Faut-il croire au développement durable ?
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Description

Si le développement durable envahit les discours, les dégradations environnementales et les inégalités s'accentuent. Ce livre montre que les solutions qu'on nous propose sont insuffisantes, que le changement de nos modes de production et de consommation ne sera ni facile, ni gratuit. Et comme il ne peut se faire sous la contrainte, il réclame l'adhésion de la population. Les Etats des pays développés ne seraient-ils pas les plus aptes à mettre en oeuvre les politiques indispensables au déclenchement réel d'un processus ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2008
Nombre de lectures 161
EAN13 9782336271132
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporains » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions
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Michel BOULANGER (dir.), Le cannabis dans tous ses états, 2008
Radouane BNOU NOUÇAIR, Atouts et faiblesses de l’immigration au Québec , 2008.
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Philippe POITOU, L’Athéisme , la spiritualité de la raison, 2008.
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Marlène PARIZE, La part de l’autre, 2008.
Christophe de BROUWER, Le problème de la santé au travail. Protection des travailleurs ou nouvel eugénisme ? 2008.
FAURE Alain et GRIFFITHS Robert (sous la dir. de), La Société canadienne en débats. What holds Canada together, 2008.
LAGAUZÈRE Damien, Robot: de l’homme artificiel à l’homme synchronique  ?, 2008.
RULLAC Stéphane, Le péril SDF. Assister et punir , 2008.
QUEME Philippe, Vertus et perversions françaises du discours politique... Plaidoyer pour un discours « vrai », 2008.
BOFFO Stefano, DUBOIS Pierre, MOSCATI Roberto, Gouverner les universités en France et en Italie, 2008.
Faut-il croire au développement durable ?

Gilles Rotillon
Pour Louna, Rosalie, Noam et Madeleine, en espérant que le monde que nous leur préparons ne leur paraîtra pas trop invivable
© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr
9782296064454
EAN : 9782296064454
Sommaire
Questions Contemporaines Page de titre Dedicace Page de Copyright Introduction 1 Le développement durable et sa vulgate 2 Le développement durable : des intentions aux faits 3 Quelles solutions pour un développement durable? 4 Les acteurs du développement durable Conclusion
Introduction 1
Le développement durable est à l’ordre du jour. Il est difficile aujourd’hui de trouver une décision publique ou privée qui ne s’y réfère pas, de près ou de loin. Les gouvernements, les entreprises, les institutions internationales, les médias, tous protestent de leur implication dans cet enjeu majeur de ce siècle. Tous rivalisent d’initiatives, les traités prolifèrent, les commissions fleurissent, les discours s’enflamment, les peuples s’éduquent, bref toutes les énergies se mobilisent.
Alors à quoi bon écrire encore un livre sur le sujet ? Qui peut douter du succès devant un tel déploiement d’efforts ? Ce sera sans doute difficile, il faudra changer quelques-uns de nos comportements, faire quelques économies, mais nous n’avons pas le choix et nous saurons nous adapter comme nous l’avons toujours fait dans le passé. D’ailleurs, pour ce qui concerne la France n’y a-t-il pas de quoi être optimiste, puisqu’en période pré-électorale, tous les principaux candidats à la présidence de la République avaient signé le Pacte écologique proposé par l’animateur vedette Nicolas Hulot et que le président élu, respectant une de ses promesses de campagne, a organisé un Grenelle de l’environnement à l’automne 2007 avec l’ambition affirmée de placer notre pays à la pointe du combat écologique ?
Bien sûr, il existe quelques notes discordantes. Celles que font entendre quelques cassandres qui prévoient la catastrophe prochaine ou quelques apôtres de la décroissance. Mais heureusement ces discours restent minoritaires. Et qui ne voudrait croire Stephen L. Johnson, l’administrateur de l’Environmental Protection Agency (EPA) des Etats-Unis, l’équivalent de notre ministre de l’écologie, qui, lors d’une visite récente à Paris déclarait son espoir de « progresser vers un futur plus radieux et plus sain » ?
Pourtant, ce n’est hélas pas si simple. Si le développement durable envahit les discours, c’est bien parce qu’il ne va pas soi et qu’il semble nécessaire d’en rappeler constamment l’ardente nécessité. Durant les trente dernières années, de multiples signes ont fait prendre conscience des bouleversements que nos modes de production et de consommation faisaient subir à notre environnement. Effet de serre, déforestation, accès à l’eau, épuisement des ressources naturelles, « trou » dans la couche d’ozone, perte de biodiversité,... sont, sans chercher à être exhaustif, quelques uns de ces événements qui, depuis, ne cessent de nous indiquer que notre développement actuel risque bien de ne pas pouvoir se poursuivre de la même manière, autrement dit, de ne pas être durable justement. Encore n’est-ce ici que le «pilier environnemental » du sujet, puisque celui-ci possède trois piliers, les deux autres étant le pilier social et le pilier économique.
Il ne s’agit pas de dire que tous ces discours, toutes ces initiatives, ne servent à rien. Elles sont sans doute pour la plupart nécessaires, mais en aucun cas suffisantes et en rien à la hauteur des problèmes que nous devons résoudre dans les trente ou quarante prochaines années. En fait, elles donnent surtout bonne conscience, donnant ainsi le « droit », puisqu’on a trié ses déchets, d’aller ensuite prendre un billet d’avion pour faire le tour du monde !
Pour avancer, on ne peut guère imaginer imposer aux pays en développement de freiner leur croissance actuelle (pour ceux qui en ont une) quand ils commencent à en récolter les fruits. Même si ceux-ci risquent de devenir amers, pour l’instant ils leur semblent justifier leurs choix. Il revient donc aux pays développés de montrer l’exemple. Et là encore, malheureusement, la situation est inquiétante. Ainsi, on sait que notre économie est très fortement dépendante du pétrole. Que deviendraient les échanges de marchandises, le tourisme en pleine expansion, l’agriculture grosse consommatrice d’engrais (tirés du pétrole), l’industrie utilisant le plastique pour tant d’objets de consommation... si le pétrole devenait beaucoup plus cher ? Il n’est que de voir au début de janvier 2008, quand pour la première fois le prix du baril de pétrole a dépassé la barre « symbolique » des 100$, les plaintes qui se sont élevées devant ce qui était présenté comme une catastrophe naturelle pour avoir une idée de ce qui se passerait si ce prix doublait. Six mois plus tard il atteignait les 140$ déclanchant les protestations des pêcheurs et des transporteurs routiers soutenus par la majorité de la population. Pourtant, tant qu’on utilisera du pétrole, son prix ne pourra à terme qu’augmenter du simple fait qu’étant une ressource épuisable, son extraction en diminue la disponibilité future. La seule façon de limiter son coût, c’est d’apprendre à s’en passer, ce qui ne sera pas facile.
En écrivant ce livre, j’ai moins voulu apporter des solutions, (qu’au demeurant il serait bien illusoire de prétendre posséder tout seul !), que poser les termes du problème qui est devant nous en en soulignant les enjeux principaux, sans tomber ni dans le volontarisme, ni dans l’angélisme auxquels se réduit souvent la littérature sur le sujet. J’en veux pour preuve cette forte déclaration de Serge Lepeltier au journal gratuit Metro du 30 mai 2005 : « La définition du développement durable, c’est le développement économique dans la durée, qui favorise le progrès social tout en préservant l’environnement et le renouvellement des ressources énergétiques » (dont le pétrole ?). Quand on sait que Serge Lepeltier a été ministre de l’Ecologie, on peut comprendre qu’avec une telle orientation pour boussole les progrès réalisés aient été infinitésimaux. Car, à part lui, on ne peut en effet qu’être frappé par le grand écart qui existe entre le constat, majoritairement partagé, d’une impossibilité à poursuivre notre développement actuel sur le modèle des pays les plus riches, et l’impuissance à mettre en œuvre des politiques réellement efficaces. Pour ne prendre qu’un exemple, en France, bien que depuis plus de vingt ans la proportion de nitrates dans l’eau augmente régulièrement du fait des pratiques agricoles, la nouvelle loi sur l’eau (adoptée en décembre 2006 après de nombreux atermoiements) ne taxe pratiquement pas les agriculteurs, ne leur donnant aucune incitation à modifier leurs pratiques. Et on pourrait allonger la liste montrant que sur des secteurs stratégiques pour le développement durable, les politiques mises en place s’apparentent plus à des placebos ou à des effets d’annonce qu’à un début de solution.
Peut-on en rendre responsable une prise de conscience individuelle insuffisante, qu’il s’agirait alors de stimuler par une éducation mieux faite et plus sensible à ces questions ? Mais comment, dans ce cas, expliquer que c’est justement dans les pays développés qui ont un niveau d’éducation jamais atteint par le passé, où jamais autant de gens ne sont allés aussi longtemps à l’école, que les comportements nuisibles à notre environnement se sont eux aussi multipliés et aggravés ? Descartes nous voulait « maîtres et possesseurs de la nature », nous ne le sommes peut-être plus pour très longtemps !
On peut chercher aussi à en appeler aux comportements responsables sur une base morale, en s’appuyant sur l’évidence de la montée des préoccupations environnementales dans l’opinion publique. Ces dernières n’existaient pas il y a quelques décennies et elles seules expliquent aujourd’hui l’intérêt des politiques pour les problèmes écologiques et de développement. Mais s’appuyer sur la morale n’a jamais suffit à fonder une politique et cela ne dispense pas de faire l’analyse de la réalité. Et si l’indignation morale peut déclencher l’action militante, rien ne dit que la pression ainsi exercée sera suffisamment forte pour que les adaptations indispensables se fassent à temps sans crises majeures.
George Bush père avait déclaré, justifiant par anticipation la position de retrait des Etats-Unis sur le protocole de Kyoto, que le mode de vie des américains ne se négociait pas. Il avait ainsi suscité de nombreuses réactions scandalisées, en particulier en Europe. Sans doute parce que la vérité est souvent scandaleuse quand elle ne fait pas plaisir. Malheureusement George Bush a sans doute raison et il met l’accent sur le fond de la difficulté. Car si solution il y a, elle réside certainement dans la « négociation » de notre mode de vie, non seulement celui des américains, mais celui de beaucoup de pays développés. Si nous pensons vraiment que nous ne pourrons pas continuer longtemps à produire et consommer comme nous le faisons, il faut le faire autrement. Et pour l’instant, il n’y a pas de forces sociales suffisamment puissantes qui soient porteuses de cette exigence au niveau où elle entraînerait nos politiques à s’attaquer vraiment aux problèmes.
Tel est me semble-t-il l’écueil principal. C’est pour mieux en cerner les contours que j’ai entrepris d’écrire ce texte. L’idée m’en est venue à la suite de ma participation en 2006 à un séminaire de l’Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) réservé aux directeurs de ses agences régionales et consacré au développement durable. On m’avait demandé d’introduire le sujet à partir d’une double interrogation : qu’est-ce que le développement durable ? Comment le mesurer ? J’avais justement construit mon exposé autour de cette contradiction que je percevais entre les discours et les actes et dont ce livre reprend et développe l’argumentation. A la fin de mon intervention, deux orateurs qui me succédaient, hauts responsables travaillant sur le développement durable respectivement à l’OCDE et au Ministère de l’écologie et du développement durable, et qui devaient présenter les actions de leur institution sur le sujet, viennent me saluer et me féliciter pour le ton « décapant » de mon discours. Connaissant la littérature consensuelle produite par ces institutions, je suis agréablement surpris de recevoir l’approbation d’acteurs politiques importants dans le domaine, mais je reviens vite les pieds sur terre en les écoutant.
De commissions en comités chapeautés par les plus hautes instances, nous pouvons être tranquilles, les dossiers sont pris à bras le corps et les politiques agissent conscients de l’urgence de la situation. Un premier temps sidéré, j’avoue que je savoure la suite tant elle illustre à merveille la contradiction que j’avais soulignée dans mon introduction. Les questions qui suivent, montrent que je n’ai pas été le seul à percevoir le décalage entre ce qui vient de nous être dit et mon propre exposé.
Mais si je raconte cette anecdote à l’origine de ce livre, ce n’est pas pour épingler deux hauts fonctionnaires pris en flagrant délit de double langage. Car ce qui me semble être la leçon à tirer de cet événement c’est que ce double langage n’est justement pas le signe d’une hypocrisie consciemment contrôlée, mais plutôt le symptôme d’une schizophrénie structurelle 2 qui nous caractérise tous à un degré plus ou moins grand et qui constitue l’écueil que je soulignais ci-dessus. Il y a d’un côté le citoyen qui voit bien l’écart entre les discours et les actes et qui vient me signifier son accord avec mes propos, et, de l’autre côté le haut fonctionnaire, qui, une fois qu’il a coiffé sa casquette institutionnelle, ne peut faire autrement que de réciter la parole officielle et d’y croire. Comme il y a le citoyen qui proteste contre la pollution atmosphérique ou les délocalisations et le consommateur qui refuse toute augmentation des taxes sur l’essence, fut-elle à pression fiscale constante et qui va acheter un vélo fabriqué en Chine parce qu’il est moins cher.
C’est cette contradiction que je voudrais chercher à analyser, qui fait le sujet de ce livre et qui me fait m’interroger sur la crédibilité qu’il faut accorder au développement durable, présenté aujourd’hui comme une nécessité pour la survie de l’humanité. Pour cela, je procéderais en quatre étapes. Un premier chapitre traitera de la préhistoire du développement durable et de sa vulgate. Il vise à replacer l’interrogation actuelle sur la possibilité d’un développement durable dans son contexte historique et à présenter le discours plus ou moins officiel et/ou médiatique qu’il suscite. Le second chapitre illustre la contradiction entre la vulgate précédente et un certain nombre de faits qui caractérisent notre développement actuel et font largement douter de sa permanence. Le troisième chapitre traite des solutions qui sont avancées ici et là pour promouvoir un développement durable. Car si le constat des problèmes posés par notre mode de développement actuel est pour l’essentiel largement partagé, les propositions qui sont faites pour changer d’orientation sont au contraire marquées par la plus grande diversité, de ceux qui proposent une rupture franche avec toute idée de progrès à ceux qui y voient au contraire la seule issue possible. Une telle disparité ne facilite pas la coordination des efforts pour sortir de la crise actuelle et il est important de bien comprendre les logiques sous-jacentes à ces propositions. Enfin, le quatrième chapitre analyse les comportements des principaux acteurs du développement durable : consommateurs, entreprises et Etats et les contraintes auxquelles ils font face pour chercher à déterminer leurs marges de manœuvre.
Ce faisant, je ne me propose pas d’avoir la démarche normative classique de l’économiste qui explique ce qui doit être fait, mais bien plutôt de baliser le champ des possibles en adoptant une démarche plus descriptive qui se propose de montrer ce qui est pour mieux comprendre quelles sont les contraintes qui pèsent sur les acteurs. La thèse que je défend ici consiste à dire que l’instance décisive se situe au niveau politique. Plus précisément, que ce sont les Etats des pays développés qui sont seuls capables de mettre en œuvre maintenant les politiques indispensables. Et comme, dans ces Etats, c’est plus ou moins la démocratie parlementaire qui caractérise les institutions politiques, l’adhésion des citoyens aux réformes est une nécessité. Si aujourd’hui je ne vois pas de forces sociales qui soient porteuses des transformations nécessaires avec suffisamment d’exigence, ce n’est pas dire que de telles forces ne peuvent un jour se manifester. Un des objectifs de ce livre est de dresser la carte du terrain où elles peuvent prendre naissance et de décrire les obstacles qu’elles peuvent y rencontrer.
1 Le développement durable et sa vulgate
Comme je l’ai souligné en introduction, le développement durable envahit aujourd’hui tous les discours mais il ne faudrait pas en conclure qu’il s’agit d’une interrogation récente, même si les formes sous lesquelles elle se manifeste sont nouvelles. Ce chapitre se propose donc tout d’abord d’en resituer rapidement le cadre historique. Il offre ensuite au lecteur une présentation commentée du discours consensuel qui l’accompagne habituellement.

Petite histoire du développement durable
Mon objectif dans ce livre n’est pas d’écrire une histoire exhaustive du développement durable à travers le temps, mais bien plutôt de tenter d’en comprendre les impasses, au-delà de toutes les déclarations bien intentionnées. Pour autant, il n’est pas inutile de donner quelques jalons sur son émergence, ce qui permettra de mieux fixer les termes du débat.
Et un des éléments de ce débat porte sur le sens même à donner à cette expression de développement durable. Son succès public atteste de l’ambiguïté qu’il recèle et c’est par centaines qu’on peut compter ses définitions. Ce simple constat rend d’ailleurs bien dérisoire le débat sémantique (et scolastique) sur la traduction de l’anglais « sustainable » par durable ou soutenable, comme si un simple mot pouvait d’un seul coup éclairer le sens de l’expression. Dans ce livre je me rallie à l’usage le plus courant en France qui parle de développement durable, en particulier au niveau institutionnel. De toute façon, l’idée générale est claire, il y est question à la fois de changement (sous la forme d’un développement à mieux définir) et de stabilité (durable).
Pour l’économiste, habitué à penser en termes de contraintes, cette manière de poser le problème n’est pas nouvelle.

La nature comme contrainte dans l’histoire de la pensée économique
Dès sa constitution en tant que champ de recherche relativement autonome, la réflexion économique s’est portée sur les limites que la nature pouvait imposer à la croissance. Si on distingue aujourd’hui la croissance de l’augmentation des richesses produites, mesurée quantitativement par le produit intérieur brut (PIB), du développement, élargissement plus qualitatif de l’éventail des possibilités offertes à l’homme ne prenant pas seulement en compte la richesse nouvelle produite, mais aussi le niveau d’instruction, la santé, la qualité de vie..., à la fin du 18 ème siècle cette distinction n’était pas encore faite. Seule la croissance, condition sans doute nécessaire à cette époque du développement tel qu’on l’entend aujourd’hui, focalisait l’attention des économistes. Et leurs conclusions étaient plutôt dubitatives sur la possibilité d’une croissance soutenue indéfiniment.
Ainsi, Malthus, dans Essai sur le principe de population, (1798) prédisant que la croissance de la population se faisait à un rythme plus important que celle de la production, concluait à un blocage de la croissance sans mesures régulant la démographie.
David Ricardo, un des maîtres de la pensée classique, s’interrogeait dans Principes de l’économie politique et de l’impôt (1817) sur les limites que la terre, disponible en quantité finie, imposait à la croissance économique. La nécessité de mettre en culture des terres de moins en moins fertiles, conduisait pour lui l’économie à un état stationnaire, à l’opposé donc d’un développement durable. Quant à William Stanley Jevons, un économiste anglais co-fondateur avec Léon Walras et Cari Menger de l’école néoclassique qui allait devenir dominante au 20 ème siècle, il expliquait dans La question du charbon , publié en 1865 que c’est l’épuisement de cette ressource, couplé avec la croissance de la population et l’absence de substituts qui conduisait au même résultat. On ne peut guère le lui reprocher, l’extraction du premier baril de pétrole aux Etats-Unis date de 1859 et le pétrole n’était pas encore perçu comme pouvant remplacer le charbon, source énergétique principale et ressource essentielle à la poursuite de la croissance future.
Le livre de Jevons fut réédité plusieurs fois, signe d’un certain succès, mais après sa troisième édition en 1905, les interrogations sur les limites de la croissance allaient entrer dans un long sommeil de plus d’un demi-siècle. De fait, après le bruit et la fureur de la première moitié du 20 ème siècle, les Trente Glorieuses semblaient marquer le début d’une ère nouvelle. Le keynésianisme triomphant, du moins dans sa version digérée par les élites au pouvoir, promettait une économie maîtrisée. On y comparait l’économie à une machine réglable à l’aide des « boutons » de la politique monétaire et de la politique budgétaire et Valéry Giscard d’Estaing, quand il était ministre de l’économie expliquait à la télévision à l’aide du tableau noir combien nos dirigeants contrôlaient la situation. Cette période optimiste a connu son point d’orgue avec la publication du livre de Walt W. Rostow (1960), Les étapes de la croissance économique, qui présentait l’évolution économique des sociétés comme une marche inéluctable en cinq étapes, des sociétés traditionnelles vivant de l’exploitation de la terre à la société de consommation de masse reposant sur le marché et la démocratie représentative telle qu’elle se développait à l’époque aux Etats-Unis. Chaque pays était censé poursuivre la même route, mais à des rythmes différents. La conscience d’un problème de limitation de la croissance due à des contraintes environnementales était si peu développée qu’on n’hésitait pas à parler de la « loi » PIB-énergie qui stipulait que croissance et consommation énergétique progressaient au même rythme, la seconde étant une des conditions nécessaires de la première. Les crises pétrolières des années soixante-dix, en incitant à mettre en oeuvre des politiques d’économies d’énergie, allaient vite démontrer que cette fameuse « loi » n’était qu’une croyance sans fondements, la consommation énergétique décrochant significativement sans que la croissance économique en soit réellement affectée. Ce résultat était en soi une bonne nouvelle. Il montrait que des politiques volontaristes pouvaient réduire notre consommation énergétique et donc notre pression sur certaines ressources naturelles. Mais il entretenait aussi l’idée que la croissance pouvait se poursuivre sans trop se soucier des contraintes impliquées par ces mêmes ressources.

De lécodéveloppement au développement durable
Le début des années soixante-dix marquent pourtant l’émergence d’une prise de conscience élargie des limites environnementales de la croissance. Cette prise de conscience est surtout liée à l’accumulation et à l’ampleur de nombreux sinistres provenant directement de défaillances ou du fonctionnement même du système de production. La plupart des grands pays industriels créent des ministères de l’environnement. En 1968, naît le Club de Rome, un groupe de réflexion dont les travaux débouchent en 1972 sur la publication du rapport Meadows, The limits to growth, abusivement traduit par Halte à la croissance en français, et qui attire l’attention sur l’impossibilité à poursuivre encore longtemps l’exploitation des ressources naturelles au rythme où on le fait à cette époque. Sa principale conclusion était que “la croissance matérielle perpétuelle conduira tôt ou tard à un ”effondrement“ du monde qui nous entoure, et que, même en étant très optimiste sur les capacités technologiques à venir, l’aptitude à recycler ou à économiser les matières premières que nous consommons, le contrôle de la pollution, ou encore le niveau des ressources naturelles, l’effondrement se produit avant 2100.” Cet “effondrement” ne se traduirait pas par la fin du monde, mais par une diminution brutale de la population accompagnée d’une dégradation importante de ses conditions de vie.
En 1972, les Nations Unies organisent une première conférence internationale sur l’environnement à Stockholm et créent le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE). C’est l’époque de l’écodéveloppement, sous l’impulsion de Maurice Strong, secrétaire général de la Conférence des Nations Unies sur l’environnement de novembre 1970 à décembre 1972, premier directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l’environnement et d’Ignacy Sachs, économiste spécialiste de la planification, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Cette approche visait à articuler (déjà) le social, l’écologique et l’économique : les objectifs étaient sociaux et éthiques, avec une contrainte environnementale, l’économie n’ayant qu’un rôle instrumental. Il s’agissait d’inventer un nouveau mode de développement associant croissance et redistribution des richesses tout en préservant le patrimoine environnemental. Ce projet n’a pas abouti, notamment à cause des Etats-Unis, qui l’ont fortement combattu. Il est instructif de lire à ce propos ce qu’en dit Ignacy Sachs dans une interview : « En 1974, nous avons participé à un colloque, au Mexique, à Cocoyoc, d’où est sortie une déclaration, probablement le document le plus radical jamais écrit à l’intérieur des Nations unies. Nous affirmions qu’il n’y aurait pas de sortie du sous-développement tant qu’il n’y aurait pas de frein au surdéveloppement. Ce colloque a pu se dérouler parce que Barbara Ward une grande dame du monde politique et économique anglais, coauteur avec René Dubos d’un ouvrage sur l’environnement traduit en de nombreuses langues a bien voulu le présider. Y étaient également présents Maurice Strong, premier directeur du programme des Nations unies pour l’environnement et son successeur Mustafa Tolba, Enrique Iglesias, à l’époque secrétaire de la Commission économique pour l’Amérique latine, Gamani Correa, le secrétaire général de la Cnuced, etc. S’y ajoutait une équipe d’intellectuels. Le colloque s’est rapidement polarisé entre les tiers-mondistes et les autres. Nous avons été contraints de rédiger neuf projets de déclaration en trois jours. Pour la séance finale du colloque, le président mexicain, Echeverria, est venu et a fait un discours qui était la reproduction exacte de la déclaration que nous avions rédigée. Le lendemain, tous les journaux mexicains en ont fait leur une. Le département d’État a mal pris la chose et a vivement protesté. Le terme d’écodéveloppement est devenu “maudit” avec ce colloque ». Il fut définitivement enterré en 1987 avec la publication du rapport Bruntland 3 , issu des travaux de la Commission mondiale pour l’environnement et le développement présidée par le premier ministre norvégien, madame Gro Harlem Bruntland. C’est en effet ce rapport qui a popularisé l’idée de développement durable et en a donné une définition « canonique ».
Très vite on pu mesurer le succès de la nouvelle problématique. Deux ans plus tard, un document de travail de la Banque Mondiale 4 recensait déjà plus de soixante définitions du développement durable, traduisant le caractère d’auberge espagnole de l’expression, chacun y voyant surtout ce qui l’arrangeait : le développement pour les grandes entreprises et le durable pour les écologistes. Enfin, en 1992 c’est la conférence de Rio, première grande conférence internationale sur l’environnement et le développement et qui ouvrait officiellement la période où nous sommes encore aujourd’hui.

La vulgate du développement durable
Si les définitions du développement durable ne se comptent plus, il reste que celle qui a été proposée dans le rapport Bruntland est sans doute la plus citée :
« Le développement durable vise à satisfaire les besoins de développement des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs »
On ne peut qu’être frappé par le caractère extrêmement vague de cette définition. La référence aux besoins est toujours très délicate tant l’écart peut être immense entre des besoins compris comme une nécessité objective de développement, voire de survie (respirer, se nourrir, se loger...) et des besoins entendus comme désirs plus ou moins suscités (regarder TF1, posséder le dernier portable...). Les besoins sont certes toujours historiquement définis, et on peut sans problème admettre que certains de nos besoins actuels au premier sens, (comme l’accès à l’éducation), auraient été considérés comme superflus il y a seulement deux cent ans. Il demeure que le risque est grand, que l’on reste dans le vague ou que l’on cherche à en préciser la liste, de déboucher sur un dialogue de sourds.
La difficulté redouble en évoquant les besoins des générations futures. S’il est déjà difficile de définir les nôtres, il est tout simplement impossible, sauf à en rester à des généralités peu opérationnelles, de préciser ce que seront les besoins de nos arrières arrières petits enfants. Et ce d’autant plus que ces besoins sont eux-mêmes au moins en partie fonction des contraintes qui seront les leurs et donc de l’état de la planète que nous leur léguerons. Les décisions lourdes de choix d’infrastructures comme les réseaux d’autoroutes, l’urbanisation en maisons individuelles loin des centres d’emplois, le recours massif au nucléaire ou la mise en service d’internet touchent effectivement les générations futures et dessinent le paysage où se formeront leurs besoins.
Enfin, parler de la capacité de ces générations futures à répondre à leurs besoins n’est pas non plus très éclairant. De quoi sera faite cette capacité ? Quelles actions engagées aujourd’hui risquent de lui être préjudiciable ? L’histoire des deux derniers siècles montre que pour l’instant les prévisions pessimistes sur la poursuite de la croissance ont toujours été démenties. Par exemple, le pronostic de Jevons sur la question du charbon en Angleterre aurait du conduire à une politique de préservation de la ressource si on lui avait appliqué la définition du rapport Bruntland, alors que le passage au pétrole à permis une augmentation imprévisible de notre « capacité » à répondre à des besoins inimaginables en 1865. Mais rien ne prouve qu’il en sera toujours ainsi.
Au-delà de sa définition « canonique », le développement durable est souvent précisé à l’aide d’un schéma comme celui de la page suivante.
On y trouve les trois dimensions (ou piliers) du développement durable : sociale, économique et environnementale. Le schéma indique symboliquement que le qualificatif de durable ne vaut que si ces trois dimensions sont présentes, mais il ne dit rien de leur contenu concret. S’y ajoute en général une référence au type d’institutions censées être les plus adéquates à la réalisation de ce développement et qu’on décrit souvent sous les termes de gouvernance et de démocratie participative, plus ou moins en opposition à la démocratie représentative, considérée comme plus formelle.


Les phrases suivantes déclinent ce schéma en proposant une liste ayant pour objectif de caractériser plus précisément le développement durable. Ces phrases, comme le schéma précédent, sont extraites d’un document du ministère de la Jeunesse et des Sports présentant le développement durable. Il est très représentatif des discours publics sur ce sujet et n’est cité ici qu’à titre illustratif, sans prétention à l’exhaustivité.

Le développement durable c’est : Une articulation entre l’environnement, l’économie et le social Une approche transversale et systémique Une harmonisation entre le court terme et le long terme, basée sur le principe de précaution Penser globalement, agir localement Une solidarité entre les pays riches et les pays pauvres, ainsi qu’une solidarité entre les générations actuelles et futures De nouvelles formes de gouvernance visant un renforcement de la démocratie
La première phrase ne nous apprend pas grand chose de plus que le schéma. Tout au plus l’idée d’articulation suggère t’elle que les rapports entre les trois dimensions ne doivent pas être construits sans précaution, mais tout cela reste bien vague et ne nous dit rien sur la nature de l’articulation. La deuxième phrase est encore plus mystérieuse par l’emploi de mots « savants », mais qui au fond ne sont que la paraphrase de la précédente. Si l’économique, le social et l’environnement doivent être articulés, c’est qu’ils forment un système, la transversalité renvoyant sans doute à l’absence de hiérarchie entre les trois dimensions. Nous ne sommes toujours pas beaucoup plus avancés. La troisième phrase introduit l’idée d’un rapport intergénérationnel, dont on a vu qu’il était une des caractéristiques de la définition du rapport Bruntland, l’harmonie faisant écho au fait que la satisfaction de nos besoins actuels ne doit pas compromettre celle de nos descendants. Quant au principe de précaution, il fait ici une entrée remarquée qui n’était par prévue par le rapport Bruntland mais qui traduit aussi le même phénomène de diffusion hâtive d’un concept valise où chacun peut voir ce qu’il a envie d’y mettre. Pour ne pas trop m’éloigner de mon objectif principal, je renvoie le lecteur à l’encadré suivant pour une digression sur ce fameux principe de précaution qu’on ferait bien d’employer aujourd’hui avec un peu plus de ... précaution.

Précaution d’emploi pour le principe de précaution 5 De nombreux problémes environnementaux ou sanitaires sont marqués par une grande incertitude sur les conséquences, associée à la possibilité que certaines d’entre elles soient catastrophiques. Cette situation a profondément modifié la perception des risques auxquels nous devons faire face, l’importance des dommages potentiels prenant le pas sur leur incertitude et exigeant que la décision « politique » précède la connaissance scientifique, à l’inverse de la chronologie habituelle où la connaissance précède l’action.
On peut comprendre le principe de précaution comme une attitude prudente, qui cherche à éviter de prendre une décision aujourd’hui que le progrès scientifique nous révélerait inadaptée demain. La précaution, pour reprendre une distinction éclairante de Nicolas Treich 6 , est d’abord une gestion de l’attente d’information, quand la prévention est une gestion du risque.
De la même manière que le développement durable, le principe de précaution a envahi les discours. Et sans doute pour les mêmes raisons tenant au flou de son énoncé qui autorise des affrontements sévères entre ceux qui y voient un nouveau principe de décision adapté à nos sociétés complexes et ceux qui le récuse au motif qu’il interdirait toute prise de risque.
L’invocation incantatoire de ce principe dans les médias qui l’évoquent à tout propos dès qu’un risque existe n’est pas fait pour améliorer sa compréhension. Un article récent 7 vient à point pour y voir plus clair. Ils nous rappellent qu’en pratique, le principe de précaution n’a de sens que si trois conditions sont effectivement remplies :
1) l’existence de divergences scientifiques sur un phénomène se traduisant par plusieurs scénarii possibles, 2) parmi ceux-ci, l’un au moins d’entre eux traduit une détérioration potentielle, 3) la possibilité d’entreprendre des actions permettant de maintenir le statu quo et d’attendre de mieux connaître le phénomène.
C’est pourquoi les actions entreprises pour contrer la grippe aviaire par exemple, ne relèvent en aucun cas du principe de précaution puisqu’il n’y a nulle divergence sur la nature de l’épidémie et les risques qui y sont liés. On est là dans le domaine de la prévention classique, où les actions à entreprendre ne font pas débat, sinon au niveau de leur financement ou de la rapidité de leur mise en œuvre.
Barrieu et Sinclair-Desgagné montrent alors que le choix de la précaution entendue comme la décision du maintien du statu quo doit certes prendre en compte le pire des scénarii, mais non pas pour en subir la loi comme l’affirment les détracteurs du principe de précaution. Tout au contraire, « l’impact d’une mesure de précaution sur l’ensemble des scénarii possibles (néfastes ou non) tend à être équivalent au bénéfice que le décideur public attend de l’allégement de la menace la moins grande » (Le Monde du 5/12/06, Interview des auteurs)
La quatrième phrase me rend toujours songeur, tant elle me paraît emblématique du flou qui entoure les discours publics sur le développement durable. On peut en effet l’interpréter de multiples façons. Soit on y voit encore une simple paraphrase des précédentes, la pensée globale renvoyant au système et à l’articulation, l’agir local indiquant simplement la concrétisation de la pensée dans l’action (nécessairement locale en ce qu’elle doit bien se matérialiser quelque part). Soit c’est une reprise modernisée des rapports entre la théorie (la pensée globale) et la pratique (l’action locale), la dialectique étant enfouie dans les poubelles de l’Histoire. Soit encore, on met l’accent sur l’agir local et la profusion des innombrables actions qui cherchent à promouvoir un développement durable, actions dont l’efficacité tiendrait à la cohérence (la pensée globale) du cadre conceptuel sous-jacent. Bref, je pourrais continuer longtemps le petit jeu des lectures plus ou moins complémentaires de cette maxime, mais le résultat principal risquerait fort de ne pas contribuer à réduire le flou initial.
La cinquième phrase est sans doute la moins ambiguë, du moins pour la solidarité entre les pays riches et les pays pauvres, même si elle est peu précise sur ce qu’il faut entendre par là. Quant à la solidarité entre les générations actuelles et futures, le rapport Bruntland nous en donne une traduction possible (mais bien vague) en l’identifiant à la préservation d’une capacité que cette phrase ne contribue guère à mieux comprendre.
Enfin, la dernière phrase fait référence à une nouvelle gouvernance, mot récemment introduit dans le lexique politique et la langue des négociations internationales. Au XIIIe siècle la gouvernance désignait en France l’art et la manière de gouverner. Le terme se retrouve en anglais (governance) au siècle suivant avec le même sens, puis tombe en désuétude. On le retrouve à la fin des années 1980 dans le discours de la Banque mondiale, puis du Fonds monétaire international (FMI) et du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) où il renvoie aux interactions entre l’État et la société, aussi bien à travers de nouvelles institutions que de nouvelles règles d’actions. Là encore, le succès du mot, décliné sous de nombreuses formes (de la gouvernance d’entreprise à la gouvernance politique ou économique) fait craindre un nouveau fourre-tout qui loin d’aider à mieux comprendre les enjeux actuels ne fait que les obscurcir davantage. Si l’on cherche à être plus positif, on pourra voir dans l’avènement de la gouvernance, entendue grossièrement comme mode de gestion des biens communs, l’expression de la nécessité d’un changement dans les formes de coopération et/ou de coordination qu’impliquent notre rapport aux autres et à notre environnement naturel. C’est sans doute nécessaire, mais la référence magique à un mot nouveau ne garantit en rien que ce changement se réalise. Souvent même, le recours incantatoire à la gouvernance dans les discours officiels laisse soupçonner que c’est l’inverse qui pourrait être vrai. Comme le dit le héros de Lampedusa dans Le guépard 8 , « il faut tout changer pour que rien ne change ». Quant au renforcement de la démocratie qui est censé être l’objectif ultime il semble ne guère soulever d’objections à ce niveau de généralité. La démocratie est aujourd’hui l’horizon indépassable de l’organisation politique souhaitée pour nos sociétés, au point que certains Etats n’hésitent pas à faire la guerre au prétexte de l’imposer à d’autres et toute interrogation sur ses bienfaits semble tabou et conduit à condamner son auteur comme barbare en puissance. Pourtant, son contenu réel, qui ne se limite pas à des règles de droit, qui sont d’ailleurs loin d’être respectées, y compris par ceux-là mêmes qui les édictent, mérite comme toute chose un débat ... démocratique. On peut trouver de quoi méditer sur la démocratie en lisant le livre de Jacques Rancière, La haine de la démocratie 9 , qui nous apprend qu’« il n’y a pas à proprement parler de gouvernement démocratique. Les gouvernements s’exercent toujours de la minorité sur la majorité ».
A l’issue de ces rapides commentaires sur cette présentation du développement durable, je me contenterais d’en souligner ce qui m’apparaît comme ses deux caractéristiques principales. À savoir, d’une part, le flou qui perdure sur ce qu’il est vraiment et ce qu’il implique concrètement si l’on souhaite son avènement, et, d’autre part, le souhait minimum, et dont on voit mal par qui il ne pourrait être partagé, d’un monde mieux organisé, plus généreux, bref meilleur.
Il est maintenant temps de voir si ces vœux connaissent au moins un début de réalisation.
2 Le développement durable : des intentions aux faits
Quelques faits permettent d’illustrer ce qui se passe aujourd’hui lorsque nous regardons les trois piliers du développement durable : la dimension sociale, la dimension environnementale et la dimension économique. Je n’ai pas cherché à être exhaustif, ni à faire un bilan équilibré de l’état de la planète. Nous vivons sans doute une période difficile par bien des aspects dont on donne justement quelques exemples ci-dessous, mais tout n’est pas non plus complètement négatif. On pourrait même dire tout au contraire que des avancées formidables ont été réalisées. L’augmentation de l’espérance de vie dans la plupart des pays, un meilleur niveau moyen d’éducation et de santé nous permettent de garder un peu d’espoir dans l’avenir. Pour ne donner que quelques chiffres tirés du livre de B. Salanié, L’économie sans tabou 10 , l’espérance de vie moyenne à la naissance est de 66 ans aujourd’hui contre 25 au début de la révolution industrielle, le pourcentage d’illettrés dans les pays pauvres a été divisé par deux en trente ans et le taux de mortalité infantile y est trois fois plus faible qu’en 1950. De plus, la très grande pauvreté (moins d’un dollar par jour) est passée de 84% de la population mondiale en 1820, contre 55% en 1950 et 20% aujourd’hui. C’est évidemment encore trop et on peut penser que la réduction n’est pas assez rapide, mais on ne peut nier sa réalité. Mais, d’une part rien ne nous dit que ces progrès indéniables sont irréversibles, et, d’autre part, mon propos est surtout de mettre l’accent sur l’énorme décalage existant entre les discours publics sur le développement durable et les multiples signes qui nous montrent que notre mode de développement présent n’est certainement pas durable, quel que soit le sens que nous donnons à ce mot Car ce qui est particulièrement frappant dans l’énorme littérature sur le sujet, c’est le consensus presque total qui se réalise sur le constat d’une dégradation accélérée que nos modes de consommation et de production infligent à notre planète. Le débat n’est donc pas tant dans la nature de ce constat que dans les solutions qu’il convient de mettre en œuvre et de l’urgence qu’il y a à le faire. C’est pourquoi je me contenterais ici de ne présenter que quelques uns des faits qui me paraissent les plus significatifs de ce divorce entre les discours et les actes 11 .

L’aide au développement,
Une illustration exemplaire de la fameuse solidarité entre pays riches et pays pauvres nous est fournie par la réalité de l’aide au développement tel qu’on peut en prendre connaissance sur le graphique suivant.

Aide au développement, 2004

Source : OCDE
Cet histogramme porte sur l’année 2004. Il montre, pour un certain nombre de pays développés, ceux qui versent un pourcentage de leur produit national brut (PNB) pour l’aide au développement. La largeur du diagramme correspond à 1% de PNB. S’y trouve aussi indiqué, (c’est la ligne en pointillé), l’objectif que les pays se sont fixé à l’ONU de 0,7% du PNB et les niveaux qu’ils atteignent.
Ceux-ci sont faibles en terme de PNB. A part quatre pays, (Norvège, Luxembourg, Danemark et Suède), la plupart sont en dessous de l’objectif fixé au sein de l’ONU. La moyenne du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE qui regroupe les pays les plus riches est de 0,25%, celle de l’Europe à quinze est de 0,36% et celle du G7, les sept pays les plus développés, de seulement 0,22%. Encore faut-il souligner que 2004 est paraît-il une année faste pour l’aide au développement puisque celle-ci a augmenté de dix milliards de dollars (soit une croissance de 7%). Un tel effort dans la solidarité donne une idée de la solidité du pilier social du développement durable.

La crise de l’eau
Une autre illustration de la faiblesse de ce pilier social nous est fournie par les problèmes posés par la gestion de cette ressource essentielle à la vie qu’est l’eau. Ce qu’on appelle souvent la crise de l’eau, n’est en fait pas du à un problème de disponibilité, même si, comme on le verra, la raréfaction de la ressource peut devenir une réalité.
Si l’eau, ressource en principe renouvelable, a parfois un caractère épuisable, cela tient moins à ses caractéristiques physico-chimiques propres, qu’à la fragilité de son processus de reproduction naturelle. Cette fragilité est due, d’une part aux conflits d’appropriation et/ou d’usages engendrés par son inégale répartition sur notre globe, et, d’autre part, aux conséquences des multiples pollutions qu’elle subit. Le volume global d’eau douce utilisable représente moins de 0,01% de l’eau présente à la surface du globe. Il s’élève ainsi à 12 500 kilomètres cube ce qui serait suffisant pour les usages s’il était équitablement réparti, ce qui n’est le cas ni dans l’espace, ni dans le temps comme on peut le voir dans le tableau suivant (Source : Site internet UNESCO/PHI).
Zones Disponibilité en eau Population Amérique du nord et centrale 15% 8% Amérique du sud 26% 6% Afrique 11% 13% Asie 36% 60% Europe 8% 13% Australie, Océanie 4% < 1%
Toutefois, le problème essentiel qui est la cause de la crise de l’eau, c’est d’abord l’inégal accès à la ressource. La consommation totale en eau domestique dans le monde est estimée en moyenne à 40 litres d’eau par jour et par habitant, mais un agriculteur malgache consomme 10 litres d’eau par jour contre 240 litres pour un parisien (qui n’est d’ailleurs pas agriculteur) et plus de 600 litres pour un citadin américain (qui ne l’est pas plus). Il est à craindre que cette relative disponibilité ne soit sérieusement remise en question dans le prochain quart de siècle. Avec une population mondiale passant à huit milliards d’habitants en 2025, la quantité moyenne d’eau douce disponible par personne et par an tomberait de 6 600 mètres cube à 4 800 mètres cube, impliquant en réalité une situation de stress hydrique (soit moins de 1 700 mètres cube) pour au moins la moitié de la population mondiale. Quant à l’irrigation, qui compte pour 70% des usages, elle ne pourrait qu’augmenter pour répondre à la demande croissante de nourriture. Le risque d’une pénurie physique future n’est donc pas à exclure et la carte ci-dessous peut en donner une idée (source : www.populationdata.net ).


Elle montre le stress hydrique dans le monde mesuré par le rapport entre les ressources utilisées et les ressources disponibles. Les zones les plus claires sont les régions où le stress hydrique est le plus important (rapport de 80%). On y trouve les deux pays les plus peuplés, l’Inde et la Chine qui représentent à eux seuls près de la moitié de la population mondiale.
A l’heure actuelle, 1,1 milliard de personnes n’ont pas d’équipements leur permettant de s’approvisionner en eau et 2,4 milliards n’ont pas accès à des systèmes d’assainissement. Les principales victimes de cette situation sont, comme toujours, les femmes, qui passent des heures par jour à transporter l’eau dont leurs familles ont besoin et les enfants. Environ 60% des maladies infantiles dans le monde est la conséquence de maladies infectieuses ou parasitaires liées à l’eau. Il est donc nécessaire de créer des réseaux performants et de mettre en place des systèmes d’assainissement et c’est là que le pilier social se fissure.
En septembre 2000, 189 nations se sont rencontrées à l’occasion du sommet du millénaire dans le cadre des Nations Unies et ont défini les « objectifs du millénaire ». Un de ces objectifs est de réduire de moitié le nombre de ceux qui n’ont pas accès à l’eau et de ceux qui n’ont pas d’assainissement d’ici 2015. En supposant que la population reste constante, hypothèse pour le moins optimiste, cela suppose pour l’accès à l’eau un raccordement de plus de 370 000 personnes par jour et près de 820 000 par jour pour l’assainissement. Autant dire tout de suite que l’objectif ne sera pas atteint. Mais la demande c’est aussi (surtout) celle de demain. Dans les trente prochaines années, on assistera à un doublement de la population urbaine (60 millions supplémentaires par an). Une telle croissance, en un laps de temps si court, pose des défis nouveaux que n’ont pas eu à relever les pays riches d’aujourd’hui. Il y a donc un besoin de financement que le Conseil mondial de l’eau chiffre à 180 milliards de dollars par an jusqu’en 2025 pour le règlement des problèmes d’eau (tous usages compris : hydroélectricité, eau potable, irrigation...). Les habitants des pays en développement n’auront pas une capacité à payer l’eau suffisante pour couvrir ces coûts, en conséquence, les usages de l’eau dans ces pays doivent être nécessairement subventionnés, (comme ils l’ont d’ailleurs été dans les pays développés sur une période beaucoup plus longue), ce que la faiblesse de l’aide au développement transforme en gageure.

La concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère
Concernant le pilier environnemental du développement durable, un des signes les plus visibles de l’action de l’homme sur son environnement concerne la question du changement climatique en cours. Alors que le premier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) créé en 1988 à l’initiative de l’Organisation météorologique mondiale et du programme des Nations unies pour l’environnement hésitait encore sur la responsabilité de l’homme quant au réchauffement climatique, son quatrième rapport publié en 2007 est formel sur cette responsabilité. On peut voir sur le graphique suivant l’évolution sur plus d’un siècle de la concentration de gaz carbonique, un des gaz responsables de l’effet de serre conduisant à ce changement climatique.


Cette évolution n’est pas linéaire et elle est fortement croissante. Même si les conséquences découlant de cette accumulation sont encore marquées d’une grande incertitude, (comme la plupart des problèmes environnementaux globaux), elles sont suffisamment sérieuses pour justifier une action immédiate. Tout dans nos modes de production et de consommation actuels permet de penser que cela va continuer ainsi pendant plusieurs dizaines d’années. C’est en effet d’abord un problème de stock, et pas seulement d’émissions nouvelles. Même si nous réduisions aujourd’hui à zéro nos émissions, l’effet de serre sera persistant au moins jusqu’en 2100. Surtout, le GIEC est formel dans son dernier rapport (consultable sur www.ipcc.ch ): face à cette situation, la seule solution pour limiter le changement climatique causé par l’effet de serre est une réduction importante de nos émissions. De ce point de vue, tout le monde s’accorde à dire que l’objectif du Protocole de Kyoto de réduire les émissions des pays de l’Annexe B (OCDE, Pays d’Europe centrale en transition, Russie, Ukraine) de 5% en moyenne sur la période 2008-2012 par rapport à leur niveau de 1990 est très largement insuffisant pour simplement stabiliser le réchauffement de la planète. Et ce d’autant plus qu’on peut craindre qu’il ne sera même pas atteint quand on lit dans une étude publiée en 2007 par 1 ’Académie nationale des sciences des États-Unis que l’augmentation de la concentration des émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère a été de 35% en 2006. Et comme la situation actuelle a été causée par la croissance des pays développés, les pays en développement, et tout particulièrement la Chine et l’Inde qui sont les futurs grands pollueurs de demain, ne veulent pas entendre parler de mesures contraignantes qui risqueraient de réduire la très forte croissance qu’ils connaissent aujourd’hui. Autrement dit, ne se sentant pas responsables du changement climatique en cours, ils demandent, non sans quelques arguments, aux pays développés de faire d’abord les efforts nécessaires. L’après Kyoto qui doit commencer en 2012 reste pour le moins dans les brumes.

Les catastrophes naturelles
Une des conséquences possibles du réchauffement de la planète est l’augmentation du nombre d’événements climatiques extrêmes. Tous les scénarios sur l’effet de serre font l’hypothèse qu’il y aura une accentuation de ces phénomènes dans le futur.

Source : notre-planete.info d’après EM-DAT : The OFDA/CRED International Disaster Database, 2005
Sur le diagramme précédent, on remarque une accentuation assez nette des catastrophes naturelles dans les dernières décennies - tempêtes, cyclones, larges mouvements de terrain - qui semble conforter cette hypothèse.

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