient ainsi comme un «complexe
du village» qui paralyserait leur capacité d’adaptation à leur environnement
contemporain. Un environnement qui, du reste, n’offre aucune garantie de
cohérence en faveur de l’émergence d’un sujet unifié.
«Loyautés familiales et (dé)construction du couple camerounais» traite du conflit
conjugal dans le couple camerounais contemporain.Il expose et analyse un
cas typique.L’approche contextuelle met en valeurles effets déstructurants de
la tension tradition/modernité sur la formation d’un lien conjugal
autonome.La transformation de la famille camerounaise à la recherche d’une
nouvelle identité semble affecter le couple en premier.Ce dernier doit d’abord,
au même titre que chacun des conjoints, résoudre les problèmes liés aux
obligations imaginaires et symboliques qui la lient, de façon parfois infantilisante,
à un ordre traditionnel de plus en plus décontextualisé et pour le moins
contradictoire.

«Grossesse et interdits chez la femmeBeti du Sud-Cameroun»est une étude portant
sur les différents interdits comportementaux, alimentaires et sexuels auxquels
la femme enceinte est soumise.L’analyse de la symbolique de ces différents
interdits dessine les contours d’une société traditionnelle marquée par une
cosmologie au service de l’ordre social, donnant un sens particulier aux êtres,
à leur statut et à leurs différences.Le lien mère enfant est lui-même pris dans
cette logique de la différence hiérarchique qui ne laisse aucune place à l’expression
du sujet.La femmeBeti porte encore dans son inconscient les marques d’une
maternité alterocentrée.

«La mère camerounaise et son enfant drépanocytaire» est une contribution qui
revient sur la culpabilité que peut éprouver une mère camerounaise dès lors
qu’elle a un enfant malade.Au-delà de la problématique de la «mère
insuffisamment bonne», cette culpabilité se nourrit de la rivalité conjugale
entre coépouse et du change que constitue le mariage comme compensation.
L’enfant malade remet en question la légitimité du mariage et renvoie la mère
à la fragilité de son rôle de mère et d’épouse.Et ce, en dépit de la connaissance
qu’elle peut avoir du caractère génétique de la maladie et de la responsabilité
partagée des deux conjoints.

INTRODUCTION
23
«Adolescence et crise familiale en Afrique. Approche systémique d’un cas dans une famille
camerounaise»analyse une crise familiale à partir des difficultés qu’un adolescent
camerounais éprouve à être «autonome» par rapport à son père.Au-delà
d’une revendication qui peut paraître classique, l’article rapporte et analyse le
désarroi d’une famille brutalement confrontée à une impensable révolte de la
part d’un adolescent dont l’évolution ne correspond à aucun schéma jusque-là
envisagé. Si l’Ecole et les brassages ethniques en situation urbaine favorisent ce
type de situation, il n’en demeure pas moins qu’un travail important reste à
entreprendre pour les familles qui ne se rendent pas toujours compte du
développement de leurs enfants dans un environnement dont ils ne
comprennent pas toujours les repères et les valeurs.

«Fonctions parentales et recomposition familiale en milieu africain.Clinique d’une famille
camerounaise»traite de la gestion de la famille recomposée enAfrique.Al’instar
de la société, la famille africaine cherche son identité entre les valeurs traditionnelles
qui lui ont assuré une certaine stabilité et les valeurs de la modernité qui la
contraignent à se réorganiser.Autrefois pratique courante et traditionnelle, la
famille dite recomposée pose aujourd’hui des problèmes nouveaux.L’article
fait une analyse clinique d’un cas de recomposition familiale en milieu
camerounais.Il montre combien les individus et leurs familles sont devenus
fragiles dès lors que l’étayage groupal a disparu.Il indique aussi des pistes pour
une thérapie familiale adaptée à ce type de situation spécifique.

«Pathologie familiale et échec scolaire»revient sur le problème général de l’échec
scolaire de jeunesAfricains.Le désir parfois incompressible des parents de
voir «réussir» leurs enfants à l’Ecole ou dans la vie les pousse parfois à des
attitudes paranoïaques. Une posture où le fantasme achève de parentifier leur
progéniture.La famille et l’enfant délégué en sortent parfois profondément
blessés au point qu’on est tenté de parler d’une pathologie familiale spécifique.
Tant la souffrance paraît pétrifier le fonctionnement intrapsychique de
l’ensemble des membres.

«Mulier tremenda.Des sources psychanalytiques d’une marginalisation disqualifiante»
est une réflexion psychanalytique surles rapports de genre.L’article replace la
maternité dans une perspective de pouvoir total sur la vie en faisant une
menace mythique inconsciente qui justifierait la méfiance et l’agressivité de
certains hommes à l’endroit des femmes.Cette hypothèse semble vérifiée dans
le contexte des cultures africaines dont l’imaginaire est peuplé de toutes sortes
de «mères dévorantes».Le recours à des interrogations de cette nature
participe de la régulation des tensions de genre dans un continent qui peine
à fixer un statut plus digne à la femme.

Les articles publiés dans le présent ouvrage apparaissent dans un ordre
chronologique et non thématique.Cette option a pour objectif d’entraîner le
lecteur dans l’évolution d’un style et dans la maturation d’une réflexion

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
24
construiteau cours d’une pratique ouverte à la découverte, se libérant
progressivement de tout dogmatisme scolastique. Tout part de la séduction
jubilatoire de la perspective et du style lacanien qui se sont progressivement
effilochés au contact avec la réalité familiale africaine.Comme butin résiduel
de cette démarche liminaire, la tentation permanente du schéma, celle de la
structure qui permet de comprendre les détails et les éléments.L’approche
lacanienne tente de récapituler la masse descriptive de la clinique en un élément
de compréhension structurée.La limite d’une telle démarche est évidente : la
caricature et la cécité par rapport à la dynamique d’une clinique arrimée à la
singularité des individus et des familles, fût-ce toutes africaines.

Dès le départ, l’analyse individuelle des cas s’est avérée trop courte et
faiblement efficace. Tant les liens entre les individus et leur famille sont étroits
voire structurels.Aussi la méthodologie systémique est-elle apparue comme
plus à même à démêler l’écheveau des situations familiales dont certaines sont
d’une complexité inhabituelle.On finit par admettre la nécessité d’une approche
qui tienne compte de la famille comme système dynamique.Remettre de
l’ordre pour comprendre est une option opérationnelle qui permet, grâce au
génogramme par exemple, de retrouver et de découvrir les rôles réels des uns
et des autres.La recherche du modèle comme référence explicative rencontre
l’approche familiale comme modèle d’explication et d’intervention.Mais la
schématisation - qui n’est pas une fin en soi -, ne dit pas toujours l’émotion et
l’angoisse contenue ou exprimée au niveau individuel ou familial.Aussi le
contact direct avec les familles a-t-il été d’un apport considérable pour les
différentes analyses et les études de cas.Il s’agit en réalité d’un parcours
initiatique de découverte de la famille camerounaise, sansa priori,avec des
méthodes d’observation variées. Une découverte d’abord orientée et centrée
sur l’enfant, la mère et la relation oedipienne, puis tournée vers la famille dont
le fonctionnement est de plus en plus apparu comme une grille indispensable
de compréhension des individus.

Nous voulons maintenant inviter le lecteur à s’engager dans ce parcours
par lequel il pourra découvrir, à travers la famille camerounaise, la vie
palpitante de la famille africaine en souffrance, courant après son identité et sa
sérénité.

CHAPITRE PREMIER
PROCESSUS IDENTIFICATOIRES ET
SCOLARITÉ :À PROPOS DU DISCOURS
D’UNE MÈRE AFRICAINE SUR SA FILLE

25

«Nous montrerons qu’il n’est pas de parole sans réponse, même si elle ne
rencontre que le silence, pourvu qu’elle ait un auditeur et que c’est là le
cœur de sa fonction dans l’analyse»
(LACAN, 1966 : 247)

INTRODUCTION

La consultation des psychologues n’est pas encore chose courante
enAfrique.On s’adresse encore volontiers au marabout ou au guérisseur pour la
résolution des problèmes psychologiques.Aujourd’hui - surtout dans les
régions urbaines - la psychologie entre petit à petit dans la vie courante des
Africains.C’est ainsi qu’une mère camerounaise (scolarisée) est venue nous
parler des problèmes scolaires de sa fille qui se désintéresse de plus en plus
de l’Ecole.

Elle sait que la psychologie «résout les problèmes scolaires».Mais elle se
doute moins que son discours peut-être le lieu «transparent» de ses conflits et
de ses angoisses personnels. Pour elle, le psychologue reste un guérisseur d’un
autre genre… mais guérisseur quand même.Elle s’exprime donc en toute
assurance et en toute liberté.Elle s’attend à l’indication d’une thérapeutique
concrète applicable à sa fille malade de l’Ecole.

L’analyse psycholinguistique du discours de la mère plaignante nous
permettra de faire apparaître les points de déclenchement et les pôles
d’aboutissement d’un réseau complexe d’identifications.Et la complexité ici
tient de la famille dont l’intelligence des inter et intrarelations demande une
patience éprouvée.Nous ajouterons à cette complexité l’image plurielle que
chaque membre se fait de la famille et de sa place.Nous verrons alors
comment, dans une situation concrète, un problème de scolarité peut être le
lieu d’un chassé-croisé de processus identificatoires.Chassé-croisé où chacun
essaye fantasmatiquement et/ou symboliquement de se situer par rapport à
des références réelles, symboliques ou imaginaires.

3
Article paru dansPsychopathologie africaine, 1984-1985, XX,2: 143 -163.

FAMILLESAFRICAINESEN THÉRAPIE
26
Avant de reproduire le texte intégral de l’entretien, que nous avons
enregistré, nous exposerons d’abord d’une manière succincte l’histoire du cas.Ce
court résumé nous permettra de nous situer dans la logique du récit de la
mère au fur et à mesure que nous l’«entendrons».
LA PETITE HISTOIRE
•La plaignante:Manga, 33 ans, chef de bureau dans une société parapublique,
veuve, un enfant.
•La fille:Alima, 10 ans,CM1, se plaint d’être mal à l’aise dans sa nouvelle
Ecole où elle est interne.
Elle ne veut plus y retourner.

En 1979,Manga épouse en seconde noce un veuf aisé ayant la soixantaine.
Ce dernier est un haut fonctionnaire dans un ministère.Il avait perdu sa femme
quelques années auparavant après avoir eu avec elle trois enfants dont l’aîné est
médecin, la cadette ingénieur et le dernier, 10 ans serait auCM II.
Manga avait été mariée à un homme avec qui, elle a eu sa filleAlima,
10 ans.Elle prétend qu’elle a quitté son mari pendant que sa fille était encore
trop jeune pour le reconnaître.Alima sera adoptée en 1979 par le nouveau
mari de sa mère.La petite sera placée dans un certain nombre d’institutions.
Finalement, sa mère la mettra dans uneEcole primaire avec internat.Elle
pourra ainsi se rendre à son lieu de travail à l’heure et sans le souci de déposer
sa fille à l’Ecole tous les jours.Alima ne se sent pas bien dans cette nouvelle
institution où elle se plaint des brimades des aînés, du manque de copines, de
la mauvaise nourriture et de l’indifférence de la directrice. Son travail scolaire
s’est très sensiblement dégradé.C’est pour cette raison queManga, un peu sur
le conseil d’un instituteur vient consulter un psychologue.
Manga perd son mari en 1981 et hérite de leur grande villa.Elle perçoit
encore vraisemblablement des allocations comme veuve de haut
fonctionnaire.Les enfants du mari défunt contestent la légitimité de l’héritage deManga
et de sa filleAlima.
Aujourd’hui, dans la grande villa,Manga a fait venir sa mère, ses sœurs, ses
neveux et quelques autres parents.Elle a surtout son monde une autorité
certaine, généralement incontestée.
Tel est le contexte dans lequel nous devons lire le texte de l’entretien qui va
suivre.
LE TEXTE DE L’ENTRETIEN
L’entretien s’est fait en grande partie en ewondo, (dialecte beti de la région
de Yaoundé), ce qui ajoute à la spontanéité et à la «vérité» de la parole dite.
Nous proposons une traduction que nous avons voulue le plus fidèle possible